2 Samuel 13,1-22 – Des bas-fonds de l’humanité

Prédication du pasteur Samuel Amédro le dimanche 15 avril 2018

Lecture Biblique

13,1Après cela, voici ce qui arriva : Absalom, fils de David, avait une sœur qui était belle et qui se nommait Tamar ; et Amnon, fils de David, l’aimait. 2Amnon était tourmenté jusqu’à se rendre malade à cause de Tamar, sa sœur ; car elle était en âge d’être mariée et il était impossible à Amnon de lui faire quoi que ce soit. 3Amnon avait un ami, nommé Yonadab, fils de Chimea, frère de David, et Yonadab était un homme très sage. 4Il lui dit : Pourquoi es-tu ainsi chaque matin plus maigre, toi, un fils de roi ? Ne veux-tu pas me le dire ? Amnon lui répondit : J’aime Tamar, sœur de mon frère Absalom. 5Yonadab lui dit : Couche-toi et fais le malade. Quand ton père viendra te voir, tu lui diras : Permets à ma sœur Tamar de venir pour me donner de la nourriture ; qu’elle prépare la nourriture sous mes yeux, afin que je la voie et que je la prenne de sa main. 6Amnon se coucha et fit le malade. Le roi vint le voir, et Amnon dit au roi : Je te prie, que ma sœur Tamar vienne faire deux gâteaux sous mes yeux, et que je me nourrisse de sa main. 7David envoya dire à Tamar dans l’intérieur (des appartements) : Va, je te prie, dans la maison de ton frère Amnon et prépare-lui de la nourriture. 8Tamar alla dans la maison de son frère Amnon, qui était couché. Elle prit de la pâte, la pétrit, prépara devant lui des gâteaux et les fit cuire. 9Elle prit ensuite la poêle et le servit. Mais Amnon refusa de manger. Il dit : Faites sortir tout le monde de chez moi ! Et tout le monde sortit de chez lui. 10Alors Amnon dit à Tamar : Apporte la nourriture dans la chambre, et je me nourrirai de ta main. Tamar prit les gâteaux qu’elle avait faits et les porta à son frère Amnon, dans la chambre. 11Comme elle les lui présentait à manger, il la saisit et lui dit : Viens, couche avec moi, ma sœur ! 12Elle lui répondit : Non, mon frère, ne me fais pas violence, car on n’agit pas ainsi en Israël ; ne commets pas cette infamie. 13Où irais-je, moi, avec mon déshonneur ? Et toi, tu serais comme un infâme en Israël. Maintenant, je te prie, parle au roi, et il ne refusera pas de me donner à toi. 14Mais il ne voulut pas l’écouter ; il se saisit d’elle, lui fit violence et coucha avec elle. 15Et Amnon la détesta d’une haine terrible, il la haït d’une haine plus grande que n’avait été son amour, et il lui dit : Lève-toi, va-t’en ! 16Elle lui répondit : Non, car me chasser serait faire un mal encore plus grand que celui que tu m’as déjà fait ! 17Mais il ne voulut pas l’écouter. Il appela le garçon qui était à son service et dit : Chassez-moi celle-là dehors et verrouille la porte derrière elle ! 18Elle portait une tunique princière, car c’était le vêtement dont étaient vêtues les filles du roi en âge de se marier. Le domestique d’Amnon la mit dehors et verrouilla la porte derrière elle. 19Tamar répandit de la cendre sur sa tête et déchira la tunique princière qu’elle portait ; elle mit les mains sur sa tête et elle errait en poussant des cris. 20Son frère Absalom lui dit : Ton frère Amnon a-t-il été avec toi ? Maintenant, ma sœur, tais-toi, c’est ton frère ; ne prends pas cette affaire trop à cœur. Tamar, détruite, resta dans la maison de son frère Absalom. 21Le roi David apprit tout cela et il fut très en colère. 22Absalom ne dit rien à Amnon ni en bien ni en mal ; mais il le détestait parce qu’il avait fait violence à sa sœur Tamar.

Prédication

Craintes et tremblements. Une histoire vraiment terrible. J’avais prévenu les membres du petit groupe qui participe à notre étude biblique du mercredi soir : je vous emmène dans les bas-fonds de l’humanité.

On peut rejeter les textes de l’Ancien Testament qui nous dérangent. Surtout s’ils ne parlent pas de Dieu, surtout quand ils portent en eux une telle violence qu’ils en deviennent insupportables, odieux comme celui que je viens de lire. On peut arracher ces histoires de nos Bibles et leur dénier toute pertinence, toute portée spirituelle. Mais est-ce vraiment à nous de décider ce qui fait partie de la Bible ou non ? Est-ce vraiment à nous qu’il revient de décider ce que Dieu veut nous dire ou non ? Croyons-nous vraiment qu’il y a des histoires humaines qui sont tellement sordides ou infâmantes que Dieu en serait forcément absent ? C’est la question qui a été posée à Elie Wiesel dans le camp d’Auschwitz-Birkenau. [[Il raconte : « Un soir que nous revenions du travail, nous vîmes trois potences dressées sur la place d’appel, trois corbeaux noirs. Appel. Les SS autour de nous, les mitraillettes braquées. Trois condamnés enchaînés et parmi eux, le petit « Pipel », l’ange aux yeux tristes. Un enfant de 12 ans au visage béat. Incroyable dans ce camp. Le chef de camp lut le verdict. Les trois condamnés montèrent ensemble sur leurs chaises. Vive la liberté crièrent les adultes. Le petit lui se taisait. Où est le bon Dieu, où est-il ? demanda quelqu’un derrière moi. Sur un signe du chef de camp les trois chaises basculèrent… Les deux adultes ne vivaient plus. Mais la troisième corde n’était pas immobile : si léger l’enfant vivait encore. Plus d’une demi-heure, il resta ainsi à agoniser sous nos yeux… Derrière moi, j’entendis le même homme demander]] : Où est ton Dieu ? [1] »

La même question se pose à la lecture de l’histoire de Tamar errant dans les rues de Jérusalem, la tunique déchirée, les cendres sur la tête, hurlant sa douleur.  Aujourd’hui, je vous demande comme une faveur de me faire confiance et de vous laisser guider depuis les bas-fonds de l’humanité jusqu’à la lumière de l’Evangile. Oui, il y a une Bonne Nouvelle pour nous aujourd’hui. [[Encore faut-il que nous acceptions de regarder en face notre humanité dans ce qu’elle peut avoir de monstrueux parfois, notre monde tel qu’il existe aujourd’hui dans toute sa complexité avec un Bachar El Hassad qui gaze son peuple, avec un Donald Trump qui dirige le monde à coup de tweets, avec un Tariq Ramadan qui en est à sa 4ème plainte pour viol, avec des familles explosées qui se déchirent pour un héritage, avec des haines fratricides, avec des femmes abusées qui doivent encore et toujours se taire pour survivre. L’histoire de Tamar porte avec elle toutes ces humanités douloureuses qui font notre monde d’aujourd’hui.]]

Comme toujours, l’histoire commence de façon presque anodine, 2 frères, une sœur très belle, un père illustre, un ami de qui on attend les conseils avisés… Et une histoire d’amour : Amnon, fils de David aimait Tamar… Depuis un certain temps déjà, il en est même amoureux fou, « à en crever » si vous me passez l’expression car il s’agit bien de cela puisqu’il en est devenu anorexique, maigrissant jour après jour au point d’inquiéter son ami Yonadab : Pourquoi est-tu ainsi chaque matin plus maigre, toi un fils de roi ? Quel est le problème exactement ? Pourquoi est-il impossible à Amnon de lui faire quoi que ce soit comme le dit le texte biblique ? Est-ce parce que c’est sa demi-sœur ? Mais cela ne semble pas un réel problème puisque déjà Abram avait épousé sa demi-sœur Saraï (Cf. Genèse 20,12) et que le roi David pourrait être disposé à y consentir pour peu qu’on le lui demande. Est-ce parce qu’elle est en âge d’être mariée et donc que sa virginité est à préserver ? Mais là aussi l’argent pourrait résoudre le problème. Non, semble-t-il, le blocage n’est pas là : il est tout simplement dans le fait que Amnon n’est pas aimé en retour. Cela seul fait obstacle. Amoureux à sens unique, il va chercher à contourner la difficulté en créant une proximité par la ruse :  manipulant son père en mettant en avant sa maladie pour faire venir Tamar près de lui ­- profitant de la gentillesse de sa sœur pour qu’elle lui fasse à manger – éloignant brusquement les témoins gênants en faisant sortir tout le monde – attirant Tamar dans sa chambre en jouant sans doute aussi de sa naïveté – essayant de faire impression sur elle en lui donnant un ordre brutal : Viens, couche avec moi ! Amnon n’accepte aucune limite à ce désir qui le brûle de l’intérieur : aucune parole de raison ou de pitié, aucune loi morale ou religieuse, aucun code d’honneur, aucune autorité fut-ce-t-elle paternelle, royale ou même divine. Amnon refuse d’écouter les protestations véhémentes de sa sœur. Son désir fait loi. Il s’impose. J’en ai envie donc je prends, y compris par la force si la ruse échoue. Il devient ce terrible prédateur du genre de ceux qui peuplent les chroniques judiciaires de nos journaux (les DSK, les Tariq Ramadan, les Harvey Weinstein ou les Donald Trump), tous ces hommes de pouvoir qui s’affranchissent de toutes limites, de toute décence, possédés par leur propre avidité au point de détruire toute possibilité d’amour en eux. Il n’y a aucune relation possible avec ces gens prisonniers de leurs pulsions prédatrices : les autres n’existent plus, ils sont devenus des objets immédiatement jetés après usage. Amnon la détesta d’une haine terrible, il la haït d’une haine plus grande que n’avait été son amour. Phénomène classique et bien connu de la honte et de la haine de soi transposées sur l’autre qu’il faut impérativement éloigner pour ne plus subir son regard réprobateur : Chassez-moi celle-là dehors et verrouille la porte derrière elle !

On pourrait s’attendre à ce que Absalom, son grand frère, prenne la défense de sa petite sœur, qu’il s’interpose et qu’il protège comme devrait normalement le faire un grand frère n’est-ce pas ? On sait d’ailleurs dès le premier verset qu’il a une relation privilégiée avec sa sœur qui était si belle. Mais quand Absalom réapparaît à la toute fin de l’histoire, il se révèle complice passif du viol de sa sœur et sa réaction nous glace le sang. Sans qu’il y ait eu le moindre témoin, sans qu’elle ait pu raconter quoi que ce soit (d’ailleurs elle ne le peut plus) il savait déjà tout. Et immédiatement il lui impose le silence : Tais-toi ! Cette fameuse injonction au silence qui s’impose à toutes les femmes abusées. Pourquoi devrait-elle se taire ? Parce que c’est ton frère, assène Absalom comme une évidence. L’honneur de la famille passe avant tout. Je ne peux pas m’empêcher de penser au Maroc où la loi permet encore aujourd’hui aux violeurs d’épouser leur victime même sans leur consentement simplement pour laver l’honneur de la famille et lui permettre d’exister. Pire ! Absalom tente de minimiser l’affaire, de dédramatiser le viol : Ne prends pas cette affaire trop à cœur… conseille-t-il à sa sœur en refusant d’entendre son cri de détresse. Comment peut-on dire des horreurs pareilles ? Pas la moindre place pour l’émotion, pour la compassion, pour la consolation. Ce ne serait pas si dramatique, j’aurais presque l’impression d’entendre ma mère qui s’inquiétait pour mon pantalon troué plutôt que pour mes genoux ensanglantés quand je tombais de vélo… « Arrête de pleurer, regarde ton pantalon ! Je vais devoir le raccommoder maintenant ! » Et voilà la pauvre Tamar qu’on emmène chez son frère. Pour la protéger certes. Mais aussi et surtout pour éviter le scandale sur la place publique. La voilà maintenant cloîtrée pour cacher son opprobre. Interdite d’espace public sauf éventuellement sous une burqa. Comme toujours, la victime devient coupable de sa propre honte, de sa propre souillure. D’ailleurs, elle n’avait qu’à pas être si belle ! Absalom, lui, ne dira rien à son frère. Il va le haïr au point de le faire assassiner 2 ans plus tard, certes, mais il ne dira pas un mot ni en bien ni en mal dit le texte biblique. La loi du silence s’impose comme une chape de plomb qui scelle un secret de famille dont on ne parlera plus qu’à demi-mots. Existe-t-il des familles sans secret de ce genre ? J’en doute…

Si le grand-frère ne dit rien, on pourrait s’attendre au moins à ce que le père rétablisse quelque chose de la justice pour sa propre fille. Et ce père, ce n’est pas n’importe quel père. C’est le grand roi David, figure mythique du héros national, le père fondateur de la nation israélienne en tant que peuple élu. D’ailleurs n’appelle-t-on pas le Messie le Fils de David ? N’est-il pas lui-même l’élu du Seigneur, le petit dernier de la famille de Jessé qui a été choisi, oint par le prophète Samuel ? En tant que roi d’Israël n’est-il pas le représentant, le « lieu-tenant » de Dieu sur terre ? Mais, las, la figure du héros semble bien mal en point. D’ailleurs l’histoire semble se répéter : le roi David n’a-t-il pas lui-même usé de la ruse pour abuser de celle qu’il convoitait, envoyant son meilleur ami Urie se faire tuer à la guerre pour lui voler sa femme Bethsabée (Cf. 2 Samuel 11-12) ? En lisant notre histoire, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur l’autorité de ce grand roi devenu le jouet de son fils Amnon qui le manipule pour créer une proximité avec Tamar en l’apitoyant sur sa maladie. Et quand à la toute fin du récit, on entend que le roi David apprit tout cela et il fut très en colère, on se dit qu’enfin il va se passer quelque chose. On s’attend légitimement à ce que le Roi intervienne pour rétablir la justice, punir le coupable, restaurer l’honneur de Tamar, écouter sa détresse et prendre soin de sa fille. Rien. Il ne se passe rien. Silence. On ne peut que constater la déliquescence du lien familial : les parents sont absents. On ne peut que déplorer la déliquescence du lien spirituel : Dieu n’est même pas appelé au secours. Il est absent. Pire encore : David va jusqu’à protéger le coupable, essayer de le garder à l’abri pour le protéger de la vengeance fomentée par Absalom (2 Samuel 13,23-39)

Nous venons de le voir : le grand-frère, le père, le roi, tous sont soit défaillants, soit complices, soit lâches… Reste l’ami fidèle, celui dont on loue la sagesse et donc la capacité à se tirer des faux-pas sans défaillir, Yonadab. N’est-ce pas lui qui s’inquiète de la santé d’Amnon qui dépérit à vue d’œil ? Et pourtant, sans le vouloir, avec les meilleures intentions du monde, sans la moindre volonté de faire quelque tort que ce soit à Tamar, le sage Yonadab va se rendre complice de la ruse qui va permettre à Amnon de tromper son père et ainsi rendre possible le viol. L’enfer est pavé de bonnes intentions. Ils sont innombrables les sages conseils des amis bien intentionnés qui ont mené au désastre… A fuir de toute urgence ! La belle Tamar, fière fille du roi, serviable et soucieuse de prendre soin de son frère se retrouve totalement détruite. Et le récit ne nous épargne rien de son calvaire : brutalisée, violée, humiliée par le serviteur qui la met à la porte comme une vulgaire fille de joie, elle déchire sa tunique princière et se couvre de cendres en signe de deuil. Elle ne parlera plus : seul le cri de sa détresse sortira de sa bouche. Elle ira hurlante, errante sans abri, sans direction, à la merci du premier venu jusqu’à ce qu’elle finisse cloîtrée chez son frère.

Vraiment la question posée à Elise Wiesel est une vraie question : « Où est ton Dieu ? »  Par-delà la question des violences faites aux femmes, Tamar nous parle du monde tel qu’il va. Un monde dans lequel les plus fragiles sont broyés par les ambitions des uns, les désirs inassouvis des autres, les lâchetés des 3èmes et la complicité volontaire ou involontaire des derniers. Une société qui ne pose aucune limite au désir de toute puissance est une société qui ne peut plus aimer et qui est condamnée au cycle infernal de la vengeance et de la loi du silence qui fait taire les victimes et rend complice les lâches qui savent mais ne disent rien. MLK disait : « Ce qui m’effraie le plus, ce n’est pas l’oppression des méchants, c’est l’indifférence des bons. Celui qui accepte le mal sans lutter contre lui, coopère avec lui.[2] »

« Où est ton Dieu ? » Mais au fait, faut-il accuser Dieu de son silence et de son inaction ou faut-il constater avec effroi qu’il a été expulsé de nos vies ? Elie Wiesel poursuit son récit : « Et je sentais en moi une voix qui lui répondait : – Où est-il ? Le voici – il est pendu ici à cette potence… » Il a raison. Nos regards ne doivent pas être fascinés par les bourreaux mais se tourner vers les victimes. Je veux regarder vers Tamar, comme je regarde vers le Christ sur la Croix, et j’affirme haut et fort mon admiration sans borne pour cette femme, ma compassion totale pour elle et mon union spirituelle avec elle, espérant la résurrection, espérant contre toute espérance, malgré le mal qu’elle a subi, confiant dans l’amour de Dieu plus que dans la capacité des hommes.

