Deut. 6, 1-9 ; Marc 3, 20-21 ; 31-35 ; Romains 8, 12-17 – Identité et Patrimoine

Prédication du Pasteur Samuel Amédro, le dimanche 17 septembre 2017

Je ne me lasse pas de constater l’engouement toujours croissant autour de ces journées du Patrimoine. N’y voyez aucune critique de ma part : il me semble qu’il y a là un signe des temps d’une identité qui se sent fragilisée et qui part à la recherche d’elle-même. Quand on se sent sûr de soi, nul besoin d’aller visiter la galerie de portraits de ses ancêtres ! Et c’est bien ce que nous démontrent ces personnes adoptées qui partent en quête de leurs géniteurs jusqu’à le revendiquer comme ce qu’ils appellent un « droit à l’origine ». Quel drôle d’expression…

Signe des temps, disais-je, il semble que nous soyons en quête de nous-mêmes contre l’éparpillement schizophrénique, fruit amère de la mondialisation (je ne suis personne quand je suis multiple), contre l’amnésie de notre propre histoire (je ne suis personne quand je n’ai pas de mémoire, pas de passé, et que je reste prisonnier de ce que j’ai appelé la tyrannie de l’immédiateté). Bref, dans ces journées du Patrimoine, nous cherchons une permanence dans le temps, une unité de soi, une continuité, une cohérence dans notre vie. On visite des Monuments Historiques. On s’identifie à des habitudes de vie qu’on appelle « Tradition » (chez nous, on a toujours fait comme ça). On se cramponne à nos croyances prises comme des idéaux ou des normes universelles. Et on affronte (moi le premier) avec angoisse et parfois avec un sentiment de culpabilité la question de la transmission à nos enfants. Avons-nous réussi à transmettre à nos enfants ? « Voici le commandement, les lois et les coutumes que le SEIGNEUR votre Dieu a ordonné de vous apprendre à mettre en pratique dans le pays où vous allez passer pour en prendre possession, afin que tu craignes le SEIGNEUR ton Dieu, toi, ton fils et ton petit-fils, en gardant tous les jours de ta vie toutes ses lois et ses commandements que je te donne, pour que tes jours se prolongent. Tu écouteras, Israël, et tu veilleras à les mettre en pratique : ainsi tu seras heureux, et vous deviendrez très nombreux, comme te l’a promis le SEIGNEUR, le Dieu de tes pères, dans un pays ruisselant de lait et de miel. » L’avertissement du Deutéronome nous fait lever les sourcils vers le ciel en signe d’impuissance et presque de résignation… Tu seras heureux et vous deviendrez très nombreux ? Force est de constater que nous avons raté quelque chose… Quel est donc ce pays ruisselant et de miel qui nous a été donné en héritage par le Dieu de nos pères ? Notre pays à nous s’appelle la tradition réformée. Voilà ce que nous avons reçu en héritage par nos pères (et nos mères la plupart du temps d’ailleurs). Certes aujourd’hui nous avons changé de nom puisque nous sommes l’Eglise Protestante Unie de France… mais nous nous inscrivons dans la tradition réformée (c’est d’ailleurs le nom qui est encore à l’entrée sur la plaque de marbre dont on m’a dit il y a quelques jours qu’elle ressemblait un peu à une pierre tombale). Nous sommes issus de l’Eglise Réformée voire calvinistes puisqu’en faisant communion avec les luthériens, nous avons réactivé notre fibre calviniste qui était en train de s’éteindre. Bref : c’est notre famille. C’est là que nous sommes nés. C’est une anecdote que me racontait mon ami le pasteur Jean-Pierre Nizet qui avait été nommé au cœur des Cévennes à Ste Croix Vallée Française et à qui une vieille paroissienne avait demandé le plus sérieusement du monde : « Monsieur le pasteur, est-ce que vous êtes né ? » N’allez pas croire qu’elle lui demandait s’il était né de nouveau, non ! Il a mis un très long moment avant de comprendre qu’elle voulait savoir s’il était né protestant réformé, autrement dit, est-ce qu’il faisait vraiment partie de la famille… Il est vrai que puisque nous fêtons en 2017 les 500 ans de la Réforme, il faudrait raconter notre histoire en commençant par Luther… mais chez nous, c’est Calvin et Théodore de Bèze qui font figure de pères fondateurs et Noyon ou Genève nous sont beaucoup plus familiers que Wittenberg ou Worms. Notre histoire de famille s’articule autour du principe fondateur de l’absolue souveraineté de Dieu (Soli Deo Gloria !) qui arrache à l’homme toute prétention à vouloir interférer sur son salut (Sola fide et Sola gratia jusqu’à la prédestination !) et qui construit l’Eglise de manière quasi démocratique sur la seule autorité de la Parole (Sola Scriptura et sacerdoce universel des croyants). Mais il faut avouer également que notre identité de réformés français s’est construite dans le conflit dur qui nous a opposé au catholicisme : dans chaque protestant français (ce qui ne se vérifie pas à l’étranger) sommeille la mémoire de la persécution, des dragonnades, de la guerre des camisards, de la résistance de Marie Durand ou de Pierre Laporte. Le Désert pour ceux qui subissaient la persécution. Le Refuge pour ceux qui réussissaient à fuir à l’étranger. Notre mémoire huguenote reste vivace des siècles après. C’est là une des racines probables de l’attachement viscéral de notre protestantisme réformé à liberté reçue par l’instruction publique gratuite et obligatoire ainsi qu’à la laïcité en tant que séparation des Eglises et de l’Etat : ce furent là pour nous des combats auxquels nous avons pris part pour assurer notre survie. Mais c’est également à cette source qu’il faut aller rechercher l’engagement constant de nos pères auprès des réfugiés et des persécutés quels qu’ils soient (au Chambon ou par la Cimade). C’est là notre histoire. Du moins celle que nous nous racontons de générations en générations… Parce qu’il faut avouer que cette histoire qui raconte notre identité réformée est, comme toutes les histoires d’ailleurs, une histoire mythique où l’on sélectionne les faits pour les agencer dans une intrigue. Mais il faut immédiatement ajouter qu’un mythe dit toujours la vérité en ce qu’il explique une identité par un récit. Ce récit dit ce que nous sommes et pourquoi nous sommes comme ça. Comme quand on essaie de se définir par ses traits de caractères : je n’y peux rien, je suis comme ça, c’est mon caractère. C’est notre identité, c’est notre caractère, nous sommes comme ça et parfois même, nous en sommes fiers. Nous revendiquons notre exigence intellectuelle dans les cultes (parfois avec une pointe d’élitisme), une certaine droiture morale (il arrive que ce soit jusqu’à la rigidité), une piété pudique et intériorisée (qui confine souvent à la froideur et la méfiance envers les émotions trop fortement exprimées), un accueil inconditionnel de quiconque s’approche au nom de la Grâce première (jusqu’à accepter de ne pas savoir qui est vraiment membre de l’Eglise) et une liberté imprescriptible (qui laisse bien souvent les gens se débrouiller avec leurs responsabilités). Et pour paraphraser ce que Dieu dit à Moïse devant le buisson ardent, nous pourrions conclure par un : Je suis qui je suis !  C’est comme ça… Désolé ! Et c’est cette identité-là que nous aimerions tant transmettre à nos enfants et petits-enfants… Malheureusement, il semble bien souvent qu’ils n’en veulent pas ! Ou tout au moins qu’ils restent à distance… Et pourtant, nous savons que notre avenir en dépend. Nous avons bien intégré ce que dit le Deutéronome : Les paroles des commandements que je te donne aujourd’hui seront présentes à ton cœur (nous les avons à cœur) ; tu les répéteras à tes fils (on a bien essayé, encore faudrait-il qu’ils écoutassent) ; tu les leur diras quand tu resteras chez toi et quand tu marcheras sur la route (à la maison comme dans l’espace public), quand tu seras couché et quand tu seras debout (au travail comme en vacances) ; tu en feras un signe attaché à ta main (pour t’en souvenir quand tu travailles avec tes mains), une marque placée entre tes yeux (pour t’en souvenir quand tu réfléchis) ; tu les inscriras sur les montants de porte de ta maison et à l’entrée de ta ville (ce sera écrit partout où tu vis)Tous ceux qui connaissent le judaïsme connaissent les mezzouza, les téfilines et les phylactères, prenant ce commandement du Deutéronome très au sérieux voire au pied de la lettre pour transmettre ce qui est essentiel. Il y a là, pour eux comme pour nous, un enjeu de survie. Il y a même un proverbe juif qui dit qu’on ne peut se dire juif que quand ses enfants le sont devenus. Autrement dit, le judaïsme ne se reçoit pas en héritage de sa mère mais par la responsabilité assumée de transmission à ses enfants. Et pour eux comme pour nous, le message à transmettre est simple. Il tient en quelques mots : Ecoute Israël, le Seigneur notre Dieu est UN. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force. Et Jésus ajoute à la suite du Lévitique (19,18) : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.  Afin que tu craignes le Seigneur ton Dieu, toi, ton fils et ton petit-fils… L’enjeu est là : quoi que tu fasses, qui que tu sois, n’oublie jamais la présence de Dieu dans ta vie. N’oublie pas Dieu. Garde-lui toujours une place dans ta vie, dans la famille, à la maison, au travail, en vacances, dans l’espace public comme dans l’espace privé, que tu sois manuel ou intellectuel, garde toujours une place pour Dieu dans ta vie. Pour Dieu et pour ton prochain. Voilà ce que je rêve de transmettre à mes enfants. Souviens-toi. Fais ce que tu veux de ta vie, mais souviens-toi. C’est une entreprise contre l’oubli, contre la mémoire courte, contre la tyrannie de l’immédiat, du présent instantané. N’oublie pas que Dieu t’aime ! N’oublie pas ton prochain ! C’est une part essentielle de ton identité, de ton histoire, de qui tu es au plus profond de toi.

Mais il arrive (j’allais dire malheureusement) que les enfants décident de résister à leurs parents. C’est exactement ce que raconte le récit que j’ai lu dans l’Evangile de Marc quand Jésus essaie d’échapper à l’emprise de sa famille qui vient pour s’emparer de lui dit l’Evangile. Il arrive que l’identité et la tradition soient vécues comme des prisons, des enfermements, des héritages trop lourds à porter. Jésus se révolte contre sa famille qui tente de l’assigner à résidence. C’est bien ce qui arrive parfois avec notre jeunesse qui refuse de reproduire ce que nous aimerions lui transmettre du simple fait qu’on a toujours fait comme ça. Si la transmission de la tradition consiste simplement à rester dans la famille et à reproduire toujours la même chose, la même musique, la même manière de prier, la même manière de construire l’Eglise, alors l’identité se transforme en une prison, à une histoire subie, un héritage non choisi. Il ne faut jamais oublier que l’identité ce n’est pas seulement une histoire reçue en héritage. C’est aussi être soi, se reconnaître soi, exister par soi-même, dire « JE », apprendre à faire ses choix et à les assumer en toute responsabilité. L’histoire reçue en héritage doit pouvoir s’articuler avec une histoire encore à inventer. Le passé doit pouvoir se conjuguer au futur. Alors Jésus sort de sa prison et nous invite à faire de même. Il ne s’agit pas de s’imaginer vivre une vie solitaire, sans passé, sans histoire, sans famille, sans lien, dans une solitude magnifique à se laisser vivre au gré de ses pulsions et de ses envies ! En parcourant du regard ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de Dieu, voilà mon frère, ma sœur, ma mère. » Il s’agit donc d’entrer dans une nouvelle histoire familiale avec une nouvelle famille, un futur qui est devant soi mais avec des frères et des sœurs. Je retrouve un écho de cette même méfiance vis-à-vis de l’héritage subi dans le texte de l’épître aux Romains : Ainsi donc, frères, nous avons une dette… mais pas envers la chair pour devoir vivre de façon charnelle. Car si vous vivez de façon charnelle, vous mourrez ! Au fond, dit l’apôtre Paul, notre dette, cette identité de protestants réformés que nous avons reçue en héritage, ne peut pas rester attachée à ce qui est charnel, c’est à dire ce qui est voué à disparaître, ce qui est destiné à mourir. Si nous voulons transmettre notre identité à nos enfants uniquement pour essayer de ne pas mourir ou parce que nous avons peur de disparaître, alors nous nous trompons et nous les trompons parce que si nous vivons de façon charnelle, nous mourrons. Mais Paul nous invite à retrouver l’essence spirituelle de cette transmission. Mais si par l’Esprit, vous faites mourir votre comportement charnel, vous vivrez. En effet, ceux-là sont fils de Dieu qui sont conduits par l’Esprit de Dieu. Vous n’avez pas reçu un esprit qui vous rende esclaves et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et par lequel nous crions : Abba, Père. Cet Esprit lui-même atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Enfants, et donc héritiers : héritiers de Dieu, cohéritiers du Christ, puisque, ayant part à ses souffrances, nous aurons part aussi à sa gloire.

Dans l’identité de fils adoptifs de Dieu, nous héritons d’une liberté que rien ni personne ne peut nous arracher parce qu’elle n’est plus du tout motivée par la peur de mourir. Libérés de l’esclavage de la peur de disparaître, elle fait de nous des enfants de la promesse et elle nous ouvre les portes d’une aventure nouvelle, d’un avenir possible. En nous permettant de mettre une distance entre cette histoire que nous avons reçue en héritage et notre vie devant Dieu, Paul nous ouvre les portes d’un chemin de liberté : désormais, je sais que je ne me résume pas à mon histoire. Je peux alors librement prendre la décision de m’inscrire dans cette tradition que j’ai reçue de mes pères tout en sachant que je suis libre de la transformer pour en faire quelque chose de neuf. Je peux décider de choisir cette famille comme étant la mienne, cette paroisse, ce lieu de culte et je suis libre de les transformer, les habiter à ma façon, les faire vivre autrement. Cette identité qui fait de moi ce que je suis n’est plus seulement reçue en héritage mais elle devient aussi choisie et assumée : elle m’appartient en propre. Elle fait que je suis capable de faire des choix, d’assumer des responsabilités, de faire une promesse, de prendre des engagements et de les tenir. Désormais mon « oui » est un vrai « oui », mon « non » est un vrai « non ».

