Psaume 139 – Penser l’horreur

Dimanche 22 Novembre 2015, par le pasteur François Clavairoly, Président de la Fédération Protestante de France

Frères et sœurs, chers amis,

Au milieu du jardin d’Eden, c’était un cobra. Un cobra ou un scorpion mais non pas un serpent ordinaire au verbe fleuri, discutant avec ruse et intelligence les questions du bien et du mal comme de questions théoriques. Un assassin, finalement, dont le discours contenait comme un venin mortel produisant par un effet à retardement, les pires exactions à venir et dont nous sommes maintenant les témoins.

Il nous faut donc aujourd’hui penser l’horreur en plus de penser le mal.

Nous avions en effet bien des mots pour parler de la souffrance et du mal, pour parler de la mort auprès de ceux qui se trouvaient en deuil, ou dans la souffrance de la maladie, lors de nos visites familiales, pastorales et amicales, dans nos maisons de retraites, dans les chambres où nos aînés s’éteignent, à l’hôpital, dans les services de soins palliatifs, et le pire, peut-être, dans les services des enfants malades. Nous avions bien réfléchi à toutes sortes de théologies, à cet effet, pour soigner nos propres angoisses et remplir le vide de nos cœurs, à défaut de dire les mots jutes à ceux à qui nous rendions visite. Nous avions la théologie de la rétribution, un peu simpliste, qui promettait des récompenses et même un paradis à ceux qui auraient fait de bonnes œuvres sur la terre avant de mourir. Nous avions la théologie de la grâce, plus radicale, qui acceptait tout péché pourvu qu’il soit reconnu, confessé et absout, afin qu’alors la grâce surabonde. Et même, le fin du fin, nous avions la théologie du silence, théologie apophatique, reconnaissant dans la méditation et par une spiritualité faite d’une humilité presque bouddhiste, une présence indicible mais réelle parmi nous de celui qui nous sauve.

Il nous faut désormais aller plus loin. Il nous faut penser l’horreur et l’effroi d’un monde très dangereux où les hommes eux-mêmes peuvent être des cobras, rapides, violents et imprévisibles.

Il nous faut penser un monde qui a traversé deux millénaires de ces théologies dont il s’est finalement émancipé ; un monde non plus seulement moderne – c’est-à-dire qui croirait encore que le progrès des idées et la raison feraient faire en sorte que demain sera meilleur qu’aujourd’hui – mais un monde post-moderne où rien de ce qui advient n’est mieux qu’hier ni moins bien ;où tout ce qui s’éboule en termes de valeur, de certitudes et de repères, cause du mal et produit de l’horreur auprès de tous.

Comment penser ce qui vient demain dans l’effroi quand on s’est éloigné, quand toute la société s’est éloignée et s’est même passé à ce point, du cadre ou du moule judéo-chrétien, et quand nos forces spirituelles ne sont relayées par rien d’autres que nos pauvres prédications et nos pauvres prières ?

Les prédicateurs, les théologiens, et finalement nous tous vont donc devoir faire face, dans les réflexions et dans les prises de parole, dans les conférences, dans les débats, à cette réalité qu’est le terrorisme. Peut-être même qu’il va falloir se demander comment nos prières, nos liturgies et notre catéchèse adressée aux enfants vont devoir refuser d’être dans le déni de ce qui nous attend. Soudain, nous le réalisons aujourd’hui, alors que nous le savions depuis longtemps, la foi est sans arme. Et elle est exposée. Comme chacun de nos corps, dans la ville, dans la vie de tous les jours, la foi est vulnérable, et la fraternité fragile. Le terrorisme, à l’inverse, est une réalité avec laquelle notre jeunesse et nous-mêmes apprenons d’ores et déjà à vivre et à mourir. Il est le geste violent et glacé d’une foi grimaçante et haineuse, le geste d’un simulacre de fraternité assassine.

Qui aurait imaginé il y a quelques années que nos pensées seraient à ce point marquées par cette réalité ?

Nous nous obsédions, en effet, dans des querelles de toutes sortes, enflammés, pour certains d’entre nous au feu d’une agressivité ridicule, par des questions sociétales qui occupaient tant nos esprits que nous ne voyions même pas le serpent au milieu du jardin, le méchant, l’ennemi comme dit le psalmiste des temps anciens, comme l’écrit précisément le psaume 139 qui résonne étonnement ce matin. Et je veux ici citer ce psaume que j’avais choisi pour faire écho au concert de Per Cantum de demain, mais sans jamais m’imaginer qu’une actualité aussi cruelle allait en révéler la force. Ce sont les versets 20 à 22 :

« Dieu, si tu voulais tuer le méchant ! Hommes sanguinaires, éloignez-vous de moi. Seigneur, tes adversaires disent ton nom pour tromper, ils le prononcent pour nuire. Seigneur comment ne pas haïr ceux qui te haïssent, ne pas être écœuré par ceux qui te combattent ? Je les hais comme haine parfaite, ils sont devenus mes propres ennemis. »

Ce psaume 139 est sans doute l’un des plus beaux du psautier : il n’est ni une plainte ni une complainte. Il ne se veut pas non plus un chant de triomphe, il n’appelle pas au secours ni ne confesse des péchés. Il redit avec foi, seulement, avec foi, combien le Seigneur est présent dans notre vie et combien cette présence suffit. Et il se termine par ce souhait que chacune de nos prières pourrait reprendre à son compte : « Conduis-moi sur le chemin de la plénitude ». Ce psaume est le psaume de la plénitude et de la présence de Dieu, de la shékina, de la providence, de la permanence de la miséricorde. Ecoutez à nouveau ces quelques phrases qui disent cette présence bienveillante :

« Tu sais quand je m’assieds et quand je me lève, tu pénètres de loin ma pensée ;
tu sais quand je marche et quand je me couche, et tu pénètres toutes mes voies.
…La parole n’est pas sur ma langue, que déjà, ô Éternel ! tu la connais entièrement.

