Romains 1,16-17, Paul, l’Épître aux Romains et la justification par la foi

Dimanche 31 octobre 2010 – Rodolphe Kowal, stagiaire de l’Institut protestant de théologie

 

1 16 C’est sans crainte que j’annonce la Bonne Nouvelle : elle est en effet la force dont Dieu se sert pour sauver tous ceux qui croient, les Juifs d’abord, mais aussi les non-Juifs. 17 En effet, la Bonne Nouvelle révèle comment Dieu rend les humains justes devant lui : c’est par la foi seule, du commencement à la fin, comme l’affirme l’Écriture : « Celui qui est juste par la foi, vivra. »

Frères et sœurs,

Nous devons le choix pour la lecture biblique de ce culte de la Réformation directement à Martin Luther. Vers la fin de sa vie, en regardant vers les événements du début du mouvement de la Réforme, le réformateur repensa à ce passage de l’Épître aux Romains. C’est un passage qui avait bouleversé sa compréhension des Écritures, notamment sa compréhension de la justice de Dieu.

Ces versets sont en effet à l’origine de grands mouvements historiques. Tout d’abord, c’est un grand thème de l’apôtre Paul et cela a une grande influence dès le début du mouvement chrétien. Au temps de la Réforme, Luther brandit la doctrine de la justification par la foi contre une théologie des œuvres, dont nous savons bien combien elle a été désastreuse pour l’Église à la fin du Moyen Âge, notamment avec le problème posé par les indulgences. Enfin, au xxe siècle, pour ne citer que quelques grandes étapes historiques, le théologien Karl Barth publie un commentaire de l’Épître aux Romains et inaugure une théologie protestante qui contribuera fortement à résister contre le nazisme et son dangereux paganisme.

Nous le voyons, cette doctrine de la justification par la foi a un sens historique puissant. Et pour nous, protestants, elle possède un sens identitaire tout aussi puissant, car elle est pratiquement la doctrine fondatrice du protestantisme. Mais la doctrine risque d’être seulement une pièce de musée derrière une vitrine, une œuvre d’art exposée pour satisfaire l’orgueil de son propriétaire. Peut-elle avoir encore un sens pour nos histoires personnelles, pour notre salut en dehors de notre identité protestante ? Peut-on dépasser ce « Nous, protestants, nous avons la justification par la foi » ?

Cette parole de Paul adressée aux Romains « La bonne nouvelle est puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit, en elle la justice de Dieu se révèle, en vertu de la foi et pour la foi » peut-elle nous mettre en marche aujourd’hui ?

La proposition de Paul, c’est qu’en dehors de la pratique juive de la loi (de la Torah), par la foi en Jésus, reconnu comme Christ, il est possible d’être justifié au yeux de Dieu. Il n’y a plus de différence entre les Juifs et les non-Juifs. Tous les hommes reçoivent cette grâce. Il en résulte que les hommes peuvent être en paix avec Dieu. Tous peuvent être réconciliés avec Dieu. C’est ce que nous appelons traditionnellement justification par la foi ou justice de Dieu.

Quel est le contexte du discours de Paul ? Celui de communautés juives de la diaspora, disséminées dans l’Empire romain, dont la langue et la culture sont dans l’héritage politique, religieux et philosophique grec. Paul est un juif qui s’exprime en grec. Dans le contexte des premières communautés chrétiennes, le mot « justice » peut être défini dans la tradition juive et dans la tradition grecque.

Pour le Juif, la justice (צדקה), c’est une notion que nous trouvons dans l’Ancien Testament, et dont la signification englobe fidélité, loyauté, justesse, etc. Nous trouvons dans les récits bibliques des figures de justes tels que Noé, Abraham, et tant d’autres. Dieu est juste dans sa fidélité à Israël. La justice et d’autres vertus sont enseignées aux princes pour qu’ils deviennent des rois sages, comme le roi Salomon. C’est notamment l’objet du Livre des Proverbes. L’observation rigoureuse des paroles, des préceptes et des commandements inscrits dans la Torah correspond à la pratique de la justice dans le judaïsme..

La justice pour le Grec (δικαιοσύνη), c’est une vertu née dans la poésie épique, au temps d’Homère. Le héros grec juste est celui qui agit conformément à un ordre fondamental, un ordre unique, divin. Pour le Grec, la justice c’est aussi un objet philosophique, chez Platon, et dans la philosophie morale et la politique chez Aristote.