L’Evangile que je reçois aujourd’hui me permet d’articuler ce que je reçois de mes pères et ce que je choisis de faire de ma vie. J’y reçois une identité qui n’est pas seulement figée dans le passé mais souple et dynamique, enracinée dans un héritage que j’assume et résolument tournée vers l’avenir.

Et pour reprendre ce que Dieu disait à Moïse devant le buisson ardent, on peut tout aussi bien le traduire à la forme inaccomplie, en train d’être, en plein devenir. Non plus seulement Je suis qui je suis… Mais cette fois : Je serai qui je serai !  C’est comme ça… Grâce à Dieu, nous sommes en devenir. Et c’est heureux. Amen !

Ezéchiel 33, 7-9 ; Rom. 13, 8-10 ; Matt. 18, 15-20 – Une dette d’amour

Prédication du Pasteur Samuel Amédro – Dimanche 10 septembre 2017

Ce message d’aujourd’hui est la suite d’une discussion et d’un partage que nous avons entamé hier avec les 6 jeunes venus de toute la France pour la Ligue pour la Lecture de la Bible et qui ont passé le week-end dans nos locaux. Il m’avait été demandé par leur responsable Amélie de méditer sur le thème d’une église de témoins. Hier nous nous sommes donc arrêtés chez le prophète Ezéchiel et nous nous sommes reconnus dans ces « prophètes guetteurs » choisis et institués par Dieu. C’est donc toi, fils d’homme, que j’ai établi guetteur pour la maison d’Israël… Notre mission, si nous l’acceptons, consiste à porter la responsabilité de la vie des autres : c’est à toi que je demanderai compte de son sang… Lourde responsabilité s’il en est ! Mais qui sont, justement, ces « autres » dont on parle ?

Justement l’épître aux Romains va nous aider à approfondir. N’ayez aucune dette envers qui que ce soit, si ce n’est celle de vous aimer les uns les autres ; car celui qui aime l’autre accomplit pleinement la loi. Un petit verset qui donne beaucoup à penser… Luther donne une clé herméneutique à tous ceux qui cherchent à interpréter les Ecritures : quel que soit le texte de la Bible, il faut se demander s’il pose la Loi (en tant que volonté de Dieu reçue comme un devoir) ou s’il annonce l’Evangile (ce que Dieu a fait pour nous, ce qu’il a accompli dans nos vies). Et, de fait, notre petit verset peut se traduire et se comprendre des deux manières. Il peut se traduire comme une affirmation, au présent de l’indicatif : Vous ne devez rien à personne si ce n’est… Et il peut également tout aussi bien se traduire comme un commandement, un impératif : Ne devez rien à personne si ce n’est… Personnellement, je ne souhaite pas choisir. Ou plutôt, je choisis de garder les deux possibilités ouvertes devant nous.

Je choisis d’abord et avant tout de le traduire comme une affirmation forte et essentielle. Voilà l’Evangile, voilà la Bonne Nouvelle au sens propre, voilà ce que Dieu a fait pour nous et qui nous appartient en propre : Vous ne devez rien à personne… Vous n’avez aucune dette envers qui que ce soit… Aucune dette, aucun devoir, aucune obligation, aucune contrainte : en Christ nous sommes libres parce que Christ nous a libérés. C’est par ces mots que Luther (toujours lui) commence son très fameux traité De la liberté du chrétien de 1520 : « Le chrétien est l’homme le plus libre ; maître de toutes choses il n’est assujetti à personne ». Je rappelle que nous sommes à la fin de l’épître aux Romains et que Paul vient d’évoquer l’éthique chrétienne face aux autorités civiles et politiques : Que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir, car il n’y a d’autorité que par Dieu et celles qui existent sont établies par lui. (…) C’est pourquoi il est nécessaire de se soumettre, non par crainte de la colère, mais par motif de conscience. (Rom 13, 1-7). Par motif de conscience et non par la peur : parce que, quoi qu’il arrive, nous sommes libres, de la glorieuse liberté des enfants de Dieu, et nous ne devons rien à personne. Ne l’oublions jamais au moment de faire des choix : nous n’avons aucune dette envers qui que ce soit… Prenons nos décisions par motif de conscience et non sous la contrainte ou la peur. Premier point.

Et dans le même temps, je veux garder ouverte la seconde possibilité de traduction qui, après avoir annoncé l’Evangile, et à la lumière de ce que Dieu a fait pour nous, nous pouvons recevoir ce que dans la tradition réformée nous appellerions un chemin de sanctification. Voilà ce que Dieu attend de nous maintenant : N’ayez aucune dette envers qui que ce soit… Cette liberté reçue de Dieu doit aussi être accueillie, acceptée, j’allais dire, revendiquée et vécue concrètement : Ne devons rien à personne… Parce que notre liberté est la condition sine qua non pour un service véritable. Imaginez que nous soyons débiteurs de ceux qui ont le pouvoir et l’autorité, tout ce que nous ferions serait alors entaché du soupçon de marchandage voire de chantage. C’est ici qu’il faut entendre la seconde phrase de Luther qui complète la première. Certes, « Le chrétien est l’homme le plus libre ; maître de toutes choses il n’est assujetti à personne. Mais en même temps, L’homme chrétien est en toutes choses le plus serviable des serviteurs ; il est assujetti à tous. » La liberté du chrétien est donc la condition préalable à la possibilité d’être au service du Christ, libres de toute dette, les mains libres pour un service authentique qui ne soit ni un échange, ni un commerce et encore moins un chantage. Il y a là d’ailleurs un très bon symptôme qui nous permet de faire le tri : si nous ressentons la morsure de la déception quand on n’accueille pas notre témoignage, notre parole, notre service ou tout simplement quand on ne nous remercie pas à la mesure de notre engagement, c’est parce que nous en attendions une réponse positive, un merci, un retour, un succès, une reconnaissance, bref : nous étions en dette. N’ayez aucune dette envers qui que ce soit, dit l’apôtre Paul. C’est la condition préalable à un amour véritable et désintéressé. Parce que l’enjeu est bien celui-là : l’amour que nous devons…

Quelle que soit la traduction que nous choisissons, indicatif ou impératif, pour la dette, il y a un « SAUF » qui nous ramène vers l’essentiel et le fondamental, qui nous ramène au cœur de l’Evangile : vous n’avez aucune dette… SAUF celle de vous aimer les uns les autres ! Il y a donc un « sauf », une exception, un point nodal qui vient rompre la règle universelle : la seule dette que nous ayons, le seul devoir qui soit admis et revendiqué, c’est la dette d’amour. Nous nous devons l’amour les uns envers les autres.

Là encore, il y a deux manières de comprendre cette phrase. La TOB choisit de traduire : Celui qui aime son prochain a pleinement accompli la loi, là où la Segond traduit : Celui qui aime l’autre a accompli la loi. Alors, envers qui ai-je ma dette : envers « mon prochain » ou envers « l’autre » ? Parlons-nous d’un amour fraternel interne à la communauté chrétienne ou d’un amour pour l’autre, l’étranger, le non-chrétien, celui du dehors ? Là encore, je crois qu’il est nécessaire de garder les deux possibilités ouvertes devant nous.

Il faut d’une part réaffirmer fortement que notre responsabilité s’exerce au sein de la communauté chrétienne : nous nous devons l’amour les uns aux autres entre frères et sœurs en Christ. Et pourtant, ceux qui idéalisent l’Eglise sont en général ceux qui la connaissent le moins. Nous nous devons l’amour les uns aux autres mais nous avons toutes et tous été confrontés dans l’Eglise à des paroles malheureuses, pour le moins maladroites et blessantes, des pensées toujours critiques ou négatives qui abîment ce que d’autres essaient de construire difficilement, des enjeux de pouvoir, de domination voire de compétition au sein même de la communauté. Il faut avouer aussi des phénomènes de rejet ou pire de l’indifférence, du silence, un refus de la relation qui éveille chez celui qui le subit le sentiment d’être transparent et inexistant (exemple vécu à Montpellier). Il me semble significatif que dans l’Evangile de Matthieu le seul discours de Jésus qui s’adresse spécifiquement à la communauté des disciples s’attèle principalement à essayer de résoudre les conflits et les difficultés relationnelles… Si ton frère te fait du mal… Cela arrive, j’allais dire, inévitablement : vous en savez quelque chose. Comme beaucoup d’autres, vous avez eu à traverser ici ce genre de tempête. Et comme tous, vous aussi vous avez contracté une dette d’amour les uns envers les autres.  Alors, notre responsabilité spécifique envers nos frères et sœurs nous appelle à faire de notre Eglise un lieu d’apaisement et de réconciliation. J’aimerais m’engager avec vous dans ce sens. Mais nous faisons face à une évolution de l’Eglise qui rend les choses plus difficiles. Pendant longtemps l’Eglise s’est vécue comme une grande famille. On naissait, on grandissait, on confirmait, on se mariait entourés des anciens et des aînés qui avaient vécu la même chose avant nous. On se connaissait, nos enfants faisaient du scoutisme ensemble, on savait que quoiqu’il arrive on faisait partie de la même famille, presque du même clan. Même avec des conflits (qui existaient immanquablement), les liens restaient noués indéfectiblement. Aujourd’hui, l’Eglise est devenue une famille recomposée, recréée (par Dieu qui nous envoie des nouveaux venus à l’image de ces jeunes venus nous visiter ce week-end ou des coréens de l’Eglise Sonaan ou encore des camerounais de la chorale Dipita) mais cette recomposition rend les choses beaucoup plus difficiles à construire parce que les relations n’ont plus la même force de l’évidence. Les maintenir demande désormais un effort, un travail, un projet. L’apôtre Paul pose comme une dette, un devoir de nouer dans la communauté un pacte, un contrat, une alliance, un engagement réciproque que nous nous devons les uns les autres : la promesse d’une bienveillance et d’un amour réciproque comme un droit opposable. Ici, nous nous devons l’amour. Tout le reste c’est du domaine de la liberté mais pour ce qui est des relations et des liens, ce que vous lierez sur la terre sera lié au ciel. Karl Barth écrit que « en tant que devoir, [l’amour] est à l’abri de tous les arbitraires, de toutes les déceptions, de tous les abus. »[1] Je veux lire dans ce sens ces mots de Jésus à ses disciples dans son discours d’adieux de l’Evangile de Jean : Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres ; comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que tous connaîtront que vous êtes mes disciples. (Jn 13,34-35) Tant il est vrai que la qualité des relations est ressentie de manière bien plus efficace que les belles paroles. C’est là le premier témoignage rendu par l’Eglise et c’est malheureusement parfois un contre-témoignage qui se donne et qui éloigne irrémédiablement les plus sensibles d’entre nous. Et c’est ce point qui nous entraîne vers la seconde possibilité de comprendre cette dette d’amour non plus seulement orientée vers les membres de la communauté mais d’une manière totalement ouverte vers celui que Paul appelle « l’autre » : Celui qui aime l’autre a accompli la loi. L’amour de l’autre en tant qu’étranger, inconnu, celui qui ne partage pas ma foi, ma religion, mon histoire, mes valeurs, ma culture, mes règles et habitudes de vies. Est-ce antinomique ? Comment aimer celui que je ne connais pas ? Faut-il faire semblant ? Ne faudrait-il pas convenir que c’est impossible à maîtriser, à commander, à provoquer ? Et pourtant, le Christ ne va-t-il pas encore plus loin quand il exige de nous l’amour des ennemis ? Moi je vous dis, aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous maltraitent et vous persécutent (Mt 5,44). Il ne s’agit donc pas seulement d’aimer le pauvre malheureux SDF ou migrant dans la rue qui a besoin de moi. Ne pensez-vous pas qu’il serait malsain d’utiliser la faiblesse et la détresse de l’autre, s’engouffrer dans sa faille pour y coller nos réponses religieuses ? A mon sens, l’aide sociale ne devrait jamais être utilisée comme une stratégie au service de l’évangélisation. Non, ce qui change les cœurs c’est l’amour. Voilà pourquoi, cela relève de notre responsabilité chrétienne, de la dette que nous avons envers l’autre, celui qui ne fait pas partie de nos frères et sœurs et qui, peut-être, se comporte comme notre ennemi. En disant cela, j’ai en tête les djihadistes qui reviennent au bercail après la défaite de l’organisation Etat Islamique, avec sans aucun doute la haine qui déborde du cœur. Qu’allons-nous faire ? Les jeter tous en prison pour essayer de préserver notre sécurité ? Il faudrait alors les garder enfermés à vie ! Il n’y a à ce jour aucun programme de déradicalisation qui ait fait ses preuves sur le terrain. Pourquoi ? Parce qu’on est resté à la surface, dans le domaine des idées, des concepts, de la rationalité… alors que c’est le cœur qui est malade. N’est-ce pas le moment d’assumer notre dette d’amour ? Si nous ne le faisons pas, qui le fera pour nous ? Je veux ici citer encore K. Barth dans son commentaire de ce passage de l’épître aux Romains : « Dans ce royaume de l’ombre, il faut absolument en arriver à l’acte d’amour (et pas seulement au non-acte, au retrait) car l’amour n’est pas soumis à la loi du mal. »[2] Autrement dit, le seul acte réellement libre c’est d’aimer parce qu’il témoigne de l’étrangeté de notre Dieu. Martin Luther King ne nous a-t-il pas démontré de manière définitive que la seule force capable de changer les cœurs de nos ennemis était la puissance d’aimer ? La fin recherchée, c’est la rédemption et la réconciliation, et non l’humiliation de l’adversaire ; c’est donc beaucoup plus qu’une simple question éthique puisqu’elle vise la conversion de l’adversaire et qu’elle dévoile le Royaume de Dieu qui vient : On doit affirmer très clairement que la résistance et la non-violence ne sont pas bonnes en soi. Il faut ajouter un autre élément à notre lutte, et qui leur donne sens : c’est la réconciliation. Notre but final doit être la création de la Communauté bien-aimée.[3] Dieu est amour. Nous n’avons aucune autre dette que celle-ci, par Celui qui nous a aimé. C’est ce que je crois. Amen.

