Le « testament de Jésus » – Jean-17, 9-19

Prédication du Pasteur Jean-Arnold de Clermont, le Dimanche 13 mai 2018

 

Le chapitre 17 de l’Evangile de Jean vient clôturer une série de 5 chapitres (13 à 17) le plus souvent intitulés « discours d’adieux » ; on devrait dire « Testament de Jésus ». C’est un genre littéraire bien connu, tant dans l’Ancien Testament où l’on a les « bénédictions de Jacob » (Gen 49) ou de « Moïse » (Dt 33), le « testament de Josué » (Jo 23) ou les « adieux de Samuel » (1 S 12). Mais il en existe bien d’autres dans la littérature intertestamentaire, le plus célèbre étant le « Testament des douze patriarches » qui prétend rassembler les dernières volontés des douze fils de Jacob, chacun s’adressant à ses propres enfants réunis autour de lui. Le livre des Actes des Apôtres connait un document similaire avec le discours d’adieux de l’apôtre Paul aux anciens d’Ephèse (Actes 20,17-38). Cela pour dire que l’auteur de l’Evangile de Jean ne prétend nullement que la veille de Pâques, au moment où Jésus lave les pieds de ses disciples, il leur a tenu tous ces discours. Mais entre, le lavement des pieds, ce moment symboliquement fort sur le sens de l’accueil mutuel et du service, et l’arrestation de Jésus au chapitre 18, il place comme un condensé de ce qui est pour lui le message de Jésus. Thème du service, thème de l’amour, thème de la relation, thème de l’Esprit-Saint, thème de la glorification, thème du monde… les discours parlent de ce triangle constitué par le Père, le Fils et les disciples ; ils parlent de la situation des disciples dans le monde et de l’Esprit-Saint qui leur révèle la vérité. Puis, changement de ton ; on passe de l’enseignement à la prière ; c’est le chapitre 17. Avec ses trois parties : « Père, manifeste la gloire de ton Fils, afin que le Fils manifeste aussi ta gloire » (Vt. 1) ; disons qu’il s’agit de la prière de Jésus pour lui-même au moment d’entrer dans l’ultime phase de sa mission. Puis vient la prière de Jésus pour ses disciples ; « Je te prie pour eux » (Vt. 9). Et la prière pour ceux qui croiront… « Je ne prie pas seulement pour eux, mais aussi pour ceux qui croiront en moi grâce à leur message » (Vt 20). Prière sacerdotale, ainsi la nomme-t-on, comme la prière du Grand Prêtre qui se tient devant Dieu pour intercéder pour le peuple ; mais simultanément, méditation sur le ministère de Jésus et la place des disciples dans le monde.

C’est à cette méditation que j’aimerais vous rendre attentifs. Je le ferai en trois temps, sous trois titres : Communion et joie ; le monde et la vérité ; et la présence des témoins.

 

Communion et joie.

Méditation sur le triangle formé par le Père, le Fils, et les disciples. De ce triangle, le côté qui relie le Père et le Fils semble évident mais il est essentiel pour ce qui suit. La gloire du Fils est la gloire du Père. Mais de quelle gloire s’agit-il ? Celle qui se manifeste quand « l’heure est venue », quand Jésus va accomplir l’œuvre du Père, celle pour laquelle il est venu, se donner lui-même, pour que le monde connaisse la vérité sur le Père ; cette vérité qui irrigue toute l’Ecriture Sainte, toute la révélation au peuple juif et à travers toute son histoire, un Dieu qui se donne comme Dieu de l’amour, du pardon et de la joie. La prière de Jésus, ces moments qui jalonnent l’Evangile où il se retire à l’écart, dans la paix ou la souffrance, dans la lutte contre ce qui pourrait l’écarter de la volonté du père, la prière de Jésus dit cette communion intime entre le Père et le Fils et la joie qu’il en ressent.

Mais l’extraordinaire de ce discours d’adieux, c’est qu’il établit non seulement une même relation de communion entre le Fils et ses disciples, mais entre le Père et les disciples du Fils. Que ma gloire, qui est la gloire du Père, se manifeste en eux ; que l’unité du Père et du Fils soit leur unité, donnée par la bénédiction du Père aux disciples. Que ma joie, dit Jésus, d’être dans cette intimité avec le Père soit leur joie.

