Néhémie 8, 1-12 et Luc 1, 1-4 – Pourquoi lire la Bible ?

Prédication du pasteur Samuel Amédro, le dimanche 18 mars 2018

Faut-il lire la Bible et pourquoi ? Est-elle Parole de Dieu ? Si oui, alors, pourquoi si peu de personnes la lisent régulièrement ? Si non, pourquoi continuer à la lire ? Voilà quelques-unes des questions que nous abordons depuis hier avec les catéchumènes. Alors, j’ai pensé que ce sujet pourrait sans doute intéresser également quelques adultes… Et si par aventure, vous repreniez goût à la lecture des Ecritures, je n’aurai pas volé mon salaire !

Entrons donc par un exemple concret. Quand Luc prend la plume pour écrire son Evangile, il s’adresse au « très excellent Théophile » avec une idée précise en tête : « afin, dit-il, que tu connaisses la certitude des enseignements que tu as reçus. » Faut-il comprendre que, jusque-là, le très excellent Théophile n’était certain de rien ? Il me plait ce Théophile avec son manque de certitude. Parce qu’il nous ressemble. Parce qu’il faut bien avouer la vérité. On est bien loin de ce temps béni raconté par Néhémie le gouverneur qui nous montre Esdras le scribe lisant le livre de la loi de Moïse devant le peuple rassemblé comme un seul homme pour écouter la lecture de la Torah pendant toute la matinée. Il lut dans le livre depuis le matin jusqu’au milieu du jour. (…) Tout le peuple était attentif à la lecture du livre de la Loi. (…) Les lévites faisaient comprendre la loi au peuple, et le peuple restait debout. Ils lisaient distinctement dans le livre de la loi de Dieu et ils en donnaient le sens pour faire comprendre ce qu’ils avaient lu. (…) Et puis à midi, tout le peuple s’en alla pour manger et boire, pour se livrer à de grandes réjouissances ; Car ils avaient compris les paroles qu’on leur avait expliquées.

On a l’impression qu’en ce temps-là, l’autorité des Ecritures était évidente. Indiscutable et indiscutée. Nous n’en sommes plus là. La Bible ne fait plus vraiment autorité, semble-t-il, même chez les chrétiens, même chez les protestants, même chez certains pasteurs ! On va très certainement vous livrer de très savantes études bibliques qui resituent le texte dans son contexte historique, qui l’analyse avec tous les outils de la sémiotique, de la narratologie, de la psychanalyse, des études de genre ou des études sociologiques selon le goût du spécialiste. Mais de là à recevoir un message de vérité qui illumine et transforme votre vie, de là à tirer de sa lecture la certitude des enseignements reçus, comme le dit Luc. C’est beaucoup plus rare.

Alors Luc décide de prendre la plume pour tenter de convaincre les « Théophile » sceptiques que nous sommes tous devenus. Et comment va-t-il faire ? Comment va-t-il s’y prendre pour emporter notre adhésion et qu’enfin nous reconnaissions avec certitude l’autorité de la Bible ? Voilà une question qui m’intéresse. Quel génie ce Luc ! En 3 points, tout est dit. C’est lumineux, clair et précis.

