Textes du banquet autour des propos de table de Luther

Par le Dr Jean Vitaux, le samedi 2 décembre 2017, à l’occasion de la fête des 500 ans du Protestantisme

 

PRESENTATION DU BANQUET

Nous avons voulu reproduire un banquet de la fin du moyen-âge et du début de la Renaissance, âge charnière de la Réforme. Le passage du style gothique au style renaissance est daté en France, en Champagne dans le jubé de l’Eglise de Villemaur-sur-Vanne de 1516-1517 :

La table en U est typique des banquets médiévaux. Comme aujourd’hui ici dans ce temple, les tables étaient volantes, posées sur des tréteaux, et les convives assis sur des bancs, sauf le seigneur du lieu (sur une cathèdre).

Le service commençait par le Seigneur du lieu (la table pastorale), et chacun mangeait dès qu’il était servi (point important ce jour pour le service, sauf pendant les morceaux de luth).

Les boissons correspondent à l’époque en Allemagne : bière (stabilisée par l’adjonction du houblon depuis le XV° siècle, et vin blanc.

Les plats sont contemporains de Martin Luther, bien qu’il n’y ait pas de livre de cuisine de l’époque en allemand :

  • Jambon persillé (Jambon des Amoignes, XIV° siècle)
  • Fricassée de volailles (Platine en françois, 1500 – Platina était un médecin des papes, humaniste et auteur du premier livre de cuisine imprimé, traduit et augmenté en français)
  • Blanc manger aux amandes (Viandier de Taillevent & Ménagier de Paris, 1395).

S’y ajouteront des « entremets », ou représentations scéniques ou musicales s’intercalant entre les services, représentés pour la circonstance par les morceaux de Théorbe, joués et chantés par le pasteur Louis Pernot.

PRESENTATION DES  PROPOS DE TABLE DE MARTIN LUTHER

          Martin Luther et sa femme tenaient une sorte de maison d’hôte, où il dinait avec ses collègues comme Philippe Mélanchton et ses étudiants. Ce sont eux qui ont  recueilli les Propos de table de Martin Luther : c’est un recueil de propos vivants de théologie pratique.

PROPOS DE TABLE DE LA PRESENTATION

          Martin Luther accordait une grande importance à la table :

  • «  Qu’il est à plaindre l’homme disgracié, dont la femme ou la servante n’entend rien à la cuisine ! cette infortune de ménage est la source de bien des maux. »
  • «  Quelle satisfaction de posséder un corps sain et vigoureux qui nous permette de manger, de boire, de dormir et de pisser. »

PRESENTATION DE LA MUSIQUE  par Martin LUTHER

  • «  Cet art, la musique, est un don qui nous vient de Dieu, et qui touche de près à la théologie. Il me semble que je perdrais beaucoup, s’il me manquait le peu que je sais de musique »

Et cet autre propos de table, qui s’adresse tout particulièrement  à Louis Pernot  :

  • « ,Nous ferions bien de ne point admettre à la dignité de prédicateur les jeunes gens qui n’auraient pas une bonne connaissance et une pratique de la musique. »

Après le 1° plat,  PROPOS DE TABLE : LUTHER REFORMATEUR CONTRE LES ABUS DE L’EGLISE ET DE LA PAPAUTE

Pourquoi nous fêtons le 500° anniversaire de l’affichage des propositions de Martin Luther sur la porte de l’église de Wittenberg :

CONTRE LES INDULGENCES :

  • « Jean Tetzel s’aventura si loin qu’il devint nécessaire de le combattre : ses écrits et sa prédication avançaient que Dieu et les hommes étaient réconciliés par les effets des indulgences papales. Il assurait que l’indulgence gardait toute sa force et sa vertu, même si le pêcheur n’éprouvait ni remords et s’abstenait de faire pénitence. Il affirmait que le pape avait le pouvoir de pardonner d’avance les pêchés que l’on se proposait de commettre. »

Une anecdote de l’époque illustre ces propos : le dominicain Tetzel vendait les indulgences papales sur un marché de Basse-Saxe. Il haranguait les passants en leur disant : « Quand je vends une indulgence, et que je mets les pièces d’or dans mn tonneau, j’entends les âmes du Purgatoire monter aux ciel ! » Trois reîtres (mercenaires) l’interpellent : « Les indulgences sont-elles valables pour les pêchés passés, présents et à venir ? » Tetzel répondit oui pour les pêchés passés (sans risque), oui pour les pêchés présents (peu de risque au milieu du marché), et imprudemment oui pour les pêchés à venir ! Le lendemain , dans la forêt, les trois reîtres, à visage découvert, tendent une embuscade à Tetzel, mettent en fuite son escorte, et lui confisquent tout : chariot, chevaux, argent et même son froc de moine. Le dominicain se plaint au bailli de la ville voisine, qui convoque les trois reîtres, qui lui expliquent qu’ils n’ont pas pêché, car ils avaient acheté des indulgences pour leurs pêchés à venir. La loi de Dieu prévalant sur celle des hommes, le bailli dut les laisser partir libres !

