Il faut sortir de la pensée binaire ! (Luc 10, 38-42)

Prédication du pasteur Samuel Amédro, le dimanche 27 mai 2018

Alors, vous, vous seriez plutôt du genre Marthe ou Marie ? Plutôt action ou prière ? Plutôt entraide ou culte dominical ?  Depuis les débuts du christianisme, les deux sœurs représentent une sorte de d’archétype du débat dont il faut sortir vainqueur en choisissant la bonne part qui ne lui sera pas ôtée. Ce genre de débats caricaturaux auxquels nous assistons presque chaque jour sur les chaînes d’info continue, une disputatio permanente très polarisée entre le bien et le mal.

Au second siècle, Clément d’Alexandrie voit dans l’histoire de Marthe et Marie une allégorie de l’opposition entre la synagogue (centrée sur l’obéissance à la loi de Moïse) et l’église (qui n’est plus sous la loi mais sous la Grâce du Christ). Au 4ème siècle, Basile de Césarée et Saint Augustin y voient l’opposition entre l’action et la contemplation. Les exégètes catholiques ont eu tendance à y lire l’opposition entre préoccupation matérielle et quête spirituelle tandis que les théologiennes féministes identifiaient le combat de Marie, la femme libre qui suit ses priorités personnelles contre Marthe, la femme soumise aux tâches ménagères. Les protestants, quant à eux, se sont beaucoup disputés sur la place de la diaconie dans l’Eglise, certains affirmant haut et fort que l’Eglise devait arrêter de « diaconer » (comme Marthe) pour se recentrer sur sa mission propre qui consiste uniquement à annoncer l’Evangile (à l’image de Marie). Toutes ces interprétations de l’histoire de Marthe et Marie fonctionnent, au fond, comme des allégories centrées sur l’agir des deux femmes. D’une manière ou d’une autre, elles cherchent toutes à poser une norme éthique qui détermine la seule chose nécessaire, la bonne part qui ne sera pas ôtée : Marthe a tort et Marie a raison. Jésus a tranché : le spirituel est supérieur au matériel, le corps est au fond une prison dont il faut se libérer pour accéder à la vérité. Le monde est pourri. Il n’y a rien à en attendre. Il faut s’en échapper pour rejoindre le Royaume de Dieu. Fin de l’Histoire. Et c’est ainsi qu’on a fait du christianisme une religion triste et austère de gens qui refusent le plaisir, qui se méfie de la musique, de la danse, de la joie… On n’applaudit pas dans un temple. Ici, « Tout est permis du moment que ça ne fait pas plaisir. »

Et là, les gens ont commencé soit à taire leurs questions, soit à voter avec leurs pieds en quittant l’Eglise en toute discrétion. Parce qu’en vérité, nombreux sont celles et ceux qui s’identifient à Marthe… sans oser l’avouer. Parce qu’au fond, les questions sont là et il ne faut pas les taire : en quoi Marthe a-t-elle été fautive, elle qui n’a fait qu’accueillir leur visiteur selon les règles de l’hospitalité ? Jésus n’est-il pas injuste avec elle ? Non seulement elle se trompe mais en plus elle en serait coupable ? Quelle est donc cette « bonne part » que Marie a choisie ? Pourquoi ne donne-t-il aucune explication, se contentant d’un argument d’autorité et d’une fin de l’histoire brutale sans aucun enseignement ?

Et encore… à mes yeux, le plus important n’est pas là : je ne peux pas et je ne veux pas me satisfaire d’une lecture moraliste binaire qui oppose bien/mal, vrai/faux, lumière/ténèbres, esprit/corps, sauvé/perdu. Pour moi la pensée binaire provoque une opposition stérile en ce sens qu’elle ne produit aucun fruit. Ce n’est à mes yeux qu’une stratégie confortable qui masque mal une sorte de paresse intellectuelle rassurante parce que facile à comprendre, soit pour obéir bêtement sans avoir à réfléchir, soit pour se rebeller tout aussi bêtement afin d’avoir une bonne excuse pour rejeter tout ça sans plus se poser de question. La pensée binaire est non seulement stérile, mais plus grave encore, elle est toxique et nocive en ce qu’elle crée artificiellement des divisions, des déchirures, des tensions et des conflits. Je pense ici au débat mortifère qui a déchiré notre Eglise à propos du mariage pour tous. J’étais au Maroc à l’époque mais j’ai assisté effaré à des algarades d’une violence inouïe entre des amis proches. Le débat et la décision qui s’ensuivit n’ont rien résolu tant ils ont cristallisé en deux camps irréconciliables, les « attestants » d’un côté, les « libéraux » de l’autre, ne se parlant plus qu’à coup d’anathèmes aussi définitifs que dérisoires, les uns traitant les autres de fondamentalistes arriérés et recevant en retour l’accusation d’être des incroyants qui n’accordent plus aucune autorité aux Ecritures. La pensée binaire n’aime pas la nuance. Elle fonctionne selon la loi du « tout ou rien » en faisant exister « contre » l’autre et non par conviction propre.

Je constate avec soulagement dans les Ecritures que Jésus n’est jamais dans l’opposition binaire. Prenez l’histoire de la femme adultère (Jean 8,1-11), il ne cautionne rien, il n’excommunie personne : Que celui qui n’a jamais péché lui jette la 1ère pierre. Prenez l’histoire de l’impôt dû à César (Matthieu 22,15-21), même manière de renvoyer à la réflexion personnelle : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. A vous de trancher par vous-mêmes. Même manière de trancher pour l’apôtre Paul, par exemple à propos de l’interdiction de manger la viande sacrifiée aux idoles (1 Co 10,23) : Tout est permis, mais tout n’est pas utile. On retrouve exactement le même genre de réponse qui donne à penser et qui renvoie à la responsabilité, le même fonctionnement dans la nuance et le refus de la pensée binaire. Alors moi aussi je refuse de lire cette histoire de Marthe et Marie comme une opposition binaire et facile entre le matériel et le spirituel, entre l’action et l’écoute, entre la chair (forcément mauvaise) et l’Esprit (forcément divin). Je refuse de réduire l’Evangile à une morale paresseuse qui donnerait des réponses simples à des questions complexes. Et je m’inquiète quand, dans mon Eglise, on répond de manière tranchée et définitive par oui ou par non quand il est question d’autorité des Ecritures, de réflexion politique dans l’Eglise, de la politique migratoire ou de la fin de la vie ou de la procréation médicalement assistée. Tout cela demande de la nuance et de la réflexion d’autant plus quand il y a souffrance et détresse.

Alors, comment résister à la tentation du binaire et de la paresse intellectuelle autant que spirituelle ? Comment sortir des oppositions stériles et mortifères ? Dans l’histoire de la pensée éthique, plusieurs scenarii ont été proposés pour sortir du dilemme.

Le scenario le plus en vogue actuellement a été porté par un fils de pasteur allemand du XIXe siècle, Friedrich Nietzsche. C’est ce qu’on peut appeler une posture nihiliste : il n’y a ni bien ni mal puisque la vérité n’existe pas. Il n’y a que des enjeux de pouvoir et de domination dont il faut apprendre à se libérer pour être en mesure de prendre sa vie en main. Avec Marthe qui essaie d’imposer sa vision à Marie en exigeant de Jésus qu’il l’envoie en cuisine pour l’aider et la pauvre Marie qui essaie d’échapper à l’emprise de sa sœur en restant aux pieds de Jésus.

Une proposition relativement proche avait été développée par Spinoza au XVIIe siècle. Pour le philosophe venu du judaïsme, le malheur de l’homme vient justement de cette pensée dualiste qui oppose au lieu d’unir. Pour lui, le bien et le mal n’existent pas en soi parce que tout ce qui existe obéit à des lois divines naturelles immuables et rationnelles qui font qu’il n’y a en réalité aucune décision à prendre. Il suffit d’accepter de faire partie de Dieu, puisque c’est ainsi qu’il appelle cette Vie qui ne fait que grandir. Pour être heureuses, Marthe et Marie doivent choisir ce qui fait grandir leur vie (la bonne part) et rejeter ce qui diminue leur vie (la jalousie). La clé du bonheur est là, entre leurs mains, comme un lâcher-prise, une prise de conscience qu’elles appartiennent à cette Vie divine faite de spirituel autant que de matériel, d’action autant que de contemplation.

Une autre tentative pour sortir du dualisme pourrait s’appeler la position du « en-même-temps ». Toute réalité portant sa part de négativité, comme les deux faces d’une même pièce, comme le Ying et le Yang, Marthe et Marie ne sont que les deux faces d’une même existence humaine faite d’ombre et de lumière, de corps et d’esprit, de matériel et de spirituel, de bien et de mal, d’humain et de divin. « Simul justus et peccator » disait Martin Luther pour décrire la condition humaine, à la fois pécheresse et justifiée, en même temps. C’est ce que Hegel (encore un protestant !) appelait la dialectique : la négativité est nécessaire pour faire progresser l’histoire. Le mal se trouve être au service de l’avancée du bien de la même manière que Marthe se trouve être au service de Marie… pour qu’elle puisse rester à l’écoute de Jésus.

Une 4ème possibilité de sortie du dualisme a été mise en avant par un autre protestant illustre. Le philosophe Emmanuel Kant proposait, lui, de suivre des règles déontologiques universelles. C’est ce qu’il appelait un « impératif catégorique » : agir de telle sorte que la règle d’action que tu choisis puisse être universelle, c’est-à-dire valable pour tous, en tout temps et en tout lieu. Est-ce que nous devons tous faire comme Marie et nous asseoir aux pieds de Jésus ? Ou au contraire, comme Marthe et nous mettre au service des invités ? Autre impératif catégorique : agis de telle sorte que tu traites toujours l’humanité en toi-même et en autrui comme une fin et jamais comme un moyen. Autrement dit, Marie n’a pas à être utilisée par sa sœur comme une aide, un moyen, un objet.

Quelle fut la réponse de Jésus ? A-t-il réussi à sortir du chantage exercé par Marthe pour qu’il prenne son parti : Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur me laisse seule pour servir ? Justement, le Seigneur refuse l’injonction en se plaçant ailleurs. Il ne répond pas à Marthe au sujet de ce qu’elle fait (absorbée par de nombreux soucis du service) ni de ce qu’elle veut que sa sœur fasse (dis-lui donc de m’aider) mais il se place au-dessus, au niveau de ce qu’elle vit : Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour beaucoup. Or une est nécessaire. Marie a choisi la bonne part, qui ne lui sera pas retirée. Ce faisant, il porte une parole personnelle pour chacune.

Devant Marie, à qui Marthe ne parle jamais directement et qui n’a jamais la parole pour donner son avis, devant Marie qui subit la pression de la tradition (une femme doit aider en cuisine pour accueillir les invités) et l’injonction familiale (on doit aider sa sœur), Jésus s’interpose pour reconnaître explicitement son droit à poser un choix personnel : Marie a le droit de ne rien faire (et nous avec elle !). Mieux encore, cette liberté de choisir ce qui est bon pour soi (Marie a choisi la bonne part) est placée comme un droit inaliénable qui pose l’individu face à la pression du groupe, à la contrainte de la communauté : cela ne lui sera pas retiré. Cette liberté que nous avons tous de refuser les injonctions des autres est posée par le Seigneur comme une liberté devant Dieu : au jour du jugement dernier, en fin de compte, quand tout sera mis en lumière dans le Royaume, cela ne peut pas nous être reproché.

Tout en s’interposant pour libérer Marie de l’emprise de sa sœur, Jésus adresse à Marthe une parole pleine d’affection : Marthe, Marthe… Tu t’inquiètes et tu t’agites pour beaucoup. Une fois encore, le Seigneur pose une parole libératrice qui ouvre le carcan du devoir et des obligations, cette fois celles qu’on s’impose à soi-même. Tous les « je dois » « il faut » « je n’ai pas le choix » « je suis bien obligé de » nous font du mal en nous isolant dans la dispersion et le multiple. Si Marthe est seule, ce n’est pas parce que sa sœur ne l’aide pas, c’est parce qu’elle courre partout à droite et à gauche dans l’activisme qui provoque inquiétude, souci, désordre, agitation, bruit, dispersion. STOP ! Arrête ! Jésus l’appelle à se recentrer : Tu t’agites pour beaucoup ? Un est nécessaire. Jésus invite Marthe à dire « je », à sortir de l’indistinct, du multiple, du « on ». Il pose même sa sœur en exemple : regarde Marie, elle a choisi la bonne part qui ne lui sera pas retirée. Toi aussi tu peux vivre cela.

On le constate donc, il n’y a rien de binaire dans l’Evangile selon Jésus. Juste peut-être un principe de vie : tout ne se joue pas dans le faire mais sans doute bien plus dans la manière d’être. Sans doute que dans les situations-limites auxquelles nous sommes parfois confrontés, il faut entendre l’appel à ne plus subir les pressions du groupe pour continuer à penser par soi-même pour poser des choix personnels. J’entends et je reçois très fortement cette invitation affectueuse du Christ à ne plus me laisser habiter par le multiple, la dispersion, les injonctions des uns et des autres (je pense ici aux réseaux sociaux où tout le monde s’imagine légitime pour donner son avis sur tous les sujets). Sans doute pour cela est-il nécessaire de s’arrêter de faire pour se poser aux pieds du Seigneur pour écouter cette parole qui apaise et qui libère. Amen.

L’Eglise n’est pas faible, elle est fragile (Matthieu 28,16-20)

Prédication du pasteur Samuel Amédro le dimanche 20 mai 2018

L’Eglise n’est pas faible ; elle est fragile. Ce n’est pas du tout la même chose. Parce que la faiblesse est fille du manque, de la perte, de la rareté face à une normalité. La perte rend faible, elle enlève de la force, de la puissance, de la capacité de prendre en main sa vie pour agir. J’insiste, en ce jour où nous fêtons la naissance du christianisme – puisque tel est le sens véritable de la Pentecôte -, en vérité, l’Eglise n’est pas faible, elle est fragile.

Et pourtant, il faut bien avouer que, pour ce nourrisson dont nous fêtons le 2018ème anniversaire, tout commence dans la faiblesse. Dès la mort de Jésus sur la Croix, les disciples ont été frappés par un fort sentiment de perte de puissance : face à la mort du Maître, que faire quand ce qui vous donne vie vous échappe ? Qu’est-il encore possible de faire ? Situation de faiblesse à peine réparée par le témoignage des femmes à la résurrection avant d’être immédiatement aggravée par l’Ascension, quand Jésus leur est enlevé, laissant dans leur vie un manque, une absence et ouvrant sur une grande période d’incertitude. On comprend que les disciples se soient enfermés à Jérusalem dans la chambre haute fermée à double tour, attendant des jours meilleurs, restant cachés à l’abri du danger. Le départ du Christ, même ressuscité, crée un sentiment de perte du lien : comment croire en quelqu’un qu’on ne peut ni voir ni toucher ni entendre ? C’est la grande question qui touche autant nos jeunes catéchumènes que les agnostiques. La perte du lien s’accentue encore d’une perte des repères : puisqu’il n’y a plus personne pour vous guider dans vos choix, pour discerner les enjeux et orienter vos décisions. Puisqu’il n’y a plus personne à suivre, dans quelle direction aller ? Personne n’ouvre la marche devant nos pas, nous sommes condamnés à l’autonomie, paralysés par des enjeux qui nous échappent. Alors dans cette situation, quel héritage garder ? Que reste-t-il de solide et de vrai ? Que pouvons-nous transmettre ? Tout semble s’échapper comme du sable entre vos doigts.

Perte de puissance, perte du lien, perte des repères, perte du sens, difficulté à transmettre ? Il faut bien dire la vérité : le départ de Jésus laisse l’Eglise dans une faiblesse extrême encore accentuée par la persécution exclue par sa propre famille : le judaïsme n’a rien voulu savoir de Jésus et, du jour au lendemain, nos pères dans la foi se sont retrouvés seuls.

Et Spinoza avait raison sur ce point : tout ce qui diminue la capacité à agir provoque la tristesse et tout ce qui la renforce suscite la joie. En ce sens, la faiblesse du christianisme nouveau-né crée de la tristesse et la tristesse engendre le ressentiment, la jalousie, la colère, la rancœur, la maladie de la comparaison et de la compétition entre les religions, toutes ces passions tristes qui agitent le monde des religions : antisémitisme par ici, rejet de l’islam par-là, peur pour l’avenir de l’Eglise un peu partout, que ce soit sous les coups de la persécution en Irak, en Syrie, en Arabie Saoudite, en Egypte, en Turquie, au Myanmar, en Indonésie, en Corée du Nord ou que ce soit par affadissement, incapacité à transmettre et sécularisation galopante en France, en Suisse, aux Etats-Unis, au Canada ou dans l’Europe du Nord.

Alors, le Christ lui-même s’interpose et vient contredire ce tableau très sombre : ce sont ses derniers mots que nous devons recevoir et laisser travailler en nous. Lui-même est venu rassurer, renforcer, conduire, protéger, nous rendre cette capacité à agir qui nous fait défaut depuis l’origine.

