Matthieu 24, 1-3 et Matthieu 25, 1-13 – Est-ce que le Christ me connaît ?

Prédication du Pasteur Samuel Amédro, le dimanche 12 novembre 2017

Jésus était sorti du temple et s’en allait. Assis au mont des Oliviers, il contemplait dubitatif le spectacle du monde. En vérité je vous le déclare, il ne restera pas ici pierre sur pierre : tout sera détruit. Les disciples s’avancèrent vers lui, à l’écart, et lui dirent : Donne-nous une petite révélation spéciale, à nous les chrétiens, un petit cours privé, une indiscrétion en off comme disent les journalistes : Dis-nous quand cela arrivera, et quel sera le signe de ton avènement et de la fin du monde.

Quels sont les signes avant-coureurs ? Le réchauffement climatique ? Le terrorisme islamiste ? Donald Trump contre le reste du monde ? La montée des nationalismes et des communautarismes ? Nous sommes aujourd’hui entre le 11 novembre anniversaire de la fin de la Grande Guerre et 13 novembre anniversaire des attentats de Paris, il semble bien, Seigneur, que tu aies vu juste : bientôt il ne restera pas ici pierre sur pierre : tout sera détruit !

Jésus coupe court à toutes ces gesticulations apocalyptiques et aux faux-prophètes qui profitent de nos défaites et spéculent sur les soubresauts de l’histoire : Prenez garde que personne ne vous égare ! Ah bon ? Pourquoi ? Tout simplement parce que le Royaume des Cieux n’a rien d’une catastrophe apocalyptique qui doit tout détruire sur son passage pour ne laisser que pleurs et grincements de dents. Tout cela existe, c’est indéniable, les bruits de bottes, les catastrophes naturelles, les fous furieux abreuvés de haine, nous connaissons tout cela. Mais cela n’a strictement rien à voir, non, rien à voir avec la venue du Royaume des Cieux. Ainsi parle le Seigneur : il en sera du Royaume des cieux comme de 10 jeunes filles qui prirent leurs lampes pour aller à la rencontre de l’époux. Autrement dit, préparez-vous pour faire la fête, pour un mariage: un amour célébré par un banquet, des invités, des retrouvailles en famille, un grand repas, des rires, de la musique, des danses, des chants, des cadeaux… Un mariage, pas une catastrophe ! Alors n’essayons pas de discerner dans les spasmes de l’histoire des éventuels signes avant-coureurs de la fin du monde : voilà la vérité, nous ne connaissons ni le jour ni l’heure. Nous les chrétiens pas plus que les autres religions, nous n’avons aucune révélation spéciale, aucun savoir particulier, aucune information secrète qui aurait été dissimulée dans nos livres saints. Cela blesse un peu l’orgueil des disciples mais il faut avouer humblement la vérité, nous n’en savons pas plus que le commun des mortels. Aucune église, aucune religion n’est propriétaire du Royaume de Dieu : elles ne le préparent pas, elles ne le fabriquent pas, elles ne le gèrent pas, elles n’en possèdent même pas le ticket d’entrée. Comme le dit la parabole, tout se passe la nuit, quand tout le monde s’est endormi et que plus personne n’attend l’époux qui, d’ailleurs, vue l’heure tardive, ne viendra plus. Pas même le moindre petit grognement d’un quelconque chien errant qui signalerait une arrivée imminente… Rien. C’est sans espoir maintenant. Il est trop tard.

Alors, au beau milieu de la nuit, quand plus personne n’attend quoi que ce soit, quand on a perdu tout espoir à force d’attendre en vain que Dieu se manifeste et que tout le monde s’est endormi comme 10 jeunes filles innocentes et harassées, le Royaume de Dieu survient. Au milieu de la nuit, un cri retentit qui nous prend tous par surprise et nous réveille en sursaut : Voici l’époux ! Sortez à sa rencontre. Une décharge d’adrénaline parcourt notre échine. Vite ! Debout. C’est maintenant ou jamais.

L’histoire nous met sur le qui-vive. Tout le monde le sait, quand on raconte une histoire, on ne cherche pas à communiquer des informations, à donner un cours, à partager un savoir (à moins d’être un historien). Non, on raconte une histoire pour provoquer une émotion, une expérience. Si je veux faire rire, je raconte une blague. Si je veux faire peur, je tourne un film d’horreur. Si je veux émouvoir, j’écris une histoire d’amour. Quand Jésus nous raconte cette parabole, ce n’est pas pour nous fournir des informations concernant le Royaume de Dieu. Si telle avait été son intention, il aurait dû nous expliquer clairement ce que c’est que cette huile dont il faut absolument nous munir si nous voulons entrer à notre tour. Il aurait dû nous dire tout aussi clairement pourquoi les filles dites avisées ou sages refusent de partager leur huile. Et enfin il aurait pu nous expliquer pourquoi l’époux, soit-dit entre nous qui est quand même arrivé très en retard, ferme la porte au nez de ces jeunes filles dites folles ou insensées uniquement parce qu’elles n’ont pas pensé à acheter une réserve de cette fameuse huile… Toutes ces choses ne sont absolument pas expliquées par la parabole et ont occupé moultes théologiens au cours des siècles. Pas d’explication donc. Quand Jésus raconte sa parabole son intention est de provoquer notre réaction, de nous mettre sur le qui-vive, de nous donner une décharge d’adrénaline. Et je dois avouer qu’il y réussit fort bien ! Qui n’a pas été agacé, bousculé, chiffonné par cette parabole ?

D’abord par ce « chacun pour soi » des jeunes filles dites sages qui refusent de partager leur réserve, en parfait adéquation avec notre société de l’exclusion ? Difficile de ne pas voir ici une parabole du fonctionnement égoïste de nos sociétés qui refusent de partager le gâteau de la mondialisation avec les quelques migrants qui quémandent dans nos rues et que nous ne voyons plus. Ensuite, comme l’a très justement remarqué un des participants à notre étude biblique de ce vendredi, n’avons-nous pas là un parfait reflet de la société actuelle qui ne laisse aucun droit à l’erreur quand elle sanctionne brutalement le moindre faux-pas ? Dallas, ton univers impitoyable… Et enfin, qui n’a pas été choqué par ce ticket d’entrée délivré par l’époux uniquement à ceux qu’il connaît : pur arbitraire ? passe-droit ? entre-soi ? Là encore les résonnances sont nombreuses avec le fonctionnement parfois détestable de notre société. Triple choc donc. L’Ecriture ne nous ménage pas. Elle ne nous caresse pas dans le sens du poil… Et pourtant dois-je rappeler que nous avons là un fragment d’Evangile ? Dois-je rappeler que le projet de Jésus n’est pas de nous annoncer une catastrophe de plus, une souffrance supplémentaire, une mauvaise nouvelle comme il nous en arrive chaque jour par médias interposés ? Il en sera du Royaume des cieux comme de 10 jeunes filles qui prirent leurs lampes et sortirent à la rencontre de l’époux… Et moi je vous dis que dans ce triple choc qui nous bouscule s’offre une Bonne Nouvelle pour chacun d’entre nous et je suis ici pour les partager avec vous : la porte est ouverte, profitons-en !

Egoïsme et chacun pour soi pensez-vous ? Eh bien moi je vous dis : Bonne Nouvelle ! Bonne nouvelle que d’être enfin libre de parler pour soi-même sans possibilité d’utiliser l’huile du voisin. Chers catéchumènes, personne ne pensera à votre place, personne ne décidera à votre place. C’est entre vous et Dieu que cela se passe et personne ne peut interférer ou participer à cette rencontre. C’est entre vous et lui. C’est lui qui vous reconnaîtra à l’entrée de son Royaume. En régime protestant, on appelle cela la « liberté de conscience » : c’est un bien inaliénable qui est devenu un bien commun de l’humanité reconnu par l’article 18 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion. » Je ne résiste pas à l’envie de vous citer un petit bout du sermon du 10 août 1522 par le moine Martin Luther. C’est pour moi un texte fondateur : « Le Christ ne parle pas seulement au pape, mais à tous […] : « Gardez-vous des faux prophètes ! » Si donc je dois prendre garde et discerner la fausse doctrine, c’est à moi de juger et de dire : pape, toi ou les conciles, vous avez décidé ceci, mais il me reste à juger si je peux l’accepter ou pas. En effet, tu ne combattras pas pour moi et tu ne répondras pas pour moi lorsque je mourrai. C’est à moi qu’il incombera de savoir où j’en suis. Il faut [nous dit la parole de Dieu] que tu sois certain qu’il s’agit de la parole de Dieu, aussi certain que du fait que tu es encore en vie et encore plus certain, afin d’y fonder ta conscience. Même si tous les hommes s’y mettaient, voir les anges, pour trancher, si tu ne peux pas décider toi-même et juger, tu es perdu. Car tu ne dois pas fonder ton jugement sur le pape ou sur les autres ; tu dois être capable de dire de ton propre chef : ceci est juste, ceci est faux. Sinon, tu ne pourras pas subsister. Car si tu voulais dire sur ton lit de mort : le pape a dit ceci, les conciles ont décidé cela, les saints pères Augustin et Jérôme ont défini ceci ou cela, le diable percera aussitôt un trou et fera irruption : et si c’était faux ? N’ont-ils pas pu se tromper ? Et te voilà à terre. C’est pourquoi tu dois être certain de pouvoir dire : ceci est la parole de Dieu, c’est sur elle que je me fonde.  […] Eh bien ! Laisse-les décider et dire ce qu’ils veulent. Tu ne peux pas y placer ta confiance, ni donner par-là la paix à ta conscience. Il s’agit de ta tête, de ta vie, c’est pourquoi Dieu doit te parler au cœur et te dire : voilà la parole de Dieu ; sinon c’est incertain. Il faut que tu en sois certain toi-même, en excluant [l’avis de] tous les autres hommes.[1] »

Punition brutale qui refuse le moindre faux-pas à celui qui n’a pas acheté sa réserve d’huile pensez-vous ? Eh bien moi je vous dis : Bonne Nouvelle là encore ! Bonne Nouvelle pour celui qui a le choix parce qu’il a été prévenu, informé, qu’il est allé au catéchisme par la décision de ses parents, qu’il a entendu la prédication de son pasteur, qui a pris le temps de réfléchir et qui a décidé de réorienter sa vie. Je voudrais vous raconter une histoire que j’ai reçue par mail et qui illustre parfaitement ce dont je parle maintenant. C’est le compte-rendu d’une conversation paraît-il tout à fait réelle captée sur le canal 106, fréquence des secours maritimes de la côte du Finistère de Galice (Espagne), entre des galiciens et des nord-américains…

Galiciens (bruit de fond) : Ici A-853, merci de bien vouloir dévier votre trajectoire de 15° au sud pour éviter d’entrer en collision avec nous. Vous arrivez directement sur nous à une distance de 25 milles nautiques.

Américains (bruit de fond) : Nous vous recommandons de dévier vous-mêmes votre trajectoire de 15° nord pour éviter la collision.

Galiciens : Négatif ! Nous répétons : déviez votre trajectoire de 15° sud pour éviter la collision.

Américains (une voix différente de la précédente) : Ici le capitaine ! Le capitaine d’un navire des États-Unis d’Amérique. Nous insistons, déviez votre trajectoire de 15° nord pour éviter collision.

Galiciens : Négatif ! Nous ne pensons pas que cette alternative puisse convenir, nous vous suggérons donc de dévier votre trajectoire de 15° sud pour éviter la collision.

Américains (voix irritée) : Ici le capitaine Richard James Howard, au commandement du porte-avions USS Lincoln de la Marine Nationale des États-Unis d’Amérique, le 2ème plus gros navire de guerre de la flotte américaine ! Nous sommes escortés par 2 cuirassiers, 6 destroyers, 5 croiseurs, 4 sous-marins et de nombreuses embarcations d’appui. Nous nous dirigeons vers les eaux du Golf Persique pour préparer les manœuvres militaires en prévision d’une éventuelle offensive irakienne. Nous ne suggérons pas, nous vous ordonnons de dévier votre route de 15° Nord ! Dans le cas contraire, nous nous verrions obligés de prendre les mesures qui s’imposent pour garantir la sécurité de cette flotte et de la force de cette coalition. Vous appartenez à un pays allié membre de l’OTAN et de cette coalition, svp obéissez immédiatement et sortez de notre trajectoire.

Galiciens : C’est Juan Manuel Salas Alcantara qui vous parle. Nous sommes deux personnes, nous sommes escortés par notre chien, par notre bouffe, 2 bières et 1 canari qui est actuellement en train de dormir. Nous avons l’appui de la radio de la Corogne et du canal 106 « Urgences Maritimes ». Nous ne nous dirigeons nulle part, dans la mesure où nous vous parlons depuis la terre ferme. Nous sommes dans le phare A-853 au Finistère de la côte de Galice. Nous n’avons strictement aucune idée de la position que nous occupons au classement des phares espagnols. Vous pouvez prendre toutes les mesures que vous considérez opportunes car nous vous laissons le soin de garantir la sécurité de votre foutue flotte qui va se ramasser la tronche contre les rochers ! C’est pour cela que nous insistons à nouveau et nous vous rappelons que le mieux à faire, le plus logique et le plus raisonnable serait que vous déviiez votre trajectoire de 15° Sud pour éviter de nous rentrer dedans !

Américains : Bien reçu, merci……………… !

Parfois il est sage d’accepter de changer de direction. C’est une question de vie ou de mort. C’est vrai pour notre vie, pour notre église et pour notre monde. Voici dit le Seigneur : J’en prends à témoin aujourd’hui contre vous le ciel et la terre : c’est la vie et la mort que j’ai mises devant vous, c’est la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie pour que tu vives, toi et ta descendance.[2] Alors quand tu seras devant lui, tu ne te poseras plus la question de savoir s’il te connaît ou pas ! Par la foi, tu le sauras. Toute ta vie, tu te souviendras de ces mots qui transmis par le prophète Esaïe : La femme oublie-t-elle son nourrisson ? Moi je ne t’oublierai pas ! J’ai gravé ton nom sur les paumes de mes mains.[3] Parole de Dieu. Amen !

[1] Luther. Sermon du 8e dimanche après la Trinité (10 août 1522), sur Mt 7, 15 s. : « Gardez-vous des faux prophètes ». (WA 10, III, p. 258, 18- 260, 10, trad. Marc Lienhard)

[2] Deutéronome 30, 19

[3] Esaïe 49, 15

Malachie 2, 1-4 + 1 Thessaloniciens 2, 5-12 + Matthieu 23, 1-12 – Faut-il se méfier des religions ?

Prédication du Pasteur Samuel Amedro le dimanche 4 novembre 2017

Regardons les choses en face, le monde a un problème avec la religion. Antisémitisme toujours vivace ici ou là, peur et rejet viscéral vis à vis de l’islam un peu partout, « christianisme-bashing » dans la vieille Europe et persécution des chrétiens en Orient : d’une manière ou d’une autre, toutes les religions se sentent stigmatisées. Comme des vases communicants, on constate dans le même temps une montée des fanatismes et des fondamentalismes d’un côté et de l’autre une sécularisation galopante, une désaffection voire désaffiliation de la majorité silencieuse (on ne baptise plus ses enfants) quand on ne subit pas une laïcité crispée qui tend à exclure toute expression religieuse de l’espace public… Ne faisons pas semblant de ne pas le voir : le monde a un problème avec la religion. Et en lisant les textes du jour qui nous sont proposés pour ce dimanche, j’ai le sentiment que le problème en question n’est pas récent.

Livre de Malachie : Maintenant, à vous, prêtres, cet avertissement : si vous n’écoutez pas, si vous ne prenez pas à cœur de donner gloire à mon nom, dit le Seigneur de l’univers, je lancerai contre vous la malédiction et je maudirai vos bénédictions. Un peu plus loin, le prophète parlera d’imposture, de falsification de l’enseignement, de manque d’intégrité, de décisions partiales, de perversion et de destruction de l’alliance…

De son côté, quand Paul écrit aux Thessaloniciens (sans doute le plus ancien écrit du NT), c’est pour se différencier de ceux qui usent de paroles flatteuses pour faire passer leur message avec des arrière-pensées de profit, ceux qui cherchent les honneurs en profitant et en abusant de leur qualité d’apôtres du Christ pour imposer brutalement leur autorité et pour se faire entretenir par la communauté. Au contraire, écrit-il pour se démarquer, nous avons été au milieu de vous pleins de douceur, comme une mère réchauffe sur son sein les enfants qu’elle nourrit.

L’écho est le même dans la bouche de Jésus pour dénoncer devant la foule l’emprise malsaine et abusive des scribes et pharisiens qui disent mais ne font pas… Allant jusqu’à les maudire : Malheureux êtes-vous scribes et pharisiens hypocrites, vous qui fermez devant les hommes l’entrée du Royaume des cieux.

Il me paraît nécessaire de prendre le temps d’essayer de discerner le fond du problème. Est-ce l’idée de religion en-soi qui est perçue comme dangereuse et dont il faudrait se débarrasser par l’éducation des ignorants ou, à tout le moins, en la cantonnant dans la sphère privée ? Ou alors est-ce un certain discours théologique qui apparaît comme mortifère et qu’il faudrait au minimum réformer, reformuler, traduire, transformer ? A moins que ce ne soit les ministres des cultes eux-mêmes qui constituent le cœur du problème avec leurs abus de pouvoir et leurs comportements inadmissibles ? Reste aussi la possibilité que ce soient les Eglises qui créent la souffrance (comme le disait un humoriste récemment : « Je n’ai rien contre Dieu, j’ai juste du mal avec ses clubs de supporters ») ?