Mais faut-il pour autant y voir une histoire désespérante pour l’humanité ? Est-ce qu’il faut voir la mort de l’humanisme dans l’histoire de Tamar comme à Auschwitz ou dans la Ghouta orientale. Faut-il cesser d’espérer dans l’être humain ? [[Dans une lettre écrite en prison, Dietrich Bonhoeffer cite Dostoïevski dans Souvenir de la maison des morts : « Personne ne peut vivre sans espoir et [que] les êtres humains qui ont perdu toute espérance deviennent souvent sauvages et barbares.[3] »]]

Moi je crois que la seule personne vraiment humaine c’est justement Tamar. Elle seule sauve l’humanité d’un désespoir total. Vous voulez croire en l’homme ? Regardez les victimes, toutes les victimes, toutes les Tamar de la terre, tous les Jésus sur la Croix. Elle seule va s’opposer au désir de son frère. Six fois de suite elle va dire « NON » : Non, mon frère, ne me fais pas violence, car on n’agit pas ainsi en Israël ; ne commets pas cette infamie. 13Où irais-je, moi, avec mon déshonneur ? Et toi, tu serais comme un infâme en Israël. Maintenant, je te prie, parle au roi, et il ne refusera pas de me donner à toi. Toute l’humanité de Tamar se trouve concentrée dans ce refus, ce « non » jeté comme un cri de détresse, comme le refus de MLK face à la discrimination, face à la pauvreté, face à la guerre.

Comment pouvons-nous être témoins de Dieu dans un monde qui fait l’économie de l’hypothèse Dieu ? Là encore D. Bonhoeffer a vu clair. Dans sa lettre de prison du 16.07.1944[4], il décrit notre réalité : « Or nous ne pouvons être honnêtes sans reconnaître qu’il nous faut vivre dans le monde sans Dieu (…) devant Dieu et avec Dieu, nous vivons sans Dieu. », c’est à dire sans position de surplomb, de donneur de leçon de celui qui sait. Il nous faut apprendre à « parler de Dieu non religieusement » dit-il dans le courrier suivant[5]. C’est de cette manière-là qu’il nous faut apprendre à parler de l’homme sans désespérer mais en cherchant à le relever, à le redresser, à parler à son humanité, en cherchant à la ressusciter, à reconstruire ce qu’il a détruit, même au travers de sa pathologie, au travers de la folie :

  • Il y a de l’amour possible même chez Amnon le violeur. Il faut le sauver de la folie de son désir maladif pour qu’il retrouve sa capacité à aimer.
  • Il y a de la parole possible même chez Tamar que personne ne veut entendre, même après son malheur. Il faut ressusciter la parole dans la bouche de Tamar la victime.
  • Il y a de la révolte contre l’injustice chez Absalom l’assassin. Même après sa vengeance, il faut sauver le sens de la justice et de l’honneur dans le cœur d’Absalom.
  • Il y a de la royauté et de l’autorité chez David même au cœur de ses lâchetés. Il faut retrouver le chemin de l’autorité qui lui vient de l’onction de Dieu qui l’a choisi au milieu de ses frères pour être roi d’Israël.
  • Il y a de l’amitié et de l’intelligence dans le cœur de Yonadab, l’ami innocent aux conseils mortifères. Il faut sauver cela chez Yonadab.

Dans le monde d’aujourd’hui, devant Dieu et avec Dieu, nous vivons sans Dieu mais avec de l’amour, de la parole, de la justice, de l’honneur, de l’autorité, de l’amitié et de l’intelligence dans le cœur de l’homme. Tout cela il faut apprendre à le guérir, à le protéger en le plaçant en Christ. Avec Dieu et devant Dieu, il y a de l’espérance possible pour l’humanité. Voilà ce que je crois.

 

[1] Elie WIESEL, La Nuit, Les Éditions de Minuit, collection Double, éd. 2007, p.122-125.

[2] Martin Luther KING, « Mastering our Fears », 67/09/10.

[3] D. BONHOEFFER, Résistance et Soumission, Labor et Fides, 2006, p.440.

[4] D. BONHOEFFER, op. cit., p.431.

[5] ibid, lettre du 18.07.1944, p.434.

Jean 3, 1-18 – la révélation centrale de l’Evangile

Prédication du pasteur Samuel Amédro le dimanche 8 avril 2018

« Dieu a telle­ment aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en Lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle. »

Un concentré d’Evangile pour tous les Nicodèmes de la terre. Si vous faites partie de ces chrétiens qui croient en Jésus maître de vie et de sagesse dont l’enseignement fait autorité pour leur vie parce qu’il parle au nom de Dieu alors écoutez cette histoire. Elle est pour vous. Si vous vous sentez de ces chrétiens qui croient à la puissance de Jésus parce que ses paroles et ses actes témoignent que Dieu est avec lui, alors écoutez cette histoire. Elle est pour vous. L’Evangile de Jean a quelque chose à vous dire qui risque de vous bousculer, de vous déranger. En vérité, en vérité, dit Jésus, vous êtes encore dans la nuit. Non pas parce que vous seriez en train de vous cacher par peur ou par prudence mais tout simplement parce que vous seriez passé à côté de l’essentiel. Et l’essentiel tient en quelques mots. Tout est là, en quelques mots simples d’une limpidité totale. « Dieu a tant aimé le monde qu’Il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en Lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle » A apprendre par cœur de toute urgence et à proclamer sur tous les toits sans retenue aucune. Dieu aime le monde. Tout commence donc par une déclaration d’amour. C’est le point de départ de toute vie. Dieu aime le monde. Mais il est vrai qu’il y a beaucoup d’obstacles qui s’interposent entre nous et l’amour de Dieu : la peur de la mort, l’injustice sociale, la maladie, le chômage, l’indifférence, la haine et la violence, parfois même la religion… Il y a tant d’incompréhension entre Dieu et nous, tant de difficultés dans nos vies quotidiennes que nous en arrivons à oublier que nous vivons sous cette grâce infinie. Alors Dieu décide de s’interposer. Dieu refuse que la mort et le mal viennent mettre une limite à son amour. Dieu nous aime tellement qu’il ne veut pas nous voir mourir. Il veut que cette relation entre lui et le monde soit une relation infinie, sans limite. Voilà la vérité : le monde doit être sauvé, arraché au mal et non jugé et condamné pour le mal qu’il subit avant de le perpétuer. Comment va-t-il faire pour détruire la mort ? Pour passer de la promesse aux actes, il a donné son Fils Unique. Dieu lui-même est venu mener la bataille par son Fils. Il n’a laissé le travail à personne d’autre : il est allé jusqu’à la Croix, descendre aux enfers chercher ce qui était perdu. Quelque soit l’enfer où l’homme est enfermé, il n’y a pas de lieu où Dieu ne puisse le rejoindre pour le sauver. Le plus étonnant sans doute est que pour en bénéficier, il suffit d’y croire : le juste vivra par la foi (Rom 1,17), point final. Le reste sera donné en plus. Un concentré d’Evangile à partager d’urgence, avec nos enfants, avec ceux qui viennent pour la première fois, avec ceux qui ne le connaissent pas encore

Ce verset contient 7 mots-clés comme 7 points essentiels à garder. Ces sept mots sont du reste souvent répétés dans l’évangile de Jean et en sont comme les sept notes dominantes. Aimer, Monde, Donner, Fils unique, Quiconque, Croire, Vie éternelle

Le premier de ces mots est : Aimer. Y a-t-il chose plus précieuse que l’amour que Dieu nous porte ? Dieu aime, c’est sa nature même : Dieu est amour (1 Jean 4,8). C’est la seule vérité que nous ayons besoin de connaître sur Dieu : Dieu n’est pas un juge ou un tyran, il est Amour. Ce n’est pas un attribut, une manière d’être ou encore une posture ou un acte de volonté, c’est la définition-même de son être. Dieu n’a pas d’autre volonté que celle de sauver quiconque fait appel à lui. Dieu n’a pas d’autres projets que de nous offrir la vie, la vie en abondance, ici bas, et la vie sans fin pour toujours. Mais il ne suffit pas de dire que Dieu est amour ! Comment puis-je le savoir, en faire l’expérience ? Tu es maître en Israël et tu ne connais pas ces choses Nicodème ? En vérité, en vérité je te le dis, l’amour de Dieu s’expérimente dans la justice qui redonne le pouvoir à ceux qui en ont été dépossédés pour leur permettre d’affronter épreuves et difficultés. Parce que Dieu est amour, il entend les cris de son peuple et cela lui est insupportable…

Les cris de son peuple dites-vous ? Serait-ce réservé aux élus, aux croyants, aux bons chrétiens, à ceux qui sont dans la bonne confession ? C’est ici qu’il faut recevoir le 2d mot de notre verset : Dieu aime le monde. Qui oserait mettre une limite à l’amour de Dieu ? Son amour n’est pas réservé à une élite, à une secte de bien-pensants ou de bien-croyants. Son amour baigne la création toute entière : les humains autant que le règne animal, le végétal autant que les éventuels habitants des étoiles. Dieu aime le monde. Quel cœur que le cœur de Dieu ! Il embrasse et il embrase le monde entier. Il n’est pas question, ici, d’un peuple particulier, comme pour le peuple juif autrefois, ni d’une classe spéciale de personnes, de bonnes gens, de gens aimables, de gens qui se repentent, de gens qui prennent de bonnes résolutions ; non, c’est le monde entier toute la planète Terre, et tout l’univers qui a été l’objet de tout l’amour de Dieu, tous les hommes, sans exceptions, mais aussi le cosmos, c’est d’ailleurs le mot utilisé en grec. L’amour de Dieu n’a pas de limite, personne n’est excepté, pas une seule poussière de lune, pas un seul galet, pas un seul radeau de boat-people qui essaie de passer à Lampedusa, pas un seul peuple, pas un seul pays ! C’est vous, c’est moi, les exceptions ne sont pas du côté de Dieu, mais elles ne viennent que de l’incrédulité de nos cœurs. Qui que nous soyons, méditons ce mot, le monde. Le monde est aimé de ce Dieu d’amour. Le monde entier, son merveilleux ouvrage.

Alors Dieu intervient dans l’histoire. L’espérance des victimes se fonde sur la certitude que Dieu est fidèle et qu’il intervient, qu’il n’est pas indifférent, lointain, oublieux d’une créature qu’il aurait laissé entre les mains aveugles des forces de la nature, jouet de la fatalité et des épreuves de la vie comme on dit d’un air désabusé, sur un ton résigné « C’est la vie… » Non, ce n’est pas la vie. La souffrance, le malheur, l’injustice, la guerre, la maladie, la mort… tout cela n’appartient pas à la vie. Tout cela s’oppose à la vie. Alors Dieu intervient. C’est ce que dit le 3ème mot de notre verset : Il a donné. Dieu n’est pas d’abord un Dieu qui demande, qui exige soumission, obéissance, conversion, offrande, que sais-je encore ! Non, c’est un Dieu qui donne le premier. Sans condition, sans restriction. Du reste, que pourrions-nous Lui donner ? N’est-il pas celui qui nous a donné notre vie ? notre famille ? notre foi ? notre argent ? Que voulons-nous donner à celui qui a tout ? Et d’ailleurs, il ne donne pas quelque chose (l’argent, la santé, le pouvoir, la réussite, le travail… ou autres objets transitionnels pour lesquels les hommes se battent tous les jours). Ce ne sont pas ces choses qui pourraient nous consoler parce qu’aucun objet n’est susceptible de nous aider à ressentir l’amour de Dieu et sa justice. Dieu ne donne pas quelque chose d’extérieur à lui. Il SE DONNE.

Ce don pourrait-il être plus grand, puisque c’est le don de son Fils unique… Voilà le quatrième mot sur lequel doit être fixée notre attention dans la méditation de notre précieux verset. Un homme sacrifierait tout avant de sacrifier son fils, surtout si c’est son Fils unique, mais Dieu a donné son Fils unique pour des méchants, des parias, des pécheurs et des prostituées. Par amour pour ses ennemis… Quel accueil ce Fils unique a-t-Il reçu en venant dans le monde ? Regardez à la croix, là vous le verrez aimer et affronter le mal en prenant sur lui tout le péché du monde. Pour nous et malgré nous, Dieu a voulu mourir d’amour. Pour mettre un terme à la souffrance de ses créatures. Par la mort et la résurrection de Jésus, Dieu vient nous donner la capacité de lutter contre tout ce qui fait péché dans la vie des hommes, tout ce qui les blesse et les humilie, tout ce qui les avilit et les éloigne les uns des autres. En lui et par lui, nous avons la possibilité de résister au mal, de ne plus collaborer avec lui par notre indifférence, notre impuissance, notre complicité implicite. Désormais nous sommes mandatés par Dieu pour résister au mal.  Il nous envoie, nous ses messagers, dans tout le monde entier, prêcher cet Evangile-là et aucun autre, annoncer cette Bonne Nouvelle jusqu’aux extrémités de la création. En cela, nous devenons une bénédiction pour toutes les familles de la terre, selon la promesse faite à Abram. Son évangile, Il le fait annoncer à tous les hommes afin que tous puissent trouver leurs délices dans ce fils bien-aimé qui réjouit son cœur de toute éternité.

Cela nous amène au cinquième mot, à la cinquième vérité de notre verset : Quiconque : « Afin que quiconque ». Personne n’est excepté, pas même un brigand sur une croix, une Marie de Magdala qui avait sept démons et une trop longue chevelure, ou un Saul de Tarse fanatique religieux aveuglé par son zèle purificateur ou aveuglé par l’éclair surgi sur son chemin de Damas. Tous ceux qui se sentent victimes ou laissés pour compte s’interrogent pour savoir si Dieu ne commet pas une injustice terrible en laissant entendre qu’il aime tellement le monde qu’il aime aussi, par la force des choses, les importuns, les égoïstes, les violents. Pourquoi Dieu aime-t-il tous ces aventuriers du monde qui rendent la vie impossible aux autres ? La réponse est simple, c’est que tous sans exception sont en quête de la même chose : la vie ! Ceux qui dominent et écrasent les autres sont également demandeurs de vie. Ils en ont tellement besoin, qu’ils accaparent la vie des autres au point qu’ils cherchent à la leur enlever. Ils croient alors qu’ils amélioreront leur propre vie ou qu’ils auront des suppléments de vie en se concentrant sur leurs privilèges. Ils croient que tels le pouvoir, l’argent, le savoir, la science, qu’ils s’attribuent sont porteurs d’avenir au regard du monde. Au regard de Dieu tout ce qui permet de dominer les autres, est porteur de mort. Voilà pourquoi la fin recherchée ne peut pas être autre chose que la réconciliation et la rédemption de tous et en aucun cas la défaite de son adversaire, de celui qui s’oppose, du méchant. Il n’y a pas d’autre voie que la réconciliation et l’amour des ennemis. Ce n’est pas une question éthique qui nous ferait dire que c’est bien d’aimer nos ennemis mais bien une question de principe : nous sommes mandatés pour résister au mal et non pour collaborer avec lui. Seule la conversion de notre ennemi dévoile le Royaume qui vient. Il ne s’agit pas de faire perdre nos adversaires mais bien de changer leur cœur, de gagner leur amour, de transformer leur vie. Nous sommes appelés à construire la Communauté des Bien-Aimés. C’est à cause de ce repli sur soi qui est la racine de l’égoïsme, que les hommes ne sont pas capables d’aimer vraiment quelqu’un d’autre qu’eux-mêmes et qu’ils commencent à détester ce qui leur est étranger (xénophobie = l’amour de soi jusqu’à la haine de l’autre). La seule chose qui peut les transformer c’est de découvrir qu’ils sont aimés eux aussi gratuitement par Dieu sans tenir compte de leurs situations privilégiées. Dieu nous confie la mission de le leur faire connaître. Il faut que ceux dont le comportement est le plus éloigné de ce que Dieu souhaite arrivent à prendre conscience du fait que malgré tout Dieu les aime et les supplie de changer de comportement pour croire au don gratuit de sa grâce. Evangéliser par l’Amour. Cette grâce est à la portée de Quiconque : vous, moi, ceux qui viendront, n’importe qui à la seule condition de ne pas faire Dieu menteur.

C’est ce qui nous est enseigné par le sixième mot : Croire. « Quiconque croit », voilà la seule condition à la possession de l’objet que Dieu donne ; c’est la seule chose que Dieu demande à l’homme : Ce n’est pas celui qui se repent, celui qui a pleuré sur ses péchés, qui a amélioré sa conduite, mais, notons-le bien, celui qui croit. Dieu donne, le coupable croit, et, croyant, il reçoit le don inexprimable de Dieu ; et ; le possédant, il a la vie éternelle. Le monde est appelé à changer car il est aimé par Dieu, mais c’est à nous, qui avons le privilège de le savoir de le lui dire car comment le monde le saurait-il ? Et s’il ne le sait pas, comment changerait-il ? Comment retrouverait-il le goût de vivre ?

C’est là la septième grande vérité La Vie, la vraie. Comment définir la vie éternelle ? Ce qui est fini pourrait-il expliquer ce qui est infini et parler de ce qui ne sera connu dans sa plénitude que durant l’éternité ? Cette vie offerte ne peut finir, elle ne peut se perdre, celui qui la possède jouit d’un bonheur qui ne peut être connu que de ceux qui l’ont goûté. Cette vie c’est une vie en Christ lui-même, puisqu’Il est le Dieu véritable et la vie éternelle, c’est l’infini de Dieu lui-même. C’est ce que dit l’apôtre Paul aux Ephésiens (3,17s) :  Que le Christ habite dans vos cœurs par la foi et que vous soyez enraciné et fondés dans l’amour, pour être capable de comprendre, avec tous les saints, quelle est la largeur, la longueur, la profondeur et la hauteur, et de connaître l’amour du Christ qui surpasse la connaissance, de sorte que vous soyez remplis jusqu’à toute la plénitude de Dieu.