D’abord : après m’être informé exactement de tout depuis les origines… Luc a donc mené son enquête avec précision et exactitude. Il a raison. Peu nous importent les « on dit », les « il paraît que », ou les « on n’est sûr de rien ». Pour accorder un minimum d’autorité, nous avons besoin de nous dire que ce ne sont pas des fadaises, des inventions, des contes pour enfants. C’est nécessaire. On lit la Bible pour avoir des informations précises sur ce qui s’est vraiment passé. Les faits sont importants sinon la Bible perd toute crédibilité. Si Jésus n’a pas réellement existé comme le croit Michel Onfray, alors le Nouveau Testament et avec lui tout le Christianisme perd tout intérêt. Et c’est ce que Luc a voulu faire dans son évangile. Voilà le premier point, le premier niveau de lecture, celui qui donne l’autorité minimale : nous lisons la Bible avec notre intelligence pour y trouver des informations, de la connaissance, de la culture. Quand on interroge les parents quant à leurs motivations pour mettre leurs enfants à la catéchèse, c’est une des raisons qui vient en premier : pour leur transmettre un minimum de culture, de savoir sur la Bible, sur ce qui s’est vraiment passé… Indispensable, tant il est vrai que ce livre a façonné toute notre culture, toute notre civilisation. Ne pas lire la Bible, c’est se condamner à mourir comme un imbécile, sans rien comprendre au monde dans lequel nous vivons. Alors, pour votre culture, sachez que celui qui écrit cet évangile est peut-être un médecin ami et collaborateur de l’apôtre Paul qui veut faire ici un travail d’historien qui puisse être reconnu avec autorité dans le milieu grec plutôt cultivé auquel il s’adresse. Pour cela, il évoque ses prédécesseurs avec respect (nombreux sont ceux qui ont entrepris de composer un récit des faits que se sont accomplis parmi nous), il indique ses sources (les fameux témoins oculaires, autrement dit, l’évangile de Marc qu’il utilise pour environ 35% de son évangile, une collection de paroles de Jésus (appelée source Q ou des Logia) pour environ 20% de son évangile, et des traditions propres (orales pour une bonne part) pour les 45% restant. Ensuite, il annonce le contenu de ce qu’il va raconter : les faits qui se sont accomplis, exactement depuis les origines. C’est ainsi que, le premier, il va raconter la naissance et l’enfance de Jésus, ainsi que son ascension et l’histoire du christianisme naissant dans les Actes des Apôtres. Bref. Quand on lit la Bible, on la lit d’abord pour sa connaissance et sa culture personnelle. Pour ne pas mourir idiot. La première question qu’on se pose est donc : « Qu’est-ce que j’apprends dans ce texte ? Sur Dieu et sur le monde de l’époque. »

Mais ce n’est là que la première étape. Luc continue : il m’a semblé bon, à moi aussi, de te l’exposer par écrit d’une manière suivie.  A partir de son enquête factuelle, Luc ne s’est pas contenté de rédiger un compte-rendu. Il a composé, agencé, rédigé pour exposer ces faits d’une manière suivie. Luc s’est donc engagé personnellement. Il a pris le risque d’interpréter les faits historiques pour en faire un récit suivi, avec un fil conducteur qui élabore lui-même. C’est là le travail de tout historien. Qu’il s’intéresse à l’influence des moustiques sur le recul des falaises ou qu’il s’intéresse à l’histoire de Jésus de Nazareth, l’historien va sélectionner les faits et les agencer de la manière qui lui semble la plus juste et la plus efficace pour obtenir l’effet recherché : convaincre son lecteur : afin que tu connaisses la certitude des enseignements que tu as reçus. La certitude. En grec : asjaleia, la solidité, la sécurité, le terrain qui ne glisse pas (qui a donné l’asphalte en français). Cette fois, ce n’est plus tant la connaissance en soi qui est visée mais la compréhension. On lit la Bible pour apprendre à réfléchir, sur soi, sur le monde, sur Dieu. Et c’est là une bonne part de l’autorité qui revient à la Bible que de poser des questions qui sont intéressantes et pertinentes pour notre vie. Parce que l’autorité ça ne se décrète pas. Certains pensent être les seuls détenteurs de l’autorité pour eux-mêmes. Ils connaissent la Vérité et ils n’écoutent rien ni personne. D’autres accordent l’autorité aux institutions (à leurs yeux, seul le président ou le chef est dépositaire de l’autorité). D’autres accordent autorité à la compétence (consacrant le règne des soi-disant experts qui défilent sur les chaînes d’info continue). D’autres encore accordent l’autorité à ceux qui ont du charisme (ils font confiance au gourou ou au maître qui affirme ses certitudes avec beaucoup de force et de sincérité). Enfin certains pensent qu’une conviction se construit à plusieurs dans la discussion et le dialogue (c’est la communauté rassemblée qui est alors détentrice de l’autorité). Le problème avec la Bible c’est qu’elle n’appartient à aucune institution ni aucune communauté, que les savants ne sont pas d’accords entre eux et qu’on se méfie grandement des gourous qui assènent des vérités une Bible à la main par un indiscutable : « c’est écrit dans la Bible ! »  En fait, tout cela ne suffit pas. On ne va pas au culte pour écouter un cours d’histoire ou une exégèse savante. C’est peut-être brillant mais c’est spirituellement sec et on ressort sans avoir été nourri. Nous le savons tous, seule l’appropriation fait autorité. Quand Luc s’adresse directement à Théophile, il fait en sorte qu’il se sente personnellement concerné. C’est là, à mon avis, la 2ème raison de lire la Bible : à travers les questions qui se posent, on se sent concerné aujourd’hui, cela nous parle, ça nous fait réfléchir, ça nous pose de bonnes questions qui nous bousculent. Cette fois, on lit la Bible pour apprendre à réfléchir. La question posée n’est plus « Qu’est-ce que j’apprends ? » mais « Où est-ce ce que ça me questionne ? Qu’est-ce que j’en pense ? »