C’est un cliché classique, asséné comme une vérité indiscutable, que les religions sont les plus grands pourvoyeurs d’obscurantisme, de conflits, de persécutions, d’inquisition, de croisades et de violence de l’histoire de l’humanité. Même si cela est parfaitement faux au regard des chiffres qui comptabilisent les morts imputables aux uns et aux autres (sauf à considérer le nazisme et le communisme comme des religions), il vous suffit d’écouter Michel Onfray déverser sa haine des religions (ou si vous avez du temps à perdre en lisant son Traité d’athéologie)[1] pour entendre celui qui se revendique disciple de Nietzsche (fils de pasteur luthérien !) : la religion serait par essence violente de par sa prétention à détenir la Vérité, soit de manière exclusive (par une sorte de pensée circulaire qui affirme « J’ai raison donc vous avez tort ») soit de manière inclusive (par absorption des autres dans des pensées hautement théologiques du genre « On a tous le même bon dieu »). Nietzsche affirmait dans La Généalogie de la morale que la nature de la religion est violente parce qu’elle est fondée sur le ressentiment et l’esprit de vengeance des faibles contre les forts, des pauvres contre les riches. Il évoque à ce sujet le « coup de génie du christianisme » qui, en développant une théologie du sacrifice (« Dieu lui-même s’offrant en sacrifice pour payer les dettes de l’homme, Dieu se faisant payer lui-même par lui-même »)[2], a promu la haine du monde et de la vie, le rejet du plaisir et le soupçon permanent posé sur la sexualité. La critique est rude mais, il faut avouer qu’elle touche juste parfois. C’est sur cet arrière-fond antireligieux qu’est née l’école laïque portée par des protestants comme Guizot ou Buisson. Je ne résiste pas à la tentation de vous citer ce dernier. Pour Ferdinand Buisson, Directeur Général de l’Enseignement Primaire pendant 17 ans, l’école laïque doit devenir « Un lieu de libération des consciences au moyen de la Raison [pour] refaire la société par l’individu, conquérir la République homme à homme, citoyen par citoyen pour forger l’esprit public, la conscience nationale, l’âme de la France et de la République »[3].

C’est vrai, il arrive que la religion fonctionne de manière perverse. Mais est-ce la nature même de la religion qui est en cause ou faudrait-il plus justement pointer un certain discours théologique qui pose problème ? C’est ce que pense John D. Caputo, un théologien américain très populaire en ce moment qui, prenant appui sur les travaux du philosophe français Jacques Derrida, a entrepris un grand travail de déconstruction du discours théologique. A ses yeux, la religion est violente parce qu’elle est prise dans le jeu du pouvoir et de la puissance, basée sur la compétition des uns contre les autres. Je le cite : « Combien de fois le « Règne de Dieu » n’a-t-il pas été le synonyme d’un règne d’une terreur de nature théocratique ? Qu’y a-t-il de plus violent que la théocratie ? Quoi de plus patriarcal et de plus hiérarchique ? Quoi de plus autoritaire, de plus inquisitorial, misogyne, colonialiste, militariste, terroriste ? »[4] Pour sortir la théologie de la violence, il n’y a, selon lui, pas d’autre solution que de retirer à Dieu sa toute-puissance et ses attributs de pouvoir. Il faut changer de discours sur Dieu, changer de « théo-logie » pour quitter l’onto-théologie platonicienne et la métaphysique de la puissance de l’Etre qui impose sa force : « Le Dieu de la religion et de la théologie forte est une idole, une image gravée, un instrument de pouvoir institutionnel, d’un autoritarisme hiérarchique et d’un facteur de division confessionnelle et identitaire. »[5] et un peu plus loin : « Je ne pense pas à Dieu comme à quelque être supérieur qui dépasse en savoir, en volonté, en action, en puissance et en réalité toutes les entités d’ici-bas… »[6] Pour lui, la théologie de la Croix est une théologie de la force faible, la seule théologie possible pour sauver le nom de Dieu de l’emprise du pouvoir et de la puissance pour la mettre sur le terrain de la fragilité et de la faiblesse assumée.

Oui, c’est vrai, il arrive que la religion fonctionne de manière perverse. On peut le penser mais il serait sans doute beaucoup plus juste de dire qu’il arrive que la religion (les religions !) constitue aussi un refuge pour ce qu’il est convenu d’appeler des pervers narcissiques. Et cela a le don de mettre Jésus en rogne. Sainte colère donc de Jésus dans l’Evangile de Matthieu, contre les tartuffes de tout poil qui usent et abusent de la religion comme d’autres usent et abusent de leur position dominante pour harceler les femmes ou abuser des enfants. Et de même qu’il ne faudrait pas accuser les femmes agressées d’avoir provoqué de leur agresseur (Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir… Et couvez ce sein que je ne saurais voir ! dit Tartuffe à Dorine[7]), il serait mal venu d’accuser les religions en général d’être responsables d’avoir été abusées par ceux qui s’en servent pour assouvir leur propre jouissance. Je dis « ceux » parce qu’il faut avouer qu’il s’agit bien souvent de représentants de la gent masculine. Je ne peux pas m’empêcher de penser ici aux prêtres pédophiles comme à Tariq Ramadan, sinistre personnage dont je vois la chute avec bonheur. C’est bien de cela dont il est question dans l’invective de Jésus. S’adressant aux foules autant qu’à ses disciples, Jésus s’emploie à démonter les ressorts internes, à dévoiler le fonctionnement du pervers narcissique pour nous apprendre à discerner d’où vient le danger, dressant un tableau clinique tout à fait édifiant, presqu’un cas d’école à consigner dans tous les bons manuels.

Assis sur la chaire de Moïse, ils abusent de leur autorité et de la Loi pour culpabiliser leur proie et asseoir ainsi leur pouvoir sur elle. La victime se pense coupable, le bourreau se pose en victime, et le piège se referme… Ils disent et ne font pas tandis qu’ils exigent de vous une perfection et une pureté (concernant l’argent, le sexe, le pouvoir, la fidélité ou les travaux ménagers, suivant d’ailleurs en cela leur propre faille tant il est vrai qu’on ne parle jamais que de soi-même) qui ne fera qu’augmenter votre sentiment d’impuissance et votre fascination pour le gourou. Parce que leur plaisir réside justement dans ces charges lourdes difficiles à porter qu’ils mettent sur les épaules des gens : que vous vous sentiez dévalorisés rehausse d’autant leur prestige. C’est là, sans doute, que réside le nœud du problème, dans cette manière qu’ils ont d’être obnubilés par la valorisation de leur propre image sociale : être vus des gens, avoir la première place dans les dîners, être assis au premier rang dans les synagogues, être salués sur les places publiques, être appelés maître, docteur ou Rabbi. Les autres n’existent pas à leurs yeux, ils ne sont que comme des objets, instrumentalisés au service du renforcement de leur égo pathologique. Seul compte leur besoin maladif de reconnaissance.

Par sa critique féroce de tous les tartuffes, l’Evangile de Matthieu fait œuvre salutaire pour la foule et pour ses disciples de la même manière qu’on peut penser que la laïcité offre un garde-fou salutaire à la société face aux tentations hégémoniques des religions. Selon la maxime de Montesquieu, quiconque a du pouvoir est porté à en abuser[8]. Dès lors, le seul remède envisageable consiste à en limiter la concentration en consacrant la séparation et la balance des pouvoirs. Ce principe fonde la démocratie et la Constitution des Etats Unis d’Amérique depuis son origine en 1787.

A sa manière, l’Evangile emprunte le même chemin libérateur. Et il le fait en deux temps : discerner le problème avant d’ouvrir la voie de la libération. Pour comprendre le problème, il faut se garder d’essentialiser la question : comme pour l’alcool, ce n’est pas la nature de la religion qui est en cause mais bien son usage. Il ne sert à rien de se construire un ennemi qui s’appellerait « la ou les religions » comme d’autres parlent des juifs, de l’islam, du grand capital, ou de la technique. Il faut au contraire remettre de l’histoire, du temps long, de l’évolution possible. Si en ce moment nous avons un problème avec l’islam, il faut lui accorder que la fin de l’histoire n’est pas encore arrivée et que les théologiens, historiens, croyants de cette religion n’ont pas encore dit leur dernier mot. Jésus ne dénonce pas le judaïsme en-soi mais il pointe la responsabilité des scribes et pharisiens. En même temps il ne faudrait pas tomber dans la naïveté de ceux qui refusent de voir le problème : il y a bien une difficulté autour de la question du pouvoir, de l’autorité et du besoin de reconnaissance de ceux qui utilisent la religion pour se valoriser. Le problème est donc réel et il est situé dans le cœur de l’homme. C’est là qu’il faut porter le fer pour essayer de trouver la voie.

Et vous… dit Jésus, le seul moyen de vous prémunir consiste à trouver votre juste place et à essayer de garder présent à l’esprit un des principes fondateurs de la Réforme : Dieu seul est Dieu, Soli Deo Gloria. Sa place n’est pas vacante et aucun être humain n’a autorité pour s’asseoir sur le trône du Maître. Personne devant qui plier le genou. Personne pour plier le genou devant nous. Puissions-nous toujours rester lucides et amusés devant les quêtes insensées pour les feux de la rampe, les selfies, les titres et les décorations, les hiérarchies et les phénomènes de cour. N’oublions jamais qu’à vouloir voler trop près du soleil, Icare s’est brûlé les ailes. Reconnaître la place de Dieu signifie que la solution ne se fera pas SANS la religion pour la bonne et simple raison que d’une manière ou d’une autre, si on ne lui oppose pas un frein puissant, l’être humain va toujours chercher à prendre la place de Dieu. D’où l’interpellation des pasteurs qui portent une responsabilité alourdie dans ce domaine : Jésus interpelle tous les responsables religieux en les ramenant vers la notion de service : « Qui es-tu en train de servir ? N’es-tu pas en train de TE servir de la religion pour TE construire une image idéale de toi en abusant de l’autorité que je t’ai confiée ? » Jésus nous ramène donc au cœur du problème en dévoilant sa dimension spirituelle. Le problème n’est pas le pouvoir en soi, ni la religion en soi : le problème est dans le cœur de l’homme qui cherche à prendre la place de Dieu. Pour vous, ne vous faites pas appeler « Maître » car vous n’avez qu’un seul Maître et vous êtes tous frères. N’appelez personne sur la terre votre « Père », car vous n’en avez qu’un seul, le Père céleste. Ne vous faites pas non plus appeler « Docteur », car vous n’avez qu’un seul docteur, le Christ. Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. Quiconque s’élèvera sera abaissé, et quiconque s’abaissera sera élevé. Parole de Dieu. Amen !

[1] Michel Onfray, Traité d’athéologie, Le livre de poche, 2006.

[2] Friedrich Nietzsche, La généalogie de la morale, Deuxième dissertation, § 21.

[3] Cité par Vincent Peillon, Une religion pour la république, Seuil, 2010.

[4] John D. Caputo, La faiblesse de Dieu, Genève, Labor et Fides, 2016, p.65.

[5] ibid., p.69.

[6] ibid., p.73.

[7] « Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir. (…) Couvrez ce sein, que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées, Et cela fait venir de coupables pensées. » Molière, Le Tartuffe, III, 2, (v.859-862)

[8] « C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser : il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites […] Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. » Montesquieu, De l’esprit des lois, livre XI, chap. IV.

Genèse 4, 1-16 – Caïn notre frère en humanité

Prédication du Pasteur Samuel Amedro, le dimanche 22 Octobre 2017

Comme une suite de notre réflexion de dimanche dernier à propos de la fraternité, histoire de nous préparer à la disputatio que nous organisons ici le 29 novembre prochain pour fêter les 500 ans du protestantisme, l’histoire de Caïn et Abel s’est imposée tout naturellement pour notre première étude biblique. Sommes-nous vraiment tous frères ? Il faut dire que l’histoire commence plutôt mal…

Avouons d’abord que nous écoutons cette histoire de Caïn et Abel avec un certain a priori en tête : une mauvaise opinion de Caïn, le « méchant » idéal, un sentiment d’injustice devant un Dieu qui, sans raison, regarde une offrande et rejette l’autre, et une vision de l’histoire de l’humanité plutôt pessimiste qui avance plus par la violence et le meurtre que par la discussion et la fraternité.

Alors je vous propose d’entrer dans cette histoire par la fin, au moment où Caïn implore la clémence de Dieu : Mon tort est trop grand à porter. Si tu me chasses aujourd’hui loin du sol et loin de ta face, je serai caché, fuyant et errant sur la terre, et tout homme qui me trouvera me tuera… Caïn sortit de la face de YHWH et il habitat sur la terre de Nod à l’Est d’Eden. Et c’est bien ce qui se passe en réalité dans ce « aujourd’hui » dont parle Caïn : cette histoire mythique raconte la défaite d’Israël devant les armées babyloniennes. Israël a perdu son jardin d’Eden, sa terre promise, et se trouve en exil à l’est d’Eden, à Babylone, au pays de Nod. La victoire de Nabuchodonosor en 587 avant JC a vu Israël perdre tout ce qui fonde son identité et son existence en tant que peuple. En fait, Israël vient d’être rayé de la carte.

Il a perdu sa terre promise, le sol donné à Adam et Eve pour qu’ils le cultivent : le Seigneur le renvoya du jardin d’Eden pour qu’il cultive le sol d’où il avait été tiré. Après avoir chassé l’homme, il posta à l’est du jardin d’Eden, les kéroubim et l’épée flamboyante qui tournoie, pour garder le chemin de l’arbre de vie. Caïn le cultivateur n’a plus de sol à cultiver. Il est désormais errant et fuyant sur la terre.

Le temple de Jérusalem ayant été totalement détruit, le peuple élu a aussi perdu le lieu de la présence de YHWH. Plus de temple, plus de sacrifice, plus de moyens de réparer le péché, plus de possibilité de communion avec YHWH… Désormais sur la terre de Nod, à l’est d’Eden, Israël se sait chassé loin de la face de YHWH.

Alors, rien n’empêche désormais la destruction totale, la disparition du judaïsme, l’anéantissement complet du peuple de Dieu : Tout homme qui me trouvera me tuera ! dit Caïn. Le roi d’Israël, lieutenant de Dieu sur terre, chef des armées de l’Eternel, le gardien d’Israël, celui qui, normalement, ne permet pas que son pied chancelle, le roi Sédécias est mort en exil, les yeux crevés après avoir vu ses enfants égorgés devant lui. Désormais Israël se trouve à la merci de tous les envahisseurs qui se succèderont sur sa terre au cours des siècles : égyptiens, assyriens, babyloniens, perses, grecs, romains, turcs, anglais… jusqu’à aujourd’hui cette situation perdure et on ne comprend rien à la situation en Israël-Palestine, si on ne comprend pas cet appel au secours de Caïn vers YHWH : je vais disparaître de la face du sol !

Ayant perdu sa terre, son temple, son roi, Israël en exil se met à écrire, remontant le cours de son histoire depuis les prophètes jusqu’à l’origine du monde, jusqu’au jardin d’Eden pour essayer de comprendre et d’expliquer. La mise par écrit de ce que nous appelons l’AT est née de cette peur de disparaître autant que de cette nécessité de donner du sens au malheur qui frappe. Voilà pourquoi Caïn ne fait que décrire la réalité vécue : à l’est d’Eden, au pays de Nod, loin de la face de YHWH, errant sur la terre, à la merci du premier venu…

Et pourtant… Et pourtant Dieu avait prévenu ! Depuis le commencement : Tu pourras manger de tous les arbres du jardin mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras. Mais Eve n’a pas écouté l’avertissement. Et ils avaient été chassés du jardin d’Eden. Dieu a aussi prévenu Caïn : Pourquoi t’enfièvres-tu ? Pourquoi ta face est tombée ? N’est-ce pas que si tu agis bien, tu te relèveras, mais si tu n’agis pas bien, le faute est tapie à ta porte, son désir guette vers toi et toi tu peux le dominer… Mais Caïn non plus n’a pas écouté… Avec les conséquences qu’on connaît maintenant ! Ah si j’avais su… Et la Bible répond : mais tu savais !

Par-delà la situation particulière de l’Exil à Babylone, le narrateur de la Genèse a bien conscience de parler pour tous les hommes depuis l’origine de l’humanité (symbolisé par Caïn et Abel) jusqu’au dernier jour puisque ce récit est situé aux derniers jours quand Caïn et Abel se présentent devant Dieu pour faire l’offrande du fruit de leur vie et de leur travail. En quête de fraternité, nous devons prendre conscience que nous sommes tous des Caïn ou des Abel, vivant la plupart du temps loin de la face de Dieu dans un monde régit par la loi de la jungle, à la merci du premier attentat venu et que nous ne nous battons pas tous à armes égales. Le récit biblique n’est que le miroir qui dévoile le cœur de l’homme en toute lucidité et sans faux semblant loin d’un humanisme certes flatteur pour notre narcissisme mais guère réaliste quand on regarde la violence et l’injustice du monde tel qu’il va.

Et les choses difficiles commencent dès la vie de famille, avant même de se confronter au monde extérieur. Soyons honnêtes : nul ne sait ce qui se passe dans les familles quand la porte est fermée. Par mon ministère, j’ai appris que, derrière les façades respectables (il ne faut jamais faire tomber la face), les réalités familiales sont souvent bien plus complexes qu’il n’y paraît. L’histoire de Caïn et Abel nous parle d’un père absent (le Adam connu Eve sa femme avant de disparaître complètement de l’histoire) et d’une mère qui décide de tout (elle conçut et elle enfanta Caïn, et elle dit « J’ai acquis un homme avec Yhwh » et elle continua à enfanter son frère Abel…). Officiellement on veille à garder la stricte équivalence dans la présentation des deux frères (leur naissance, leur métier, leur offrande et la réponse à leur offrande) mais en apparence seulement parce que, dans la réalité, le plus jeune a, dès le départ, bien du mal à se faire une place au soleil. La différence est flagrante. A la naissance de Caïn, sa mère lance un cri de joie et une louange au créateur : J’ai acquis (créé) un homme avec Dieu !  Dès sa naissance, Dieu est là pour Caïn et Eve a le sentiment de continuer et perpétuer l’œuvre créatrice de Dieu. Elle en est fière et elle s’en réjouit. Abel, lui, n’a le droit à rien de comparable : ni père, ni louange, ni présence de Dieu. Le récit biblique dit simplement qu’il est rajouté, en plus… Là où Caïn est présenté comme un homme, Abel, lui, n’est que le petit frère, rien de plus. 7 fois le récit ne parlera d’Abel que comme le frère… Aucune parole ne lui est adressée et il n’a pas droit à la parole. Là où Caïn apporte une offrande devant Dieu, le texte biblique dit qu’Abel ne fait qu’imiter son frère. Il n’y a pas jusqu’à son nom qui n’exprime cette différence comme on porte un malheur : Abel, la buée, la vapeur, la vacuité, la vanité… Celui qui n’a pas d’existence propre.