[1] Karl Barth, L’Epître aux Romains, Genève, Labor et Fides, 2016, p.467.

[2] K. Barth, ibid, p.464.

[3] MLK, « Statement to the Press », 60/04/15.

Jér 20,7-9 / Rom 12,1-2 / Mat 16,21-27 – Résistances et blocages, un combat spirituel

Prédication du Pasteur Samuel Amédro, le dimanche 3 Septembre 2017

Les habitués du culte dominical savent qu’il est relativement rare de trouver une véritable concordance entre les textes bibliques proposés à la lecture. Aujourd’hui fait vraiment exception : les 3 textes que nous avons lus chez le prophète Jérémie, dans l’épître de Paul aux Romains et dans l’Evangile selon Matthieu, abordent chacun à leur manière les résistances, les obstacles, les blocages, les réticences que nous mettons sans cesse entre nous et ce que le Seigneur attend de nous. Et ce faisant ils m’offrent l’occasion de rebondir sur la conclusion de la prédication de la semaine dernière quand je relevais le caractère forcément choquant, perturbateur et dérangeant de la Parole que Dieu nous adresse. Je terminais mon message par ces mots : « Alors, il faudra nous poser la question des freins, des blocages, des résistances qui se dresseront en nous pour tenter de fuir. » Ici les mots de l’apôtre Paul dans Romains 7 prennent tout leur sens : Je ne comprends rien à ce que je fais : Vouloir le bien est à ma portée mais non pas l’accomplir, puisque le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais ! (Romains 7,15ss). Si nous savons qu’il nous faudrait changer mais que nous ne le faisons pas, il faut essayer de comprendre pourquoi, tenter de discerner quels sont ces blocages, où sont les points de résistance, ce qui nous empêche de prendre les bonnes décisions.

Les 3 textes qui nous sont proposés ce matin vous nous aider, je pense, à y voir plus clair et à mettre des mots sur au moins 3 de ces blocages qui me semblent particulièrement à l’œuvre aujourd’hui. Gageons, comme en psychanalyse, que la prise de conscience pourra être salutaire au moins dans le sens qu’elle nous montrera un chemin possible en nous montrant où porter le fer.

Quelle liberté de ton chez Jérémie, n’est-ce pas ? Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il a gros sur le cœur. Trop c’est trop : il veut tout plaquer, rendre son tablier, renoncer : Je n’en ferai plus mention, je ne dirai plus la parole en son nom… Mais que se passe-t-il ? Quelle est la source de cette colère qui pousse le prophète à vouloir arrêter de prêcher ? Tu as abusé de ma naïveté (…) avec moi, tu as eu recours à la force et tu es arrivé à tes fins… Le prophète a l’impression qu’il s’est fait avoir. Comme dans les contrats d’assurance, il n’a pas lu les petites lignes en bas. Il n’a pas reçu ce à quoi il s’attendait, ce qu’il espérait… Alors, il laisse libre cours à sa déception, à sa colère, à sa frustration, à sa lassitude ! La dépression du serviteur qui donne toujours sans recevoir, qui a le sentiment qu’on abuse de lui. A quoi s’attendait-il au fond, Jérémie ? Qu’espérait-il ? A longueur de journée on me tourne en ridicule, tous se moquent de moi. Chaque fois que j’ai à dire la parole, je dois appeler au secours et clamer : « violence, répression ! » A cause de la parole du Seigneur, je suis en butte, à longueur de journée, aux outrages et aux sarcasmes… Le message qu’il doit porter est difficile, trop sans doute. La mission lui semble ingrate, trop sans doute. Pas d’honneur à récolter. Pas même un remerciement. C’est même le contraire : moqueries, opposition, violence, parfois même persécution. Le prophète sent son honneur bafoué. Nombre d’églises ont renoncé à annoncer la Parole hors les murs, je veux dire, en dehors du petit troupeau des convaincus, à cause de cette difficulté. Trop de coups à prendre : moqueries, résistances, refus, outrages et sarcasmes. On peut les comprendre. Certaines ont courageusement essayé de contourner le problème en proposant des activités culturelles pour tenter de toucher un nouveau public, essayer de correspondre aux attentes supposées mais sans jamais oser franchir le cap du témoignage explicite. Voilà un premier obstacle, une première résistance qui se dévoile à nos yeux : je l’appelle la tyrannie de l’honneur. Comme le prophète Jérémie, nous sommes toutes et tous attachés à l’image sociale que nous renvoyons et nous cherchons toujours peu ou prou à répondre aux attentes de la communauté à laquelle nous appartenons. Sortir du lot comporte le risque majeur de l’exclusion. Ayant vécu au Maroc, j’ai senti le poids incroyable qui pèse sur chacun-e, les injonctions massives à ne pas provoquer la fitna (discorde) au sein de la Oumma (la communauté), créant ce qui nous paraît être une société de l’hypocrisie mais qui correspond en fait à une société de l’honneur. Hier c’était la fête de l’Aïd Al Adha, commémorant le sacrifice d’Ismaël et j’ai en mémoire les témoignages des difficultés de mes amis agnostiques ou chrétiens qui ne souhaitaient pas acheter un mouton, jeûner pour le Ramadan ou porter le Hijab dans la rue. Accepter cette tyrannie de l’honneur, c’est non seulement une manière de préserver son intégration sociale (en répondant aux injonctions de conformité à la communauté) mais aussi de conforter l’amour qu’on a de son moi-idéal (en essayant de correspondre à l’image idéale qu’on a de soi). Dans une telle société, le plus important, c’est d’éviter la honte pour soi et les siens, c’est de ne jamais faire perdre la face à son interlocuteur. Souvenez-vous de l’offrande refusé de Caïn : Le Seigneur dit à Caïn : « Pourquoi es-tu fâché ? Et pourquoi ton visage est défait ? Si tu agis bien, ne relèveras-tu pas la tête ? Mais si tu n’agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, te désire. A toi de le dominer ! » (Genèse 4,6s). Premier obstacle donc, la tyrannie de l’honneur.

Le second texte de ce matin nous amène vers l’épître aux Romains dans ce qui est sans doute l’un de mes textes préférés où l’apôtre Paul lance un appel plus que pressant au nom de la miséricorde de Dieu… En appeler à la miséricorde de Dieu ? L’obstacle à franchir doit être de taille ! Quel est-il donc ? Je vous exhorte, frères, à vous offrir vous-mêmes en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu, ce sera votre culte spirituel. Paul appelle ses frères à se « consacrer » au sens fort du terme – en sacrifice vivant – de se mettre à part pour mener à bien ce à quoi ils sont appelés, leur mission, leur vocation, leur culte spirituel. Dieu a un projet et il a besoin de nous pour le mener à bien. Mais cela demande d’apprendre à discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait. Se consacrer à Dieu, certes mais, comme pour Jérémie, cela dépend du contenu de la mission. Pour apprendre à discerner la volonté de Dieu, Paul nous invite à nous laisser transformer par le renouvellement de votre intelligence. Bonne Nouvelle : Dieu ne nous demande pas de sacrifier notre intelligence mais bien d’apprendre à nous en servir. Il n’est pas question d’obéissance aveugle et fanatique mais bien au contraire de renouveler de notre capacité de réflexion essentiellement dans le but de ne pas nous conformer au monde présent. Paul semble donc mettre un antagonisme frontal entre le monde présent et la capacité de discernement de la volonté de Dieu. Comme si une intégration réussie dans la société d’aujourd’hui obscurcissait la capacité de jugement et d’analyse du chrétien. Comme si vivre d’une manière conforme au monde présent rendait idiot en faisant obstacle, créant un voile d’ignorance. En fait, je crois que l’obstacle véritable ne réside pas dans ce monde en soi (notre siècle n’est ni plus pécheur ni plus catastrophique qu’un autre) mais bien dans le fait de « se conformer » au temps présent, d’être incapable de s’extirper du présent justement, de coller aux événements qui s’enchaînent sans aucune distance, sans aucun esprit critique. J’appelle ce second obstacle : la tyrannie de l’immédiateté. Nous vivons dans un monde devenu hédoniste en ce sens qu’il est régit par la matrice du carpe diem du poète Horace « Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain ». C’est, je crois, un des fruits de la mondialisation que ce rétrécissement radical de l’espace (le bout du monde est à portée de clic, visible instantanément) et du temps (l’information doit être immédiate, réduite en 140 caractères de micro-message qu’on appelle des tweets et une prédication ne doit pas excéder 12mn). Je pense à cet article de Régis Debray dans le Monde il y a quelques jours à propos de son dernier ouvrage qui s’insurge contre le jeunisme ambiant, fruit de la mondialisation et de l’accélération du temps : « Nos trentenaires jurent par le global village : ce sont les enfants du smartphone. L’appareil se joue des frontières et les appareillés e-mailent en globish. Plus l’écran se miniaturise, plus l’usager se mondialise, et plus le mini pousse au méga. En même temps que nos séquences d’attention raccourcissent, les rythmes, sur place, se précipitent, vélocité des carrières et des apprentissages. Il a fallu quatre-vingts ans pour que tous les Français acquièrent une voiture, quarante, pour qu’ils aient le téléphone, vingt pour la télévision, dix pour l’ordinateur et deux pour le portable. Quand le matos avance, le bios recule – la crédibilité passe du grognard aux marie-louise. C’est le novice qui inspire confiance. » Cette tyrannie de l’immédiateté consacre l’absence de passé, d’histoire, de mémoire autant que de projets d’avenir et pour tout dire d’épaisseur humaine. Il ne reste que l’inflation du moi narcissique connecté qui vit intensément l’instant présent à l’abri derrière un écran au détriment du « nous », du communautaire, du fraternel. Je pense ici au Brexit autant qu’à la montée des nationalismes aux USA, en Pologne, en Hongrie, en Inde, en Russie… etc. Dans l’instant présent magnifié, l’altérité est expulsée (regardez ce qui arrive aux migrants) or seule l’altérité entraîne le temps de la discussion et avec lui la possibilité du désaccord et du conflit. Second obstacle donc : la tyrannie de l’immédiateté qui obscurcit notre capacité à discerner.

Vient alors notre dernier texte, de l’Evangile de Matthieu, qui nous ouvre le chemin d’un 3ème obstacle non moins prégnant de notre manière d’être aujourd’hui. Là encore, je retrouve chez Pierre la même liberté de ton que Jérémie dans ses récriminations à Dieu : Le tirant à part, Pierre se mit à le réprimander en disant : « Dieu t’en préserve, Seigneur, non, cela ne t’arrivera pas. » Quel est donc cet obstacle infranchissable pour Pierre ? Suivre Jésus, il est pour… mais jusqu’où ? Immanquablement quand on s’engage, on calcule la dépense (temps, énergie, argent…) mais la demande de Jésus est exorbitante, hors de portée : il exige de tout sacrifier, honneur, monde présent… et même sa vie : Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive. Qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi, l’assurera. Cette fois, on ne peut s’empêcher de se sentir proche de Pierre. Le sacrifice demandé est bien trop important et notre époque troublée nous a appris à nous méfier des martyrs fanatisés. Permettez-moi de rappeler ici ce que je disais : nul ne nous demande de sacrifier notre intelligence mais nous sommes au contraire invités à juger, à discerner, à comprendre la volonté de Dieu. Ici, ce qui se dévoile c’est un 3ème obstacle que j’appellerai la tyrannie du bien-être et de l’épanouissement de soi. On veut bien tout sacrifier du moment que cela ne nous gêne pas trop. Derrière le refus de Pierre se déguise le refus de la souffrance, de la contrainte et de l’effort. Est-ce que nous croyons vraiment qu’une vie réussie est une vie sans difficulté, sans erreur et sans échec ? Je veux relire ici quelques mots d’une prédication de Martin Luther King : « Nous avons une fausse conception de la religion lorsque nous croyons que la religion nous libère de fardeaux et de peines, ce n’est pas ce que la religion opère. Il doit être clair qu’avant que nous portions une couronne, il y a une croix à porter. Et ce n’est pas quelque chose que l’on porte en passant. Une croix, c’est une croix, à savoir quelque chose pour lequel on est prêt à mourir. Si vous n’avez pas trouvé quelque chose pour lequel vous êtes prêts à mourir, vous n’avez pas encore trouvé une raison de vivre. » (Détroit, 1963). La question est forte, implacable : avons-nous trouvé une bonne raison de vivre ?

Je le disais en commençant, identifier les blocages et les résistances, c’est déjà pointer vers de possibles combats spirituels. Mais cela ne donne a priori aucune clé, aucun chemin concret. Est-ce la voie du sacrifice qui nous est demandée, à l’image de nos amis musulmans qui fêtent l’Aïd Al Adha en mémoire du sacrifice d’Abraham ? Ce que j’aime, c’est que cette voie nous amène dans l’économie du don et de la générosité où l’on remplace les mots « impôts, prélèvements, cotisations, sacrifice » par les mots « partage, consécration, offrande, solidarité, contribution ». Mais il reste un petit parfum moraliste à la yaka-focon. Je crois, moi, que notre capacité à donner et à offrir ne peut-être qu’un contre-don (pour reprendre les réflexions de l’anthropologue Marcel Mauss), c’est à dire une réponse, une conséquence d’un don premier, originaire qui nous appelle à donner notre réponse en surmontant nos réticences et nos blocages. Pour nous éviter de rester endetté, nous devons rendre une partie de ce que nous avons reçu sous la forme d’un contre-don. C’est dans cette perspective qu’il est possible de comprendre ce que dit Jésus : Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement (Matt 10,8). En fait, spirituellement, il faut dire que tous ces blocages et ces résistances qui s’interposent entre nous et notre vocation, portent un nom (un gros mot) : c’est ce qu’on appelle le péché. C’est très exactement ce qui nous empêche de nous mettre en route, de répondre à l’appel, de donner ce qui nous est demandé. Autrement dit, nous ne serons en mesure de surmonter tous ces blocages que si nous nous mettons sous la Grâce de celui qui n’a pas hésiter à se donner pour nous : Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait aller à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands-prêtres et des scribes, être mis à mort et, le 3ème jour, ressusciter… Alors, à la suite de Paul, nous découvrirons que là où le péché a abondé, la Grâce a surabondée. Ce jour-là et ce jour-là seulement, nous serons en mesure de surmonter nos obstacles, quels qu’ils soient, pour nous offrir nous-mêmes en sacrifice vivants, saints et agréables à Dieu.