CONTRE LES RELIQUES :

Tout comme Jean Calvin, Luther s’insurgea contre le commerce et l’adoration des reliques :

  • « Avant que la lumière de l’évangile n’eût apparu, nous adorions, malgré leur énormité, les erreurs et les mensonges du pape et maintenant nous en rougissons. Parmi les reliques, il se trouvait des pantalons de saint-Joseph et des caleçons de Saint-François, que l’on a exhibés ici même à Wittenberg. L’évêque de Mayence prétendait posséder un peu de la flamme du buisson ardent que vit Moïse. On montre à Compostelle l’étendard de la victoire remportée par le Christ, ainsi que la couronne d’épines, la croix et les clous. »

Ailleurs, il parle d’un moine qui montre les charbons qui ont servis à brûler Saint-Laurent sur le gril. Luther souligne la crédulité de ceux qui croient à des reliques  aussi sujettes à caution. Le pantalon de Saint-Joseph est une histoire qui traverse les âges : au début du XX° siècle, Louis Pergaud, dans La guerre des boutons, que le chef des Vellerands, les gamins « rouges », n’a pas fait sa communion solennelle pour avoir mis une culotte à saint-Joseph sur le porche de l’église !.

CONTRE LES SAINTS :

Luther s’emporte sur le culte des saints et contre les légendes hagiographiques qu’on leur prête : ils nous rappelle les vraies valeurs du chrétien :

  • « Les saints ont souvent pêché, souvent erré. Quelle fureur de nous donner toujours leurs actes et leurs paroles pour des règles infaillibles : qu’ils sachent ces sophistes insensés, ces pontifes ignares, ces prêtres impies, ces moines sacrilèges, et le pape avec toute sa séquelle… que nous n’avons pas été baptisés au nom d’Augustin, de Bernard, de Grégoire, au nom de Pierre et de Paul, mais au seul nom de Jésus-Christ note maître. »

LUTHER ET LES MIRACLES :

Martin Luther ne nie pas les signes (miracles du Christ), mais il pense que le le temps des miracles est révolu, rendus inutiles par la Baptême et la Cène :

  • « Pendant que trônaient ceux que les païens tenaient pour des dieux, Jésus-Christ et les apôtres se virent dans l’obligation d’user de miracles et de signes visibles pour gagner les hommes à la vraie foi et mettre fin au culte des idoles. Le baptême et l‘eucharistie ont été institués pour assurer la permanence de ces signes jusqu’au jour où l’enseignement du Christ deviendrait assez fort et assez solide. »

CONTRE LE PAPE :

Les invectives de Luther contre la papauté sont célèbres. Sans choquer nos frères catholiques, il avait quelques bonnes raisons de le faire, car les papes de la renaissance sont plutôt célèbres par leurs excès que par leurs vertus, et car il avait failli être brûlé comme Jean Hus, lors de la diète de Worms :

  • « Mais nous proclamons que son indépendance à l’égard de l’Ecriture, à laquelle il devrait obéir, finira par causer sa perte. »
  • «  Un papiste et un âne, c’est la même chose ! »
  • «  Du moment qu’il est l’Antéchrist, le pape est à mon sens le diable fait chair et travesti, de même que Jésus-Christ est vraiment homme et Dieu. »
  • « Si Jésus-Christ se trouvait en personne sur cette terre et se mêlait de prêcher, le pape le recrucifierait. »;
  • « Le pape est un coucou qui, aux œufs de l’Eglise, substitue des cardinaux rapaces. »

CONTRE LES MOINES :

Martin Luther avait été moine augustinien, mais  il jugeait que la condition de moine ne répondait pas aux enseignements de l’Ecriture :

  • « Les moines étaient les meilleurs oiseleurs du pape ».
  • « Dieu ayant fait le prêtre, le Diable voulut l’imiter, mais il fit la tonsure trop grande, de là les moines. »

