Malachie 2, 1-4 + 1 Thessaloniciens 2, 5-12 + Matthieu 23, 1-12 – Faut-il se méfier des religions ?

Prédication du Pasteur Samuel Amedro le dimanche 4 novembre 2017

Regardons les choses en face, le monde a un problème avec la religion. Antisémitisme toujours vivace ici ou là, peur et rejet viscéral vis à vis de l’islam un peu partout, « christianisme-bashing » dans la vieille Europe et persécution des chrétiens en Orient : d’une manière ou d’une autre, toutes les religions se sentent stigmatisées. Comme des vases communicants, on constate dans le même temps une montée des fanatismes et des fondamentalismes d’un côté et de l’autre une sécularisation galopante, une désaffection voire désaffiliation de la majorité silencieuse (on ne baptise plus ses enfants) quand on ne subit pas une laïcité crispée qui tend à exclure toute expression religieuse de l’espace public… Ne faisons pas semblant de ne pas le voir : le monde a un problème avec la religion. Et en lisant les textes du jour qui nous sont proposés pour ce dimanche, j’ai le sentiment que le problème en question n’est pas récent.

Livre de Malachie : Maintenant, à vous, prêtres, cet avertissement : si vous n’écoutez pas, si vous ne prenez pas à cœur de donner gloire à mon nom, dit le Seigneur de l’univers, je lancerai contre vous la malédiction et je maudirai vos bénédictions. Un peu plus loin, le prophète parlera d’imposture, de falsification de l’enseignement, de manque d’intégrité, de décisions partiales, de perversion et de destruction de l’alliance…

De son côté, quand Paul écrit aux Thessaloniciens (sans doute le plus ancien écrit du NT), c’est pour se différencier de ceux qui usent de paroles flatteuses pour faire passer leur message avec des arrière-pensées de profit, ceux qui cherchent les honneurs en profitant et en abusant de leur qualité d’apôtres du Christ pour imposer brutalement leur autorité et pour se faire entretenir par la communauté. Au contraire, écrit-il pour se démarquer, nous avons été au milieu de vous pleins de douceur, comme une mère réchauffe sur son sein les enfants qu’elle nourrit.

L’écho est le même dans la bouche de Jésus pour dénoncer devant la foule l’emprise malsaine et abusive des scribes et pharisiens qui disent mais ne font pas… Allant jusqu’à les maudire : Malheureux êtes-vous scribes et pharisiens hypocrites, vous qui fermez devant les hommes l’entrée du Royaume des cieux.

Il me paraît nécessaire de prendre le temps d’essayer de discerner le fond du problème. Est-ce l’idée de religion en-soi qui est perçue comme dangereuse et dont il faudrait se débarrasser par l’éducation des ignorants ou, à tout le moins, en la cantonnant dans la sphère privée ? Ou alors est-ce un certain discours théologique qui apparaît comme mortifère et qu’il faudrait au minimum réformer, reformuler, traduire, transformer ? A moins que ce ne soit les ministres des cultes eux-mêmes qui constituent le cœur du problème avec leurs abus de pouvoir et leurs comportements inadmissibles ? Reste aussi la possibilité que ce soient les Eglises qui créent la souffrance (comme le disait un humoriste récemment : « Je n’ai rien contre Dieu, j’ai juste du mal avec ses clubs de supporters ») ?