Caïn seul existe. Abel n’est rien.

Voilà la réalité qui nous rattrape. On essaie toujours de sauver les apparences d’égalité entre les frères et pourtant la réalité est toute différente. Les Droits de l’Homme peuvent bien poser comme une déclaration péremptoire l’égalité en droits de tous les êtres humains, la réalité des inégalités ne peut être niée par personne. Il n’est qu’à parler des migrants ou des SDF : ils n’ont pas de visage, pas d’existence propre, pas de nom, pas de famille, pas d’histoire, on ne parle d’eux que comme un problème. Rien d’autre. Voilà la réalité du monde tel qu’il va.

C’est ici que Dieu intervient dans l’histoire des hommes, dans notre histoire.

Yhwh regarda vers Abel et vers son offrande. Et vers Caïn et son offrande, il ne regarda pas.

Notre Dieu se détourne de celui qui a tout pour regarder celui qui n’est rien. Par son intervention, il donne une existence à celui qui n’en a pas. Et on accuse Dieu d’être injuste avec Caïn ? Vraiment ? Mais avons-nous jamais lu les Evangiles ? N’est-ce pas là une constante ? Notre Dieu regarde celui que tous ignorent, celui qui n’est que vapeur, buée, vacuité : l’offrande de la veuve, le larron sur la Croix, Zachée dans son sycomore, la femme adultère, l’aveugle sur le bord de la route, la brebis perdue… Alors que Caïn captait toute la lumière, Dieu nous force à regarder vers Abel et il n’aura de cesse que de faire entendre : Qu’as-tu fait de ton frère ?

C’est vrai qu’il détourne intentionnellement son regard de l’offrande Caïn… et, ce faisant, il crée un déséquilibre dans l’autre sens, une discrimination positive. C’est ce que le grand philosophe américain John Rawls[1] appelle l’équité par opposition à l’égalité : dans l’équité, le plus petit reçoit la plus grosse part du gâteau alors que dans l’égalité toutes les parts sont identiques. Dans l’équité, on met un marchepied pour aider le plus petit à voir par-dessus la balustrade, on ne coupe pas les jambes du plus grand pour que les deux aient la même longueur de jambes. En ce sens, il ne sert à rien de chercher à punir les plus riches, il vaut mieux tout faire pour enrichir les plus pauvres. Mais voilà que la jalousie nait dans le cœur de Caïn du sentiment d’injustice et de l’incompréhension : voilà pourquoi cette réforme de l’ISF est aujourd’hui ressentie comme injuste parce qu’incompréhensible : elle provoque colère, ressentiment, jalousie, et envie de meurtre. Caïn et Abel.

C’est ici que Dieu intervient une seconde fois dans l’histoire des hommes…

Cette fois, pour se tourner vers Caïn pour retenir sa colère, sa violence, soigner sa blessure. J’entends là quelque chose d’une grande importance pour comprendre et gérer notre violence intérieure : l’origine de ton problème, dit Dieu, n’est pas chez ton frère, il ne sert à rien de toujours chercher un coupable, un responsable, un procès à intenter ! Il n’est même pas en dehors de toi… la violence est nichée dans ton cœur et nulle part ailleurs. Pourquoi t’enfièvres-tu ? Et pourquoi ta face est-elle tombée ? N’est-ce pas que si tu agis bien, tu te relèveras. Mais si tu n’agis pas bien, la faute est à ta porte et son désir guette vers toi, et toi tu peux dominer sur lui. Quand tu sens la brûlure de la colère monter en toi, ne cherche pas à éliminer l’autre : le problème – et la solution ! – sont en toi et uniquement en toi.

Je constate ici que Dieu se préoccupe autant de Caïn que d’Abel mais il ne peut pas faire le trajet à sa place. Il ne peut que lui montrer le chemin de la guérison intérieure pour sortir de sa colère, de sa jalousie, de son ressentiment. Dieu intervient pour retenir le bras de Caïn comme il interviendra pour retenir le bras d’Abraham sacrifiant. Dieu refuse la mort d’Abel comme il refuse la mise à mort d’Isaac. Il cherche toujours une autre solution. Mais à la différence d’Abraham, Caïn ne répond rien à Dieu qui l’interpelle. Il s’adresse à son frère mais aucune parole ne sort de sa bouche. Comme toujours, il y a meurtre parce qu’il n’y a plus de mots. Dieu ne peut pas forcer le chemin de notre cœur, il ne peut que retenir nos bras vengeurs et armés pour essayer de convertir nos cœurs à regarder nos frères. Seule la parole est capable de nous arracher les armes des mains. Comme le dit un autre théologien américain, John D Caputo[2], quand Dieu intervient dans l’histoire des hommes, ce n’est jamais par la puissance d’une force contraignante mais toujours par la fragilité d’une parole qui essaie de convaincre, de persuader de choisir une autre voie, d’ouvrir une autre possibilité. Obtenir ce qu’il veut par la force ne ferait que confronter sa puissance à celle de Caïn. La seule violence de Dieu est celle de son amour disait Martin Luther King. Mais Caïn tue Abel.

C’est ici que, pour la 3ème fois, Dieu intervient dans l’histoire des hommes.

Où est ton frère ? Une fois encore, Dieu fait le choix de nous ramener vers celui qu’on cherche à oublier, à éliminer. Il nous empêche de détourner les yeux de ce frère mort par notre faute : Qu’as-tu fait ? La voix des sangs de ton frère (notez le pluriel des sangs versés depuis l’aube de l’humanité !) crie vers moi du sol ! Paul dira la même chose dans la 1ère aux Corinthiens : Ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages ; ce qui est faible dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre ce qui est fort ; ce qui est vil et méprisé dans le monde, ce qui n’est pas, Dieu l’a choisi pour réduire à rien ce qui est…[3] Alors, pour la 1ère fois, Caïn semble prendre conscience et regarder la réalité en face. Pour la 1ère fois, il répond à la parole de Dieu qui l’interpelle : ma faute est trop lourde… Caïn a pris conscience des conséquences dramatiques de son acte et de la fragilité qui en découle : Loin de ta face je serai caché, quiconque me trouvera me tuera…

Alors, pour la dernière fois, Dieu intervient dans l’histoire des hommes.

Pour que le meurtre et la violence ne puissent pas avoir le dernier mot dans l’histoire des hommes, Yhwh posa pour Caïn un signe pour que tout homme qui le trouve ne le frappe pas. Dieu pose un signe sur Caïn pour mettre un obstacle et une limite à la violence. Un signe qui brise l’engrenage infernal qui semble régir notre monde et qui cherche à éliminer tout ce qui est fragile et vulnérable. Pour que le malheur n’ait jamais le dernier mot.

Alors, toi qui entends cette histoire, je veux te laisser partir avec une question importante : as-tu appris à discerner ce signe sur toi comme sur les autres ? Sais-tu le reconnaître, le décrire, le montrer, le transmettre à tes enfants, à ton entourage ? Quel est-il donc ce « signe » que Dieu a posé sur chaque être humain descendant de Caïn, le racheté ? Je t’en prie, mon frère, ma sœur, ne prend pas sur toi de frapper celui que Dieu lui-même a décidé de protéger. Parce qu’il est ton frère et que Dieu a posé un signe sur lui pour que tu t’en souviennes. Amen.

[1] John Rawls, Théorie de la Justice, Point Essais, 2009 (1971).

[2] John D. Caputo, La faiblesse de Dieu, Genève : Labor et Fides, 2016.

[3] 1 Corinthiens 1, 27-29

Romains 8, 28-30 et Matthieu 23, 1-12 – La fraternité en question

Prédication du pasteur Samuel Amédro le dimanche 15 octobre 2017

Frères et sœurs… Il est toujours utile d’interroger les évidences. Au nom de quoi suis-je fondé d’ouvrir mon message en vous qualifiant de « frères » et de « sœurs » ? Il me semble d’ailleurs que la question porte en elle quelque chose d’assez violent. Certains pourraient se sentir exclus et rejetés par celui qui chercherait à vérifier le lien qui nous unit : sommes-nous vraiment tous frères et sœurs ? D’autres, a contrario, pourraient se sentir prisonniers, captifs d’une relation dite fraternelle qu’ils n’ont pas vraiment choisie et qui s’imposeraient à eux du simple fait de s’asseoir dans ce temple. Oui, vraiment il est bon d’interroger les évidences. C’est de cette manière que la paroisse du St Esprit a choisi de fêter les 500 ans du protestantisme. En proposant de nous disputer à propos de la fraternité. Quand je parle de « dispute », c’est dans l’acception académique du terme il s’entend : c’est par une dispute universitaire qu’est né le protestantisme en 1517 quand Luther expose publiquement 95 thèses contre les indulgences pour les proposer à la disputatio par ses pairs dans le cadre de l’université de Wittenberg. Pour ma part, j’ai le sentiment que le thème de la fraternité a pour nous aujourd’hui la même force de l’évidence indiscutable et indiscutée que les indulgences pouvaient avoir au temps de Luther. Je vais donc proposer des thèses concernant la fraternité qui seront soumises à discussion lors d’une disputatio publique qui aura lieu dans notre temple le 29 novembre prochain avec un rabbin, un musulman et un historien agnostique. « Sommes-nous vraiment tous frères ? » Rien n’est moins sûr en vérité ! En tout cas la question mérite d’être posée… Parce que dès qu’on y regarde d’un peu plus près, la situation s’embrouille immédiatement. J’y vois au moins 4 difficultés importantes.

D’abord, prenons acte du fait que le terme de fraternité emprunte au champ sémantique de la famille. Ce faisant, il semble évoquer de facto un lien hérité, un patrimoine reçu, une filiation commune. C’est ainsi que le point de vue chrétien part de la paternité de Dieu pour comprendre la fraternité : N’appelez personne sur la terre père, car un seul est votre Père, celui qui est dans les cieux. Ou pour le dire avec les mots de Paul : Ceux que [le Père] a connus d’avance, il les a prédestinés à être semblables à l’image de son Fils, afin qu’il soit le premier-né d’un grand nombre de frères. Celui que nous appelons Notre Père. Mais là encore, est-ce une évidence ? Y-a-t-il une image paternelle de Dieu commune aux 3 religions du Livre ? Rien n’est moins sûr si on en croit le Coran qui affirme à plusieurs reprises que Dieu n’engendre pas et qu’il n’a pas de fils[1]. Autrement dit, avons-nous le même Dieu que les musulmans ? La question mérite au moins d’être posée. Alors on essaie d’esquiver le problème en revendiquant la fraternité des enfants d’Abraham. Mais nous savons tous qu’Abraham est un des héros mythiques de la naissance du peuple d’Israël avec Isaac et Jacob. Nous serions alors avec les juifs et les musulmans des « Frères en mythologie », fils et filles d’un même mythe ? Comme l’Evangile de Matthieu (3,9), j’ai moi-même quelques doutes à ce sujet : et ne prétendez pas dire en vous-mêmes : Nous avons Abraham pour père ! Car je vous déclare que de ces pierres-ci Dieu peut susciter des enfants à Abraham… Par ailleurs, est-ce qu’un athée ou un agnostique doit se sentir forcément exclu ou pense-t-il possible de fonder ailleurs que dans une filiation commune la fraternité entre les hommes, une sorte de fraternité sans filiation, sans père commun ? D’où vient la fraternité de notre devise républicaine ? Dans Totem et Tabou écrit en 1913, Freud imagine le commencement de la civilisation par un pacte des frères qui tuent le père pour s’approprier les femmes. Une fraternité qui se construit sans père, sans filiation. Certains ont fait le rapprochement avec la Révolution Française qui crée une fraternité citoyenne par l’exécution du père de la nation en la personne du roi Louis XVI. De la même manière, l’analogie est possible avec une certaine conception de la laïcité qui voudrait absolument à éliminer Dieu de l’espace public. C’est la revendication de Philippe Foussier, Grand Maître du Grand Orient de France qui évoquait, il y a à peine 10 jours encore dans le journal Le Monde, « la nécessité d’un réarmement républicain » pour « repartir à l’offensive » en expliquant que « la laïcité, ce n’est pas la coexistence des religions. » Moi j’ai le sentiment que la revendication d’une fraternité sans filiation, sans paternité relève d’un orgueil humain qui entend se suffire à lui-même sans y parvenir tout à fait puisqu’il ne peut s’empêcher de convoquer des figures de substitution souvent féminines d’ailleurs : la Raison, la Race, la Patrie, l’Equipe de France de foot… Comme les pharisiens dénoncés par Jésus dans l’Evangile de Matthieu, ils se font appeler Maître ou Grand Maître… En psychanalyse on appelle cela un retour du refoulé : chassez l’hubris par la porte, il revient par la fenêtre.

Alors actons que la fraternité relève de l’intimité de la communauté familiale. Elle rassemble des personnes qui se reconnaissent une origine commune (le même père) et une histoire commune (des souvenirs communs). Il y a dans le mot même de fraternité un caractère restrictif et discriminatoire : par définition, tout le monde ne fait pas partie de la même famille. Ainsi, chez nos amis francs-maçons, le titre de frère s’acquiert après une initiation très précise qui n’est pas accessible à n’importe qui ni n’importe comment. Dans le NT également, le terme de frère n’est réservé qu’à celles et ceux qui partagent la foi chrétienne. Mais on sent immédiatement poindre le danger de la fermeture sur soi, dans l’entre-soi autour du même, un certain danger d’endogamie, de fonctionnement de « classe » que l’on pourrait appeler un communautarisme si on désigne par-là l’enfermement des communautés dans des identités et des cultures de repli. Il y a là une peur de l’altérité qui ne dit pas son nom. Qui ne voit aujourd’hui monter partout avec effroi cette vague de nationalisme qui n’est que le fruit amer de la mondialisation ? Faut-il évoquer ici le chantre de America first qui vient de sortir son pays de l’UNESCO en même temps qu’Israël ? Refuser de participer à l’Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture. Comment est-ce possible ? Qui ne voit que la fraternité peut devenir une idéologie mortifère quand elle est au service de la peur de l’autre ?

Alors dans le même temps et comme dans une réaction en miroir, certains poussent le balancier de l’autre côté en vidant la fraternité de tout contenu et de toute limite en l’étendant à l’ensemble de l’humanité dans un universalisme aussi creux que naïf et faussement généreux. Prenant au pied de la lettre le récit de la création, ils reprennent la parole du prophète Malachie (2,10) N’avons-nous pas un seul Père ? N’est-ce pas un seul Dieu qui nous a créés ? Les théologies des Droits de l’Homme fondent, pour la plupart, la fraternité qui lierait l’ensemble du genre humain sur une « image de Dieu » reçue en héritage à la Création, image de Dieu fondatrice d’une dignité humaine irréfragable. Nous nous trouvons alors devant une fraternité qui, à vouloir trop embrasser, bien mal étreint. La dilution universelle vide la fraternité de tout contenu réel et concret, niant toute validité aux idées de culture, de nation, de patrie, de famille, d’identité. En fait, je crois sérieusement qu’on a dans cet universalisme de la fraternité une autre manière plus subtile de nier la différence, non plus en la rejetant mais en la gobant. C’est, je crois, une grande violence symbolique de nier l’existence d’autres identités, d’autres cultures, d’autres histoires, d’autres familles pour tout englober. Beaucoup en Afrique et en Asie reprochent à l’Occident son néo-colonialisme voilé qui cherche à imposer l’universalisme de ses valeurs au mépris des autres. Il faut dire ici que la Réforme protestante est venue contester cet humanisme universel de tradition catholique. Je cite ici Jean Calvin à propos de la créature faite à l’image de Dieu : « Il est certain qu’Adam a perdu cette intégrité dans sa chute qui l’a aliéné de Dieu[2]. » Pour les réformateurs, il n’y a aucune fraternité universelle du genre humain qui soit possible en dehors de la réconciliation avec Dieu apportée par le Christ. Sauf à vider le mot de son sens, la fraternité ne peut pas s’étendre à l’infini sans perdre son contenu et sa signification.

Mais, il reste une 4ème et dernière difficulté que je relève sur cette notion de fraternité. Il est courant de confondre dans un même élan fratrie, fraternité et relations fraternelles. Et pourtant, parler de fraternité ne dit rien a priori de la qualité du lien dont on parle. Force est de constater que la réalité fraternelle est bien trop souvent marquée de violence, de conflits, de compétition et de jalousie au moins tout autant que de solidarité, d’amour, de partage et de relations harmonieuses. A leur manière, les récits bibliques (Caïn et Abel, Jacob et Esaü, Joseph et ses frères, les relations entre disciples ou dans les premières communautés chrétiennes, etc.) s’en font l’écho constant. Dès lors, il est tentant de voir la fratrie comme un champ de bataille, un lieu de compétition, source de violence mimétique pour reprendre ici les analyses de René Girard (La violence et le sacré). On peut se demander si les relations fraternelles dans le cadre d’un dialogue œcuménique, interreligieux, avec les athées ne nécessitent pas d’assumer la part conflictuelle inévitable contenue dans ce lien.

Nous venons de le constater ensemble, plus on s’approche de l’idée de fraternité et moins elle paraît évidente : difficulté voire refus de trouver une filiation commune, risque de fermeture communautariste autant que de dilution universaliste, sans parler des relations conflictuelles inhérentes à la fraternité… La fraternité entre les humains se trouve donc marquée du sceau de l’ambiguïté.