CONTRE LE CELIBAT :

Luther après avoir été moine, aima d’un amour sincère sa femme, et il nous dit que rien dans les Ecritures n’impose le célibat :

  • « Le célibat, auquel les papistes chantent des louanges si hyperboliques, n’est qu’une profonde hypocrisie et une grande calamité. »
  • « Que le célibat soit un fait intolérable, l’exemple des pères de l’Eglise est là pour le démontrer. Mais Dieu met à notre portée le remède, c’est-à-dire le mariage, nous devons donc nous en servir. Des meilleurs que nous ont embrassé cet état ; Puisque Pierre avait un gendre, c’est donc qu’il était marié ; de même jacques, frère du Seigneur, et tous les apôtres, sauf Jean étaient des hommes mariés. Paul parle de lui-même comme d’un veuf… »

Après le 2° plat, PROPOS DE TABLE : LUTHER THEOLOGIEN :

Martin Luther, comme quelques années plus tard Jean Calvin, fonda sa théologie sur cette sentence latine, qui résume le protestantisme : SOLO FIDE, SOLO SCRIPTURA : une seule foi, une seule écriture :

  • « La foi d’Abraham fut si profonde que, ressuscitant au dernier jour, il nous reprochera notre incrédulité. »

N’hésitons pas à invectiver le Seigneur :

  • « Au docteur Jonas qui s’inquiétait de savoir si les pensées et les propos de Jérémie, maudissant le jour de sa naissance, étaient dignes d’un bon chrétien, le docteur Luther fit cette réponse : de temps en temps, nous devons par de pareils discours presser le Seigneur. »

Le livre de Job s’adresse à nous tous :

  • « Le livre de Job est admirable : il n’y est point seulement question de l’auteur, mais de tous ceux qui sont dans l’affliction ou qui doivent tenir tête aux assauts du diable. »

Ses interprétations théologiques sont pénétrantes :

  • A quelqu’un qui rappelait que Jésus-Christ avait pris nourriture après la résurrection, le docteur Luther répliqua : « Non par besoin, ou parce qu’il avait faim, mais il entendait par là une preuve éclatante de sa résurrection. »

LA FOI ET LA GRACE  (SOLO  FIDE):

  • « La foi réside dans l’intelligence, et l’espérance dans la volonté. Ces deux vertus sont inséparables. »
  • « La foi est la dialectique car elle est au fond le bon sens et la sagesse. L’espérance est la rhétorique, car elle n’est en somme qu’une élévation de l’esprit. »
  • « L’empire du Christ est celui de la grâce, de la miséricorde et du souverain réconfort. »

LA PREEMINENCE DE L’ECRITURE (SOLO  SCRIPTURA) :

  • « Quelle belle et heureuse chose d’avoir la parole de Dieu devant soi ! Il est permis dès lors de s’abandonner sans cesse à la joie et à la sécurité, car la consolation ne saurait faire défaut. »

Et son contraire :

  • « Qui perd la parole de Dieu, sombre dans le désespoir, car le réconfort de la voix céleste vient à manquer, et il n’écoute plus que les appétits désordonnés de son cœur et l’orgueil, qui le conduisent à sa perdition ; »

Luther a été le premier à traduire la Bible en allemand : tout comme Jean Calvin avec son Institution Chrétienne, c’est un des premiers prosateurs en langue vernaculaire :

  • « De tout temps, les ennemis de la vraie foi ont mis obstacle à la propagation de la Bible et à sa traduction en langue vulgaire, et nous devons une vive reconnaissance à Dieu qui nous a permis d’en donner ici même à Wittenberg, une version en allemand. »

Martin Luther avait les meilleurs imprimeurs et le lendemain du jour où il avait prononcé un sermon, il était imprimé en latin et en allemand, ce qui consternait tout aussi bien Erasme que les prédicateurs catholiques. :

  • « L’imprimerie est le dernier et suprême don par lequel Dieu avance les choses de l’Evangile. »

Mais Martin Luther reconnait que parfois l’interprétation de l’Ecriture est difficile :

  • «  Sa femme se plaignant de ne rien entendre à certains psaumes qu’elle lisait, le docteur Luther entreprit de lui expliquer ce qui la mettait en peine et lui dit « le sens de tels passages nous reste aussi impénétrable qu’à des oies. »

PRESENTATION DE LA MUSIQUE par Martin LUTHER :