Tous ceux qui sont déstabilisés par la perte des repères (sur quels fondements bâtir ?) et la perte du sens (où guider nos pas ?), sont renvoyés à la source. Vous cherchez des repères forts pour votre vie ? Retournez au début de l’Evangile, en Galilée, sur la montagne que Jésus avait désignée : Chapitre 5 v.1 : Voyant la foule, Jésus monta sur la montagne, il s’assit et ses disciples s’approchèrent de lui. Puis il ouvrit la bouche et se mit à les enseigner… Voilà le repère que vous cherchez : Heureux les pauvres en Esprit, le Royaume des cieux est à eux. Le nouveau Moïse est sur la montagne et il proclame un message de joie et de bonheur y compris pour ceux qui se sentent faibles (pauvres en esprit, ceux qui pleurent, ceux qui ont faim et soif de justice, ceux qui sont persécutés…) Voilà le fondement de l’Evangile. Nous n’avons rien d’autre à annoncer. C’est à partir de là que nous devons rebâtir notre Eglise et recevoir une direction claire et précise pour guider nos pas : faites de toutes les nations des disciples de la joie et du bonheur, baptisez-les, et surtout enseignez-leur à garder tout ce qu’il nous a prescrit.

A ceux qui sont ébranlés par la difficulté d’établir un lien personnel avec Jésus, l’Evangile de Matthieu affirme que Jésus s’approcha et leur parla. Voilà la vérité qui peut vous consoler et vous redonner la foi : l’Eglise est et reste le lieu où Jésus s’approche et nous parle. Si tous ceux qui se sentent en situation de manque, de détresse, blessés par un sentiment d’abandon, de solitude, de silence, de vide intérieur, je veux affirmer que Christ est ici dans son Eglise pour vous toucher, vous consoler, et vous parler personnellement. Voilà pourquoi je monte en chaire avec une robe pastorale : pour m’effacer devant celui qui s’approche de vous et prend la parole. Dans son cours clandestin sur la prédication donné au Séminaire pastoral de Finkenwalde entre 1935 et 1937, D. Bonhoeffer affirme : « La Parole prêchée est le Christ incarné lui-même. (…) Elle est le Christ lui-même marchant comme Parole au travers de sa communauté. (…) [la prédication] ne communique pas quelque chose, elle n’a pas de but étranger à elle-même ; elle communique ce qu’elle est : le Christ (…) qui porte l’humanité.[1] » Dans l’Eglise, par la prédication, le Christ s’approche de vous et vous parle personnellement pour vous relever, vous rendre la force qui vous fait défaut, vous ressusciter. Voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde.

Et à tous ceux qui se sentent paralysés dans leur vie, incapables d’agir, pris par le sentiment d’avoir perdu toute puissance, toute capacité, Jésus répond : Tout pouvoir m’a été donné dans le ciel et sur la terre… Son départ n’est donc pas le signe d’une perte de pouvoir mais bien au contraire celui d’une extension infinie, à des dimensions cosmiques : rien ne lui échappe. Oui le monde est dangereux, oui la vie est mortelle, oui on se sent parfois impuissants, paralysés, bloqués, scotchés, englués. Oui, tout cela est vrai mais vous devez savoir que les puissances de la mort ne prévaudront pas contre lui. Et si, comme le dit l’apôtre Paul, l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous (ce qui est bien le sens de la Pentecôte) celui qui a ressuscité le Christ-Jésus d’entre les morts, donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous. (…) Vous n’avez pas reçu un esprit de servitude pour être encore dans la crainte, mais vous avez reçu un Esprit d’adoption, par lequel nous crions Abba ! Père ! L’Esprit lui-même rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. (Romains 8,11-17) Alors plutôt que de vous laisser envahir par la faiblesse et la peur, laissez grandir en vous la sérénité et la tranquille assurance des enfants de Dieu : Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? (Romains 8,31)

Voilà ce que je reçois dans les tout-derniers mots de l’Evangile de Matthieu : Christ est là dans son Eglise pour relever, redresser, remettre en route celles et ceux qui sont perdus, bloqués, désolés parce qu’ils ont le sentiment d’avoir perdu le lien avec leur propre vie, ils sentent que la faiblesse prend le dessus. Christ est là pour nous redonner vie et envie, désir et plaisir, joie de vivre et capacité d’agir.

Par contre, quelque chose m’intrigue que je ne veux pas passer sous silence parce que l’Evangile en parle de manière explicite : Quand ils le virent, ils se mirent à genoux pour l’adorer et ils doutèrent. Non pas « quelques-uns doutèrent » comme disent certaines traductions, mais bien ils doutèrent. Les mêmes qui se mettent à genoux pour l’adorer, se mettent à douter, à se poser des questions et, par là même, fragiliser leur foi naissante. Je veux relier cette remarque à une autre chose qui, à mon avis, fragilise aussi grandement la foi, en tout cas dans ce que je constate dans notre Eglise. C’est à propos de la mission de l’Eglise : Allez, faites de toutes les nations des disciples… La suite ne pose pas de souci : baptiser et enseigner, nous savons faire. Mais faire des disciples de toutes les nations, du monde entier ? Comment faire ? Jésus ne dit rien à ce sujet… Et nous savons, nous, tous les dégâts qui ont été perpétrés par le prosélytisme agressif qui violente les cœurs et les consciences, à tel point que nous refusons d’évangéliser et même de transmettre notre foi à nos enfants et petits-enfants par peur de forcer le passage. Nous avons renoncé à faire des disciples parce que nous ne savons pas comment faire. Voilà pourquoi notre Eglise est terriblement fragile : parce que nous ne savons pas transmettre notre foi. Et moi je constate que si le Seigneur est venu guérir la faiblesse de l’Eglise, il ne fait rien pour résorber les doutes ni pour expliquer comment faire des disciples. Et ce faisant, il laisse son Eglise – notre Eglise – dans une grande fragilité. Voilà pourquoi je pense que si l’Eglise n’est pas faible par la Grâce du Christ, elle est et elle reste particulièrement fragile. Et il me semble très important de distinguer les deux.

C’est le poète et philosophe Jean-Louis Chrétien[2] qui m’a fait découvrir l’importance de distinguer la faiblesse de la fragilité. La fragilité, montre-t-il de manière convaincante, est un concept latin que les grecs ne connaissent pas. Les grecs connaissent la faiblesse en tant que manque de force et de vigueur (a-sthénie) mais ils ignorent ce que c’est que la vulnérabilité qui structure l’être vivant comme une fêlure qu’on porte en soi et qui peut nous briser à tout moment. A la différence de la faiblesse, la fragilité ne connaît pas d’antonyme, elle n’a pas de contraire. On ne dit pas une « in-fragilité » et il n’est pas de force qui n’ait en propre aussi sa fragilité, son talon d’Achille. Comme dit l’Evangile de Matthieu : ils se mirent à genoux pour l’adorer et (en même temps) ils eurent des doutes. Pour évoquer cette fragilité, il faut employer des métaphores qui convoquent l’imagination : le verre, l’argile voire la bulle de savon : Nous portons ce trésor dans des vases d’argile, afin que cette puissance supérieure soit attribuée à Dieu, et non pas à nous (2 Corinthiens 4,7). Et Jean-Louis Chrétien d’insister : on porte en soi la « possibilité d’une brisure » et « on se brise toujours selon soi, selon des lignes de fracture et de clivage qui sont nôtres. » (p.102). Alors la tentation est grande de se réfugier dans le déni, dans la fuite, dans l’évitement. Peine perdue : « Vous emportez toujours avec vous ce que vous fuyez, et fuyant avec beaucoup d’énergie, vous renforcez la panique et l’angoisse au lieu de les diminuer. De même, dans les films d’horreur, lorsqu’une personne fuit un agresseur possible et se met à tout verrouiller, elle finit par s’apercevoir qu’il est enfermé avec elle. La question n’est pas de vouloir abolir la fragilité humaine – cela relève d’une entreprise impossible -, ni de construire des îles à l’abri de toutes les difficultés de la société, comme certains milliardaires contemporains qui ne veulent pas voir la misère du monde. (…) La conscience de la fragilité exclut la procrastination. » (p.105) C’est maintenant ou jamais : il faut affronter et regarder notre fragilité en face comme une possible bénédiction.

Voilà pourquoi, me semble-t-il, Jésus ne guérit pas l’Eglise de sa fragilité. Il la guérit de sa faiblesse mais il préserve sa fragilité. Parce que le lieu du combat c’est justement et précisément le lieu de notre fragilité, là où nous avons à faire preuve de vigilance et à prendre des décisions définitives. Nous sommes appelés à nous tenir dans la fragilité comme un lieu de combat et d’espérance : « Là où est le péril, là aussi est le salut. » (p.107) C’est la raison pour laquelle nous sommes appelés par le Christ à transmettre ce que nous sommes, c’est-à-dire faire des disciples dans la double dimension de l’adoration et de la question. Au cœur de notre foi, nous gardons des doutes, des questions sans réponse pour continuer à chercher, à réfléchir, à interroger, à essayer de voir plus loin, à penser par nous-mêmes. C’est très exactement ce à quoi fait référence la magnifique devise de notre Temple : Adorer en Esprit et en Vérité. Voilà la véritable fragilité qui fonde le cœur même de notre Eglise. Il ne sert à rien de nier, de fuir, de se voiler la face : cela fait partie de son être. Celui qui n’a pas en lui la fragilité du doute n’a pas besoin de l’Eglise, n’a pas besoin de venir écouter des prédications, ni de prier avec des frères et des sœurs. Il se suffit à lui-même dans une superbe solitude. C’est véritablement pour nous une source d’inquiétude et d’intranquillité parce que cette fêlure porte en elle la possibilité de notre rupture. Je vous propose de garder l’image de la Voix. La voix c’est cette part de nous-mêmes qui traverse les années et qui nous est propre. Là où passe le souffle de l’Esprit, la voix est à la fois si fragile qu’un rien peut l’enrouer, venir « casser la voix » comme dit le chanteur, et la rendre muette. Et, en même temps, elle est le seul véhicule à notre disposition pour transmettre nos vérités essentielles, porteuse de ce qui fait sens, porteuse de valeur, de beauté, d’émotion, de chaleur, d’amour. Nous sommes la voix du Christ. Oui, je le crois vraiment, nous ne sommes pas faibles, nous sommes fragiles. Et c’est précisément là que réside notre force et notre espérance. Amen.

 

[1] D. Bonhoeffer, La parole de la prédication. Cours d’homilétique à Finkenwalde, Labor et Fides, 1992, p.23-27.

[2] « Sens et formes de la fragilité », Entretiens avec Jean-Louis Chrétien, in Esprit n°444, Mai 2018, pp.100-111.

Le « testament de Jésus » – Jean-17, 9-19

Prédication du Pasteur Jean-Arnold de Clermont, le Dimanche 13 mai 2018

 

Le chapitre 17 de l’Evangile de Jean vient clôturer une série de 5 chapitres (13 à 17) le plus souvent intitulés « discours d’adieux » ; on devrait dire « Testament de Jésus ». C’est un genre littéraire bien connu, tant dans l’Ancien Testament où l’on a les « bénédictions de Jacob » (Gen 49) ou de « Moïse » (Dt 33), le « testament de Josué » (Jo 23) ou les « adieux de Samuel » (1 S 12). Mais il en existe bien d’autres dans la littérature intertestamentaire, le plus célèbre étant le « Testament des douze patriarches » qui prétend rassembler les dernières volontés des douze fils de Jacob, chacun s’adressant à ses propres enfants réunis autour de lui. Le livre des Actes des Apôtres connait un document similaire avec le discours d’adieux de l’apôtre Paul aux anciens d’Ephèse (Actes 20,17-38). Cela pour dire que l’auteur de l’Evangile de Jean ne prétend nullement que la veille de Pâques, au moment où Jésus lave les pieds de ses disciples, il leur a tenu tous ces discours. Mais entre, le lavement des pieds, ce moment symboliquement fort sur le sens de l’accueil mutuel et du service, et l’arrestation de Jésus au chapitre 18, il place comme un condensé de ce qui est pour lui le message de Jésus. Thème du service, thème de l’amour, thème de la relation, thème de l’Esprit-Saint, thème de la glorification, thème du monde… les discours parlent de ce triangle constitué par le Père, le Fils et les disciples ; ils parlent de la situation des disciples dans le monde et de l’Esprit-Saint qui leur révèle la vérité. Puis, changement de ton ; on passe de l’enseignement à la prière ; c’est le chapitre 17. Avec ses trois parties : « Père, manifeste la gloire de ton Fils, afin que le Fils manifeste aussi ta gloire » (Vt. 1) ; disons qu’il s’agit de la prière de Jésus pour lui-même au moment d’entrer dans l’ultime phase de sa mission. Puis vient la prière de Jésus pour ses disciples ; « Je te prie pour eux » (Vt. 9). Et la prière pour ceux qui croiront… « Je ne prie pas seulement pour eux, mais aussi pour ceux qui croiront en moi grâce à leur message » (Vt 20). Prière sacerdotale, ainsi la nomme-t-on, comme la prière du Grand Prêtre qui se tient devant Dieu pour intercéder pour le peuple ; mais simultanément, méditation sur le ministère de Jésus et la place des disciples dans le monde.

C’est à cette méditation que j’aimerais vous rendre attentifs. Je le ferai en trois temps, sous trois titres : Communion et joie ; le monde et la vérité ; et la présence des témoins.

 

Communion et joie.

Méditation sur le triangle formé par le Père, le Fils, et les disciples. De ce triangle, le côté qui relie le Père et le Fils semble évident mais il est essentiel pour ce qui suit. La gloire du Fils est la gloire du Père. Mais de quelle gloire s’agit-il ? Celle qui se manifeste quand « l’heure est venue », quand Jésus va accomplir l’œuvre du Père, celle pour laquelle il est venu, se donner lui-même, pour que le monde connaisse la vérité sur le Père ; cette vérité qui irrigue toute l’Ecriture Sainte, toute la révélation au peuple juif et à travers toute son histoire, un Dieu qui se donne comme Dieu de l’amour, du pardon et de la joie. La prière de Jésus, ces moments qui jalonnent l’Evangile où il se retire à l’écart, dans la paix ou la souffrance, dans la lutte contre ce qui pourrait l’écarter de la volonté du père, la prière de Jésus dit cette communion intime entre le Père et le Fils et la joie qu’il en ressent.

Mais l’extraordinaire de ce discours d’adieux, c’est qu’il établit non seulement une même relation de communion entre le Fils et ses disciples, mais entre le Père et les disciples du Fils. Que ma gloire, qui est la gloire du Père, se manifeste en eux ; que l’unité du Père et du Fils soit leur unité, donnée par la bénédiction du Père aux disciples. Que ma joie, dit Jésus, d’être dans cette intimité avec le Père soit leur joie.

A l’arrière-plan, il y a le fait même qu’il s’agit d’un discours d’adieux, il y a les souffrances à venir, des trahisons et des reniements ; aucune protection particulière, mais une communion profonde, inaltérable, source d’une joie complète.

 

Le monde et la vérité.

Deuxième dimension de cette méditation que Jésus souhaite faire nôtre.

Ils sont dans le monde ! C’est notre contexte. Etre dans le monde sans être du monde.

Le monde est perçu comme une présence hostile ; le lieu où le mal peut s’exercer qui rejette la volonté de Dieu, sa Parole. Ces paroles de Jésus, placées dans l’Evangile de Jean en discours d’adieux, à la veille de la passion, ne peuvent qu’être marquées par la haine dont Jésus va être victime. Mais s’agit-il seulement de paroles marquées par leur contexte ? Je ne le pense pas. Il s’agit bien plus du constat que le monde est sans Dieu et cela ne doit en rien nous surprendre.

Dieu a remis entre les mains des hommes- si je puis m’exprimer ainsi, car certain préféreraient ne même pas mentionner ce fondement d’un ‘bigbang’ divin – Dieu a donc remis entre les mains des hommes la responsabilité du monde. Ils sont, nous sommes autonomes dans la gestion de la planète terre et de son humanité. Certes le langage des croyants cherche souvent à y réintroduire Dieu, mais ce langage ne résiste pas à l’analyse. A moins de faire de Dieu celui qui agit quand cela va bien dans la destinée des hommes et se ferme les yeux quand cela va mal. Par exemple, en ce jour de célébration du 8 mai 1945, ferait-on de Dieu celui qui aurait permis la victoire des uns sur les autres, le Dieu qui bénirait la paix alors que de l’autre côté de la Méditerranée se déroulait le même jour le massacre de Sétif, et de l’autre côté de la terre se poursuivait la guerre entre les Etats-Unis et le Japon ?

Non les disciples de Jésus sont dans ce monde sans Dieu, pour y exercer leur responsabilité humaine de gestionnaire de ce monde, aspirant comme tous à plus de justice et de paix. Et Dieu n’en tire pas les ficelles.

Mais les disciples qui sont dans ce monde, ne sont pas de ce monde. Ils n’appartiennent pas à ce monde, en ce sens qu’ils ne partagent plus les valeurs de ce monde qui n’hésite pas à rejeter le Fils de Dieu. Ils vivent déjà dans un autre monde, celui qui, malgré les souffrances et même les joies de ce monde, est fondé sur la communion profonde et inaltérable avec leur Père. Cette communion avec le Père est leur vérité.

Dans ce monde et pas de ce monde. Cela ressemble à la quadrature du cercle !