C’est un cliché classique, asséné comme une vérité indiscutable, que les religions sont les plus grands pourvoyeurs d’obscurantisme, de conflits, de persécutions, d’inquisition, de croisades et de violence de l’histoire de l’humanité. Même si cela est parfaitement faux au regard des chiffres qui comptabilisent les morts imputables aux uns et aux autres (sauf à considérer le nazisme et le communisme comme des religions), il vous suffit d’écouter Michel Onfray déverser sa haine des religions (ou si vous avez du temps à perdre en lisant son Traité d’athéologie)[1] pour entendre celui qui se revendique disciple de Nietzsche (fils de pasteur luthérien !) : la religion serait par essence violente de par sa prétention à détenir la Vérité, soit de manière exclusive (par une sorte de pensée circulaire qui affirme « J’ai raison donc vous avez tort ») soit de manière inclusive (par absorption des autres dans des pensées hautement théologiques du genre « On a tous le même bon dieu »). Nietzsche affirmait dans La Généalogie de la morale que la nature de la religion est violente parce qu’elle est fondée sur le ressentiment et l’esprit de vengeance des faibles contre les forts, des pauvres contre les riches. Il évoque à ce sujet le « coup de génie du christianisme » qui, en développant une théologie du sacrifice (« Dieu lui-même s’offrant en sacrifice pour payer les dettes de l’homme, Dieu se faisant payer lui-même par lui-même »)[2], a promu la haine du monde et de la vie, le rejet du plaisir et le soupçon permanent posé sur la sexualité. La critique est rude mais, il faut avouer qu’elle touche juste parfois. C’est sur cet arrière-fond antireligieux qu’est née l’école laïque portée par des protestants comme Guizot ou Buisson. Je ne résiste pas à la tentation de vous citer ce dernier. Pour Ferdinand Buisson, Directeur Général de l’Enseignement Primaire pendant 17 ans, l’école laïque doit devenir « Un lieu de libération des consciences au moyen de la Raison [pour] refaire la société par l’individu, conquérir la République homme à homme, citoyen par citoyen pour forger l’esprit public, la conscience nationale, l’âme de la France et de la République »[3].

C’est vrai, il arrive que la religion fonctionne de manière perverse. Mais est-ce la nature même de la religion qui est en cause ou faudrait-il plus justement pointer un certain discours théologique qui pose problème ? C’est ce que pense John D. Caputo, un théologien américain très populaire en ce moment qui, prenant appui sur les travaux du philosophe français Jacques Derrida, a entrepris un grand travail de déconstruction du discours théologique. A ses yeux, la religion est violente parce qu’elle est prise dans le jeu du pouvoir et de la puissance, basée sur la compétition des uns contre les autres. Je le cite : « Combien de fois le « Règne de Dieu » n’a-t-il pas été le synonyme d’un règne d’une terreur de nature théocratique ? Qu’y a-t-il de plus violent que la théocratie ? Quoi de plus patriarcal et de plus hiérarchique ? Quoi de plus autoritaire, de plus inquisitorial, misogyne, colonialiste, militariste, terroriste ? »[4] Pour sortir la théologie de la violence, il n’y a, selon lui, pas d’autre solution que de retirer à Dieu sa toute-puissance et ses attributs de pouvoir. Il faut changer de discours sur Dieu, changer de « théo-logie » pour quitter l’onto-théologie platonicienne et la métaphysique de la puissance de l’Etre qui impose sa force : « Le Dieu de la religion et de la théologie forte est une idole, une image gravée, un instrument de pouvoir institutionnel, d’un autoritarisme hiérarchique et d’un facteur de division confessionnelle et identitaire. »[5] et un peu plus loin : « Je ne pense pas à Dieu comme à quelque être supérieur qui dépasse en savoir, en volonté, en action, en puissance et en réalité toutes les entités d’ici-bas… »[6] Pour lui, la théologie de la Croix est une théologie de la force faible, la seule théologie possible pour sauver le nom de Dieu de l’emprise du pouvoir et de la puissance pour la mettre sur le terrain de la fragilité et de la faiblesse assumée.

Oui, c’est vrai, il arrive que la religion fonctionne de manière perverse. On peut le penser mais il serait sans doute beaucoup plus juste de dire qu’il arrive que la religion (les religions !) constitue aussi un refuge pour ce qu’il est convenu d’appeler des pervers narcissiques. Et cela a le don de mettre Jésus en rogne. Sainte colère donc de Jésus dans l’Evangile de Matthieu, contre les tartuffes de tout poil qui usent et abusent de la religion comme d’autres usent et abusent de leur position dominante pour harceler les femmes ou abuser des enfants. Et de même qu’il ne faudrait pas accuser les femmes agressées d’avoir provoqué de leur agresseur (Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir… Et couvez ce sein que je ne saurais voir ! dit Tartuffe à Dorine[7]), il serait mal venu d’accuser les religions en général d’être responsables d’avoir été abusées par ceux qui s’en servent pour assouvir leur propre jouissance. Je dis « ceux » parce qu’il faut avouer qu’il s’agit bien souvent de représentants de la gent masculine. Je ne peux pas m’empêcher de penser ici aux prêtres pédophiles comme à Tariq Ramadan, sinistre personnage dont je vois la chute avec bonheur. C’est bien de cela dont il est question dans l’invective de Jésus. S’adressant aux foules autant qu’à ses disciples, Jésus s’emploie à démonter les ressorts internes, à dévoiler le fonctionnement du pervers narcissique pour nous apprendre à discerner d’où vient le danger, dressant un tableau clinique tout à fait édifiant, presqu’un cas d’école à consigner dans tous les bons manuels.

