Philippiens 2, 1-11 – Une Eglise qui rend vivant le Christ

Prédication du Pasteur Samuel Amédro le dimanche 1er octobre 2017

Le culte de rentrée étant derrière nous, votre pasteur dignement installé, il nous revient maintenant de nous mettre au travail pour construire l’Eglise ensemble. En de pareils cas, il est d’usage que le CA de l’entreprise ou de l’association se rassemble pour dessiner sa vision stratégique de l’avenir, poser des objectifs précis et quantifiables affectés de moyens adéquats, bref, monter un « business plan ». En vérité, il n’en est rien. Le CP a juste posé un mot pour cette année : « la fraternité ». Je sais qu’il y a derrière cela une histoire récente qui explique et qui justifie ce choix. C’est donc à partir de ce mot posé comme une direction à suivre, comme une vision pour l’avenir, que je me mets en route avec la ferme intention d’écouter la volonté de Dieu pour son Eglise et non de mettre au centre nos plans, nos stratégies, nos rêves, nos fantasmes, nos illusions ou nos envies…

« S’il y a donc un appel en Christ, un encouragement dans l’amour, une communion dans l’Esprit, un élan d’affection et de compassion, alors comblez ma joie en vivant en plein accord. Ayez un même amour, un même cœur ; recherchez l’unité ; ne faites rien par rivalité, rien par gloriole, mais, avec humilité, considérez les autres comme supérieurs à vous. Que chacun ne regarde pas à soi seulement, mais aussi aux autres. »

L’apôtre Paul partage avec nous le rêve d’une Eglise idéale, fondée sur un encouragement dans l’amour, une communion dans l’Esprit et un même élan d’affection et de compassion, mettant au cœur la préoccupation de l’unité et le souci de l’autre. Oui vraiment, nous partageons ce rêve. Mais est-ce vraiment réaliste ou même tout simplement possible ? Comment faire pour que ce ne soit pas que des vœux pieux, des phrases creuses, une théorie aussi généreuse que déconnectée de la réalité ? Ce serait faire de l’Eglise un fantasme ou pire, un mensonge. D’autres verront ici un commandement. Mais ce serait alors faire de l’Eglise une fraternité contraignante, une obéissance servile à la loi du patriarche qui étouffe toute expression de sentiments vrais, toute discussion profonde et sincère, et même toute spontanéité. D’autres encore, y trouveront l’expression d’un jugement sévère sur une réalité bien éloignée du modèle à suivre. Nous aurions alors à nous confondre dans une confession du péché perpétuelle : « Seigneur, nous essayons bien volontiers mais nous devons t’avouer que la barre est trop haute et pour tout dire inatteignable. Nous devons te faire l’aveu de nos limites, nos impossibilités qui fait que nous n’arrivons pas à être d’accord avec tout le monde et encore moins à aimer tout le monde. Et nous devons t’avouer également qu’il y a des blessures non pardonnées, des réalités complexes… de l’histoire humaine quoi ! » Non, je crois que ce dont parle ici l’apôtre Paul n’est ni un fantasme, ni une loi, ni un jugement mais bien un projet d’Eglise très concret. Un projet pour notre Eglise. Je crois même qu’il s’agit du seul projet d’Eglise possible.

Qu’il se passe entre vous ce qui s’est passé en Christ…

Par cette petite phrase, Paul réoriente complètement notre regard. En nous éloignant de l’introspection mortifère, il ouvre notre compréhension à ce que peut-être et sans doute doit être la vie de notre Eglise : rendre visible le Christ.

Quand, à la mort de Luther en 1546, le peintre Lucas Cranach entreprend d’essayer de rendre compte du message du Réformateur sur le retable de l’Eglise de Wittenberg, il ne garde que l’essentiel : le baptême, la Cène et la prédication, représentant Luther en chaire désignant du doigt le Christ en Croix à l’assemblée. Montrer le Christ, désigner le Christ, manifester le Christ. Rien d’autre.

