Voeux du Pasteur aux autorités religieuses du 8e arrondissement

Mme le Mairie, chère Madame, mesdames et messieurs les adjoints et conseillers, messieurs les curés, monsieur le rabbin, messieurs les représentants des communautés religieuses présentes dans notre quartier, mesdames et messieurs, c’est donc une tradition vieille de presque 20 ans que d’honorer le petit dernier arrivé en lui donnant la parole en public. Je n’ose y voir un bizutage et je vous remercie de me compter comme l’un des vôtres.

Confronté à Ponce Pilate représentant les autorités romaines, Jésus réaffirmait que sa royauté n’était pas de ce monde mais qu’il était venu rendre témoignage à la vérité. Ce qui ne manqua pas de laisser le gouverneur romain dans l’expectative : Qu’est-ce que la vérité ? (Jean 18, 33-38)

La présence du religieux dans l’espace public n’est donc pas une question récente ! J’ai longtemps cru qu’il y avait là une « passion française » de jouer ce spectacle sur le monde de la confrontation voire de l’opposition systématique. Certains y verraient une passion triste à la Spinoza qui évoque par là le degré zéro de la puissance d’agir de ceux qui sont aliénés, livrés à la superstition. Personnellement je préfère y voir une certaine jubilation de la dispute et de la controverse : au fond, nous ne pouvons pas nous passer l’un de l’autre.

Fort heureusement, Madame le Maire, vous n’appartenez pas à cette frange de la société des intellectuels, philosophes ou hommes politiques qui fantasment sur une société aseptisée, purifiée d’un religieux accusé d’être porteur de tous les maux et de toutes les obscurités de l’esprit. Selon eux, un espace public neutre serait la seule garantie d’une tranquillité par assignation du religieux dans l’espace privé – privé de quoi ? J’ai appris de René Girard que, pour être efficace, le bouc émissaire devait consentir à porter ce rôle et cette fonction : je dois dire que nous ne sommes pas d’accord pour assumer ce qui relève d’une falsification de l’histoire qui permettrait à certains de fermer les yeux sur leurs propres responsabilités. Nous savons tous que ce qui fonde l’humain en propre ne peut pas se réduire dans le biologique et ne s’enferme pas dans l’intimité d’un individu mais que l’humain ne se trouve que dans le commun partagé, dans le symbolique qui fonde une communauté : l’humanité n’a pu advenir à elle-même que parce qu’elle a pu échanger du sens par le langage symbolique et religieux par lequel elle « prend conscience » au sens propre du terme (quelqu’un dit « je » face un « tu » et ensemble ils disent « nous »). C’est cet échange de sens qui fonde l’humain et il n’existe que dans l’espace public de la confrontation à l’altérité et nulle part ailleurs. Enfermer le religieux dans l’espace privé reviendrait donc à le sortir de l’humanité. Voilà pourquoi l’article 18 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme affirme (et il faudrait toujours le rappeler aux tenants d’une laïcité conflictuelle) : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites. »

Je pense que cette confrontation est non seulement utile et souhaitable mais qu’elle est de plus en plus nécessaire, indispensable parce que salutaire pour tous. Je le répète, nous ne pouvons pas nous passer l’un de l’autre.

La confrontation à l’espace public sauve le religieux de l’enfermement et du repli sur soi : la parole critique venu du dehors nous libère de l’enfermement dans le dogmatisme et le fondamentalisme, cette pathologie de la certitude qui ne peut mener qu’au fanatisme. La présence de l’autre nous contraint par contestation, par questionnement insistant, à revenir à l’essentiel, à « démythologiser » comme on disait lors de mes études de théologie, c’est-à-dire à l’obligation de réinterpréter toujours à nouveau frais cet événement qui nous fonde pour retrouver la grâce du possible, la grâce du surgissement et de l’inattendu. Par cette question insistante et jamais résolue (Qu’est-ce que la vérité ?), les religions se retrouvent porteuses d’une utopie qui vient briser les déterminismes et les clôtures : en répondant à la question de Pilate, les Eglises ne font que porter la question du sens, de la perspective, de la finalité et des choix fondamentaux : dans quelle société voulons-nous vivre ?

C’est précisément ici qu’à son tour et en même temps (si vous me pardonnez l’expression) le religieux est indispensable et salutaire pour le politique (au sens noble du terme : la gestion de la cité). Il s’agit, pour reprendre les mots du Christ, de « rendre témoignage à la vérité » dans sa fonction critique, c’est à dire par une parole qui interroge et met en perspective. Accompagnant le questionnement interne de démythologisation, le religieux doit être porteur (et c’est sa vocation) d’une parole de démystification qui traque l’illusion et l’idéologie (pour m’inspirer ici des réflexions de Paul Ricoeur). Il ne s’agit pas de prétendre débusquer les mensonges et les erreurs des autres, mais bien de dévoiler, mettre en lumière les motivations cachées derrière

  • le délire de puissance qui se cache dans notre société où la technologie prétend maîtriser l’avenir grâce aux NBIC : Nanotechnologies (qui brouillent la limite humain/machine), Biotechnologies (qui cherchent à maîtriser la mort), Informatique (par l’invasion prédictive des algorithmes et la question du Big Data) et Cognitique (cerveau augmenté et IA)
  • la civilisation du désir sans fin comme destin infernal qui alimente, tel le tonneau des Danaïdes, l’esclavage de la convoitise, de la croissance continue et du culte du bien-être et qui consacre l’absence de projets collectifs sinon la consommation sans fin et la croissance continue pour tous
  • les relations dégradées et médiatisées par des instruments et des écrans : l’absence de contact humain crée une société où l’on ne peut ni haïr ni aimer

Ici il est nécessaire que les religions prennent toute leur place (mais rien que leur place) dans l’espace public, en ayant le courage de porter par la morale de conviction la pression constante de leur requête utopique qui pose un absolu souhaitable sur la morale de responsabilité dont vous avez la charge qui essaie de rendre concret l’optimum réalisable : dévoiler les illusions et les abus et offrir un horizon, une finalité. Au fond la raison d’être du religieux dans l’espace public se joue dans sa capacité à rendre service aux hommes, à être utile à tous…

Alors Madame le Maire, puisque nous ne pouvons pas nous passer l’un de l’autre, vous pouvez compter sur nous : nous n’avons pas fini de vous importuner !