Esaïe 40, 1-11 et Marc 1, 1-8 – A la recherche du péché perdu

Prédication du pasteur Samuel Amédro le dimanche 10 décembre 2017

Dimanche dernier, en sortant du culte spécial Luther, un membre éminent de notre communauté m’interpellait fraternellement en me disant : j’ai beaucoup aimé ce culte mais quand même, vous n’avez pas parlé de la Grâce ! Quelle surprise pour moi qui avais le sentiment et la ferme intention de ne parler que de cela. Visiblement, je n’avais pas été suffisamment explicite. Alors dans sa grande bonté, le Seigneur m’a donné l’occasion rêvée de me rattraper, une seconde chance en quelque sorte en nous donnant de partager autour des tout-premiers mots de l’Evangile de Marc : Commencement de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, Fils de Dieu.

Une Bonne Nouvelle… Permettez-moi de vous raconter cette petite histoire d’une mère qui rentre dans la chambre de sa fille qu’elle trouve vide. Sur le lit une lettre, qu’elle ouvre, fébrile, imaginant le pire :

« Maman chérie, Je suis désolée de devoir te dire que j’ai quitté la maison pour aller vivre avec mon copain. Il est l’amour de ma vie. Tu devrais le voir, il est tellement mignon avec tous ses tatouages et son piercing et sa super moto. Mais ce n’est pas tout ma petite maman chérie. Je suis enfin enceinte et Abdoul dit que nous aurons une vie superbe dans sa caravane en plein milieu des bois. Il veut beaucoup d’enfants avec moi, c’est mon rêve aussi. Je me suis enfin rendu compte que la marijuana est bonne pour la santé et soulage les maux. Nous allons en cultiver et en donner à nos copains lorsqu’ils seront à court d’héroïne et de cocaïne pour qu’ils ne souffrent pas. Entre-temps, j’espère que la science trouvera un remède contre le sida pour qu’Abdoul aille mieux. Il le mérite vraiment tu sais. Ne te fais pas de soucis pour moi maman, j’ai déjà 13 ans, je peux faire attention à moi toute seule. Et le peu d’expérience  qui me manque, Abdoul peut le compenser avec ses 44 ans. J’espère pouvoir te rendre visite très bientôt pour que tu puisses faire la connaissance de tes petits enfants. Mais d’abord je vais avec Abdoul chez ses parents pour que nous puissions nous marier. Comme ça ce sera plus facile pour lui pour son permis de séjour. Ta fille qui t’aime.

Post Scriptum : J’ai une bonne nouvelle pour toi, ma petite maman chérie, je te raconte des bêtises, je suis chez les voisins ! Je voulais juste te dire qu’il y a des choses bien pires dans la vie que le bulletin scolaire que tu trouveras sur ta table de nuit. Je t’aime. »

J’ai une bonne nouvelle pour toi, ma petite maman chérie… Je veux bien la croire ! Au fond, qu’est ce que c’est qu’une « Bonne Nouvelle » ? Spontanément, on aurait tendance à dire que c’est une information qui nous fait du bien, comme dans le cas du Post Scriptum de la lettre qui soulage grandement la mère qui le lit. Une bonne nouvelle vient combler un manque, un besoin, une attente, un espoir. Elle vient ouvrir une porte, indiquer une direction nouvelle, créer un chemin par-delà les obstacles qui paraissent parfois insurmontables. Elle procure soulagement, joie et bonheur pour son bénéficiaire. Et bien l’évangile de Marc commence en affirmant que cette histoire qui va être racontée de ce Jésus est une Bonne Nouvelle. Mais en quoi l’existe de Jésus est une bonne nouvelle ? Qui est concerné par cette bonne nouvelle ? C’est une question importante : En quoi Jésus est-il une bonne nouvelle pour nous ?

Posée de manière abrupte, la réponse est loin d’être évidente. Elle demande un temps de réflexion et de préparation. C’est là toute la fonction du messager annoncé par Esaïe : Voici j’envoie mon messager en avant de toi, pour préparer ton chemin… Malgré le fait qu’on nous présente un prédicateur mal fagoté, vêtu de poil de chameau comme les prophètes, qui parle dans le désert de nos vies, la mission de Jean-Baptiste consiste justement à faire en sorte que la venue de Jésus Christ Fils de Dieu soit une bonne nouvelle.