400 ans plus tard, en 1935 en pleine montée du nazisme, Dietrich Bonhoeffer rentre des Etats-Unis alors qu’il avait trouvé refuge comme professeur de théologie à l’Union Theological Seminary de New York, pour enseigner secrètement au séminaire pastoral de Finkenwalde. Dans son cours sur la prédication, il dit aux futurs pasteurs de l’Eglise confessante : « La parole de la prédication tire son origine de l’incarnation de Jésus-Christ. (…) La Parole prêchée est le Christ incarné lui-même. (…) Elle est le Christ lui-même marchant comme Parole au travers de sa communauté. (…) Elle ne communique pas quelque chose ; (…) elle communique ce qu’elle est : le Christ historique, qui porte l’humanité avec sa souffrance et sa punition. »[1] C’est là le fondement de l’être et de la raison d’être de l’Eglise. Et puis citant Kierkegaard, Bonhoeffer ajoute : « C’est comme si je lisais une lettre d’amour qu’un autre aurait écrite. Je communique en toute rigueur ce qu’un Autre dit. Il s’agit du plus haut degré de participation qui mène à la mort de ma propre subjectivité. » Paul parlera ici de « désistement de soi » : J’ai été crucifié avec Christ ; et si je vis, ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi (Galates 2,20). Autrement dit, la fonction de l’Eglise n’est pas de produire un discours (si intelligent soit-il) sur le Christ ou sur Dieu pas plus qu’une analyse (si pertinente soit-elle) qui expliquerait la situation actuelle du monde tel qu’il va ; non, sa mission (la seule ?) consiste à rendre le Christ présent par sa Parole (la prédication) et par ses actes (sa vie communautaire). Qu’il se passe entre vous ce qui s’est passé en Christ…

Je cite ici le professeur de NT, Michel Bouttier qui introduit sa traduction si poétique de l’hymne aux Philippiens par ces quelques mots lumineux : « Les liens de fraternité entre chrétiens sont appelés à dessiner, comme une broderie, le portrait du Messie. »[2] Si moi, pasteur, je suis chargé de parler, vous, vous êtes chargés d’agir : votre manière de vivre l’Eglise rend le Christ présent. C’est ce que dit l’apôtre Paul : la communauté en tant que Corps du Christ rend Christ présent par sa manière de vivre. Alors, il convient de nous demander quel portrait du Christ brodons-nous ? Je voudrais ici lever le regard au-delà de notre petite église locale pour porter le regard sur notre Eglise Protestante Unie de France et même au-delà sur les différentes Eglises chrétiennes que nous connaissons. Et je dois dire que je constate avec effarement l’effacement progressif mais constant de la figure du Christ… Voilà la vérité, le Christ est en train de disparaître petit à petit du discours de l’Eglise aussi bien dans sa prédication que dans ses œuvres. Je constate (et je suis prêt à ouvrir une discussion argumentée sur ce point avec qui le souhaite), je constate :

  • Une pneumatologie envahissante a peu à peu évincé la christologie. En clair, le St Esprit est en train de prendre la place du Christ : renouveau charismatique et croissance exponentielle des églises évangéliques et pentecôtistes en France mais surtout en Afrique, en Asie et en Amérique Latine. Régis Debray dénonce même l’emprise sur la société française d’un néo-protestantisme faisant la part belle à l’émotion, à l’individualisme du salut, à la théologie de la prospérité et de la réussite sociale.
  • La pression constante, urgente et parfaitement légitime du dialogue interreligieux amène les chrétiens à mettre sous le boisseau tout discours christologique perçu comme exclusif. Cherchant à réduire les tensions, on en vient à accepter des coups de rabots sur nos convictions : préférant la figure de Jésus prophète à celle du fils de Dieu pour ne pas froisser nos amis musulmans, choisissant de mettre en avant la sagesse du rabbi Jésus au détriment de la croix pour ne pas froisser nos amis juifs… Tout y passe : l’incarnation, la filiation divine, la croix, la résurrection, le salut, etc.
  • La volonté affichée de porter un discours en adéquation avec la postmodernité de notre société nous amène à proposer un christianisme « culturel » sans grande réflexion théologique (transformant l’Eglise en centre culturel) agrémenté d’un christianisme « moral » fondé sur la transmission de valeurs supposées protestantes. On vend les fruits mais on a arraché l’arbre qui produisait les fruits ! Et bien entendu, nous tombons sous le feu nourri des critiques de nos frères évangéliques qui en viennent naturellement à penser que les réformés ne sont plus chrétiens s’ils l’ont jamais été !
  • Les enjeux éthiques portés actuellement avec brio par notre Eglise tels que l’accueil fait aux migrants, l’engagement écologique de l’Eglise pour la sauvegarde de la création, l’accompagnement des personnes homosexuelles (pour ne prendre que les derniers débats en date) ne font jamais référence à une christologie ou à une sotériologie quelconque. Nous sommes dans l’éthique du bien mais certainement pas dans une christologie mise en acte.