Cette conception toute humaine de la fraternité se trouve questionnée voire contestée par Jésus dans l’Evangile de Matthieu. Contestée d’abord pour lui-même quand sa mère et ses frères essaient de se l’accaparer : Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? Il étendit la main sur ses disciples : Voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de mon Père, voilà ma mère et mes frères ! (Matt 12,48s) Refusant une conception purement biologique vécue par lui comme une prison, un enfermement, il nous propose une redéfinition complètement spirituelle de la fraternité : Un seul est votre Maître et vous êtes tous frères. (…) Un seul est votre Père, celui qui est dans les cieux. Je remarque et je souligne immédiatement qu’il s’agit ici d’une affirmation, une description, une réalité affirmée par Jésus et en aucun cas un idéal à atteindre, un commandement à mettre en pratique, une espérance à cultiver. Non : comme Paul, Jésus pose la fraternité comme une réalité déjà là, offerte. Je reprends ici les réflexions de D. Bonhoeffer : « La fraternité chrétienne n’est pas un idéal que nous aurions à réaliser ni un héritage biologique que nous aurions à subir mais une réalité créée par Dieu en Christ et à laquelle il nous est permis d’avoir part[3]. » La fraternité est un cadeau que Dieu nous fait en et par Jésus-Christ. C’est une réalité spirituelle puisque donnée par l’Esprit Saint qui fait de nous des frères en Christ sans que nous l’ayons voulu ni choisi. Ce n’est pas un fantasme d’harmonie perpétuelle et de bonheur fraternel c’est une réalité créée par Dieu. Pour connaître la véritable fraternité, il faut d’ailleurs sans doute en passer par la désillusion, l’amertume et le conflit entre chrétiens. Il est vrai que certains décident de quitter la communauté à cause de leurs désillusions sur l’Eglise et le comportement des chrétiens. Mais au fond ils montrent là qu’ils préfèrent leur rêve d’idéal à la réalité que Dieu nous donne. Ils confondent la fraternité spirituelle avec la fraternité émotionnelle. En fait, rêver de construire la communauté fraternelle idéale rend orgueilleux et prétention puisqu’on estime que la fraternité serait un projet qui serait entre nos mains, que nous devrions construire une cité sainte qui serait le fruit de nos œuvres. Ce rêve de fraternité idéale nous imposera des exigences, des contraintes, des lois, des règles pour réaliser ce qui n’est au fond qu’un fantasme, une projection imaginaire : et c’est ainsi que l’on voit des frères se poser en juge d’autres frères, distribuer des certificats de bonne fraternité, rejeter ceux qui ne suivent pas leur propre rêve, considérer la réalité comme un échec, source de frustration, d’envie, de jalousie et de ressentiment.

La vérité c’est que je ne choisis pas mes frères et sœurs : ils me sont donnés. « Je suis frère pour l’autre à cause de ce que Jésus Christ a fait pour moi et en moi. » dit Bonhoeffer. Autrement dit, notre communauté fraternelle n’existe qu’à cause de ce que Christ a fait pour moi et qu’il a fait aussi pour vous. C’est ce que dit Paul dans les Romains en parlant de prédestination pour bien montrer que nous n’y sommes pour rien, nous ne faisons que le recevoir comme un cadeau : Nous savons que toutes choses coopèrent au bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qu’il a appelés selon son dessein. Car ceux qu’il a connus d’avance, il les a aussi prédestinés à être semblables à l’image de son Fils, afin qu’il soit le 1er né d’un grand nombre de frères. Et ceux qu’il a prédestinés il les a aussi appelés, il les a aussi justifiés, et ceux qu’il a justifiés, il les a aussi glorifiés. C’est donc Christ et lui seul qui nous ouvre le chemin de l’amour fraternel : nous sommes donc redevables envers nos frères de ce que Dieu nous a fait à nous-mêmes. Accueillez-vous donc les uns les autres comme Christ vous a accueillis pour la gloire de Dieu (Rm 15,7). La communauté chrétienne ne nous a pas été donnée par Dieu pour que nous mesurions continuellement sa température ou que nous en auscultions en permanence le nombril, les pulsions, les petitesses et les difficultés. Nous entrons dans la communauté des frères et des sœurs non pas avec nos exigences mais avec gratitude et prêts à recevoir ce que Dieu veut nous donner. Ne nous plaignons pas de ce que Dieu ne nous donne pas mais remercions de ce qu’il nous donne chaque jour. Et s’il vous arrive d’être déçus par rapport à un frère ou une sœur (ou par votre pasteur, sait-on jamais), sachez y trouver l’occasion de redécouvrir que la communauté chrétienne ne peut pas vivre de ses propres relations, actes ou paroles mais seulement d’une parole et d’un acte qui nous relie en vérité : la parole d’amour et de Grâce que nous recevons en Jésus-Christ et par Jésus-Christ. Amen.

 

[1] Sourate 2, Verset 116 :

Dieu a dit : « Et ils ont dit : « Allah s’est donné un fils » ! Gloire à Lui ! Non ! mais c’est à Lui qu’appartient ce qui est dans les cieux et la terre et c’est à Lui que tous obéissent. »

Sourate 112 AL-IHLAS (LE MONOTHEISME PUR) :

1 – Dis : « Il est Allah, Unique. 2 – Allah, Le Seul à être imploré pour ce que nous désirons. 3 – Il n’a jamais engendré, n’a pas été engendré non plus. 4 – Et nul n’est égal à Lui. »

[2] Jean Calvin, Institution de la Religion Chrétienne, I,XV,4

[3] Cf. Dietrich Bonhoeffer, De la vie communautaire, Genève : Labor et Fides, 2007, p.23-41.

Esaïe 5, 1-7 et Matthieu 21, 33-46 – Des responsables d’Eglise responsables

Prédication du pasteur Samuel Amédro, le dimanche 8 octobre 2017

 

Il est très fréquent d’entendre présenter l’AT en opposition avec le NT, avec un Dieu violent et jaloux défenseur de la loi d’un côté et un Jésus apôtre de l’amour des ennemis et de la grâce universelle de l’autre. Pour une fois, l’histoire qui nous est proposée aujourd’hui va nous donner à voir les choses de manière plus nuancées et plus complexes, en nous écartant un peu du mythe du « petit Jésus » tout sucre et tout miel. Bref, j’ai ce matin deux versions de la même histoire à vous proposer : une bonne et une mauvaise nouvelle, une version douce et agréable à entendre qui nous vient de l’AT et une version beaucoup plus difficile à recevoir parce qu’elle recèle un potentiel de dynamite important. Elle a vraiment de quoi nous bousculer, nous remettre en question, voire nous irriter. Celle-ci nous vient du NT et elle est mise dans la bouche de Jésus lui-même. J’aurais bien aimé en rester à la première mais il ne m’est pas possible de taire tout à faire la seconde…

Commençons donc par la bonne nouvelle. C’est une chanson d’amour que nous chante le prophète Esaïe. Laissez-moi chanter une chanson au nom de mon ami. Elle parle de mon ami et de sa vigne… Tout est fait pour nous faire ressentir de l’intérieur l’amour du propriétaire de la vigne. Par l’attention et les soins constants qu’il lui apporte, nous ressentons l’attente et l’espoir de l’amoureux qui attend la réponse de l’être aimé : Mon ami avait une vigne sur une petite colline au sol fertile. Il a retourné la terre, il a enlevé les pierres, et dans sa vigne, il a mis des plants de bonne qualité. Il a construit une tour pour surveiller la plantation et il a aussi creusé un pressoir. Il attendait de sa vigne du bon raisin… Voyez de quel amour on parle fait d’attention et de soins constants… Mais la chute est inattendue, brutale, soudaine : elle donne du vinaigre. Réaction de dégoût de celui qui s’attendait à boire un vin fin et qui se retrouve avec du vinaigre dans la bouche. On ressent toute la déception, l’amertume, la colère même de l’amoureux éconduit. Alors, dit le prophète Esaïe, vous comprenez maintenant pourquoi le pays d’Israël, la Terre Promise du peuple élu, s’est vu ruiné, piétiné, balayé par les armées du roi de Babylone ? Soyez juge entre moi et ma vigne ?  Rendez-vous compte : Il attendait le droit mais partout c’est l’injustice. Il voulait la justice mais partout ce sont les cris des gens sans défense. Le prophète de l’AT porte un message fort que je veux vous faire entendre à votre tour : notre Dieu se moque des actes religieux (cultes, prières, sacrifices, génuflexions) : ce qu’il veut c’est la justice. Comme le disait Martin Luther King, la justice c’est la correction des problèmes laissés en suspend par l’amour : “Dieu a les deux bras étendus. L’un est assez fort pour nous entourer de justice, l’autre assez doux pour nous entourer de grâce.”[1] Voilà les fruits qu’il attend de son peuple : injustices et cris de détresses sont insupportables pour Dieu. Parce qu’il aime sa vigne, il est indigné, scandalisé, révolté par la souffrance qu’il voit, par les cris qu’il entend. Dès le début de l’Exode, le Dieu de l’AT l’affirme avec force : J’ai vu la misère de mon peuple en Egypte. Je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs égyptiens. Oui je connais ses souffrances. Je suis donc descendu pour le délivrer… Je veux l’emmener dans un pays beau et grand qui déborde de lait et de miel. (Exode 3,7-8). Amour de Dieu pour sa vigne. Celui qui souffre a du prix aux yeux de notre Dieu. Voilà le message d’amour qui nous vient de l’AT. Voilà aussi l’interpellation qu’il nous lance : notre Eglise porte une responsabilité dans les injustices dont nous sommes témoins tous les jours. Permettez-moi une fois encore de citer Martin Luther King quand il disait : Celui qui accepte le mal sans lutter contre lui coopère avec lui.” Nous sommes mandatés par Dieu pour résister au mal.[2] Un jour ou l’autre, il nous faudra bien porter ces fruits-là aussi… Mais pour le moment, ce que je retiens d’essentiel, c’est l’affirmation forte qui ressort de notre lecture de la Bible que nous sommes, nous ici présents, la vigne du Seigneur. Nous lui appartenons. Nous, nos enfants et nos petits-enfants, nous sommes la vigne du Seigneur. A l’heure de la récolte, le propriétaire réclame son bien. Rien de plus normal, pensons-nous… tant que nous restons dans la parabole. Et pourtant… Dans la vie réelle, il n’est pas simple de se dire qu’on appartient à quelqu’un. L’heure semble à l’autonomie revendiquée et à la liberté assumée : « believing without belonging » disent les sociologues. Nous revendiquons pour nous et nos enfants la possibilité de croire sans appartenir, adhérer sans s’affilier, participer sans s’engager. Pour respecter leur liberté de choisir, nous avons refusé de leur transmettre… Parce que s’engager c’est se lier et porter une responsabilité, c’est-à-dire accepter de répondre à Celui qui revendique notre présence. Et pourtant qui peut croire encore que la foi relève de la génération spontanée ? Même la culture hors-sol nécessite soins et nutriments. Nul n’ignore au fond sa dépendance même si l’on feint le contraire : si vous êtes ici présents aujourd’hui dans ce temple c’est parce que vous l’avez reçu de quelqu’un. Les enfants ont été amenés par les parents voire les grands-parents. A moins que ce ne soit les enfants qui évangélisent leurs parents en les contraignant à venir au culte une fois de temps en temps… Mais il faut bien constater que nos anciens avaient vu grand si j’en crois la notice sur notre temple dans le livre consacré aux temples réformés et luthériens de Paris qui accorde 700 places au temple du St Esprit… 700 places pour accueillir les fruits, ce n’est pas rien ! Mais ici comme dans la parabole de Matthieu la difficulté ne vient pas du fait que les fruits seraient acides ou même qu’ils aient goût de vinaigre comme dans le chant du prophète Esaïe : la situation est bien plus grave puisqu’il n’y a plus de fruit. Impossible de savoir si les fruits sont bons ou mauvais puisqu’ils ont été volés.

C’est ici que le NT se fait beaucoup plus difficile à entendre et à recevoir parce qu’il lance une polémique sans concession. Jésus n’est pas en train de se défendre, il attaque directement les pharisiens et les grands-prêtres. Il suffit de lire le début du chapitre 21. Après une entrée triomphale dans Jérusalem sur un ânon comme un roi, il pénètre dans le Temple pour y renverser les tables et les chaises de marchands de colombes avant de dessécher un figuier qui avait le malheur de ne pas porter de fruits. Comprenez que les responsables des autorités du temple et de la loi juive l’interpellent : De quel droit est-ce que tu fais ces choses ? Qui t’a donné le pouvoir de les faire ? (Matt 21,23). Et c’est là que Jésus les attaque bille en tête : Ecoutez bien cette histoire ! vous qui contestez mon autorité… Et reprenant le chant du prophète Esaïe, ce n’est plus l’amoureux déçu qui parle, c’est le propriétaire en colère : mes fruits, mes serviteurs, ma vigne, ma récolte. Le Royaume des cieux s’est approché ? Et bien nous y sommes maintenant : voici le temps de la récolte, le moment voulu, c’est maintenant. Le Seigneur vient d’entrer à Jérusalem. Il est le propriétaire qui vient réclamer son bien. Et ce n’est plus seulement une polémique, c’est un procès pour meurtre en série avec préméditation. L’Evangile de Matthieu nous raconte. Les serviteurs envoyés pour réclamer la récolte ne sont pas seulement molestés comme dans les récits parallèles des Evangiles de Marc ou de Luc : ils ont été successivement écorchés vifs, assassinés et lapidés, les uns après les autres, envoyés toujours plus nombreux. Il semble que nous soyons revenus dans la vie réelle de la compétition à outrance, de tous contre tous, de la loi de la jungle, « manger ou être manger », struggle for life… Et pourtant, malgré les meurtres répétés pour lui voler sin bien, notre Dieu essaie de faire entendre une autre petite musique, presque imperceptible : Au moins ils respecteront mon fils… Il n’a pas perdu espoir. Au cœur d’un monde bien réel régit par la violence de la compétition, quelqu’un parle pour essayer de négocier une trêve, une autre manière de vivre et de gérer les conflits : « Je vais envoyer mon fils ». Donner ce que j’ai de plus précieux. Tout faire pour essayer de les sortir de l’affrontement perpétuel et du cercle mortifère de la violence. Et pour cela, notre Dieu n’hésite pas à se donner lui-même, à s’exposer : seul celui qui s’offre gagne le respect. En principe cela devrait fonctionner… Mais quand les vignerons voient le fils, ils se disent entre eux : « C’est lui l’héritier. Venez ! Tuons-le et à nous l’héritage ! » Et ils le font sortir de la vigne et ils le tuent. Voilà, dit Jésus, Dieu a des ennemis qui veulent prendre sa place, l’expulser, l’exproprier. Et tous les moyens sont bons. La fin justifie les moyens.

Mais de qui parle-t-il ? Qui doit se sentir concerné ? Qui est responsable ? Accusés levez-vous ! Jésus parle clairement, comme il ne l’a jamais fait jusqu’ici, il ne se contente pas de dénoncer, de désigner, de pointer du doigt. Non, il s’adresse à eux, en face, les yeux dans les yeux : vous, chefs religieux, levez-vous et répondez. Assumez votre responsabilité. Dans la Bible on les appelle scribes, pharisiens, maîtres de la loi, grands-prêtres mais aujourd’hui, il faut les englober dans ce qu’on appelle les « responsables religieux ». Ce sont les gardiens du culte, du dogme, de la loi religieuse : comment prier (dans quelle langue, dans quelle direction, à genoux, yeux fermés, mains jointes), comment réfléchir, comment penser, comment lire les textes sacrés (quels livres sont autorisés ou interdits), comment manger (quels aliments a-t-on le droit de manger, avec qui), comment s’habiller (quelle partie du corps montrer ou cacher : les bras, les jambes, les cheveux, les visages), comment se marier (avec qui, selon quel rite), comment faire l’amour (ou pas)… ils savent tout sur tout, ils donnent des ordres, des consignes, des règles, des interdits. Ils distribuent des bons points et des mauvais points. Ils savent. Ils se comportent comme des propriétaires alors que ce ne sont que des usurpateurs.

Quand hier soir on discutait avec les catéchumènes des causes qu’ils aimeraient défendre, l’une d’entre elles disait qu’elle n’en pouvait plus de ces attentats meurtriers. Je la comprends et je ressens comme elle cette grande lassitude. Mais il ne faut pas se tromper de cible et Jésus voit juste. Il n’attaque pas le peuple, la foule, les disciples : comme lui, je crois qu’il faut arrêter d’accuser, de désigner, de dénoncer les pauvres gens de Syrie, d’Irak, de Lybie, du Maroc ou d’ailleurs : ils sont les premières victimes des manipulations idéologiques. De même, ce n’est pas à vous qui êtes présents qu’il faut reprocher les bancs vides de nos temples. Il faut arrêter aussi d’accuser les religions en soi (l’islam en particulier ou les religions en général) – J’ai lu hier encore dans Le Monde que le Grand-Maître du Grand Orient de France voulait en finir avec les religions et reprendre le combat de la laïcité pour les expulser de l’espace public. De même qu’on ne met pas en cause une femme parce qu’elle a été violée, on ne peut pas mettre en cause une religion qui a été violée. Elle est victime, elle aussi. Il faut également arrêter d’accuser Dieu lui-même de nos turpitudes humaines : j’en ai assez d’entendre cette tarte à la crème qui affirme doctement « Si Dieu existait, il n’y aurait pas tous ces attentats et toutes ces catastrophes naturelles ». Dieu lui-même est victime dans cette histoire : son propre fils a été assassiné. Les responsables religieux se comportent comme des propriétaires de ce qui ne leur appartient pas. Ils se croient propriétaire de Dieu, de la religion, du dogme, de la foi des gens, de la vérité. Ce n’est pas le doute qui rend fou. C’est la certitude. C’est l’absence de doute et la certitude de ceux qui croient savoir. Jésus parle fort et il ne mâche pas ses mots : il les regarde droit dans les yeux et il dévoile leur jeu. Il en mourra. Ils le crucifieront pour avoir mis en lumière ce qu’ils voulaient usurper. On ne peut même pas dire « Père pardonne-leur parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font. » parce que justement, ils savent ce qu’ils font. C’est une stratégie consciente, délibérée et préméditée.