Assis sur la chaire de Moïse, ils abusent de leur autorité et de la Loi pour culpabiliser leur proie et asseoir ainsi leur pouvoir sur elle. La victime se pense coupable, le bourreau se pose en victime, et le piège se referme… Ils disent et ne font pas tandis qu’ils exigent de vous une perfection et une pureté (concernant l’argent, le sexe, le pouvoir, la fidélité ou les travaux ménagers, suivant d’ailleurs en cela leur propre faille tant il est vrai qu’on ne parle jamais que de soi-même) qui ne fera qu’augmenter votre sentiment d’impuissance et votre fascination pour le gourou. Parce que leur plaisir réside justement dans ces charges lourdes difficiles à porter qu’ils mettent sur les épaules des gens : que vous vous sentiez dévalorisés rehausse d’autant leur prestige. C’est là, sans doute, que réside le nœud du problème, dans cette manière qu’ils ont d’être obnubilés par la valorisation de leur propre image sociale : être vus des gens, avoir la première place dans les dîners, être assis au premier rang dans les synagogues, être salués sur les places publiques, être appelés maître, docteur ou Rabbi. Les autres n’existent pas à leurs yeux, ils ne sont que comme des objets, instrumentalisés au service du renforcement de leur égo pathologique. Seul compte leur besoin maladif de reconnaissance.

Par sa critique féroce de tous les tartuffes, l’Evangile de Matthieu fait œuvre salutaire pour la foule et pour ses disciples de la même manière qu’on peut penser que la laïcité offre un garde-fou salutaire à la société face aux tentations hégémoniques des religions. Selon la maxime de Montesquieu, quiconque a du pouvoir est porté à en abuser[8]. Dès lors, le seul remède envisageable consiste à en limiter la concentration en consacrant la séparation et la balance des pouvoirs. Ce principe fonde la démocratie et la Constitution des Etats Unis d’Amérique depuis son origine en 1787.

A sa manière, l’Evangile emprunte le même chemin libérateur. Et il le fait en deux temps : discerner le problème avant d’ouvrir la voie de la libération. Pour comprendre le problème, il faut se garder d’essentialiser la question : comme pour l’alcool, ce n’est pas la nature de la religion qui est en cause mais bien son usage. Il ne sert à rien de se construire un ennemi qui s’appellerait « la ou les religions » comme d’autres parlent des juifs, de l’islam, du grand capital, ou de la technique. Il faut au contraire remettre de l’histoire, du temps long, de l’évolution possible. Si en ce moment nous avons un problème avec l’islam, il faut lui accorder que la fin de l’histoire n’est pas encore arrivée et que les théologiens, historiens, croyants de cette religion n’ont pas encore dit leur dernier mot. Jésus ne dénonce pas le judaïsme en-soi mais il pointe la responsabilité des scribes et pharisiens. En même temps il ne faudrait pas tomber dans la naïveté de ceux qui refusent de voir le problème : il y a bien une difficulté autour de la question du pouvoir, de l’autorité et du besoin de reconnaissance de ceux qui utilisent la religion pour se valoriser. Le problème est donc réel et il est situé dans le cœur de l’homme. C’est là qu’il faut porter le fer pour essayer de trouver la voie.

