L’Eglise n’est pas faible, elle est fragile (Matthieu 28,16-20)

Prédication du pasteur Samuel Amédro le dimanche 20 mai 2018

L’Eglise n’est pas faible ; elle est fragile. Ce n’est pas du tout la même chose. Parce que la faiblesse est fille du manque, de la perte, de la rareté face à une normalité. La perte rend faible, elle enlève de la force, de la puissance, de la capacité de prendre en main sa vie pour agir. J’insiste, en ce jour où nous fêtons la naissance du christianisme – puisque tel est le sens véritable de la Pentecôte -, en vérité, l’Eglise n’est pas faible, elle est fragile.

Et pourtant, il faut bien avouer que, pour ce nourrisson dont nous fêtons le 2018ème anniversaire, tout commence dans la faiblesse. Dès la mort de Jésus sur la Croix, les disciples ont été frappés par un fort sentiment de perte de puissance : face à la mort du Maître, que faire quand ce qui vous donne vie vous échappe ? Qu’est-il encore possible de faire ? Situation de faiblesse à peine réparée par le témoignage des femmes à la résurrection avant d’être immédiatement aggravée par l’Ascension, quand Jésus leur est enlevé, laissant dans leur vie un manque, une absence et ouvrant sur une grande période d’incertitude. On comprend que les disciples se soient enfermés à Jérusalem dans la chambre haute fermée à double tour, attendant des jours meilleurs, restant cachés à l’abri du danger. Le départ du Christ, même ressuscité, crée un sentiment de perte du lien : comment croire en quelqu’un qu’on ne peut ni voir ni toucher ni entendre ? C’est la grande question qui touche autant nos jeunes catéchumènes que les agnostiques. La perte du lien s’accentue encore d’une perte des repères : puisqu’il n’y a plus personne pour vous guider dans vos choix, pour discerner les enjeux et orienter vos décisions. Puisqu’il n’y a plus personne à suivre, dans quelle direction aller ? Personne n’ouvre la marche devant nos pas, nous sommes condamnés à l’autonomie, paralysés par des enjeux qui nous échappent. Alors dans cette situation, quel héritage garder ? Que reste-t-il de solide et de vrai ? Que pouvons-nous transmettre ? Tout semble s’échapper comme du sable entre vos doigts.

Perte de puissance, perte du lien, perte des repères, perte du sens, difficulté à transmettre ? Il faut bien dire la vérité : le départ de Jésus laisse l’Eglise dans une faiblesse extrême encore accentuée par la persécution exclue par sa propre famille : le judaïsme n’a rien voulu savoir de Jésus et, du jour au lendemain, nos pères dans la foi se sont retrouvés seuls.

Et Spinoza avait raison sur ce point : tout ce qui diminue la capacité à agir provoque la tristesse et tout ce qui la renforce suscite la joie. En ce sens, la faiblesse du christianisme nouveau-né crée de la tristesse et la tristesse engendre le ressentiment, la jalousie, la colère, la rancœur, la maladie de la comparaison et de la compétition entre les religions, toutes ces passions tristes qui agitent le monde des religions : antisémitisme par ici, rejet de l’islam par-là, peur pour l’avenir de l’Eglise un peu partout, que ce soit sous les coups de la persécution en Irak, en Syrie, en Arabie Saoudite, en Egypte, en Turquie, au Myanmar, en Indonésie, en Corée du Nord ou que ce soit par affadissement, incapacité à transmettre et sécularisation galopante en France, en Suisse, aux Etats-Unis, au Canada ou dans l’Europe du Nord.

Alors, le Christ lui-même s’interpose et vient contredire ce tableau très sombre : ce sont ses derniers mots que nous devons recevoir et laisser travailler en nous. Lui-même est venu rassurer, renforcer, conduire, protéger, nous rendre cette capacité à agir qui nous fait défaut depuis l’origine.

Tous ceux qui sont déstabilisés par la perte des repères (sur quels fondements bâtir ?) et la perte du sens (où guider nos pas ?), sont renvoyés à la source. Vous cherchez des repères forts pour votre vie ? Retournez au début de l’Evangile, en Galilée, sur la montagne que Jésus avait désignée : Chapitre 5 v.1 : Voyant la foule, Jésus monta sur la montagne, il s’assit et ses disciples s’approchèrent de lui. Puis il ouvrit la bouche et se mit à les enseigner… Voilà le repère que vous cherchez : Heureux les pauvres en Esprit, le Royaume des cieux est à eux. Le nouveau Moïse est sur la montagne et il proclame un message de joie et de bonheur y compris pour ceux qui se sentent faibles (pauvres en esprit, ceux qui pleurent, ceux qui ont faim et soif de justice, ceux qui sont persécutés…) Voilà le fondement de l’Evangile. Nous n’avons rien d’autre à annoncer. C’est à partir de là que nous devons rebâtir notre Eglise et recevoir une direction claire et précise pour guider nos pas : faites de toutes les nations des disciples de la joie et du bonheur, baptisez-les, et surtout enseignez-leur à garder tout ce qu’il nous a prescrit.