Marc 16, 1-8 : Il vous précède en Galilée

Prédication du pasteur Samuel Amédro, le dimanche 1er avril 2018 (Pâques)

Mes amis, je vous invite à fermer les yeux, à oublier tout ce que vous savez déjà pour simplement revivre la scène de ce matin de Pâques comme si vous y étiez vous-mêmes. L’Evangile de Marc veut nous entraîner dans l’histoire de ces femmes, revivre ce qu’elles ont vécu, ressentir ce qu’elles ont ressenti. Les femmes sont là. Une fois de plus elles ont répondu « présent » et elles n’ont pas fui. Elles étaient là au moment de la crucifixion à regarder de loin. Elles étaient là au tombeau à regarder là on l’a déposé en vitesse juste avant le début du sabbat. Elles sont là quand tous les hommes se sont comportés comme des lâches.

Ceux qui se réserveront les premières places, les titres et les fonctions éminentes, laissant les femmes à la cuisine et aux tâches ménagères, si possible voilées, ne sont pas là tôt ce matin. Peut-être qu’ils dorment encore ? Elles se sont levées avant l’aube. Elles sont allées acheter les aromates et le matériel nécessaire pour la toilette mortuaire. Suivons-les sur le chemin du tombeau. Elles aussi elles discutent entre elles : « Qui va rouler pour nous la pierre de devant le tombeau ? » Elles savent qu’elles vont devoir affronter une difficulté très grande, un obstacle énorme. Elles connaissent les limites de leurs forces : elles vont avoir besoin d’aide pour déplacer cette montagne. Elles savent cela et pourtant, elles ne renoncent pas. Elles y vont quand même. Elles vont affronter la difficulté sans fuir, sans nier la réalité. Certainement déçues, oui, sans aucun doute, mais elles assument. Elles savent que le seul moyen de faire face à la mort de celui qu’on a aimé, c’est d’accomplir les rites du deuil. Le sens du devoir pour accomplir ce qui doit être accompli malgré toutes les difficultés. La capacité à affronter les obstacles, à les regarder en face sans les nier. La conscience de ses limites pour savoir demander de l’aide quand la tâche est trop lourde.

Et pourtant… Les choses ne se passent pas du tout comme elles auraient dû se passer. Au moment où elles lèvent les yeux pour regarder leur problème en face. Elles se rendent compte que le problème a déjà été réglé avant même qu’elles n’arrivent sur place : La pierre a déjà été roulée ! Par qui ? Rien n’est dit. Nul ne sait en réalité. Et Marc ajoute : et pourtant c’était une pierre énorme… Ce n’est pas pour les rassurer. On sent l’inquiétude monter mais elles ne reculent pas.

Elles entrent dans le tombeau et nous les suivons, juste derrière elles. Nous regardons ce qu’elles regardent, nous ressentons ce qu’elles ressentent. La scène que Marc nous raconte est très réaliste : rien de merveilleux, pas de sensationnel, pas de commentaire… juste une sourde inquiétude qui monte devant ce que personne ne peut comprendre, une angoisse qui monte en nous devant ce qui n’est pas prévu et qui bouscule ce qu’on croit savoir.

Les yeux mettent un peu de temps à s’habituer à la pénombre à la recherche du corps de Jésus. Elles regardent à gauche, elles regardent à droite… et tout à coup elles se rendent compte qu’il y a quelqu’un assis là à droite. C’est un jeune homme (pas un ange) entièrement drapé de blanc. Et là elles hurlent de peur. La Bible parle de frayeur, d’épouvante. Un peu comme dans les films d’horreur quand la caméra suit au plus près le héros dans le noir avec une simple lampe torche et que d’un coup quelqu’un arrive par la droite. On ne peut pas s’empêcher de sursauter, de pousser un cri de terreur.

Le jeune homme a tout fait pour les rassurer, pour faire tomber leur frayeur : « Ne soyez pas effrayées ! Vous cherchez Jésus, le Nazaréen crucifié. Il est ressuscité. Il n’est pas ici. Regardez l’endroit où on l’avait posé. Mais allez dire à ses disciples et à Pierre qu’il vous précède en Galilée, c’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit. » Et pourtant rien ne fonctionne. La peur (l’effroi) est plus forte que tout, même pour ces femmes si courageuses. Et l’Evangile de Marc se termine brutalement sur ces mots : Elles sortirent et s’enfuirent loin du tombeau car elles étaient toutes tremblantes et hors d’elles. Et elles ne dirent rien à personne car elles avaient peur.

Qui leur jettera la pierre ? Quel est celui qui osera se lever pour leur faire le moindre reproche ?

Et pourtant, je le répète parce que je veux bien marquer vos esprits de cette vérité fondamentale : si elles se taisent, le christianisme n’existe pas. Si nous nous taisons, le christianisme n’existe plus.

Voyez-vous mes amis, ce qui bloque l’Evangile dans notre vie et dans notre monde, ce ne sont pas les obstacles qui se dressent sur notre chemin et qui nous semblent insurmontables. Comme ces femmes qui arrivent au tombeau le matin de Pâques, nous savons nous aussi que nous avons besoin des autres pour nous aider à rouler les grosses pierres qui se mettent en travers de notre route. Non, décidément le problème n’est pas là. Je dirais même, bien au contraire ! Y a-t-il témoignage plus fort que de recevoir un sourire, une main tendue, un soutien fraternel quand on traverse une passe difficile ? C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que tous sauront que vous êtes mes disciples. (Jean 13, 31-35) Quand on y réfléchit bien, les difficultés de la vie ne constituent pas un véritable obstacle à la foi. Il arrive même que dans l’adversité on redécouvre sa foi par la grâce d’une entraide fraternelle qui relève. Je dirais même que c’est la vocation spécifique de l’Entraide que de rouler les pierres énormes qui barrent la route des plus vulnérables, de les aider à se relever, à se remettre debout. L’Entraide, c’est LE véritable agent propagateur de la résurrection. C’est ce que je crois.

D’autres pensent que le véritable obstacle à la foi chrétienne, c’est la Croix parce qu’elle offrirait une image de l’Evangile et de l’Eglise triste, doloriste, tournée vers la souffrance et la mort. Il arrive même qu’on retire les Croix de certains temples. Moi je crois fondamentalement l’inverse. De la même manière que la mort du colonel Beltram était nécessaire pour que les otages vivent et que son sacrifice a permis à notre nation de reprendre courage et fierté, il fallait dit l’Evangile que le Fils de l’Homme souffre et meurt sur la Croix pour le salut de l’Humanité. Il a offert sa vie pour s’interposer et affronter la mort pour que justement nous puissions vivre sans avoir peur de la mort. Voilà pourquoi il est impératif qu’il y ait une grande Croix dans notre temple et que cette croix soit vide sans crucifié dessus. Mettre une représentation de Jésus sur la Croix, voilà qui serait particulièrement morbide à mes yeux. Mais la croix vide que nous allons replacer dans ce temple doit être un véritable symbole de victoire : « Mort où est ta victoire ? Mort où est ton aiguillon ? » (1 Co 15,55). On pourrait presqu’imaginer une croix avec des pousses vertes, des bourgeons, ou une plante qui s’enroulerait autour comme un lierre en symbole de la vie qui surclasse la mort de toute sa puissance et de toute sa beauté.

En fait, si on écoute ce que dit l’Evangile de Marc, ce qui provoque l’arrêt de l’Evangile, c’est la peur. Elles ne dirent rien à personne parce qu’elles avaient peur ! Si le christianisme meurt, ce sera à cause de notre peur. Peur de parler clairement, peur de transmettre à nos enfants, peur d’affirmer nos convictions sereinement. La peur c’est l’opposé de la foi, de la confiance, de la sérénité. La peur c’est la figure même du péché. Pourquoi avez-vous peur gens de peu de foi (Matt 8,6), demande Jésus lors de la tempête sur le lac. Réfléchissez-bien : la seule chose qui bloque votre vie, c’est votre peur. La seule chose qui nous empêche de partager nos convictions, c’est notre peur. Et chacun essaie de gérer sa peur comme il peut en inventant des stratégies, en se fabriquant des sécurités, en contractant des assurances pour ne plus avoir peur, en s’immergeant dans du divertissement et des écrans pour oublier la peur… Mais en ce jour de Pâques, Dieu vient balayer tout cela : c’est lui qui a roulé la pierre, c’est lui qui a ressuscité Jésus, c’est lui qui a envoyé le jeune homme dans le tombeau parler aux femmes… C’est lui qui vient balayer toutes nos fausses sécurités. C’est lui qui vient retirer nos béquilles pour que nous n’ayons aucune autre solution que de marcher vers lui pour l’appeler au secours. Il vous attend en Galilée… Eglise de Jésus Christ, oublie tes fausses sécurités et viens, suis-moi dit le Seigneur : j’ai une mission pour toi…

  1. Je veux te faire entrer dans la Mission de Dieu. Rappelle-toi : Il vous précède en Galilée… Le premier défi pour rouler la peur, c’est de nous rappeler que Dieu est déjà présent, déjà là, déjà à l’œuvre. Il nous précède… L’évangile ne commence pas avec nous : Au commencement était la Parole (Jean 1,1) et à la sortie d’Egypte, l’Exode affirmait déjà que (13/21) : Le Seigneur lui-même marchait à leur tête : colonne de nuée le jour, pour leur ouvrir la route – colonne de feu la nuit, pour les éclairer ; ils pouvaient ainsi marcher jour et nuit. Dieu agit déjà dans le monde et il nous demande de prendre notre part dans son projet.
  2. Quand il affirme que Jésus nous précède en Galilée, le jeune homme nous renvoie au début de l’évangile : Jésus vint en Galilée et il proclamait l’Evangile de Dieu et disait : « Le temps est accompli, le règne de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’Evangile ! (Marc 1/14) Remettons donc les choses dans l’ordre. Ce n’est pas l’Eglise qui est première. Le problème n’est pas d’inventer une stratégie pour remplir le temple mais d’offrir à ceux qui sont bloqués dans leur vie par la peur l’occasion et la possibilité d’entrer dans le Royaume de Dieu. Là, ce n’est plus la peur qui règne mais la joie, la vie, le bonheur. C’est le salut qui est en jeu et non la survie de l’Eglise.
  3. Annoncer le Royaume de Dieu, c’est donc prendre notre part dans le combat de Dieu. Pour porter le OUI de Dieu à la vie, il faut oser affirmer le NON de Dieu à la mort et à la peur. L’Evangile nous pousse à entrer en résistance contre tout ce qui blesse et abîme la beauté de sa création, contre ces obstacles qui empêchent d’avancer, contre cette peur qui paralyse, contre cette injustice qui révolte. On s’oppose à de l’inacceptable. Dire non, c’est aussi entrer en repentance, oser demander pardon et ne pas se prendre pour des purs, comme si le péché ne nous concernait pas. Un protestant, c’est celui qui proteste pour l’Evangile et contre le Mal.
  4. Mais ce combat ne peut se mener qu’avec les armes de Dieu. Ce ne sont pas forcément des méthodes humaines. Parfois cela coïncide quand par exemple nous réfléchissons à une stratégie de communication qui appelle et valorise les talents et les compétences professionnelles des membres de l’Eglise et qui utilise les médias modernes au service de l’Evangile. Mais parfois cela diffère grandement : à l’esprit de comparaison et de domination nous opposons l’esprit de service, la valorisation de la fragilité et de l’humilité, les armes de l’esprit dont parle l’apôtre Paul en Ephésiens 6,13-18 (la vérité, la justice, la paix, la foi, le salut, la Parole), la prière comme geste de confiance dans la puissance du Père et surtout la plus importante de toutes : l’amour. Le chrétien est un radicalisé de l’amour, un intégriste de l’amour, un fanatique de l’amour inconditionnel de Dieu qui se donne à la Croix. Pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis (Jean 15,13) nous a rappelé le Colonel Beltram. Et puisque Dieu pose la nécessité d’une cohérence de la fin et des moyens, les agents choisis par Dieu pour porter son message d’amour sont des femmes et des enfants : souvenez-vous de ce verset que nous avons cité pour le baptême de Constance : Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le Royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent (Marc 10,13), faisant écho au Ps 8,3 : Par la bouche des tout-petits et des nourrissons, tu as fondé une forteresse contre tes adversaires pour réduire au silence l’ennemi revanchard.
  5. Les opportunités de Dieu. Le Seigneur déplace la pierre qui bloque l’entrée du tombeau ouvre les portes. C’est lui qui libère le chemin. C’est lui qui ouvre les opportunités : notre rôle consiste donc à ouvrir les yeux, les sens pour regarder le monde avec les yeux de Dieu pour aller dans la direction que Dieu choisit. Ce que nous voyons comme des contraintes peuvent devenir des opportunités à saisir pour tenir notre mission. Pour parler des occasions données par Dieu, Calvin utilise l’image de la « porte ouverte ». Il ouvre les portes. A nous d’apprendre à discerner, à voir clair ! Se développe alors une doctrine de la collaboration avec Dieu. Dans chaque contexte, il y a toujours des surprises et de l’inattendu.

Je voudrais conclure d’une phrase. Ne retenez qu’une chose : le plus grand ennemi de l’Evangile, c’est notre peur ! En ce jour de Pâques, le Seigneur lui-même est venu rouler la pierre, nous ouvrir la porte et nous remettre en route. Nous voilà maintenant libérés pour prendre notre part dans sa mission. AMEN !

Esaïe 50,4-7 ; Philippiens 2, 6-11 et Marc 11,1-10 – Une foi qui dérange

Prédication du pasteur Samuel Amédroi, le dimanche 25 mars 2018 – Rameaux

Dimanche des Rameaux. Traditionnellement une belle fête de famille, une carte postale avec des enfants qui agitent des branches de palmier dans le temple en chantant Hosannah, Hosannah au plus haut des cieux ! A la campagne, il n’est pas rare qu’on trouve un âne à faire rentrer dans l’Eglise pour rendre la scène plus vivante encore. Oui vraiment une bien belle fête que la fête des Rameaux. On en oublierait presque la fin tragique quelques jours après… Et pourtant, me permettez-vous d’avouer publiquement mon trouble devant ce qui me semble être une mise en scène idyllique ? Il n’y a pas moins de 4 points particulièrement gênants qui, mis ensemble, produisent un « effet-cocktail » comme on dit des associations médicamenteuses qui majorent les effets de chaque principe actif composant le mélange.

D’abord il y a cette fin tragique, retournement brutal de fortune après un triomphe éphémère. Il est d’usage d’accuser la versatilité de la foule qui ne tarde jamais à brûler ce qu’elle a adoré. Mais l’explication ne tient pas : si la foule reconnaît en Jésus le Messie, le Fils de David venu restaurer l’âge d’or du peuple élu, au point de paver son chemin de vêtements, il n’y a aucune chance qu’elle puisse le conspuer trois jours après simplement pour avoir contesté le pouvoir des scribes, des prêtres ou des marchands du Temple ! Au contraire, cela aurait dû renforcer son autorité : il aurait parfaitement joué son rôle messianique. Et puis il y a aussi quelque chose de troublant à mes yeux dans cette mise en scène voulue, orchestrée, minutieusement préparée par Jésus lui-même. En envoyant chercher cet ânon, c’est lui qui choisit de coller au plus près à la prophétie de Zacharie 9,9 : « Sois transportée d’allégresse, Sion la belle ! Lance des acclamations, Jérusalem la belle ! Il est là, ton roi, il vient à toi ; il est juste et victorieux, il est humble et monté sur un âne, sur un ânon, le petit d’une ânesse. » Et puis ses disciples qui jettent leurs vêtements sur le chemin pour bien rappeler l’histoire de Jéhu racontée dans le 2ème livre des Rois (2 Rois 9) qui se fait oindre comme roi après avoir massacré les rois d’Israël et de Juda ainsi que toute la famille de Jézabel, la reine qui avait fait tuer de nombreux prophètes. Comment faut-il comprendre ce qu’il faut bien considérer comme une mise en scène orchestrée par Jésus lui-même ? Cherche-t-il à capter l’attention de la foule des pèlerins venus pour la fête ? Serait-il en quête de reconnaissance ? Il faut aussi évoquer clairement le positionnement politique de cette mise en scène. Jésus a choisi de se présenter à Jérusalem comme le justicier qui purifie le pays : Regarde, Seigneur, et suscite-leur un roi, fils de David… dit un Psaume de Salomon[1] Et ceins-le de force pour qu’il brise les princes injustes, qu’il purifie Jérusalem des nations qui la foulent et la ruinent. L’allusion à l’occupation romaine est transparente. Le roi qui fait son entrée triomphale à Jérusalem est un roi qui a vaincu ses ennemis et qui a rétabli la justice. Il est là, ton roi, il vient à toi ; il est juste et victorieux ! S’il est monté sur un ânon, c’est qu’il ne craint plus aucun adversaire, sa victoire est totale, il n’a plus que des partisans qui se réjouissent de sa victoire écrasante autant qu’éclatante.

Pour compléter « l’effet-cocktail » des indices troublants, il reste à évoquer cette manière pour le moins étonnante qu’il a de réquisitionner un ânon qui ne lui appartient pas… sans autre forme de procès. Le Seigneur en a besoin ?  Alors il se sert. C’est aussi simple que cela. On ne serait pas en train de parler de Jésus, le procédé serait immédiatement contesté et perçu comme abusif comme ces hommes politiques qui se croient tout permis avec les deniers publics (et je ne fais ici aucune allusion à une quelconque affaire qui occupe nos médias). Et ce n’est pas tout ! Dès le lendemain, Marc nous raconte qu’en sortant de Béthanie Jésus avait faim et, trouvant un figuier sans fruit, il le maudit tout en précisant que ce n’était pas la saison des figues ! On apprendra quelques versets plus loin que le figuier s’était retrouvé complètement desséché depuis la racine (Marc 11,12-14 ; 20-25) ! Je ne veux choquer ici personne mais je me devais de partager avec vous ma gêne croissante à la lecture de cette entrée triomphale de Jésus à Jérusalem. Il y a là quelque chose qui ne colle pas avec la carte postale idyllique et rassurante qu’on fête habituellement aux Rameaux.