En commençant, je disais ce message très difficile à recevoir parce qu’en vérité je fais moi-même partie des responsables religieux et je reçois cette accusation me concernant de plein fouet. Je n’oublie pas que j’ai été président de la commission jeunesse de la FPF pendant presque 10 ans, puis président d’une Eglise Evangélique Au Maroc pendant un mandat de 5 ans, et maintenant pasteur d’une belle et grande Eglise parisienne depuis un peu plus d’un mois. Je suis sous le regard du Maître de la vigne et cette parabole met en lumière ma responsabilité personnelle dans la situation de notre Eglise. Alors Jésus demande : « Quand le propriétaire de la vigne viendra, qu’est-ce qu’il va faire à ces vignerons ? » Les chefs religieux répondent à Jésus : « Il va tuer sans pitié ces gens méchants. Il louera la vigne à d’autres vignerons, et au moment de la récolte, les vignerons lui donneront le raisin. » Je ne suis pas surpris de leur réaction : ils se croient aussi propriétaires du jugement dernier… Mais Jésus va-t-il confirmer ce verdict des chefs religieux ? Et bien c’est tout le contraire. Ecoutez bien sa réponse : Vous avez sûrement lu ces phrases dans les Ecritures… (Et là il cite l’AT, le Psaume 118) : La pierre que les maçons ont rejetée est devenue la pierre principale de la maison. C’est le Seigneur qui a fait cela. Quelle chose merveilleuse pour nous !

A sa manière l’apôtre Paul annonce exactement la même Bonne Nouvelle au chapitre 5 de l’épître aux Romains : « 6 Oui, quand nous étions encore sans force, le Christ est mort pour les gens mauvais, au moment décidé par Dieu. 7 Déjà, pour une personne juste, on ne serait guère prêt à mourir. Pour une personne qui fait le bien, on aurait peut-être le courage de mourir. 8 Mais voici comment Dieu a prouvé son amour pour nous : le Christ est mort pour nous, et pourtant, nous étions encore pécheurs. 9 Maintenant, son sacrifice nous a rendus justes. Alors, c’est sûr, le Christ va nous sauver aussi de la colère de Dieu. 10 Oui, quand nous étions les ennemis de Dieu, il nous a réconciliés avec lui par la mort de son Fils. Puisqu’il nous a réconciliés, alors c’est sûr, Dieu va aussi nous sauver par la vie de son Fils.

Nous voilà revenu au même constat que la semaine dernière : il nous faut de toute urgence remettre Christ crucifié au centre de la vie de notre Eglise. Il est la pierre angulaire de notre foi et de notre vie. Amen.

[1] MLK, La force d’aimer, Empreinte Temps Présent, 2013.

[2] MLK, in L. Bennett, L’homme, p. 124.

Philippiens 2, 1-11 – Une Eglise qui rend vivant le Christ

Prédication du Pasteur Samuel Amédro le dimanche 1er octobre 2017

Le culte de rentrée étant derrière nous, votre pasteur dignement installé, il nous revient maintenant de nous mettre au travail pour construire l’Eglise ensemble. En de pareils cas, il est d’usage que le CA de l’entreprise ou de l’association se rassemble pour dessiner sa vision stratégique de l’avenir, poser des objectifs précis et quantifiables affectés de moyens adéquats, bref, monter un « business plan ». En vérité, il n’en est rien. Le CP a juste posé un mot pour cette année : « la fraternité ». Je sais qu’il y a derrière cela une histoire récente qui explique et qui justifie ce choix. C’est donc à partir de ce mot posé comme une direction à suivre, comme une vision pour l’avenir, que je me mets en route avec la ferme intention d’écouter la volonté de Dieu pour son Eglise et non de mettre au centre nos plans, nos stratégies, nos rêves, nos fantasmes, nos illusions ou nos envies…

« S’il y a donc un appel en Christ, un encouragement dans l’amour, une communion dans l’Esprit, un élan d’affection et de compassion, alors comblez ma joie en vivant en plein accord. Ayez un même amour, un même cœur ; recherchez l’unité ; ne faites rien par rivalité, rien par gloriole, mais, avec humilité, considérez les autres comme supérieurs à vous. Que chacun ne regarde pas à soi seulement, mais aussi aux autres. »

L’apôtre Paul partage avec nous le rêve d’une Eglise idéale, fondée sur un encouragement dans l’amour, une communion dans l’Esprit et un même élan d’affection et de compassion, mettant au cœur la préoccupation de l’unité et le souci de l’autre. Oui vraiment, nous partageons ce rêve. Mais est-ce vraiment réaliste ou même tout simplement possible ? Comment faire pour que ce ne soit pas que des vœux pieux, des phrases creuses, une théorie aussi généreuse que déconnectée de la réalité ? Ce serait faire de l’Eglise un fantasme ou pire, un mensonge. D’autres verront ici un commandement. Mais ce serait alors faire de l’Eglise une fraternité contraignante, une obéissance servile à la loi du patriarche qui étouffe toute expression de sentiments vrais, toute discussion profonde et sincère, et même toute spontanéité. D’autres encore, y trouveront l’expression d’un jugement sévère sur une réalité bien éloignée du modèle à suivre. Nous aurions alors à nous confondre dans une confession du péché perpétuelle : « Seigneur, nous essayons bien volontiers mais nous devons t’avouer que la barre est trop haute et pour tout dire inatteignable. Nous devons te faire l’aveu de nos limites, nos impossibilités qui fait que nous n’arrivons pas à être d’accord avec tout le monde et encore moins à aimer tout le monde. Et nous devons t’avouer également qu’il y a des blessures non pardonnées, des réalités complexes… de l’histoire humaine quoi ! » Non, je crois que ce dont parle ici l’apôtre Paul n’est ni un fantasme, ni une loi, ni un jugement mais bien un projet d’Eglise très concret. Un projet pour notre Eglise. Je crois même qu’il s’agit du seul projet d’Eglise possible.

Qu’il se passe entre vous ce qui s’est passé en Christ…

Par cette petite phrase, Paul réoriente complètement notre regard. En nous éloignant de l’introspection mortifère, il ouvre notre compréhension à ce que peut-être et sans doute doit être la vie de notre Eglise : rendre visible le Christ.

Quand, à la mort de Luther en 1546, le peintre Lucas Cranach entreprend d’essayer de rendre compte du message du Réformateur sur le retable de l’Eglise de Wittenberg, il ne garde que l’essentiel : le baptême, la Cène et la prédication, représentant Luther en chaire désignant du doigt le Christ en Croix à l’assemblée. Montrer le Christ, désigner le Christ, manifester le Christ. Rien d’autre.

400 ans plus tard, en 1935 en pleine montée du nazisme, Dietrich Bonhoeffer rentre des Etats-Unis alors qu’il avait trouvé refuge comme professeur de théologie à l’Union Theological Seminary de New York, pour enseigner secrètement au séminaire pastoral de Finkenwalde. Dans son cours sur la prédication, il dit aux futurs pasteurs de l’Eglise confessante : « La parole de la prédication tire son origine de l’incarnation de Jésus-Christ. (…) La Parole prêchée est le Christ incarné lui-même. (…) Elle est le Christ lui-même marchant comme Parole au travers de sa communauté. (…) Elle ne communique pas quelque chose ; (…) elle communique ce qu’elle est : le Christ historique, qui porte l’humanité avec sa souffrance et sa punition. »[1] C’est là le fondement de l’être et de la raison d’être de l’Eglise. Et puis citant Kierkegaard, Bonhoeffer ajoute : « C’est comme si je lisais une lettre d’amour qu’un autre aurait écrite. Je communique en toute rigueur ce qu’un Autre dit. Il s’agit du plus haut degré de participation qui mène à la mort de ma propre subjectivité. » Paul parlera ici de « désistement de soi » : J’ai été crucifié avec Christ ; et si je vis, ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi (Galates 2,20). Autrement dit, la fonction de l’Eglise n’est pas de produire un discours (si intelligent soit-il) sur le Christ ou sur Dieu pas plus qu’une analyse (si pertinente soit-elle) qui expliquerait la situation actuelle du monde tel qu’il va ; non, sa mission (la seule ?) consiste à rendre le Christ présent par sa Parole (la prédication) et par ses actes (sa vie communautaire). Qu’il se passe entre vous ce qui s’est passé en Christ…

Je cite ici le professeur de NT, Michel Bouttier qui introduit sa traduction si poétique de l’hymne aux Philippiens par ces quelques mots lumineux : « Les liens de fraternité entre chrétiens sont appelés à dessiner, comme une broderie, le portrait du Messie. »[2] Si moi, pasteur, je suis chargé de parler, vous, vous êtes chargés d’agir : votre manière de vivre l’Eglise rend le Christ présent. C’est ce que dit l’apôtre Paul : la communauté en tant que Corps du Christ rend Christ présent par sa manière de vivre. Alors, il convient de nous demander quel portrait du Christ brodons-nous ? Je voudrais ici lever le regard au-delà de notre petite église locale pour porter le regard sur notre Eglise Protestante Unie de France et même au-delà sur les différentes Eglises chrétiennes que nous connaissons. Et je dois dire que je constate avec effarement l’effacement progressif mais constant de la figure du Christ… Voilà la vérité, le Christ est en train de disparaître petit à petit du discours de l’Eglise aussi bien dans sa prédication que dans ses œuvres. Je constate (et je suis prêt à ouvrir une discussion argumentée sur ce point avec qui le souhaite), je constate :

  • Une pneumatologie envahissante a peu à peu évincé la christologie. En clair, le St Esprit est en train de prendre la place du Christ : renouveau charismatique et croissance exponentielle des églises évangéliques et pentecôtistes en France mais surtout en Afrique, en Asie et en Amérique Latine. Régis Debray dénonce même l’emprise sur la société française d’un néo-protestantisme faisant la part belle à l’émotion, à l’individualisme du salut, à la théologie de la prospérité et de la réussite sociale.
  • La pression constante, urgente et parfaitement légitime du dialogue interreligieux amène les chrétiens à mettre sous le boisseau tout discours christologique perçu comme exclusif. Cherchant à réduire les tensions, on en vient à accepter des coups de rabots sur nos convictions : préférant la figure de Jésus prophète à celle du fils de Dieu pour ne pas froisser nos amis musulmans, choisissant de mettre en avant la sagesse du rabbi Jésus au détriment de la croix pour ne pas froisser nos amis juifs… Tout y passe : l’incarnation, la filiation divine, la croix, la résurrection, le salut, etc.
  • La volonté affichée de porter un discours en adéquation avec la postmodernité de notre société nous amène à proposer un christianisme « culturel » sans grande réflexion théologique (transformant l’Eglise en centre culturel) agrémenté d’un christianisme « moral » fondé sur la transmission de valeurs supposées protestantes. On vend les fruits mais on a arraché l’arbre qui produisait les fruits ! Et bien entendu, nous tombons sous le feu nourri des critiques de nos frères évangéliques qui en viennent naturellement à penser que les réformés ne sont plus chrétiens s’ils l’ont jamais été !
  • Les enjeux éthiques portés actuellement avec brio par notre Eglise tels que l’accueil fait aux migrants, l’engagement écologique de l’Eglise pour la sauvegarde de la création, l’accompagnement des personnes homosexuelles (pour ne prendre que les derniers débats en date) ne font jamais référence à une christologie ou à une sotériologie quelconque. Nous sommes dans l’éthique du bien mais certainement pas dans une christologie mise en acte.

Je constate l’effacement progressif et constant du Christ, et avec lui, de la notion de salut et de grâce. Ce qui me semble un comble au moment où nous nous gargarisons de manifestations publiques à la gloire du protestantisme ! Ne serait-ce pas là un grand élan de narcissisme, une tentative angoissée de se rassurer ? « Miroir, beau miroir, dis-moi que je suis la plus belle… »

Je crois que c’est une erreur très grave : à mes yeux, l’Evangile est en jeu. Et je reçois comme une interpellation forte ces mots de l’apôtre Paul au début de la 1ère aux Corinthiens 2, 1-5 : Moi-même, quand je suis venu chez vous, frères, ce n’est pas avec le prestige de la parole ou de la sagesse que je suis venu vous annoncer le mystère de Dieu. Car j’ai décidé de ne rien savoir parmi vous, sinon Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié. Aussi ai-je été devant vous faible, craintif et tout tremblant : ma parole et ma prédication n’avaient rien des discours persuasifs de la sagesse, mais elles étaient une démonstration faite par la puissance de l’Esprit, afin que votre foi ne soit pas fondée sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu. Jésus Christ crucifié, rien d’autre. Et ce n’est pas là une originalité de Paul : il ne fait que remettre au centre ce qu’il a lui-même reçu, revenant à ce qui est sans doute le texte le plus ancien de tout le NT, avant les évangiles, avant les lettres de Paul, une confession de foi reçue des tout-premiers chrétiens. Voilà, dit Paul, le portrait du Christ qu’il nous faut broder par notre prédication comme par notre vie communautaire : De condition divine, il n’a pas voulu disposer du rang qui l’égalait à Dieu mais il s’est désisté lui-même pour accepter la condition d’esclave, il a pris le visage d’homme et partagé le sort commun, il s’est abaissé plus encore, poussant l’obéissance jusqu’à la mort, la mort sur une croix. Et c’est lui que Dieu a exalté en lui donnant le nom qui est au-dessus de tout nom afin qu’au nom de Jésus, dans les cieux, sur la terre, au fond de l’abîme, tout être adore à genoux et toute langue s’unisse pour chanter : le Seigneur, c’est Jésus-Christ à la gloire de Dieu le Père.

De condition divine, il meurt sur la croix. Et c’est pour cela qu’il est le Seigneur. Le Christ que Luther désigne depuis la chaire du retable de Wittenberg, c’est le Christ en Croix parce que c’est là que se fait le salut de l’humanité. Karl Barth parle ici de la doctrine des deux états : abaissement et exaltation. En même temps, le Seigneur est serviteur et le serviteur est Seigneur. A la fois roi et esclave. Souverain parce que serviteur. Son autorité et sa seigneurie viennent précisément du fait qu’il s’est abaissé jusqu’à la mort sur la croix, qu’il est descendu aux enfers (au fond de l’abîme, dit l’épître aux Philippiens) pour aller chercher tous ceux qui s’y trouvaient. Or, la volonté de celui qui m’a envoyé, c’est que je ne perde rien de tout ce qu’il m’a donné, mais que je le ressuscite au dernier jour, dit Jésus dans l’Evangile de Jean (6,39). Il est allé, lui, là où personne ne peut ni ne veut aller. Le Seigneur est allé rejoindre, lui, les réprouvés pour toujours, les damnés de la terre, les désespérés, les burn-out, les suicidés, les perdus. Il n’a pas fui, il ne s’est pas dérobé, il est allé jusqu’à l’affrontement avec les forces du mal, la réalité de la souffrance et de la mort : il a pris le visage d’homme et il a partagé le sort commun. C’est très exactement là que l’Eglise rend Christ présent, en allant rejoindre à son tour celles et ceux qui ne sont rien. Les derniers événements douloureux traversés par notre Eglise lui ont fait prendre conscience de son abaissement (les difficultés financières, les bancs vides, les enfants et petits-enfants absents…). Sachez que le Christ a partagé notre sort. Il s’est abaissé plus encore, poussant l’obéissance jusqu’à la mort, la mort sur la Croix. Et puisque nous sommes cohéritiers du Christ, parce qu’ayant part à ses souffrances nous aurons part à sa gloire (Romains 8,17), la théologie de la Croix est d’abord une théologie de la JOIE. Voilà pourquoi la croix est vide quand elle est présente dans un temple : elle témoigne de ce Dieu qui a décidé d’exalter celui qui est rejeté de tous en lui donnant le nom qui est au-dessus de tout nom. La théologie de la Croix est une théologie de la joie parce que la croix est le seul lieu possible de notre restauration. Elle est au fond une théologie de la restauration, orientée vers la résurrection, le relèvement, le nouveau départ, le « Lève-toi et marche ! » Dieu l’a souverainement élevé ? Alors Dieu va souverainement nous relever ! C’est une certitude. Et moi, je me demande s’il ne serait pas temps pour nous de remettre une croix dans ce temple. Amen.

[1] Dietrich Bonhoeffer, La parole de la prédication, trad. H. Mottu, Genève : Labor et Fides, 1992, p.26-41.

[2] Michel Bouttier, Le chant du Messie. Anthologie du Nouveau Testament, Point Seuil, 1997, p.17.

Matthieu 20, 1-16 – Moi, ouvrier de la 11ème heure !