A l’arrière-plan, il y a le fait même qu’il s’agit d’un discours d’adieux, il y a les souffrances à venir, des trahisons et des reniements ; aucune protection particulière, mais une communion profonde, inaltérable, source d’une joie complète.

 

Le monde et la vérité.

Deuxième dimension de cette méditation que Jésus souhaite faire nôtre.

Ils sont dans le monde ! C’est notre contexte. Etre dans le monde sans être du monde.

Le monde est perçu comme une présence hostile ; le lieu où le mal peut s’exercer qui rejette la volonté de Dieu, sa Parole. Ces paroles de Jésus, placées dans l’Evangile de Jean en discours d’adieux, à la veille de la passion, ne peuvent qu’être marquées par la haine dont Jésus va être victime. Mais s’agit-il seulement de paroles marquées par leur contexte ? Je ne le pense pas. Il s’agit bien plus du constat que le monde est sans Dieu et cela ne doit en rien nous surprendre.

Dieu a remis entre les mains des hommes- si je puis m’exprimer ainsi, car certain préféreraient ne même pas mentionner ce fondement d’un ‘bigbang’ divin – Dieu a donc remis entre les mains des hommes la responsabilité du monde. Ils sont, nous sommes autonomes dans la gestion de la planète terre et de son humanité. Certes le langage des croyants cherche souvent à y réintroduire Dieu, mais ce langage ne résiste pas à l’analyse. A moins de faire de Dieu celui qui agit quand cela va bien dans la destinée des hommes et se ferme les yeux quand cela va mal. Par exemple, en ce jour de célébration du 8 mai 1945, ferait-on de Dieu celui qui aurait permis la victoire des uns sur les autres, le Dieu qui bénirait la paix alors que de l’autre côté de la Méditerranée se déroulait le même jour le massacre de Sétif, et de l’autre côté de la terre se poursuivait la guerre entre les Etats-Unis et le Japon ?

Non les disciples de Jésus sont dans ce monde sans Dieu, pour y exercer leur responsabilité humaine de gestionnaire de ce monde, aspirant comme tous à plus de justice et de paix. Et Dieu n’en tire pas les ficelles.

Mais les disciples qui sont dans ce monde, ne sont pas de ce monde. Ils n’appartiennent pas à ce monde, en ce sens qu’ils ne partagent plus les valeurs de ce monde qui n’hésite pas à rejeter le Fils de Dieu. Ils vivent déjà dans un autre monde, celui qui, malgré les souffrances et même les joies de ce monde, est fondé sur la communion profonde et inaltérable avec leur Père. Cette communion avec le Père est leur vérité.

Dans ce monde et pas de ce monde. Cela ressemble à la quadrature du cercle !

 

Présence des témoins.

Ce défi, d’être dedans sans en être, les chrétiens le vivent aujourd’hui comme hier, avec comme première attitude, et je devrais dire comme première tentation, celle du retrait du monde, qui peut prendre plusieurs formes. Le monachisme en est une. Vivre à l’intérieur d’une clôture, entre soi, prétendant avoir trouvé une règle de vie en tous points conforme à la volonté de Dieu, et priant pour ce monde dont on prétend ne pas être. La Réforme protestante a récusé ce retrait du monde et tout d’abord parce qu’elle est illusion ; comme s’il était possible de ne pas être dans ce monde avec ses contradictions ; tout à la fois parmi les vierges folles et les vierges sages, comme il nous faut lire cette parabole du Royaume. Le monachisme n’a de sens que s’il se sait et est vécu pleinement solidaire de ce monde.

Mais il est une tentation plus contemporaine et toute aussi pernicieuse qui consiste à faire de notre foi une affaire toute privée, comme si nous vivions deux vies séparées, celle du monde avec ses compromissions, ses règles de vie, ses combats pour la liberté ; et notre vie de foi, enfermés dans nos lieux de culte ou nos chambres pour prier.