S’informer et apprendre à réfléchir par soi-même. Que demander de plus ? Nombreux sont ceux qui s’arrêtent là. Que ce soit au catéchisme pour leurs enfants, à l’étude biblique ou en venant au culte, il semble que cela leur suffise. Erreur. Tragique erreur qui rate l’essentiel. Voilà un des grands malheurs de notre Eglise. Voilà ce qui, à mon avis, explique une bonne part de son déclin. Tout reste au niveau du cerveau. Alors ceux qui, à tort ou à raison, ne se sentent pas au niveau sont partis petit à petit : les ouvriers, les paysans, les étrangers… Ils ont quitté l’église ou sont allés chez les évangéliques. Et avec eux sont sortis, tous ceux qui ont des doutes, qui ont du mal à croire et qui n’osent pas poser de question. Parce que rien ne vient nourrir leur foi. Il ne suffit pas de nourrir son intelligence. Moi je pense ici à ce jeune homme de 40 ans qui s’est effondré en larme dans mon bureau parce qu’il tourne comme un lion en cage depuis des années sans réussir à trouver un sens à sa vie.

Pour Luc, l’essentiel se joue ailleurs. En écrivant son évangile, certes il veut rapporter des faits, certes il veut convaincre le très excellent Théophile mais il veut surtout devenir comme ceux qui après avoir été des TEMOINS OCULAIRES sont devenus des SERVITEURS de la PAROLE. A ses yeux, là est l’essentiel. Se mettre au service d’une Parole qui vient d’ailleurs. Serviteurs de la Parole, cela veut dire que catéchètes, pasteurs, études bibliques ne sont là que pour essayer de nous mettre à l’écoute de Dieu qui veut nous parler. Quand vous lisez la Bible, la question la plus importante c’est de vous demander : « Qu’est-ce que Dieu veut me dire aujourd’hui ? » Voilà la seule raison pour laquelle j’ose prendre la parole dans la chaire : pour nous mettre à l’écoute de ce que Dieu veut nous dire. Je dis « nous » parce que je suis le premier auditeur de mes prédications ! Faire le lien avec Dieu. Rendre Christ présent dans vos vies par sa Parole. Voilà mon rêve le plus fou, voilà ma vocation, voilà ma raison d’être. Pour parler à Dieu, vous avez la prière. Pour écouter Dieu, vous avez la Bible. C’est aussi simple que cela. Par-delà les textes bibliques, il y a Dieu qui veut vous parler, vous guider, vous aider, vous consoler, vous relever, vous bousculer, vous rendre heureux, vous rencontrer, vous confier des tâches, vous confier des frères et des sœurs à aimer et à relever. Faire retentir la Parole de Dieu dans nos vies. C’est là, à mes yeux, la véritable autorité de la Bible. Tant qu’on ne se rend pas compte que l’évangile a été écrit pour nous, il reste en dehors de nous et Dieu se tait. Et parfois, par la seule puissance du Saint Esprit qui agit en nous, Dieu vient nous rejoindre dans nos vies et ce jour-là on sort du culte en se disant : « C’est vrai ! Ce qui vient d’être dit, c’est la Parole de Dieu ! » Alors l’assemblée répond en disant : « AMEN ! »