Que fait-il pour remplir sa mission ? Il offre ce que le Temple de Jérusalem n’est plus en mesure d’offrir ­— et étant donné la récente déclaration du président des Etats Unis d’Amérique, ce n’est pas près de s’arranger ! Remettons-nous dans le contexte de l’époque. Pour Jean-Baptiste et les esséniens chez qui il a suivi sa formation, le Temple de Jérusalem est souillé depuis que le Grand Prêtre n’est plus un descendant d’Aaron mais une marionnette entre les mains des Romains. Les sacrifices ne sont donc plus en mesure d’accomplir leur double fonction de nettoyer le péché et de rétablir la communion avec Dieu. Les esséniens se sont donc retirés dans le désert, créant des communautés coupées du reste du monde, offrant par la prière des sacrifices des lèvres, se plongeant chaque jour dans l’eau pour y être baptisés, purifiés avant d’entrer dans la Salle du Royaume, comme ils l’appellent, et manger à la table du Maître de Justice. Mais Jean-Baptiste ne se satisfait pas de cette attitude sectaire. Il va quitter la communauté pour offrir à tous la possibilité de changer de vie, d’être nettoyé du péché pour que chacun soit en mesure d’entrer en communion avec Dieu. Et Marc nous raconte que Tout le pays de Judée et tous les habitants de Jérusalem se rendaient auprès de lui ; ils se faisaient baptiser dans le Jourdain en confessant leurs péchés. Visiblement ils avaient reçu le message comme une bonne nouvelle… Qu’en est-il de nous ? Sommes-nous sensibles au message de Jean-Baptiste ? Il semble que non. Pour en avoir discuté longuement ce mercredi à la réunion du groupe des jeunes actifs, confesser son péché, se purifier, changer de vie, se convertir… tous ces mots sont devenus, soit totalement incompréhensibles et étrangers à leurs préoccupations, soit même un obstacle, une réticence forte devant ce qu’ils estiment même potentiellement dangereux… Je ne leur jette pas la pierre : je pense sincèrement qu’ils sont parfaitement représentatifs de nos contemporains qui refusent désormais pour la plupart cette notion de péché.

Et c’est là notre problème : pourquoi diable voulez-vous que je puisse avoir besoin de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ si je ne sais pas que je suis pécheur ? A quoi sert d’annoncer la grâce à quelqu’un qui ne se sent pas fautif et qui n’a pas le sentiment d’avoir besoin de Dieu. Pas besoin d’être sauvé si je ne me sens pas perdu ! Sans la conscience du péché, je peux vivre tranquillement ma vie en faisant abstraction de l’hypothèse Dieu. Jésus Christ est sans doute une Bonne Nouvelle mais pas « pour moi », je ne me sens pas concerné…

En fait, la situation est sans doute plus subtile que celle que je caricature. A dire vrai, j’entends dans les églises, y compris dans la nôtre, deux manières opposées, presque en miroir, de proclamer la Bonne Nouvelle de Jésus Christ.  D’un côté, j’entends un vibrant appel à la liberté, à la tolérance pour tous et à l’accueil inconditionnel, un message humaniste, plein de bons sentiments et d’intelligence, mais dont on peut légitimement se demander ce qu’il a de spécifiquement chrétien. Ne serions-nous pas en train de confondre la Bonne Nouvelle de Jésus Christ avec ce que tous les hommes de bonne volonté peuvent dire sans avoir nul besoin de la foi chrétienne ? En fin de compte, ne sommes-nous pas en train de rendre le christianisme inutile et superflu par dilution dans le monde ? De l’autre côté, en miroir disais-je, nous entendons parfois une violente dénonciation du monde, qui serait sous la colère de Dieu, une colère contre un monde totalement perdu parce que sous l’emprise du péché et qui nécessiterait de s’en séparer au plus vite. Cette fois, ne sommes-nous pas en train de provoquer une attitude sectaire de l’Eglise ? En fin de compte, ne sommes-nous pas, ici aussi, en train de rendre le christianisme inutile et superflu puisqu’il aurait renoncé à changer le monde ? Faut-il rappeler que Dieu aime le monde et que, si nous suivons le Christ, il n’a pas décidé de sortir du monde mais bien d’y naître pour le transformer et le sauver ? Faut-il rappeler que Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde mais pour que le monde soit sauvé par Lui. (Jean 3,17)