 

Présence des témoins.

Ce défi, d’être dedans sans en être, les chrétiens le vivent aujourd’hui comme hier, avec comme première attitude, et je devrais dire comme première tentation, celle du retrait du monde, qui peut prendre plusieurs formes. Le monachisme en est une. Vivre à l’intérieur d’une clôture, entre soi, prétendant avoir trouvé une règle de vie en tous points conforme à la volonté de Dieu, et priant pour ce monde dont on prétend ne pas être. La Réforme protestante a récusé ce retrait du monde et tout d’abord parce qu’elle est illusion ; comme s’il était possible de ne pas être dans ce monde avec ses contradictions ; tout à la fois parmi les vierges folles et les vierges sages, comme il nous faut lire cette parabole du Royaume. Le monachisme n’a de sens que s’il se sait et est vécu pleinement solidaire de ce monde.

Mais il est une tentation plus contemporaine et toute aussi pernicieuse qui consiste à faire de notre foi une affaire toute privée, comme si nous vivions deux vies séparées, celle du monde avec ses compromissions, ses règles de vie, ses combats pour la liberté ; et notre vie de foi, enfermés dans nos lieux de culte ou nos chambres pour prier.

Ne faisons pas de la prière de Jésus pour ses disciples une prière inutile. Il ne prie pas pour eux pour qu’ils vivent en retrait du monde mais bien parce qu’il les y veut bien présents, comme ses envoyés, ses témoins. Et nos chambres ou nos lieux de culte ne peuvent être les lieux de cette présence et de ce témoignage. Lieux de retraite provisoire, lieux d’écoute, lieux de méditation et de prière, lieux de louanges et de partage ; oui, tout cela et plus encore ; mais pas lieux de témoignage.

« Je les ai envoyés dans le monde comme tu m’as envoyé dans le monde ». L’ordre de mission est clair et net. Jésus nous veut présents dans le monde, à l’écoute de la Parole de Dieu qui est vérité, et témoins de cette Parole. Mais avec Jésus, il n’y a pas de fausses illusions. Le monde ne changera pas. Il n’a peut-être pas vocation à changer. Il restera toujours un monde sans Dieu, livré à la responsabilité des hommes. Mais les hommes peuvent changer. Nous pouvons être pour eux des signes d’une autre réalité, celle de la communion que Dieu veut pour tous les hommes avec lui. Et de cette communion nait un autre regard sur le monde, un monde destiné à l’amour de Dieu, à son pardon et à sa joie.

Etre les témoins de ce regard de Dieu sur le monde. Un regard réaliste, sans concessions ; mais un regard d’amour et de pardon ; un regard d’espérance toujours renouvelée… parce que dès aujourd’hui une réalité nouvelle est là dans la communion ouverte par le Christ avec Dieu notre Père.

Nous ne sommes pas des serviteurs mais des amis du Christ – Jean 15,9-17

Prédication du dimanche 6 mai 2018

Vous êtes mes amis… Quand on parle des chrétiens, on pense disciples, apôtres, serviteurs, ministres, conseillers presbytéraux, catéchumènes, paroissiens, membres d’Eglise, cotisants : une foule de termes… mais, je ne sais pas pourquoi, on ne parle jamais d’amis. Qui ici oserait dire « Je suis l’ami de Jésus » ? C’est étonnant comme les chrétiens peuvent avoir des centaines voire des milliers d’amis sur Facebook, Instagram ou Snapchat y compris des gens qu’ils n’ont jamais vus et qu’ils ne verront sans doute jamais… mais parmi leurs amis, ils ne comptent jamais Jésus. Et pourtant, c’est le terme que lui emploie pour parler de nous : Je ne vous appelle plus serviteurs (…) je vous appelle amis (…) c’est moi qui vous ai choisis… Jésus nous considère comme ses amis. Et pour lui, la relation d’amitié est faite de confiance réciproque et de loyauté partagée, on peut compter l’un sur l’autre : Si vous observez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme, en observant les commandements de mon Père, je demeure dans son amour. Quand il pense à ses amis, Jésus évoque une relation particulièrement forte, spéciale, particulière, presque exclusive. C’est ce que les jeunes appellent avoir « un délire » avec quelqu’un. Je traduis pour les moins jeunes : un lien privilégié et unique, comme avec la famille sauf que c’est un lien choisi, voulu, une décision volontaire : Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés (…) c’est moi qui vous ai choisis. Comme nous, quand Jésus parle de ses amis, il évoque une relation légère, faite de joie, de plaisir, de repas en commun, de rire et de bonheur. Etre chrétien c’est tout sauf une contrainte, une obligation, une histoire triste ou ennuyeuse. Rien à voir avec ceux qui nous font la morale : Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite. Plus encore, il s’agit d’une relation durable, permanente. Demeurez dans mon amour, dit-il, nous invitant à nous sentir engagés dans la fidélité et à la constance dans le temps. Pour lui, l’amitié n’est pas une relation uniquement valable pour les jours ensoleillés mais aussi et surtout pour les jours sombres, les jours difficiles, les jours de détresse : Nul n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime. Tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, il vous l’accordera. Il est prêt à tout, jusqu’au bout, prêt à donner sa vie pour nous venir en aide, nous soutenir, nous porter quand tout va mal. N’est-ce pas exactement cela qu’on attend d’un ami ? Qu’on puisse compter sur lui en toutes circonstances et qu’il nous vienne en aide si nous nous trouvons en difficulté ? C’est exactement ce que dit Jésus.

Comme sur les réseaux sociaux, Jésus nous demande en amis et pourtant, nous refusons de le considérer comme un ami. De fait, il faut avouer que dans notre texte il y a un obstacle de taille qui bloque tout. Par 3 fois, Jésus répète : Si vous observez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour. Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande. Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres.

Voilà une vraie difficulté… Est-ce que nous acceptons de recevoir un ordre d’un ami ?

Est-ce qu’il n’y a pas là quelque chose d’incompatible avec l’amitié ? On accepte éventuellement de recevoir des ordres d’un supérieur hiérarchique ou de quelqu’un à qui on reconnaît une autorité particulière (les parents, un prof, un médecin, un policier) mais entre amis, il ne peut pas, semble-t-il, y avoir de relation hiérarchique. Entre amis, il n’y a ni supérieur ni inférieur, ni dominant ni dominé, ni maître ni esclave. L’amitié suppose une relation d’égal à égal (c’est pour cela qu’il n’est pas réellement possible d’être ami avec son patron, son employeur, ses parents ou ses professeurs). L’amitié échappe à tout rapport de domination, de subordination ou de pouvoir. Mais en fait, n’est-ce pas quelque chose que Jésus lui-même confirme ? Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur reste dans l’ignorance de ce que fait son maître ; je vous appelle amis, parce que tout ce que j’ai entendu auprès de mon père, je vous l’ai fait connaître. Jésus nous appelle amis parce qu’il nous considère comme ses égaux. « Vous en savez autant que moi » dit-il à ceux qui l’écoutent. Il n’y a pas de hiérarchie entre vous et moi parce que, devant Dieu, nous sommes à égalité : « Comme il m’aime, il vous aime. Tout ce que je sais, vous le savez. » Si Jésus nous donne un ordre, ce n’est donc pas pour prendre pouvoir sur nous. D’ailleurs, il ne dit pas « aimez-moi », il dit : aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés. Ce n’est donc pas un ordre donné pour son propre bénéfice, pour obtenir un avantage pour lui-même. Il ne cherche pas son intérêt mais le nôtre : Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite. Le commandement de Jésus n’a pas d’autre objectif que de nous rendre heureux, joyeux, légers. Pour s’en rendre compte, il suffit de réfléchir à ce qui, dans notre vie, s’oppose à notre joie, à notre bonheur. Je veux parler ici de ce que Spinoza appelait les « passions tristes » : colère, ressentiment, jalousie, haine, violence… A cela Jésus répond d’une manière limpide : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés, c’est le seul remède aux passions tristes qui vous asservissent et qui vous empêchent d’être heureux. Quand on voit un ami aller droit dans le mur, faire son propre malheur, n’est-ce pas le devoir d’un ami d’essayer de s’interposer, y compris avec force et autorité ? Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres. Si vous aimez vos amis, empêchez-les, y compris par la force, de prendre le volant quand ils ont bu, vous leur sauverez la vie. Jésus ne dit pas autre chose. Vous êtes libres de décider de ne pas écouter son ordre… à vos risques et périls.

Mais il y a une seconde objection qui vient aussi brouiller la relation d’amitié avec Jésus : Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres, dit-il…

Comment peut-on commander d’aimer ? Je pense ici aux mariages quand on entend les jeunes mariés promettre d’aimer l’autre « jusqu’à ce que la mort nous sépare. » Est-ce seulement possible de promettre d’aimer quelqu’un ? Est-ce quelque chose qui se trouve en notre pouvoir ? Est-ce que nous en avons vraiment la maîtrise ? Aimer quelqu’un, est-ce que c’est un choix ? une décision volontaire ? une action ? La réflexion spontanée serait de refuser cette idée : quand on parle d’amour, on parle d’émotion, de sentiment, de grâce, de cadeau. On peut choisir le respect, la tolérance, l’estime de l’autre mais, semble-t-il, pas l’amour. Et pourtant il est vrai qu’il existe plusieurs sortes d’amour. On n’aime pas ses parents comme on aime le chocolat. On n’aime pas son conjoint comme on aime ses enfants ou ses amis. En grec, il y a 3 mots pour parler d’amour. Mais que ce soit la pulsion amoureuse du désir (éros), l’amitié réciproque (philein) ou l’amour de Dieu (agapè), il semble que les 3 sortes d’amour dont parle la Bible échappent à notre pouvoir.

Et pourtant… Et pourtant, de manière constante dans toute la Bible, l’amour apparaît comme un commandement. C’est même le premier commandement et le plus important des 613 commandements donnés par Moïse dans l’Ancien Testament. C’est même la confession de foi fondamentale du judaïsme et là aussi il est question de bonheur : Voici le commandement, les lois et coutumes que le Seigneur votre Dieu a ordonné de vous apprendre à mettre en pratique dans le pays où vous allez passer pour en prendre possession, afin que tu craignes le Seigneur ton Dieu, toi, ton fils et ton petit-fils, en gardant tous les jours de ta vie toutes ses lois et ses commandements que je te donne pour que tes jours se prolongent. Tu écouteras Israël, et tu veilleras à les mettre en pratique : ainsi tu seras heureux et vous deviendrez nombreux, comme te l’a promis le Seigneur, le Dieu de tes pères, dans un pays ruisselant de lait et de miel. Ecoute Israël, le Seigneur notre Dieu est UN. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force… (Deutéronome 6, 1-5)

Et puis dans le livre du Lévitique (19,18) ce commandement : N’aie aucune pensée de haine contre ton frère mais n’hésite pas à réprimander ton compatriote pour ne pas te charger d’un péché à son égard ; ne te venge pas et ne soit pas rancunier à l’égard des fils de ton peuple : c’est ainsi que tu aimeras ton prochain comme toi-même. C’est moi le Seigneur. Mais n’allez pas penser que cet amour est réservé à la famille, aux frères, aux membres du clan ou du peuple élu. Quelques versets plus loin (Lévitique 19,33-34) : Quand un émigré viendra s’installer chez toi, dans votre pays, vous ne l’exploiterez pas ; cet émigré installé chez vous, vous le traiterez comme un indigène, comme l’un de vous ; tu l’aimeras comme toi-même ; car vous-mêmes avez été des émigrés dans le pays d’Egypte. C’est moi le Seigneur votre Dieu. Alors il n’est pas étonnant que, quand un légiste demande à Jésus pour lui tendre un piège : Maître, quel est le plus grand commandement dans le Loi ? Jésus lui déclara : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toute ta pensée. C’est là le grand, le premier commandement. Et voici le second qui lui est semblable : tu aimeras ton prochain comme toi-même. (Matthieu 22, 36-40). Aimer Dieu, aimer ses frères, aimer son prochain, aimer l’étranger… Jésus va bien plus loin encore : Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. 44Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, 45afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. (Matthieu 5, 43-45). Nul n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime. Jésus nous parle donc d’un amour sans limite qui ne dépend pas des personnes et qui se donne complètement. Et dans sa bouche, l’amour n’est ni une émotion, ni un sentiment, ni une pulsion, ni un état d’âme ressenti mais toujours un acte volontaire et décidé : N’aimons pas en paroles et de langue mais en acte et dans la vérité (1 Jean 3,18). Voilà ce que dit Jésus : l’amour n’est pas une émotion mais un acte sincère. Ce n’est pas un objectif en soi, c’est un moyen, un outil qu’il dépose entre nos mains. Ce n’est pas une fin en soi mais un moyen au service d’une cause, d’un but ultime. L’amour est un outil entre nos mains pour faire notre joie, pour construire notre bonheur. Rien d’autre. D’ailleurs, si vous n’êtes pas convaincus par l’amour, essayez la haine, la violence ou même l’indifférence. Vous verrez le résultat. Je vous appelle mes amis parce que tout ce que j’ai entendu auprès de mon Père, je vous l’ai fait connaître, dit Jésus. Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite.

L’amour est donc un commandement donné comme un outil entre nos mains pour construire notre bonheur. Et il est très important de ne pas en faire un objectif en soi et de confondre les deux. Dans le discours public, le terme « Évangile » est parfois employé pour faire référence à l’action sociale et à l’amour du prochain si chers aux chrétiens. Or aider les plus démunis, est-ce vraiment cela l’Évangile ? Dans un reportage récent, j’entendais que le pape actuel, qui milite en faveur d’un train de vie modéré au sein du clergé et d’une action plus conséquente de l’Église catholique à l’endroit des nécessiteux, prônait ainsi un retour à l’Évangile. Qu’en est-il du point de vue biblique ?

L’Évangile est la Bonne Nouvelle de ce que Dieu a fait pour nous par Jésus-Christ. L’Évangile n’est pas ce que nous faisons pour Dieu, c’est ce que Dieu a fait pour nous en intervenant de manière décisive dans l’histoire. Que penser alors d’affirmations comme celles-ci ?

« L’Évangile, c’est aimer son prochain. » « L’Évangile, c’est se préoccuper des souffrances de la société et œuvrer pour la justice sociale. » « L’Évangile, c’est porter sa croix. » « L’Évangile, c’est donner sa vie à Dieu. » « L’Évangile, c’est s’investir dans la vie de l’Eglise. »

Toutes ces choses sont essentielles, mais elles ne constituent pas l’Évangile. Ce sont plutôt des implications concrètes de l’Évangile. L’accueil de l’Évangile (par la foi) débouche nécessairement sur l’amour du prochain, la justice sociale, la mort à soi-même, la consécration totale à Dieu, la vie d’Église. Ces aspects de la vie chrétienne s’inscrivent dans notre réponse face à la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ. Parce que Dieu a agi, nous agissons. Nous sommes volontaires, motivés par le message qui a bouleversé notre existence.

La Bible va même plus loin : si nous ne pratiquons pas le bien dans la vie de tous les jours, nous devons nous demander si nous avons vraiment compris l’Évangile. En effet, la foi sans les œuvres est morte (Jacques 2.14-17). Du coup, si nous n’aimons pas notre prochain, et si nous ne nous intéressons pas aux plus démunis, peut-être n’avons-nous jamais sincèrement adhéré à l’Évangile. Pour le dire positivement : parce qu’ils sont aimés de Dieu (c’est ce que l’Évangile leur apprend), les chrétiens ont envie d’aimer les autres.

Est-ce que je suis en train de jouer sur les mots ? Si Jésus nous dit de nous aimer les uns les autres, pourquoi s’inquiéter des mots qu’on emploie pour le dire ? N’est-ce pas le résultat qui compte ? Qu’importe que l’on qualifie ou non d’“Évangile” l’aide proposée aux pauvres ! Encore un débat qui n’intéresse que les théologiens… En réalité, cette discussion est importante pour nous tous et le choix des mots est révélateur. Car il est très important de faire la distinction entre ce que Dieu a fait pour nous et ce qu’il nous appelle à faire pour lui. C’est aussi de bien saisir l’articulation des deux. Si je confonds l’Évangile et l’obéissance aux commandements de Dieu, je cours le risque d’adopter (inconsciemment) une attitude légaliste et de faire de l’Evangile une morale à laquelle il faut obéir par devoir et par soumission. Dans ce scénario, ma joie et mon bonheur fluctuent au rythme de mes sentiments de mes succès ou de mes échecs (« ai-je suffisamment été au service des autres aujourd’hui ? »). En général, quand je fais la liste de ceux que je réussis à aimer, je ne découvre pas une « bonne nouvelle », mais plutôt une « mauvaise nouvelle » : je ne suis pas à la hauteur ! Alors adieu la joie, adieu le bonheur. Bonjour la culpabilité, la contrainte, la surveillance, une vision triste du christianisme…

Si, au contraire, je distingue bien l’action de Dieu et la mienne, alors ma joie peut se développer. Mon statut devant Dieu ne dépend pas de moi, mais de Christ, mon ami qui veut me sauver. Dans ce scénario, j’ai une juste perspective sur mes œuvres : elles sont simplement une manière de dire merci à un ami d’avoir aimé une personne comme moi. Y a-t-il plus grand bonheur que de se sentir aimé ?

