Corinthiens I 15, 1-11 et Jean 20, 30-31 – Foi et réalité : la résurrection

Prédication du pasteur Samuel Amédro le dimanche 28 janvier 2018

Christ est mort pour nos péchés – Il est ressuscité le 3ème jour – Il est apparu aux apôtres.

En 3 phrases, l’apôtre Paul expose le cœur de la foi chrétienne : voilà ce que nous proclamons, voilà ce que vous avez cru. Point barre. Il va même beaucoup plus loin et on sent poindre la menace, presque un chantage qui révèle une situation conflictuelle grave : Je vous rappelle, frères, l’Evangile que je vous ai annoncé, que vous avez reçu, auquel vous restez attachés, et par lequel vous serez sauvés si vous le retenez tel que je vous l’ai annoncé ; autrement vous auriez cru en vain !  Si vous ne restez pas attachés exactement à cet Evangile que je vous ai annoncé, si vous y changez quoi que ce soit pour ajouter ou pour retrancher, vous ne serez pas sauvés… Rien de moins. C’est la loi du tout ou rien. A prendre ou à laisser. Pas de nuance, pas de discussion. La violence du propos choque nos oreilles peu habituées à recevoir ce genre d’injonctions autoritaires. On se dit à tout le moins que l’apôtre exagère, qu’il outrepasse ses prérogatives. Alors, pour essayer d’expliquer cette tension dramatique dans son discours, on le replacera dans le contexte d’une toute jeune communauté chrétienne de Corinthe où l’autorité du père fondateur était très contestée par les charismatiques arrivés après son départ. Mais ce serait se tromper de cible que de réduire la question à un conflit de personnes ou de pouvoir. C’est justement pour éviter les faux débats que Paul entreprend un travail d’élagage de tout ce qui lui semble superflu dans la proclamation de la foi chrétienne, tout ce qui selon lui pourrait parasiter la proclamation de l’Evangile. La vie de Jésus ? Pas un mot. Ni sur la naissance virginale si sur l’ascension. Le message de Jésus ? Pas un mot. Ni sur la proximité du Royaume des cieux ou ni sur les paraboles. Les actes de Jésus ? Rien sur les miracles, les exorcismes ou les guérisons. J’ai décidé, dit-il dès les premiers mots de sa lettre aux Corinthiens, de ne rien savoir parmi vous, sinon Jésus-Christ, et Jésus Christ crucifié. (1 Co 2,2). Christ est mort pour nos péchés – Il est ressuscité le 3ème jour – Il est apparu aux apôtres. Il a enlevé tout le reste pour ne garder que le cœur de la foi chrétienne : la foi en la résurrection de Jésus. Le salut en dépend. C’est à proprement parler une question de vie ou de mort. Si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vide et vide aussi votre foi, dira-t-il quelques phrases plus loin (1 Co 15,14). Au fond, on ne perdrait rien à la vérité de la foi chrétienne si on enlevait la virginité de Marie ou le récit de l’Ascension. Cela ne mettrait pas en danger la foi chrétienne que de ne plus raconter telle ou telle parabole, tel ou tel miracle. Rien de tout cela n’est essentiel à la foi chrétienne. Mais si vous touchez à la mort et la résurrection de Jésus le Christ, tout ce qui fonde le christianisme s’évanouit et disparaît. Point barre. Il n’est pas question ici d’un quelconque conflit de personnes. Nous sommes au cœur de la foi chrétienne.

Vous percevez immédiatement la difficulté soulevée par une affirmation aussi massive : comment être certain que c’est bien réel et pas seulement une affirmation incantatoire invérifiable, infalsifiable comme disent les scientifiques depuis Karl Popper ? En quoi ma foi chrétienne est-elle bien réelle et pas seulement une illusion idéologique, une simple émotion ressentie, une humeur pieuse un peu vague ou encore un pur concept englobant dans un système théologique bien élaboré ? Gerhard Ebeling n’hésite pas à le reconnaître clairement : « On ne prend pas la foi au sérieux tant qu’elle demeure quelque chose de séparé du reste de la réalité.[1] » Cette question doit être, je pense, la question centrale des catéchumènes qui préparent leur confirmation. Accepter un divorce entre la foi et la réalité dans une sorte de juxtaposition incohérente nous entraînerait du côté de la schizophrénie, du dédoublement de la personnalité entre d’une côté la vie quotidienne (familiale, professionnelle, affective, économique, politique, éthique…) et de l’autre les représentations religieuses du dimanche (avec son folklore, ses rites et ses mythes, ses traditions et sa culture propre). En escamotant le problème de l’expérience et du rapport à la vie réelle, on fait de la foi une question théorique et non pratique, un concept intellectuel et rationnel et non une expérience personnelle et intime, un choix de la volonté et non un vécu. En faisant de la foi chrétienne un choix personnel et non une réalité éprouvée, on pose l’homme comme le seul maître de la vérité. L’homme ne décide pas de la réalité, elle s’impose à lui. Il ne fait que la constater et la recevoir comme vraie. C’est tout le combat de St Augustin contre Pélage que de refuser que la foi puisse être choisie, dérivée de l’homme comme si le salut pouvait être un acte de la volonté libre, choisi, décidé par l’homme. C’est tout le combat de la Réforme et particulièrement de Jean Calvin que de retirer ce pouvoir d’entre les mains de l’homme pour qu’il reconnaisse l’absolue souveraineté de Dieu qui donne la foi à qui il veut (doctrine de la double prédestination).