Dans les deux grandes traditions juive et grecque, la conception de la justice est à l’origine profondément religieuse. La justice est conçue comme un ordre divin, comme une vertu divine. Cela est bien éloigné d’une conception contemporaine dans laquelle la définition de la justice varie en fonction des options philosophiques des uns et des autres. Aujourd’hui, il est possible d’entendre la justice comme l’intérêt d’un groupe ou tout simplement comme l’institution judiciaire. Dans l’espace public aujourd’hui, aucun d’entre nous n’oserait parler de « justice de Dieu », sauf à passer pour un fanatique.

L’apôtre Paul a reçu une révélation pour annoncer l’Évangile aux non-Juifs, c’est – en somme – sa spécialité. Pour simplifier, nous pourrions dire qu’il s’agit de permettre aux non-Juifs d’entrer dans la foi des Juifs.

Paradoxalement, cette mission est confiée à Paul, lui le Juif pharisien irréprochable, zélé, parfaitement formé. Mais Paul est aussi quelqu’un qui maîtrise parfaitement la langue grecque et le discours grec. Ce qui est étonnant, c’est que la pensée de Paul se situe à l’intersection des deux traditions juive et grecque. L’apôtre maîtrise les deux comme si elles étaient toutes les deux sa langue maternelle. Il est donc tout désigné pour produire la synthèse qui permettra de dépasser les limitations des deux traditions. C’est pour cela aussi qu’il est capable de critiquer les deux.

Justement, quels sont les arguments de Paul dans l’épître aux Romains pour soutenir la justification par la foi ? Ce sont, premièrement, des reproches qu’il adresse aux Grecs et aux Juifs.

Les Grecs sont des gens qui vivent dans un égarement moral, à cause de leur refus de glorifier Dieu, le Dieu unique. Dieu est en colère contre eux. Ils vivent une relation colérique, conflictuelle, non pacifiée à la divinité.

Les Juifs, quant à eux sont marqués par l’orgueil qu’ils tirent de leur relation privilégiée avec Dieu, de leur connaissance de la loi, mais aussi, par le fait, de leur transgression de la loi. L’apôtre reconnaît toutefois leur avantage considérable du fait de cet héritage, de cette foi et de cette connaissance.

Paul affirme que pour le Juif comme pour le Grec, c’est la foi qui est première pour entrer dans la justice de Dieu.

Pour soutenir cela, Paul convoque un passage fondateur des Écritures : dans la Genèse, Abraham, le père des croyants a connu la justice de Dieu, a été aimé et conduit par Dieu en vertu de sa foi, avant sa circoncision.

Si Paul plaide tant dans ses épîtres pour la doctrine de la justification par la foi, c’est sans aucun doute parce que la chose n’est pas évidente pour tous ceux qui reconnaissent en Jésus le Christ dans l’Église primitive.

Dans le chaudron des premiers écrits chrétiens au Ie siècle, nous ne faisons que déduire le contenu des débats. Quand Paul écrit aux Romains, les Évangiles n’ont pas encore été écrits. Des paroles de Jésus et des souvenirs circulent. Il y a des témoins directs et des témoins indirects. Les Évangélistes formeront plus tard des récits cohérents, mais tous différents de la vie, du ministère et de la Passion de Jésus.

L’Évangéliste Luc a une manière très fidèle d’illustrer l’enseignement de Paul sur la justification par la foi dans le récit de la femme pécheresse (Lc 7,36-50) : une femme vient trouver Jésus dans la maison d’un pharisien chez lequel il mange ; elle lave ses pieds de ses larmes et le parfume ; les disciples reprochent cela à Jésus ; finalement, Jésus la pardonne et lui dit : « Ta foi t’a sauvée ; va en paix ».

« Ta foi t’a sauvée ; va en paix »

Frères et sœurs, nous avons vu ensemble que la doctrine de la justification par la foi a une grande importance dans notre histoire, dès l’origine du christianisme et particulièrement pour notre identité protestante. Mais dans notre tradition protestante, il est encore plus l’important de retourner toujours aux Écritures et de les interpréter à nouveau. À l’origine du christianisme, la prédication de Paul sur la justification par la foi a montré aux non-Juifs qu’il était possible d’entrer dans la justice de Dieu.

À nous aussi, la doctrine de la justification par la foi nous parlera, si, comme cette femme dans l’Évangile de Luc, nous pleurons de toutes nos larmes dans l’espoir d’un changement radical dans nos vies, et si nous glorifions le Seigneur Jésus-Christ du parfum de notre témoignage. En reconnaissant la lourdeur, la misère mais aussi la profondeur et la richesse de notre héritage, comme cette femme, notre foi nous sauvera et nous irons en paix, envoyés par Jésus-Christ.

Amen.