Romains 10, v. 9-11 (Psaume 90) : « De la bouche et du cœur, parler de Dieu avec intelligence, être théologien ! »

Dimanche 23 septembre 2007 – par François Clavairoly

Chers amis, frères et sœurs,

Prononcer avec sa bouche que Jésus est le Seigneur, le dire avec ces simples mots : « Jésus est le Seigneur », et puis confesser avec son cœur qu’il est ressuscité, qu’il a été « réveillé d’entre les morts », c’est affirmer tout simplement qu’il est vivant pour nous, c’est-à-dire, essentiellement, qu’il a quelque chose à dire et à réaliser pour nous aujourd’hui. Sinon, sans notre bouche pour proclamer en cet instant qu’il est Seigneur, et sans notre cœur -c’est-à-dire notre intelligence- pour croire aujourd’hui en sa résurrection, nous ne serions ici que dans la commémoration, le souvenir, le faire mémoire d’un homme mort il y a bien longtemps. Nous serions tournés uniquement vers le passé. Et nos mots comme nos gestes, y compris la prédication et la cène, ne seraient que des rituels du souvenir et des reprises interprétées à l’infini d’un événement révolu. Nous serions dans le rappel et l’hommage. Et ce ne serait déjà pas si mal ! Car après tout, nos souvenirs s’effacent et l’écho lointain de la parole de Jésus, comme le souvenir de ses quelques gestes s’estompent peu à peu dans nos esprits. Le rappel, en bonne pédagogie, peut donc nous être d’une grande utilité, à cet égard ! Cependant, la foi chrétienne ne peut se laisser réduire à devenir le lieu fermé d’un conservatoire d’idées ou de souvenirs, ni même, à plus forte raison, le musée, même prestigieux, des grandes œuvres de Jésus Christ ou de celles qui lui seraient attribuées, et que l’Eglise, devenue gardienne du patrimoine, exposerait solennellement au public, certains jours ouvrables comme le dimanche…

Car la foi chrétienne n’est pas de l’ordre du rappel seulement, mais de l’appel. Et de la vocation. La bouche qui proclame « Jésus est le Seigneur » et le cœur intelligent qui croit en sa résurrection, tout notre être, en réalité, sont requis par cet appel : toute notre existence est aux aguets, à l’écoute d’une parole qui interroge, bouscule, nourrit et réalise ce qu’elle promet.

« La parole de la foi », comme l’écrit l’apôtre Paul, est bien ainsi : portée par la longue tradition de l’Eglise, charriée au travers des siècles et des cultures, roulée et travaillée dans les mots et les pensées de tous ceux qui nous ont précédés, certes, mais elle advient à notre esprit, touche nos oreilles, et nous amène à la proclamer à notre tour par la bouche et le cœur, sollicités ensemble aujourd’hui même l’une et l’autre, pour le témoignage et la confession de foi publique. Et alors, comme au temps de l’empire romain, ouvrir la bouche, « l’ouvrir » en quelque sorte, et puis avoir du cœur, c’est à dire « faire montre d’intelligence » pour que la foi ne se résume pas en un sentiment ni ne se pétrifie en un dogme, en revient à accepter de se laisser interpeller par la parole du Christ vivant ; à discerner que cette interpellation intervient bien en vue de notre libération et de notre salut. Non pas comme « promesse » de salut seulement, mais comme salut déjà là, offert, et comme libération déjà réalisée : en Christ, vous êtes libres et libérés, vous qui proclamez « la parole de la foi » ! Car proclamer de sa bouche la seigneurie du Christ et croire avec intelligence qu’il est la vie, c’est être sauvé et participer aujourd’hui même au salut : C’est précisément n’être plus inféodé à quiconque, à tel autre seigneur, à telle puissance de ce monde, à telle idole, à telle méchante tentation de se taire et de ne plus vouloir faire preuve d’intelligence. La force de la foi et de cet attachement au Christ seul maître de nos vies, est de nous libérer de toutes les forces qui asservissent : celles du désir du pouvoir, du désir de l’argent, du désir du sexe et de la toute puissance, qui préoccupent et « occupent », comme une force hostile occupe un territoire, nos pauvres esprits fragiles. Et c’est dans cette perspective que l’épître aux Romains n’est pas adressée aux chrétiens de Rome seulement, dans cette année 57 de notre ère, mais qu’en elle jaillit, dans notre aujourd’hui même, la parole du Christ ressuscité : il faut donc y puiser abondamment et nous y abreuver sans hésiter, en la lisant et en la relisant, en y revenant volontiers comme on se désaltère à une fontaine inépuisable que l’on connaît et que l’on apprécie. Afin de rendre compte, au plan personnel, familial, professionnel, de cette parole qui énonce et qui en même temps réalise le possible de notre liberté, au lieu de l’enfermement, qui énonce et réalise le possible de l’ouverture, au lieu de la culpabilisation, de la plénitude, au lieu de la peur, le toujours possible de la tendresse et de la compassion, au lieu du cynisme. Le possible du salut là où tout semble perdu. Voilà, tout est dit ( !).

La « parole de la foi » rend compte de ce possible déjà offert, déjà là, sans cesse redonné, et renouvelé par le Christ vivant. Un possible « impossible aux hommes » mais pas à lui, qui guide nos vies, et qui ne nous permet pas de demeurer ou de nous complaire « dans la confusion », dans la paralysie, dans le silence, dans l’immobilisme…et dans l’incompréhension des choses et des êtres. La bouche qu’évoque l’apôtre Paul, frères et sœurs, chers amis, que ce soit la vôtre, cette année encore, pour dire ce que vous savez du Christ ! Et le cœur dont il parle, que ce soit aussi le vôtre, intelligence de la foi qui cherche et qui se laisse trouver, non pas sentiment inconsistant ou conviction martelée, mais intelligence vive et sans cesse en veille, et sans cesse renouvelée par l’Esprit ! Afin que vous sachiez dire« je », le moment venu, en matière de foi ; un « je » qui n’exclue pas l’autre, qui ne méprise pas le « tu » ou le « nous » de nos contemporains mais qui, au contraire, les salue, les invite et les incite à parler à leur tour, en dialogue et en confession communautaire, fraternelle et ouverte au monde. « De la bouche et du cœur », par conséquent, puissiez-vous être des témoins du Christ, et rendre compte de cette espérance imprenable, puissiez-vous être témoins d’un Dieu « qui fait parler tout le monde, qui nous devance sans cesse, et qui nous rend toutes et tous, théologiens » [1],

Amen

[1] Cf. Raphaël Picon, « Tous théologiens », Van Dieren, Paris, 2001, p107.