A ceux qui sont ébranlés par la difficulté d’établir un lien personnel avec Jésus, l’Evangile de Matthieu affirme que Jésus s’approcha et leur parla. Voilà la vérité qui peut vous consoler et vous redonner la foi : l’Eglise est et reste le lieu où Jésus s’approche et nous parle. Si tous ceux qui se sentent en situation de manque, de détresse, blessés par un sentiment d’abandon, de solitude, de silence, de vide intérieur, je veux affirmer que Christ est ici dans son Eglise pour vous toucher, vous consoler, et vous parler personnellement. Voilà pourquoi je monte en chaire avec une robe pastorale : pour m’effacer devant celui qui s’approche de vous et prend la parole. Dans son cours clandestin sur la prédication donné au Séminaire pastoral de Finkenwalde entre 1935 et 1937, D. Bonhoeffer affirme : « La Parole prêchée est le Christ incarné lui-même. (…) Elle est le Christ lui-même marchant comme Parole au travers de sa communauté. (…) [la prédication] ne communique pas quelque chose, elle n’a pas de but étranger à elle-même ; elle communique ce qu’elle est : le Christ (…) qui porte l’humanité.[1] » Dans l’Eglise, par la prédication, le Christ s’approche de vous et vous parle personnellement pour vous relever, vous rendre la force qui vous fait défaut, vous ressusciter. Voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde.

Et à tous ceux qui se sentent paralysés dans leur vie, incapables d’agir, pris par le sentiment d’avoir perdu toute puissance, toute capacité, Jésus répond : Tout pouvoir m’a été donné dans le ciel et sur la terre… Son départ n’est donc pas le signe d’une perte de pouvoir mais bien au contraire celui d’une extension infinie, à des dimensions cosmiques : rien ne lui échappe. Oui le monde est dangereux, oui la vie est mortelle, oui on se sent parfois impuissants, paralysés, bloqués, scotchés, englués. Oui, tout cela est vrai mais vous devez savoir que les puissances de la mort ne prévaudront pas contre lui. Et si, comme le dit l’apôtre Paul, l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous (ce qui est bien le sens de la Pentecôte) celui qui a ressuscité le Christ-Jésus d’entre les morts, donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous. (…) Vous n’avez pas reçu un esprit de servitude pour être encore dans la crainte, mais vous avez reçu un Esprit d’adoption, par lequel nous crions Abba ! Père ! L’Esprit lui-même rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. (Romains 8,11-17) Alors plutôt que de vous laisser envahir par la faiblesse et la peur, laissez grandir en vous la sérénité et la tranquille assurance des enfants de Dieu : Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? (Romains 8,31)

Voilà ce que je reçois dans les tout-derniers mots de l’Evangile de Matthieu : Christ est là dans son Eglise pour relever, redresser, remettre en route celles et ceux qui sont perdus, bloqués, désolés parce qu’ils ont le sentiment d’avoir perdu le lien avec leur propre vie, ils sentent que la faiblesse prend le dessus. Christ est là pour nous redonner vie et envie, désir et plaisir, joie de vivre et capacité d’agir.

Par contre, quelque chose m’intrigue que je ne veux pas passer sous silence parce que l’Evangile en parle de manière explicite : Quand ils le virent, ils se mirent à genoux pour l’adorer et ils doutèrent. Non pas « quelques-uns doutèrent » comme disent certaines traductions, mais bien ils doutèrent. Les mêmes qui se mettent à genoux pour l’adorer, se mettent à douter, à se poser des questions et, par là même, fragiliser leur foi naissante. Je veux relier cette remarque à une autre chose qui, à mon avis, fragilise aussi grandement la foi, en tout cas dans ce que je constate dans notre Eglise. C’est à propos de la mission de l’Eglise : Allez, faites de toutes les nations des disciples… La suite ne pose pas de souci : baptiser et enseigner, nous savons faire. Mais faire des disciples de toutes les nations, du monde entier ? Comment faire ? Jésus ne dit rien à ce sujet… Et nous savons, nous, tous les dégâts qui ont été perpétrés par le prosélytisme agressif qui violente les cœurs et les consciences, à tel point que nous refusons d’évangéliser et même de transmettre notre foi à nos enfants et petits-enfants par peur de forcer le passage. Nous avons renoncé à faire des disciples parce que nous ne savons pas comment faire. Voilà pourquoi notre Eglise est terriblement fragile : parce que nous ne savons pas transmettre notre foi. Et moi je constate que si le Seigneur est venu guérir la faiblesse de l’Eglise, il ne fait rien pour résorber les doutes ni pour expliquer comment faire des disciples. Et ce faisant, il laisse son Eglise – notre Eglise – dans une grande fragilité. Voilà pourquoi je pense que si l’Eglise n’est pas faible par la Grâce du Christ, elle est et elle reste particulièrement fragile. Et il me semble très important de distinguer les deux.