Amen.

Deut. 30, 11-20 / Mat. 7, 24-27 / Apoc. 5, 1-10 – Sous l’autorité de la Parole

Prédication du Pasteur Samuel Amédro, le dimanche 27 août 2017

Sur la route qui montait du sud, je réfléchissais à ce premier culte et c’est l’idée de bâtir qui s’imposait à moi et revenait sans cesse me travailler de l’intérieur… Etre comparé à un homme avisé qui a bâti sa maison sur le roc… N’est-ce pas là une perspective enviable au moment de démarrer mon ministère parmi vous ? Je dois avouer que la sagesse n’est pas forcément mon point fort : le qualificatif retenu dans mes adjectifs pour ma totémisation chez les Eclaireurs Unionistes ce n’était pas « avisé » mais « dynamique ». Et pourtant il semble bien que Jésus soit plus volontiers à la recherche de serviteurs avisés que dynamiques… Il lui est même arrivé d’inviter ses disciples à se comporter de manière rusée comme des serpents autant que pure comme des colombes (Mt 10,22). Ici, nous sommes invités à bâtir sur du roc, autrement dit de chercher à viser l’inébranlable en défiant l’usure du temps, la lente érosion inexorable des pluies, des torrents et des vents. Mais à vouloir lutter contre l’amenuisement inévitable de ce qui est mortel, ne cachons-nous pas une forme d’ubris bien trop humaine ? Jésus serait-il en train de nous inciter à fuir la réalité en cultivant un rêve d’éternité, le fantasme d’immortalité qui sommeille en chacun ? Il est question de bâtir sa maison. Mais de quelle maison précisément parlons-nous ? S’agit-il de construire sa vie familiale, son foyer sur des valeurs et des convictions solides qui pourront être transmises aux générations suivantes ? S’agit-il de se bâtir une carrière professionnelle en faisant des choix stratégiques avisés qui conduiront à la réussite et au succès de sa « maison » ? Ou alors s’agit-il de se forger une personnalité, une identité personnelle, un moi profond sur des fondations qui ne seront ébranlées ni par les événements malheureux, ni par les erreurs tragiques, ni par les défaites inévitables de la vie ? Ou parlons-nous aussi de l’édification du Corps du Christ ici présent dans notre paroisse du St Esprit par des projets, des stratégies de communication, des campagnes d’évangélisation ? Certainement que chacun doit pouvoir se sentir libre de se projeter à sa manière dans cette invitation de Jésus. En y réfléchissant, j’avais en mémoire la vie ébranlée de Coralie et Geoffroy par le décès tragique de leur fils : voilà de quoi faire tomber bien des maisons, même celles qui paraissent les plus solides n’est-ce pas ? Alors, je tiens absolument à rappeler ici que cette interpellation de Jésus à bâtir sa maison sur le roc constitue la conclusion du très fameux Sermon sur la Montagne, inauguré par cette magnifique promesse de bonheur posée sur les foules : Bienheureux les pauvres de cœur, le Royaume des cieux est à eux… Vouloir construire sa maison sur le roc, ce n’est pas de l’orgueil mal placé, c’est une réponse à la promesse de bonheur reçue dans les Béatitudes. C’est une manière de tourner son regard vers demain, vers un bonheur possible. C’est le désir de construire un avenir. C’est la ferme volonté de fonder sa vie, sa famille, son identité ou son Eglise sur l’espérance et la conviction profonde que le dernier mot n’a pas encore été prononcé. Dans les Souvenirs de la maison des morts, Dostoïevski affirme que “personne ne peut vivre sans espoir, et que les êtres humains qui ont vraiment perdu toute espérance deviennent souvent sauvages et méchants”[1]… Sans doute, y aurait-il là quelque piste pour tenter de comprendre la monstruosité des terroristes qui ensanglantent le monde en ce moment ? Mais pour le moment, je veux faire résonner pour nous cette magnifique promesse rapportée par le prophète Jérémie :  Je connais les projets que je forme pour vous. Ce sont des projets de bonheur et non de malheur afin de vous donner de l’avenir et une espérance (Jer 29,11). Je veux construire mon ministère parmi vous à la lumière de cette espérance.

Mais je reçois aussi cette parole comme une interpellation : c’est à nous qu’il revient de bâtir, de construire, d’édifier. Il y a là aussi, implicitement, une mise en garde contre la tentation de l’immobilisme ou de la paresse spirituelle qui voudrait que cela nous tombe tout cuit dans le bec : il y a un travail qui nous attend pour bâtir, construire, planter…

Alors comment faire ? Je pourrais ici paraphraser le jeune homme riche : Bon Maître, que faut-il que je fasse pour bâtir ma maison sur le roc ? Depuis que mon arrivée est annoncée au St Esprit, de nombreuses voix se sont faites entendre pour me dire (toujours avec gentillesse, je dois le dire) que j’étais vraiment très attendu (suivis de 3 petits points de suspension pleins d’espérance !) Cette semaine encore, quelqu’un me partageait l’envie de certains dans la paroisse d’être « réveillés » voire « bousculés ». Ici, il faudrait que je puisse avoir la sagesse de vous prévenir de ne pas trop me pousser dans ma pente naturelle ! La sagesse voudrait que je me méfie des frénésies de projets et de programmes. Quand je suis arrivé en poste au Maroc pour présider aux destinées de l’Eglise Evangélique Au Maroc, mon prédécesseur m’a rassuré à sa manière en me disant doctement : « Tu verras : on est toujours précédé par des imbéciles et suivis par des idiots ! » Une manière de mettre en garde contre les comparaisons aussi flatteuses qu’inutiles entre prédécesseurs et successeurs. Je crois qu’il convient d’éviter l’écueil du : « Moi je sais ce qu’il vous faut et je vais vous montrer : on va tout changer ! » Au trop plein de paroles creuses qui occupent tout l’espace sonore, Jésus oppose un appel à l’écoute qui précède nécessairement la moindre action : tout homme qui entend les paroles que je viens de dire… La consigne est très claire : « Prends un siège, Cinna, et assieds-toi par terre. Et si tu veux parler, commence par te taire. »[2]  pour reprendre la parodie du Cinna de Pierre Corneille… Jésus laisse la première place à l’écoute et au silence. Cela veut dire qu’il souhaite que nous laissions la première place à la Parole de l’Autre. Ceux qui se souviennent du côté provocateur de Jacques Ellul, ont en mémoire cette opposition qu’il aimait faire entre le catholicisme et le protestantisme, l’un donnant le primat à la vision (le catholicisme donnant, selon lui, plus à voir qu’à entendre) impliquant la mise au centre de celui qui regarde avec son point de vue prétendument normatif, l’autre donnant le primat à l’écoute (le protestantisme donnant, normalement, plus à entendre qu’à voir) impliquant un décentrement de celui qui écoute pour recevoir la Parole d’un Autre. Cet Autre étant Jésus lui-même : tout homme qui entend les paroles que je viens de dire… C’est Jésus qui parle. Lui seul a été jugé digne d’ouvrir le Livre et d’en rompre les 7 sceaux comme le dit l’Apocalypse. Il avait les 7 cornes (signe de plénitude de la puissance), les 7 yeux (signe d’omniscience), les 7 esprits de Dieu envoyés sur la terre (signe de la capacité à discerner la volonté de Dieu). Pour les Réformateurs et tout particulièrement Luther, Christ est la clé de compréhension et d’interprétation de toute la Bible. C’est ce qu’affirme l’Apocalypse à sa manière très imagée : Tu es digne de recevoir le livre et d’en rompre les sceaux, car tu as été immolé et tu as racheté pour Dieu par ton sang, des hommes de toute tribu, langue et nation. Autrement dit, c’est la Croix (et le salut que nous y recevons) qui donne au Christ son autorité pour interpréter toute l’Ecriture, dans la faiblesse de sa vie donnée. Voilà donc une solidité toute paradoxale puisqu’elle passe par la fragilité d’une Parole entendue (tout homme qui entend les paroles que je viens de dire) et par la faiblesse d’une Vie donnée sur la Croix (ne pleure pas, voici, il a remporté la victoire, le lion de la tribu de Juda, le rejeton de David).

Mais à écouter la Parole du Christ ce matin, force est de constater que le délitement annoncé de la maison de l’homme insensé qui a construit sa maison sur le sable a bien eu lieu : depuis 25 ans que je suis pasteur dans notre Eglise, synode après synode, sont données les statistiques alarmantes sur l’érosion constante et réelle du nombre de donateurs, de temples qui se vendent, de paroisses qui fusionnent pour ne pas mourir. La pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé ; ils sont venus battre cette maison, elle s’est écroulée, et grande fut sa ruine… Je ne saurais dire si l’écroulement annoncé a déjà eu lieu ou pas encore mais il me semble que cette Parole du Christ nous offre un miroir peu flatteur tout en posant un diagnostic critique sévère : le problème, semble dire l’Evangile de Matthieu, ne réside pas tant dans le nombre de projets ou d’envergure des plans de sauvetage, le problème semble être que le centre n’est plus au centre. L’Ecriture ce matin nous dit que notre problème n’est pas de faire survivre l’Eglise (ce serait encore une manière déguisée de nous mettre au centre) mais de remettre la Parole du Christ au centre, que nous puissions l’écouter et la mettre en pratique. Voilà, me semble-t-il, la mission première et essentielle du pasteur que je veux être pour vous : rendre le Christ présent par sa Parole dans la vie des paroissiens d’abord, mais aussi de tous ceux qui s’approchent. Rendre le Christ présent, pour que chacun et chacune puisse entendre la promesse de bonheur qu’il a à dire à chacun et à chacune personnellement, pour sa vie de famille, pour sa vie professionnelle, pour sa vie personnelle comme pour sa vie spirituelle, tant il est vrai que le Christ revendique chaque dimension de notre existence. Il n’y a pas pour lui un domaine réservé qui serait celui du spirituel et de l’ecclésial, laissant en jachère toutes les autres dimensions de notre existence ! La laïcité est un concept politique qui ne saurait poser de barrière, de frontière, d’obstacle, de limite à notre Dieu : ou alors il faudrait lui expliquer de quelle partie de notre vie nous souhaitons l’expulser…

Tel est l’enjeu de la mise en pratique. Parce qu’il ne suffit pas d’écouter mais il faut que cette Parole change notre réel et pour cela, il faut qu’elle nous touche, qu’elle nous concerne, qu’elle pointe les sujets qui nous posent des problèmes concrets (je pense au fanatisme religieux et au terrorisme islamique, je pense aux nouvelles formes de famille parfois problématiques, je pense aux conséquences écologiques et économiques du réchauffement de la planète, je pense aux questions posées par les migrants qui réclament justice et qui souhaitent participer à la mondialisation…) et non pas seulement les questions dogmatiques concernant le catéchisme, la trinité, la présence eucharistique ou la survie de l’Eglise. Et là, je dois faire le bilan avec humilité du prédicateur qui, après 25 ans de prise de parole, peut se demander à juste titre : est-ce que sa parole a changé quelque chose de concret, de réel, de central dans la vie d’au moins une personne à défaut d’une communauté ? Le prédicateur que je suis se demande si bien souvent l’Eglise n’a pas parlé pour ne rien dire, parce que, justement, elle n’avait rien à dire. C’est une question pour moi autant que pour mon Eglise. Je voudrais citer ici Dietrich Bonhoeffer qui, le 18 mai 1944, depuis sa prison, écrivait ces quelques mots à l’occasion du baptême de son filleul : « Ce n’est pas à nous de prédire le jour ­– mais ce jour viendra – où des êtres humains seront appelés à nouveau à prononcer la Parole de Dieu de telle façon que le monde en sera transformé et renouvelé. Ce sera un langage nouveau, peut-être tout à fait a-religieux, mais libérateur et rédempteur, comme celui du Christ ; les gens en seront épouvantés et, néanmoins, ils seront vaincus par son pouvoir ; ce sera le langage d’une justice et d’une vérité nouvelles, qui annoncera la réconciliation de Dieu avec les humains et l’approche de son Royaume. »[3] Il est vrai que cette Parole ne peut être que dérangeante et à ce titre, provoquer l’effroi ou, à tout le moins, être ressentie comme provocante. Alors, il faudra nous poser la question des freins, des blocages, des résistances qui se dresseront en nous pour tenter de fuir. Il faudra se poser la question de notre résistance au changement, des marges de manœuvres que nous acceptons pour changer ce qui doit l’être, laissant mourir ce qui doit mourir, pour laisser place à la vie nouvelle offerte par cette Parole libératrice. Cette Parole n’aura d’autre puissance que sa faiblesse, elle n’aura d’autre force que sa fragilité. Elle n’aura pas d’autre chemin que celui de nos cœurs et de nos intelligences. Elle n’aura pas d’autre visée que notre vie, une vie en abondance. Alors la Parole entendue dans le Deutéronome prendra tout son sens : J’en prends à témoin aujourd’hui contre vous le ciel et la terre : c’est la vie et la mort que j’ai mises devant vous, c’est la bénédiction et la malédiction. Tu choisiras la vie pour que tu vives, toi et ta descendance, en aimant le Seigneur ton Dieu, en écoutant sa voix et en t’attachant à Lui. C’est ainsi que tu vivras et que tu prolongeras tes jours, en habitant sur la terre que le Seigneur a juré de donner à tes pères…

Amen.