Avec Christ et en Christ, nous sommes responsables – 1 Jean 3, 18-24 et Jean 15,1-8

Prédication du pasteur Samuel Amedro, le dimanche 29 avril 2019

« Je suis venu te dire que je m’en vais… » Ces premiers mots d’une chanson de Serge Gainsbourg m’habitent au moment de relire le discours d’adieu de Jésus à ses disciples… « Et tes larmes n’y pourront rien changer. » Comment accepter l’inévitable ? Sa mort programmée, comme toutes les morts d’ailleurs, empêche de voir au-delà. Elle fait obstacle. Elle bouche l’horizon. Et puis l’absence crée une incertitude. Le manque laisse derrière lui un espace indéterminé dont il est difficile d’imaginer qu’il puisse porter du fruit, produire du neuf, ouvrir du potentiel. Sur quel chemin nous aventurer puisqu’il est parti ?

« Nous ne pouvons être honnêtes sans reconnaître qu’il nous faut vivre dans le monde sans Dieu (…) Avec Dieu et devant Dieu, nous vivons sans Dieu. » disait Dietrich Bonhoeffer[1]. C’est par cette phrase énigmatique tirée d’une de ses dernières lettres, écrite en prison en juillet 1944, que je terminais mon message il y a 15 jours et je crois qu’il avait déjà vu juste. Notre monde est devenu autonome, adulte et le retour tonitruant des religions n’en est que le symptôme paradoxal. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, cette présence (pour ne pas dire cette pression) quotidienne des questions religieuses sur l’espace publique ne signe pas une revanche de Dieu après quelques décennies de sécularisation post-soixantuitarde, mais bien au contraire une constante et bien réelle perte d’influence sur les consciences. Il nous faut prendre un peu de recul historique pour que le phénomène apparaisse dans toute sa limpidité : de Constantin (272-337) à Grégoire VII (1015-1085), la religion chrétienne s’est imposée dans tous les champs de la connaissance et de la vie humaine tant au niveau politique qu’au niveau artistique. Tout le Moyen-Age est marqué par cette omniprésence du religieux et il faudra attendre le XVIème siècle et la Réforme protestante pour voir entamer le long chemin vers l’autonomie de l’homme sur le plan moral (Michel de Montaigne), politique (Machiavel), les sciences naturelles (Nicolas de Cues et Giordano Bruno), le religieux (Jean Calvin et Sébastien Castellion), au niveau philosophique (Bayle, Descartes, Spinoza), de la Raison (E. Kant), du Droit (Grotius puis Hegel) et même au niveau spirituel et théologique (Feuerbach) : il n’est pas un domaine qui n’ait été marqué par cette lente mais inexorable prise d’autonomie de l’homme. Et jusqu’à aujourd’hui ce mouvement d’émancipation ne s’est pas démenti. J’ai essayé de faire le tour de tous les sujets du moment et de tous les domaines de la vie publique : est-il une seule question pour laquelle nous demandons à Dieu de guider nos choix et de conduire nos décisions ? Pour la recherche scientifique (intelligence artificielle et trans-humanisme), dans la vie sociale (pensons aux débats sur le mariage pour tous, les violences faites aux femmes, la protection de la planète). Pensons aux sujets politiques qui nous agitent préoccupent : gestion de la crise à la SNCF, les réformes de l’éducation nationale, de la formation professionnelle, de la santé ou de la justice, la question de la guerre en Syrie, la question ô combien cruciale pour notre avenir du réchauffement de la planète… Pensons également à la création artistique : théâtre, musique, littérature, cinéma, peinture : est-ce qu’il y a encore un art sacré ? Les artistes eux-mêmes n’ont-ils pas montré les premiers la voie vers l’émancipation de leur créativité ? Il faudrait également regarder comment se passent nos débats éthiques concernant la fin de vie (qui définit ce que c’est que la dignité humaine dans le droit revendiqué de mourir dans la dignité ?), la gestation pour autrui, la procréation médicalement assistée pour des personnes qui sont fertiles mais dont les choix de vie ne sont pas féconds comme le dit le texte de la FPF sur les questions de bioéthique.

Personne ne fait appel à Dieu, à sa foi, à ses convictions pour faire ses choix : lequel d’entre nous a lu la Bible ou prié au moment d’aller poser son bulletin de vote aux présidentielles ? Nous en sommes là. Nous avons tous appris à venir à bout de ces questions importantes sans faire appel à « l’hypothèse de travail : Dieu » C’est la réponse faite par le mathématicien de l’ère napoléonienne Pierre-Simon de Laplace dans son Traité de la mécanique céleste (1799-1825) à la question demandant où se trouvait encore une place pour Dieu dans son système, il répondait : « Je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse »

Pour guider la recherche scientifique, prendre des décisions politiques, faire des choix économiques, réviser nos lois de bioéthique, jusqu’aux moindres décisions que nous prenons au quotidien, l’hypothèse « Dieu » ne s’impose plus comme nécessaire et je ne suis pas certain qu’il faille s’en plaindre. Tant qu’à construire notre vie, autant assumer la responsabilité de nos choix sans se cacher derrière une prétendue révélation de la volonté de Dieu qui nous rassure à bon compte. L’heure est à l’anthropocène, cet âge de l’humanité adulte où il n’est plus question de se cacher derrière les forces de la nature ou les commandements de la divinité pour masquer nos responsabilités quant au devenir de la planète. Et pourtant cela n’est pas sans angoisse quant à l’avenir. Il me semble que la résurgence éruptive du religieux que tout le monde constate ici ou là n’est que le symptôme de l’inquiétude humaine devant l’immensité de la responsabilité qui se dévoile devant nos pas… Comme l’enfant à qui on a enlevé les petites roulettes qui stabilisaient son vélo et qui prend soudain conscience qu’il est seul responsable de sa sécurité et qu’il lui est impossible d’arrêter de pédaler sous peine de perdre l’équilibre.

Chassée par la porte, la religion tente de revenir par la fenêtre et nous assistons à de multiples tentatives pour sauver son fonds de commerce, « ménager une place à la religion dans le monde ou contre lui.[2] »

  • Si elle semble avoir capitulé pour les questions séculières, l’apologétique chrétienne a cherché son refuge et son salut dans les « questions dernières » : la mort, la vie, la culpabilité « auxquelles Dieu seul peut répondre et pour lesquelles on a besoin de lui, de l’Eglise et du pasteur. » Chassée de la réalité, la religion se réfugie donc dans l’« arrière-monde » de l’au-delà, de l’après-la-mort… Mais qu’arrivera-t-il le jour où les gens se passeront de nous pour ces questions ? Pourquoi faire de Dieu le bouche-trou de nos connaissances et de nos ignorances ? Pourquoi faire de Dieu un migrant que l’on reconduit à la frontière de nos vies, que l’on expulse de la réalité de nos existences ? Pourquoi acceptons-nous de faire de Dieu un étranger en situation irrégulière ?
  • Une autre stratégie de résistance consiste à rapatrier la question de Dieu dans l’intériorité, l’intime, la vie privée pour soigner le mal-être et le désespoir supposé d’une vie sans Dieu, dénigrant les petits bonheurs, les joies séculières, les plaisirs humains pour traquer le client. Ainsi fleurissent les psychothérapeutes et autres philosophies existentielles qui scrutent notre intimité pour y glisser la religion comme solution magique. C’est ainsi que les secrets d’alcôve sont devenus le terrain de chasse des directeurs de conscience d’aujourd’hui, explorant les recoins sombres de l’humanité, fouillant les poubelles des gens comme le feraient des paparazzi, ils misent sur les fragilités et les faiblesses pour se refaire une santé et réintroduire Dieu en fraude. Elle n’offre qu’un regard de soupçon et de défiance vis-à-vis de chacun dans « une sorte de satisfaction mauvaise de savoir que chacun a ses côtés faibles[3]» dans une sorte de revanche de la médiocrité.
  • Dernière stratégie en date, la plus inquiétante peut-être, ce qu’on appelle la « radicalisation » religieuse dont les analyses des spécialistes montre qu’elle touche prioritairement la jeunesse. Cette radicalisation se fait toujours à partir du dénigrement du monde marqué par le péché, un monde perdu voué à la destruction et à la disparition. La religion offre ainsi le moyen de s’extraire d’une réalité qui ne veut plus d’elle en empruntant une posture de dénonciation et de rupture : ce n’est pas le monde qui nous refuse, c’est nous qui rejetons ce monde pourri. Elle ne voit rien de la beauté, de la joie, du plaisir, de la gratuité, de la gentillesse. Elle ne voit que le fumier, pointe les problèmes, les faiblesses et les fragilités.

En acceptant la Croix, Dieu met un terme à toutes ces stratégies médiocres vouées à l’échec, ces tentatives désespérées de manipulation de l’humanité pour garder le pouvoir. La Croix marque le dépouillement radical de ce Dieu qui accepte de tout perdre pour ne rien garder contre nous.

Est-ce à dire que l’athéisme représente une étape normale et inévitable dans l’évolution de l’humanité devenue enfin adulte et responsable d’elle-même, reléguant la foi religieuse dans l’enfance, genre « Lorsque j’étais enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Devenu homme, j’ai mis fin à ce qui était propre à l’enfant. (1 Co 13,11) » ?

Jésus anticipe cette question et tend devant nous un arc métaphorique qui nous ramène à l’essentiel et pointe dans la bonne direction en nous donnant à penser. Vigneron – vigne – sarments – fruits : ne vois-tu pas le lien naturel, quasi essentiel qui relie chacun dans son être-même. Le vigneron n’est vigneron qu’à cause de sa vigne. Le sarment n’existe que parce qu’il fait partie du cep. Le fruit ne vient que parce que le sarment est nourri par la vigne, elle-même objet de toute l’attention du vigneron qui émonde ce qui est desséché. Entre le Père, le Fils, les disciples et leurs œuvres, il existe un lien naturel qui ne dépend ni de la décision ni des efforts des disciples. Ce lien est le lien vital qui porte notre existence. « Je suis la vigne. » Cette parole de Jésus affirme à l’indicatif. Elle révèle la nature profondément spirituelle de l’humanité. Vouloir s’en détacher relèverait du suicide comme si un sarment pouvait choisir de vivre sa vie en dehors de ce qui lui donne son être. Ce lien structurel et vital ne dépend même pas de la présence ou de l’absence de Jésus auprès des disciples. Ce lien avec Dieu est. Tout simplement. Je n’ai pas à le créer, à le fabriquer mais à le recevoir comme on reçoit sa propre vie. Parce que je suis vivant, je suis en Christ, avec Christ, relié à lui par chaque cellule de mon être vivant. Je n’ai donc pas non plus à chercher à porter du fruit : le simple fait d’être vivant est porteur de fruit. La vie que je reçois de la main de Dieu et qui se maintient malgré tout en Christ est par elle-même porteuse de vie. C’est à partir de cet indicatif qui affirme et révèle que peut s’entendre l’impératif qui nous interpelle et nous engage : « Demeurez en moi ! »

Dans un monde résolument autonome d’une humanité définitivement adulte, il n’est pas question d’essayer de reconquérir un territoire perdu d’une emprise religieuse sur le monde ou sur les consciences ! Par contre, Jésus ouvre devant nos pas ce que devrait/pourrait être la vie et la mission de l’Eglise.

Mes petits-enfants, n’aimons pas en paroles et de langue mais en acte et dans la vérité ; à cela nous reconnaîtrons que nous sommes de la vérité… Ces paroles de la première lettre de Jean (3,18s) nous proposent de comprendre l’Eglise comme un lieu de vérité (on ne fait pas semblant) et de miséricorde (on est accepté tel qu’on est). Demeurez-en moi et moi en vous dit Jésus à ses disciples : cette inhabitation réciproque fait de l’Eglise un corps, un espace de communion et d’interdépendance : nous sommes liés, reliés, dépendants les uns des autres, par-delà les frontières et les espaces (l’Eglise est par essence universelle et fraternelle : aucune exclusion n’est possible).

 Tout sarment qui, en moi, ne porte pas de fruit, le vigneron l’enlève, et tout sarment qui porte du fruit, il l’émonde afin qu’il en porte davantage. Ces paroles de Jésus m’incitent à comprendre l’Eglise comme un espace qui émonde, qui nettoie, qui enlève ce qui est desséché dans notre vie, ce qui ne porte pas de fruit, ce qui nous encombre. J’entends là quelque chose comme un nécessaire espace de silence dans le brouhaha du monde, un espace qui permette de s’extraire et de s’arrêter un instant avant de repartir.

Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, vous demanderez ce que vous voudrez, et cela vous arrivera. Voilà pourquoi celui qui vient dans ce temple doit pouvoir trouver un espace de prière où il pourra déposer ce qui lui pèse, ce qui fait poids, lourdeur, fardeaux : Venez à moi vous qui êtes chargés et fatigués et je vous donnerai du repos (Matt 11,28) Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix (Jean 14,27). Que cette Eglise soit un espace qui allège, qui rend léger pour les voyageurs de passage.

Déjà vous êtes émondés par la parole que je vous ai dite. Il faut donc que dans le silence qui apaise, une parole soit dite, portée clairement, prononcée sans détour. Jésus parle et c’est à l’Eglise de faire entendre sa voix. Non pas de manière tonitruante mais comme le murmure subtil d’une voix intérieure qui me fait résonner cette Parole du Christ qui demeure en moi comme je demeure en lui. Notre mission consiste donc à offrir un espace d’écoute d’une Parole vraie qui donne à penser, à réfléchir, à comprendre, à démystifier l’idolâtrie comme l’illusion, qui dévoile ce qui voudrait rester dans l’ombre.

Demeurez en moi… Il y a là quelque chose de la permanence, de la durée longue, de l’engagement qui dure, de la promesse qui défie le temps. J’entends là comme un appel à faire de l’Eglise un espace de mémoire et de fidélité où l’on se souvient de ce qui est éternel, où l’on garde une place pour le temps long et les cheveux blancs, un espace qui nous sort de la tyrannie du présent et de l’instantané.

Ce qui glorifie mon Père, c’est que vous portiez du fruit en abondance et que vous soyez pour moi des disciples. Ces derniers mots de Jésus ouvrent sur l’avenir avec espérance et sans crainte. L’impératif de la fidélité est gros d’une espérance qui ouvre un possible, un futur, un demain. Non le monde n’est pas voué à sa perte. Oui l’Eglise peut être et doit être l’espace d’une indignation qui refuse le nihilisme et en même temps, elle est porteuse d’une espérance. Ensemble imaginons l’utopie d’un Royaume différent. Ici commence le temps de notre responsabilité et de nos décisions. Dans notre Eglise, on ne vous dira jamais ce qu’il faut penser, croire, décider ou pour qui voter. Vous êtes adultes et ceux qui ne sont pas membres de l’église sont aussi des adultes. « Avec Dieu et devant Dieu, nous vivons sans Dieu. » Avec Christ et en Christ, nous vivons en adultes responsables de notre monde.

[1] D. BONHOEFFER, Résistance et Soumission, Labor et Fides, 2006, p.431. Lettre du 16.07.1944.

[2] D. Bonhoeffer, op. cit., p.388. Lettre du 08.06.1944.

[3] ibid, p.412.

Jean 10, 11-18 – Je suis le bon pasteur

Prédication de Clotaire d’Engremont, le dimanche 22 avril 2018

 

« Craintes et tremblements ». Notre « Bon Pasteur », je veux parler du pasteur de notre modeste troupeau paroissial, débutait ainsi dimanche dernier, deuxième dimanche après Pâques, la méditation qu’il nous proposait sur un passage du second livre de Samuel qui relatait le viol incestueux de Ammon, fils de David, sur sa sœur Tamar. Il nous invitait à méditer sur les bas fonds de l’âme humaine, lorsque Dieu parait absent.

« Craintes et tremblements », dois-je dire aussi aujourd’hui en ce troisième dimanche après Pâques. Car le texte soumis à notre réflexion est lui, à l’opposé du texte de la semaine dernière, un des sommets de la pensée johannique de par sa haute tenue christologique, qu’il convient d’aborder avec une tremblante humilité.

Comme vous le savez, la figure du berger est déjà très présente dans l’Ancien Testament. C’est tellement patent d’ailleurs que le thème du berger est à considérer comme un signe annonçant le Messie qui devait venir ! Je citerai par exemple un extrait très connu du livre du prophète Ezéchiel en exil, avec son peuple, à Babylone dans la deuxième moitié du VIème siècle  avant Jésus-Christ qui dit au chapitre 34 :

Verset 12 : « Comme un berger passe en revue son troupeau quand il est au milieu de ses bêtes éparpillées, j’arracherai mes bêtes de tous les lieux où elles ont été dispersées un jour d’obscurité.