  • « Esprit chagrin, le diable se plait à contrister les humains, et ne peut tolérer que ceux-ci se livrent à la joie. Pour cette raison, il détale au plus vite dès qu’il entend de la musique et ne s’attarde jamais si l’on chante de préférence des cantiques religieux. Ainsi David, au moyen de sa harpe, libéra Saül, objets des assauts de Satan. »

PROPOS DE LUTHER SUR L’AUMONE (avant  la collecte) :

  • « Un jour que le docteur Luther se promenait avec le docteur Jonas et quelques autres amis, il fit l’aumône à des pauvres qui passaient. Jonas l’imita en disant : « Qui sait si Dieu nous le rendra. – Vous parlez, lui dit le le docteur Luther, comme si Dieu ne vous l’avait pas déjà donné. Il faut faire l’aumône avec largesse et bon cœur. »

Pendant le 3° service, PROPOS DE TABLE SUR LA SOCIETE :

LUTHER ET LE MARIAGE :

Pour Luther aussi, « la femme est l’avenir de l’homme », lui qui aimait tendrement son épouse et ses enfants.

  • « Je suis plus riche que tous les papistes de l’univers car Dieu m’a donné une femme et cinq enfants ».
  • « La femme doit ou tout au moins devrait être une compagne aimante, gaie et soumise pour toute la vie. C’est pourquoi l’Ecriture lui donne le titre de Parure de la maison du SaintEsprit indiquant par là qu’elle doit être l’agrément, l’ornement et l’honneur du foyer. »

Luther se révèle pénétrant sur la réalité du coupe, notamment quand il a des enfants :

  • « Les mots : le tien, le mien doivent être rayés du vocabulaire des époux. Il faut qu’entre eux tout soit commun, au point de ne pouvoir distinguer ce qui est à l’un et ce qui appartient à l’autre.; »

LUTHER ET LA NATURE :

Luther se réjouit de la nature, témoin et symbole de la création. Son respect de de la nature le rend proche à nos contemporains :

  • « Les arbres, issus pourtant d’une graine minuscule, sont d’une grande utilité. Un arbre est exposé à subir non moins d’épreuves qu’un bon chrétien, orage, foudre, grêle, insectes de diverses espèces. L’arbre poursuit néanmoins sa croissance et produit son fruit.
  • Considérant un jour des animaux qui paissaient dans un pré, le docteur Luther dit : « Je tiens ces animaux pour des prédicateurs ayant mission de nous recommander la confiance en Dieu qui assure notre subsistance et nous traite comme ses enfants : ne nous donnent-ils pas le lait, le beurre, la laine et le fromage. »

LUTHER POLEMISTE :

Mais il reste toujours polémiste (nous ne citerons pas ses attaques contre les juifs) :

CONTRE LES JURISTES :

  • « La lutte entre les juristes et les théologiens n’a pas de fin : c’est la même rivalité qu’entre la loi et la grâce »

CONTRE LES MEDECINS :

Je ne peux que citer ce propos de table, étant médecin !

  • « L’impudence des médecins et leur privilège exorbitant que de pouvoir, contre rémunération, mettre les hommes à mort par des médicaments déraisonnables. »

CONTRE ERASME :

S’opposant à Erasme, humaniste critiquant les excès de l’Eglise, mais voulant rester dans son giron, Luther nous montre son talent de polémiste :

  • « En composant son ouvrage sur la Folie, Erasme a procuré une fille à son image. Son but est la plaisanterie, le sarcasme et la moquerie, mais il bouffonne et extravague, et le livre de ce fou est de la folie toute pure. »

MARTIN LUHTER, LE VIN, LA BIERE ET L’IVRESSE

Mais à l’issue  de ce banquet, rassurez-vous, Luther n’a jamais condamné le vin ni la bière, mais seulement les excès de l’ivresse :

  • « Demandons à Dieu notre pain quotidien. L’olivier, qui dure et fleurit deux cents ans est le symbole de l’Eglise, l’huile est celui de la douceur de l’Evangile, et le vin, celui de l’enseignement de la loi divine. »
  • « Je me souviens de la réponse faite par les paroissiens d’un certain curé du nom d’Ambroise. Comme il les invitait à venir ouïr le parole de Dieu, ils lui répliquèrent : « Oui-da, notre bon curé, si vous apportez et mettez en perce un fut de bière dans votre église, et si vous nous invitez à y goûter, nous ne demandons pas mieux que d’aller vous écouter. »