[1] Cité par D. BONHOEFFER, Résistance et Soumission, Labor et Fides, p.440.

[2] B. Cinna, parodie en 5 actes et en bônois de la tragédie de Corneille « Cinna » par Raymond Rua.

[3] D. BONHOEFFER, op. cit., p.353.

Matthieu 10, 26-33 – Se reconnaître en Christ devant les homme

Prédication du dimanche 25 juin 2017 par le pasteur Evert Veldhuizen

Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en plein jour; et ce qui vous est dit à l’oreille,
proclamez-le sur les toits.
(Matthieu 10 verset 27)


Les derniers mois ont été marqués par des échéances électorales aux résultats surprenants.
Lors des primaires, les pronostics ne prévoyaient pas le paysage politique que nous connaissons
aujourd’hui. Et l’élection de Donald Trump était aussi inattendue que les résultats des
consultations lancées par les premiers ministres David Cameron et Theresa May.

Qu’est-ce qui s’est passé ? Les analyses et commentaires font bon train. Une des pistes
suggérées pourrait se conjuguer avec le texte de l’Évangile. Il paraît que les réseaux sociaux sur
internet jouent un rôle réel dans la formation de l’opinion publique. Les internautes reçoivent chez
eux des impulsions qui impacterent (sic) leur comportement social. Ce qui est vue et entendu dans
l’intimité d’internet se reflète ensuite dans les urnes. Mais une comparaison serait bancale, car aux
urnes on s’exprime dans la discrétion. Dire en plein jour, c’est s’exprimer ouvertement. Et déclarer
sur les toits, c’est amplifier sa parole audiblement aux oreilles de tous et à la vue de tous. En effet,
Jésus préconise la proclamation pleinement assumée.

De quoi s’agit-il ? Regardons de près le contexte des propos de Jésus. Il vient de désigner les
douze disciples et leur a donnés l’autorité pour chasser les esprits impurs et guérir toute maladie
et toute infirmité. Avant d’envoyer les disciples en mission, Jésus leur donne des instructions, car
ils vont affronter un monde hostile. C’est compréhensible, parce que l’aspect surnaturel de leur
action va rompre avec les coutumes établis. Jésus n’évite pas la confrontation, même celle qui
mettra les siens en difficulté. Il ne recommande pas une approche douce et diplomatique
d’acculturation pour d’atteindre une sorte de consensus politiquement correct. Il prépare ses
envoyés au combat et galvanise leur moral.
Ne craignez pas les gens, leur dit-il. Mais que dit-il
exactement à ce sujet ?

Or, Jésus dit : Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent pas tuer l’âme. Le
courage des disciples sera le même qui a galvanisé les âmes des prophètes comme Jérémie et les
martyres chrétiens, de ceux qui se sont battus pour la justice en son Nom de l’Antiquité jusqu’à nos
jours. Distinguant ici le corps et l’âme, Jésus ne raisonne pourtant pas selon la philosophie grecque.
Car il affirme en même temps la valeur intrinsèque de l’intégralité humaine selon le Père céleste.
Même les cheveux de votre tête sont tous comptés, dit-il. Jésus enseigne une anthropologie
holistique. Le contexte est particulier. Jésus va bientôt affronter l’hostilité qui l’amènera à la croix.
Préparant ses disciples à leur mission qui est également particulière, il les associe à la tension qu’il
vit lui-même. Ils puiseront dans l’image que Christ projette sur eux. Ils ont une valeur suprême aux
yeux de leur Père qui n’est autre que Dieu Lui-même.

L’image renvoie au récit de la Genèse selon lequel Dieu créa l’humain en son image.
L’anthropologie judéo-chrétienne est glorieusement valorisante. Dieu le Créateur nous reconnaît
comme semblables à lui, tellement qu’il nous reconnaît en Jésus-Christ son Fils comme ses propres
enfants. De quoi galvaniser les âmes des disciples envoyés en mission dans un monde qui, ne
comprenant pas, a déjà rejeté les prophètes et va rejeter le Christ, puis ses disciples, et tant

d’autres témoins qui ne se sont pas tus. C’est la réaction des gens à leur parole. Jésus les exhorte à
proclamer qu’ils le connaissent.
Quiconque se reconnaîtra en moi devant les gens, je me
reconnaîtrai moi aussi en lui devant mon Père qui est dans les cieux
. La mise en valeur de l’humain
est couronnée par la reconnaissance divine.

Faisons un détour en Amérique latine. Je m’intéresse à la croissance exponentielle du
protestantisme pentecôtiste là-bas. Comme historien j’essaie de tracer les événements. Des
sociologues se sont aussi penchés sur les phénomènes essayant de les expliquer. Selon certains, les
gens seraient attirés par cette façon d’être chrétien parce qu’elle valorise leur personne, qui va à
partir de cela se cultiver et monter l’échelle sociale. Je ferais dialoguer cette analyse avec
l’anthropologie chrétienne. Sinon elle serait d’ordre matérialiste, réducteur. Car l’humain est plus
complexe que l’individualité qui réussit et l’identité qui sécurise. Au fait, Jésus souligne la valeur
qu’est dans l’intégralité de l’être humain qui se reconnaît en lui. Se reconnaître en Christ est plus
qu’une affaire personnelle. Elle trouve son inspiration initiale dans l’intimité, certes. La foi se vit
dans le secret du for intérieur et chuchote dans l’oreille. Mais Jésus va plus loin. Reconnaissez-moi
devant les gens. Dites-le en plein jour, proclamez-le sur les toits.

Comment appliquer l’instruction de Jésus donnée dans des circonstances particulières ?
Devons-nous la prendre comme une information qui nous aiderait à comprendre les origines
chrétiennes ? Comme une histoire d’une époque dont il est un reflet conditionné ? Ou comme
quelque chose qui concerne notre vie d’aujourd’hui dans la France en cette année 2017 ?
L’exhortation de proclamer en public nous interpelle au-delà les libertés de conscience et
d’expression selon les Droits de l’humain. Légalement nous avons le droit de déclarer que nous
nous reconnaissons en Christ.

Si nous avons le droit légal, nous avons cependant deux problèmes d’ordre mental. Le premier est
l’interprétation erronée de la laïcité française. Perverse et qualifiée de « laïcarde », elle se fait
hostile à toute manifestation religieuse sur la place publique. Confrontés à cette opposition
ridicule et dangereuse, nous pouvons peut-être nous faire inspirer par les exhortations de Jésus :
Ne craignez pas, reconnaissez-vous en moi publiquement devant les gens. Le second problème est
l’autocensure. Paradoxalement, l’autocensure qui nous guette est contraire à l’auto-réalisation tant
quêtée. Mais de grâce, ne nous taisons pas ! Parler est engendrer. Le Créateur dit et la réalité vint,
Dieu parle et l’humain reçoit la vie. Comme les disciples, reconnaissons-nous en Christ devant les
gens – en lui qui nous reconnaît devant le Père.

Terminons en paraphrasant une prière : Seigneur Jésus-Christ, reconnais-nous devant le
Père, comme nous te reconnaissons devant les hommes.
Amen !

Jean 20, 19-23 – Pentecôte, souffle de Dieu, souffle du Christ

Prédication du dimanche 4 juin 2017 par le pasteur Evert Veldhuizen

Jean 20 : 19-23 Le soir de ce jour-là, qui était le premier de la semaine, alors que les portes
de l’endroit où se trouvaient les disciples étaient fermées, par crainte des Juifs, Jésus vint ; debout
au milieu d’eux, il leur dit : Que la paix soit avec vous ! Quand il eut dit cela, il leur montra ses
mains et son côté. Les disciples se réjouirent de voir le Seigneur. Jésus leur dit à nouveau : Que la
paix soit avec vous ! Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. Après avoir dit cela, il
souffla sur eux et leur dit : Recevez l’Esprit saint. A qui vous pardonnerez les péchés, ceux-ci sont
pardonnés ; à qui vous les retiendrez, ils sont retenus.


Pour ce culte de Pentecôte au temple du Saint-Esprit nous est proposé de méditer ce
passage de l’Évangile selon Jean. Restant près du récit, nous ferons chemin faisant des allusions à
l’actualité.

Les disciples se cachent, ils ont peur. Facile de comprendre, car on les cherche pour les
forcer à se taire. Ils avaient déclaré que Jésus est ressuscité, mais les pouvoirs n’en veulent pas
entendre parler. Il n’est hélas pas rare que la liberté d’expression se trouve en péril. Dictateurs et
autres oppresseurs ont mis hors état de nuire des propos qui leur déplaisaient – et certains le font
encore aujourd’hui. Violemment ou subtilement ils musellent les voix ou manipulent les témoins à
l’autocensure. Voyons le cas des disciples. Lorsqu’ils se cachent leur voix n’est plus entendue.
L’Évangile est alors inaudible. Ce peut être une image de la société faite de circonstances injustes
qui finissent par se banaliser. Les maux nous envahissent tant que nous nous y habituons comme si
c’était normal. Eh oui, c’est la vie. Mais c’est a-normal que nos repères comprennent les maux, que
nous nous habituons à un univers trompé qui, avec ses menaces, perversement nous sert comme
l’ensemble de nos repères.

Or, c’est dans de telles circonstances que Jésus apparaît. Brisant la fatalité qui retenait les
humains, il fait irruption dans l’Histoire qui semblait figée. Le Christ crée l’Événement et il change
la donne.
Que la paix soit avec vous, dit-il. Jésus n’apparaît pas pour ajouter une peur à celle qui
les hante déjà. Il vient pour les rassurer à son sujet, et par là à leur propre état au sein-même des
circonstances.
Il montre son corps, non, il n’est pas un fantôme. Reconnaissant le Seigneur, les
disciples sont remplis de joie. Voyez, l’auteur emploie ici un verbe-clef pour marquer Pentecôte,
c’est le verbe « remplir ».

Sont-ils remplis d’une joie excitante ? Non, car Jésus répète : Que la paix soit avec vous. La
résurrection de Jésus-Christ est plus qu’ excitante, elle est une source profonde d’où jaillissent joie
et paix. Cette paix éclaire autrement la violence de la Croix. Elle inspire en nous une sérénité qui
nous arme face aux circonstances. Elle est un composant de l’espérance chrétienne qui émane de
la résurrection.
Les disciples n’ont pas le temps pour s’y habituer. L’événement les lance aussitôt
dans une aventure de la foi.
Je vous envoie dit Jésus. Ils vont dans le monde pour témoigner de la
résurrection du Christ. Mais ils n’y vont pas seuls, le Saint-Esprit leur sera donné pour les
accompagner. En effet, Jésus souffle sur eux, à l’image du Créateur insufflant vie en la matière
inanimée. La création est régénérée.

Et Jésus dit : Recevez le Saint-Esprit. Parole étonnante, qui nous invite à une réflexion
théologique priante. Que signifie de recevoir le Saint-Esprit ? La théologie du Saint-Esprit est chère
à mon cœur. A la première Pentecôte, l’Esprit descendit sur les disciples et ils furent dès lors
capables d’annoncer l’Évangile de Jésus-Christ avec puissance dans le monde. L’Esprit donné et
reçu inspire et envoie. Mais le Saint-Esprit ne s’enferme pas dans une définition unique, ni dans un
seul événement. Déjà selon la seconde phrase du récit de la Création, le Saint-Esprit volait audessus la terre encore informe. Où était l’Esprit entre-temps ? Absent jusqu’au Jour de Pentecôte ?

Certainement pas, parce que les Écritures font état de sa présence et de son œuvre parmi les
Israélites, chez leurs rois et prophètes. Que signifie alors cette Pentecôte ? C’est un événement qui
marque un nouveau départ. La venue du Saint-Esprit déclenche l’expansion chrétienne. C’est une
première qui implique de nombreuses suites.

Encore de nos jours des pentecôtes succèdent à l’initiale. Tenant à cœur d’en être témoin,
je me intéresse en Amérique latine, où les églises de type pentecôtistes se multiplient de façon
exponentielle. J’en parle avec émotion ici dans ce temple du Saint-Esprit. Car pour moi l’œuvre de
Dieu n’est pas réduite à la seule forme qui nous soit familière. Il est avec nous, comme il peut être
aussi avec d’autres. Le souffle de Dieu anima la matière qui se mit debout et se lança dans une
aventure de la vie avec Dieu sur terre. Comme le souffle de Jésus sur ses apôtres anime leur foi et
les lance dans le monde. Mais on s’habitue à tout, même à ces phénomènes. C’est le problème des
seconde et troisième générations. Cependant, ce problème peut être salutaire, car il prépare le
terrain au pentecôte suivant…

Que ce culte soit une célébration d’action de grâces et de louanges. Recevons et pratiquons
l’espérance jaillissant de la résurrection de Jésus-Christ notre Seigneur. Et louons Dieu en Esprit et
en Vérité…
Amen !

Jean 20, 19 – Jésus vint, il se tint au milieu d’eux et leur dit : LA PAIX SOIT AVEC VOUS

Prédication du Dimanche 23 avril 2017, par le pasteur Michel Leplay

Lectures : Jean 20, 19-23
                    Actes 2, 42-47
                    I Pierre 2, 13-17

 

Frères et sœurs, et chers amis,

Je suis ici ce matin, et de bon cœur, sinon pour subvenir à l’absence de mon collègue Vincens Hubac, retenu par la maladie. Qu’il soit assuré de notre prière fraternelle et de nos vœux les plus cordiaux.

La date de ce dimanche 23 avril est celle du premier tour de scrutin démocratique pour l’élection du Président de notre Royaume de France, la République française. Et l’année en cours, 2017, est celle du 500e anniversaire de l’inauguration de la Réforme protestante du XVIe siècle par Martin Luther.

