Romains 8, 28-30 et Matthieu 23, 1-12 – La fraternité en question

Prédication du pasteur Samuel Amédro le dimanche 15 octobre 2017

Frères et sœurs… Il est toujours utile d’interroger les évidences. Au nom de quoi suis-je fondé d’ouvrir mon message en vous qualifiant de « frères » et de « sœurs » ? Il me semble d’ailleurs que la question porte en elle quelque chose d’assez violent. Certains pourraient se sentir exclus et rejetés par celui qui chercherait à vérifier le lien qui nous unit : sommes-nous vraiment tous frères et sœurs ? D’autres, a contrario, pourraient se sentir prisonniers, captifs d’une relation dite fraternelle qu’ils n’ont pas vraiment choisie et qui s’imposeraient à eux du simple fait de s’asseoir dans ce temple. Oui, vraiment il est bon d’interroger les évidences. C’est de cette manière que la paroisse du St Esprit a choisi de fêter les 500 ans du protestantisme. En proposant de nous disputer à propos de la fraternité. Quand je parle de « dispute », c’est dans l’acception académique du terme il s’entend : c’est par une dispute universitaire qu’est né le protestantisme en 1517 quand Luther expose publiquement 95 thèses contre les indulgences pour les proposer à la disputatio par ses pairs dans le cadre de l’université de Wittenberg. Pour ma part, j’ai le sentiment que le thème de la fraternité a pour nous aujourd’hui la même force de l’évidence indiscutable et indiscutée que les indulgences pouvaient avoir au temps de Luther. Je vais donc proposer des thèses concernant la fraternité qui seront soumises à discussion lors d’une disputatio publique qui aura lieu dans notre temple le 29 novembre prochain avec un rabbin, un musulman et un historien agnostique. « Sommes-nous vraiment tous frères ? » Rien n’est moins sûr en vérité ! En tout cas la question mérite d’être posée… Parce que dès qu’on y regarde d’un peu plus près, la situation s’embrouille immédiatement. J’y vois au moins 4 difficultés importantes.

D’abord, prenons acte du fait que le terme de fraternité emprunte au champ sémantique de la famille. Ce faisant, il semble évoquer de facto un lien hérité, un patrimoine reçu, une filiation commune. C’est ainsi que le point de vue chrétien part de la paternité de Dieu pour comprendre la fraternité : N’appelez personne sur la terre père, car un seul est votre Père, celui qui est dans les cieux. Ou pour le dire avec les mots de Paul : Ceux que [le Père] a connus d’avance, il les a prédestinés à être semblables à l’image de son Fils, afin qu’il soit le premier-né d’un grand nombre de frères. Celui que nous appelons Notre Père. Mais là encore, est-ce une évidence ? Y-a-t-il une image paternelle de Dieu commune aux 3 religions du Livre ? Rien n’est moins sûr si on en croit le Coran qui affirme à plusieurs reprises que Dieu n’engendre pas et qu’il n’a pas de fils[1]. Autrement dit, avons-nous le même Dieu que les musulmans ? La question mérite au moins d’être posée. Alors on essaie d’esquiver le problème en revendiquant la fraternité des enfants d’Abraham. Mais nous savons tous qu’Abraham est un des héros mythiques de la naissance du peuple d’Israël avec Isaac et Jacob. Nous serions alors avec les juifs et les musulmans des « Frères en mythologie », fils et filles d’un même mythe ? Comme l’Evangile de Matthieu (3,9), j’ai moi-même quelques doutes à ce sujet : et ne prétendez pas dire en vous-mêmes : Nous avons Abraham pour père ! Car je vous déclare que de ces pierres-ci Dieu peut susciter des enfants à Abraham… Par ailleurs, est-ce qu’un athée ou un agnostique doit se sentir forcément exclu ou pense-t-il possible de fonder ailleurs que dans une filiation commune la fraternité entre les hommes, une sorte de fraternité sans filiation, sans père commun ? D’où vient la fraternité de notre devise républicaine ? Dans Totem et Tabou écrit en 1913, Freud imagine le commencement de la civilisation par un pacte des frères qui tuent le père pour s’approprier les femmes. Une fraternité qui se construit sans père, sans filiation. Certains ont fait le rapprochement avec la Révolution Française qui crée une fraternité citoyenne par l’exécution du père de la nation en la personne du roi Louis XVI. De la même manière, l’analogie est possible avec une certaine conception de la laïcité qui voudrait absolument à éliminer Dieu de l’espace public. C’est la revendication de Philippe Foussier, Grand Maître du Grand Orient de France qui évoquait, il y a à peine 10 jours encore dans le journal Le Monde, « la nécessité d’un réarmement républicain » pour « repartir à l’offensive » en expliquant que « la laïcité, ce n’est pas la coexistence des religions. » Moi j’ai le sentiment que la revendication d’une fraternité sans filiation, sans paternité relève d’un orgueil humain qui entend se suffire à lui-même sans y parvenir tout à fait puisqu’il ne peut s’empêcher de convoquer des figures de substitution souvent féminines d’ailleurs : la Raison, la Race, la Patrie, l’Equipe de France de foot… Comme les pharisiens dénoncés par Jésus dans l’Evangile de Matthieu, ils se font appeler Maître ou Grand Maître… En psychanalyse on appelle cela un retour du refoulé : chassez l’hubris par la porte, il revient par la fenêtre.