C’est le poète et philosophe Jean-Louis Chrétien[2] qui m’a fait découvrir l’importance de distinguer la faiblesse de la fragilité. La fragilité, montre-t-il de manière convaincante, est un concept latin que les grecs ne connaissent pas. Les grecs connaissent la faiblesse en tant que manque de force et de vigueur (a-sthénie) mais ils ignorent ce que c’est que la vulnérabilité qui structure l’être vivant comme une fêlure qu’on porte en soi et qui peut nous briser à tout moment. A la différence de la faiblesse, la fragilité ne connaît pas d’antonyme, elle n’a pas de contraire. On ne dit pas une « in-fragilité » et il n’est pas de force qui n’ait en propre aussi sa fragilité, son talon d’Achille. Comme dit l’Evangile de Matthieu : ils se mirent à genoux pour l’adorer et (en même temps) ils eurent des doutes. Pour évoquer cette fragilité, il faut employer des métaphores qui convoquent l’imagination : le verre, l’argile voire la bulle de savon : Nous portons ce trésor dans des vases d’argile, afin que cette puissance supérieure soit attribuée à Dieu, et non pas à nous (2 Corinthiens 4,7). Et Jean-Louis Chrétien d’insister : on porte en soi la « possibilité d’une brisure » et « on se brise toujours selon soi, selon des lignes de fracture et de clivage qui sont nôtres. » (p.102). Alors la tentation est grande de se réfugier dans le déni, dans la fuite, dans l’évitement. Peine perdue : « Vous emportez toujours avec vous ce que vous fuyez, et fuyant avec beaucoup d’énergie, vous renforcez la panique et l’angoisse au lieu de les diminuer. De même, dans les films d’horreur, lorsqu’une personne fuit un agresseur possible et se met à tout verrouiller, elle finit par s’apercevoir qu’il est enfermé avec elle. La question n’est pas de vouloir abolir la fragilité humaine – cela relève d’une entreprise impossible -, ni de construire des îles à l’abri de toutes les difficultés de la société, comme certains milliardaires contemporains qui ne veulent pas voir la misère du monde. (…) La conscience de la fragilité exclut la procrastination. » (p.105) C’est maintenant ou jamais : il faut affronter et regarder notre fragilité en face comme une possible bénédiction.

Voilà pourquoi, me semble-t-il, Jésus ne guérit pas l’Eglise de sa fragilité. Il la guérit de sa faiblesse mais il préserve sa fragilité. Parce que le lieu du combat c’est justement et précisément le lieu de notre fragilité, là où nous avons à faire preuve de vigilance et à prendre des décisions définitives. Nous sommes appelés à nous tenir dans la fragilité comme un lieu de combat et d’espérance : « Là où est le péril, là aussi est le salut. » (p.107) C’est la raison pour laquelle nous sommes appelés par le Christ à transmettre ce que nous sommes, c’est-à-dire faire des disciples dans la double dimension de l’adoration et de la question. Au cœur de notre foi, nous gardons des doutes, des questions sans réponse pour continuer à chercher, à réfléchir, à interroger, à essayer de voir plus loin, à penser par nous-mêmes. C’est très exactement ce à quoi fait référence la magnifique devise de notre Temple : Adorer en Esprit et en Vérité. Voilà la véritable fragilité qui fonde le cœur même de notre Eglise. Il ne sert à rien de nier, de fuir, de se voiler la face : cela fait partie de son être. Celui qui n’a pas en lui la fragilité du doute n’a pas besoin de l’Eglise, n’a pas besoin de venir écouter des prédications, ni de prier avec des frères et des sœurs. Il se suffit à lui-même dans une superbe solitude. C’est véritablement pour nous une source d’inquiétude et d’intranquillité parce que cette fêlure porte en elle la possibilité de notre rupture. Je vous propose de garder l’image de la Voix. La voix c’est cette part de nous-mêmes qui traverse les années et qui nous est propre. Là où passe le souffle de l’Esprit, la voix est à la fois si fragile qu’un rien peut l’enrouer, venir « casser la voix » comme dit le chanteur, et la rendre muette. Et, en même temps, elle est le seul véhicule à notre disposition pour transmettre nos vérités essentielles, porteuse de ce qui fait sens, porteuse de valeur, de beauté, d’émotion, de chaleur, d’amour. Nous sommes la voix du Christ. Oui, je le crois vraiment, nous ne sommes pas faibles, nous sommes fragiles. Et c’est précisément là que réside notre force et notre espérance. Amen.

 

[1] D. Bonhoeffer, La parole de la prédication. Cours d’homilétique à Finkenwalde, Labor et Fides, 1992, p.23-27.

[2] « Sens et formes de la fragilité », Entretiens avec Jean-Louis Chrétien, in Esprit n°444, Mai 2018, pp.100-111.