Double programme pour le prédicateur qui pourrait soit se réfugier dans un commentaire biblique et religieux hors du temps, soit se livrer à une harangue politicienne comme nous en avons tant entendu.  Je ne céderai à aucun de ces extrêmes, essayant au contraire de les conjuguer avec  le difficile exercice qui consiste, comme le disait Karl Barth, dans l’articulation théologique entre la « communauté chrétienne et la communauté civile ». Ou bien, pour reprendre un titre du cher André Dumas : « Théologies politiques (au pluriel) et vie de l’Eglise ».
Ayant bien moins de compétence que ces Maîtres, je me contenterai d’un parcours en deux temps.
Comme l’indiquent nos lectionnaires chrétiens, chaque dimanche comporte une lecture de l’évangile et une lecture de l’Épitre. Aujourd’hui l’Évangile selon St Jean et la 1ère Épitre de Saint-Pierre. Et d’une certaine manière, j’y vois les deux temps et de ma prédication pastorale, et de notre vie citoyenne. On pourrait dire que l’Évangile proclame le Royaume de Dieu alors que l’Épitre médite sur la vie de l’Église du Christ. Finalement, mais je simplifie, autant Luther a inauguré un retour à l’Évangile, autant Calvin dans la suite a préfiguré une Église réformée sans cesse à réformer. Luther religieux et mystique, Calvin, juriste et politique. Cette dualité complémentaire me va très bien.

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De même que dans le dernier numéro de REFORME vous trouverez des extraits de la déclaration de la Fédération Protestante puis de notre Église unie. La première rappelle que « nous croyons à a noblesse et à la grandeur du politique… Redonner tout son sens à la politique ne peut se réussir que dans le retour à l’éthique ». Et l’autre de conclure : « Plutôt que de laisser le dégoût, la colère et la peur nous enfermer dans le ressentiment, ayons le courage de la fraternité d’abord et la ténacité de faire et de refaire société ensemble » (op. Cit.14)

Mais j’en viens à l’Évangile de ce dimanche, relire Jean 20, 19 : « Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que par crainte des Juifs les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, se tint au milieu d’eux et leur dit : « LA PAIX SOIT AVEC VOUS… » ».

Saint Jean, qu’on a parfois qualifié d’évangéliste antisémite, précise : « par crainte des Juifs, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées ». Tant il est vrai que nous avons toujours peur des autres, juifs ou pas, ceux de notre évangile ne représentent pas toute la race temporelle des Juifs, mais la poignée de ceux qui étaient-là, comme des parisiens rassemblés place de la République ne désignent pas une race parisienne et française éternelle. Ils ont peur. Comme nous. Devant l’inconnu, quand l’avenir est fermé, à double tour, à deux tours en quelque sorte. Nous sommes bien aujourd’hui, dimanche d’élection, enfermés dans le secret de l’isoloir, et les urnes sont fermées à clé, par crainte des fraudeurs. Et dans cette urne de la chambre où sont réfugiés les disciples, il y a la crainte devant l’incertitude. Ils ont bien donné leur voix à Jésus de Nazareth, car ils avaient entendu la Sienne. Mais nul ne sait maintenant ce qui va se passer et comment cette histoire d’élection vas se terminer. Le Grand Électeur lui-même est mort. Isolé dans l’isoloir…

Mais je cesse de filer cette métaphore de circonstance, pour écouter avec vous ce que raconte si sobrement l’évangéliste : « ALORS JÉSUS VINT. »

Malgré nos précautions,

Les portes verrouillées,

La turne fortifiée,

Les urnes sécurisées,

 

Par crainte des moqueurs de notre religion, ou des contestataires, avec tous les fantasmes de la persécution, les Juifs de Jean, les catholiques, les musulmans, ou les laïcs, nous fermons nos portes par crainte des extrêmes dont tous les publicistes font des arguments de serrurier. Les portes sont fermées. Les précautions prises. La sécurité qu’on assure soi-même remplace l’unique assurance en Dieu.

Au milieu de ces tracas, malgré les portes et nos cœurs comme elles fermés, transgressant les barrières, les verrous et les serrures, JÉSUS VINT

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Dans nos cœurs fermés

Nos églises repliées

Nos sociétés bloquées

Dans nos territoires barricadés et nos frontières barbelées,

 

il vient, étrange étranger si familier qui se tenait  à la porte et nous n’avons pas ouvert. Alors il est entré, traversant la mort, et il est là. Il est là comme quelqu’un de vivant qui va parler,  « là ou deux ou trois (et même un peu plus) sont réunis en son nom ». Il ne va pas leur faire un petit ou grand catéchisme, à la manière de Luther, ni leur dicter une confession de foi comme Calvin, mais leur dire deux mots. Vous entendez : deux mots : EIRENE UMIN. Paix avec vous, sur vous, au milieu de vous. Cette parole fera le tour du monde dans toutes les langues et au cœur de toutes les religions : SCHALOM ALENOU, PAX VOBISCUM, SALAM ALEK, etc. Mais cette paix biblique n’est jamais sans la justice, nous rappellent les psaumes où « justice et paix s’embrassent ». La Paix n’est pas mollesse, la justice n’est pas rudesse. Il faut les conjuguer l’une à l’autre. Vaste programme.

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Encore un point sur l’Évangile, si vous permettez.

La parole si performante soit-elle, ne suffit pas. Ce qu’on entend est confirmé par ce que l’on voit. Car, comme Thomas dans la suite du récit, c’est aux blessures de la crucifixion qu’ils le reconnaissent. Les traces des cicatrices des mains percées et du flanc transpercé. Le trou des clous et les coups d’épée.  Alors, vous avez compris. Si le sacrement de l’eucharistie avec son pain partagé et la coupe qui circule, nous rappellent la passion de notre Seigneur, a combien plus forte raison ne nous rappellent-elles pas les souffrances de notre prochain. « Le sacrement du frère », dit la théologie orthodoxe. Aussi  bien aujourd’hui encore accueillir le Christ et recevoir sa paix est – tout autant – accueillir notre prochain, même s’il vient de loin, dans la géographie, la société ou la culture. Alors, on comprendrait mieux la fin de l’épisode quand il leur est dit : « Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis,  etc. … » Ne nous laissons pas enfermer dans une interprétation ecclésiastique et sacerdotale de cette sentence. Il s’agit des péchés comme souffrances causées ou reçues, du mal fait ou subi comme insulte ou maladie, enfin vous avez le pouvoir de remettre les vivants en ordre de marche, de prendre soin, de prendre à cœur, de prendre en charge les plus petits de vos frères qui sont les grands dans le Royaume de Dieu. Alors justice et paix s’embrassent et il y a sur la terre des hommes, un peu moins de malheur, et un peu plus de bonheur. Pour que faute d’être au paradis, nous ne soyons pas en enfer. Là, c’est aussi l’affaire du politique.

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Notre étude biblique de l’Évangile va se conclure par une réflexion citoyenne sur l’actualité politique et sociale de la France et du Monde. Si nous tournons la page du dernier chapitre de l’évangile de Jean, nous arrivons aux Actes de Apôtres, leurs actions engagées dans la communauté chrétienne et la communauté civile, puis aux Épitres apostoliques et leur enseignement doctrinal et moral pour la conduite des chrétiens en communauté et dans la cité.
J’en finis avec le rappel d’un enseignement et une brève exhortation. Voici donc quelques avis et conseils des écritures apostoliques puis des écrits des Réformateurs. Un rappel scolaire dont je m’excuse auprès des plus instruits tout en sachant que nous avons toujours à apprendre.

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PIERRE dira deux choses en apparence contradictoires : « soyez soumis aux institutions humaines » (1 Pierre 2, 13) et d’autre part : « Il vaut mieux obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Actes 5, 29). Nos ancêtres et nos contemporains ont fait la douloureuse expérience de cette tension entre soumission et résistance,  de Marie-Durand à Dietrich Bonhoeffer. L’Apôtre PAUL sera tout aussi affirmatif : « Que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir » (Romains 13, 1). A cette époque l’État Romain est censé protéger et au moins tolérer le christianisme naissant.
Lecteur de la même lettre aux Romains, LUTHER commentera familièrement la demande de pain quotidien : « Il s’agit de la nourriture de l’entretien de cette vie, aliment et boisson, vêtements et chaussures, champs et bétail, un bon gouvernement, la paix, la santé, l’ordre et l’honneur… » Avouez que pour le XVIe siècle c’est un programme politique et social très actuel ! Quant à CALVIN, il savait comme nous aussi combien c’est difficile, et pour que nous ne vivions pas « comme des rats dans la paille », il faut l’office des magistrats et les services de la police pour garantir le bien public et  l’épanouissement de l’Église. Enfin, soit dit en passant, Calvin envisage aussi le cas des « magistrats infidèles à leur vocation » (IC/IV. XX, 24). On pourra en reparler à la sortie…du culte de ce matin ou des urnes de ce soir…

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Je n’en dirai pas plus, à chacune, à chacun de faire son devoir en donnant sa voix en toute conscience mais en gardant la parole en toute circonstance. Confier une responsabilité à autrui, c’est aussi en garantir son bon usage.
Enfin, mais c’est de l’humour, comme si notre Seigneur avait voulu nous donner une indication sur le mode d’emploi électoral du scrutin uninominal à deux tours : « QUE VOTRE OUI SOIT OUI QUE VOTRE NON SOIT NON CE QU’ON AJOUTE VIENT DU MALIN » (Matthieu 5, 37). La TOB traduit : « Quand vous parlez, dites OUI ou NON ». Alors dites oui à la confiance et à la vigilance, non à la panique et à la vengeance. Dites OUI à l’espérance et NON à la nostalgie. Dites OUI à la justice et NON au désordre. Comme le cévenol André Chamson, dites OUI « aux hommes de la route » et non aux sirènes de la déroute.

Mais faisons silence, j’ai trop parlé.

Le Christ seul peut entrer et se tenir au milieu de nous, et nous redire, et nous donner l’essentiel :

LA PAIX SOIT AVEC VOUS.

Ainsi soit-il.

Actes 10, 34-43 – Entre crainte et joie : le paradoxe du témoin

Dimanche 9 avril 2017 – Pâques, par le Pasteur Didier Crouzet

Autres textes : Romains 10, 13-15, Mat 28, 1-10

Si un cinéaste avait eu l’idée de tourner un film sur la résurrection, il aurait sans nul doute choisi l’Evangile de Matthieu. Car au début du récit, le premier Evangile multiplie les effets visuels. Revoyons la scène. Le jour se lève, la lumière pointe. Les femmes s’approchent pour voir le tombeau. Tout à coup, la terre tremble. Un séisme secoue les profondeurs. On  imagine les gens cherchant leur équilibre, les yeux rivés sur le sol qui bouge. Et voilà que le ciel s’y met lui aussi. Un être céleste en descend : il est brillant comme un éclair, tout de blanc vêtu. Quel contraste avec le gris minéral des pierres tombales au milieu desquelles il s’installe ! Puis il s’empare d’une pierre de plusieurs dizaines de kilos et la fait rouler, comme ça, presque en un claquement de doigt. Et il s’assoit dessus.

Ces images feraient déjà une très belle séquence d’ouverture. Mais le film ne s’arrête pas là. Le spectacle continue ! Les soldats qui gardaient le tombeau de Jésus se mettent à trembler, ils deviennent livides, ils sont blancs de peur. Saisis. Pétrifiés. Comme morts.

Et puis tout d’un coup, plus d’image. Seulement du son. Plus rien à voir. Mais beaucoup à entendre. Assis sur la pierre, le messager du Seigneur prend la parole. A partir de ce moment-là, le récit délaisse les images et privilégie la parole. Quasiment plus de visuel, mais des mots. Il y aura bien encore un appel à voir, mais ce sera pour montrer qu’il n’y a rien à voir. « Voyez, c’est ici qu’on l’avait déposé » dit l’ange. Juste après, il exhorte les femmes : « Courez dire à ses disciples ». Et il conclut « Voilà ce que j’avais à vous dire ».

La parole a pris le relais de l’image ; l’intensité visuelle a diminué, le volume du son a augmenté. Les femmes sont venues au tombeau pour voir. Elles en repartent avec une parole entendue et à répéter. Le VOIR s’estompe au profit de l’ECOUTE et du DIRE. Dans ce récit, c’est bien la parole qui est au centre, comme l’indique la consigne de l’ange aux femmes : « Courez DIRE à ses disciples : « Il s’est réveillé d’entre les morts et il vous attend en Galilée, où vous le verrez ». Tiens, encore un VOIR ! Mais c’est le dernier sursaut de l’image car l’histoire nous dit qu’après cette rencontre avec ses disciples, Jésus les quitte et les laisse avec la consigne de transmettre son Evangile en actes et en paroles. La parole, donc.

Mais quelle parole ? Tout ce que dit l’ange, c’est : « Il est réveillé d’entre les morts ». C’est court, c’est étrange, c’est abstrait. Mais ça fait de l’effet ! A l’écoute de cette parole, les femmes sont remplies tout à la fois de crainte et d’une grande joie, elles sont effrayées et elles sont heureuses. Et elles courent annoncer la nouvelle. Finalement, nous en savons très peu sur le contenu du message. En revanche, nous en apprenons beaucoup sur l’effet que le message produit.

Et si l’essentiel du récit était là ? Non pas l’image, non pas même la parole, mais le porteur de parole ? Non pas tant la parole énoncée que la parole reçue et ressentie ? C’est donc sur ce que produit la parole, la nouvelle, la bonne nouvelle, sur le témoin que je voudrais réfléchir avec vous. Chez les femmes, on en voit trois effet : le mouvement, la crainte, la joie.

 

1. Le mouvement. Il est frappant d’observer les mouvements de Marie de Magdala et de l’autre Marie. Au début de l’histoire, elles vont voir le tombeau. « Elles vont », elles marchent, elles s’approchent. Elles regardent. On imagine des mouvements plutôt lents, prudents, circonspects.

Puis, dès que l’ange a fini de parler, vite, elles s’éloignent du tombeau. Elles ne tardent pas, elles se dépêchent. Elles courent annoncer la nouvelle aux disciples. C’est bien ce que l’ange leur avait dit : « Maintenant, hâtez-vous, vite, allez ! ».