Alors actons que la fraternité relève de l’intimité de la communauté familiale. Elle rassemble des personnes qui se reconnaissent une origine commune (le même père) et une histoire commune (des souvenirs communs). Il y a dans le mot même de fraternité un caractère restrictif et discriminatoire : par définition, tout le monde ne fait pas partie de la même famille. Ainsi, chez nos amis francs-maçons, le titre de frère s’acquiert après une initiation très précise qui n’est pas accessible à n’importe qui ni n’importe comment. Dans le NT également, le terme de frère n’est réservé qu’à celles et ceux qui partagent la foi chrétienne. Mais on sent immédiatement poindre le danger de la fermeture sur soi, dans l’entre-soi autour du même, un certain danger d’endogamie, de fonctionnement de « classe » que l’on pourrait appeler un communautarisme si on désigne par-là l’enfermement des communautés dans des identités et des cultures de repli. Il y a là une peur de l’altérité qui ne dit pas son nom. Qui ne voit aujourd’hui monter partout avec effroi cette vague de nationalisme qui n’est que le fruit amer de la mondialisation ? Faut-il évoquer ici le chantre de America first qui vient de sortir son pays de l’UNESCO en même temps qu’Israël ? Refuser de participer à l’Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture. Comment est-ce possible ? Qui ne voit que la fraternité peut devenir une idéologie mortifère quand elle est au service de la peur de l’autre ?

Alors dans le même temps et comme dans une réaction en miroir, certains poussent le balancier de l’autre côté en vidant la fraternité de tout contenu et de toute limite en l’étendant à l’ensemble de l’humanité dans un universalisme aussi creux que naïf et faussement généreux. Prenant au pied de la lettre le récit de la création, ils reprennent la parole du prophète Malachie (2,10) N’avons-nous pas un seul Père ? N’est-ce pas un seul Dieu qui nous a créés ? Les théologies des Droits de l’Homme fondent, pour la plupart, la fraternité qui lierait l’ensemble du genre humain sur une « image de Dieu » reçue en héritage à la Création, image de Dieu fondatrice d’une dignité humaine irréfragable. Nous nous trouvons alors devant une fraternité qui, à vouloir trop embrasser, bien mal étreint. La dilution universelle vide la fraternité de tout contenu réel et concret, niant toute validité aux idées de culture, de nation, de patrie, de famille, d’identité. En fait, je crois sérieusement qu’on a dans cet universalisme de la fraternité une autre manière plus subtile de nier la différence, non plus en la rejetant mais en la gobant. C’est, je crois, une grande violence symbolique de nier l’existence d’autres identités, d’autres cultures, d’autres histoires, d’autres familles pour tout englober. Beaucoup en Afrique et en Asie reprochent à l’Occident son néo-colonialisme voilé qui cherche à imposer l’universalisme de ses valeurs au mépris des autres. Il faut dire ici que la Réforme protestante est venue contester cet humanisme universel de tradition catholique. Je cite ici Jean Calvin à propos de la créature faite à l’image de Dieu : « Il est certain qu’Adam a perdu cette intégrité dans sa chute qui l’a aliéné de Dieu[2]. » Pour les réformateurs, il n’y a aucune fraternité universelle du genre humain qui soit possible en dehors de la réconciliation avec Dieu apportée par le Christ. Sauf à vider le mot de son sens, la fraternité ne peut pas s’étendre à l’infini sans perdre son contenu et sa signification.

