Osée 2 v16-22 et Marc 2 v13-22 – « La religion, au lieu d’être œuvre humaine pour se « relier » à Dieu, est cette attitude scrupuleuse qui consent à « reléguer » à une autre instance, à un Autre, l’initiative de créer ce lien. En ce sens, la foi chrétienne, et particulièrement la foi protestante, peut être dite religieuse »

Dimanche 26 février 2006 – Par François Clavairoly

Chers amis, frères et sœurs,

J’aimerais vous parler, ce jour, de religion. Un mot, un concept, une idée, une réalité dont l’actualité est quasi quotidienne, et dont la presse se fait l’écho, de multiples manières, écho parfois déformant, parfois juste, mais bien souvent utile. L’édition religieuse, pour sa part, témoin privilégié de la réflexion et de la recherche de nos contemporains sur le sujet, se nourrit amplement de tout cela, et les rayons de nos librairies abondent en ouvrages, essais et témoignages qui rendent compte de l’importance d’une telle réalité dans notre monde.

La religion est apparemment ce qui lie ou relie les hommes entre eux, et qui les relie avec le divin. Du moins trouvons-nous là ce qu’une approche étymologique(1)Du latin religere : relier. classique laisse entendre communément. Mais que de divisions entre les hommes et que de déchirures entre les communautés ! La religion serait donc apparemment ce qui unit, mais que de haines et de violences, qui expriment au contraire d’un lien, des déchirements, des rejets, et même des occasions d’affrontement irréductible entre les être ! Et combien d’exemples, anciens ou plus récents, peuvent être évoqués pour illustrer cela ! Alors qu’en est-il ? Que pouvons-nous essayer de dire sur la religion qui ne soit ni mensonge ni langue de bois. Les textes bibliques lus à l’instant contiennent heureusement, à mes yeux, deux indices pour nous aider dans la démarche. Deux indices pour une définition plus ajustée de ce qu’est la religion dans une compréhension chrétienne et réformée :

Le premier indice, tiré de la lecture de l’extrait de la prophétie d’Osée, est constitué par le fait même que nous fassions ensemble référence commune à un même texte : en effet, pour comprendre ce qu’est la religion, il nous faut d’abord nous interroger sur ce qu’est ce texte, cette « bible », cette écriture à laquelle nous nous référons pour dire et vivre « notre » religion. La bible serait-elle alors à comprendre comme une sorte de Loi commune, une forme de code, un ensemble de données constituant un corps de doctrine, un agencement complexe de différents dogmes ? (2)Si tel était le cas, il y aurait alors dans cette compréhension de la bible matière à justification des bûchers des hérétiques et des condamnations des impies, toutes choses que malheureusement l’histoire de l’Eglise ne nous a pas épargnées, et qui demeurent, donc, injustifiables. A l’écoute de la prophétie d’Osée, nous pouvons délibérément répondre par la négative. Car il faut bien reconnaître que ce texte proclamé au VIII siècle avant Jésus-Christ résonne vraiment comme le témoignage retranscrit d’un amour annoncé et vécu par Dieu lui-même à l’égard de son peuple, à l’égard d’un peuple qu’il s’est choisi. Cette page de la bible ressemble à s’y méprendre, en effet, à une lettre d’amour, à un « billet doux », comme le dit le théologien F.Vouga, qui finalement s’impose à son destinataire, à Israël, d’abord, et puis qui s’adresse, avec le Christ, à toute l’Eglise et à tous ceux qui le reçoivent dans leur cœur. En ce sens, la foi chrétienne ne peut donc pas être qualifiée de « religion du livre », car l’amoureux qui écrit ou qui fait écrire par des rédacteurs un si beau message, y déclare son amour, et c’est là l’essentiel. Il ne demande pas à sa dulcinée, Israël, d’adorer ses lettres mais bien de l’écouter, de se tourner vers lui, et de l’aimer, lui, en retour. La bible apparaît ainsi comme le beau témoignage d’un Dieu qui aime son peuple, et à travers ce peuple, toute l’humanité, malgré ses errements et ses refus, un témoignage ni sacré ni intouchable, au sens où un texte pourrait être dit « sacré », mais cependant très précieux, car inspiré par un amour et une tendresse dont chaque ligne est empreinte et qui annonce un pardon toujours renouvelé. Elle est à lire et à relire sans cesse, comme nous pouvons à certaines heures de la vie, lire ou relire des lettres d’amour, des poèmes, des contes ou des romans qui nous font tant de bien dans la mesure même où ils rendent compte à leur façon de l’amour et du désir de Dieu de nous voir enfin venir ou revenir à son rendez-vous, au rendez-vous qu’il nous fixe inlassablement, celui de la foi et de l’espérance. (Relire ici Osée, mais encore tant d’autres récits, paraboles et prophéties tirées de l’ensemble de la bible, A.T et N.T…)