Ces deux femmes qui venaient simplement « pour voir » sont d’un coup propulsées vers l’avant. Leurs pas du début deviennent de grandes enjambées. Elles sont entrées dans une dynamique. La parole entendue leur a donné un élan nouveau. Le contraste est saisissant avec les gardes. La vue de l’ange les a paralysés, ils sont devenus comme morts. Ils n’ont pas entendu la parole qui d’ailleurs ne leur était pas adressée. D’un côté une image qui paralyse, de l’autre une parole qui dynamise. Les témoins sont au bénéfice d’une parole qui dynamise.

Le témoin est ainsi celui que la parole met en mouvement, déplace, fait bouger. Peu importe ici le contenu du message, qui comme on l’a dit se résume à peu de mot et n’est pas évident à comprendre. L’essentiel est que ce message mobilise, donne des forces, de l’énergie. Une fois qu’il l’a entendu, le témoin ne peut pas rester immobile. Il perçoit une sorte d’urgence à partager ce qu’il a entendu, même avec de pauvres mots, même avec des mots qu’il ne comprend pas lui-même. Parce qu’il sent que ces mots ont une immense force vitale. Parce qu’il a fait l’expérience que ces mots ont réveillé en lui un désir, un souffle, une espérance. Parce que ces mots ont provoqué en lui une grande joie. Comme chez les femmes. Sauf que chez les femmes, cette joie est accompagnée de crainte : « Elles quittèrent rapidement le tombeau, remplies tout à la fois de crainte et d’une grande joie ».

 

2. La crainte et la joie. Ce double sentiment peut nous paraître étrange. Il est en fait l’expression exacte de la réalité du témoin. Il est la marque de son existence. La crainte tout d’abord. Les femmes ont peur. Peur de quoi, le texte ne le dit pas. Peur de l’ange ? Peur du tremblement de terre ? Peut-être. Peur de ce qu’elles ont entendu ? Pourquoi pas. Je fais une hypothèse : les femmes ont peur des conséquences de ce qu’elles ont entendu sur leur vie à venir. En effet, à partir du moment où elles ont entendu le message de l’ange, leur vie ne sera plus jamais comme avant. Elles, des femmes, vont devoir aller raconter tout ça aux disciples, des hommes. Sans doute ne vont-ils pas les prendre au sérieux. Un tombeau vide ? Un mort qui se réveille ? De simples histoires de bonnes femmes !

Elles ont peur aussi parce qu’elles mesurent leur responsabilité. Si elles ne parlent pas, la nouvelle reste secrète. Si elles se taisent, elles tournent le dos au Seigneur qui à travers l’ange leur demande d’aller porter l’Evangile. Et si elles parlent, on va se moquer d’elles, les rabrouer. Mais elles s’obstineront au risque des railleries et des incompréhensions. Parce que la joie est plus forte.

Le texte dit bien que les femmes quittent le tombeau avec crainte et grande joie. La peur est là, mais elle n’empêche pas la joie. Plus même : aucune crainte ne pourra détruire la joie que procure l’écoute de la bonne nouvelle. Cette crainte joyeuse est très différente de la crainte des soldats qui gardent le tombeau. C’est bien le même mot, le même sentiment, mais ressenti de manière totalement opposée. D’un côté, une peur qui fige, qui dessèche, qui paralyse ; de l’autre une crainte qui n’empêche pas d’avancer, de courir, de parler. La parole de l’ange n’a pas supprimé la peur, mais elle l’a en quelque sorte « évangélisé». Pour résumer le message de la résurrection, on dit parfois : « La vie est plus forte que la mort ». Ici, ce serait plutôt : « La joie est plus forte que la peur ».

Le témoin est donc celui ou celle qui vit à la fois avec crainte et joie. Ce double sentiment est, je crois, la marque du chrétien qui veut témoigner. Il illustre le paradoxe de la vie chrétienne et de la foi. Croire, être témoin, ça n’empêche pas d’avoir des soucis, d’avoir le cafard, d’être découragé. Croire, ça n’empêche pas  de craindre pour l’avenir et d’être pessimiste. La vie du croyant est semblable à celle de tout être humain. Une vie où s’entremêlent la joie et la tristesse, la grandeur et la bassesse, la laideur et la beauté, la blessure et la douceur, le malheur et la tendresse, le bien-être et le vague à l’âme, les certitudes et les doutes. On voudrait être un chrétien joyeux et dynamique, et l’on se voit craintif et silencieux. Mais voilà : nous apprenons ce matin qu’il est parfaitement légitime et normal pour un témoin de l’Evangile d’être en même temps craintif et joyeux. Le récit de Pâques nous rappelle que ce mélange est la marque même de notre condition chrétienne. Il n’y a pas de honte à avoir peur de témoigner, pas de honte à avoir peur de l’avenir, pas de honte à être tenté parfois de baisser les bras devant l’ampleur de la tâche. C’est normal quand on est chrétien d’être tiraillé entre la crainte et la joie, entre le repli et l’élan. Mais l’exemple des femmes quittant le tombeau nous indique que la joie l’emporte sur la crainte. L’Evangile, même s’il bouleverse nos vies et nous remet en question, nous offre plus de motifs d’être joyeux que d’occasions d’avoir peur. Au fond, le slogan du témoin pourrait être : « Un jour je pleure, un jour je ris, mais quand je ris la vie compte double ».

Le témoin est donc celui ou celle qui assume de vivre entre peur et joie sans toutefois oublier que la joie est plus forte et puis qui se met en mouvement pour témoigner. « Remplies tout à la fois de crainte et d’une grande joie, elles coururent porter la nouvelle aux disciples ».

Avec les femmes commence ainsi la grande nuée de témoins qui vont dire, non pas ce qu’ils ont vu, mais ce qu’ils ont entendu et surtout ce qu’ils ont ressenti. Sans les premiers témoins, femmes, disciples, apôtres, Pierre, Paul, nous ne serions pas là ce matin. Notre mission de témoin est donc de nous bouger pour faire entendre cette bonne nouvelle et dire comment elle nous a transformés. Nous sommes, chacun d’entre nous, un maillon indispensable dans la chaîne de transmission de l’Evangile.

 

3. Le témoin, un maillon indispensable pour l’Evangile. Pour tous ceux qui hésitent à rendre compte de leur foi, par esprit de timidité, par peur de la moquerie, ou pour ne pas mettre mal à l’aise leurs interlocuteurs, le texte de Paul dans l’épitre aux Romains sonne comme un rappel salutaire [relire le texte]. Sa logique toute simple est implacable : pas de message sans messager. Pas de bonne nouvelle sans porteur de bonne nouvelle. Sans facteur, pas de courrier. Le Christ, parole de Dieu, a besoin de porte-parole. Ne pas annoncer Christ, c’est le réduire au silence.

Il aurait alors vécu pour presque rien, seulement pour les quelques milliers de gens qui l’ont côtoyé de son vivant. Mais à coup sûr il serait mort pour rien. Enfermé à jamais dans le vide du tombeau. Si personne n’avait parlé. Si aujourd’hui personne ne parle, le Christ retourne dans son caveau de pierre. Sa parole est comme morte. Lorsque nous nous taisons, c’est Christ que l’on bâillonne. Nos silences le rendent muet. Est-ce cela que nous voulons ? Nous n’avons pas le choix : soit nous nous taisons, et le feu de l’Evangile s’éteindra doucement. Soit nous annonçons la Bonne nouvelle, et la braise se maintiendra.

Alors, lorsque nous nous replions sur notre foi toute intérieure, lorsque la crainte l’emporte sur la joie, relisons cette exhortation de Paul. C’est comme un soufflet qui attise la braise. Nous voilà à nouveau tout rempli du feu de l’Evangile, avec l’irrépressible envie de crier : «Bonne Nouvelle» : Jésus vient instaurer un nouvel ordre des choses. « Bonne nouvelle » : avec Jésus, les derniers valent autant que les derniers. « Bonne nouvelle » : avec Jésus, fraternité, joie, justice, sont enfin au rendez-vous !

 

Comment garder une telle nouvelle pour soi ? Si vraiment l’Evangile a transformé nos vies, s’il nous a vraiment mis en route, il nous appartient de le partager et de poursuivre le mouvement, malgré nos peurs, avec nos peurs. Nous avons, nous chrétiens, un métier magnifique et une mission exaltante. Notre métier ? Facteur du Christ. Notre mission ? Porter de bonnes nouvelles, celles qui enchantent l’existence et qui donnent des raisons de vivre. Nous le ferons avec crainte et tremblement, mais surtout, surtout, avec la joie chevillée au cœur.

Amen.

Jean 9, 1-12 et 35-38 – un aveugle-né reçoit la vue

Prédication du dimanche 26 mars 2017, par le pasteur  Evert Veldhuizen

Jésus passe par l’endroit où l’aveugle-né se tient pour mendier. Il crache par terre et fait de
la boue avec sa salive qu’il applique sur les yeux de l’aveugle. Il l’envoie à se laver. L’aveugle se lave
et il voit clair. Plus tard, Jésus va à sa rencontre. L’homme le voit. Et suite à la parole de Jésus, il voit
en lui le Fils de Dieu. L’homme croit la parole de celui qu’il… voit !

Après ce résumé nous tentons maintenant d’esquisser un portrait des protagonistes,
commençant avec le non-voyant. Privé de la vue, il n’a rien vu dans sa vie, étant né aveugle. Il n’a
jamais vu les visages de ses parents, de ses frères et sœurs. Il n’a jamais vu les paysages naturels et
urbains. Il n’a jamais vu la lumière, les couleurs, les nuances, la lune, les étoiles. Sans métier et
sans emploi, il mendie au bord de la route. Un abîme le sépare des autres qui voient. Par l’absence
de vision chez lui, bien sûr, mais aussi, et plus encore par l’absence de compréhension chez les
autres. Car les aveugles ne sont pas condamnés à l’exclusion, et cela grâce au développent
supérieur de leurs autres sens, l’ouïe, l’odorat, le toucher, le goût. Ils peuvent se déplacer, exercer
des métiers, créer des œuvres d’art. Nous nous souvenons de la voix de Ray Charles qui a bercé
notre enfance. Et celle du ténor italien Andrea Bocelli qui éblouit de millions par sa pureté. Ou
encore le chanteur et activiste français Gilbert Montagné – et bien d’autres aveugles remarquables
par leur talents et leur détermination.

Beaucoup dépend des ressources mentales de la personne elle-même, mais aussi de la
compréhension et la solidarité inventive de l’entourage. L’aveugle-né dans ce récit de l’Évangile de
Jean n’est pas seulement privé de la vue, il est aussi démuni mentalement. On ignore pourquoi,
peut-être parce qu’il est incompris, mal-aimé et exclu de la société dite « normale ».

Cette histoire se situe dans un contexte particulier. L’Évangile raconte que Jésus est en train
d’expliquer le sens de sa mission à ses disciples et aux foules. Mais eux ne comprennent pas, ils ne
voient pas de quoi il parle. Jésus utilise des métaphores pour éclairer ses propos : « Je suis la
lumière du monde. Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres. La vie est la lumière des
êtres humains, lumière qui brille dans les ténèbres. » Lumière et ténèbres, deux antagonistes mis
en exergue par l’Évangile. Les Réformateurs s’en sont inspirés avec la locution
post tenebras lux,
lumière après les ténèbres. Un usage propice pour qualifier le passage merveilleux des ténèbres de
l’ignorance médiévale à la lumière salutaire des Écritures. L’histoire de l’aveugle-né qui reçoit la
vue est insérée dans une réflexion sur le sens de la mission messianique. Le fait que leurs chemins
se croisent n’est pas du hasard, mais un signe servant à éclairer les propos de Jésus.

Jésus parle, mais son audience ne saisit pas le sens de son discours. Parler c’est décrire.
Mais la description d’une chose n’est pas la chose elle-même. Une description sollicite les
différents imaginaires, de celui qui parle et de ceux qui écoutent. Mais l’imaginaire est subjective
et pas toujours éclairé. L’audience qui ne comprend pas paraît… aveugle… Il s’agit d’un motif clef
dans l’Évangile selon Jean. Jésus voit le sens de sa mission, mais il est le seul qui le voit, les autres
qui ne comprennent pas sont comme aveugles.

L’aveugle-né n’est donc pas le protagoniste principal de cette histoire. Il est une représentation d’autres aveugles. L’Évangile les identifie, il s’agit de toute l’humanité qui, aveugle, demeure dans les ténèbres de l’ignorance. Oui, le protagoniste principal de cette histoire est l’humanité, représentée par l’aveugle-né. Son agnosie visuelle est un image de la cécité spirituelle de l’humanité ignorante. En lui donnant la vue, Jésus montre qu’il est venu dans le monde pour donner de la
vue spirituelle aux humains. Le fait qu’il s’agit d’un aveugle-né nourrit la théologie de l’apôtre Paul,
des Pères de l’Église et des Réformateurs. Comme l’homme était né avec une absence de la vue,
chacun naît avec un besoin de lumière. Force est de constater qu’aucun être humain n’échappe à
l’obscurité du mal. Paul n’y va pas par quatre chemins. Toute l’humanité est perdue, dit-il, point !
Jésus ne le dit pas de façon si brutale, mais l’idée est très présente dans l’Évangile. Or, qui dit
évangile, dit bonne nouvelle. L’histoire de l’aveugle-né à qui la vue est donnée prend tout son
ampleur merveilleux ! La narration met en scène un message qui la transcende. Jésus donnant la
vue physique à un homme est un image du Christ donnant lumière spirituelle à l’humanité.

Comment voir cette lumière pour soi-même et comment la faire éclairer notre
monde d’aujourd’hui ? Eh bien, ces questions sont abordées en particulier lors du Carême.
Cheminant dans le temps vers Pâques, nous méditons les conditions humaines afin de mesurer
leur état misérable. Nous constatons des errements et des échecs. Nous subissons les conflits dans
les familles, les voisinages, partout. Nous déplorons les guerres, les inégalités, les hostilités, et les
faits divers qui font la une des journaux. La stabilité des institutions semble menacée. L’affluence
de réfugiés divise les citoyens. Beaucoup de contemporains s’inquiètent. L’avenir s’annonce moins
prometteur aux jeunes d’aujourd’hui qu’il parut à notre génération.