Ne faisons pas de la prière de Jésus pour ses disciples une prière inutile. Il ne prie pas pour eux pour qu’ils vivent en retrait du monde mais bien parce qu’il les y veut bien présents, comme ses envoyés, ses témoins. Et nos chambres ou nos lieux de culte ne peuvent être les lieux de cette présence et de ce témoignage. Lieux de retraite provisoire, lieux d’écoute, lieux de méditation et de prière, lieux de louanges et de partage ; oui, tout cela et plus encore ; mais pas lieux de témoignage.

« Je les ai envoyés dans le monde comme tu m’as envoyé dans le monde ». L’ordre de mission est clair et net. Jésus nous veut présents dans le monde, à l’écoute de la Parole de Dieu qui est vérité, et témoins de cette Parole. Mais avec Jésus, il n’y a pas de fausses illusions. Le monde ne changera pas. Il n’a peut-être pas vocation à changer. Il restera toujours un monde sans Dieu, livré à la responsabilité des hommes. Mais les hommes peuvent changer. Nous pouvons être pour eux des signes d’une autre réalité, celle de la communion que Dieu veut pour tous les hommes avec lui. Et de cette communion nait un autre regard sur le monde, un monde destiné à l’amour de Dieu, à son pardon et à sa joie.

Etre les témoins de ce regard de Dieu sur le monde. Un regard réaliste, sans concessions ; mais un regard d’amour et de pardon ; un regard d’espérance toujours renouvelée… parce que dès aujourd’hui une réalité nouvelle est là dans la communion ouverte par le Christ avec Dieu notre Père.

Nous ne sommes pas des serviteurs mais des amis du Christ – Jean 15,9-17

Prédication du dimanche 6 mai 2018

Vous êtes mes amis… Quand on parle des chrétiens, on pense disciples, apôtres, serviteurs, ministres, conseillers presbytéraux, catéchumènes, paroissiens, membres d’Eglise, cotisants : une foule de termes… mais, je ne sais pas pourquoi, on ne parle jamais d’amis. Qui ici oserait dire « Je suis l’ami de Jésus » ? C’est étonnant comme les chrétiens peuvent avoir des centaines voire des milliers d’amis sur Facebook, Instagram ou Snapchat y compris des gens qu’ils n’ont jamais vus et qu’ils ne verront sans doute jamais… mais parmi leurs amis, ils ne comptent jamais Jésus. Et pourtant, c’est le terme que lui emploie pour parler de nous : Je ne vous appelle plus serviteurs (…) je vous appelle amis (…) c’est moi qui vous ai choisis… Jésus nous considère comme ses amis. Et pour lui, la relation d’amitié est faite de confiance réciproque et de loyauté partagée, on peut compter l’un sur l’autre : Si vous observez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme, en observant les commandements de mon Père, je demeure dans son amour. Quand il pense à ses amis, Jésus évoque une relation particulièrement forte, spéciale, particulière, presque exclusive. C’est ce que les jeunes appellent avoir « un délire » avec quelqu’un. Je traduis pour les moins jeunes : un lien privilégié et unique, comme avec la famille sauf que c’est un lien choisi, voulu, une décision volontaire : Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés (…) c’est moi qui vous ai choisis. Comme nous, quand Jésus parle de ses amis, il évoque une relation légère, faite de joie, de plaisir, de repas en commun, de rire et de bonheur. Etre chrétien c’est tout sauf une contrainte, une obligation, une histoire triste ou ennuyeuse. Rien à voir avec ceux qui nous font la morale : Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite. Plus encore, il s’agit d’une relation durable, permanente. Demeurez dans mon amour, dit-il, nous invitant à nous sentir engagés dans la fidélité et à la constance dans le temps. Pour lui, l’amitié n’est pas une relation uniquement valable pour les jours ensoleillés mais aussi et surtout pour les jours sombres, les jours difficiles, les jours de détresse : Nul n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime. Tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, il vous l’accordera. Il est prêt à tout, jusqu’au bout, prêt à donner sa vie pour nous venir en aide, nous soutenir, nous porter quand tout va mal. N’est-ce pas exactement cela qu’on attend d’un ami ? Qu’on puisse compter sur lui en toutes circonstances et qu’il nous vienne en aide si nous nous trouvons en difficulté ? C’est exactement ce que dit Jésus.