Verset 14 : « Je les ferai paitre dans un bon pâturage… »

Verset 16 : « Déclaration du Seigneur Dieu. Je chercherai celle qui est perdue, je ramènerai celle qui est égarée… »

On peut aussi citer un passage du livre d’Esaïe, chapitre 40, qui relate la bienveillance du Dieu d’Israël envers chacun des membres de son peuple :

Verset 11 : « …Comme un berger, il fera paitre son troupeau : de son bras il rassemblera des agneaux et les portera sur son sein ; il conduira les brebis qui allaitent.. »

Venons-en à notre texte du bon berger de l’évangile de Jean. Il faut d’emblée s’écarter des images pieuses popularisées par de nombreux tableaux qui nous présentent un bon pasteur, c’est-à-dire le Christ, comme un doux, une gentil, qui passerait son temps à caresser des agnelets bêlants, bref presque un « ravi de la crèche ». Pour méditer sur ce texte il ne faut pas faire de contresens. En fait l’adjectif « bon » est employé dans le sens de vrai, de véritable, donc d’unique et pour dire plus de seul. Gardons bien très loin de notre esprit les images trop doucereuses et analysons cette métaphore champêtre en reprenant une à une les différentes figures :

  • Le bon berger
  • Les ennemis parmi lesquels je mets le loup mais aussi les mercenaires
  • Les brebis

Tout d’abord le bon berger, vous l’avez évidemment deviné, c’est le Fils de Dieu.

Verset 11 : « …c’est moi qui suit le bon berger. Le bon berger se dessaisit de sa vie pour ses brebis.. »

Versets 14-15 : « …je connais mes brebis et mes brebis me connaissent comme mon Père me connait et que je connais mon Père… »

Cette formulation aussi concise soit-elle met en relief la totale symbiose entre le Père et le Fils ; elle suggère d’aller plus avant car puisqu’il donne sa vie pour les brebis il fait naturellement penser à la Croix qui constitue, nous le savons, la marque de l’action de Jésus qui est là pour accomplir sa mission. Si bien que nous sommes loin désormais, il faut le redire, des verts pâturages décrits par le prophète Ezéchiel. C’est en effet sa mort qui fait de Jésus notre Sauveur, d’autant plus qu’il donne sa vie volontairement : verset 18 « …personne ne me l’enlève, mais je m’en dessaisis de moi-même ; Il ajoute aussitôt : « … j’ai le pouvoir de la donner et j’ai le pouvoir de la reprendre… ». Il a le pouvoir de la reprendre, dit-il,  ce qui dans le langage de Jean est certainement une allusion à la Résurrection.

Certes la tension est forte entre l’obéissance volontaire du Fils à son Père et l’absolue liberté du dit Fils. Cela peut sembler pour le moins paradoxal, mais la totale symbiose entre les deux soutenue par le Saint-Esprit permet à Jésus Christ de dire « Moi et le Père  nous sommes un ». C’est dit explicitement au verset  30 du chapitre 10. Telles sont la force et la cohérence de l’Évangile de Jean, manifestement habité par la Foi.

Après le bon berger et avant de méditer sur les brebis, il convient de venir sur la figure du loup à laquelle on peut associer sans beaucoup d’hésitation la figure du mercenaire porté par l’intérêt commercial qui doit être assimilé aux yeux de Jean aux voleurs et aux brigands. Le Loup, vous l’aurez compris, c’est le diable, c’est Satan, c’est la peur du Jugement dernier, c’est Méphistophélès  dans  « Faust », cher à Goethe, qui nie tout de manière systématique. Le loup vole ou tue les brebis. Inutile d’insister plus longtemps sur le loup car, pour Jean, les brebis véritables n’entendent même pas la voix du loup. Quant au mercenaire, il apparait en pratique presque plus dangereux car il peut avancer masqué :

  • Il garde certes les brebis mais par intérêt
  • Quand il voit venir le loup, qu’il semble d’ailleurs reconnaitre, il abandonne, sans état d’âme, les brebis ; il prend la fuite… C’est un couard, un lâche.

Nous en arrivons à la figure emblématique des brebis. Les véritables brebis qui intéressent Jean sont celles :

  • qui acceptent de chercher le vrai berger ;
  • qui entendent naturellement sa voix ;
  • qui répondent quand elles perçoivent son appel, souvent par leur nom propre ;
  • qui se laissent conduire par lui ;
  • qui, et c’est là le nœud de la pensée johannique, le connaissent comme le Père reconnait le Fils, observation étant faite que cela ne peut se faire que grâce au Saint-Esprit, c’est-à-dire par la Foi !

Dans ces conditions, c’est uniquement en suivant le bon berger que les brebis recevront la vie éternelle et selon Jean ne périront jamais.

Personne n’a à se justifier, il suffit de se laisser porter par la Foi et de demander à Dieu de savoir discerner son double commandement : Aimer Dieu et Aimer son prochain.

Quand aux brebis qui ne connaissent pas le bon berger ou qui ne veulent pas le suivre, elles se privent d’elles même de la vie éternelle, c’est-à-dire de l’Espérance !

Il n’y a, chères sœurs, chers frères, nul jugement moral, à vrai dire, dans la parole messianique de Jean, en apparence sévère et tout le moins exigeante, j’en conviens !

En fait, le Christ, par la bouche de Jean, nous dit de manière catégorique et impérative que :

  • On est une brebis ou on ne l’est pas ;
  • Le loup est vraiment le loup ;
  • Le mercenaire est soit :
  • Un faux berger qui laisse la brebis se faire tuer par le loup
  • Soi même une sorte de brebis déguisée qu’il faut chercher à démasquer

Certes il n’est pas toujours simple de suivre le Christ Sauveur car nous ne sommes après tout que de simples brebis.

En fait, le Christ, par la bouche de Jean, nous dit de manière catégorique et impérative que nous ne sommes que « des créatures  entre les mains de Dieu ».

Pour autant, il nous faut choisir : être ou ne pas être avec LUI. Car comme le rappelle fort opportunément pour nous le verset 6 du chapitre 14 de l’évangile de Jean qui figure dans le cartouche situé en haut à gauche de la table sainte de notre temple : « Je suis le chemin, la vérité, et la vie. Nul ne vient au Père que par moi ».

Permettez-moi de garder la belle symbolique johannique pour conclure ainsi : Puissions-nous, chères sœurs, chers frères, continuer à remplir les différents cartouches de nos vies ! Ne les laissons pas vides comme ceux qui sont de chaque côté de l’orgue qui est derrière vous !

Amen

2 Samuel 13,1-22 – Des bas-fonds de l’humanité

Prédication du pasteur Samuel Amédro le dimanche 15 avril 2018

Lecture Biblique

13,1Après cela, voici ce qui arriva : Absalom, fils de David, avait une sœur qui était belle et qui se nommait Tamar ; et Amnon, fils de David, l’aimait. 2Amnon était tourmenté jusqu’à se rendre malade à cause de Tamar, sa sœur ; car elle était en âge d’être mariée et il était impossible à Amnon de lui faire quoi que ce soit. 3Amnon avait un ami, nommé Yonadab, fils de Chimea, frère de David, et Yonadab était un homme très sage. 4Il lui dit : Pourquoi es-tu ainsi chaque matin plus maigre, toi, un fils de roi ? Ne veux-tu pas me le dire ? Amnon lui répondit : J’aime Tamar, sœur de mon frère Absalom. 5Yonadab lui dit : Couche-toi et fais le malade. Quand ton père viendra te voir, tu lui diras : Permets à ma sœur Tamar de venir pour me donner de la nourriture ; qu’elle prépare la nourriture sous mes yeux, afin que je la voie et que je la prenne de sa main. 6Amnon se coucha et fit le malade. Le roi vint le voir, et Amnon dit au roi : Je te prie, que ma sœur Tamar vienne faire deux gâteaux sous mes yeux, et que je me nourrisse de sa main. 7David envoya dire à Tamar dans l’intérieur (des appartements) : Va, je te prie, dans la maison de ton frère Amnon et prépare-lui de la nourriture. 8Tamar alla dans la maison de son frère Amnon, qui était couché. Elle prit de la pâte, la pétrit, prépara devant lui des gâteaux et les fit cuire. 9Elle prit ensuite la poêle et le servit. Mais Amnon refusa de manger. Il dit : Faites sortir tout le monde de chez moi ! Et tout le monde sortit de chez lui. 10Alors Amnon dit à Tamar : Apporte la nourriture dans la chambre, et je me nourrirai de ta main. Tamar prit les gâteaux qu’elle avait faits et les porta à son frère Amnon, dans la chambre. 11Comme elle les lui présentait à manger, il la saisit et lui dit : Viens, couche avec moi, ma sœur ! 12Elle lui répondit : Non, mon frère, ne me fais pas violence, car on n’agit pas ainsi en Israël ; ne commets pas cette infamie. 13Où irais-je, moi, avec mon déshonneur ? Et toi, tu serais comme un infâme en Israël. Maintenant, je te prie, parle au roi, et il ne refusera pas de me donner à toi. 14Mais il ne voulut pas l’écouter ; il se saisit d’elle, lui fit violence et coucha avec elle. 15Et Amnon la détesta d’une haine terrible, il la haït d’une haine plus grande que n’avait été son amour, et il lui dit : Lève-toi, va-t’en ! 16Elle lui répondit : Non, car me chasser serait faire un mal encore plus grand que celui que tu m’as déjà fait ! 17Mais il ne voulut pas l’écouter. Il appela le garçon qui était à son service et dit : Chassez-moi celle-là dehors et verrouille la porte derrière elle ! 18Elle portait une tunique princière, car c’était le vêtement dont étaient vêtues les filles du roi en âge de se marier. Le domestique d’Amnon la mit dehors et verrouilla la porte derrière elle. 19Tamar répandit de la cendre sur sa tête et déchira la tunique princière qu’elle portait ; elle mit les mains sur sa tête et elle errait en poussant des cris. 20Son frère Absalom lui dit : Ton frère Amnon a-t-il été avec toi ? Maintenant, ma sœur, tais-toi, c’est ton frère ; ne prends pas cette affaire trop à cœur. Tamar, détruite, resta dans la maison de son frère Absalom. 21Le roi David apprit tout cela et il fut très en colère. 22Absalom ne dit rien à Amnon ni en bien ni en mal ; mais il le détestait parce qu’il avait fait violence à sa sœur Tamar.

Prédication

Craintes et tremblements. Une histoire vraiment terrible. J’avais prévenu les membres du petit groupe qui participe à notre étude biblique du mercredi soir : je vous emmène dans les bas-fonds de l’humanité.

On peut rejeter les textes de l’Ancien Testament qui nous dérangent. Surtout s’ils ne parlent pas de Dieu, surtout quand ils portent en eux une telle violence qu’ils en deviennent insupportables, odieux comme celui que je viens de lire. On peut arracher ces histoires de nos Bibles et leur dénier toute pertinence, toute portée spirituelle. Mais est-ce vraiment à nous de décider ce qui fait partie de la Bible ou non ? Est-ce vraiment à nous qu’il revient de décider ce que Dieu veut nous dire ou non ? Croyons-nous vraiment qu’il y a des histoires humaines qui sont tellement sordides ou infâmantes que Dieu en serait forcément absent ? C’est la question qui a été posée à Elie Wiesel dans le camp d’Auschwitz-Birkenau. [[Il raconte : « Un soir que nous revenions du travail, nous vîmes trois potences dressées sur la place d’appel, trois corbeaux noirs. Appel. Les SS autour de nous, les mitraillettes braquées. Trois condamnés enchaînés et parmi eux, le petit « Pipel », l’ange aux yeux tristes. Un enfant de 12 ans au visage béat. Incroyable dans ce camp. Le chef de camp lut le verdict. Les trois condamnés montèrent ensemble sur leurs chaises. Vive la liberté crièrent les adultes. Le petit lui se taisait. Où est le bon Dieu, où est-il ? demanda quelqu’un derrière moi. Sur un signe du chef de camp les trois chaises basculèrent… Les deux adultes ne vivaient plus. Mais la troisième corde n’était pas immobile : si léger l’enfant vivait encore. Plus d’une demi-heure, il resta ainsi à agoniser sous nos yeux… Derrière moi, j’entendis le même homme demander]] : Où est ton Dieu ? [1] »

La même question se pose à la lecture de l’histoire de Tamar errant dans les rues de Jérusalem, la tunique déchirée, les cendres sur la tête, hurlant sa douleur.  Aujourd’hui, je vous demande comme une faveur de me faire confiance et de vous laisser guider depuis les bas-fonds de l’humanité jusqu’à la lumière de l’Evangile. Oui, il y a une Bonne Nouvelle pour nous aujourd’hui. [[Encore faut-il que nous acceptions de regarder en face notre humanité dans ce qu’elle peut avoir de monstrueux parfois, notre monde tel qu’il existe aujourd’hui dans toute sa complexité avec un Bachar El Hassad qui gaze son peuple, avec un Donald Trump qui dirige le monde à coup de tweets, avec un Tariq Ramadan qui en est à sa 4ème plainte pour viol, avec des familles explosées qui se déchirent pour un héritage, avec des haines fratricides, avec des femmes abusées qui doivent encore et toujours se taire pour survivre. L’histoire de Tamar porte avec elle toutes ces humanités douloureuses qui font notre monde d’aujourd’hui.]]

Comme toujours, l’histoire commence de façon presque anodine, 2 frères, une sœur très belle, un père illustre, un ami de qui on attend les conseils avisés… Et une histoire d’amour : Amnon, fils de David aimait Tamar… Depuis un certain temps déjà, il en est même amoureux fou, « à en crever » si vous me passez l’expression car il s’agit bien de cela puisqu’il en est devenu anorexique, maigrissant jour après jour au point d’inquiéter son ami Yonadab : Pourquoi est-tu ainsi chaque matin plus maigre, toi un fils de roi ? Quel est le problème exactement ? Pourquoi est-il impossible à Amnon de lui faire quoi que ce soit comme le dit le texte biblique ? Est-ce parce que c’est sa demi-sœur ? Mais cela ne semble pas un réel problème puisque déjà Abram avait épousé sa demi-sœur Saraï (Cf. Genèse 20,12) et que le roi David pourrait être disposé à y consentir pour peu qu’on le lui demande. Est-ce parce qu’elle est en âge d’être mariée et donc que sa virginité est à préserver ? Mais là aussi l’argent pourrait résoudre le problème. Non, semble-t-il, le blocage n’est pas là : il est tout simplement dans le fait que Amnon n’est pas aimé en retour. Cela seul fait obstacle. Amoureux à sens unique, il va chercher à contourner la difficulté en créant une proximité par la ruse :  manipulant son père en mettant en avant sa maladie pour faire venir Tamar près de lui ­- profitant de la gentillesse de sa sœur pour qu’elle lui fasse à manger – éloignant brusquement les témoins gênants en faisant sortir tout le monde – attirant Tamar dans sa chambre en jouant sans doute aussi de sa naïveté – essayant de faire impression sur elle en lui donnant un ordre brutal : Viens, couche avec moi ! Amnon n’accepte aucune limite à ce désir qui le brûle de l’intérieur : aucune parole de raison ou de pitié, aucune loi morale ou religieuse, aucun code d’honneur, aucune autorité fut-ce-t-elle paternelle, royale ou même divine. Amnon refuse d’écouter les protestations véhémentes de sa sœur. Son désir fait loi. Il s’impose. J’en ai envie donc je prends, y compris par la force si la ruse échoue. Il devient ce terrible prédateur du genre de ceux qui peuplent les chroniques judiciaires de nos journaux (les DSK, les Tariq Ramadan, les Harvey Weinstein ou les Donald Trump), tous ces hommes de pouvoir qui s’affranchissent de toutes limites, de toute décence, possédés par leur propre avidité au point de détruire toute possibilité d’amour en eux. Il n’y a aucune relation possible avec ces gens prisonniers de leurs pulsions prédatrices : les autres n’existent plus, ils sont devenus des objets immédiatement jetés après usage. Amnon la détesta d’une haine terrible, il la haït d’une haine plus grande que n’avait été son amour. Phénomène classique et bien connu de la honte et de la haine de soi transposées sur l’autre qu’il faut impérativement éloigner pour ne plus subir son regard réprobateur : Chassez-moi celle-là dehors et verrouille la porte derrière elle !