Le deuxième indice, après celui que nous offre la bible comprise et reçue comme message d’amour et promesse de pardon, le repas. Le repas chez Lévi, et puis tous les repas pris par les disciples de Jésus qui ne ressemblent décidément pas aux autres disciples présentés comme austères, ascètes et observant les règles du jeûne, les disciples de Jean Baptiste ou ceux des pharisiens. Le repas chez Lévi, tel que l’Evangile de Marc le rapporte, symbolise évidemment, comme cela est rappelé souvent, l’accueil de l’autre différent, l’accueil du pécheur, de l’impur et de l’exclu, et puis aussi la rencontre rendue possible et sans frontière, c’est à dire la convivialité ou le vivre ensemble entre les hommes de toutes conditions, et la liberté à l’égard des lois religieuses. Cette symbolique est riche et très importante, cela est incontestable. Mais le repas renvoie aussi, et peut-être avant toute chose, et de façon plus radicale, au lieu même où chacun reconnaît au plus profond de soi, un manque réel, un besoin, une véritable faim au sens propre comme au sens figuré, et il symbolise alors au plan théologique, précisément, ce moment partagé de la reconnaissance de la finitude des hommes qui dépendent pour ce qui est de leur propre vie et de leur propre survie -et de leur salut – du don de la nourriture, de la création et par conséquent d’un (A)autre qu’eux-mêmes : Le repas chez Lévi, comme tous les repas de la bible -et ils sont nombreux !- devient très significatif de ce qu’annonce la « religion chrétienne » : il se comprend fondamentalement comme un geste où chacun consent enfin à son humanité finie, et où se trouve accepté son désir jamais assouvi, un désir rassasié, certes, mais pour un temps seulement, car à nouveau très vite insatisfait. Le repas est le lieu et le moment non seulement du partage des biens, mais aussi du partage d’un manque toujours à venir. Là, sans doute, se trouve le sens si profond de la phrase du Christ dans notre péricope : « Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs », je suis venu non pas pour ceux qui ont tout, ou qui déclarent n’avoir besoin de rien, mais pour ceux qui manquent, non pas les bien portants ou les rassasiés, mais les malades, c’est-à-dire tous ceux qui consentent à reconnaître leur finitude… La réalité du repas, si importante dans l’histoire des textes bibliques et si présente dans les récits de l’Evangile, jusques et y compris à travers les références au repas de la cène, dit par conséquent non seulement le lien avec Dieu qui nourrit les hommes par sa création, mais aussi l’attente de Dieu qui un jour enfin comblera tout manque et rassasiera toute faim. L’une des significations mystérieuses de la cène se trouve ainsi repérée, elle qui ne rassasie pas puisqu’elle n’est qu’un peu de pain et qu’un peu de vin, et non pas un banquet, mais qui désigne justement par ce « manque » symbolique, ce que sera le festin messianique à venir, et qui en marque la proche venue.