Comme sur les réseaux sociaux, Jésus nous demande en amis et pourtant, nous refusons de le considérer comme un ami. De fait, il faut avouer que dans notre texte il y a un obstacle de taille qui bloque tout. Par 3 fois, Jésus répète : Si vous observez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour. Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande. Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres.

Voilà une vraie difficulté… Est-ce que nous acceptons de recevoir un ordre d’un ami ?

Est-ce qu’il n’y a pas là quelque chose d’incompatible avec l’amitié ? On accepte éventuellement de recevoir des ordres d’un supérieur hiérarchique ou de quelqu’un à qui on reconnaît une autorité particulière (les parents, un prof, un médecin, un policier) mais entre amis, il ne peut pas, semble-t-il, y avoir de relation hiérarchique. Entre amis, il n’y a ni supérieur ni inférieur, ni dominant ni dominé, ni maître ni esclave. L’amitié suppose une relation d’égal à égal (c’est pour cela qu’il n’est pas réellement possible d’être ami avec son patron, son employeur, ses parents ou ses professeurs). L’amitié échappe à tout rapport de domination, de subordination ou de pouvoir. Mais en fait, n’est-ce pas quelque chose que Jésus lui-même confirme ? Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur reste dans l’ignorance de ce que fait son maître ; je vous appelle amis, parce que tout ce que j’ai entendu auprès de mon père, je vous l’ai fait connaître. Jésus nous appelle amis parce qu’il nous considère comme ses égaux. « Vous en savez autant que moi » dit-il à ceux qui l’écoutent. Il n’y a pas de hiérarchie entre vous et moi parce que, devant Dieu, nous sommes à égalité : « Comme il m’aime, il vous aime. Tout ce que je sais, vous le savez. » Si Jésus nous donne un ordre, ce n’est donc pas pour prendre pouvoir sur nous. D’ailleurs, il ne dit pas « aimez-moi », il dit : aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés. Ce n’est donc pas un ordre donné pour son propre bénéfice, pour obtenir un avantage pour lui-même. Il ne cherche pas son intérêt mais le nôtre : Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite. Le commandement de Jésus n’a pas d’autre objectif que de nous rendre heureux, joyeux, légers. Pour s’en rendre compte, il suffit de réfléchir à ce qui, dans notre vie, s’oppose à notre joie, à notre bonheur. Je veux parler ici de ce que Spinoza appelait les « passions tristes » : colère, ressentiment, jalousie, haine, violence… A cela Jésus répond d’une manière limpide : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés, c’est le seul remède aux passions tristes qui vous asservissent et qui vous empêchent d’être heureux. Quand on voit un ami aller droit dans le mur, faire son propre malheur, n’est-ce pas le devoir d’un ami d’essayer de s’interposer, y compris avec force et autorité ? Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres. Si vous aimez vos amis, empêchez-les, y compris par la force, de prendre le volant quand ils ont bu, vous leur sauverez la vie. Jésus ne dit pas autre chose. Vous êtes libres de décider de ne pas écouter son ordre… à vos risques et périls.

Mais il y a une seconde objection qui vient aussi brouiller la relation d’amitié avec Jésus : Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres, dit-il…

Comment peut-on commander d’aimer ? Je pense ici aux mariages quand on entend les jeunes mariés promettre d’aimer l’autre « jusqu’à ce que la mort nous sépare. » Est-ce seulement possible de promettre d’aimer quelqu’un ? Est-ce quelque chose qui se trouve en notre pouvoir ? Est-ce que nous en avons vraiment la maîtrise ? Aimer quelqu’un, est-ce que c’est un choix ? une décision volontaire ? une action ? La réflexion spontanée serait de refuser cette idée : quand on parle d’amour, on parle d’émotion, de sentiment, de grâce, de cadeau. On peut choisir le respect, la tolérance, l’estime de l’autre mais, semble-t-il, pas l’amour. Et pourtant il est vrai qu’il existe plusieurs sortes d’amour. On n’aime pas ses parents comme on aime le chocolat. On n’aime pas son conjoint comme on aime ses enfants ou ses amis. En grec, il y a 3 mots pour parler d’amour. Mais que ce soit la pulsion amoureuse du désir (éros), l’amitié réciproque (philein) ou l’amour de Dieu (agapè), il semble que les 3 sortes d’amour dont parle la Bible échappent à notre pouvoir.