Mais, il reste une 4ème et dernière difficulté que je relève sur cette notion de fraternité. Il est courant de confondre dans un même élan fratrie, fraternité et relations fraternelles. Et pourtant, parler de fraternité ne dit rien a priori de la qualité du lien dont on parle. Force est de constater que la réalité fraternelle est bien trop souvent marquée de violence, de conflits, de compétition et de jalousie au moins tout autant que de solidarité, d’amour, de partage et de relations harmonieuses. A leur manière, les récits bibliques (Caïn et Abel, Jacob et Esaü, Joseph et ses frères, les relations entre disciples ou dans les premières communautés chrétiennes, etc.) s’en font l’écho constant. Dès lors, il est tentant de voir la fratrie comme un champ de bataille, un lieu de compétition, source de violence mimétique pour reprendre ici les analyses de René Girard (La violence et le sacré). On peut se demander si les relations fraternelles dans le cadre d’un dialogue œcuménique, interreligieux, avec les athées ne nécessitent pas d’assumer la part conflictuelle inévitable contenue dans ce lien.

Nous venons de le constater ensemble, plus on s’approche de l’idée de fraternité et moins elle paraît évidente : difficulté voire refus de trouver une filiation commune, risque de fermeture communautariste autant que de dilution universaliste, sans parler des relations conflictuelles inhérentes à la fraternité… La fraternité entre les humains se trouve donc marquée du sceau de l’ambiguïté.

Cette conception toute humaine de la fraternité se trouve questionnée voire contestée par Jésus dans l’Evangile de Matthieu. Contestée d’abord pour lui-même quand sa mère et ses frères essaient de se l’accaparer : Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? Il étendit la main sur ses disciples : Voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de mon Père, voilà ma mère et mes frères ! (Matt 12,48s) Refusant une conception purement biologique vécue par lui comme une prison, un enfermement, il nous propose une redéfinition complètement spirituelle de la fraternité : Un seul est votre Maître et vous êtes tous frères. (…) Un seul est votre Père, celui qui est dans les cieux. Je remarque et je souligne immédiatement qu’il s’agit ici d’une affirmation, une description, une réalité affirmée par Jésus et en aucun cas un idéal à atteindre, un commandement à mettre en pratique, une espérance à cultiver. Non : comme Paul, Jésus pose la fraternité comme une réalité déjà là, offerte. Je reprends ici les réflexions de D. Bonhoeffer : « La fraternité chrétienne n’est pas un idéal que nous aurions à réaliser ni un héritage biologique que nous aurions à subir mais une réalité créée par Dieu en Christ et à laquelle il nous est permis d’avoir part[3]. » La fraternité est un cadeau que Dieu nous fait en et par Jésus-Christ. C’est une réalité spirituelle puisque donnée par l’Esprit Saint qui fait de nous des frères en Christ sans que nous l’ayons voulu ni choisi. Ce n’est pas un fantasme d’harmonie perpétuelle et de bonheur fraternel c’est une réalité créée par Dieu. Pour connaître la véritable fraternité, il faut d’ailleurs sans doute en passer par la désillusion, l’amertume et le conflit entre chrétiens. Il est vrai que certains décident de quitter la communauté à cause de leurs désillusions sur l’Eglise et le comportement des chrétiens. Mais au fond ils montrent là qu’ils préfèrent leur rêve d’idéal à la réalité que Dieu nous donne. Ils confondent la fraternité spirituelle avec la fraternité émotionnelle. En fait, rêver de construire la communauté fraternelle idéale rend orgueilleux et prétention puisqu’on estime que la fraternité serait un projet qui serait entre nos mains, que nous devrions construire une cité sainte qui serait le fruit de nos œuvres. Ce rêve de fraternité idéale nous imposera des exigences, des contraintes, des lois, des règles pour réaliser ce qui n’est au fond qu’un fantasme, une projection imaginaire : et c’est ainsi que l’on voit des frères se poser en juge d’autres frères, distribuer des certificats de bonne fraternité, rejeter ceux qui ne suivent pas leur propre rêve, considérer la réalité comme un échec, source de frustration, d’envie, de jalousie et de ressentiment.