En fait, il faut comprendre que ce que Jean-Baptiste nous propose n’est pas une culpabilisation et encore moins un chantage qui utiliserait la peur pour nous faire changer de vie. Jean-Baptiste ne fait que désigner l’Agneau de Dieu, celui qui ôte le péché du monde (Jean 1,29) en nous rappelant que c’est précisément à l’endroit où le péché est à l’œuvre pour nous blesser et nous détruire que Dieu décide d’agir et de faire grâce. Autrement dit, la grâce de Dieu est toujours exactement ciblée et adaptée à la forme prise par le péché au cours de l’histoire des hommes. Et toute la vie de Jésus, ses paroles, ses actes, sa mort et sa résurrection, dévoile les différentes modalités de la Grâce. Comme le dit l’apôtre Paul : Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé.

  • Si le péché est vécu comme une maladie (mal-être), la grâce de Dieu intervient par Jésus le médecin qui guérit toute maladie et toute infirmité. Les chrétiens d’Orient parlent du salut comme une guérison, une restauration.
  • Si le péché est vécu comme une peur de l’enfer et une culpabilité comme au temps de la Réforme, la grâce de Dieu agit comme un pardon immérité donné aux hommes sur la Croix (Pardonne-leur ils ne savent pas ce qu’ils font. Luc 23,34) et le salut est reçu comme une justification gratuite (déclaré juste).
  • Si le péché prend la forme d’un conflit, d’une déchirure avec Dieu, avec les autres ou avec nous-mêmes, la grâce de Dieu se dévoile à la croix comme un amour qui nous réconcilie avec Lui (En ceci Dieu prouve son amour pour nous (…) Quand nous étions ennemis de Dieu, nous avons été réconciliés avec lui par la mort de son Fils. Romans 5,10 Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ! Jean 13,34) et le salut se vit comme un apaisement : Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix. (Jean 14,27).
  • Si le péché est vécu comme une aliénation, un emprisonnement, une possession, la grâce de Dieu est vécue comme une libération (Christ a payé pour nous libérer de la malédiction de la loi. Galates 3,13 – Cf. les théologies de la libération).
  • Si le péché est vécu une vie marquée par l’absurde et le non-sens, la grâce de Dieu retentit comme un appel à suivre le Christ (Viens, suis-moi ! Mc 10,21) et le salut est vécu comme une vocation, un appel à entrer dans le plan de Dieu.
  • Si le péché est vécu comme une puissance de mort (Cf. Lazare. Jean 11), la grâce de Dieu s’expérimente comme un amour plus fort que la mort (Jean 3,16) et le salut reçu comme une résurrection (Car si nous avons été totalement unis, assimilés à sa mort, nous le serons aussi à sa résurrection. Romains 6,5)

Si à chaque forme particulière du péché correspond une forme particulière de grâce, le fait qu’aujourd’hui la grâce soit devenue incompréhensible et inutile n’est que le symptôme que nous sommes devenus aveugles et sourds au péché qui structure le monde d’aujourd’hui. De fait, il semble que nous ne parvenons plus à discerner l’emprise du péché sur le monde et sur notre vie. Moi je crois que l’Eglise est contaminée par un aveuglement, une cécité de l’âme qui la rend incapable de discerner la souffrance du monde et la forme prise par le péché aujourd’hui. Ce constat explique pour partie la perte d’intérêt de nos contemporains et de nos enfants pour les Eglises et leur message. Pourquoi venir au culte si on ne dit rien de pertinent sur la réalité du monde d’aujourd’hui, si ça ne change pas nos vies, si ce n’est pas une véritable Bonne Nouvelle ? Les temples vides ne seraient alors que les symptômes de la vacuité de la prédication qui n’aurait plus rien à dire sur le monde tel qu’il va. Devenus aveugles et incapables de discerner la réalité du péché aujourd’hui, les chrétiens en sont venus, à leur corps défendant, à collaborer avec lui puisque c’est une structure qui façonne d’autant plus le monde qu’il n’y a personne pour dévoiler son emprise. C’est le principe du refoulement et de la dénégation décrit par la psychanalyse : l’inconscient est d’autant plus puissant qu’il est justement inconscient et donc qu’il échappe à toute maîtrise.