Prédication du pasteur Samuel Amédro le dimanche 24 Septembre 2017

F&S, chers amis, le Seigneur notre Dieu a beaucoup d’humour. Il nous le démontre aujourd’hui encore au travers de ce bout d’Evangile qui nous est proposé aujourd’hui. Tout se passe comme s’il y avait une espèce de Providence divine… Mais que nous lisions cette parabole étonnante des ouvriers de la 11ème heure pour que je puisse vous la commenter doctement ne lui suffisait pas : il voulait nous offrir l’occasion de la vivre, de l’expérimenter, si je puis dire, en direct-live. Moi, ouvrier de la 11ème heure, dernier arrivé ici à Paris, dans ce quartier et dans cette communauté, moi qui n’ai encore rien fait, je viens ce matin vous griller la politesse, prendre le coupe-file réservé aux VIP, monter à la tribune pour prendre la 1ère place et toucher mon salaire au nez et à la barbe de tous ceux qui travaillent dans ce lieu depuis la 1ère heure, supportant comme dit le texte biblique le poids du jour et la grosse chaleur… Moi qui n’ai pas encore levé le petit doigt, je vais recevoir, par votre imposition des mains et sous la conduite éminente d’un représentant du Conseil Régional de notre Eglise, une onction toute spéciale de la part du Seigneur, une double ration de grâce et de bénédiction. Ce faisant, je glisse mes pas dans ceux de mes illustres prédécesseurs… Je veux parler bien entendu de Moïse (appelé par Dieu du milieu du buisson ardent alors qu’il n’était qu’un pauvre réfugié, un migrant au passé trouble), David (le plus petit des fils de Jessé qui reçoit l’onction royale des mains du prophète Samuel pour prendre la place du roi Saül), ou de l’apôtre Paul (l’ancien persécuteur de chrétiens qui se décrit lui-même comme l’avorton, le plus insignifiant des apôtres). Moi, Samuel, ouvrier de la 11ème heure que le maître vient juste d’embaucher pour travailler dans sa vigne avec vous tous qui m’avez précédé en ce lieu, j’ose espérer que vous ne m’en tiendrez pas rigueur de vous griller ainsi la politesse ! Et d’ailleurs là est l’humour du Seigneur à mes yeux, je sais déjà que vous ne m’en voulez pas, que vous n’en concevez aucune jalousie, aucune rancœur, aucun ressentiment : bien au contraire, depuis mon arrivée parmi vous, je n’ai reçu de votre part que des marques d’attention bienveillante et d’accueil aussi chaleureux que fraternel. J’ai bien compris que les ouvrier-e-s qui ont été embauché-e-s avant moi, parfois dès l’aube de leur vie, mais aussi celles et ceux qui sont arrivés un peu après, à la 3ème heure, 6ème heure ou 9ème heure, vous tous les ouvrier-e-s, vous vous réjouissez de voir arriver des forces vives non pas pour prendre votre relais et faire à votre place mais bien pour renforcer, donner de la vigueur, conjuguer nos talents, nos compétences et nos énergies pour le bénéfice de la vigne du Seigneur…

Et en lisant ce matin la parabole, j’ai compris que, pour vous comme pour moi, le Maître a pris la peine de conclure avec nous un accord pour un salaire décent et juste. Je n’ai pas entendu qu’il ait fait appel aux syndicats pour négocier avec les représentants du personnel ni qu’il ait passé un quelconque accord de branche mais le fait est que la parabole nous affirme que ce maître de maison qui sortit de grand matin afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne (…) convint avec les ouvriers d’une pièce d’argent pour la journée… Le Maître est donc venu passer un contrat avec ses ouvriers. Je tiens à rappeler que Jésus décrit ici le fonctionnement du Royaume des cieux : le Royaume des cieux est comparable, en effet, à un maître de maison qui sortit de grand matin… etc. J’en conclus donc que le Royaume des cieux fonctionne comme le protestantisme… Ou peut-être est-ce l’inverse ? Notre Eglise Protestante Unie de France essaie de mettre en pratique ce qu’elle comprend du fonctionnement du Royaume des cieux. En tout cas, je veux y voir une affinité avec notre culture protestante, notre manière de vivre en Eglise, de faire fonctionner notre Eglise et de concevoir notre rapport à l’autorité et au pouvoir. J’y vois moi, à la suite d’Olivier Abel qui s’opposait cette semaine encore sur ce point à Régis Debray, une théologie politique du contrat, du pacte, de l’Alliance qui se conquiert au bout de la discussion et du débat et qui tranche avec la traditionnelle culture jacobine française fondée bien plus souvent sur une théologie politique du Corps et de son unité indivisible fondée elle-même sur une autorité transcendantale personnifiée par une figure paternelle (le Corps du Roi, les Grands Corps de l’Etat, le Corps social, le Saint Père de l’Eglise Catholique). Plutôt qu’une autorité descendante paternelle qui structure le corps social de manière hiérarchique, la culture de notre Eglise entend privilégier une autorité horizontale plus fraternelle que paternelle dans une culture de type démocratique fondée sur une éthique de la discussion (dont parlait Habermas), une éthique de la parole échangée et de l’écoute réciproque. En tout cas, à défaut de toujours le vivre pleinement, nous le revendiquons fortement : chez nous, l’individu prime toujours sur la communauté (pensons à la parabole de la brebis perdue). Et l’adhésion des uns et des autres au contrat que le Seigneur entend passer avec chacun d’entre nous ne se conquiert que par la conviction personnelle et la décision éclairée en toute liberté de conscience.

Je voudrais ici m’arrêter une seconde pour prévenir celles et ceux qui, arrivés en ce lieu par hasard, par contrainte ou pour répondre à notre invitation, pourraient se sentir séduits ou attirés par un tel état d’esprit. Je voudrais les préserver d’une illusion d’optique qui pourrait laisser croire que face à la loi de la jungle qui semble régner dans le monde, la vie de l’Eglise offrirait un havre de paix sur terre en constituant une sorte d’antichambre du Royaume des cieux. Malheureusement, loin s’en faut ! Nous n’en sommes pas très fiers mais il nous faut vous avouer la vérité : cette manière de fonctionner qui se veut démocratique et ouverte ne nous rend pas plus aimables pour autant. Sur ce point, la parabole est sans illusion et sans faux-semblant : les hommes restent des hommes qu’ils soient dans l’Eglise ou non, le ressentiment des premiers passés en derniers éclate au grand jour et les murmures des contestations sont suffisamment forts pour arriver aux oreilles du Maître. Il y a dans l’Eglise comme dans le monde les mêmes conflits, les mêmes oppositions, les mêmes enjeux de pouvoir, les mêmes jalousies, les mêmes besoins de reconnaissance, le même esprit de comparaison quand ce n’est pas de compétition. René Girard aurait parlé du désir mimétique qui fait que l’on désire ce qui fait envie à l’autre du simple fait qu’il le désire.

Mais justement, tournant le dos à toute réponse verticale musclée qui tenterait de juguler l’opposition par la force, la parabole nous parle d’un Maître de maison qui prend la peine de rentrer dans la discussion, faisant droit à la parole de l’autre, fut-elle insolente, pour justifier sa décision somme-toute aussi souveraine que légitime. Laisse-moi t’expliquer mon ami : Je veux donner à ce dernier autant qu’à toi. Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux de mon bien ? Ou alors ton œil est-il mauvais que je sois bon ? Le Maître cherche à convaincre…

Mieux, le Maître commence son explication par un « mon ami » que je refuse de comprendre de manière cynique, paternaliste ou même ironique… « Mon ami » signifie que même dans le conflit la relation est préservée, tu restes mon ami. Cela signifie aussi que le Maître a quitté le piédestal hiérarchique du patron qui a le pouvoir d’embaucher pour se mettre sur le même plan que celui avec qui il a passé contrat : « mon ami » pose la relation dans l’horizontalité d’une discussion d’égal à égal. Mon Maître ne cherche pas à ce qu’on baisse les yeux devant lui. L’humiliation ne construit jamais rien de bon. Le Royaume de mon Maître ne nie pas la réalité parfois conflictuelle des relations humaines mais il refuse d’utiliser la facilité du rapport de force et de la violence qui écrase toujours le plus vulnérable et fait que les premiers sont toujours les premiers et que les derniers seront toujours les derniers, les riches toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres.

Je remarque aussi qu’il dit « mon ami » et qu’il ne dit pas « mon frère » en réservant son alliance de manière exclusive à ceux de son clan, de sa race, de son ethnie, de sa communauté, de sa religion ou de son église. Non, il dit : mon ami. Le royaume de mon maître se veut une communauté des « amis ». Et l’amitié se joue des frontières. On compare souvent la communauté ecclésiale à un communion fraternelle, une « con-frérie ». Ici, Jésus compare le Royaume des cieux à une véritable « société des amis », une « amicale » et qui plus est une « amicale laïque » en ce sens qu’elle ne connaît ni ne reconnaît aucun clergé, aucune prééminence de l’un sur l’autre, de l’un qui devrait ployer le genou devant l’autre. En ce sens, l’amitié me semble plus égalitaire encore que la fraternité. Souvenez-vous de la parole de Jésus dans l’Evangile de Jean : Je ne vous appelle plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; mais je vous ai appelés amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j’ai appris de mon Père. (Jean 15,15)

Et cette amicale se fonde sur la confiance en la parole donnée et tenue : je ne te fais pas de tort ; n’es-tu pas convenu avec moi d’une pièce d’argent ? L’injustice eut été de ne pas tenir ma parole, d’oublier ma promesse. Ce qui est juste c’est que je respecte le pacte qui nous lie toi et moi. Que votre OUI soit OUI et que votre NON soit NON, dit Jésus, tout le reste vient du Mauvais (Matthieu 5,37) ! Moi, je tiens ma promesse. Je suis fidèle et tu peux me faire confiance.

Alors quel est le contenu de ce fameux pacte qui nous lie dans cette communauté au moins aussi amicale que fraternelle qui se réunit dans ce temple du St Esprit. Il faut pour le découvrir revenir un instant sur le début de la parabole pour essayer de découvrir la motivation qui pousse le maître de la maison à sortir de chez lui de grand matin dit le texte, dans le but d’embaucher des ouvriers pour sa vigne… Sorti à la 3ème heure, il en vit d’autres qui se tenaient sur la place, sans travail, et il leur dit : « Allez, vous aussi, à ma vigne, et je vous donnerai ce qui est juste. » Ils y allèrent. Sorti de nouveau vers la 6ème heure, puis la 9ème, il fit de même. Vers la 11ème heure, il sortit encore, en trouva d’autres qui se tenaient là et leur dit : « Pourquoi êtes-vous restés là, tout le jour, sans travail ? » Avez-vous senti comme moi cette obsession constante du maître ? Qu’est-ce qui le pousse ainsi à sortir de chez lui sans arrêt ni repos, depuis l’aube jusqu’à la dernière minute du jour ? S’il y en a un qui veut absolument faire baisser la courbe du chômage, c’est bien lui… Voilà la vérité essentielle qui se dit dans cette parabole :  notre Dieu a envie de nous, de chacun d’entre nous, moi y compris, l’ouvrier de la 11ème heure. Je ne dis pas qu’il a BESOIN de nous, je dis et j’affirme qu’il a du désir pour nous.

Eh bien, sachez que c’est très exactement ce que je suis venu faire parmi vous, chers amis, voilà quelle sera mon obsession constante auprès de vous en tant que pasteur : vous faire entendre l’appel de mon Maître qui n’a de cesse que de venir vous chercher pour vous mettre en route, rendre la capacité d’agir à ceux qui se sentent inutile parce que sans raison de vivre. Mon Dieu ne supporte pas de voir un seul de ses amis rester bloqué, scotché, paralysé, englué, enfermé, emprisonné. Mon Dieu est touché, ému aux entrailles, indigné même de ce qu’un seul de ses amis puisse rester par terre sans possibilité de relever la tête, sans possibilité de prendre en main sa propre vie pour gagner ce qui lui est nécessaire. Je suis témoin de ce Dieu qui veut ses ami-e-s debout. Et celles et ceux qui connaissent les tragédies qui ont ébranlé jusqu’au fondement de certaines de nos familles, comprennent alors qu’il y a des visages qui me viennent ici et que c’est à ces personnes que je pense d’abord avec émotion et amitié. J’ai été embauché par Dieu pour prendre soin de sa vigne ici avec vous, parmi vous, au milieu de vous et je le ferai de tout mon cœur. Mais comptez-sur moi également pour ne pas réserver cette énergie aux seuls frères et sœurs de la communauté : l’appel du Seigneur ne connaît ni frontière ni barrière : il veut être « bon » y compris avec les ouvriers de la 11ème heure, les derniers arrivés, ceux qui n’ont encore rien fait et qui ne méritent rien mais qu’il appelle « mon ami ».

Ce qu’il veut donner à ses amis (qu’ils soient ou non dans l’Eglise) n’est pas proportionnel à l’effort fourni. Sa bonté pour nous n’est pas indexée à un quelconque calcul de productivité (il ne s’agit donc pas de travailler plus pour gagner plus). Il n’est pas question non plus d’alimenter un quelconque « compte pénibilité » qui ferait que le salaire serait proportionnel à la difficulté rencontrée. En tant que calviniste convaincu, je sais que mon Dieu est souverain et qu’il lui est permis de faire ce qu’il veut de son bien, comme le dit si bien la parabole : car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes (Matthieu 5,45). En ce sens, je tiens à préciser aux responsables des autorités civiles qui nous font l’honneur et l’amitié de leur présence aujourd’hui que notre Eglise a toujours été et restera toujours une Eglise « pour les autres », cherchant à apporter ce qu’elle peut pour partager quelque chose de la bienveillance de Dieu dans l’espace public. Permettez-moi un seul exemple, à l’occasion du 500ème anniversaire de la Réformation, nous organisons ici-même le 29 novembre prochain une « disputatio » publique avec un rabbin, un musulman, un chrétien et un historien autour de cette question tellement importante : « Sommes-nous vraiment tous frères ? » C’est très exactement ce genre de « service public » que nous voulons apporter. Et nous espérons trouver en vous des partenaires dans cette laïcité bien comprise qui nous permette d’habiter tous ensemble notre espace public. En attendant, comptez sur nous, pour rester émus, touchés, indignés, mobilisés par tout ce qui blesse et abîme l’humain et la planète. C’est ce qui est écrit dans notre contrat de travail. C’est ce pour quoi nous avons été embauchés par le Maître de la Maison. C’est notre travail, notre vocation et notre joie. Amen.

 

Deutéronome 6, 1-9 ; Marc 3, 20-21 ; 31-35 ; Romains 8, 12-17 – Identité et Patrimoine

Prédication du Pasteur Samuel Amédro, le dimanche 17 septembre 2017

Je ne me lasse pas de constater l’engouement toujours croissant autour de ces journées du Patrimoine. N’y voyez aucune critique de ma part : il me semble qu’il y a là un signe des temps d’une identité qui se sent fragilisée et qui part à la recherche d’elle-même. Quand on se sent sûr de soi, nul besoin d’aller visiter la galerie de portraits de ses ancêtres ! Et c’est bien ce que nous démontrent ces personnes adoptées qui partent en quête de leurs géniteurs jusqu’à le revendiquer comme ce qu’ils appellent un « droit à l’origine ». Quel drôle d’expression…

Signe des temps, disais-je, il semble que nous soyons en quête de nous-mêmes contre l’éparpillement schizophrénique, fruit amère de la mondialisation (je ne suis personne quand je suis multiple), contre l’amnésie de notre propre histoire (je ne suis personne quand je n’ai pas de mémoire, pas de passé, et que je reste prisonnier de ce que j’ai appelé la tyrannie de l’immédiateté). Bref, dans ces journées du Patrimoine, nous cherchons une permanence dans le temps, une unité de soi, une continuité, une cohérence dans notre vie. On visite des Monuments Historiques. On s’identifie à des habitudes de vie qu’on appelle « Tradition » (chez nous, on a toujours fait comme ça). On se cramponne à nos croyances prises comme des idéaux ou des normes universelles. Et on affronte (moi le premier) avec angoisse et parfois avec un sentiment de culpabilité la question de la transmission à nos enfants. Avons-nous réussi à transmettre à nos enfants ? « Voici le commandement, les lois et les coutumes que le SEIGNEUR votre Dieu a ordonné de vous apprendre à mettre en pratique dans le pays où vous allez passer pour en prendre possession, afin que tu craignes le SEIGNEUR ton Dieu, toi, ton fils et ton petit-fils, en gardant tous les jours de ta vie toutes ses lois et ses commandements que je te donne, pour que tes jours se prolongent. Tu écouteras, Israël, et tu veilleras à les mettre en pratique : ainsi tu seras heureux, et vous deviendrez très nombreux, comme te l’a promis le SEIGNEUR, le Dieu de tes pères, dans un pays ruisselant de lait et de miel. » L’avertissement du Deutéronome nous fait lever les sourcils vers le ciel en signe d’impuissance et presque de résignation… Tu seras heureux et vous deviendrez très nombreux ? Force est de constater que nous avons raté quelque chose… Quel est donc ce pays ruisselant et de miel qui nous a été donné en héritage par le Dieu de nos pères ? Notre pays à nous s’appelle la tradition réformée. Voilà ce que nous avons reçu en héritage par nos pères (et nos mères la plupart du temps d’ailleurs). Certes aujourd’hui nous avons changé de nom puisque nous sommes l’Eglise Protestante Unie de France… mais nous nous inscrivons dans la tradition réformée (c’est d’ailleurs le nom qui est encore à l’entrée sur la plaque de marbre dont on m’a dit il y a quelques jours qu’elle ressemblait un peu à une pierre tombale). Nous sommes issus de l’Eglise Réformée voire calvinistes puisqu’en faisant communion avec les luthériens, nous avons réactivé notre fibre calviniste qui était en train de s’éteindre. Bref : c’est notre famille. C’est là que nous sommes nés. C’est une anecdote que me racontait mon ami le pasteur Jean-Pierre Nizet qui avait été nommé au cœur des Cévennes à Ste Croix Vallée Française et à qui une vieille paroissienne avait demandé le plus sérieusement du monde : « Monsieur le pasteur, est-ce que vous êtes né ? » N’allez pas croire qu’elle lui demandait s’il était né de nouveau, non ! Il a mis un très long moment avant de comprendre qu’elle voulait savoir s’il était né protestant réformé, autrement dit, est-ce qu’il faisait vraiment partie de la famille… Il est vrai que puisque nous fêtons en 2017 les 500 ans de la Réforme, il faudrait raconter notre histoire en commençant par Luther… mais chez nous, c’est Calvin et Théodore de Bèze qui font figure de pères fondateurs et Noyon ou Genève nous sont beaucoup plus familiers que Wittenberg ou Worms. Notre histoire de famille s’articule autour du principe fondateur de l’absolue souveraineté de Dieu (Soli Deo Gloria !) qui arrache à l’homme toute prétention à vouloir interférer sur son salut (Sola fide et Sola gratia jusqu’à la prédestination !) et qui construit l’Eglise de manière quasi démocratique sur la seule autorité de la Parole (Sola Scriptura et sacerdoce universel des croyants). Mais il faut avouer également que notre identité de réformés français s’est construite dans le conflit dur qui nous a opposé au catholicisme : dans chaque protestant français (ce qui ne se vérifie pas à l’étranger) sommeille la mémoire de la persécution, des dragonnades, de la guerre des camisards, de la résistance de Marie Durand ou de Pierre Laporte. Le Désert pour ceux qui subissaient la persécution. Le Refuge pour ceux qui réussissaient à fuir à l’étranger. Notre mémoire huguenote reste vivace des siècles après. C’est là une des racines probables de l’attachement viscéral de notre protestantisme réformé à liberté reçue par l’instruction publique gratuite et obligatoire ainsi qu’à la laïcité en tant que séparation des Eglises et de l’Etat : ce furent là pour nous des combats auxquels nous avons pris part pour assurer notre survie. Mais c’est également à cette source qu’il faut aller rechercher l’engagement constant de nos pères auprès des réfugiés et des persécutés quels qu’ils soient (au Chambon ou par la Cimade). C’est là notre histoire. Du moins celle que nous nous racontons de générations en générations… Parce qu’il faut avouer que cette histoire qui raconte notre identité réformée est, comme toutes les histoires d’ailleurs, une histoire mythique où l’on sélectionne les faits pour les agencer dans une intrigue. Mais il faut immédiatement ajouter qu’un mythe dit toujours la vérité en ce qu’il explique une identité par un récit. Ce récit dit ce que nous sommes et pourquoi nous sommes comme ça. Comme quand on essaie de se définir par ses traits de caractères : je n’y peux rien, je suis comme ça, c’est mon caractère. C’est notre identité, c’est notre caractère, nous sommes comme ça et parfois même, nous en sommes fiers. Nous revendiquons notre exigence intellectuelle dans les cultes (parfois avec une pointe d’élitisme), une certaine droiture morale (il arrive que ce soit jusqu’à la rigidité), une piété pudique et intériorisée (qui confine souvent à la froideur et la méfiance envers les émotions trop fortement exprimées), un accueil inconditionnel de quiconque s’approche au nom de la Grâce première (jusqu’à accepter de ne pas savoir qui est vraiment membre de l’Eglise) et une liberté imprescriptible (qui laisse bien souvent les gens se débrouiller avec leurs responsabilités). Et pour paraphraser ce que Dieu dit à Moïse devant le buisson ardent, nous pourrions conclure par un : Je suis qui je suis !  C’est comme ça… Désolé ! Et c’est cette identité-là que nous aimerions tant transmettre à nos enfants et petits-enfants… Malheureusement, il semble bien souvent qu’ils n’en veulent pas ! Ou tout au moins qu’ils restent à distance… Et pourtant, nous savons que notre avenir en dépend. Nous avons bien intégré ce que dit le Deutéronome : Les paroles des commandements que je te donne aujourd’hui seront présentes à ton cœur (nous les avons à cœur) ; tu les répéteras à tes fils (on a bien essayé, encore faudrait-il qu’ils écoutassent) ; tu les leur diras quand tu resteras chez toi et quand tu marcheras sur la route (à la maison comme dans l’espace public), quand tu seras couché et quand tu seras debout (au travail comme en vacances) ; tu en feras un signe attaché à ta main (pour t’en souvenir quand tu travailles avec tes mains), une marque placée entre tes yeux (pour t’en souvenir quand tu réfléchis) ; tu les inscriras sur les montants de porte de ta maison et à l’entrée de ta ville (ce sera écrit partout où tu vis)Tous ceux qui connaissent le judaïsme connaissent les mezzouza, les téfilines et les phylactères, prenant ce commandement du Deutéronome très au sérieux voire au pied de la lettre pour transmettre ce qui est essentiel. Il y a là, pour eux comme pour nous, un enjeu de survie. Il y a même un proverbe juif qui dit qu’on ne peut se dire juif que quand ses enfants le sont devenus. Autrement dit, le judaïsme ne se reçoit pas en héritage de sa mère mais par la responsabilité assumée de transmission à ses enfants. Et pour eux comme pour nous, le message à transmettre est simple. Il tient en quelques mots : Ecoute Israël, le Seigneur notre Dieu est UN. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force. Et Jésus ajoute à la suite du Lévitique (19,18) : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.  Afin que tu craignes le Seigneur ton Dieu, toi, ton fils et ton petit-fils… L’enjeu est là : quoi que tu fasses, qui que tu sois, n’oublie jamais la présence de Dieu dans ta vie. N’oublie pas Dieu. Garde-lui toujours une place dans ta vie, dans la famille, à la maison, au travail, en vacances, dans l’espace public comme dans l’espace privé, que tu sois manuel ou intellectuel, garde toujours une place pour Dieu dans ta vie. Pour Dieu et pour ton prochain. Voilà ce que je rêve de transmettre à mes enfants. Souviens-toi. Fais ce que tu veux de ta vie, mais souviens-toi. C’est une entreprise contre l’oubli, contre la mémoire courte, contre la tyrannie de l’immédiat, du présent instantané. N’oublie pas que Dieu t’aime ! N’oublie pas ton prochain ! C’est une part essentielle de ton identité, de ton histoire, de qui tu es au plus profond de toi.