La bible et le repas sont ainsi deux indices pour dire aujourd’hui ce que peut être la religion. La bible et le repas, autrement dit la parole et le sacrement. Ou encore, le témoignage d’un amour et le signe d’une espérance attentive. Deux choses, en réalité, qui nous sont entièrement données par Dieu qui nous aime, et qui ne sont pas de nous. Voilà, tout est dit. Ou presque ! La religion, au sens chrétien du terme, n’est donc pas tant ce qui existerait naturellement en nous et qui nous relierait au divin, ou ce qui permettrait aux hommes de rejoindre leur Dieu. Elle n’est ni code ni dogmes imposés, ni rituel inventé, encore moins moyens d’agir, comme si la religion ressortissait du domaine de l’action humaine enfin rendue possible par quelque pratique suggérée par quelque clergé, autorisant les hommes à s’élever vers Dieu, et du coup les situant en capacité de s’approcher de lui (homo capax dei !). Comme si les hommes, à force d’observance et de mise en conformité avec je ne sais quelle loi, pouvaient par eux-mêmes devenir justes, rassasiés, « bien portants », et par conséquent, en quelque sorte, religieux… Ce n’est pas exactement ce que le Christ est venu dire, car c’est pour les injustes, les impies et les malades qu’il est venu, et ceux qu’il appelle, comme Lévi dans le récit de l’Evangile, et donc aussi chacun de nous, sont ceux que précisément personne ne veut appeler, ceux qu’il aime sont ceux qui ne sont pas aimables, et ceux qu’il pardonne sont à nos yeux impardonnables. La religion, en Christ, dans cette perspective, est à comprendre plutôt comme le fait d’accepter scrupuleusement de reléguer (3)L’autre étymologie du mot religion, relegare, reléguer, semble mieux convenir ici. Il s’agit d’éprouver un scrupule, et de respecter Dieu dans ses prérogatives divines, de bannir toute prétention à croire que nous pourrions faire notre salut : il y a toujours de l’inconnaissable, de l’inatteignable, du mystère en Dieu…et la religion peut être le consentement confiant et serein à ce fait étonnant et à recevoir comme une offre, que Dieu décide par amour de rencontrer l’humanité. (Pour approfondir : Cf. « Objectif et trajectoire d’un mot : Religion » Maurice Sachot, Lyon, 2003.) la décision de l’offre gratuite du salut et du pardon, à Dieu lui-même. La religion pourrait être effectivement définie comme un lien, mais dont l’initiative, en vérité, ne nous revient en aucun cas, un lien que nous ne saurions nouer nous-mêmes et dont nous ne pouvons reléguer la primauté qu’au Seigneur de nos vies. Un lien de salut finalement reçu, sans que nous y soyons pour quoi que ce soit, hérité mais sans appartenance à quelque généalogie, accordé mais sans aucun mérite et par pure grâce. La religion c’est accepter de réserver à Dieu seul l’initiative secrète et magnifique de sauver le monde.

La bible témoigne de cette offre, de ce don, de cette main tendue par Dieu seul, en Jésus-Christ. Et l’image du repas de la cène inscrite comme en filigrane dans le texte biblique, nous fait déjà entrevoir ce que sera l’invitation au grand festin, au repas des noces, et le don de la joie des retrouvailles en Dieu où chacun, au temps de l’accomplissement, trouvera sa place. La bible et la cène, la parole et le sacrement sont donc deux indices clefs pour mieux saisir ce que peut être la religion chrétienne, ils nous sont donnés gracieusement par Dieu qui a pris là une initiative de salut :

L’un, la bible, est l’indice qui nous met en marche sur le chemin déjà balisé (par le fait même du canon biblique) d’une longue histoire écrite entre Dieu et l’humanité. L’histoire d’une promesse tenue, celle d’un amour et d’un pardon offerts et toujours possibles. L’autre, le repas de la cène, est l’indice qui nous dit, dans tous nos manques et notre finitude, qu’un jour nos faims seront rassasiées. La religion chrétienne résonne ainsi comme un double appel : Un appel à lire le témoignage des Ecritures car nous y entendons Dieu crier son amour, et un appel au repas, au repas des partages et de l’attente du salut. Mais la religion chrétienne, une fois ce double appel lancé, laissera Lévi comme chacun de nous entièrement libres ! Libres de répondre joyeusement, libres de refuser l’offre et le lien contenus dans l’appel, mais libres aussi de s’approcher et de se laisser rencontrer par le Christ. Libres, aimés et pardonnés,

אָמֵן

Notes   [ + ]

1. Du latin religere : relier.
2. Si tel était le cas, il y aurait alors dans cette compréhension de la bible matière à justification des bûchers des hérétiques et des condamnations des impies, toutes choses que malheureusement l’histoire de l’Eglise ne nous a pas épargnées, et qui demeurent, donc, injustifiables.
3. L’autre étymologie du mot religion, relegare, reléguer, semble mieux convenir ici. Il s’agit d’éprouver un scrupule, et de respecter Dieu dans ses prérogatives divines, de bannir toute prétention à croire que nous pourrions faire notre salut : il y a toujours de l’inconnaissable, de l’inatteignable, du mystère en Dieu…et la religion peut être le consentement confiant et serein à ce fait étonnant et à recevoir comme une offre, que Dieu décide par amour de rencontrer l’humanité. (Pour approfondir : Cf. « Objectif et trajectoire d’un mot : Religion » Maurice Sachot, Lyon, 2003.)