Il est nécessaire d’élargir le regard pour essayer de comprendre l’enchaînement des événements et le sens que Marc a voulu leur donner.

  • Montant à Jérusalem, Jésus a croisé la route de Bartimée, un aveugle mendiant sur le bord du chemin à la sortie de Jéricho. En fait, la guérison de l’aveugle inaugure l’arrivée du Messie qui ouvre les yeux du peuple et qui révèle la présence de Dieu au milieu de son peuple, l’acte messianique par excellence (Marc 10,46-52). Ne soyons pas aveugle : ouvrons les yeux sur ce qui suit.
  • Entrant à Jérusalem, nous avons vu que Jésus se présente comme un Roi qui marche sur les vêtements en signe de victoire totale sur ses ennemis (comme le rappelle l’histoire du roi Jéhu). Il sait très exactement où trouver l’ânon pour bien signifier que l’absence de danger inaugure le retour de l’âge d’or, ce temps béni du grand Roi David, le seul moment de son histoire où Israël était maître chez lui, en paix sur la Terre Promise.
  • Le lendemain, le fameux épisode du figuier, maudit pour avoir refusé de porter des fruits hors saison2, renforce la conviction que le temps s’accélère : la fin s’approche, il n’est plus temps de laisser mûrir. Le Messie est venu juger les vivants et les morts. Celui qui ne porte pas de fruit sera coupé et brûlé disait Jean-Baptiste. Ce temps est arrivé. (Marc 11,12-14 ; 20-25)
  • Enfin, tout le monde se souvient du fameux épisode de Jésus chassant les marchands du Temple qu’il revendique comme sa maison de prière pour toutes les nations qui a été transformée en caverne de bandits (Marc 11,15-19).

Après s’être présenté comme le prophète qui révèle la présence de Dieu au milieu de son peuple, puis comme le Fils de David venu prendre possession de son trône royal, puis comme le Juge de la fin des temps qui récolte les fruits produits par son peuple, Jésus revendique la fonction du Grand Prêtre qui purifie le temple et le rend à sa fonction liturgique et spirituelle.

Le Messie est là et il réclame tous les pouvoirs : prophète, roi, juge et grand prêtre ! Le Messie est là et aucun domaine de la vie ne peut échapper à son autorité. Il provoque alors une crise majeure et réussit à cristalliser l’opposition de tous contre lui. C’est ainsi que comme il marchait dans le temple, raconte Marc, les grands prêtres, les scribes et les anciens viennent le trouver pour lui demander : de quelle autorité fais-tu cela ? Qui t’a donné autorité pour le faire ? (Marc 11,27-33) Quelques jours plus tard, il sera assassiné.

Il y a 50 ans presque jour pour jour, le 4 avril 1968, Martin Luther King était lui aussi assassiné, exactement pour les mêmes raisons que Jésus : parce qu’il était sorti du champ où il avait été assigné. Tant que le pasteur baptiste s’occupait d’essayer d’arracher un à un les droits civiques des noirs, le FBI le serrait de près mais il restait protégé par une popularité sans pareille et il conservait l’oreille du président Kennedy. Mais pour le prophète noir, le racisme n’est qu’une partie du cancer spirituel qui ronge l’Amérique et le monde : l’argent dépensé pour la guerre du Vietnam, c’est de l’argent volé aux pauvres ! assène-t-il. Racisme, guerre et pauvreté constituent les 3 piliers d’un système diabolique qui détruit le monde. Ce sont les fondements-mêmes de la société qu’il faut changer. Comme Jésus, pour la même raison, Martin Luther King a été assassiné.

Ils ont bousculé trop de monde, revendiqué trop de place, contesté trop de fonctions déjà établies. Ce qu’on apprécie chez les religieux, c’est quand ils restent humblement à leur place, quand ils s’occupent de leur business et laissent les autres tranquilles. Leur job consiste à s’occuper de « l’arrière-monde », avant la vie ou après la mort, mais certainement pas la vie réelle, la politique, la justice, l’économie, le lobby des armes, la science ni même les questions de société comme le mariage, la procréation, la famille ou la sexualité. « Pas-touche ! » « Chasse gardée… » Jésus n’est légitime dans aucun de ces champs. Laïcité oblige ! Et quand bien même il s’exprime par la bouche de tel ou tel religieux, il est immédiatement critiqué par les « spécialistes », les « experts » qui réagissent en propriétaires : relisez le rapport du préfet Gilles Clavreul remis au ministre de l’intérieur derrière lequel se rangent les tenants d’une neutralisation autoritaire de la société, cherchant à l’expurger de toute référence religieuse considérée comme une revendication communautariste insupportable. Immédiatement considéré comme illégitime, la parole religieuse qui s’exprime dans l’espace public est décrédibilisée, ringardisée, considérée comme réactionnaire et rétrograde. Pourquoi tant d’opposition ? Sans doute le signe qu’elle est quand même quelque peu pertinente et que, peut-être, elle touche juste parfois. Quel intérêt y aurait-il à contester une Parole qui n’a aucune vérité, aucune puissance ?

On se trouve exactement devant le problème très classique du malentendu supposé (et j’insiste sur le mot supposé !) entre l’offre de Jésus (en termes de libération spirituelle, de vie éternelle, de royaume de Dieu) et l’attente du peuple (en termes de libération politique et économique du joug des romains). Et, pour faire bonne mesure, on appelle à la rescousse un certain nombre de versets forts à propos tirés de leur contexte, du genre : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu (Marc 12,13-17) Mon royaume n’est pas de ce monde (Jean 18,36) ou encore C’est Marie qui a choisi la bonne part (Luc 10,42). Il est vrai que, dans l’Eglise même, on se méfie à juste titre des discours trop politisés. Les réticences sont fortes et parfaitement légitimes face aux risques des prises de position partisanes de tel ou tel pasteur qui mettraient en danger l’unité de l’Eglise et l’universalité du message évangélique. La prudence est également de mise face au danger de réduire l’Evangile à une morale simple qui désignerait les « bons » face aux « méchants » tel un mauvais western de série B. A nous autres protestants, il y a une évidence à refuser énergiquement qu’on pense à notre place, qu’on nous indique pour qui ou pour quoi voter. Tout cela est juste et sain. Mais il ne faudrait quand même pas stériliser notre foi et l’empêcher de porter du fruit. L’épisode du figuier desséché devrait tout de même nous alerter ! J’ai en mémoire quelques paroles de pasteurs qui ont osé prêcher l’Evangile pendant la seconde guerre mondiale[2]. Tel Roland de Pury à Lyon en 1943 : « Quelle calamité qu’une Eglise qui n’est qu’un cercle de gens pieux se sentant bien ensemble, une église repliée sur elle-même, qui se suffit à elle-même ! (…) La Parole de Dieu n’est pas un refuge mais un glaive pour combattre. » Ou Gustave Vidal à l’Oratoire du Louvre en 1940 : « Les chiens vivants meurent un jour, quand même (…). Les chiens, même vivants, sont déjà morts. Les lions, même morts, sont encore vivants. » « Notre foi, c’est la certitude, fondée sur des faits, que tout ce qui s’édifie ici-bas, sans Dieu ou contre Dieu s’écroulera un jour, tandis que tout ce qui s’édifie avec lui, par lui et pour lui subsistera toujours. Si nous n’avons pas cette foi, alors nos Eglises ne seront jamais que des instituts de morale utilitaire où se formeront des sages à la manière de l’Ecclésiaste, qui seront tenir le milieu entre le vice et la vertu et tirer le meilleur parti possible des circonstances et des événements pour se donner du bon temps, dans le respect des convenances et de la légalité. » Ou encore André Trocmé au Chambon-sur-Lignon qui disait : « Du haut de la chaire (…) au nom du Dieu vivant, il faut parler et parler clairement. La tentation est grande d’envelopper d’images bibliques la vérité : comprenne qui pourra. On se calme la conscience ainsi. Faux apaisement. Dieu aime qu’on enseigne l’Evangile clairement avec l’adresse du destinataire sur l’enveloppe. Et le destinataire n’aime pas cela. » Quel courage incroyable ! Quelle puissance dans quelques mots ! Mais certainement, celui qui me touche le plus c’est Martin Luther King quand il affirmait quelques mois avant sa mort : « Sur certaines positions, la Lâcheté pose la question : « Est-ce que c’est sûr ? » L’Opportunisme pose la question : « Est-ce politique ? » Et la Vanité vient alors poser cette question : « Est-ce populaire ? » Mais la Conscience pose celle-ci « Est-ce juste ? » Et il vient un temps où l’on doit prendre une position, qui n’est jamais sûre, ni politique, ni populaire. Mais nous devons la prendre parce que la Conscience nous dit que c’est juste.[3] » Voyez-vous, ce que je crains le plus, c’est une église trop bien intégrée qui ne dise plus rien aux hommes d’aujourd’hui, trop fondue dans le paysage comme pour notre Temple du Saint-Esprit à qui on a refusé la construction sur le carrefour face à Saint Augustin, à qui on a refusé une façade qui ressemble à un lieu religieux, à qui on a refusé un clocher pour qu’elle soit invisible et qu’elle le reste ! Bref : sommes-nous invisibles ? Alors soyons audibles ! Si on ne veut pas nous voir, qu’on nous entende ! Et on nous entendra que si nous avons quelque chose à dire au monde d’aujourd’hui. Une parole forte, une parole qui éveille les consciences et qui remet debout. Bien sûr, il faut être prêt à en payer le prix, et parfois, comme pour Martin Luther King ou Jésus, le prix fort ! Amen !

[1] Psaumes de Salomon 17.21-25, in Ecrits Intertestamentaires, Paris, La Pléiade, 1987, p.987s.

[2] Citations tirées du livre de Patrick Cabanel, Résister. Voix protestantes, Alcide, 2012.

[3] MLK, « Standing by the Best », 67/08/06.

Néhémie 8, 1-12 et Luc 1, 1-4 – Pourquoi lire la Bible ?

Prédication du pasteur Samuel Amédro, le dimanche 18 mars 2018

Faut-il lire la Bible et pourquoi ? Est-elle Parole de Dieu ? Si oui, alors, pourquoi si peu de personnes la lisent régulièrement ? Si non, pourquoi continuer à la lire ? Voilà quelques-unes des questions que nous abordons depuis hier avec les catéchumènes. Alors, j’ai pensé que ce sujet pourrait sans doute intéresser également quelques adultes… Et si par aventure, vous repreniez goût à la lecture des Ecritures, je n’aurai pas volé mon salaire !

Entrons donc par un exemple concret. Quand Luc prend la plume pour écrire son Evangile, il s’adresse au « très excellent Théophile » avec une idée précise en tête : « afin, dit-il, que tu connaisses la certitude des enseignements que tu as reçus. » Faut-il comprendre que, jusque-là, le très excellent Théophile n’était certain de rien ? Il me plait ce Théophile avec son manque de certitude. Parce qu’il nous ressemble. Parce qu’il faut bien avouer la vérité. On est bien loin de ce temps béni raconté par Néhémie le gouverneur qui nous montre Esdras le scribe lisant le livre de la loi de Moïse devant le peuple rassemblé comme un seul homme pour écouter la lecture de la Torah pendant toute la matinée. Il lut dans le livre depuis le matin jusqu’au milieu du jour. (…) Tout le peuple était attentif à la lecture du livre de la Loi. (…) Les lévites faisaient comprendre la loi au peuple, et le peuple restait debout. Ils lisaient distinctement dans le livre de la loi de Dieu et ils en donnaient le sens pour faire comprendre ce qu’ils avaient lu. (…) Et puis à midi, tout le peuple s’en alla pour manger et boire, pour se livrer à de grandes réjouissances ; Car ils avaient compris les paroles qu’on leur avait expliquées.

On a l’impression qu’en ce temps-là, l’autorité des Ecritures était évidente. Indiscutable et indiscutée. Nous n’en sommes plus là. La Bible ne fait plus vraiment autorité, semble-t-il, même chez les chrétiens, même chez les protestants, même chez certains pasteurs ! On va très certainement vous livrer de très savantes études bibliques qui resituent le texte dans son contexte historique, qui l’analyse avec tous les outils de la sémiotique, de la narratologie, de la psychanalyse, des études de genre ou des études sociologiques selon le goût du spécialiste. Mais de là à recevoir un message de vérité qui illumine et transforme votre vie, de là à tirer de sa lecture la certitude des enseignements reçus, comme le dit Luc. C’est beaucoup plus rare.

Alors Luc décide de prendre la plume pour tenter de convaincre les « Théophile » sceptiques que nous sommes tous devenus. Et comment va-t-il faire ? Comment va-t-il s’y prendre pour emporter notre adhésion et qu’enfin nous reconnaissions avec certitude l’autorité de la Bible ? Voilà une question qui m’intéresse. Quel génie ce Luc ! En 3 points, tout est dit. C’est lumineux, clair et précis.

D’abord : après m’être informé exactement de tout depuis les origines… Luc a donc mené son enquête avec précision et exactitude. Il a raison. Peu nous importent les « on dit », les « il paraît que », ou les « on n’est sûr de rien ». Pour accorder un minimum d’autorité, nous avons besoin de nous dire que ce ne sont pas des fadaises, des inventions, des contes pour enfants. C’est nécessaire. On lit la Bible pour avoir des informations précises sur ce qui s’est vraiment passé. Les faits sont importants sinon la Bible perd toute crédibilité. Si Jésus n’a pas réellement existé comme le croit Michel Onfray, alors le Nouveau Testament et avec lui tout le Christianisme perd tout intérêt. Et c’est ce que Luc a voulu faire dans son évangile. Voilà le premier point, le premier niveau de lecture, celui qui donne l’autorité minimale : nous lisons la Bible avec notre intelligence pour y trouver des informations, de la connaissance, de la culture. Quand on interroge les parents quant à leurs motivations pour mettre leurs enfants à la catéchèse, c’est une des raisons qui vient en premier : pour leur transmettre un minimum de culture, de savoir sur la Bible, sur ce qui s’est vraiment passé… Indispensable, tant il est vrai que ce livre a façonné toute notre culture, toute notre civilisation. Ne pas lire la Bible, c’est se condamner à mourir comme un imbécile, sans rien comprendre au monde dans lequel nous vivons. Alors, pour votre culture, sachez que celui qui écrit cet évangile est peut-être un médecin ami et collaborateur de l’apôtre Paul qui veut faire ici un travail d’historien qui puisse être reconnu avec autorité dans le milieu grec plutôt cultivé auquel il s’adresse. Pour cela, il évoque ses prédécesseurs avec respect (nombreux sont ceux qui ont entrepris de composer un récit des faits que se sont accomplis parmi nous), il indique ses sources (les fameux témoins oculaires, autrement dit, l’évangile de Marc qu’il utilise pour environ 35% de son évangile, une collection de paroles de Jésus (appelée source Q ou des Logia) pour environ 20% de son évangile, et des traditions propres (orales pour une bonne part) pour les 45% restant. Ensuite, il annonce le contenu de ce qu’il va raconter : les faits qui se sont accomplis, exactement depuis les origines. C’est ainsi que, le premier, il va raconter la naissance et l’enfance de Jésus, ainsi que son ascension et l’histoire du christianisme naissant dans les Actes des Apôtres. Bref. Quand on lit la Bible, on la lit d’abord pour sa connaissance et sa culture personnelle. Pour ne pas mourir idiot. La première question qu’on se pose est donc : « Qu’est-ce que j’apprends dans ce texte ? Sur Dieu et sur le monde de l’époque. »

Mais ce n’est là que la première étape. Luc continue : il m’a semblé bon, à moi aussi, de te l’exposer par écrit d’une manière suivie.  A partir de son enquête factuelle, Luc ne s’est pas contenté de rédiger un compte-rendu. Il a composé, agencé, rédigé pour exposer ces faits d’une manière suivie. Luc s’est donc engagé personnellement. Il a pris le risque d’interpréter les faits historiques pour en faire un récit suivi, avec un fil conducteur qui élabore lui-même. C’est là le travail de tout historien. Qu’il s’intéresse à l’influence des moustiques sur le recul des falaises ou qu’il s’intéresse à l’histoire de Jésus de Nazareth, l’historien va sélectionner les faits et les agencer de la manière qui lui semble la plus juste et la plus efficace pour obtenir l’effet recherché : convaincre son lecteur : afin que tu connaisses la certitude des enseignements que tu as reçus. La certitude. En grec : asjaleia, la solidité, la sécurité, le terrain qui ne glisse pas (qui a donné l’asphalte en français). Cette fois, ce n’est plus tant la connaissance en soi qui est visée mais la compréhension. On lit la Bible pour apprendre à réfléchir, sur soi, sur le monde, sur Dieu. Et c’est là une bonne part de l’autorité qui revient à la Bible que de poser des questions qui sont intéressantes et pertinentes pour notre vie. Parce que l’autorité ça ne se décrète pas. Certains pensent être les seuls détenteurs de l’autorité pour eux-mêmes. Ils connaissent la Vérité et ils n’écoutent rien ni personne. D’autres accordent l’autorité aux institutions (à leurs yeux, seul le président ou le chef est dépositaire de l’autorité). D’autres accordent autorité à la compétence (consacrant le règne des soi-disant experts qui défilent sur les chaînes d’info continue). D’autres encore accordent l’autorité à ceux qui ont du charisme (ils font confiance au gourou ou au maître qui affirme ses certitudes avec beaucoup de force et de sincérité). Enfin certains pensent qu’une conviction se construit à plusieurs dans la discussion et le dialogue (c’est la communauté rassemblée qui est alors détentrice de l’autorité). Le problème avec la Bible c’est qu’elle n’appartient à aucune institution ni aucune communauté, que les savants ne sont pas d’accords entre eux et qu’on se méfie grandement des gourous qui assènent des vérités une Bible à la main par un indiscutable : « c’est écrit dans la Bible ! »  En fait, tout cela ne suffit pas. On ne va pas au culte pour écouter un cours d’histoire ou une exégèse savante. C’est peut-être brillant mais c’est spirituellement sec et on ressort sans avoir été nourri. Nous le savons tous, seule l’appropriation fait autorité. Quand Luc s’adresse directement à Théophile, il fait en sorte qu’il se sente personnellement concerné. C’est là, à mon avis, la 2ème raison de lire la Bible : à travers les questions qui se posent, on se sent concerné aujourd’hui, cela nous parle, ça nous fait réfléchir, ça nous pose de bonnes questions qui nous bousculent. Cette fois, on lit la Bible pour apprendre à réfléchir. La question posée n’est plus « Qu’est-ce que j’apprends ? » mais « Où est-ce ce que ça me questionne ? Qu’est-ce que j’en pense ? »