Mais il arrive (j’allais dire malheureusement) que les enfants décident de résister à leurs parents. C’est exactement ce que raconte le récit que j’ai lu dans l’Evangile de Marc quand Jésus essaie d’échapper à l’emprise de sa famille qui vient pour s’emparer de lui dit l’Evangile. Il arrive que l’identité et la tradition soient vécues comme des prisons, des enfermements, des héritages trop lourds à porter. Jésus se révolte contre sa famille qui tente de l’assigner à résidence. C’est bien ce qui arrive parfois avec notre jeunesse qui refuse de reproduire ce que nous aimerions lui transmettre du simple fait qu’on a toujours fait comme ça. Si la transmission de la tradition consiste simplement à rester dans la famille et à reproduire toujours la même chose, la même musique, la même manière de prier, la même manière de construire l’Eglise, alors l’identité se transforme en une prison, à une histoire subie, un héritage non choisi. Il ne faut jamais oublier que l’identité ce n’est pas seulement une histoire reçue en héritage. C’est aussi être soi, se reconnaître soi, exister par soi-même, dire « JE », apprendre à faire ses choix et à les assumer en toute responsabilité. L’histoire reçue en héritage doit pouvoir s’articuler avec une histoire encore à inventer. Le passé doit pouvoir se conjuguer au futur. Alors Jésus sort de sa prison et nous invite à faire de même. Il ne s’agit pas de s’imaginer vivre une vie solitaire, sans passé, sans histoire, sans famille, sans lien, dans une solitude magnifique à se laisser vivre au gré de ses pulsions et de ses envies ! En parcourant du regard ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de Dieu, voilà mon frère, ma sœur, ma mère. » Il s’agit donc d’entrer dans une nouvelle histoire familiale avec une nouvelle famille, un futur qui est devant soi mais avec des frères et des sœurs. Je retrouve un écho de cette même méfiance vis-à-vis de l’héritage subi dans le texte de l’épître aux Romains : Ainsi donc, frères, nous avons une dette… mais pas envers la chair pour devoir vivre de façon charnelle. Car si vous vivez de façon charnelle, vous mourrez ! Au fond, dit l’apôtre Paul, notre dette, cette identité de protestants réformés que nous avons reçue en héritage, ne peut pas rester attachée à ce qui est charnel, c’est à dire ce qui est voué à disparaître, ce qui est destiné à mourir. Si nous voulons transmettre notre identité à nos enfants uniquement pour essayer de ne pas mourir ou parce que nous avons peur de disparaître, alors nous nous trompons et nous les trompons parce que si nous vivons de façon charnelle, nous mourrons. Mais Paul nous invite à retrouver l’essence spirituelle de cette transmission. Mais si par l’Esprit, vous faites mourir votre comportement charnel, vous vivrez. En effet, ceux-là sont fils de Dieu qui sont conduits par l’Esprit de Dieu. Vous n’avez pas reçu un esprit qui vous rende esclaves et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et par lequel nous crions : Abba, Père. Cet Esprit lui-même atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Enfants, et donc héritiers : héritiers de Dieu, cohéritiers du Christ, puisque, ayant part à ses souffrances, nous aurons part aussi à sa gloire.

Dans l’identité de fils adoptifs de Dieu, nous héritons d’une liberté que rien ni personne ne peut nous arracher parce qu’elle n’est plus du tout motivée par la peur de mourir. Libérés de l’esclavage de la peur de disparaître, elle fait de nous des enfants de la promesse et elle nous ouvre les portes d’une aventure nouvelle, d’un avenir possible. En nous permettant de mettre une distance entre cette histoire que nous avons reçue en héritage et notre vie devant Dieu, Paul nous ouvre les portes d’un chemin de liberté : désormais, je sais que je ne me résume pas à mon histoire. Je peux alors librement prendre la décision de m’inscrire dans cette tradition que j’ai reçue de mes pères tout en sachant que je suis libre de la transformer pour en faire quelque chose de neuf. Je peux décider de choisir cette famille comme étant la mienne, cette paroisse, ce lieu de culte et je suis libre de les transformer, les habiter à ma façon, les faire vivre autrement. Cette identité qui fait de moi ce que je suis n’est plus seulement reçue en héritage mais elle devient aussi choisie et assumée : elle m’appartient en propre. Elle fait que je suis capable de faire des choix, d’assumer des responsabilités, de faire une promesse, de prendre des engagements et de les tenir. Désormais mon « oui » est un vrai « oui », mon « non » est un vrai « non ».

L’Evangile que je reçois aujourd’hui me permet d’articuler ce que je reçois de mes pères et ce que je choisis de faire de ma vie. J’y reçois une identité qui n’est pas seulement figée dans le passé mais souple et dynamique, enracinée dans un héritage que j’assume et résolument tournée vers l’avenir.

Et pour reprendre ce que Dieu disait à Moïse devant le buisson ardent, on peut tout aussi bien le traduire à la forme inaccomplie, en train d’être, en plein devenir. Non plus seulement Je suis qui je suis… Mais cette fois : Je serai qui je serai !  C’est comme ça… Grâce à Dieu, nous sommes en devenir. Et c’est heureux. Amen !

Ezéchiel 33, 7-9 ; Romains 13, 8-10 ; Matthieu 18, 15-20 – Une dette d’amour

Prédication du Pasteur Samuel Amédro – Dimanche 10 septembre 2017

Ce message d’aujourd’hui est la suite d’une discussion et d’un partage que nous avons entamé hier avec les 6 jeunes venus de toute la France pour la Ligue pour la Lecture de la Bible et qui ont passé le week-end dans nos locaux. Il m’avait été demandé par leur responsable Amélie de méditer sur le thème d’une église de témoins. Hier nous nous sommes donc arrêtés chez le prophète Ezéchiel et nous nous sommes reconnus dans ces « prophètes guetteurs » choisis et institués par Dieu. C’est donc toi, fils d’homme, que j’ai établi guetteur pour la maison d’Israël… Notre mission, si nous l’acceptons, consiste à porter la responsabilité de la vie des autres : c’est à toi que je demanderai compte de son sang… Lourde responsabilité s’il en est ! Mais qui sont, justement, ces « autres » dont on parle ?

Justement l’épître aux Romains va nous aider à approfondir. N’ayez aucune dette envers qui que ce soit, si ce n’est celle de vous aimer les uns les autres ; car celui qui aime l’autre accomplit pleinement la loi. Un petit verset qui donne beaucoup à penser… Luther donne une clé herméneutique à tous ceux qui cherchent à interpréter les Ecritures : quel que soit le texte de la Bible, il faut se demander s’il pose la Loi (en tant que volonté de Dieu reçue comme un devoir) ou s’il annonce l’Evangile (ce que Dieu a fait pour nous, ce qu’il a accompli dans nos vies). Et, de fait, notre petit verset peut se traduire et se comprendre des deux manières. Il peut se traduire comme une affirmation, au présent de l’indicatif : Vous ne devez rien à personne si ce n’est… Et il peut également tout aussi bien se traduire comme un commandement, un impératif : Ne devez rien à personne si ce n’est… Personnellement, je ne souhaite pas choisir. Ou plutôt, je choisis de garder les deux possibilités ouvertes devant nous.

Je choisis d’abord et avant tout de le traduire comme une affirmation forte et essentielle. Voilà l’Evangile, voilà la Bonne Nouvelle au sens propre, voilà ce que Dieu a fait pour nous et qui nous appartient en propre : Vous ne devez rien à personne… Vous n’avez aucune dette envers qui que ce soit… Aucune dette, aucun devoir, aucune obligation, aucune contrainte : en Christ nous sommes libres parce que Christ nous a libérés. C’est par ces mots que Luther (toujours lui) commence son très fameux traité De la liberté du chrétien de 1520 : « Le chrétien est l’homme le plus libre ; maître de toutes choses il n’est assujetti à personne ». Je rappelle que nous sommes à la fin de l’épître aux Romains et que Paul vient d’évoquer l’éthique chrétienne face aux autorités civiles et politiques : Que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir, car il n’y a d’autorité que par Dieu et celles qui existent sont établies par lui. (…) C’est pourquoi il est nécessaire de se soumettre, non par crainte de la colère, mais par motif de conscience. (Rom 13, 1-7). Par motif de conscience et non par la peur : parce que, quoi qu’il arrive, nous sommes libres, de la glorieuse liberté des enfants de Dieu, et nous ne devons rien à personne. Ne l’oublions jamais au moment de faire des choix : nous n’avons aucune dette envers qui que ce soit… Prenons nos décisions par motif de conscience et non sous la contrainte ou la peur. Premier point.

Et dans le même temps, je veux garder ouverte la seconde possibilité de traduction qui, après avoir annoncé l’Evangile, et à la lumière de ce que Dieu a fait pour nous, nous pouvons recevoir ce que dans la tradition réformée nous appellerions un chemin de sanctification. Voilà ce que Dieu attend de nous maintenant : N’ayez aucune dette envers qui que ce soit… Cette liberté reçue de Dieu doit aussi être accueillie, acceptée, j’allais dire, revendiquée et vécue concrètement : Ne devons rien à personne… Parce que notre liberté est la condition sine qua non pour un service véritable. Imaginez que nous soyons débiteurs de ceux qui ont le pouvoir et l’autorité, tout ce que nous ferions serait alors entaché du soupçon de marchandage voire de chantage. C’est ici qu’il faut entendre la seconde phrase de Luther qui complète la première. Certes, « Le chrétien est l’homme le plus libre ; maître de toutes choses il n’est assujetti à personne. Mais en même temps, L’homme chrétien est en toutes choses le plus serviable des serviteurs ; il est assujetti à tous. » La liberté du chrétien est donc la condition préalable à la possibilité d’être au service du Christ, libres de toute dette, les mains libres pour un service authentique qui ne soit ni un échange, ni un commerce et encore moins un chantage. Il y a là d’ailleurs un très bon symptôme qui nous permet de faire le tri : si nous ressentons la morsure de la déception quand on n’accueille pas notre témoignage, notre parole, notre service ou tout simplement quand on ne nous remercie pas à la mesure de notre engagement, c’est parce que nous en attendions une réponse positive, un merci, un retour, un succès, une reconnaissance, bref : nous étions en dette. N’ayez aucune dette envers qui que ce soit, dit l’apôtre Paul. C’est la condition préalable à un amour véritable et désintéressé. Parce que l’enjeu est bien celui-là : l’amour que nous devons…

Quelle que soit la traduction que nous choisissons, indicatif ou impératif, pour la dette, il y a un « SAUF » qui nous ramène vers l’essentiel et le fondamental, qui nous ramène au cœur de l’Evangile : vous n’avez aucune dette… SAUF celle de vous aimer les uns les autres ! Il y a donc un « sauf », une exception, un point nodal qui vient rompre la règle universelle : la seule dette que nous ayons, le seul devoir qui soit admis et revendiqué, c’est la dette d’amour. Nous nous devons l’amour les uns envers les autres.

Là encore, il y a deux manières de comprendre cette phrase. La TOB choisit de traduire : Celui qui aime son prochain a pleinement accompli la loi, là où la Segond traduit : Celui qui aime l’autre a accompli la loi. Alors, envers qui ai-je ma dette : envers « mon prochain » ou envers « l’autre » ? Parlons-nous d’un amour fraternel interne à la communauté chrétienne ou d’un amour pour l’autre, l’étranger, le non-chrétien, celui du dehors ? Là encore, je crois qu’il est nécessaire de garder les deux possibilités ouvertes devant nous.