Tout le propos de Paul dans ce passage que nous avons lu consiste donc à affronter cette redoutable question de la réalité de la foi chrétienne… Je vous ai transmis en premier lieu ce que j’avais reçu moi-même, dit-il. Christ est mort pour nos péchés, selon les Ecritures. Il a été enseveli, il est ressuscité le 3ème jour, selon les Ecritures.  Première instance de validation du croire, premier lieu d’autorité qui valide, selon l’apôtre Paul, la réalité de ce qu’il a transmis : l’autorité des Ecritures. Ce qui est arrivé était annoncé, prévu dans les Ecritures. Faut-il rappeler ici que, quand Paul parle des Ecritures, il évoque ce que nous appelons de manière très impropre l’Ancien Testament ? A priori, l’argument avancé par l’apôtre peut sembler particulièrement fragile si on l’entend comme une pétition de principe un peu circulaire, du genre : « C’est vrai parce que c’est écrit dans la Bible. » Mais ce n’est pas le fond de l’argument de Paul : la réalité de la mort et de la résurrection se vérifie et s’éprouve, dit-il, dans le fait que ces textes écrits que tous connaissent préexistent à la venue de Jésus, à sa mort et à sa résurrection. On ne peut donc pas soupçonner un arrangement des faits a posteriori, après coup. C’est très exactement ce genre d’arguments qui sont soulevés par les experts du GIEC à propos du réchauffement climatique annoncé et prévu avant même d’en constater les effets dans le réel. On pourrait paraphraser l’apôtre Paul en disant : La montée du niveau des eaux a été constatée comme il avait été annoncé dans le rapport du GIEC de telle année. Le réchauffement de la planète a été de 2°C comme annoncé dans le rapport de la COP21.

Mais comme vous avez pu le constater, l’apôtre Paul n’insiste pas. Il ne décrit ni la mort ni la résurrection. Il se contente de réaffirmer ce que tous les Corinthiens savent déjà. C’est alors qu’il donne ce qui constitue à ses yeux le véritable élément décisif qui permet de vérifier la réalité de la foi chrétienne et ainsi de poser celle-ci sur des bases solides éprouvées dans la réalité : ce sont les apparitions dans le réel qui font la solidité de la foi en la résurrection. Et Paul insiste 6 fois de suite sur ce terme de l’apparition.  Il est apparu à Céphas (l’autorité incontestable du chef), puis aux 12 (l’autorité de ceux qui ont vécu avec Jésus). Ensuite il est apparu à plus de 500 frères à la fois (l’autorité du nombre) ; la plupart sont encore vivants (vous pouvez aller leur demander pour vérifier par vous-mêmes) et quelques-uns sont morts. Ensuite il est apparu à Jacques (l’autorité de la famille de Jésus), puis à tous les apôtres. En tout dernier lieu, il m’est apparu à moi l’avorton. Car je suis le plus petit des apôtres, moi qui ne suis pas digne d’être appelé apôtre parce que j’ai persécuté l’Eglise. En dernier lieu, et c’est à ses yeux l’argument décisif ultime incontestable, Paul met en avant le fait que Jésus ressuscité lui soit apparu à lui qui était son ennemi, persécuteur de l’Eglise. Jésus est apparu à Paul AVANT qu’il devienne chrétien et en cela son témoignage est bien plus fort que tous les autres réunis ! On pourrait en effet penser que tous les autres ont voulu croire par une sorte d’autosuggestion pour ne pas perdre leur maître mais il n’est pas possible d’accuser Paul d’autosuggestion ! C’est la rencontre avec le ressuscité qui fonde sa foi dans le réel. Et c’est en cela que son témoignage est décisif parce qu’il ancre la résurrection dans la réalité éprouvée.

Mais nous ne pouvons pas nous arrêter là, j’allais dire à mi-chemin. Pour être tout à fait honnête, nous est-il possible à notre tour de vérifier la réalité de la foi chrétienne d’une manière indiscutable, factuelle, réelle et donc également constatable par des non-croyants ? Une réalité qui ne serait visible qu’avec les yeux de la foi serait soupçonnable, entachée d’illégitimité…