La vérité c’est que je ne choisis pas mes frères et sœurs : ils me sont donnés. « Je suis frère pour l’autre à cause de ce que Jésus Christ a fait pour moi et en moi. » dit Bonhoeffer. Autrement dit, notre communauté fraternelle n’existe qu’à cause de ce que Christ a fait pour moi et qu’il a fait aussi pour vous. C’est ce que dit Paul dans les Romains en parlant de prédestination pour bien montrer que nous n’y sommes pour rien, nous ne faisons que le recevoir comme un cadeau : Nous savons que toutes choses coopèrent au bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qu’il a appelés selon son dessein. Car ceux qu’il a connus d’avance, il les a aussi prédestinés à être semblables à l’image de son Fils, afin qu’il soit le 1er né d’un grand nombre de frères. Et ceux qu’il a prédestinés il les a aussi appelés, il les a aussi justifiés, et ceux qu’il a justifiés, il les a aussi glorifiés. C’est donc Christ et lui seul qui nous ouvre le chemin de l’amour fraternel : nous sommes donc redevables envers nos frères de ce que Dieu nous a fait à nous-mêmes. Accueillez-vous donc les uns les autres comme Christ vous a accueillis pour la gloire de Dieu (Rm 15,7). La communauté chrétienne ne nous a pas été donnée par Dieu pour que nous mesurions continuellement sa température ou que nous en auscultions en permanence le nombril, les pulsions, les petitesses et les difficultés. Nous entrons dans la communauté des frères et des sœurs non pas avec nos exigences mais avec gratitude et prêts à recevoir ce que Dieu veut nous donner. Ne nous plaignons pas de ce que Dieu ne nous donne pas mais remercions de ce qu’il nous donne chaque jour. Et s’il vous arrive d’être déçus par rapport à un frère ou une sœur (ou par votre pasteur, sait-on jamais), sachez y trouver l’occasion de redécouvrir que la communauté chrétienne ne peut pas vivre de ses propres relations, actes ou paroles mais seulement d’une parole et d’un acte qui nous relie en vérité : la parole d’amour et de Grâce que nous recevons en Jésus-Christ et par Jésus-Christ. Amen.

 

[1] Sourate 2, Verset 116 :

Dieu a dit : « Et ils ont dit : « Allah s’est donné un fils » ! Gloire à Lui ! Non ! mais c’est à Lui qu’appartient ce qui est dans les cieux et la terre et c’est à Lui que tous obéissent. »

Sourate 112 AL-IHLAS (LE MONOTHEISME PUR) :

1 – Dis : « Il est Allah, Unique. 2 – Allah, Le Seul à être imploré pour ce que nous désirons. 3 – Il n’a jamais engendré, n’a pas été engendré non plus. 4 – Et nul n’est égal à Lui. »

[2] Jean Calvin, Institution de la Religion Chrétienne, I,XV,4

[3] Cf. Dietrich Bonhoeffer, De la vie communautaire, Genève : Labor et Fides, 2007, p.23-41.