Il faut d’une part réaffirmer fortement que notre responsabilité s’exerce au sein de la communauté chrétienne : nous nous devons l’amour les uns aux autres entre frères et sœurs en Christ. Et pourtant, ceux qui idéalisent l’Eglise sont en général ceux qui la connaissent le moins. Nous nous devons l’amour les uns aux autres mais nous avons toutes et tous été confrontés dans l’Eglise à des paroles malheureuses, pour le moins maladroites et blessantes, des pensées toujours critiques ou négatives qui abîment ce que d’autres essaient de construire difficilement, des enjeux de pouvoir, de domination voire de compétition au sein même de la communauté. Il faut avouer aussi des phénomènes de rejet ou pire de l’indifférence, du silence, un refus de la relation qui éveille chez celui qui le subit le sentiment d’être transparent et inexistant (exemple vécu à Montpellier). Il me semble significatif que dans l’Evangile de Matthieu le seul discours de Jésus qui s’adresse spécifiquement à la communauté des disciples s’attèle principalement à essayer de résoudre les conflits et les difficultés relationnelles… Si ton frère te fait du mal… Cela arrive, j’allais dire, inévitablement : vous en savez quelque chose. Comme beaucoup d’autres, vous avez eu à traverser ici ce genre de tempête. Et comme tous, vous aussi vous avez contracté une dette d’amour les uns envers les autres.  Alors, notre responsabilité spécifique envers nos frères et sœurs nous appelle à faire de notre Eglise un lieu d’apaisement et de réconciliation. J’aimerais m’engager avec vous dans ce sens. Mais nous faisons face à une évolution de l’Eglise qui rend les choses plus difficiles. Pendant longtemps l’Eglise s’est vécue comme une grande famille. On naissait, on grandissait, on confirmait, on se mariait entourés des anciens et des aînés qui avaient vécu la même chose avant nous. On se connaissait, nos enfants faisaient du scoutisme ensemble, on savait que quoiqu’il arrive on faisait partie de la même famille, presque du même clan. Même avec des conflits (qui existaient immanquablement), les liens restaient noués indéfectiblement. Aujourd’hui, l’Eglise est devenue une famille recomposée, recréée (par Dieu qui nous envoie des nouveaux venus à l’image de ces jeunes venus nous visiter ce week-end ou des coréens de l’Eglise Sonaan ou encore des camerounais de la chorale Dipita) mais cette recomposition rend les choses beaucoup plus difficiles à construire parce que les relations n’ont plus la même force de l’évidence. Les maintenir demande désormais un effort, un travail, un projet. L’apôtre Paul pose comme une dette, un devoir de nouer dans la communauté un pacte, un contrat, une alliance, un engagement réciproque que nous nous devons les uns les autres : la promesse d’une bienveillance et d’un amour réciproque comme un droit opposable. Ici, nous nous devons l’amour. Tout le reste c’est du domaine de la liberté mais pour ce qui est des relations et des liens, ce que vous lierez sur la terre sera lié au ciel. Karl Barth écrit que « en tant que devoir, [l’amour] est à l’abri de tous les arbitraires, de toutes les déceptions, de tous les abus. »[1] Je veux lire dans ce sens ces mots de Jésus à ses disciples dans son discours d’adieux de l’Evangile de Jean : Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres ; comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que tous connaîtront que vous êtes mes disciples. (Jn 13,34-35) Tant il est vrai que la qualité des relations est ressentie de manière bien plus efficace que les belles paroles. C’est là le premier témoignage rendu par l’Eglise et c’est malheureusement parfois un contre-témoignage qui se donne et qui éloigne irrémédiablement les plus sensibles d’entre nous. Et c’est ce point qui nous entraîne vers la seconde possibilité de comprendre cette dette d’amour non plus seulement orientée vers les membres de la communauté mais d’une manière totalement ouverte vers celui que Paul appelle « l’autre » : Celui qui aime l’autre a accompli la loi. L’amour de l’autre en tant qu’étranger, inconnu, celui qui ne partage pas ma foi, ma religion, mon histoire, mes valeurs, ma culture, mes règles et habitudes de vies. Est-ce antinomique ? Comment aimer celui que je ne connais pas ? Faut-il faire semblant ? Ne faudrait-il pas convenir que c’est impossible à maîtriser, à commander, à provoquer ? Et pourtant, le Christ ne va-t-il pas encore plus loin quand il exige de nous l’amour des ennemis ? Moi je vous dis, aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous maltraitent et vous persécutent (Mt 5,44). Il ne s’agit donc pas seulement d’aimer le pauvre malheureux SDF ou migrant dans la rue qui a besoin de moi. Ne pensez-vous pas qu’il serait malsain d’utiliser la faiblesse et la détresse de l’autre, s’engouffrer dans sa faille pour y coller nos réponses religieuses ? A mon sens, l’aide sociale ne devrait jamais être utilisée comme une stratégie au service de l’évangélisation. Non, ce qui change les cœurs c’est l’amour. Voilà pourquoi, cela relève de notre responsabilité chrétienne, de la dette que nous avons envers l’autre, celui qui ne fait pas partie de nos frères et sœurs et qui, peut-être, se comporte comme notre ennemi. En disant cela, j’ai en tête les djihadistes qui reviennent au bercail après la défaite de l’organisation Etat Islamique, avec sans aucun doute la haine qui déborde du cœur. Qu’allons-nous faire ? Les jeter tous en prison pour essayer de préserver notre sécurité ? Il faudrait alors les garder enfermés à vie ! Il n’y a à ce jour aucun programme de déradicalisation qui ait fait ses preuves sur le terrain. Pourquoi ? Parce qu’on est resté à la surface, dans le domaine des idées, des concepts, de la rationalité… alors que c’est le cœur qui est malade. N’est-ce pas le moment d’assumer notre dette d’amour ? Si nous ne le faisons pas, qui le fera pour nous ? Je veux ici citer encore K. Barth dans son commentaire de ce passage de l’épître aux Romains : « Dans ce royaume de l’ombre, il faut absolument en arriver à l’acte d’amour (et pas seulement au non-acte, au retrait) car l’amour n’est pas soumis à la loi du mal. »[2] Autrement dit, le seul acte réellement libre c’est d’aimer parce qu’il témoigne de l’étrangeté de notre Dieu. Martin Luther King ne nous a-t-il pas démontré de manière définitive que la seule force capable de changer les cœurs de nos ennemis était la puissance d’aimer ? La fin recherchée, c’est la rédemption et la réconciliation, et non l’humiliation de l’adversaire ; c’est donc beaucoup plus qu’une simple question éthique puisqu’elle vise la conversion de l’adversaire et qu’elle dévoile le Royaume de Dieu qui vient : On doit affirmer très clairement que la résistance et la non-violence ne sont pas bonnes en soi. Il faut ajouter un autre élément à notre lutte, et qui leur donne sens : c’est la réconciliation. Notre but final doit être la création de la Communauté bien-aimée.[3] Dieu est amour. Nous n’avons aucune autre dette que celle-ci, par Celui qui nous a aimé. C’est ce que je crois. Amen.

[1] Karl Barth, L’Epître aux Romains, Genève, Labor et Fides, 2016, p.467.

[2] K. Barth, ibid, p.464.

[3] MLK, « Statement to the Press », 60/04/15.

Jérémie 20, 7-9 / Romains 12, 1-2 / Matthieu 16, 21-27 – Résistances et blocages, un combat spirituel

Prédication du Pasteur Samuel Amédro, le dimanche 3 Septembre 2017

Les habitués du culte dominical savent qu’il est relativement rare de trouver une véritable concordance entre les textes bibliques proposés à la lecture. Aujourd’hui fait vraiment exception : les 3 textes que nous avons lus chez le prophète Jérémie, dans l’épître de Paul aux Romains et dans l’Evangile selon Matthieu, abordent chacun à leur manière les résistances, les obstacles, les blocages, les réticences que nous mettons sans cesse entre nous et ce que le Seigneur attend de nous. Et ce faisant ils m’offrent l’occasion de rebondir sur la conclusion de la prédication de la semaine dernière quand je relevais le caractère forcément choquant, perturbateur et dérangeant de la Parole que Dieu nous adresse. Je terminais mon message par ces mots : « Alors, il faudra nous poser la question des freins, des blocages, des résistances qui se dresseront en nous pour tenter de fuir. » Ici les mots de l’apôtre Paul dans Romains 7 prennent tout leur sens : Je ne comprends rien à ce que je fais : Vouloir le bien est à ma portée mais non pas l’accomplir, puisque le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais ! (Romains 7,15ss). Si nous savons qu’il nous faudrait changer mais que nous ne le faisons pas, il faut essayer de comprendre pourquoi, tenter de discerner quels sont ces blocages, où sont les points de résistance, ce qui nous empêche de prendre les bonnes décisions.

Les 3 textes qui nous sont proposés ce matin vous nous aider, je pense, à y voir plus clair et à mettre des mots sur au moins 3 de ces blocages qui me semblent particulièrement à l’œuvre aujourd’hui. Gageons, comme en psychanalyse, que la prise de conscience pourra être salutaire au moins dans le sens qu’elle nous montrera un chemin possible en nous montrant où porter le fer.

Quelle liberté de ton chez Jérémie, n’est-ce pas ? Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il a gros sur le cœur. Trop c’est trop : il veut tout plaquer, rendre son tablier, renoncer : Je n’en ferai plus mention, je ne dirai plus la parole en son nom… Mais que se passe-t-il ? Quelle est la source de cette colère qui pousse le prophète à vouloir arrêter de prêcher ? Tu as abusé de ma naïveté (…) avec moi, tu as eu recours à la force et tu es arrivé à tes fins… Le prophète a l’impression qu’il s’est fait avoir. Comme dans les contrats d’assurance, il n’a pas lu les petites lignes en bas. Il n’a pas reçu ce à quoi il s’attendait, ce qu’il espérait… Alors, il laisse libre cours à sa déception, à sa colère, à sa frustration, à sa lassitude ! La dépression du serviteur qui donne toujours sans recevoir, qui a le sentiment qu’on abuse de lui. A quoi s’attendait-il au fond, Jérémie ? Qu’espérait-il ? A longueur de journée on me tourne en ridicule, tous se moquent de moi. Chaque fois que j’ai à dire la parole, je dois appeler au secours et clamer : « violence, répression ! » A cause de la parole du Seigneur, je suis en butte, à longueur de journée, aux outrages et aux sarcasmes… Le message qu’il doit porter est difficile, trop sans doute. La mission lui semble ingrate, trop sans doute. Pas d’honneur à récolter. Pas même un remerciement. C’est même le contraire : moqueries, opposition, violence, parfois même persécution. Le prophète sent son honneur bafoué. Nombre d’églises ont renoncé à annoncer la Parole hors les murs, je veux dire, en dehors du petit troupeau des convaincus, à cause de cette difficulté. Trop de coups à prendre : moqueries, résistances, refus, outrages et sarcasmes. On peut les comprendre. Certaines ont courageusement essayé de contourner le problème en proposant des activités culturelles pour tenter de toucher un nouveau public, essayer de correspondre aux attentes supposées mais sans jamais oser franchir le cap du témoignage explicite. Voilà un premier obstacle, une première résistance qui se dévoile à nos yeux : je l’appelle la tyrannie de l’honneur. Comme le prophète Jérémie, nous sommes toutes et tous attachés à l’image sociale que nous renvoyons et nous cherchons toujours peu ou prou à répondre aux attentes de la communauté à laquelle nous appartenons. Sortir du lot comporte le risque majeur de l’exclusion. Ayant vécu au Maroc, j’ai senti le poids incroyable qui pèse sur chacun-e, les injonctions massives à ne pas provoquer la fitna (discorde) au sein de la Oumma (la communauté), créant ce qui nous paraît être une société de l’hypocrisie mais qui correspond en fait à une société de l’honneur. Hier c’était la fête de l’Aïd Al Adha, commémorant le sacrifice d’Ismaël et j’ai en mémoire les témoignages des difficultés de mes amis agnostiques ou chrétiens qui ne souhaitaient pas acheter un mouton, jeûner pour le Ramadan ou porter le Hijab dans la rue. Accepter cette tyrannie de l’honneur, c’est non seulement une manière de préserver son intégration sociale (en répondant aux injonctions de conformité à la communauté) mais aussi de conforter l’amour qu’on a de son moi-idéal (en essayant de correspondre à l’image idéale qu’on a de soi). Dans une telle société, le plus important, c’est d’éviter la honte pour soi et les siens, c’est de ne jamais faire perdre la face à son interlocuteur. Souvenez-vous de l’offrande refusé de Caïn : Le Seigneur dit à Caïn : « Pourquoi es-tu fâché ? Et pourquoi ton visage est défait ? Si tu agis bien, ne relèveras-tu pas la tête ? Mais si tu n’agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, te désire. A toi de le dominer ! » (Genèse 4,6s). Premier obstacle donc, la tyrannie de l’honneur.

Le second texte de ce matin nous amène vers l’épître aux Romains dans ce qui est sans doute l’un de mes textes préférés où l’apôtre Paul lance un appel plus que pressant au nom de la miséricorde de Dieu… En appeler à la miséricorde de Dieu ? L’obstacle à franchir doit être de taille ! Quel est-il donc ? Je vous exhorte, frères, à vous offrir vous-mêmes en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu, ce sera votre culte spirituel. Paul appelle ses frères à se « consacrer » au sens fort du terme – en sacrifice vivant – de se mettre à part pour mener à bien ce à quoi ils sont appelés, leur mission, leur vocation, leur culte spirituel. Dieu a un projet et il a besoin de nous pour le mener à bien. Mais cela demande d’apprendre à discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait. Se consacrer à Dieu, certes mais, comme pour Jérémie, cela dépend du contenu de la mission. Pour apprendre à discerner la volonté de Dieu, Paul nous invite à nous laisser transformer par le renouvellement de votre intelligence. Bonne Nouvelle : Dieu ne nous demande pas de sacrifier notre intelligence mais bien d’apprendre à nous en servir. Il n’est pas question d’obéissance aveugle et fanatique mais bien au contraire de renouveler de notre capacité de réflexion essentiellement dans le but de ne pas nous conformer au monde présent. Paul semble donc mettre un antagonisme frontal entre le monde présent et la capacité de discernement de la volonté de Dieu. Comme si une intégration réussie dans la société d’aujourd’hui obscurcissait la capacité de jugement et d’analyse du chrétien. Comme si vivre d’une manière conforme au monde présent rendait idiot en faisant obstacle, créant un voile d’ignorance. En fait, je crois que l’obstacle véritable ne réside pas dans ce monde en soi (notre siècle n’est ni plus pécheur ni plus catastrophique qu’un autre) mais bien dans le fait de « se conformer » au temps présent, d’être incapable de s’extirper du présent justement, de coller aux événements qui s’enchaînent sans aucune distance, sans aucun esprit critique. J’appelle ce second obstacle : la tyrannie de l’immédiateté. Nous vivons dans un monde devenu hédoniste en ce sens qu’il est régit par la matrice du carpe diem du poète Horace « Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain ». C’est, je crois, un des fruits de la mondialisation que ce rétrécissement radical de l’espace (le bout du monde est à portée de clic, visible instantanément) et du temps (l’information doit être immédiate, réduite en 140 caractères de micro-message qu’on appelle des tweets et une prédication ne doit pas excéder 12mn). Je pense à cet article de Régis Debray dans le Monde il y a quelques jours à propos de son dernier ouvrage qui s’insurge contre le jeunisme ambiant, fruit de la mondialisation et de l’accélération du temps : « Nos trentenaires jurent par le global village : ce sont les enfants du smartphone. L’appareil se joue des frontières et les appareillés e-mailent en globish. Plus l’écran se miniaturise, plus l’usager se mondialise, et plus le mini pousse au méga. En même temps que nos séquences d’attention raccourcissent, les rythmes, sur place, se précipitent, vélocité des carrières et des apprentissages. Il a fallu quatre-vingts ans pour que tous les Français acquièrent une voiture, quarante, pour qu’ils aient le téléphone, vingt pour la télévision, dix pour l’ordinateur et deux pour le portable. Quand le matos avance, le bios recule – la crédibilité passe du grognard aux marie-louise. C’est le novice qui inspire confiance. » Cette tyrannie de l’immédiateté consacre l’absence de passé, d’histoire, de mémoire autant que de projets d’avenir et pour tout dire d’épaisseur humaine. Il ne reste que l’inflation du moi narcissique connecté qui vit intensément l’instant présent à l’abri derrière un écran au détriment du « nous », du communautaire, du fraternel. Je pense ici au Brexit autant qu’à la montée des nationalismes aux USA, en Pologne, en Hongrie, en Inde, en Russie… etc. Dans l’instant présent magnifié, l’altérité est expulsée (regardez ce qui arrive aux migrants) or seule l’altérité entraîne le temps de la discussion et avec lui la possibilité du désaccord et du conflit. Second obstacle donc : la tyrannie de l’immédiateté qui obscurcit notre capacité à discerner.

Vient alors notre dernier texte, de l’Evangile de Matthieu, qui nous ouvre le chemin d’un 3ème obstacle non moins prégnant de notre manière d’être aujourd’hui. Là encore, je retrouve chez Pierre la même liberté de ton que Jérémie dans ses récriminations à Dieu : Le tirant à part, Pierre se mit à le réprimander en disant : « Dieu t’en préserve, Seigneur, non, cela ne t’arrivera pas. » Quel est donc cet obstacle infranchissable pour Pierre ? Suivre Jésus, il est pour… mais jusqu’où ? Immanquablement quand on s’engage, on calcule la dépense (temps, énergie, argent…) mais la demande de Jésus est exorbitante, hors de portée : il exige de tout sacrifier, honneur, monde présent… et même sa vie : Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive. Qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi, l’assurera. Cette fois, on ne peut s’empêcher de se sentir proche de Pierre. Le sacrifice demandé est bien trop important et notre époque troublée nous a appris à nous méfier des martyrs fanatisés. Permettez-moi de rappeler ici ce que je disais : nul ne nous demande de sacrifier notre intelligence mais nous sommes au contraire invités à juger, à discerner, à comprendre la volonté de Dieu. Ici, ce qui se dévoile c’est un 3ème obstacle que j’appellerai la tyrannie du bien-être et de l’épanouissement de soi. On veut bien tout sacrifier du moment que cela ne nous gêne pas trop. Derrière le refus de Pierre se déguise le refus de la souffrance, de la contrainte et de l’effort. Est-ce que nous croyons vraiment qu’une vie réussie est une vie sans difficulté, sans erreur et sans échec ? Je veux relire ici quelques mots d’une prédication de Martin Luther King : « Nous avons une fausse conception de la religion lorsque nous croyons que la religion nous libère de fardeaux et de peines, ce n’est pas ce que la religion opère. Il doit être clair qu’avant que nous portions une couronne, il y a une croix à porter. Et ce n’est pas quelque chose que l’on porte en passant. Une croix, c’est une croix, à savoir quelque chose pour lequel on est prêt à mourir. Si vous n’avez pas trouvé quelque chose pour lequel vous êtes prêts à mourir, vous n’avez pas encore trouvé une raison de vivre. » (Détroit, 1963). La question est forte, implacable : avons-nous trouvé une bonne raison de vivre ?

Je le disais en commençant, identifier les blocages et les résistances, c’est déjà pointer vers de possibles combats spirituels. Mais cela ne donne a priori aucune clé, aucun chemin concret. Est-ce la voie du sacrifice qui nous est demandée, à l’image de nos amis musulmans qui fêtent l’Aïd Al Adha en mémoire du sacrifice d’Abraham ? Ce que j’aime, c’est que cette voie nous amène dans l’économie du don et de la générosité où l’on remplace les mots « impôts, prélèvements, cotisations, sacrifice » par les mots « partage, consécration, offrande, solidarité, contribution ». Mais il reste un petit parfum moraliste à la yaka-focon. Je crois, moi, que notre capacité à donner et à offrir ne peut-être qu’un contre-don (pour reprendre les réflexions de l’anthropologue Marcel Mauss), c’est à dire une réponse, une conséquence d’un don premier, originaire qui nous appelle à donner notre réponse en surmontant nos réticences et nos blocages. Pour nous éviter de rester endetté, nous devons rendre une partie de ce que nous avons reçu sous la forme d’un contre-don. C’est dans cette perspective qu’il est possible de comprendre ce que dit Jésus : Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement (Matt 10,8). En fait, spirituellement, il faut dire que tous ces blocages et ces résistances qui s’interposent entre nous et notre vocation, portent un nom (un gros mot) : c’est ce qu’on appelle le péché. C’est très exactement ce qui nous empêche de nous mettre en route, de répondre à l’appel, de donner ce qui nous est demandé. Autrement dit, nous ne serons en mesure de surmonter tous ces blocages que si nous nous mettons sous la Grâce de celui qui n’a pas hésiter à se donner pour nous : Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait aller à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands-prêtres et des scribes, être mis à mort et, le 3ème jour, ressusciter… Alors, à la suite de Paul, nous découvrirons que là où le péché a abondé, la Grâce a surabondée. Ce jour-là et ce jour-là seulement, nous serons en mesure de surmonter nos obstacles, quels qu’ils soient, pour nous offrir nous-mêmes en sacrifice vivants, saints et agréables à Dieu.

Amen.