Et pourtant… Et pourtant, de manière constante dans toute la Bible, l’amour apparaît comme un commandement. C’est même le premier commandement et le plus important des 613 commandements donnés par Moïse dans l’Ancien Testament. C’est même la confession de foi fondamentale du judaïsme et là aussi il est question de bonheur : Voici le commandement, les lois et coutumes que le Seigneur votre Dieu a ordonné de vous apprendre à mettre en pratique dans le pays où vous allez passer pour en prendre possession, afin que tu craignes le Seigneur ton Dieu, toi, ton fils et ton petit-fils, en gardant tous les jours de ta vie toutes ses lois et ses commandements que je te donne pour que tes jours se prolongent. Tu écouteras Israël, et tu veilleras à les mettre en pratique : ainsi tu seras heureux et vous deviendrez nombreux, comme te l’a promis le Seigneur, le Dieu de tes pères, dans un pays ruisselant de lait et de miel. Ecoute Israël, le Seigneur notre Dieu est UN. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force… (Deutéronome 6, 1-5)

Et puis dans le livre du Lévitique (19,18) ce commandement : N’aie aucune pensée de haine contre ton frère mais n’hésite pas à réprimander ton compatriote pour ne pas te charger d’un péché à son égard ; ne te venge pas et ne soit pas rancunier à l’égard des fils de ton peuple : c’est ainsi que tu aimeras ton prochain comme toi-même. C’est moi le Seigneur. Mais n’allez pas penser que cet amour est réservé à la famille, aux frères, aux membres du clan ou du peuple élu. Quelques versets plus loin (Lévitique 19,33-34) : Quand un émigré viendra s’installer chez toi, dans votre pays, vous ne l’exploiterez pas ; cet émigré installé chez vous, vous le traiterez comme un indigène, comme l’un de vous ; tu l’aimeras comme toi-même ; car vous-mêmes avez été des émigrés dans le pays d’Egypte. C’est moi le Seigneur votre Dieu. Alors il n’est pas étonnant que, quand un légiste demande à Jésus pour lui tendre un piège : Maître, quel est le plus grand commandement dans le Loi ? Jésus lui déclara : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toute ta pensée. C’est là le grand, le premier commandement. Et voici le second qui lui est semblable : tu aimeras ton prochain comme toi-même. (Matthieu 22, 36-40). Aimer Dieu, aimer ses frères, aimer son prochain, aimer l’étranger… Jésus va bien plus loin encore : Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. 44Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, 45afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. (Matthieu 5, 43-45). Nul n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime. Jésus nous parle donc d’un amour sans limite qui ne dépend pas des personnes et qui se donne complètement. Et dans sa bouche, l’amour n’est ni une émotion, ni un sentiment, ni une pulsion, ni un état d’âme ressenti mais toujours un acte volontaire et décidé : N’aimons pas en paroles et de langue mais en acte et dans la vérité (1 Jean 3,18). Voilà ce que dit Jésus : l’amour n’est pas une émotion mais un acte sincère. Ce n’est pas un objectif en soi, c’est un moyen, un outil qu’il dépose entre nos mains. Ce n’est pas une fin en soi mais un moyen au service d’une cause, d’un but ultime. L’amour est un outil entre nos mains pour faire notre joie, pour construire notre bonheur. Rien d’autre. D’ailleurs, si vous n’êtes pas convaincus par l’amour, essayez la haine, la violence ou même l’indifférence. Vous verrez le résultat. Je vous appelle mes amis parce que tout ce que j’ai entendu auprès de mon Père, je vous l’ai fait connaître, dit Jésus. Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite.