Et vous… dit Jésus, le seul moyen de vous prémunir consiste à trouver votre juste place et à essayer de garder présent à l’esprit un des principes fondateurs de la Réforme : Dieu seul est Dieu, Soli Deo Gloria. Sa place n’est pas vacante et aucun être humain n’a autorité pour s’asseoir sur le trône du Maître. Personne devant qui plier le genou. Personne pour plier le genou devant nous. Puissions-nous toujours rester lucides et amusés devant les quêtes insensées pour les feux de la rampe, les selfies, les titres et les décorations, les hiérarchies et les phénomènes de cour. N’oublions jamais qu’à vouloir voler trop près du soleil, Icare s’est brûlé les ailes. Reconnaître la place de Dieu signifie que la solution ne se fera pas SANS la religion pour la bonne et simple raison que d’une manière ou d’une autre, si on ne lui oppose pas un frein puissant, l’être humain va toujours chercher à prendre la place de Dieu. D’où l’interpellation des pasteurs qui portent une responsabilité alourdie dans ce domaine : Jésus interpelle tous les responsables religieux en les ramenant vers la notion de service : « Qui es-tu en train de servir ? N’es-tu pas en train de TE servir de la religion pour TE construire une image idéale de toi en abusant de l’autorité que je t’ai confiée ? » Jésus nous ramène donc au cœur du problème en dévoilant sa dimension spirituelle. Le problème n’est pas le pouvoir en soi, ni la religion en soi : le problème est dans le cœur de l’homme qui cherche à prendre la place de Dieu. Pour vous, ne vous faites pas appeler « Maître » car vous n’avez qu’un seul Maître et vous êtes tous frères. N’appelez personne sur la terre votre « Père », car vous n’en avez qu’un seul, le Père céleste. Ne vous faites pas non plus appeler « Docteur », car vous n’avez qu’un seul docteur, le Christ. Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. Quiconque s’élèvera sera abaissé, et quiconque s’abaissera sera élevé. Parole de Dieu. Amen !

[1] Michel Onfray, Traité d’athéologie, Le livre de poche, 2006.

[2] Friedrich Nietzsche, La généalogie de la morale, Deuxième dissertation, § 21.

[3] Cité par Vincent Peillon, Une religion pour la république, Seuil, 2010.

[4] John D. Caputo, La faiblesse de Dieu, Genève, Labor et Fides, 2016, p.65.

[5] ibid., p.69.

[6] ibid., p.73.

[7] « Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir. (…) Couvrez ce sein, que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées, Et cela fait venir de coupables pensées. » Molière, Le Tartuffe, III, 2, (v.859-862)

[8] « C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser : il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites […] Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. » Montesquieu, De l’esprit des lois, livre XI, chap. IV.

2 Thessaloniciens 2, 16- 3,5. – « L’espérance… »

Dimanche 7 novembre 2010 – par François Clavairoly

 

2 16 Que notre Seigneur Jésus-Christ lui-même et Dieu notre Père, qui nous a aimés et nous a donné par sa grâce un réconfort éternel et une bonne espérance, 17 remplissent vos coeurs de courage et vous accordent la force de pratiquer toujours le bien, en actes et en paroles.3 1 Enfin, frères, priez pour nous, afin que la parole du Seigneur se répande rapidement et soit honorée, comme cela s’est passé parmi vous. 2 Priez aussi Dieu de nous délivrer des hommes mauvais et méchants. Car ce n’est pas tout le monde qui accepte de croire. 3 Mais le Seigneur est fidèle. Il vous fortifiera et vous gardera du Mauvais. 4 Et le Seigneur nous donne confiance à votre sujet : nous sommes convaincus que vous faites et continuerez à faire ce que nous vous recommandons. 5 Que le Seigneur dispose vos coeurs à l’amour pour Dieu et à la patience donnée par le Christ.

Chers amis, frères et soeurs en Christ,

Nous sommes conviés à savoir dire merci, nous sommes invités à exprimer à Dieu notre reconnaissance et notre action de grâce pour tous ses bienfaits, et en particulier pour le moment heureux que nous venons de vivre avec la bénédiction de Guillaume et Susana [1].

Savoir dire merci tous ensemble et chacun en particulier, par ce culte, par nos chants et nos prières, par nos louanges et nos sourires échangés, c’est reconnaître qu’un autre que nous-mêmes accompagne nos vies et laisse entrevoir que nous ne sommes pas seuls, non pas comme si nous étions jetés dans la galaxie, à toute allure, sans boussole ni orient ni gouvernail.

Dire merci pour les merveilles de la vie et pour « les forces bienveillantes » [2] qui veillent sur nous, comme l’écrit le théologien et poète, au moment crucial, dire merci pour la vie y compris la vie dans sa finitude et ses drames, la vie et tout ce qui la constitue, avec ses commencements douloureux et ses fins exténuées ou brutales, la vie avec ses recommencements toujours possibles et son espérance toujours promise, malgré la mort qui la clôture à nos yeux incertains et timides.