S’informer et apprendre à réfléchir par soi-même. Que demander de plus ? Nombreux sont ceux qui s’arrêtent là. Que ce soit au catéchisme pour leurs enfants, à l’étude biblique ou en venant au culte, il semble que cela leur suffise. Erreur. Tragique erreur qui rate l’essentiel. Voilà un des grands malheurs de notre Eglise. Voilà ce qui, à mon avis, explique une bonne part de son déclin. Tout reste au niveau du cerveau. Alors ceux qui, à tort ou à raison, ne se sentent pas au niveau sont partis petit à petit : les ouvriers, les paysans, les étrangers… Ils ont quitté l’église ou sont allés chez les évangéliques. Et avec eux sont sortis, tous ceux qui ont des doutes, qui ont du mal à croire et qui n’osent pas poser de question. Parce que rien ne vient nourrir leur foi. Il ne suffit pas de nourrir son intelligence. Moi je pense ici à ce jeune homme de 40 ans qui s’est effondré en larme dans mon bureau parce qu’il tourne comme un lion en cage depuis des années sans réussir à trouver un sens à sa vie.

Pour Luc, l’essentiel se joue ailleurs. En écrivant son évangile, certes il veut rapporter des faits, certes il veut convaincre le très excellent Théophile mais il veut surtout devenir comme ceux qui après avoir été des TEMOINS OCULAIRES sont devenus des SERVITEURS de la PAROLE. A ses yeux, là est l’essentiel. Se mettre au service d’une Parole qui vient d’ailleurs. Serviteurs de la Parole, cela veut dire que catéchètes, pasteurs, études bibliques ne sont là que pour essayer de nous mettre à l’écoute de Dieu qui veut nous parler. Quand vous lisez la Bible, la question la plus importante c’est de vous demander : « Qu’est-ce que Dieu veut me dire aujourd’hui ? » Voilà la seule raison pour laquelle j’ose prendre la parole dans la chaire : pour nous mettre à l’écoute de ce que Dieu veut nous dire. Je dis « nous » parce que je suis le premier auditeur de mes prédications ! Faire le lien avec Dieu. Rendre Christ présent dans vos vies par sa Parole. Voilà mon rêve le plus fou, voilà ma vocation, voilà ma raison d’être. Pour parler à Dieu, vous avez la prière. Pour écouter Dieu, vous avez la Bible. C’est aussi simple que cela. Par-delà les textes bibliques, il y a Dieu qui veut vous parler, vous guider, vous aider, vous consoler, vous relever, vous bousculer, vous rendre heureux, vous rencontrer, vous confier des tâches, vous confier des frères et des sœurs à aimer et à relever. Faire retentir la Parole de Dieu dans nos vies. C’est là, à mes yeux, la véritable autorité de la Bible. Tant qu’on ne se rend pas compte que l’évangile a été écrit pour nous, il reste en dehors de nous et Dieu se tait. Et parfois, par la seule puissance du Saint Esprit qui agit en nous, Dieu vient nous rejoindre dans nos vies et ce jour-là on sort du culte en se disant : « C’est vrai ! Ce qui vient d’être dit, c’est la Parole de Dieu ! » Alors l’assemblée répond en disant : « AMEN ! »

Jean 2, 13-22 – Apprendre à lire les signes

Méditation du pasteur Samuel Amédro, le dimanche 11 mars 2018, au culte précédant l’Assemblée Générale de la Paroisse

Il faut apprendre à lire les signes. Toutes les diseuses de bonne aventure, les journalistes comme les économistes les plus chevronnés vous le diront : par eux-mêmes, les événements n’ont aucun sens. Seule compte l’interprétation qu’on en donne. L’interprétation d’un événement, d’une rumeur comme d’un texte biblique relève toujours d’un acte de la volonté. C’est un choix de celui qui cherche à comprendre et non une procédure scientifique de l’ordre de la connaissance ou d’un savoir démontrable et opposable. Interpréter les événements consiste à choisir de leur donner du sens.

L’Evangile de Jean relève qu’en changeant l’eau en vin « ce fut le commencement des signes de Jésus… Ce qu’il fit à Cana manifesta sa Gloire et ses disciples crurent en lui » L’événement vécu par tous les convives de la noce ne fut interprété comme un signe que par les seuls disciples. Pour eux, aucun doute possible : ce à quoi ils ont assisté ne pouvait être qu’une manifestation de la Gloire de Dieu. Qu’en est-il des autres convives ? Nous n’en savons rien. Par contre, la foi des disciples, elle, est née comme le fruit d’une relecture existentielle d’un événement compris comme un « signe », ou même mieux, comme la « signature », la trace du passage de Dieu dans leur vie.

Alors, quand Jésus chasse les marchands du temple en pleine fête juive de la Pâque, il crée l’événement qui va faire sensation. Comme on dit aujourd’hui, ça fait le buzz. Trace vraisemblable d’un fait historique avéré, il est rapporté par les quatre évangiles qui l’interprètent chacun à leur manière. L’Evangile de Jean, lui, met en scène deux groupes, « les disciples » et « les juifs » qui, chacun leur tour, cherchent à interpréter ce qui s’est passé. En citant le Psaume 69 : « La passion jalouse de ta maison me dévorera ! », Jean nous montre des disciples qui décident d’y voir une conséquence d’un zèle débordant qui brûle Jésus. Cherchent-ils à atténuer le scandale qui s’annonce ? En tout cas, en réagissant à chaud, ils y voient le signe que Jésus n’est après tout qu’un humain, tout comme eux, pétri de passion et capable de violence. Ils lui trouvent une excuse pour justifier ce comportement difficile à comprendre : « il a le feu sacré, comme on dit, il faut l’excuser… » Etonnamment, les juifs, eux, n’ont pas immédiatement une interprétation à donner. Mais plutôt que de se précipiter à accuser, à l’image de ces disciples qui se sont précipités pour excuser, ils commencent par questionner : Quel signe nous montres-tu pour agir de la sorte ?

La réponse de Jésus servira de point de bascule, ridicule pour les uns, mystérieuse pour les autres : Détruisez ce sanctuaire et en trois jours je le relèverai !  Ceux qui reçoivent ces mots au pied de la lettre ne peuvent y voir autre chose qu’une nouvelle provocation de Jésus qui se discrédite totalement à leurs yeux : il a fallu quarante-six ans pour construire ce sanctuaire, et toi, en trois jours tu le relèveras ? Qui peut affirmer des choses aussi grotesques, aussi manifestement contraires aux connaissances scientifiques ? Et les disciples ? En fait, il leur faudra attendre : Quand il se fut réveillé d’entre les morts, ses disciples se souvinrent qu’il disait cela et ils crurent l’Ecriture. Comme toujours, sur le moment les choses restent mystérieuses : impossible de donner du sens en restant collés aux événements, dans l’immédiateté, comme ces chaînes d’info continue. Apprendre à lire les signes demande du temps et de la distance. Ce n’est que dans l’après-coup, quand il est possible d’avoir un regard d’ensemble, que le signe se donne et que la vérité se dévoile.

C’est sans doute là l’enjeu majeur d’une Assemblée Générale et peut-être plus particulièrement de la nôtre aujourd’hui : un temps de bilan, de prise de distance, de discernement et de mise en perspective. Pour ma part, après 6 mois de présence en tant que pasteur du St Esprit, il était important de vérifier avec vous (et avec le CP) que nous étions dans la bonne direction. Pour comprendre la situation en finesse, il me fallait bien prendre 6 mois pour écouter, rendre visite et rencontrer les uns et les autres, prendre le temps de ne rien dire. Bon, je sais que j’ai un peu de mal à ne rien dire… mais j’ai écouté ! Je sais aussi que je prêche trop longtemps, c’est vrai et j’espère vraiment que vous ne vous ennuyez pas trop… mais surtout, j’ai la conviction profonde que l’essentiel n’est pas là : quels sont les événements significatifs que nous allons choisir pour faire sens ? Il faut relire notre histoire par-delà l’écume des jours. Qu’allez-vous choisir pour interpréter l’histoire de la paroisse du Saint Esprit ?

  • La croix recouverte de peinture bleue piscine (ou bleu marial selon les goûts) ?
  • Les repas paroissiaux nombreux et caractéristiques de l’ADN de notre Eglise (avec en point d’orgue le magnifique banquet Luther du mois de novembre)
  • L’exigence intellectuelle forte et le classicisme revendiqué pour les cultes et la musique, le tout dans une identité réformée voir calviniste assumée (l’année Luther c’est bien, mais Calvin c’est pas mal non plus !)
  • La perte lente mais, semble-t-il, inexorable des membres de l’Eglise qui constate le vieillissement de ses membres et les décès marquants qui laissent des trous béants dans la communauté (Simone Bernard, Françoise Alexandre, Liliane Bonvallet, Alexandre Peugeot…)
  • La sonorisation et l’éclairage défaillants du temple (on entend mal et on voit mal !) ?
  • L’absence de jeunes et notamment de jeunes couples avec enfants et poussettes ?
  • Le rayonnement indéniable du Cercle du Mardi depuis plus de 50 ans (un peu vieillissant lui aussi mais ô combien passionnant sur le fond et important pour l’Eglise)
  • Le conflit majeur avec le pasteur précédent qui a littéralement déchiré la communauté, provoquant des paroles dures, des jugements réciproques, des départs et surtout un traumatisme psychologique et spirituel majeur ?
  • Faut-il relever les absences étonnantes dans notre vie paroissiale ?
    • Absence de projet diaconal au service des plus vulnérables
    • Absence de vision pour la croissance numérique de l’Eglise qui ne touche plus l’extérieur mais reste centrée sur le petit troupeau de ses membres
    • Absence de temps/réunion de prière, médication, recueillement qui permettrait à l’Eglise de se ressourcer spirituellement…

L’Assemblée Générale c’est un temps nécessaire de retour sur soi pour prendre distance vis-à-vis de la vie courante, se donner un recul nécessaire et choisir les événements significatifs pour les relier et donner du sens à la vie de l’Eglise. Là réside la mission principale du Conseil Presbytéral et de son pasteur : donner une vision, une direction, tracer des perspectives en fonction d’une interprétation de l’histoire. Nous allons faire cela ensemble juste après notre culte. Mais si, justement, nous commençons par un culte, c’est bien parce qu’il est essentiel de laisser à Dieu la première parole à ce sujet, qu’il puisse intervenir et peut-être orienter, ré-orienter nos discussions, préoccupations, décisions… Et si nous mettons notre AG sous le regard de la Parole de Dieu, il me semble qu’il y a dans le texte biblique que nous avons lu dans l’Evangile de Jean pas mal de résonnance qui font écho à notre situation. J’y entends, moi, la proximité avec la fête de la Pâque, un épisode de colère et de violence qui secoue le Temple, la demande d’un signe de la part des responsables du Temple… et puis une parole mystérieuse qui doit faire sens : « Détruisez ce sanctuaire et je le relèverai en 3 jours ! »…

La première réaction consiste à résister : il a fallu 150 ans pour le construire et toi tu prétends le reconstruire en 3 jours ? Quel orgueil, quelle folie…

C’est ici que l’Evangile de Jean décide de sortir de son récit pour nous donner la clé. Ce n’est pas moi, le nouveau pasteur qui vais reconstruire le temple d’un coup de baguette magique. Non, il y aurait erreur sur la personne, usurpation d’identité et ce serait par trop orgueilleux de ma part de vouloir me mettre à la place de Jésus. L’Evangile de Jean rassure les inquiets et rabaisse les orgueilleux : Le sanctuaire dont il parlait, lui, c’était son corps. Il y a là un point déterminant, fondamental qui doit nous réorienter entièrement dans notre inquiétude et notre souci (légitime) de reconstruire l’Eglise. En fait, tous ces différents éléments que j’ai relevés, écoutés, analysés depuis 6 mois ne doivent pas nous masquer, nous cacher, s’interposer et faire écran devant l’essentiel : le Corps du Christ. Le sanctuaire dont il parlait, lui, c’était son corps et non le bâtiment de notre Eglise et encore moins ses institutions, projets, difficultés, sociologie et autres questions qui nous préoccupent. Tout cela n’appartient pas à l’essentiel, tout cela ne doit pas nous préoccuper plus que de raison. Ce qui doit tomber, tombera et ce qui doit vivre vivra. Mais le plus important c’est ce que le Christ nous dit aujourd’hui : en trois jours, je le relèverai. Voilà l’essentiel : le Seigneur va ressusciter, le Corps du Christ va ressusciter. Voilà la clé.

Chers amis, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer : vous êtes / nous sommes le Corps du Christ et le Corps du Christ c’est vous (1 Corinthiens 12,27) ! Autrement dit, ne vous inquiétez pas de ce que demain sera, de ce que vous allez manger ou de quoi vous allez vous vêtir (Matthieu 6, 25-34). Ne soyez pas soucieux pour demain : le Corps du Christ va ressusciter. Notre Eglise du Saint Esprit va ressusciter, elle va se relever, c’est une certitude ! Oui elle a souffert, ou elle a perdu, oui elle a traversé le désert et l’angoisse du lendemain financièrement, numériquement, spirituellement… Tout cela est vrai et j’allais dire, tant mieux ! Pour connaître la résurrection, il faut apprendre à mourir. Et c’est ce que vous avez fait.

Ainsi parle le Seigneur : Tout pouvoir m’a été donné, dans le ciel et sur la terre. Allez, de toutes les nations faites des disciples, enseignez-leur à garder tout ce que je vous ai enseigné et voici, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde ! (Matthieu 28,16-20) Seigneur, au nom de toute la communauté, je veux te dire que le moment est venu de tenir ta promesse, puisque tu as promis d’être avec nous jusqu’à la fin du monde…

L’heure vient, et elle est là, dit Jésus (Jean 4,23) Détruisez ce sanctuaire et je le relèverai en trois jours. Le sanctuaire dont il parle, c’est son corps, c’est vous, les membres de son corps. Alors, debout peuple de Dieu, Corps du Christ, la résurrection est là et elle t’attend ! Et quand vous le constaterez alors vous pourrez reprendre à votre compte les derniers versets de notre passage que nous avons lu dans l’Evangile de Jean : vous vous souviendrez de mes paroles, vous croirez en l’Ecriture et dans la Parole que Jésus a dite (Jean 2,22) !

Matthieu 6, 24-34 – Ne soyez pas inquiets !

Prédication du pasteur Samuel Amédro, le dimanche 25 février 2018

Il est étrange ce passage du Sermon sur la Montagne. Est-ce qu’il nous faut véritablement entendre un appel à nous comporter comme les oiseaux du ciel et les lys des champs et à ne rien faire en nous contentant d’attendre que « cela nous tombe tout cuit dans le bec » ? Est-ce que vraiment Jésus dit quelque chose comme : « Si tu me suis, tu verras, tous tes problèmes seront réglés ? » Une sorte de théologie de la prospérité : « Si tu pries bien comme il faut en quantité et en sincérité, Dieu exaucera tous tes besoins et tu n’auras plus aucun souci à te faire ? » Est-ce bien ce que dit Jésus ce jour-là à ses disciples dans sa première prédication ? Chers amis, lequel d’entre nous croit cela sincèrement et réellement ?

Et pourtant, à ses disciples qui l’écoutent, Jésus dit 5 fois de suite « Ne soyez pas inquiets ! » Il ne dit pas : « Ne faites rien parce que je vais tout faire à votre place. » Non, il dit et il répète « Ne soyez pas inquiets ! » J’ai tendance à penser que si Jésus insiste autant c’est que le problème doit être vraiment important. Il faut prendre conscience que l’inquiétude dont parle Jésus, ce n’est pas la peur. Non. Jésus parle ici du souci, du tracas, de l’angoisse, du tourment intérieur. Ce qui nous empêche de dormir et qui provoque notre agitation, ce qui nous trouble l’esprit et l’âme et provoque notre anxiété. Il paraît que c’est le premier médicament consommé en Europe : l’anxiolytique, ce qui va détruire ou essayer de maîtriser l’angoisse, l’inquiétude. Bref, en un mot, l’absence de paix intérieure.