On pourrait s’attendre à ce que Absalom, son grand frère, prenne la défense de sa petite sœur, qu’il s’interpose et qu’il protège comme devrait normalement le faire un grand frère n’est-ce pas ? On sait d’ailleurs dès le premier verset qu’il a une relation privilégiée avec sa sœur qui était si belle. Mais quand Absalom réapparaît à la toute fin de l’histoire, il se révèle complice passif du viol de sa sœur et sa réaction nous glace le sang. Sans qu’il y ait eu le moindre témoin, sans qu’elle ait pu raconter quoi que ce soit (d’ailleurs elle ne le peut plus) il savait déjà tout. Et immédiatement il lui impose le silence : Tais-toi ! Cette fameuse injonction au silence qui s’impose à toutes les femmes abusées. Pourquoi devrait-elle se taire ? Parce que c’est ton frère, assène Absalom comme une évidence. L’honneur de la famille passe avant tout. Je ne peux pas m’empêcher de penser au Maroc où la loi permet encore aujourd’hui aux violeurs d’épouser leur victime même sans leur consentement simplement pour laver l’honneur de la famille et lui permettre d’exister. Pire ! Absalom tente de minimiser l’affaire, de dédramatiser le viol : Ne prends pas cette affaire trop à cœur… conseille-t-il à sa sœur en refusant d’entendre son cri de détresse. Comment peut-on dire des horreurs pareilles ? Pas la moindre place pour l’émotion, pour la compassion, pour la consolation. Ce ne serait pas si dramatique, j’aurais presque l’impression d’entendre ma mère qui s’inquiétait pour mon pantalon troué plutôt que pour mes genoux ensanglantés quand je tombais de vélo… « Arrête de pleurer, regarde ton pantalon ! Je vais devoir le raccommoder maintenant ! » Et voilà la pauvre Tamar qu’on emmène chez son frère. Pour la protéger certes. Mais aussi et surtout pour éviter le scandale sur la place publique. La voilà maintenant cloîtrée pour cacher son opprobre. Interdite d’espace public sauf éventuellement sous une burqa. Comme toujours, la victime devient coupable de sa propre honte, de sa propre souillure. D’ailleurs, elle n’avait qu’à pas être si belle ! Absalom, lui, ne dira rien à son frère. Il va le haïr au point de le faire assassiner 2 ans plus tard, certes, mais il ne dira pas un mot ni en bien ni en mal dit le texte biblique. La loi du silence s’impose comme une chape de plomb qui scelle un secret de famille dont on ne parlera plus qu’à demi-mots. Existe-t-il des familles sans secret de ce genre ? J’en doute…

Si le grand-frère ne dit rien, on pourrait s’attendre au moins à ce que le père rétablisse quelque chose de la justice pour sa propre fille. Et ce père, ce n’est pas n’importe quel père. C’est le grand roi David, figure mythique du héros national, le père fondateur de la nation israélienne en tant que peuple élu. D’ailleurs n’appelle-t-on pas le Messie le Fils de David ? N’est-il pas lui-même l’élu du Seigneur, le petit dernier de la famille de Jessé qui a été choisi, oint par le prophète Samuel ? En tant que roi d’Israël n’est-il pas le représentant, le « lieu-tenant » de Dieu sur terre ? Mais, las, la figure du héros semble bien mal en point. D’ailleurs l’histoire semble se répéter : le roi David n’a-t-il pas lui-même usé de la ruse pour abuser de celle qu’il convoitait, envoyant son meilleur ami Urie se faire tuer à la guerre pour lui voler sa femme Bethsabée (Cf. 2 Samuel 11-12) ? En lisant notre histoire, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur l’autorité de ce grand roi devenu le jouet de son fils Amnon qui le manipule pour créer une proximité avec Tamar en l’apitoyant sur sa maladie. Et quand à la toute fin du récit, on entend que le roi David apprit tout cela et il fut très en colère, on se dit qu’enfin il va se passer quelque chose. On s’attend légitimement à ce que le Roi intervienne pour rétablir la justice, punir le coupable, restaurer l’honneur de Tamar, écouter sa détresse et prendre soin de sa fille. Rien. Il ne se passe rien. Silence. On ne peut que constater la déliquescence du lien familial : les parents sont absents. On ne peut que déplorer la déliquescence du lien spirituel : Dieu n’est même pas appelé au secours. Il est absent. Pire encore : David va jusqu’à protéger le coupable, essayer de le garder à l’abri pour le protéger de la vengeance fomentée par Absalom (2 Samuel 13,23-39)

Nous venons de le voir : le grand-frère, le père, le roi, tous sont soit défaillants, soit complices, soit lâches… Reste l’ami fidèle, celui dont on loue la sagesse et donc la capacité à se tirer des faux-pas sans défaillir, Yonadab. N’est-ce pas lui qui s’inquiète de la santé d’Amnon qui dépérit à vue d’œil ? Et pourtant, sans le vouloir, avec les meilleures intentions du monde, sans la moindre volonté de faire quelque tort que ce soit à Tamar, le sage Yonadab va se rendre complice de la ruse qui va permettre à Amnon de tromper son père et ainsi rendre possible le viol. L’enfer est pavé de bonnes intentions. Ils sont innombrables les sages conseils des amis bien intentionnés qui ont mené au désastre… A fuir de toute urgence ! La belle Tamar, fière fille du roi, serviable et soucieuse de prendre soin de son frère se retrouve totalement détruite. Et le récit ne nous épargne rien de son calvaire : brutalisée, violée, humiliée par le serviteur qui la met à la porte comme une vulgaire fille de joie, elle déchire sa tunique princière et se couvre de cendres en signe de deuil. Elle ne parlera plus : seul le cri de sa détresse sortira de sa bouche. Elle ira hurlante, errante sans abri, sans direction, à la merci du premier venu jusqu’à ce qu’elle finisse cloîtrée chez son frère.

Vraiment la question posée à Elise Wiesel est une vraie question : « Où est ton Dieu ? »  Par-delà la question des violences faites aux femmes, Tamar nous parle du monde tel qu’il va. Un monde dans lequel les plus fragiles sont broyés par les ambitions des uns, les désirs inassouvis des autres, les lâchetés des 3èmes et la complicité volontaire ou involontaire des derniers. Une société qui ne pose aucune limite au désir de toute puissance est une société qui ne peut plus aimer et qui est condamnée au cycle infernal de la vengeance et de la loi du silence qui fait taire les victimes et rend complice les lâches qui savent mais ne disent rien. MLK disait : « Ce qui m’effraie le plus, ce n’est pas l’oppression des méchants, c’est l’indifférence des bons. Celui qui accepte le mal sans lutter contre lui, coopère avec lui.[2] »

« Où est ton Dieu ? » Mais au fait, faut-il accuser Dieu de son silence et de son inaction ou faut-il constater avec effroi qu’il a été expulsé de nos vies ? Elie Wiesel poursuit son récit : « Et je sentais en moi une voix qui lui répondait : – Où est-il ? Le voici – il est pendu ici à cette potence… » Il a raison. Nos regards ne doivent pas être fascinés par les bourreaux mais se tourner vers les victimes. Je veux regarder vers Tamar, comme je regarde vers le Christ sur la Croix, et j’affirme haut et fort mon admiration sans borne pour cette femme, ma compassion totale pour elle et mon union spirituelle avec elle, espérant la résurrection, espérant contre toute espérance, malgré le mal qu’elle a subi, confiant dans l’amour de Dieu plus que dans la capacité des hommes.

Mais faut-il pour autant y voir une histoire désespérante pour l’humanité ? Est-ce qu’il faut voir la mort de l’humanisme dans l’histoire de Tamar comme à Auschwitz ou dans la Ghouta orientale. Faut-il cesser d’espérer dans l’être humain ? [[Dans une lettre écrite en prison, Dietrich Bonhoeffer cite Dostoïevski dans Souvenir de la maison des morts : « Personne ne peut vivre sans espoir et [que] les êtres humains qui ont perdu toute espérance deviennent souvent sauvages et barbares.[3] »]]

Moi je crois que la seule personne vraiment humaine c’est justement Tamar. Elle seule sauve l’humanité d’un désespoir total. Vous voulez croire en l’homme ? Regardez les victimes, toutes les victimes, toutes les Tamar de la terre, tous les Jésus sur la Croix. Elle seule va s’opposer au désir de son frère. Six fois de suite elle va dire « NON » : Non, mon frère, ne me fais pas violence, car on n’agit pas ainsi en Israël ; ne commets pas cette infamie. 13Où irais-je, moi, avec mon déshonneur ? Et toi, tu serais comme un infâme en Israël. Maintenant, je te prie, parle au roi, et il ne refusera pas de me donner à toi. Toute l’humanité de Tamar se trouve concentrée dans ce refus, ce « non » jeté comme un cri de détresse, comme le refus de MLK face à la discrimination, face à la pauvreté, face à la guerre.

Comment pouvons-nous être témoins de Dieu dans un monde qui fait l’économie de l’hypothèse Dieu ? Là encore D. Bonhoeffer a vu clair. Dans sa lettre de prison du 16.07.1944[4], il décrit notre réalité : « Or nous ne pouvons être honnêtes sans reconnaître qu’il nous faut vivre dans le monde sans Dieu (…) devant Dieu et avec Dieu, nous vivons sans Dieu. », c’est à dire sans position de surplomb, de donneur de leçon de celui qui sait. Il nous faut apprendre à « parler de Dieu non religieusement » dit-il dans le courrier suivant[5]. C’est de cette manière-là qu’il nous faut apprendre à parler de l’homme sans désespérer mais en cherchant à le relever, à le redresser, à parler à son humanité, en cherchant à la ressusciter, à reconstruire ce qu’il a détruit, même au travers de sa pathologie, au travers de la folie :

  • Il y a de l’amour possible même chez Amnon le violeur. Il faut le sauver de la folie de son désir maladif pour qu’il retrouve sa capacité à aimer.
  • Il y a de la parole possible même chez Tamar que personne ne veut entendre, même après son malheur. Il faut ressusciter la parole dans la bouche de Tamar la victime.
  • Il y a de la révolte contre l’injustice chez Absalom l’assassin. Même après sa vengeance, il faut sauver le sens de la justice et de l’honneur dans le cœur d’Absalom.
  • Il y a de la royauté et de l’autorité chez David même au cœur de ses lâchetés. Il faut retrouver le chemin de l’autorité qui lui vient de l’onction de Dieu qui l’a choisi au milieu de ses frères pour être roi d’Israël.
  • Il y a de l’amitié et de l’intelligence dans le cœur de Yonadab, l’ami innocent aux conseils mortifères. Il faut sauver cela chez Yonadab.

Dans le monde d’aujourd’hui, devant Dieu et avec Dieu, nous vivons sans Dieu mais avec de l’amour, de la parole, de la justice, de l’honneur, de l’autorité, de l’amitié et de l’intelligence dans le cœur de l’homme. Tout cela il faut apprendre à le guérir, à le protéger en le plaçant en Christ. Avec Dieu et devant Dieu, il y a de l’espérance possible pour l’humanité. Voilà ce que je crois.

 

[1] Elie WIESEL, La Nuit, Les Éditions de Minuit, collection Double, éd. 2007, p.122-125.

[2] Martin Luther KING, « Mastering our Fears », 67/09/10.

[3] D. BONHOEFFER, Résistance et Soumission, Labor et Fides, 2006, p.440.

[4] D. BONHOEFFER, op. cit., p.431.

[5] ibid, lettre du 18.07.1944, p.434.

Jean 3, 1-18 – la révélation centrale de l’Evangile

Prédication du pasteur Samuel Amédro le dimanche 8 avril 2018

« Dieu a telle­ment aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en Lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle. »

Un concentré d’Evangile pour tous les Nicodèmes de la terre. Si vous faites partie de ces chrétiens qui croient en Jésus maître de vie et de sagesse dont l’enseignement fait autorité pour leur vie parce qu’il parle au nom de Dieu alors écoutez cette histoire. Elle est pour vous. Si vous vous sentez de ces chrétiens qui croient à la puissance de Jésus parce que ses paroles et ses actes témoignent que Dieu est avec lui, alors écoutez cette histoire. Elle est pour vous. L’Evangile de Jean a quelque chose à vous dire qui risque de vous bousculer, de vous déranger. En vérité, en vérité, dit Jésus, vous êtes encore dans la nuit. Non pas parce que vous seriez en train de vous cacher par peur ou par prudence mais tout simplement parce que vous seriez passé à côté de l’essentiel. Et l’essentiel tient en quelques mots. Tout est là, en quelques mots simples d’une limpidité totale. « Dieu a tant aimé le monde qu’Il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en Lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle » A apprendre par cœur de toute urgence et à proclamer sur tous les toits sans retenue aucune. Dieu aime le monde. Tout commence donc par une déclaration d’amour. C’est le point de départ de toute vie. Dieu aime le monde. Mais il est vrai qu’il y a beaucoup d’obstacles qui s’interposent entre nous et l’amour de Dieu : la peur de la mort, l’injustice sociale, la maladie, le chômage, l’indifférence, la haine et la violence, parfois même la religion… Il y a tant d’incompréhension entre Dieu et nous, tant de difficultés dans nos vies quotidiennes que nous en arrivons à oublier que nous vivons sous cette grâce infinie. Alors Dieu décide de s’interposer. Dieu refuse que la mort et le mal viennent mettre une limite à son amour. Dieu nous aime tellement qu’il ne veut pas nous voir mourir. Il veut que cette relation entre lui et le monde soit une relation infinie, sans limite. Voilà la vérité : le monde doit être sauvé, arraché au mal et non jugé et condamné pour le mal qu’il subit avant de le perpétuer. Comment va-t-il faire pour détruire la mort ? Pour passer de la promesse aux actes, il a donné son Fils Unique. Dieu lui-même est venu mener la bataille par son Fils. Il n’a laissé le travail à personne d’autre : il est allé jusqu’à la Croix, descendre aux enfers chercher ce qui était perdu. Quelque soit l’enfer où l’homme est enfermé, il n’y a pas de lieu où Dieu ne puisse le rejoindre pour le sauver. Le plus étonnant sans doute est que pour en bénéficier, il suffit d’y croire : le juste vivra par la foi (Rom 1,17), point final. Le reste sera donné en plus. Un concentré d’Evangile à partager d’urgence, avec nos enfants, avec ceux qui viennent pour la première fois, avec ceux qui ne le connaissent pas encore

Ce verset contient 7 mots-clés comme 7 points essentiels à garder. Ces sept mots sont du reste souvent répétés dans l’évangile de Jean et en sont comme les sept notes dominantes. Aimer, Monde, Donner, Fils unique, Quiconque, Croire, Vie éternelle

Le premier de ces mots est : Aimer. Y a-t-il chose plus précieuse que l’amour que Dieu nous porte ? Dieu aime, c’est sa nature même : Dieu est amour (1 Jean 4,8). C’est la seule vérité que nous ayons besoin de connaître sur Dieu : Dieu n’est pas un juge ou un tyran, il est Amour. Ce n’est pas un attribut, une manière d’être ou encore une posture ou un acte de volonté, c’est la définition-même de son être. Dieu n’a pas d’autre volonté que celle de sauver quiconque fait appel à lui. Dieu n’a pas d’autres projets que de nous offrir la vie, la vie en abondance, ici bas, et la vie sans fin pour toujours. Mais il ne suffit pas de dire que Dieu est amour ! Comment puis-je le savoir, en faire l’expérience ? Tu es maître en Israël et tu ne connais pas ces choses Nicodème ? En vérité, en vérité je te le dis, l’amour de Dieu s’expérimente dans la justice qui redonne le pouvoir à ceux qui en ont été dépossédés pour leur permettre d’affronter épreuves et difficultés. Parce que Dieu est amour, il entend les cris de son peuple et cela lui est insupportable…

Les cris de son peuple dites-vous ? Serait-ce réservé aux élus, aux croyants, aux bons chrétiens, à ceux qui sont dans la bonne confession ? C’est ici qu’il faut recevoir le 2d mot de notre verset : Dieu aime le monde. Qui oserait mettre une limite à l’amour de Dieu ? Son amour n’est pas réservé à une élite, à une secte de bien-pensants ou de bien-croyants. Son amour baigne la création toute entière : les humains autant que le règne animal, le végétal autant que les éventuels habitants des étoiles. Dieu aime le monde. Quel cœur que le cœur de Dieu ! Il embrasse et il embrase le monde entier. Il n’est pas question, ici, d’un peuple particulier, comme pour le peuple juif autrefois, ni d’une classe spéciale de personnes, de bonnes gens, de gens aimables, de gens qui se repentent, de gens qui prennent de bonnes résolutions ; non, c’est le monde entier toute la planète Terre, et tout l’univers qui a été l’objet de tout l’amour de Dieu, tous les hommes, sans exceptions, mais aussi le cosmos, c’est d’ailleurs le mot utilisé en grec. L’amour de Dieu n’a pas de limite, personne n’est excepté, pas une seule poussière de lune, pas un seul galet, pas un seul radeau de boat-people qui essaie de passer à Lampedusa, pas un seul peuple, pas un seul pays ! C’est vous, c’est moi, les exceptions ne sont pas du côté de Dieu, mais elles ne viennent que de l’incrédulité de nos cœurs. Qui que nous soyons, méditons ce mot, le monde. Le monde est aimé de ce Dieu d’amour. Le monde entier, son merveilleux ouvrage.

Alors Dieu intervient dans l’histoire. L’espérance des victimes se fonde sur la certitude que Dieu est fidèle et qu’il intervient, qu’il n’est pas indifférent, lointain, oublieux d’une créature qu’il aurait laissé entre les mains aveugles des forces de la nature, jouet de la fatalité et des épreuves de la vie comme on dit d’un air désabusé, sur un ton résigné « C’est la vie… » Non, ce n’est pas la vie. La souffrance, le malheur, l’injustice, la guerre, la maladie, la mort… tout cela n’appartient pas à la vie. Tout cela s’oppose à la vie. Alors Dieu intervient. C’est ce que dit le 3ème mot de notre verset : Il a donné. Dieu n’est pas d’abord un Dieu qui demande, qui exige soumission, obéissance, conversion, offrande, que sais-je encore ! Non, c’est un Dieu qui donne le premier. Sans condition, sans restriction. Du reste, que pourrions-nous Lui donner ? N’est-il pas celui qui nous a donné notre vie ? notre famille ? notre foi ? notre argent ? Que voulons-nous donner à celui qui a tout ? Et d’ailleurs, il ne donne pas quelque chose (l’argent, la santé, le pouvoir, la réussite, le travail… ou autres objets transitionnels pour lesquels les hommes se battent tous les jours). Ce ne sont pas ces choses qui pourraient nous consoler parce qu’aucun objet n’est susceptible de nous aider à ressentir l’amour de Dieu et sa justice. Dieu ne donne pas quelque chose d’extérieur à lui. Il SE DONNE.