Dire merci à Dieu qui nous accompagne et ne nous lâche pas mais nous donne, comme dit l’apôtre, réconfort et espérance.

Réconfort et espérance, deux mots clef pour ce matin, deux mots adressés à cette paroisse naissante de Thessalonique, la deuxième dressée en Europe, communauté si hésitante, en ces premiers matins évangéliques des années cinquante de notre ère, communauté impatiente aussi, impatiente de voir le messie se révéler enfin, impatiente comme une enfant à qui l’on a tant promis et qui ne comprend pas encore qu’il faille attendre, persévérer, et patienter.

La communauté de Thessalonique a donc besoin de réconfort. Et elle doit surtout faire l’apprentissage de la persévérance et de la patience, en même temps que de la découverte de l’espérance.

Elle doit apprendre à grandir, à devenir adulte, en quelque sorte, et à inscrire ses actes et ses convictions dans le réel de la vie et de la durée douloureuse, parfois, de l’engagement et de la foi.

La communauté de Thessalonique est à l’image de chacune et de chacun de nous.

C’est qu’entre l’annonce du salut qu’elle a reçue de l’apôtre et la fin des temps qu’on lui désignait de loin, s’ouvre pour elle un espace où se déploie son histoire : l’histoire humaine, l’histoire de celles et ceux qui, malgré tout, veulent déchiffrer une espérance et un sens à la vie, et non pas seulement vivre la vie comme une période, un moment, une parenthèse qu’il faudrait combler, occuper par des actions et des mots, par des choses à faire, par toutes sortes d’ « a-ffaires ».

Déchiffrer un sens et une espérance là où, à vues humaines, à vues humaines toutes raisonnées, il ne pourrait y avoir que logiques : logiques économiques, scientifiques, politiques et sociales, et enchaînements de faits, nécessités de destins ou pire, fatalités.

Déchiffrer un sens à la vie, au triple sens du mot de « sens » comme direction, comme signification et comme choses à goûter, sentir et expérimenter, cela veut dire rester aux aguets, se tenir telle la sentinelle sur les murs de la cité, ou comme l’interprète des signes et des textes, être toujours prêt à chercher et à comprendre, ne jamais accepter de se laisser désorienter par les événements apparemment incompréhensibles de la vie, sans connaître quelques repères utiles et sans aucune référence, sans même le secours de quelques mémoires nécessaires.

Déchiffrer, autrement dit, c’est faire le choix de croire que l’histoire est chiffrée -non pas comme un code secret qui, alors, resterait énigme- mais comme un parcours de vie offert à notre discernement, à notre intelligence, à notre curiosité émerveillée, à notre raison, un parcours de vie, le nôtre, dont nous pouvons attester le sens.

Cette vocation là, cette responsabilité que les disciples de Jésus revendiquent, peuvent se trouver fécondes là où le déchiffrement de ce parcours de vie se fait justement en référence à une parole : une parole qui n’est pas de nous mais qui nous vient d’un autre que nous, une parole dont témoignent à leur façon tous les textes bibliques, de la Genèse à l’Apocalypse, une Parole que la Réforme écrit depuis lors en majuscule et dont les textes bibliques qui en attestent sont compris comme références décisives et incontournables.

Déchiffrer un sens à la vie, c’est alors sans complexe tenter de faire le lien entre cette Parole, dont témoignent les textes bibliques dans leur immense richesse et dans leur diversité, et notre propre histoire.

Faire le lien entre la vie et les textes, sans s’agenouiller devant eux en une lecture ou une posture littérales, car alors au lieu d’en recevoir réconfort et espérance, on n’y rechercherait plus que confort et certitude ou réassurance qu’on s’empresserait d’asséner aux autres, mais en y puisant joyeusement, comme dans un trésor inépuisable, les richesses spirituelles, les interrogations et tous les possibles qu’ils offrent à leur lecteur.

Faire le lien entre notre vie et les textes, en découvrant le témoignage dont ils sont messagers, dans leur diversité libératrice et leur marge d’interprétation, c’est alors laisser un passage à l’espérance.