Immédiatement, le Seigneur pointe droit au but, sans détour, sans faux-semblant : « Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l’Argent » Nul ne peut servir deux maîtres. Autrement dit, l’inquiétude que je ressens est toujours un symptôme d’un trouble spirituel. D’un seul coup, on sort de la psychologie pour entrer immédiatement dans la profondeur : le malaise (mal-être) caractéristique de l’inquiétude est toujours un problème spirituel : c’est le signe que quelqu’un essaie de prendre la place de Dieu dans notre cœur et cela crée en nous trouble et agitation. C’est le signe d’un combat intérieur qui crée de la souffrance, un combat spirituel en nous entre Dieu et quelqu’un ou quelque chose qui veut prendre sa place (l’argent, le sexe, le pouvoir, la réussite, la reconnaissance, le savoir, la puissance spirituelle… etc.)

Alors, Jésus va nous aider à mener ce combat spirituel pour m’amener à la paix intérieure : « Voilà pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n’amassent point dans des greniers ; et votre Père céleste les nourrit ! Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ? »

La vie ne vaut-elle pas plus que la nourriture, le corps plus que le vêtement ? Une question de bon sens, purement rhétorique. La réponse est évidente : bien sûr que oui ! Jésus nous invite à faire appel à notre intelligence pour évaluer, soupeser, apprécier la valeur des choses et des enjeux. Autrement dit, en vérité, notre inquiétude relève d’une erreur de jugement et d’appréciation. Nous regardons seulement l’emballage (la nourriture et le vêtement) et nous négligeons l’enjeu véritable (la vie et le corps) ; nous sommes impressionnés par l’apparence, la superficialité des choses, l’écume des jours. Ce qui est secondaire prendre le dessus. Une fois de plus, Jésus fait mouche : combien de fois il nous arrive de regretter une parole malheureuse prononcée sans faire attention, un email écrit dans la précipitation pour répondre à un agacement, une écoute trop superficielle, malheureusement à chaque fois trop tard !

Apprendre à discerner, à soupeser, à évaluer la valeur des choses et l’importance des événements nécessite d’abord que nous soyons à notre place et que Dieu soit à sa place de Dieu. C’est aussi ce que Paul met en avant dans l’épître aux Romains : « Ne vous conformez pas au monde présent, mais soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence, pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait. » (Romains 12,2). Si Jésus est notre Seigneur et notre Dieu, alors RIEN d’autre ne peut-être absolu dans notre vie : ni le travail, ni les études, ni la famille, ni ma réussite, ni mon argent, ni mon image sociale… Et si nous ratons quelque chose dans notre vie, nous savons que nous ne perdons rien d’absolu, rien d’essentiel à notre vie parce que le seul absolu et la seule personne essentielle à notre vie c’est le Christ et rien d’autre. Le salut de notre vie est en Christ et nulle part ailleurs. Tout le reste est relatif, même nos échecs, même nos erreurs, même nos difficultés, même notre bonheur, même notre inquiétude, même notre bien-être… Vanité des vanités, dit Qohéleth, tout est vanité et poursuite du vent. Le mot que l’Ecclésiaste utilise pour évoquer la superficialité des choses, c’est le mot qui a donné le nom de ABEL, la buée, ce qui n’a pas de consistance, ce qui part en fumée, comme « l’herbe des champs, qui est là aujourd’hui et qui demain sera jetée au feu. » Il nous faut donc apprendre humblement à ne pas nous arrêter à ce qui est superficiel pour rechercher l’essentiel, le fondamental, le plus important, ce qui est solide et qui a du poids, de la valeur. En hébreu, le mot employé pour évoquer ce qui est lourd et important, c’est KAVOD, qui signifie la Gloire de Dieu. Chers amis, voici une chose importante pour notre vie : quand nous sentons l’inquiétude et le souci nous ronger de l’intérieur, il nous faut essayer de retrouver la gloire de Dieu, autrement dit rechercher sa présence, et nous demander ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas vraiment. C’est pour nous un véritable enjeu de liberté que de ne pas se laisser envahir par ce qui est relatif, conditionné, contingent. Quand la Réforme affirme « A Dieu seul soit la Gloire ! » elle ne dit pas autre chose.

Mais Jésus ne s’arrête pas là :

« Et qui d’entre vous peut, par son inquiétude, prolonger tant soit peu son existence ? 28 Et du vêtement, pourquoi vous inquiéter ? Observez les lis des champs, comme ils croissent : ils ne peinent ni ne filent, 29 et je vous le dis, Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’a jamais été vêtu comme l’un d’eux ! 30 Si Dieu habille ainsi l’herbe des champs, qui est là aujourd’hui et qui demain sera jetée au feu, ne fera-t-il pas bien plus pour vous, gens de peu de foi ! »

Qui d’entre nous peut, par son inquiétude, prolonger tant soit peu son existence ? Nouvelle question rhétorique dont la réponse est évidente : personne en effet, personne. Non seulement l’inquiétude est une erreur de jugement et d’appréciation qui fait confondre le superficiel et l’essentiel, le relatif et l’absolu, le mortel et l’éternel mais en plus, dit Jésus, l’inquiétude s’avère totalement inefficace et improductive. Je pense ici aux managers qui utilisent la pression et le stress pour essayer d’augmenter la productivité de leurs équipes et qui n’hésitent pas à humilier, à rabaisser, à détruire en public en pensant ainsi atteindre les objectifs qui ont été fixés par leurs N+1. Mais la réalité des chiffres prouve que la souffrance au travail n’engendre qu’une baisse de productivité et de l’absentéisme. Je pense aussi à tous ceux qui pensent évangéliser par la dénonciation du péché et la peur de l’enfer. Je suis absolument convaincu que toute conversion obtenue par la peur, la force, la contrainte, l’angoisse de la mort ou l’inquiétude est une conversion forcée qui ne vaut rien. Parce qu’au fond, en ce qu’il force les consciences, le prosélytisme s’apparente à de la torture : il en partage les modalités et les principes. Chacun sait que des aveux ou des informations obtenus par la torture, que la souffrance soit physique ou psychologique, n’ont strictement aucune valeur ni aucune réalité tout simplement parce qu’une personne qui souffre perd toute capacité d’autonomie et de volonté propre.

Jésus réaffirme clairement que l’inquiétude ne sert à rien. Elle ne produit rien, elle ne crée rien, elle ne donne la vie à rien. L’inquiétude est stérile. C’est une énergie perdue, gaspillée. Aucun fruit n’en sort. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’elle est centrée sur nous. Celui qui est rongé par l’inquiétude ne produit rien de bon parce qu’il est préoccupé par ce qu’il ressent, obnubilé par ses émotions, son humeur, sa souffrance. Incurvatus in se comme disait Martin Luther. Le ressenti émotionnel est pris comme norme, c’est le degré zéro de l’analyse, de la compréhension, de l’intelligence et du discernement. Et du coup, il détourne son regard du danger réel et il ne voit pas l’ennemi qui vient l’attaquer par derrière pour prendre la place de Dieu dans son cœur. On peut prendre ici l’image du lapin qui est pris dans les phares de la voiture la nuit sur la route et qui reste là pétrifié face au danger qui approche, incapable de faire le moindre mouvement, de bouger une oreille. Voilà la vérité, l’inquiet est comme un lapin qui reste pétrifié face au danger qui fonce tout droit sur lui et qui reste là, incapable de bouger.

Alors il est temps d’arrêter cet engrenage infernal : en laissant l’inquiétude dominer ton cœur, tu te comportes comme un païen, pointe Jésus : « Tout cela, les païens le recherchent sans répit » Arrête de t’angoisser. Ne te laisse pas envahir par l’inquiétude, l’agitation, l’angoisse et la colère. En faisant cela, tu laisses la place dans ton cœur à l’ennemi. Il te vole ton énergie vitale et tu ne produis plus rien de bon. Ce que le Seigneur pour nous, c’est la paix intérieure, la quiétude, l’assurance et la sérénité. Voici le chemin :

« Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. »

  • CHERCHE : Lève-toi et marche ! Il s’agit de faire un effort. Il y a comme un arrachement, un combat à mener, une quête à entreprendre. Lève-toi et marche… Mets-toi en route, je vais te montrer la direction, l’orientation, ce sera ton moteur intérieur, ton espérance
  • D’ABORD: Va et ne pèche plus ! Il s’agit ici de déterminer ses priorités, d’établir une hiérarchie entre ce qui est essentiel et secondaire, absolu et relatif, fini et infini, entre toi et Dieu. Il y a là un choix à poser, un « oui » et un « non », un discernement, un jugement. Tu dois prendre position : J’en prends aujourd’hui le ciel et la terre à témoin contre vous : c’est la vie et la mort que j’ai mises devant vous, c’est la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie pour que tu vives, toi et ta descendance, en aimant le Seigneur ton Dieu, en écoutant sa voix et en t’attachant à lui. (Deut 30,19)
  • LE ROYAUME de DIEU et SA JUSTICE : Souvenez-vous de Jean-Baptiste prêchant dans le désert : Le Royaume des cieux s’est approché. Et dès qu’il fut baptisé, Jésus sortit de l’eau. Voici que les cieux s’ouvrirent et il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. Et voici qu’une voix venant des cieux disaient : Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis toute ma joie. (Matt 3,16) Voilà le Royaume de Dieu et sa justice. Jésus le rend présent et par lui le ciel s’ouvre et l’Esprit de Dieu descend sur nos vies. Par lui arrive la joie de Dieu.
  • ET TOUT LE RESTE VOUS SERA DONNE EN PLUS : Tout le reste reprend alors naturellement sa place seconde dans notre vie, une place normale qui ne provoque plus d’angoisse insurmontable. Je peux de nouveau agir, travailler, faire mes études, mon travail de pasteur. Je suis désormais dans la paix pour aujourd’hui : « Ne vous inquiétez donc pas pour le lendemain : le lendemain s’inquiétera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine. »

 

« Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne. Que votre cœur cesse de se troubler et de craindre. » (Jean 14,27) Je ne sais pas si vous vous sentez concernés ou non ! A vous de voir… Moi je suis en paix. Amen !

Matthieu 3, 13-17 et Matthieu 18, 8-10 – Faire obstacle à Dieu ?

Prédication du pasteur Samuel Amédro le dimanche 18 février 2018

Il est terrible de se rendre compte combien, parfois, l’Eglise peut avoir un comportement suicidaire. Un collègue d’une paroisse voisine me partageait cette semaine son inquiétude et son agacement devant l’attitude de notre église – la nôtre, mais pas seulement : toutes les églises peuvent se sentir concernée ! – faisant office de centre de vaccination anti-foi, anti-christianisme, laissant parfois des traces indélébiles de rejet et fabricant en masse des agnostiques voire des « laïcards » quasi intégristes… Bien souvent, ce n’est là qu’un retour de flamme : combien de personnes se déclarent athées à cause de ce qu’ils ont vu, entendu, constaté dans les églises ? J’ai en mémoire le récit d’un ami me racontant comment son épouse était devenue elle-même athée et refusait obstinément de faire baptiser leur fils bien qu’elle ait grandi dans l’Eglise : ses mauvais souvenirs d’enfance l’ont marquée de manière indélébile, marquée au fer rouge d’un souvenir amer et désormais, rien n’y fait, la blessure semble irréparable… Et n’allez surtout pas croire que j’adopte une position de dénonciation en me mettant hors de cause, comme si j’étais en position de surplomb ! Quand je pense à tous les enfants de pasteur qui ont claqué la porte de l’Eglise… Cela me remplit d’appréhension pour l’avenir de mes enfants…

A l’aube de son ministère, quand Jésus se présente devant Jean Baptiste, il ne se présente ni comme le Messie, ni comme Dieu incarné, ni même comme le Fils de Dieu. Non, aussi étonnant que cela puisse paraître, Jésus vient vers Jean Baptiste comme un homme. Rien d’autre. Un homme en attente de Dieu. Bien plus tard, après sa mort et sa résurrection, l’Eglise trouvera étonnant que celui qu’elle reconnaît comme le Fils de Dieu, le Seigneur et Sauveur, entièrement pur et sans tâche puisse ressentir le besoin de demander le baptême de Jean-Baptiste, puisse ressentir la nécessité de demander d’être purifié par l’eau du Jourdain. Lui Dieu le Fils qui n’a jamais péché, pourquoi vient-il demander le baptême ? De fait, la question se pose mais force est de constater que l’homme qui se présente devant Jean-Baptiste, ne se présente pas comme Dieu le Fils, ni comme le Fils de Dieu, ni comme le Messie attendu, ni comme le Seigneur et Sauveur, il se présente comme un homme qui a soif de Dieu, un homme en quête de Dieu. Et sa demande de baptême auprès de JB signifie cela : moi, Jésus du village de Nazareth, Fils de Joseph et de Marie, je souhaite être proche de mon Dieu. Que l’Eternel, Dieu de mes pères, me purifie et me lave, qu’il me rende pur. Je veux être en communion avec Lui… Un homme en attente de Dieu.

Et, de manière tout à fait étonnante, il s’ensuit une altercation entre JB et Jésus. Et cette altercation, l’Evangile de Matthieu est le seul à nous la raconter : JB refuse de baptiser Jésus. Il veut l’en empêcher, lui faire obstacle. Le prophète, l’homme de Dieu vient ici s’opposer au désir, à l’attente de l’homme et ce faisant, refusant d’entendre la demande, l’homme de Dieu s’oppose à Dieu, fait obstacle à la volonté de Dieu, ce que Matthieu appelle « toute justice ». JB refuse et fait obstacle à Jésus.

Imaginez l’enchaînement du scénario catastrophe : pas de baptême de Jésus, pas de St Esprit qui descend, pas de « Celui-ci est mon Fils bien-aimé »… le ministère de Jésus bloqué dès le démarrage ? Et c’est là que cette histoire de l’Evangile de Matthieu rejoint la réalité de notre Eglise tout comme elle rejoint l’histoire de mon ami et de son épouse rejetant l’Eglise. C’est là, précisément, que l’Evangile de Matthieu et ce récit de l’altercation entre JB et Jésus rejoint tous ces gens qui ont déserté nos temples, déserté l’Eglise et la foi chrétienne – à commencer par nos propres enfants et petits enfants. Parce qu’un jour ou l’autre, l’Eglise, certains hommes et certaines femmes de Dieu, leur ont fait obstacle.

Il faut se rendre à l’évidence : bien souvent nous scions la branche sur laquelle nous sommes assis : il arrive que l’Eglise, chacun d’entre nous, fasse obstacle, comme JB, à celles et ceux qui sont en recherche, en attente de Dieu.

Le récit de l’Evangile de Matthieu nous permet de décrypter le mécanisme de cette situation ubuesque où celui qui devrait être porteur d’une Bonne Nouvelle devient, bien malgré lui, obstacle, barrage, occasion de chute ou de scandale comme dit l’Evangile. Que dit JB exactement ? Quel est cet obstacle que JB met devant l’homme en attente de Dieu ? « C’est moi qui ai besoin… d’être baptisé par toi ! »  C’est moi qui ai besoin… On pourrait penser que c’est là une grande marque de modestie, d’humilité, de celui qui reconnaît qu’il n’est pas parfait… Mais voilà, c’est précisément cela qui fait obstacle, qui vient empêcher que Dieu accomplisse sa volonté. C’est précisément cela qui empêche que s’accomplisse toute justice comme le dit l’Évangile de Matthieu. Le problème de JB, voyez-vous, c’est qu’il n’écoute pas l’homme Jésus et sa demande. Non, il n’écoute pas : son propre besoin fait obstacle à la rencontre entre Dieu et l’homme en attente de Dieu. C’est moi qui ai besoin d’être

Au nom de ses propres besoins qui le fascinent, JB s’intercale, s’interpose entre Dieu et l’homme. Voilà le problème. Voilà notre problème, chronique dans notre Eglise… Et cette fascination que nous avons tous sur nos propres besoins nous fait immanquablement basculer sur l’Envie.  L’envie, c’est la fascination que j’ai de mes propres manques, de mes propres faiblesses, de mes propres besoins. Et ceci est tout à fait insidieux, pervers parce que le plus souvent paré du voile de la vertu, de l’humilité, de la modestie et de l’admiration. Parce que l’envie, cette fascination que j’ai de mes propres besoins. Pour décrire ce phénomène étrange de l’homme obnubilé, fasciné par ses besoins et de ses manques, Martin Luther utilisait une expression très parlante : l’homme pécheur, disait-il, est incurvatus in se, replié sur lui-même, dans la position de l’escargot qui s’enroule sur lui-même, incurvatus in se, centré sur son nombril, à ausculter son âme, inquiet de son salut, soucieux de ne pas tomber, de ne pas se tromper, de traquer ses fautes, de changer son comportement pour correspondre aux exigences de pureté. Incurvatus in se, comme le serpent qui se mord la queue. Voilà une magnifique description du péché qui me paraît particulièrement parlante : l’homme qui a le souci de lui-même et replié sur lui-même, centré sur lui-même. Et l’envie qu’il a de réussir sa vie lui fait croire que l’autre, son voisin, son frère, son prochain, est en possession de ce qui me fait défaut. « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi et c’est toi qui vient vers moi » dit JB. Fasciné par ses besoins, par ce qui lui manque, le pécheur que je suis ne vit plus en lui-même. Il sort de lui-même et va regarder l’assiette du voisin, dans la vie du voisin, pour aller chercher chez les autres ce qui lui fait défaut. Ne connaissons-nous pas la même démarche, la même fascination quand nous allons lorgner chez nos voisins, dans les Eglises voisines, les Eglises sœurs pour trouver ce qui nous manque : des jeunes, de la musique qui attire, de la chaleur humaine… que sais-je encore ?  Bref, à nous ausculter sans cesse le nombril, incurvatus in se, fascinés par nos faiblesses et nos manques, nous nous trompons sur nous-mêmes. A regarder chez les autres pour tenter de les imiter, chercher chez eux ce qui comblerait nos manques, nous nous trompons sur les autres et nous les idéalisons. Et comme Jean-Baptiste, nous faisons obstacle à Dieu et à l’homme en attente de Dieu, nous nous interposons entre Dieu et l’homme qui cherche Dieu en mettant en avant nos manques et nos faiblesses : c’est moi qui ai besoin… Et puisque c’est l’autre qui est sensé avoir ce que je n’ai pas, ce dont j’ai besoin, je l’admire.