L’amour est donc un commandement donné comme un outil entre nos mains pour construire notre bonheur. Et il est très important de ne pas en faire un objectif en soi et de confondre les deux. Dans le discours public, le terme « Évangile » est parfois employé pour faire référence à l’action sociale et à l’amour du prochain si chers aux chrétiens. Or aider les plus démunis, est-ce vraiment cela l’Évangile ? Dans un reportage récent, j’entendais que le pape actuel, qui milite en faveur d’un train de vie modéré au sein du clergé et d’une action plus conséquente de l’Église catholique à l’endroit des nécessiteux, prônait ainsi un retour à l’Évangile. Qu’en est-il du point de vue biblique ?

L’Évangile est la Bonne Nouvelle de ce que Dieu a fait pour nous par Jésus-Christ. L’Évangile n’est pas ce que nous faisons pour Dieu, c’est ce que Dieu a fait pour nous en intervenant de manière décisive dans l’histoire. Que penser alors d’affirmations comme celles-ci ?

« L’Évangile, c’est aimer son prochain. » « L’Évangile, c’est se préoccuper des souffrances de la société et œuvrer pour la justice sociale. » « L’Évangile, c’est porter sa croix. » « L’Évangile, c’est donner sa vie à Dieu. » « L’Évangile, c’est s’investir dans la vie de l’Eglise. »

Toutes ces choses sont essentielles, mais elles ne constituent pas l’Évangile. Ce sont plutôt des implications concrètes de l’Évangile. L’accueil de l’Évangile (par la foi) débouche nécessairement sur l’amour du prochain, la justice sociale, la mort à soi-même, la consécration totale à Dieu, la vie d’Église. Ces aspects de la vie chrétienne s’inscrivent dans notre réponse face à la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ. Parce que Dieu a agi, nous agissons. Nous sommes volontaires, motivés par le message qui a bouleversé notre existence.

La Bible va même plus loin : si nous ne pratiquons pas le bien dans la vie de tous les jours, nous devons nous demander si nous avons vraiment compris l’Évangile. En effet, la foi sans les œuvres est morte (Jacques 2.14-17). Du coup, si nous n’aimons pas notre prochain, et si nous ne nous intéressons pas aux plus démunis, peut-être n’avons-nous jamais sincèrement adhéré à l’Évangile. Pour le dire positivement : parce qu’ils sont aimés de Dieu (c’est ce que l’Évangile leur apprend), les chrétiens ont envie d’aimer les autres.

Est-ce que je suis en train de jouer sur les mots ? Si Jésus nous dit de nous aimer les uns les autres, pourquoi s’inquiéter des mots qu’on emploie pour le dire ? N’est-ce pas le résultat qui compte ? Qu’importe que l’on qualifie ou non d’“Évangile” l’aide proposée aux pauvres ! Encore un débat qui n’intéresse que les théologiens… En réalité, cette discussion est importante pour nous tous et le choix des mots est révélateur. Car il est très important de faire la distinction entre ce que Dieu a fait pour nous et ce qu’il nous appelle à faire pour lui. C’est aussi de bien saisir l’articulation des deux. Si je confonds l’Évangile et l’obéissance aux commandements de Dieu, je cours le risque d’adopter (inconsciemment) une attitude légaliste et de faire de l’Evangile une morale à laquelle il faut obéir par devoir et par soumission. Dans ce scénario, ma joie et mon bonheur fluctuent au rythme de mes sentiments de mes succès ou de mes échecs (« ai-je suffisamment été au service des autres aujourd’hui ? »). En général, quand je fais la liste de ceux que je réussis à aimer, je ne découvre pas une « bonne nouvelle », mais plutôt une « mauvaise nouvelle » : je ne suis pas à la hauteur ! Alors adieu la joie, adieu le bonheur. Bonjour la culpabilité, la contrainte, la surveillance, une vision triste du christianisme…

Si, au contraire, je distingue bien l’action de Dieu et la mienne, alors ma joie peut se développer. Mon statut devant Dieu ne dépend pas de moi, mais de Christ, mon ami qui veut me sauver. Dans ce scénario, j’ai une juste perspective sur mes œuvres : elles sont simplement une manière de dire merci à un ami d’avoir aimé une personne comme moi. Y a-t-il plus grand bonheur que de se sentir aimé ?