Il y a une chose que tout le monde peut constater qu’il soit chrétien ou non. C’est que le surgissement de la foi chrétienne a changé le monde avec « des conséquences significatives et irréversibles pour l’histoire du monde » comme le dit G. Ebeling (p.138), d’un point de vue politique, culturel, artistique, moral, scientifique, philosophique… Il n’y a pas un champ de la réalité humaine qui n’ait été touché par la réalité de la foi chrétienne. Ce n’est pas un jugement moral qui affirmerait que l’humanité serait devenue meilleure grâce au christianisme. Ce n’est pas non plus une manière de le rendre responsable de tous les maux ou de tous les développements catastrophiques de l’histoire. C’est juste une manière de constater l’impact de la foi chrétienne sur le monde. Cette réalité de l’impact constaté permet de « préserver » la réalité de la foi d’une méprise très contemporaine qui ferait de la foi en la résurrection un phénomène spirituel strictement privé parce que purement et uniquement intérieur : comme je le signifiais en début de semaine aux vœux de notre maire, contre les tenants d’une laïcité conflictuelle nous devons continuer d’affirmer l’importance de l’impact de la foi chrétienne dans l’espace public.

Mais en même temps, il est évident qu’il n’est pas possible de constater la réalité de la foi chrétienne dans la résurrection en restant purement objectif et factuel : cela lui ôterait toute signification en détruisant ce qu’il y a d’humain en elle. Malgré ce qu’affirment les chantres du transhumanisme et de l’intelligence artificielle, il n’est pas possible de réduire l’humain au biologique. Si vous lisez les best-sellers de Yuval Noah Harari (historien de Tel Aviv – Homo Sapiens et Homo Deus), vous verrez qu’il définit l’être humain comme un ensemble d’algorithmes biochimiques. L’amour, la joie, le désir… ne sont que des processus biochimiques qui permettent à l’homme de rester en haut de la sélection naturelle théorisée par Darwin. La seule chose qu’il renonce à définir de la sorte parce qu’il ne comprend pas son utilité biochimique, c’est ce qui constitue justement le propre de l’humain : la conscience et le langage symbolique. Et pourtant l’humain n’existe que dans l’échange du sens de la vie, sa signification, sa direction, sa valeur. C’est ce qui lui permet de raconter son histoire. Les animaux n’ont pas d’histoire autre que leur évolution biologique en forme de sélection naturelle. Les minéraux n’ont pas d’histoire autre que d’avoir subi des transformations chimiques et physiques. Les robots n’ont pas d’histoire parce qu’il n’y aura jamais de communauté de cyborg, de langage symbolique, de conscience de soi ni de récit à raconter. Les robots de l’Intelligence Artificielle n’ont ni passé, ni avenir, ils ne vieillissent pas, ils ne meurent pas, ils ne se reproduisent pas. Ils ne seront jamais rien d’autre que des 0 et de 1 dans un gigantesque calcul de probabilité à base de données collectées, d’algorithmes, de calculs de prévision. Seul l’humain a une histoire et un récit et donc un avenir. Voilà la vérité : n’est réel que ce qui a un avenir. Le passé n’est réel que si on le ressuscite en lui donnant un récit et un avenir. Tant qu’il y a un avenir possible, il y a humanité. Voilà le cœur de la foi chrétienne dévoilé dans sa réalité la plus intime et la plus objective à la fois :

  • Le Christ est mort pour nos péchés. Comme le dit notre Déclaration de Foi : « Nous croyons qu’en Jésus, le Christ crucifié et ressuscité, Dieu a pris sur lui le mal. »
  • Il a été enseveli et le 3ème jour il est ressuscité. Comme le dit notre Déclaration de Foi : « Une brèche s’est ouverte avec Jésus. (…) il brise ainsi la puissance de la mort. Il fait toutes choses nouvelles ! » Par la résurrection, Dieu a donc décidé de rouvrir l’avenir et donc de donner un avenir à l’humanité : l’histoire n’est pas terminée. « Il nous relève sans cesse : de la peur à la confiance, de la résignation à la résistance, du désespoir à l’espérance. »
  • Il m’est apparu à moi l’avorton. Pour reprendre les mots de notre Déclaration de Foi : « l’Esprit saint nous rend libres et responsables par la promesse d’une vie plus forte que la mort. » Voilà ma vie touchée de manière visible et concrète, constatable par tous, croyants et incroyants. La résurrection n’est pas un point de doctrine auquel il faudrait adhérer pour obtenir sa carte de membre du club privé des chrétiens, c’est au contraire la seule chose qui me permette d’avoir une existence libre et responsable, déliée de l’emprise de la mort. Voilà pourquoi l’essence de la foi chrétienne ne réside pas dans une foi pensée, réfléchie, rationnelle, mais dans une foi vécue, non pas dans une idée mais dans un événement situé dans le temps et dans l’espace, non pas un arrière-monde ni un au-delà post-mortem mais une réalité vécue dans ce monde, ici et maintenant.

Je crois en la résurrection. Cela veut dire je crois en l’humanité. Je crois en l’histoire. Je crois en demain. Je crois qu’un futur est possible et qu’on pourra le raconter à nos enfants et petits-enfants. Malgré toutes les prophéties de malheur et de destruction totale, je crois en demain. Amen !

[1] Gerhard Ebeling, L’essence de la foi chrétienne, Paris, Seuil, 1971, p.133.