L’envie, dit Soeren Kierkegaard le grand philosophe théologien danois dans son Traité du Désespoir de 1849, « L’envie est une admiration qui se dissimule. Celui qui admire sent l’impossibilité du bonheur parce qu’il n’a pas ce que l’autre est sensé avoir. » L’autre est transformé en rival potentiellement menaçant. C’est moi qui ai besoin et tu viens vers moi ?  Finalement, Kierkegaard a raison quand il affirme que « L’envie est une revendication malheureuse du moi » qui idéalise l’autre au détriment de tout le reste. Au fond, je suis persuadé que cette envie qui se pare du visage de l’admiration fait écho à un sentiment de non-estime de soi, d’auto-dévaluation qui est qualifiée, en trompe l’œil, de modestie et d’humilité. En fait, ce n’est là que le cache-misère vertueux qui essaie de masquer une dépression et une humiliation…

F & S, une église qui serait centrée sur ses besoins, obnubilée par sa propre faiblesse, ses manques, ses fragilités, ses infidélités, ses petitesses est une église qui fait obstacle à sa mission en faisant comme Jean-Baptiste qui refuse de baptiser Jésus au nom de ses propres manques : C’est moi qui ai besoin… et c’est toi qui viens ? Et ça, nous savons faire, nous autre, protestants réformés, habitués que nous sommes à nous auto-dévaluer, incapables d’une parole publique sans ambiguïté parce que nous ne sommes pas Dieu – mais, sincèrement, disons le : qui croit vraiment que nous sommes Dieu ou même que nous parlons au nom de Dieu ?? Quand notre Eglise pleure sur elle-même, sur nos temples vides, le manque de jeunes, notre propre indignité devant Dieu, notre manque d’argent et nos difficultés à atteindre la cible, elle se centre sur elle-même et fait obstacle à Dieu parce qu’elle n’entend plus l’appel de l’homme qui a soif de Dieu, soif de sens, soif d’une parole vraie qui purifie, qui soulage, qui accueille sans condition. Ne sommes-nous pas tous des JB ?

A tous les JB, Jésus répond : « Laisse faire maintenant car il nous faut accomplir toute justice » Laisse faire maintenant. Le terme grec que Matthieu emploie dit à la fois : laisse faire, laisse tomber, renonce, abandonne, pardonne, délie… Accepte de renoncer, de quitter la fascination mortifère de tes propres besoins, manquements, faiblesse, sentiment d’indignité et autres besoins de perfection et de pureté. Laisse tomber tout ça !! Mets-le derrière toi.

« Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié au ciel. Tout ce que vous lâcherez sur la terre, sera lâché au ciel » dit Matthieu 18. C’est pour cela que j’ai choisi ce 2ème texte que nous avons lu : « Si ta main ou ton pied te font tomber dans le péché, coupe-les et jette-les loin de toi. Pour toi, il vaut mieux entrer dans la vraie vie avec une seule main ou un seul pied. C’est mieux que de garder tes deux mains et tes deux pieds et d’être jeté là où la souffrance brûle toujours comme un feu. 18:9 Si ton œil te fait tomber dans le péché, arrache-le et jette-le loin de toi. Pour toi, il vaut mieux entrer dans la vraie vie avec un seul œil. C’est mieux que de garder tes deux yeux, et d’être jeté dans le feu du lieu de souffrance. »

Voilà le chemin de vie que le Seigneur nous propose : c’est un chemin spirituel qui s’ouvre devant nous et qui nous invite à couper, arracher, extraire, extirper pour jeter loin de nous ce qui nous fait tomber, ce qui nous faire faire obstacle à notre mission. Notre fragilité est notre force si nous l’acceptons et si nous arrêtons de l’utiliser pour faire obstacle, pour ne pas écouter les besoins de ceux qui cherchent Dieu. Laisse tomber tout cela, dit le Seigneur, tu es à toi-même ta propre occasion de chute, tu te fais tomber toi-même.

Entrer avec Dieu dans un projet commun, d’accomplissement nécessite d’accepter de renoncer à notre besoin de perfection pour simplement laisser advenir le Christ en tant que Messie, laisser Dieu faire son travail. Sinon, il est condamné à rester un homme comme les autres. Accepter de perdre pour accomplir notre mission, voilà le paradoxe de l’Eglise et de la foi. En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui est tombé en terre ne meurt, il reste seul; mais, s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. Celui qui aime sa vie la perdra, et celui qui hait sa vie dans ce monde la conservera pour la vie éternelle (Jean 12, 24-25)

Alors et alors seulement, au moment où nous lâchons prise, « Les cieux s’ouvrent, l’Esprit peut descendre et Dieu proclamer à tous : celui-ci est mon Fils en qui je mets toute ma joie. » Alors et alors seulement, peut advenir la joie de Dieu, qui est aussi la nôtre. Et dans cette advenue du Christ à lui-même et au monde, il faut déjà entendre le récit de la croix qui lui est parallèle : ­— ici les cieux s’ouvrent, l’Esprit descend et Dieu déclare : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis toute ma joie », — là, au pied de la croix, Jésus remet l’Esprit, les tombeaux s’ouvrent et le centurion romain déclare : « Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu » (Marc 15,39) Autrement dit, à qui s’engage sur ce chemin de la non-fascination de ses propres besoins pour laisser advenir le Christ, à celui-là la résurrection est déjà offerte.

Alors, F&S je nous invite à cesser de faire obstacle au Christ en quittant la fascination de nos tombeaux, de nos besoins, de nos manques et de nos faiblesses. Alors nous pourrons accueillir ceux qui viendront comme Jésus, en quête de Dieu, en quête de sens, en quête d’amour. Nous pourrons nous mettre à leur écoute, en accueillant leurs demandes, leurs besoins, leur quête. Alors les cieux s’ouvriront et le Saint Esprit comme une colombe pourra descendre sur leur vie et ils pourront entendre cette fabuleuse déclaration d’amour : « Tu es mon Fils, ma Fille, en toi je mets toute ma joie ! » C’est là notre vocation et notre joie.

1 Corinthiens 10,31 – 11,1 et Marc 1, 40-45 – Le joyeux échange !

Prédication du pasteur Samuel Amédro, le dimanche 11 février 2018

Le lépreux atteint par le mal aura les vêtements déchirés et les cheveux défaits ; il se couvrira la bouche et criera : Impur ! Impur ! Aussi longtemps que le mal sera sur lui, il sera impur. Etant impur, il habitera seul ; son lieu d’habitation sera hors du camp.

Vous venez de l’entendre, le livre du Lévitique est parfaitement clair : le lépreux est un paria, figure parfaite de l’exclu qui a interdiction totale d’entrer en contact (même visuel ! notez qu’il doit se couvrir le visage et prévenir de loin) avec qui que ce soit. Quiconque viendrait à toucher un lépreux même par inadvertance serait immédiatement contaminé, impur, à son tour exclu de la ville, retranché de la communauté des vivants.

Vous pensez sans doute que cette histoire fait partie du passé lointain du temps de Jésus ? Détrompez-vous : j’ai pu moi-même constater très concrètement la réalité de ce que dit le Lévitique. En 2000 j’ai organisé un camp en Egypte pour les jeunes de ma paroisse de l’époque et nous avions décidé d’aller travailler dans une léproserie de la grande banlieue du Caire, à Abu Zaabel. Vous pouvez faire une recherche de photos sur Google si cela vous intéresse de vous rendre compte par vous-mêmes. J’ai pu à ce moment-là me rendre compte de la réalité de ce que signifie être considéré comme un paria, exclu de manière radicale et définitive du reste de la population, sans que personne ne vienne jamais soigner, nettoyer, donner à manger à ces gens qui vivent là sans aucun espoir de sortir un jour de cette prison à ciel ouvert. J’ai compris ce jour-là que la maladie était considérée comme une punition divine, comme une marque du péché qui affecte non seulement le malade mais aussi toute sa famille qui se trouve contrainte d’aller vivre dans le village des lépreux, juste à côté de la léproserie, même s’ils ne portent pas la maladie. Et c’est là aussi que j’ai ressenti le dégoût instinctif et irraisonné, la peur totalement infondée d’être contaminé à mon tour, le jour où un des lépreux m’a pris dans ses bras pour m’embrasser parce que nous avions nettoyé la chambre collective et repeint l’ensemble du bâtiment avec nos jeunes.

Le lépreux atteint par le mal aura les vêtements déchirés et les cheveux défaits, en signe de repentir pour le péché, dit le Lévitique. Sans doute serez-vous scandalisé par cette connexion ignominieuse entre la maladie et le péché comme si l’une était la conséquence de l’autre. Mais ne vous débarrassez pas trop rapidement de cette image encombrante parce qu’elle peut vous aider à comprendre que le péché fonctionne effectivement comme une maladie infectieuse terriblement contagieuse, comme la violence qui se propage de l’un à l’autre jusqu’à saisir toute une communauté, comme la panique qui se propage comme une trainée de poudre dans une foule compacte inquiétée par un bruit inhabituel, comme la grippe aviaire qui se communique d’un élevage à l’autre portée par le vent… En pensant à ce mode de propagation qui échappe à tout contrôle, je ne peux pas m’empêcher de penser aux rumeurs, « fake news », théories du complot les plus folles qui circulent sur le net via les réseaux sociaux sans que rien ni personne ne puisse rien arrêter jusqu’au lynchage médiatique sans autre forme de procès de cette gamine qui vient de se faire virer du concours de chant ‘The Voice’ par la foule des anonymes qui réclame sa tête.

Alors, est-il possible de nous reconnaître dans cette histoire du lépreux qui se jette aux pieds de Jésus pour le supplier de le purifier ? En fait, cela va peut-être vous faire sourire mais en entendant la demande pressante du lépreux : si tu le veux, tu peux me purifier, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à l’appel pressant que nous avions lancé à toute la paroisse pour venir nettoyer le temple : Si tu le veux, tu peux me nettoyer ! 40 personnes ont répondu à l’appel pour débarrasser, nettoyer, purifier notre temple, remplissant une benne de 30m3 sans parler du camion rempli par les ferrailleurs arrivés à la rescousse. 50 ans d’encombrants, de déchets de toute sorte, de détritus disséminés ici où là, cachés dans les recoins sombres méconnus de la plupart des membres de l’Eglise. De cette belle journée, les participants de toutes les générations ont gardé un sentiment intense de libération, d’allégement, de purification tellement bénéfique. Et en même temps, un sentiment intense de joie communautaire, d’envie de raconter, de partager, de témoigner de ce qui est devenu un temps fort de partage fraternel et de joie communicative. Il y a donc moyen de recevoir cette petite histoire de lépreux purifié, de la reprendre à notre compte, de nous identifier à ce lépreux qui porte sur lui le péché qui le souille comme une maladie de peau qui met à l’écart de la communauté des vivants, comme un symbole de tous ces détritus encombrants que nous portons en nous bien malgré nous et que nous essayer de masquer au regard des autres.

Matthieu, Marc et Luc racontent tous les 3 la même histoire de lépreux purifié, mais à la différence des deux autres, Marc révèle avec insistance les émotions qui traversent Jésus et le lépreux. Marc nous dit qu’en voyant ce lépreux se jeter à ses pieds, pour le supplier à genoux, Jésus fut touché, ému aux entrailles, pris aux tripes comme il faudrait traduire le terme grec de manière un peu triviale. Marc ne se situe pas dans le champ du rationnel et du raisonnable mais résolument du côté de l’émotionnel. Jésus est bouleversé parce qu’il y a quelque chose dans cette situation qui le révolte, qui l’indigne comme disait Stéphane Hessel. Le moteur intérieur de Jésus c’est celui de l’injustice : il y a là quelque chose d’insupportable, d’intolérable, d’inadmissible dans cette situation d’exclusion radicale, tout à la fois sociale, politique, familiale, religieuse et spirituelle. L’isolement de l’exclu le retranche de l’humanité et Jésus refuse cet état de fait. Je pense ici à la stratégie de l’ACAT qui se bat pour sortir de l’anonymat, du silence, de l’isolement et de l’oubli les prisonniers politiques torturés. Je pense ici à l’isolement en forme de maltraitance que subissent ces personnes âgées dépendantes dans certaines EHPAD qui servent de « vache-à-lait » à certains grands groupes qui ont fait de nos anciens un business très lucratif.  Je pense enfin aux migrants économiques qui n’ont pas la chance d’avoir le statut de réfugié parce qu’ils ne demandent rien d’autre que d’avoir le droit de se construire une vie meilleure par leur travail et qui portent les stigmates de l’exclusion la plus violente. Tout cela le révolte, Jésus est pris aux entrailles. Nous ne sommes pas dans le registre du droit mais celui de l’amour. Nous ne sommes pas en train de calculer la dose de misère que notre pays est capable d’absorber. Jésus ne calcule pas. Il est ému, remué, bousculé, interpelé, revendiqué, convoqué par le visage meurtri, difforme du lépreux qui l’appelle. « Entendez cet appel ! », répétait avec insistance François Clavairoly à notre premier ministre lors de la cérémonie des vœux de la FPF. « Entendez notre appel ! » Si tu le veux, tu peux me purifier !

Si tu le veux… Là est bien le problème : l’enjeu ne se situe pas au niveau de ce que Jésus est capable de faire mais bien de ce qu’il VEUT faire. La question est la même pour nos exclus, l’enjeu n’est pas au niveau de ce que nous pouvons faire mais relève bien de notre « bon vouloir », benevolentiae. Nos voisins allemands ont intégré 1 million de réfugiés pour la plupart musulmans pour un pays de 80 millions d’habitants (1 réfugié pour 80 habitants) quand nous en avons promis 30 000 et accueillis réellement 7 000 (1 réfugié pour 10 000 habitants). Que voulons-nous faire ? Que décidons-nous ? Vous le savez, l’engagement quel qu’il soit repose sur un triptyque : compétence – disponibilité – motivation. Mais le plus important réside dans la motivation, l’envie, la volonté, le désir, le choix : si j’adhère à la décision, j’en accepte par avance la part de contrainte et de pénibilité inévitable. Jésus répond sans hésiter une seconde : Je le veux, sois purifié. Déclaration souveraine de la volonté du Seigneur qui exprime là son plan, sa vision, son projet pour l’humanité souffrante. Je le veux. Y a-t-il là quelque chose qui ne soit pas parfaitement clair, pas tout à fait explicite et qui appelle discussion, création d’une commission de réflexion, négociation, marchandage ou possibilité d’interprétation théologique ? Je le veux, sois purifié, lavé, nettoyé, réparé, réintégré. Je ne veux pas que tu sois seul et abîmé dit le Seigneur !