Si je monte aux cieux, tu y es ; si je me couche au séjour des morts, t’y voilà ;
Si je prends les ailes de l’aurore, et que j’aille habiter à l’extrémité de la mer,
Là aussi ta main me conduira, et ta droite me saisira.
Même les ténèbres ne sont pas obscures pour toi, la nuit brille comme le jour, et les ténèbres comme la lumière. »

Peut-être alors y-a-t-il là une piste pour nous, au temps de la terreur et du bonheur, au temps de l’abondance et de la détresse de tant d’êtres humains : C’est qu’en relisant le psaume, en méditant ces mots, nous y trouvions enfin, et vraiment, la paix, et voici pourquoi :

Il ne s’agit pas ici d’un enseignement théorique et spéculatif sur la présence de Dieu dans nos vies et dans le monde, ni sur son omniscience ou son omnipotence comme au temps des théologies du moyen âge qui voulaient parfaitement rendre compte de Dieu par la raison. Le psalmiste, sans doute un calviniste avant l’heure, c’est-à-dire un humaniste en même temps qu’un croyant, veut tout simplement partager sa confiance, sa profonde confiance, et l’humilité exceptionnelle de tous ceux qui reconnaissent, (même si nous ne le savons pas, et nous ne pourrons jamais le savoir), que tout par avance a été préparé comme le redira l’apôtre Paul bien plus tard, dans son épître aux Ephésiens, de sorte que rien ni personne ne peut séparer quiconque de l’amour de Dieu. Le psaume 139 nous assure du compagnonnage de Dieu et sa sollicitude en toute circonstance, et sans condition.

Il ne faut donc pas s’étonner que dans un si beau psaume, nourri d’une telle confiance, un passage tourmenté apparaisse, avec la présence de la figure tragique de l’ennemi. Il nous faut comprendre que la question s’impose au psalmiste, comme elle s’impose à nous aujourd’hui, et notamment après les attentats : Comment se fait-il, en effet, que ce Dieu qui sait tout et qui voit tout, qui va partout, et qui a fait de si grandes choses, tolère l’existence de faux témoins, de méchants et d’horribles meurtriers ? A cette question, le psalmiste répond d’abord d’un souffle mais sans y croire : Ce serait si simple, si tu tuais tous les méchants … Ce serait si simple, si tu étais ce Dieu ou le prince d’un monde merveilleux, qui ferait cesser le mal et la souffrance des hommes. Ce serait si simple, comme nous le pensons secrètement, au soir de nos doutes et de nos questions sans réponses, comme pour nous rassurer.

Penser l’horreur et l’effroi, ce n’est toutefois pas s’arrêter à des pensées magiques ou à des soupirs dans la nuit en attendant le miracle ou la fin des temps. C’est au contraire affronter le mal en le nommant et rester dans le présent en espérant.

Ce n’est pas se rassurer à bon compte mais se lever, se relever, se tenir debout en soi-même, c’est être ressuscité et se tenir debout, puisqu’en grec, dans l’évangile, le mot choisi est le même, malgré la peine et malgré la brûlure de tant de larmes intérieures, malgré les cicatrices encore ouvertes et malgré les désirs de vengeance. Malgré tout.

C’est se tenir humblement debout en soi-même et recevoir le message de ce psaume comme on reçoit l’évangile. Ce psaume est l’évangile, en effet : la bonne nouvelle selon laquelle, écrit le dernier verset, quelqu’un nous conduit sur nos chemins.

Penser l’horreur et l’effroi, c’est dire que le mal est à l’œuvre dans ce monde mais c’est espérer qu’il n’aura pas le dernier mot.

Alors, avec cette espérance et cette bonne nouvelle, fortifié par cette espérance qui donne du souffle, il revient à chacun d’ouvrir les yeux et de regarder autour de soi, de voir les frères et les sœurs, de voir les humains, et de comprendre qu’une promesse encore inaccomplie est en train d’être tenue, la promesse d’une fraternité réconciliée, celle que le Christ désigne en choisissant ses disciples et en vous choisissant, frères et sœurs en Christ, pour en être les témoins. Une fraternité aux frontières débordant la famille, la ville, la nation et la religion, une fraternité à bâtir chaque jour, avec celles et ceux qui vous sont confiés.

Dans un monde qui oublie peu à peu la tradition du psalmiste, dans une société qui s’éloigne de la tradition chrétienne et qui est menacé par toutes sortes de périls, la foi si fragile, demeure, et la fraternité, toujours à naitre et à renaitre aura raison du serpent. Tel est l’horizon, telle est la destinée, tel est le chemin, telle est la promesse.

C’est donc une théologie de la promesse que je vous offre ce matin, une promesse fondée sur une espérance imprenable.

Et je vous invite à méditer pour finir ces derniers mots du psaume 139 que j’aurai lu pour vous comme un texte d’évangile qu’il est depuis toujours : Vois donc, Seigneur, si je prends le chemin de l’épreuve, et conduis- moi sur le chemin de plénitude. » Ce mot de plénitude que je prends la liberté de traduire ainsi évoque en hébreu l’éternité ou l’infini et se rend parfois par le mot de « toujours » (mle). Ce toujours résonne pour moi, désormais, et pour vous je l’espère, comme l’annonce d’une promesse, celle de la vie en plénitude offerte par celui qui n’abandonne jamais aucune de ses créatures,

Amen