Non pas l’espérance apocalyptique qui pour convertir, fait peur à celui auquel elle s’adresse, qui raccourcit le temps, méprise et même anéantit l’histoire des hommes en annonçant sans rire, et souvent pour faire pleurer et grincer des dents, la fin du monde et le châtiment des impies par un dieu qui oublie sa miséricorde ;

Non pas l’espérance révolutionnaire qui, croyant bien faire, place l’homme et lui seul au centre de son projet, au début, mais peu à peu, ou soudain, en expulse d’abord les plus faibles qui ne font pas l’affaire, et puis les déviants, et puis finalement tant d’autres qui le compromettent ou le contestent ;

Non pas l’espérance ecclésiologique qui considère l’Eglise et ses dogmes comme sa préoccupation principale, et rêve à contretemps d’une societas christiana qu’on aurait perdue de vue, et où l’espace social serait enfin reconquis par elle, et finalement saturé par le religieux et ses prêtres ;

Non pas l’espérance prospective, plaçant toute sa confiance dans les prévisions des spécialistes, dans les courbes et les graphiques, et se projetant à tel point dans l’avenir que le présent, en son humanité et sa fragilité souffrantes, en devient comme facultatif, et même gênant, un présent déjà périmé, à vrai dire jetable, avec ceux qui s’y accrochent, les plus petits ou les plus pauvres qui n’ont plus que la force de vivre « au jour le jour », un présent à quitter et oublier le plus vite possible, pour « consommer demain » et s’enrichir,

mais l’espérance chrétienne, humble et tenace, qui critique toutes les volontés de puissances et toutes les prétentions humaines irresponsables qui bafouent le prochain et l’humilient :

Oui, l’espérance chrétienne qui rappelle qu’un autre que nous-mêmes oriente le monde, et qui maintient ferme l’idée que cet autre que nous-mêmes se laisse cependant déchiffrer. Et qu’il s’agit d’une personne, peut-être inconnue de beaucoup mais en tout cas reconnaissable en Jésus, cet homme dont nous parlent, précisément, les textes de la bible.

L’espérance chrétienne nous rappelle à sa façon la transcendance (cet autre que nous-mêmes que le théologien nomme le Tout-Autre), mais sans jamais nous inviter à nous y enfuir pour fuir dans un au-delà le monde d’ici-bas.

Elle nous rappelle la transcendance, l’altérité, un autre monde possible où règne la justice, mais elle nous le fait découvrir ici même et en même temps, et elle nous en donne le sens, dans tous les sens du terme : comment cela ?

En nous faisant « sentir », « goûter », « comprendre », « découvrir », dans l’émerveillement de la foi, le profond et réel mystère de la présence de Jésus, à partir des actes et des paroles que les textes racontent ; à partir aussi des paraboles et des signes que nous discernons dans notre lecture commune [3] , et que nous recevons comme étant les signes avant-coureurs du royaume.

Déchiffrer un sens à la vie, y déceler l’espérance qui se déploie et qui désigne ce royaume, c’est ce que chacun, dès lors, peut entreprendre de faire en relisant les textes, en reliant sa vie et ces textes, religere-religare (relire et relier), en faisant œuvre de religion…dans l’espérance de celui qui vient, déjà, dans nos vies blessées, aimées, réconfortées et sauvées, dans la persévérance de la foi qui traverse le temps, nous traverse nous-mêmes et nous fait traverser la vie, comme jadis les Thessaloniciens, sous la bénédiction de celui, comme dit encore l’apôtre à ses frères, qui est « digne de confiance », qui vous affermira et vous gardera »,

Amen.

[1] Au cours du culte a eu lieu la bénédiction nuptiale de Guillaume Franck et Susana Schroder

[2] Cf. le cantique de D. Bonhoeffer « Von guten Mächten wunderbar geborgen » (Recueil « Alléluia »n° 47/23, « Sur nous, merveille ! », écrit en 1944.

[3] Les groupes bibliques de l’Eglise (Dîner biblique, Formation théologique, Groupe de recherche biblique, …) ont cette fonction singulière de déchiffrer l’espérance que « recèlent et délivrent » les textes étudiés. Ils requièrent discernement, raison, intelligence et humour, autant que foi et spiritualité. Ils prennent au sérieux ce qu’atteste la bible : le projet de Dieu sur chacune de nos vies et sur le monde, et dont Jésus inaugure la dimension universelle…