Il ne veut pas, alors il joint immédiatement le geste à la parole, d’une manière totalement inattendue, inouïe. Il aurait pu/dû se contenter d’un geste à distance comme on peut le faire en ouvrant son chéquier pour donner pour le téléthon, la recherche pour le cancer ou le sidaction. Il aurait pu/dû se contenter d’une parole à distance pour le guérir d’un mot, d’une parole d’autorité comme il l’a déjà fait pour le démon dans la synagogue de Capharnaüm. Mais il a voulu aller au bout de son engagement. Comme je le notais déjà la semaine dernière, quand le Seigneur donne, il SE donne, totalement, sans calcul. Il tendit la main et le toucha. (…) Aussitôt la fièvre le quitte et il fut purifié. Et aussitôt il s’exaspère contre lui et il le chasse. Quel étrange renversement de situation…

Le lépreux est purifié à l’instant-même et lui, il devient impur à la place du lépreux. En touchant le lépreux, il se rend impur pour que l’autre soit pur. En touchant le lépreux, il prend sur lui cette maladie pour que l’autre soit guéri. En touchant le lépreux, il devient le paria, l’exclu, le rejeté pour que l’autre soit renvoyé vers les prêtres, qu’il puisse prouver sa guérison et réintégrer la communauté. Comme le dit l’Evangile de Marc, en touchant le lépreux, Jésus savait qu’il ne pourrait plus entrer ouvertement dans une ville, mais qu’il serait contraint de rester dehors dans des endroits déserts, à la lisière des vivants et des morts. En touchant le lépreux, Jésus a même pris sur lui la colère, l’indignation du réprouvé et l’Evangile de Marc note ce changement brutal dans l’émotion de Jésus. Lui qui était ému, bouleversé par la souffrance change radicalement pour une attitude strictement inverse : Et aussitôt il s’exaspère contre lui et il le chasse. En touchant le lépreux, il devient pécheur pour que l’autre soit sauvé. Et cet échange de situation va se répéter inlassablement à chaque rencontre de Jésus avec l’humanité souffrante : un démon ici dans la synagogue de Capharnaüm, la belle-mère de Pierre à la maison, des malades et des démoniaques à la porte de la ville, Tout le monde te cherche ! dit Simon à Jésus qui cherche à reprendre des forces dans la prière. Et pour cause ! Tout le monde le cherche pour ce que Luther appelait un « joyeux échange ». Je cite le réformateur : « Christ est plénitude de grâce, de vie et de salut : l’âme ne possède que ses péchés, la mort et la condamnation. Qu’intervienne la foi, et voici, Christ prend à lui les péchés, la mort et l’enfer ; à l’âme, en revanche [sont donnés] la grâce, la vie et le salut. Car il faut bien que le Christ, s’il est l’époux, accepte tout ce qui appartient à l’épouse et, tout à la fois, qu’il fasse part à l’épouse de tout ce qu’il possède lui-même. »[1] C’est exactement ce que dit l’apôtre Paul partout dans ses épîtres : par exemple dans l’épître aux Romains 5,8 : « Or voici comment Dieu met en évidence son amour pour nous : Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs. » ou dans l’épître aux Galates 3,13 « Le Christ nous a racheté de la malédiction de la loi en devenant malédiction pour nous – car il est écrit : Maudit soit quiconque est pendu au bois. » Au moment où nous allons entrer dans le temps de Carême, souvenons-nous que la Croix est le résultat de l’accumulation de tout ce que le Christ a voulu porter à notre place. La Déclaration de Foi de notre Eglise confirme cette manière de comprendre ce que c’est que le salut : « Nous croyons qu’en Jésus, le Christ crucifié et ressuscité, Dieu a pris sur lui le mal. » Dieu a pris sur lui le mal. Il a pris sur lui ce poids que je porte depuis si longtemps et qui me fait une boule au ventre ; ce pardon que je n’ai jamais réussi à donner et qui m’empoisonne par la rancœur qui sommeille en moi ; cette culpabilité que j’essaie désespérément de masquer devant les autres ; ces détritus que j’accumule un peu plus chaque jour, qui me pourrissent la vie et que je ne peux plus jeter ; cette blessure que je trimbale en moi depuis si longtemps sans pouvoir cicatriser ; cette lassitude intense qui m’envahit parfois jusqu’à me donner envie de laisser tomber. Tout cela l’Evangile nous affirme qu’il VEUT le porter. Venez à moi vous qui êtes chargés et fatigués et je vous donnerai du repos. dit-il (Matthieu 11, 28-30). Voici venu le temps de poser ce fardeau trop lourd et de le lui remettre puisqu’il veut le porter pour nous. Voici venu le temps d’arrêter de nous faire du mal. Voici venu le temps de nous tourner vers lui en le suppliant : Si tu le veux, tu peux me purifier. J’aimerais que chacun sorte de ce temple en ayant déposé ses détritus et puisse repartir chez lui avec le cœur léger, la conscience en paix, la vie plus douce. J’aimerais que chacun sorte de ce temple aujourd’hui comme ce lépreux qui, une fois parti, se mit à proclamer bien haut et à propager la Parole, de sorte que l’on venait à lui de toute part, comme le dit l’Evangile de Marc à la fin de notre petite histoire… Propager la Parole… Il ne faudrait pas prendre pour fausse excuse que Jésus a exigé le silence du lépreux pour se taire et rester tapis dans l’ombre ! Je veux ici lancer un appel solennel à la désobéissance évangélique, comme le lépreux qui n’a pas pu s’empêcher de propager la Parole. Malheur à moi si je n’annonce pas la Bonne Nouvelle, dit l’apôtre Paul (1 Co 9,16). Si vous-mêmes vous avez reçu quelque chose de l’Evangile pendant ce culte, alors vous aurez à cœur de désobéir à l’injonction au silence pour répandre la Parole à votre tour. Ce que vous avez reçu, partagez-le ! propagez-le ! Et alors, comme dans l’Evangile de Marc, on viendra de toute part. Pour la plus grande gloire de Dieu ! Amen.

[1] WA 7, 54, 39-55, 6; MLO 2, 282.

 

Corinthiens I – 9, 16-23 et Marc 1, 29-39 – De la nécessité de s’extraire

Prédication du pasteur Samuel Amedro, le dimanche 4 février 2017

C’est un constat classique pour tous les personnages publics, ils se doivent à leur fonction et n’échappent jamais à leurs obligations. Qu’on me pardonne l’audace du rapprochement mais Jésus, Johnny ou Emmanuel Macron ont pu faire, chacun à leur manière, le difficile constat qu’ils ne s’appartenaient plus vraiment : la possibilité même d’un domaine réservé, d’une vie privée, d’un jardin secret, d’un moment de pause et de retrait leur est contestée. Tous te cherchent ! dit Simon à Jésus.

Partout où il passe, que ce soit dans l’intimité supposée de la maison familiale de Simon et André ou à la porte de la ville où grouillent tous ceux qui vivent de l’aumône des passants, tous cherchent Jésus. On attend de lui qu’il prenne sur lui toutes sortes de maux, qu’il chasse les démons et qu’il guérisse les malades… Alors, on comprend qu’il essaie de s’échapper : au petit matin, à la nuit noire, Jésus se leva et s’en alla dans un lieu désert ; là, il priait.  Je me dis, quand même, qu’il ne vole son temps à personne. On se prend à ressentir une pointe de compassion pour celui qui tente de s’extraire un instant à la pesanteur de sa mission : « Il a quand même bien le droit de prendre un petit moment pour lui, n’est-ce pas ? » Il y a pour moi quelque chose de la délicatesse de Jésus qui prend sur son temps de sommeil, se levant avant le lever du jour pour se mettre à l’écart et prier. J’entends aussi une vie spirituelle qui se joue dans la discrétion, bien loin de la foule, à mille lieux de tous ces gourous qui font étalage de leur piété comme pour rassurer leurs adeptes de l’intensité de leur lien avec le divin. Rien de tout cela chez Jésus : je constate, un brin amusé, qu’il aurait été parfaitement à l’aise dans notre Eglise Réformée où on ne fait guère spectacle de nos prières ou de nos chants. Nous avons tous en tête ce fameux conseil de Jésus dans le sermon sur la montagne de l’Evangile de Matthieu : Quand vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites qui aiment faire leurs prières debout dans les synagogues et les carrefours, afin d’être vus des hommes. En vérité, je vous le déclare : ils ont reçu leur récompense. Pour toi, quand tu veux prier, entre dans ta chambre la plus retirée, verrouille ta porte et adresse ta prière à ton père qui est là dans le secret. Et ton Père qui voit sans le secret, te le rendra. (Matthieu 6,5s). Autrement dit, il se joue là quelque chose de l’intime, du personnel, du jardin secret. Remarquez d’ailleurs que l’Evangile de Marc reste très discret sur la question : Au matin, à la nuit noire, Jésus se leva, sortit et s’en alla dans un lieu désert ; là il priait.  Rien de plus. Extrême pudeur du narrateur. On se dit que c’est bien comme ça : la pudeur doit être respectée et je n’ai aucune envie de me transformer en voyeur, en paparazzi en faisant intrusion dans la vie spirituelle du Seigneur.  Et pourtant, Simon et ceux qui étaient avec lui s’empressèrent de le rechercher. Et quand ils l’eurent trouvé, ils lui disent (et on sent poindre le reproche) : Tous te cherchent !

Tous te cherchent… N’est-ce pas là la maladie de l’homme connecté d’aujourd’hui ? N’y a-t-il pas là une pathologie sociale qui nous affecte presque tous, nous qui sommes en permanence en connexion sur les réseaux sociaux ou par email, repérables par nos GPS, traqués par les cookies que les sites laissent sur nos ordinateurs au gré de nos prérégrinations sur le web, répertoriés, analysés et dataïsés, revendus à des sociétés qui font commerce de nos données personnelles collectées au sein du Big Data ? Salariés connectés en dehors des heures de bureau, réponse à un courriel professionnel en soirée… Afin de mieux respecter les temps de repos et de congé mais aussi la vie personnelle et familiale des salariés, l’article 55 de la loi du 8 août 2016 dite « loi Travail » a introduit un droit à la déconnexion.

Tous te cherchent… Tu dois absolument rester connecté H24 comme on dit. Et pourtant, à prendre dans le métro avec le regard aiguisé d’un provincial amusé et inquiet à la fois, je me retrouve à observer une foule compacte où chacun fait tout pour rester seul. A y regarder de plus près, on prend conscience petit à petit que chaque personne seule met en place une stratégie pour ne pas répondre aux sollicitations des autres, inconnus, étrangers, forcément dérangeants, perturbateurs, presque intrusifs par leur simple présence à nos côtés… Alors un tas d’objets d’interposition sont utilisés comme autant de stratégies d’évitement : écouteurs massifs sur les oreilles, livres ostensiblement dressés, journaux largement dépliés, écrans de smartphone avec réseaux sociaux ou jeux addictifs interposés… Ces objets d’interposition font obstacle à la relation. Telle est leur mission. Mais je crois que ce n’est pas leur seul intérêt, leur unique fonction. J’ai le sentiment qu’ils sont là pour faire écran, certes, mais aussi pour occuper les doigts, mobiliser l’attention, divertir au sens propre du terme c’est à dire détourner le regard, aider à ne pas voir, à ne pas penser, à ne pas se retrouver seul. A les regarder avec un œil distancié, ils apparaissent tous habités par du bruit, de l’image, de la musique, de la lecture… tout sauf rester seul face à soi-même. Il semble impératif de rester connecté, mais au fond avec qui ? L’humain du métro refuse le lien pour ce qu’il a de potentiellement intrusif et refuse la solitude pour ce qu’elle a de potentiellement angoissante. Ces écrans sont là pour aider à rester connecté mais sans avoir à subir la présence dérangeante de la réalité. Rester connecté à du virtuel, comme au bord du vide. L’encombrement du présent masque la peur du vide. On a tous croisé la route de ceux qui semblent ne jamais être présents avec vous, toujours ailleurs quand ils vous serrent la main sans vous regarder, qui baillent quand vous essayez de leur adresser la parole, qui regardent leur téléphone portable en pleine conversation. Ils ne sont pas là avec vous mais ailleurs. Désagréable impression laissée par ceux qui ne vous regardent jamais dans les yeux… Absents d’eux-mêmes, absents de la relation.

A l’inverse, j’ai eu la chance inestimable de côtoyer le seul ermite protestant vivant en France, le pasteur Daniel Bourguet. Je l’ai connu professeur d’Ancien Testament à la faculté de Montpellier, grand savant au savoir inépuisable qui rendait vivant et passionnant chacun de ses cours. C’est devenu un proche à tel point qu’il a prêché à notre mariage. Après être revenu un temps en paroisse, il a décidé de se retirer du monde, pour vivre seul dans la montagne cévenole au-dessus de Saint Jean du Gard, dans le silence le plus complet des Abeillères. Etrange pour un protestant pourrions-nous penser ? Cet homme a fait le choix du silence et du retrait. Et pourtant il est présent au monde d’une manière incroyablement puissante : par l’écoute de celles et ceux qui viennent lui rendre visite, un par un : une qualité d’écoute hors du commun, totalement présent à celui qui est venu le voir mais aussi par la puissance incroyablement apaisante de sa prière. Un homme de paix. Un homme d’écoute. Un homme de douceur. Un homme d’humilité. Un homme de bienveillance. Un homme qui rayonne de lui-même alors qu’il vit seul. Et tout cela il le tient de sa vie nourrie de prière. C’est dans ce dialogue intime avec Dieu qu’il devient cet homme nouveau. Il porte avec lui le monde. Et il le dépose devant Dieu : infiniment présent au monde, infiniment présent à Dieu, infiniment présent à lui-même. Il y a peu de gens que j’admire, il en fait partie. Le ministère de Daniel Bourguet me semble totalement inspiré par ce passage de l’Evangile de Marc qui nous raconte la vie de tous les jours de Jésus, dans sa vie familiale chez Simon et André comme dans l’espace public de la porte de la ville, entièrement consacré à sa vocation de prendre sur lui le mal comme le dit notre Déclaration de Foi. C’est sa manière à lui de proclamer l’Evangile partout où il passe.

Jésus ne revendique aucun droit à la déconnexion et ne conteste même pas le « rappel à l’ordre » fraternel de ses disciples mais il n’en demeure pas moins qu’il a décidé de s’extraire un temps du groupe, sortir de la communauté, de la vie publique. Un temps de déconnexion, de retrait, à l’écart. Un temps mis à part, consacré, un temps rien que pour lui.

  1. Un temps mis à part pour se reposer : Il y a pour moi quelque chose d’important à voir Jésus prendre un temps de non-travail. Ne serait-il pas utile à notre vie spirituelle d’apprendre à ne rien faire, se poser, contempler, se laisser aller au vagabondage de l’âme. Eloge de la détente comme contraire de la tension, du stress. Pour la paix intérieure, le calme, la sérénité. Sans doute le plus difficile pour les protestants n’est-ce pas ? Apprendre à ne rien faire, c’est se recentrer sur la grâce de la vie comme cadeau et non comme faire, construction, fabrication, œuvre et maîtrise. Eloge de l’inutilité : celles et ceux qui se trouvent désormais inutiles comme hier lors du chantier travail doivent découvrir combien leur présence est bien plus importante que leur utilité présumée.
  2. Un temps mis à part pour se retrouver : Jésus a décidé de s’arrêter un moment pour ne pas se perdre : contre la tyrannie de l’immédiat et de l’urgence, il s’agit pour lui de prendre du temps pour s’arrêter. Parce qu’il faut du temps pour réfléchir, analyser, comprendre, interpréter et se retrouver. N’y a-t-il pas un intérêt à sortir de la réaction aux événements qui surviennent dans notre vie pour en reprendre possession et devenir (ou redevenir) auteur de sa propre vie. Pour cela il faut prendre du recul, mettre une certaine distance pour ne pas laisser ses émotions ou ses pulsions prendre le dessus. Voilà la vérité : prendre du recul demande du temps.
  3. Un temps mis à part pour se recentrer : Jésus a choisi de s’arrêter un moment pour ne pas se disperser, s’émietter, s’éparpiller « façon puzzle » comme on dit dans les « Tontons flingueurs » par les appels tous azimut de ceux qui revendiquent son aide. Nous avons besoin d’un centre. Le propre de la schizophrénie c’est la dispersion, l’émiettement de soi, le cœur partagé, déchiré (entre ce que je voudrais et ce que je peux, entre mes intentions et mes actes, entre mes pulsions et ma raison, entre mes rêves et mon réel) : Qui ne voit l’urgence de retrouver un temps pour se recentrer, retrouver son centre. Remettre au centre de sa vie ce qui est important, ce qui est essentiel pour que l’urgent ne prenne plus toute la place, il nous faut apprendre à renoncer, à vouloir tout faire, lâcher prise sur le fantasme de tout maîtriser. Enjeu spirituelle de celui qui doit apprendre la confiance.
  4. Un temps mis à part pour se ressourcer : Est-ce un choix ou un besoin ? En tout état de cause, Jésus sortit pour aller dans un lieu désert où il se mit à prier. Un temps donc pour se recentrer et se retrouver devant Dieu, dans la prière, histoire de se reconnecter avec la source. On le comprend aisément lui qui est en permanence absorbé par ce qu’il donne aux autres, l’épuisement n’est pas loin ! Demandez aux infirmières (dans les EHPAD) ou aux professeurs des écoles : ils vous diront l’impérieuse nécessité de se ressourcer tant il est vrai qu’il n’est pas possible de donner sans cesse si on ne recharge pas son énergie vitale à un moment ou à un autre. Comme lorsque la femme qui a des pertes de sang touche son manteau, à chaque rencontre Jésus sent une force sortir de lui (Marc 5,30). Quand il donne, il se donne. Là est l’essence du don. D’où la nécessité impérieuse de se reconstituer auprès de la source. Il paraît que les retraites spirituelles n’ont jamais rencontré autant de succès ? On peut le comprendre…

Au moment où le conseil presbytéral travaille et réfléchit à proposer à l’Assemblée Générale une vision spirituelle pour construire l’avenir de notre Eglise du Saint Esprit, cette petite histoire de Jésus m’inspire beaucoup. Dans un monde où les changements sont tellement rapides, nous devrions être fiers de pouvoir offrir un espace et un lieu qui donne la possibilité de s’arrêter, de se poser et de se reposer. Notre culte doit pouvoir être vécu comme un espace de retraite spirituelle où chacun peut se retirer un temps à l’écart avant de repartir, un lieu de ressourcement personnel. Nous pouvons offrir au monde une oasis de ressourcement, une halte d’apaisement et de silence. Et dans le même temps, le culte doit aussi rester un lieu de sens où l’on prend le temps de réfléchir et de donner à penser : contre l’idée d’une prédication en slogan qui affirme sans donner à questionner, contre l’idée d’une prédication qui ne ferait que questionner sans offrir une parole qui fasse sens parce qu’elle construit une solidité sur laquelle on peut construire sa vie en pleine confiance. Parce qu’il ne faut jamais perdre de vue que la mission de l’Eglise ne sera jamais d’être centrée sur elle-même : quand Simon se mit à sa recherche, ainsi que ses compagnons, et ils le trouvèrent, ils lui disent : « Tout le monde te cherche. » Et il leur dit : « Allons ailleurs, dans les bourgs voisins, pour que j’y proclame aussi l’Evangile car c’est pour ça que je suis sorti. » Voilà l’enjeu véritable : proclamer l’Evangile à celles et ceux qui ne le connaissent pas encore mais qui le cherchent. Tous le cherchent parce qu’il prend sur lui ce qui leur fait du mal. Il a pris sur lui le mal. C’est pour cela qu’il est venu. Voilà l’Evangile que nous proclamons. Amen !