Ce don pourrait-il être plus grand, puisque c’est le don de son Fils unique… Voilà le quatrième mot sur lequel doit être fixée notre attention dans la méditation de notre précieux verset. Un homme sacrifierait tout avant de sacrifier son fils, surtout si c’est son Fils unique, mais Dieu a donné son Fils unique pour des méchants, des parias, des pécheurs et des prostituées. Par amour pour ses ennemis… Quel accueil ce Fils unique a-t-Il reçu en venant dans le monde ? Regardez à la croix, là vous le verrez aimer et affronter le mal en prenant sur lui tout le péché du monde. Pour nous et malgré nous, Dieu a voulu mourir d’amour. Pour mettre un terme à la souffrance de ses créatures. Par la mort et la résurrection de Jésus, Dieu vient nous donner la capacité de lutter contre tout ce qui fait péché dans la vie des hommes, tout ce qui les blesse et les humilie, tout ce qui les avilit et les éloigne les uns des autres. En lui et par lui, nous avons la possibilité de résister au mal, de ne plus collaborer avec lui par notre indifférence, notre impuissance, notre complicité implicite. Désormais nous sommes mandatés par Dieu pour résister au mal.  Il nous envoie, nous ses messagers, dans tout le monde entier, prêcher cet Evangile-là et aucun autre, annoncer cette Bonne Nouvelle jusqu’aux extrémités de la création. En cela, nous devenons une bénédiction pour toutes les familles de la terre, selon la promesse faite à Abram. Son évangile, Il le fait annoncer à tous les hommes afin que tous puissent trouver leurs délices dans ce fils bien-aimé qui réjouit son cœur de toute éternité.

Cela nous amène au cinquième mot, à la cinquième vérité de notre verset : Quiconque : « Afin que quiconque ». Personne n’est excepté, pas même un brigand sur une croix, une Marie de Magdala qui avait sept démons et une trop longue chevelure, ou un Saul de Tarse fanatique religieux aveuglé par son zèle purificateur ou aveuglé par l’éclair surgi sur son chemin de Damas. Tous ceux qui se sentent victimes ou laissés pour compte s’interrogent pour savoir si Dieu ne commet pas une injustice terrible en laissant entendre qu’il aime tellement le monde qu’il aime aussi, par la force des choses, les importuns, les égoïstes, les violents. Pourquoi Dieu aime-t-il tous ces aventuriers du monde qui rendent la vie impossible aux autres ? La réponse est simple, c’est que tous sans exception sont en quête de la même chose : la vie ! Ceux qui dominent et écrasent les autres sont également demandeurs de vie. Ils en ont tellement besoin, qu’ils accaparent la vie des autres au point qu’ils cherchent à la leur enlever. Ils croient alors qu’ils amélioreront leur propre vie ou qu’ils auront des suppléments de vie en se concentrant sur leurs privilèges. Ils croient que tels le pouvoir, l’argent, le savoir, la science, qu’ils s’attribuent sont porteurs d’avenir au regard du monde. Au regard de Dieu tout ce qui permet de dominer les autres, est porteur de mort. Voilà pourquoi la fin recherchée ne peut pas être autre chose que la réconciliation et la rédemption de tous et en aucun cas la défaite de son adversaire, de celui qui s’oppose, du méchant. Il n’y a pas d’autre voie que la réconciliation et l’amour des ennemis. Ce n’est pas une question éthique qui nous ferait dire que c’est bien d’aimer nos ennemis mais bien une question de principe : nous sommes mandatés pour résister au mal et non pour collaborer avec lui. Seule la conversion de notre ennemi dévoile le Royaume qui vient. Il ne s’agit pas de faire perdre nos adversaires mais bien de changer leur cœur, de gagner leur amour, de transformer leur vie. Nous sommes appelés à construire la Communauté des Bien-Aimés. C’est à cause de ce repli sur soi qui est la racine de l’égoïsme, que les hommes ne sont pas capables d’aimer vraiment quelqu’un d’autre qu’eux-mêmes et qu’ils commencent à détester ce qui leur est étranger (xénophobie = l’amour de soi jusqu’à la haine de l’autre). La seule chose qui peut les transformer c’est de découvrir qu’ils sont aimés eux aussi gratuitement par Dieu sans tenir compte de leurs situations privilégiées. Dieu nous confie la mission de le leur faire connaître. Il faut que ceux dont le comportement est le plus éloigné de ce que Dieu souhaite arrivent à prendre conscience du fait que malgré tout Dieu les aime et les supplie de changer de comportement pour croire au don gratuit de sa grâce. Evangéliser par l’Amour. Cette grâce est à la portée de Quiconque : vous, moi, ceux qui viendront, n’importe qui à la seule condition de ne pas faire Dieu menteur.

C’est ce qui nous est enseigné par le sixième mot : Croire. « Quiconque croit », voilà la seule condition à la possession de l’objet que Dieu donne ; c’est la seule chose que Dieu demande à l’homme : Ce n’est pas celui qui se repent, celui qui a pleuré sur ses péchés, qui a amélioré sa conduite, mais, notons-le bien, celui qui croit. Dieu donne, le coupable croit, et, croyant, il reçoit le don inexprimable de Dieu ; et ; le possédant, il a la vie éternelle. Le monde est appelé à changer car il est aimé par Dieu, mais c’est à nous, qui avons le privilège de le savoir de le lui dire car comment le monde le saurait-il ? Et s’il ne le sait pas, comment changerait-il ? Comment retrouverait-il le goût de vivre ?

C’est là la septième grande vérité La Vie, la vraie. Comment définir la vie éternelle ? Ce qui est fini pourrait-il expliquer ce qui est infini et parler de ce qui ne sera connu dans sa plénitude que durant l’éternité ? Cette vie offerte ne peut finir, elle ne peut se perdre, celui qui la possède jouit d’un bonheur qui ne peut être connu que de ceux qui l’ont goûté. Cette vie c’est une vie en Christ lui-même, puisqu’Il est le Dieu véritable et la vie éternelle, c’est l’infini de Dieu lui-même. C’est ce que dit l’apôtre Paul aux Ephésiens (3,17s) :  Que le Christ habite dans vos cœurs par la foi et que vous soyez enraciné et fondés dans l’amour, pour être capable de comprendre, avec tous les saints, quelle est la largeur, la longueur, la profondeur et la hauteur, et de connaître l’amour du Christ qui surpasse la connaissance, de sorte que vous soyez remplis jusqu’à toute la plénitude de Dieu.

Marc 16, 1-8 : Il vous précède en Galilée

Prédication du pasteur Samuel Amédro, le dimanche 1er avril 2018 (Pâques)

Mes amis, je vous invite à fermer les yeux, à oublier tout ce que vous savez déjà pour simplement revivre la scène de ce matin de Pâques comme si vous y étiez vous-mêmes. L’Evangile de Marc veut nous entraîner dans l’histoire de ces femmes, revivre ce qu’elles ont vécu, ressentir ce qu’elles ont ressenti. Les femmes sont là. Une fois de plus elles ont répondu « présent » et elles n’ont pas fui. Elles étaient là au moment de la crucifixion à regarder de loin. Elles étaient là au tombeau à regarder là on l’a déposé en vitesse juste avant le début du sabbat. Elles sont là quand tous les hommes se sont comportés comme des lâches.

Ceux qui se réserveront les premières places, les titres et les fonctions éminentes, laissant les femmes à la cuisine et aux tâches ménagères, si possible voilées, ne sont pas là tôt ce matin. Peut-être qu’ils dorment encore ? Elles se sont levées avant l’aube. Elles sont allées acheter les aromates et le matériel nécessaire pour la toilette mortuaire. Suivons-les sur le chemin du tombeau. Elles aussi elles discutent entre elles : « Qui va rouler pour nous la pierre de devant le tombeau ? » Elles savent qu’elles vont devoir affronter une difficulté très grande, un obstacle énorme. Elles connaissent les limites de leurs forces : elles vont avoir besoin d’aide pour déplacer cette montagne. Elles savent cela et pourtant, elles ne renoncent pas. Elles y vont quand même. Elles vont affronter la difficulté sans fuir, sans nier la réalité. Certainement déçues, oui, sans aucun doute, mais elles assument. Elles savent que le seul moyen de faire face à la mort de celui qu’on a aimé, c’est d’accomplir les rites du deuil. Le sens du devoir pour accomplir ce qui doit être accompli malgré toutes les difficultés. La capacité à affronter les obstacles, à les regarder en face sans les nier. La conscience de ses limites pour savoir demander de l’aide quand la tâche est trop lourde.

Et pourtant… Les choses ne se passent pas du tout comme elles auraient dû se passer. Au moment où elles lèvent les yeux pour regarder leur problème en face. Elles se rendent compte que le problème a déjà été réglé avant même qu’elles n’arrivent sur place : La pierre a déjà été roulée ! Par qui ? Rien n’est dit. Nul ne sait en réalité. Et Marc ajoute : et pourtant c’était une pierre énorme… Ce n’est pas pour les rassurer. On sent l’inquiétude monter mais elles ne reculent pas.

Elles entrent dans le tombeau et nous les suivons, juste derrière elles. Nous regardons ce qu’elles regardent, nous ressentons ce qu’elles ressentent. La scène que Marc nous raconte est très réaliste : rien de merveilleux, pas de sensationnel, pas de commentaire… juste une sourde inquiétude qui monte devant ce que personne ne peut comprendre, une angoisse qui monte en nous devant ce qui n’est pas prévu et qui bouscule ce qu’on croit savoir.

Les yeux mettent un peu de temps à s’habituer à la pénombre à la recherche du corps de Jésus. Elles regardent à gauche, elles regardent à droite… et tout à coup elles se rendent compte qu’il y a quelqu’un assis là à droite. C’est un jeune homme (pas un ange) entièrement drapé de blanc. Et là elles hurlent de peur. La Bible parle de frayeur, d’épouvante. Un peu comme dans les films d’horreur quand la caméra suit au plus près le héros dans le noir avec une simple lampe torche et que d’un coup quelqu’un arrive par la droite. On ne peut pas s’empêcher de sursauter, de pousser un cri de terreur.

Le jeune homme a tout fait pour les rassurer, pour faire tomber leur frayeur : « Ne soyez pas effrayées ! Vous cherchez Jésus, le Nazaréen crucifié. Il est ressuscité. Il n’est pas ici. Regardez l’endroit où on l’avait posé. Mais allez dire à ses disciples et à Pierre qu’il vous précède en Galilée, c’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit. » Et pourtant rien ne fonctionne. La peur (l’effroi) est plus forte que tout, même pour ces femmes si courageuses. Et l’Evangile de Marc se termine brutalement sur ces mots : Elles sortirent et s’enfuirent loin du tombeau car elles étaient toutes tremblantes et hors d’elles. Et elles ne dirent rien à personne car elles avaient peur.

Qui leur jettera la pierre ? Quel est celui qui osera se lever pour leur faire le moindre reproche ?

Et pourtant, je le répète parce que je veux bien marquer vos esprits de cette vérité fondamentale : si elles se taisent, le christianisme n’existe pas. Si nous nous taisons, le christianisme n’existe plus.

Voyez-vous mes amis, ce qui bloque l’Evangile dans notre vie et dans notre monde, ce ne sont pas les obstacles qui se dressent sur notre chemin et qui nous semblent insurmontables. Comme ces femmes qui arrivent au tombeau le matin de Pâques, nous savons nous aussi que nous avons besoin des autres pour nous aider à rouler les grosses pierres qui se mettent en travers de notre route. Non, décidément le problème n’est pas là. Je dirais même, bien au contraire ! Y a-t-il témoignage plus fort que de recevoir un sourire, une main tendue, un soutien fraternel quand on traverse une passe difficile ? C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que tous sauront que vous êtes mes disciples. (Jean 13, 31-35) Quand on y réfléchit bien, les difficultés de la vie ne constituent pas un véritable obstacle à la foi. Il arrive même que dans l’adversité on redécouvre sa foi par la grâce d’une entraide fraternelle qui relève. Je dirais même que c’est la vocation spécifique de l’Entraide que de rouler les pierres énormes qui barrent la route des plus vulnérables, de les aider à se relever, à se remettre debout. L’Entraide, c’est LE véritable agent propagateur de la résurrection. C’est ce que je crois.

D’autres pensent que le véritable obstacle à la foi chrétienne, c’est la Croix parce qu’elle offrirait une image de l’Evangile et de l’Eglise triste, doloriste, tournée vers la souffrance et la mort. Il arrive même qu’on retire les Croix de certains temples. Moi je crois fondamentalement l’inverse. De la même manière que la mort du colonel Beltram était nécessaire pour que les otages vivent et que son sacrifice a permis à notre nation de reprendre courage et fierté, il fallait dit l’Evangile que le Fils de l’Homme souffre et meurt sur la Croix pour le salut de l’Humanité. Il a offert sa vie pour s’interposer et affronter la mort pour que justement nous puissions vivre sans avoir peur de la mort. Voilà pourquoi il est impératif qu’il y ait une grande Croix dans notre temple et que cette croix soit vide sans crucifié dessus. Mettre une représentation de Jésus sur la Croix, voilà qui serait particulièrement morbide à mes yeux. Mais la croix vide que nous allons replacer dans ce temple doit être un véritable symbole de victoire : « Mort où est ta victoire ? Mort où est ton aiguillon ? » (1 Co 15,55). On pourrait presqu’imaginer une croix avec des pousses vertes, des bourgeons, ou une plante qui s’enroulerait autour comme un lierre en symbole de la vie qui surclasse la mort de toute sa puissance et de toute sa beauté.

En fait, si on écoute ce que dit l’Evangile de Marc, ce qui provoque l’arrêt de l’Evangile, c’est la peur. Elles ne dirent rien à personne parce qu’elles avaient peur ! Si le christianisme meurt, ce sera à cause de notre peur. Peur de parler clairement, peur de transmettre à nos enfants, peur d’affirmer nos convictions sereinement. La peur c’est l’opposé de la foi, de la confiance, de la sérénité. La peur c’est la figure même du péché. Pourquoi avez-vous peur gens de peu de foi (Matt 8,6), demande Jésus lors de la tempête sur le lac. Réfléchissez-bien : la seule chose qui bloque votre vie, c’est votre peur. La seule chose qui nous empêche de partager nos convictions, c’est notre peur. Et chacun essaie de gérer sa peur comme il peut en inventant des stratégies, en se fabriquant des sécurités, en contractant des assurances pour ne plus avoir peur, en s’immergeant dans du divertissement et des écrans pour oublier la peur… Mais en ce jour de Pâques, Dieu vient balayer tout cela : c’est lui qui a roulé la pierre, c’est lui qui a ressuscité Jésus, c’est lui qui a envoyé le jeune homme dans le tombeau parler aux femmes… C’est lui qui vient balayer toutes nos fausses sécurités. C’est lui qui vient retirer nos béquilles pour que nous n’ayons aucune autre solution que de marcher vers lui pour l’appeler au secours. Il vous attend en Galilée… Eglise de Jésus Christ, oublie tes fausses sécurités et viens, suis-moi dit le Seigneur : j’ai une mission pour toi…

  1. Je veux te faire entrer dans la Mission de Dieu. Rappelle-toi : Il vous précède en Galilée… Le premier défi pour rouler la peur, c’est de nous rappeler que Dieu est déjà présent, déjà là, déjà à l’œuvre. Il nous précède… L’évangile ne commence pas avec nous : Au commencement était la Parole (Jean 1,1) et à la sortie d’Egypte, l’Exode affirmait déjà que (13/21) : Le Seigneur lui-même marchait à leur tête : colonne de nuée le jour, pour leur ouvrir la route – colonne de feu la nuit, pour les éclairer ; ils pouvaient ainsi marcher jour et nuit. Dieu agit déjà dans le monde et il nous demande de prendre notre part dans son projet.
  2. Quand il affirme que Jésus nous précède en Galilée, le jeune homme nous renvoie au début de l’évangile : Jésus vint en Galilée et il proclamait l’Evangile de Dieu et disait : « Le temps est accompli, le règne de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’Evangile ! (Marc 1/14) Remettons donc les choses dans l’ordre. Ce n’est pas l’Eglise qui est première. Le problème n’est pas d’inventer une stratégie pour remplir le temple mais d’offrir à ceux qui sont bloqués dans leur vie par la peur l’occasion et la possibilité d’entrer dans le Royaume de Dieu. Là, ce n’est plus la peur qui règne mais la joie, la vie, le bonheur. C’est le salut qui est en jeu et non la survie de l’Eglise.
  3. Annoncer le Royaume de Dieu, c’est donc prendre notre part dans le combat de Dieu. Pour porter le OUI de Dieu à la vie, il faut oser affirmer le NON de Dieu à la mort et à la peur. L’Evangile nous pousse à entrer en résistance contre tout ce qui blesse et abîme la beauté de sa création, contre ces obstacles qui empêchent d’avancer, contre cette peur qui paralyse, contre cette injustice qui révolte. On s’oppose à de l’inacceptable. Dire non, c’est aussi entrer en repentance, oser demander pardon et ne pas se prendre pour des purs, comme si le péché ne nous concernait pas. Un protestant, c’est celui qui proteste pour l’Evangile et contre le Mal.
  4. Mais ce combat ne peut se mener qu’avec les armes de Dieu. Ce ne sont pas forcément des méthodes humaines. Parfois cela coïncide quand par exemple nous réfléchissons à une stratégie de communication qui appelle et valorise les talents et les compétences professionnelles des membres de l’Eglise et qui utilise les médias modernes au service de l’Evangile. Mais parfois cela diffère grandement : à l’esprit de comparaison et de domination nous opposons l’esprit de service, la valorisation de la fragilité et de l’humilité, les armes de l’esprit dont parle l’apôtre Paul en Ephésiens 6,13-18 (la vérité, la justice, la paix, la foi, le salut, la Parole), la prière comme geste de confiance dans la puissance du Père et surtout la plus importante de toutes : l’amour. Le chrétien est un radicalisé de l’amour, un intégriste de l’amour, un fanatique de l’amour inconditionnel de Dieu qui se donne à la Croix. Pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis (Jean 15,13) nous a rappelé le Colonel Beltram. Et puisque Dieu pose la nécessité d’une cohérence de la fin et des moyens, les agents choisis par Dieu pour porter son message d’amour sont des femmes et des enfants : souvenez-vous de ce verset que nous avons cité pour le baptême de Constance : Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le Royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent (Marc 10,13), faisant écho au Ps 8,3 : Par la bouche des tout-petits et des nourrissons, tu as fondé une forteresse contre tes adversaires pour réduire au silence l’ennemi revanchard.
  5. Les opportunités de Dieu. Le Seigneur déplace la pierre qui bloque l’entrée du tombeau ouvre les portes. C’est lui qui libère le chemin. C’est lui qui ouvre les opportunités : notre rôle consiste donc à ouvrir les yeux, les sens pour regarder le monde avec les yeux de Dieu pour aller dans la direction que Dieu choisit. Ce que nous voyons comme des contraintes peuvent devenir des opportunités à saisir pour tenir notre mission. Pour parler des occasions données par Dieu, Calvin utilise l’image de la « porte ouverte ». Il ouvre les portes. A nous d’apprendre à discerner, à voir clair ! Se développe alors une doctrine de la collaboration avec Dieu. Dans chaque contexte, il y a toujours des surprises et de l’inattendu.