Je constate l’effacement progressif et constant du Christ, et avec lui, de la notion de salut et de grâce. Ce qui me semble un comble au moment où nous nous gargarisons de manifestations publiques à la gloire du protestantisme ! Ne serait-ce pas là un grand élan de narcissisme, une tentative angoissée de se rassurer ? « Miroir, beau miroir, dis-moi que je suis la plus belle… »

Je crois que c’est une erreur très grave : à mes yeux, l’Evangile est en jeu. Et je reçois comme une interpellation forte ces mots de l’apôtre Paul au début de la 1ère aux Corinthiens 2, 1-5 : Moi-même, quand je suis venu chez vous, frères, ce n’est pas avec le prestige de la parole ou de la sagesse que je suis venu vous annoncer le mystère de Dieu. Car j’ai décidé de ne rien savoir parmi vous, sinon Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié. Aussi ai-je été devant vous faible, craintif et tout tremblant : ma parole et ma prédication n’avaient rien des discours persuasifs de la sagesse, mais elles étaient une démonstration faite par la puissance de l’Esprit, afin que votre foi ne soit pas fondée sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu. Jésus Christ crucifié, rien d’autre. Et ce n’est pas là une originalité de Paul : il ne fait que remettre au centre ce qu’il a lui-même reçu, revenant à ce qui est sans doute le texte le plus ancien de tout le NT, avant les évangiles, avant les lettres de Paul, une confession de foi reçue des tout-premiers chrétiens. Voilà, dit Paul, le portrait du Christ qu’il nous faut broder par notre prédication comme par notre vie communautaire : De condition divine, il n’a pas voulu disposer du rang qui l’égalait à Dieu mais il s’est désisté lui-même pour accepter la condition d’esclave, il a pris le visage d’homme et partagé le sort commun, il s’est abaissé plus encore, poussant l’obéissance jusqu’à la mort, la mort sur une croix. Et c’est lui que Dieu a exalté en lui donnant le nom qui est au-dessus de tout nom afin qu’au nom de Jésus, dans les cieux, sur la terre, au fond de l’abîme, tout être adore à genoux et toute langue s’unisse pour chanter : le Seigneur, c’est Jésus-Christ à la gloire de Dieu le Père.

De condition divine, il meurt sur la croix. Et c’est pour cela qu’il est le Seigneur. Le Christ que Luther désigne depuis la chaire du retable de Wittenberg, c’est le Christ en Croix parce que c’est là que se fait le salut de l’humanité. Karl Barth parle ici de la doctrine des deux états : abaissement et exaltation. En même temps, le Seigneur est serviteur et le serviteur est Seigneur. A la fois roi et esclave. Souverain parce que serviteur. Son autorité et sa seigneurie viennent précisément du fait qu’il s’est abaissé jusqu’à la mort sur la croix, qu’il est descendu aux enfers (au fond de l’abîme, dit l’épître aux Philippiens) pour aller chercher tous ceux qui s’y trouvaient. Or, la volonté de celui qui m’a envoyé, c’est que je ne perde rien de tout ce qu’il m’a donné, mais que je le ressuscite au dernier jour, dit Jésus dans l’Evangile de Jean (6,39). Il est allé, lui, là où personne ne peut ni ne veut aller. Le Seigneur est allé rejoindre, lui, les réprouvés pour toujours, les damnés de la terre, les désespérés, les burn-out, les suicidés, les perdus. Il n’a pas fui, il ne s’est pas dérobé, il est allé jusqu’à l’affrontement avec les forces du mal, la réalité de la souffrance et de la mort : il a pris le visage d’homme et il a partagé le sort commun. C’est très exactement là que l’Eglise rend Christ présent, en allant rejoindre à son tour celles et ceux qui ne sont rien. Les derniers événements douloureux traversés par notre Eglise lui ont fait prendre conscience de son abaissement (les difficultés financières, les bancs vides, les enfants et petits-enfants absents…). Sachez que le Christ a partagé notre sort. Il s’est abaissé plus encore, poussant l’obéissance jusqu’à la mort, la mort sur la Croix. Et puisque nous sommes cohéritiers du Christ, parce qu’ayant part à ses souffrances nous aurons part à sa gloire (Romains 8,17), la théologie de la Croix est d’abord une théologie de la JOIE. Voilà pourquoi la croix est vide quand elle est présente dans un temple : elle témoigne de ce Dieu qui a décidé d’exalter celui qui est rejeté de tous en lui donnant le nom qui est au-dessus de tout nom. La théologie de la Croix est une théologie de la joie parce que la croix est le seul lieu possible de notre restauration. Elle est au fond une théologie de la restauration, orientée vers la résurrection, le relèvement, le nouveau départ, le « Lève-toi et marche ! » Dieu l’a souverainement élevé ? Alors Dieu va souverainement nous relever ! C’est une certitude. Et moi, je me demande s’il ne serait pas temps pour nous de remettre une croix dans ce temple. Amen.

[1] Dietrich Bonhoeffer, La parole de la prédication, trad. H. Mottu, Genève : Labor et Fides, 1992, p.26-41.

[2] Michel Bouttier, Le chant du Messie. Anthologie du Nouveau Testament, Point Seuil, 1997, p.17.