Que faire ? Beaucoup de solutions sont proposées en ce temps d’élections, c’est normal.
Mais aucune véritable solution est proposée comme remède au mal en tant que tel. Cela aussi est
normal, parce que ce problème-là dépasse les hommes. Nous sommes comme aveugles dans ce
domaine. Mais le Christ donne la vue. Et ce n’est pas tout. Jésus va à la rencontre de l’homme qui
ne le connaissait pas. Partant se laver, il n’avait pas encore vu le visage de Jésus. L’Évangile relate
une seconde rencontre, la véritable, car c’est alors que l’homme voit et reconnaît en son bienfaiteur le Fils de Dieu. Aveugle, il entendait Jésus parler, désormais il le voit et reconnaît le Christ.

Ceux qui entendaient Jésus parler restaient encore aveugles sur le sens de sa parole. Puis le
Christ leur donne la vue spirituelle dans une rencontre – d’où émane la merveilleuse confession de
foi que Jésus est Seigneur !
Amen.

Marc 2 – Ce qui est au centre, c’est la question de la foi

Prédication de Sylvie Franchet D’Esperey, le dimanche 26 février 2017

Je me suis souvent demandé comment j’aurais perçu Jésus, si j’avais vécu en Palestine au temps où il en parcourait les chemins. Est-ce que j’aurais vu en lui le Christ, le fils de Dieu, le sauveur du monde ? Ce n’est pas sûr du tout et, du reste, il est impossible de le savoir. Mais une chose me semble probable, presque certaine : j’aurais été frappée, comme les disciples et comme tous ceux qui ont croisé Jésus sur leur route, par son rayonnement, par son charisme, par ce que l’évangile appelle son « autorité » (exousia). Et cette autorité peut être à l’origine d’une véritable conversion. Peut-être – je l’espère – que je me serais laissée convertir. En tout cas, c’est ce qui s’est passé pour bien des personnages des récits de l’Évangile. Tout le début de l’évangile de Marc, par exemple, met en scène un Jésus qui prêche et qui guérit. Et c’est cela qui fonde son autorité, c’est cela qui provoque des conversions. Mais attention, il n’y a pas d’un côté la prédication pour les intellectuels et de l’autre les miracles pour le peuple ; non, les deux vont ensemble, et les deux viennent de Dieu. En fait, ce qui est au centre, c’est la question de la foi.

*

Voyons justement le cas du paralytique. Nous sommes à Capernaum, dans la maison où Jésus loge, probablement celle de Pierre. La foule est venue là en masse, pour l’écouter : « Il leur annonçait la parole » est-il dit. Mais elle est venue aussi, sûrement, pour demander des guérisons, car le paralytique n’est pas le seul à vouloir s’approcher pour être guéri. Tous attendent quelque chose de Jésus : c’est le premier pas de la foi. À l’autorité de Jésus, à ce charisme où l’on sent qu’il y a plus que la personnalité d’un homme, répond la foi des Galiléens, une foi qui peut nous paraître naïve, mais que Jésus reconnaît comme telle. S’agissant des quatre hommes qui portent le paralytique, Jésus ne s’y trompe pas : « Jésus, voyant leur foi… », est-il écrit. Comment peut-il la voir ? Eh bien, je  pense – c’est mon hypothèse – qu’il la voit à leur détermination.

Ils sont quatre, quatre amis du paralytique qui le portent jusqu’à Jésus. Qu’est-ce qui les a poussés jusque là ? Il y a d’abord sûrement l’amitié, une amitié forte, profonde. Les quatre hommes, pour répondre à la détresse de leur ami, intercèdent pour lui auprès de Jésus : on a ici, au sens propre une intercession (s’avancer pour servir d’intermédiaire), et c’est une intercession active. Mais il y a autre chose : ils le font parce qu’ils croient que Jésus peut le guérir. Poussés en même temps par l’amitié et par la foi, ils ne se laissent pas décourager par la foule qui bloque l’entrée de la maison. Ils contournent l’obstacle : ils montent sur le toit – un toit en terrasse – et ils y font un trou pour faire passer le brancard. C’est à ce moment là que Jésus, dit l’évangéliste, « voit leur foi ». Et en réponse à la foi des quatre amis, il guérit le malade handicapé.

Rien n’est dit de sa foi à lui, et Jésus ne lui demande rien. La foi des quatre contribue à guérir le mal du cinquième. La foi des quatre suffit, parce qu’elle est portée par l’amitié, par l’amour fraternel. Au fond, on a ici l’illustration de ce que l’apôtre Paul a conceptualisé en associant les trois grandes vertus que sont la foi, l’espérance et l’amour. Les quatre amis sont liés par l’amour, qui les fait agir les uns pour les autres et pour leur ami malade ; ils sont poussés par leur foi en Jésus, en sa puissance, qui leur fait espérer la guérison pour leur ami, d’une espérance qui vainc tous les obstacles. L’amour les porte, la foi les pousse, l’espérance les entraîne.

Et nous ? Qu’en est-il de notre propre foi ? Est-ce que Jésus l’aurait vue ? Si la foi se voit, ce n’est pas par l’affichage d’un visage radieux ; non, la foi se voit à des gestes, gestes d’amour, mais aussi gestes d’espérance, qui témoignent d’une confiance totale. Ces hommes sont poussés par quelque chose de plus fort qu’eux, quelque chose qui leur fait faire ce qui ne se fait pas. Car enfin, pénétrer par effraction dans une maison, en commettant en outre des dégradations, cela ne se fait pas, même en Palestine et même au premier siècle. Connaissons-nous cette foi-là, la foi qui perce les toits, la foi qui renverse les murailles ? Sans doute nous est-il arrivé, à vous comme à moi, lorsqu’il y a en jeu quelque chose de vital, de transgresser les codes qu’habituellement nous respectons, de faire voler en éclats nos principes, même les plus sacrés ; par exemple en tant que mère ou que père, lorsqu’il fallait sauver ou protéger notre enfant ; ou dans telle ou telle situation d’injustice profonde, où nous nous sommes soudain levés pour dire ce qui devait être dit, faire ce qui devait être fait, dépassant la gêne et la peur. Il y a alors comme une pulsion qui vient du plus profond de nous. Avons-nous alors regardé à Jésus ? Peut-être pas, probablement pas ; mais, je le crois profondément, dans cette force même qui nous a poussés, qui nous a fait sortir de nous-mêmes, de nos cadres et de nos sécurités, il était présent. La foi peut se trouver même là où nous ne la percevons pas clairement. Et Jésus, lui, la voit.

*

Mais Jésus voit aussi le manque de foi. Écoutons ce qui se passe avec les scribes : « Ils raisonnaient en eux-mêmes (…) mais Jésus connut aussitôt par son esprit leur raisonnement intérieur ». Là encore, Jésus perçoit la vérité profonde des êtres, même dans le silence. Les quatre hommes et le paralytique sont pris dans un élan : c’est la foi et Jésus la voit, il y répond ; les scribes, eux, gardent leurs distances, contrôlent leurs pensées : c’est le manque de foi, ou plutôt le refus de la foi, et Jésus le voit aussi. À la confiance des amis s’oppose la défiance des scribes.

Pourquoi cette défiance ? Parce qu’ils n’ont pas besoin de Jésus, ou plutôt parce qu’ils croient qu’ils n’ont pas besoin de lui. Ils sont des professionnels de Dieu, ils savent. Ils n’ont pas besoin de cet étrange rabbi. En outre, ils sont en position de rivalité avec lui. Jésus, en quelque sorte, leur vole leur place, les foules lui reconnaissent une autorité qui normalement n’appartient qu’à eux. En bloquant ainsi tout accès à Jésus, par suffisance ou par jalousie, les scribes ne perçoivent pas le souffle de Dieu, la puissance de vie qui anime Jésus.

Il y a peut-être aussi chez eux une déformation professionnelle : à force de scruter le texte de l’Écriture, ils ont sacralisé mots, ils les interprètent et les surinterprètent, mais ils ne savent plus écouter ce que dit l’Écriture avec cette simplicité de cœur qui est nécessaire à la foi. De la même façon, lorsque Jésus parle, au lieu de recevoir pour eux ses paroles, ils les jaugent et ils les jugent. « Mon enfant, tes péchés te sont pardonnés »  avait dit Jésus. « Comment celui-là parle-t-il ainsi ? se disent les scribes, il blasphème. Qui peut pardonner les péchés si ce n’est Dieu seul ? » Ils ont leurs références, ils savent de quoi ils parlent, ils tranchent. Pas un instant ils ne s’interrogent sincèrement, sans a priori sur ce Jésus, si surprenant. Ils passent à côté de lui, à côté de la grâce.

*

Voyons maintenant  les paroles de Jésus, les paroles le la guérison. Au paralytique, il dit : « Mon enfant, tes péchés te sont pardonnés ». C’est sa réponse à leur démarche de foi, et elle est suffisante, car avec elle tout est donné. Et tout pourrait s’arrêter là. Mais à ce moment-là, Jésus perçoit la réticence des scribes. Du coup, dans un second temps il précise : « Lève-toi, prends ton lit et va dans ta maison ». Cette phrase, si elle est adressée au paralytique, est en fait destinée aux scribes, pour répondre à leur défiance. Elle a pour seul but de manifester devant eux que « le fils de l’homme a le pouvoir de pardonner les péchés », c’est-à-dire que la parole de Jésus est efficace, que son autorité vient de Dieu. On notera que le mot traduit ici par « pouvoir » (exousia) est le même qui est traduit plus haut par « autorité ». Il ne s’agit donc pas d’un pouvoir magique, mais toujours de cette puissance de vie qui vient de Dieu et qui anime Jésus.

Le plus étonnant pour nous, peut-être, c’est l’équivalence que pose Jésus : il considère que dire « Tes péchés te sont pardonnés » et dire : « Lève-toi, prends ton lit et va dans ta maison », c’est la même chose. Dans les deux cas – celui de la déclaration du pardon et celui de la guérison –  la parole de Jésus est efficace, elle agit et elle agit pour le bien d’un homme. Mais lorsque, à la fin, le paralytique se lève et retourne chez lui, cela se voit, et nous appelons cela un miracle. Or ce que nous fait comprendre Jésus ici, c’est que le miracle, c’est aussi et peut-être d’abord ce qui ne se voit pas : le miracle, c’est le pardon. Un homme pardonné est comme neuf, il peut repartir à zéro ; un handicapé qui remarche voit aussi sa vie repartir à zéro ; les deux sont parallèles, la guérison physique étant le signe de la guérison de l’âme.

Il y a dans la liturgie du culte un moment consacré à la déclaration du pardon. À ce moment-là le pasteur énonce une parole efficace, on dit en linguistique « performative », c’est-à-dire une parole qui réalise par elle-même ce qu’elle dit. Cette parole atteste que Dieu pardonne à ce moment précis et en ce lieu précis (hic et nunc) ceux qui se repentent. Pour cela elle reçoit de Dieu une puissance qui correspond à cette autorité qu’avait Jésus, afin que chacun dans l’assemblée puisse être renouvelé intérieurement. Évidemment, cela ne nous guérit pas de nos maladies physiques, car tel n’est pas le but du culte. Mais qui sait ?  cela n’est pas non plus exclu.

Avant cette déclaration du pardon, il y a dans le culte la confession des péchés, car pour être pardonné, il faut reconnaître qu’on a commis des fautes, des fautes concrètes, qui ont fait du mal à d’autres et qui nous coupent de Dieu. Était-ce le cas du paralytique ? Rien n’est dit sur lui, il n’est défini dans cette histoire que par son handicap. On ne sait pas s’il vient dans un état d’esprit de repentance ; mais ce qui est sûr, c’est qu’il vient dans le dénuement, porté par d’autres, dans une complète dépendance ; et cela, ce manque, cette dépendance, c’est un point de départ pour recevoir le pardon et la grâce.

Jésus, donc, s’attaque à la fois au mal qui pèse sur l’âme (les péchés) et au mal qui pèse sur le corps (le handicap). C’est tout un. Mais attention, ne nous y trompons pas. Jésus ne dit pas au paralytique : « Tu as péché, tu as commis des fautes et c’est pour cela que tu es handicapé ». Ce serait horrible et il lui est arrivé de répondre vertement à ceux qui raisonnaient ainsi, à propos d’un aveugle de naissance. Il ne dit pas non plus au paralytique : « C’est injuste, ce qui t’arrive ; je vais réparer cette injustice ». Ce serait se mettre à la place de Dieu et Jésus ne le fait jamais ; il ne résout pas le problème du mal. Jésus dit au paralytique : « Tu es là, devant moi, avec ton mal ; je suis le fils de l’homme, je suis le fils de Dieu ; mon Père m’a donné toute puissance sur la terre ; je vais, en son nom, effacer tes fautes et guérir ton âme ».

Alors le paralytique se lève, pardonné et guéri. Et, en recevant ce pardon, en se laissant guérir, il est, je le crois, entré du même coup dans la foi. Car il y a tour à tour la foi qui agit – celle des amis – et la foi qui reçoit – celle du paralytique. Tout est là, frères et sœurs : se laisser guérir.

*

Ce texte de l’évangile, dans sa brièveté et sa simplicité nous a montré Jésus en relation avec trois groupes d’hommes : avec les quatre amis du paralytique : il a vu leur foi ; avec les scribes : il a vu leur défiance ; avec le paralytique lui-même : il a vu son mal, son mal physique et son mal moral et, sans que cet homme ait rien dit ni fait, il a guéri ce mal par le pardon. Lequel de ces trois hommes ou groupes d’hommes sommes-nous ? Sans doute tour à tour l’un ou l’autre. Mais pour ce matin et pour chacun de nous, retenons cette parole adressée au paralytique : « Mon enfant, tes péchés te sont pardonnés. Lève-toi ! » Amen !