Je voudrais conclure d’une phrase. Ne retenez qu’une chose : le plus grand ennemi de l’Evangile, c’est notre peur ! En ce jour de Pâques, le Seigneur lui-même est venu rouler la pierre, nous ouvrir la porte et nous remettre en route. Nous voilà maintenant libérés pour prendre notre part dans sa mission. AMEN !

Esaïe 50,4-7 ; Philippiens 2, 6-11 et Marc 11,1-10 – Une foi qui dérange

Prédication du pasteur Samuel Amédroi, le dimanche 25 mars 2018 – Rameaux

Dimanche des Rameaux. Traditionnellement une belle fête de famille, une carte postale avec des enfants qui agitent des branches de palmier dans le temple en chantant Hosannah, Hosannah au plus haut des cieux ! A la campagne, il n’est pas rare qu’on trouve un âne à faire rentrer dans l’Eglise pour rendre la scène plus vivante encore. Oui vraiment une bien belle fête que la fête des Rameaux. On en oublierait presque la fin tragique quelques jours après… Et pourtant, me permettez-vous d’avouer publiquement mon trouble devant ce qui me semble être une mise en scène idyllique ? Il n’y a pas moins de 4 points particulièrement gênants qui, mis ensemble, produisent un « effet-cocktail » comme on dit des associations médicamenteuses qui majorent les effets de chaque principe actif composant le mélange.

D’abord il y a cette fin tragique, retournement brutal de fortune après un triomphe éphémère. Il est d’usage d’accuser la versatilité de la foule qui ne tarde jamais à brûler ce qu’elle a adoré. Mais l’explication ne tient pas : si la foule reconnaît en Jésus le Messie, le Fils de David venu restaurer l’âge d’or du peuple élu, au point de paver son chemin de vêtements, il n’y a aucune chance qu’elle puisse le conspuer trois jours après simplement pour avoir contesté le pouvoir des scribes, des prêtres ou des marchands du Temple ! Au contraire, cela aurait dû renforcer son autorité : il aurait parfaitement joué son rôle messianique. Et puis il y a aussi quelque chose de troublant à mes yeux dans cette mise en scène voulue, orchestrée, minutieusement préparée par Jésus lui-même. En envoyant chercher cet ânon, c’est lui qui choisit de coller au plus près à la prophétie de Zacharie 9,9 : « Sois transportée d’allégresse, Sion la belle ! Lance des acclamations, Jérusalem la belle ! Il est là, ton roi, il vient à toi ; il est juste et victorieux, il est humble et monté sur un âne, sur un ânon, le petit d’une ânesse. » Et puis ses disciples qui jettent leurs vêtements sur le chemin pour bien rappeler l’histoire de Jéhu racontée dans le 2ème livre des Rois (2 Rois 9) qui se fait oindre comme roi après avoir massacré les rois d’Israël et de Juda ainsi que toute la famille de Jézabel, la reine qui avait fait tuer de nombreux prophètes. Comment faut-il comprendre ce qu’il faut bien considérer comme une mise en scène orchestrée par Jésus lui-même ? Cherche-t-il à capter l’attention de la foule des pèlerins venus pour la fête ? Serait-il en quête de reconnaissance ? Il faut aussi évoquer clairement le positionnement politique de cette mise en scène. Jésus a choisi de se présenter à Jérusalem comme le justicier qui purifie le pays : Regarde, Seigneur, et suscite-leur un roi, fils de David… dit un Psaume de Salomon[1] Et ceins-le de force pour qu’il brise les princes injustes, qu’il purifie Jérusalem des nations qui la foulent et la ruinent. L’allusion à l’occupation romaine est transparente. Le roi qui fait son entrée triomphale à Jérusalem est un roi qui a vaincu ses ennemis et qui a rétabli la justice. Il est là, ton roi, il vient à toi ; il est juste et victorieux ! S’il est monté sur un ânon, c’est qu’il ne craint plus aucun adversaire, sa victoire est totale, il n’a plus que des partisans qui se réjouissent de sa victoire écrasante autant qu’éclatante.

Pour compléter « l’effet-cocktail » des indices troublants, il reste à évoquer cette manière pour le moins étonnante qu’il a de réquisitionner un ânon qui ne lui appartient pas… sans autre forme de procès. Le Seigneur en a besoin ?  Alors il se sert. C’est aussi simple que cela. On ne serait pas en train de parler de Jésus, le procédé serait immédiatement contesté et perçu comme abusif comme ces hommes politiques qui se croient tout permis avec les deniers publics (et je ne fais ici aucune allusion à une quelconque affaire qui occupe nos médias). Et ce n’est pas tout ! Dès le lendemain, Marc nous raconte qu’en sortant de Béthanie Jésus avait faim et, trouvant un figuier sans fruit, il le maudit tout en précisant que ce n’était pas la saison des figues ! On apprendra quelques versets plus loin que le figuier s’était retrouvé complètement desséché depuis la racine (Marc 11,12-14 ; 20-25) ! Je ne veux choquer ici personne mais je me devais de partager avec vous ma gêne croissante à la lecture de cette entrée triomphale de Jésus à Jérusalem. Il y a là quelque chose qui ne colle pas avec la carte postale idyllique et rassurante qu’on fête habituellement aux Rameaux.

Il est nécessaire d’élargir le regard pour essayer de comprendre l’enchaînement des événements et le sens que Marc a voulu leur donner.

  • Montant à Jérusalem, Jésus a croisé la route de Bartimée, un aveugle mendiant sur le bord du chemin à la sortie de Jéricho. En fait, la guérison de l’aveugle inaugure l’arrivée du Messie qui ouvre les yeux du peuple et qui révèle la présence de Dieu au milieu de son peuple, l’acte messianique par excellence (Marc 10,46-52). Ne soyons pas aveugle : ouvrons les yeux sur ce qui suit.
  • Entrant à Jérusalem, nous avons vu que Jésus se présente comme un Roi qui marche sur les vêtements en signe de victoire totale sur ses ennemis (comme le rappelle l’histoire du roi Jéhu). Il sait très exactement où trouver l’ânon pour bien signifier que l’absence de danger inaugure le retour de l’âge d’or, ce temps béni du grand Roi David, le seul moment de son histoire où Israël était maître chez lui, en paix sur la Terre Promise.
  • Le lendemain, le fameux épisode du figuier, maudit pour avoir refusé de porter des fruits hors saison2, renforce la conviction que le temps s’accélère : la fin s’approche, il n’est plus temps de laisser mûrir. Le Messie est venu juger les vivants et les morts. Celui qui ne porte pas de fruit sera coupé et brûlé disait Jean-Baptiste. Ce temps est arrivé. (Marc 11,12-14 ; 20-25)
  • Enfin, tout le monde se souvient du fameux épisode de Jésus chassant les marchands du Temple qu’il revendique comme sa maison de prière pour toutes les nations qui a été transformée en caverne de bandits (Marc 11,15-19).

Après s’être présenté comme le prophète qui révèle la présence de Dieu au milieu de son peuple, puis comme le Fils de David venu prendre possession de son trône royal, puis comme le Juge de la fin des temps qui récolte les fruits produits par son peuple, Jésus revendique la fonction du Grand Prêtre qui purifie le temple et le rend à sa fonction liturgique et spirituelle.

Le Messie est là et il réclame tous les pouvoirs : prophète, roi, juge et grand prêtre ! Le Messie est là et aucun domaine de la vie ne peut échapper à son autorité. Il provoque alors une crise majeure et réussit à cristalliser l’opposition de tous contre lui. C’est ainsi que comme il marchait dans le temple, raconte Marc, les grands prêtres, les scribes et les anciens viennent le trouver pour lui demander : de quelle autorité fais-tu cela ? Qui t’a donné autorité pour le faire ? (Marc 11,27-33) Quelques jours plus tard, il sera assassiné.

Il y a 50 ans presque jour pour jour, le 4 avril 1968, Martin Luther King était lui aussi assassiné, exactement pour les mêmes raisons que Jésus : parce qu’il était sorti du champ où il avait été assigné. Tant que le pasteur baptiste s’occupait d’essayer d’arracher un à un les droits civiques des noirs, le FBI le serrait de près mais il restait protégé par une popularité sans pareille et il conservait l’oreille du président Kennedy. Mais pour le prophète noir, le racisme n’est qu’une partie du cancer spirituel qui ronge l’Amérique et le monde : l’argent dépensé pour la guerre du Vietnam, c’est de l’argent volé aux pauvres ! assène-t-il. Racisme, guerre et pauvreté constituent les 3 piliers d’un système diabolique qui détruit le monde. Ce sont les fondements-mêmes de la société qu’il faut changer. Comme Jésus, pour la même raison, Martin Luther King a été assassiné.

Ils ont bousculé trop de monde, revendiqué trop de place, contesté trop de fonctions déjà établies. Ce qu’on apprécie chez les religieux, c’est quand ils restent humblement à leur place, quand ils s’occupent de leur business et laissent les autres tranquilles. Leur job consiste à s’occuper de « l’arrière-monde », avant la vie ou après la mort, mais certainement pas la vie réelle, la politique, la justice, l’économie, le lobby des armes, la science ni même les questions de société comme le mariage, la procréation, la famille ou la sexualité. « Pas-touche ! » « Chasse gardée… » Jésus n’est légitime dans aucun de ces champs. Laïcité oblige ! Et quand bien même il s’exprime par la bouche de tel ou tel religieux, il est immédiatement critiqué par les « spécialistes », les « experts » qui réagissent en propriétaires : relisez le rapport du préfet Gilles Clavreul remis au ministre de l’intérieur derrière lequel se rangent les tenants d’une neutralisation autoritaire de la société, cherchant à l’expurger de toute référence religieuse considérée comme une revendication communautariste insupportable. Immédiatement considéré comme illégitime, la parole religieuse qui s’exprime dans l’espace public est décrédibilisée, ringardisée, considérée comme réactionnaire et rétrograde. Pourquoi tant d’opposition ? Sans doute le signe qu’elle est quand même quelque peu pertinente et que, peut-être, elle touche juste parfois. Quel intérêt y aurait-il à contester une Parole qui n’a aucune vérité, aucune puissance ?

On se trouve exactement devant le problème très classique du malentendu supposé (et j’insiste sur le mot supposé !) entre l’offre de Jésus (en termes de libération spirituelle, de vie éternelle, de royaume de Dieu) et l’attente du peuple (en termes de libération politique et économique du joug des romains). Et, pour faire bonne mesure, on appelle à la rescousse un certain nombre de versets forts à propos tirés de leur contexte, du genre : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu (Marc 12,13-17) Mon royaume n’est pas de ce monde (Jean 18,36) ou encore C’est Marie qui a choisi la bonne part (Luc 10,42). Il est vrai que, dans l’Eglise même, on se méfie à juste titre des discours trop politisés. Les réticences sont fortes et parfaitement légitimes face aux risques des prises de position partisanes de tel ou tel pasteur qui mettraient en danger l’unité de l’Eglise et l’universalité du message évangélique. La prudence est également de mise face au danger de réduire l’Evangile à une morale simple qui désignerait les « bons » face aux « méchants » tel un mauvais western de série B. A nous autres protestants, il y a une évidence à refuser énergiquement qu’on pense à notre place, qu’on nous indique pour qui ou pour quoi voter. Tout cela est juste et sain. Mais il ne faudrait quand même pas stériliser notre foi et l’empêcher de porter du fruit. L’épisode du figuier desséché devrait tout de même nous alerter ! J’ai en mémoire quelques paroles de pasteurs qui ont osé prêcher l’Evangile pendant la seconde guerre mondiale[2]. Tel Roland de Pury à Lyon en 1943 : « Quelle calamité qu’une Eglise qui n’est qu’un cercle de gens pieux se sentant bien ensemble, une église repliée sur elle-même, qui se suffit à elle-même ! (…) La Parole de Dieu n’est pas un refuge mais un glaive pour combattre. » Ou Gustave Vidal à l’Oratoire du Louvre en 1940 : « Les chiens vivants meurent un jour, quand même (…). Les chiens, même vivants, sont déjà morts. Les lions, même morts, sont encore vivants. » « Notre foi, c’est la certitude, fondée sur des faits, que tout ce qui s’édifie ici-bas, sans Dieu ou contre Dieu s’écroulera un jour, tandis que tout ce qui s’édifie avec lui, par lui et pour lui subsistera toujours. Si nous n’avons pas cette foi, alors nos Eglises ne seront jamais que des instituts de morale utilitaire où se formeront des sages à la manière de l’Ecclésiaste, qui seront tenir le milieu entre le vice et la vertu et tirer le meilleur parti possible des circonstances et des événements pour se donner du bon temps, dans le respect des convenances et de la légalité. » Ou encore André Trocmé au Chambon-sur-Lignon qui disait : « Du haut de la chaire (…) au nom du Dieu vivant, il faut parler et parler clairement. La tentation est grande d’envelopper d’images bibliques la vérité : comprenne qui pourra. On se calme la conscience ainsi. Faux apaisement. Dieu aime qu’on enseigne l’Evangile clairement avec l’adresse du destinataire sur l’enveloppe. Et le destinataire n’aime pas cela. » Quel courage incroyable ! Quelle puissance dans quelques mots ! Mais certainement, celui qui me touche le plus c’est Martin Luther King quand il affirmait quelques mois avant sa mort : « Sur certaines positions, la Lâcheté pose la question : « Est-ce que c’est sûr ? » L’Opportunisme pose la question : « Est-ce politique ? » Et la Vanité vient alors poser cette question : « Est-ce populaire ? » Mais la Conscience pose celle-ci « Est-ce juste ? » Et il vient un temps où l’on doit prendre une position, qui n’est jamais sûre, ni politique, ni populaire. Mais nous devons la prendre parce que la Conscience nous dit que c’est juste.[3] » Voyez-vous, ce que je crains le plus, c’est une église trop bien intégrée qui ne dise plus rien aux hommes d’aujourd’hui, trop fondue dans le paysage comme pour notre Temple du Saint-Esprit à qui on a refusé la construction sur le carrefour face à Saint Augustin, à qui on a refusé une façade qui ressemble à un lieu religieux, à qui on a refusé un clocher pour qu’elle soit invisible et qu’elle le reste ! Bref : sommes-nous invisibles ? Alors soyons audibles ! Si on ne veut pas nous voir, qu’on nous entende ! Et on nous entendra que si nous avons quelque chose à dire au monde d’aujourd’hui. Une parole forte, une parole qui éveille les consciences et qui remet debout. Bien sûr, il faut être prêt à en payer le prix, et parfois, comme pour Martin Luther King ou Jésus, le prix fort ! Amen !

[1] Psaumes de Salomon 17.21-25, in Ecrits Intertestamentaires, Paris, La Pléiade, 1987, p.987s.

[2] Citations tirées du livre de Patrick Cabanel, Résister. Voix protestantes, Alcide, 2012.

[3] MLK, « Standing by the Best », 67/08/06.