Je crois que l’Eglise devrait essayer d’ouvrir les yeux si elle veut retrouver sa pertinence et sa vocation dans le monde. Elle devrait cesser de dispenser une grâce à bon marché dont elle se croit propriétaire pour retrouver sa vocation prophétique de discernement, de dévoilement, de mise en lumière, de décryptage du réel et du monde d’aujourd’hui. Pour cela, les chrétiens doivent commencer à balayer devant leur porte : prendre le temps de l’Avent, du Carême, du jeûne, d’une retraite spirituelle, c’est mettre sa propre vie sous la lumière de Dieu pour y dévoiler l’emprise du péché qui nous éloigne de lui. Commencer par nos propres vies pour être en mesure de regarder le monde avec lucidité et amour comme Jean-Baptiste qui, par amour, est sorti du confort de la communauté retirée pour offrir au monde une Bonne Nouvelle susceptible de changer leur vie. Alors et alors seulement, quand nous aurons retrouvé la clairvoyance sur notre vie et sur le monde, nous redécouvrirons l’impérieuse nécessité de la grâce de Dieu pour aujourd’hui. Alors, le Salut par Grâce ne sera plus une doctrine du passé, creuse et superflue mais une Bonne Nouvelle pour nos vies. Amen !

Ephésiens 3, 8-21 – Ma conscience est captive de la Parole de Dieu

Prédication du pasteur Samuel Amédro le dimanche 3 novembre 2017

6 mars 1521. Le professeur de théologie Martin Luther est convoqué par l’Empereur Charles Quint devant tous les représentants du Saint Empire Romain Germanique. Cette confrontation, Luther l’espère et l’attend avec impatience. Enfin voilà l’opportunité de s’expliquer et de convaincre ce tout jeune Empereur de 21 ans et avec lui tous les Princes Allemands ! Il veut saisir sa chance.

De son côté, Charles Quint n’a pas du tout l’intention de laisser une tribune libre au petit moine arrogant. N’a-t-il pas provoqué l’ébullition dans tout l’Empire depuis le mois d’octobre 1517, quand il a affiché ses 95 thèses placardées sur la porte de l’Eglise de Wittenberg ? Il réclame la Réformation de la Sainte Eglise contre le commerce des indulgences et les abus du clergé ? Soit ! Tout le monde souhaite cette réforme, même et surtout lui, l’Empereur. Mais il n’est pas question de laisser ce Luther remettre en cause l’autorité de l’Eglise sur le salut des âmes ! Rendez-vous compte de ce qu’il ose écrire : « Le chrétien est l’homme le plus libre ; maître de toutes choses il n’est assujetti à personne.  L’homme chrétien est en toutes choses le plus serviable des serviteurs ; il est assujetti à tous. »  Libre ?! Où irions-nous si tout le monde se prenait pour le Pape dès qu’il a une Bible dans les mains ? Pour qui se prend-il celui-là ? Vous l’avez vu brûler en public la Bulle du Très Saint Père, le Pape Léon X qui, dans sa grande miséricorde, lui donnait l’ultime occasion de se rétracter ? Il a déjà eu sa chance. C’est un hérétique ! Il faut qu’il soit excommunié…

Mais Charles Quint n’a pas le choix : les règles de l’Empire exigent que la mise au ban de l’Eglise soit confirmée par les 7 Princes Electeurs. Alors soit ! Convoquez-le ce petit moinillon. Et l’affaire sera entendue… Le calme reviendra et on pourra enfin arrêter ces Turcs mahométans qui menacent la Chrétienté.

Enfin ! écrit Luther : « Jusqu’à présent dans cette affaire, on s’est contenté de jouer, maintenant les choses deviennent sérieuses. Manifestement les choses sont désormais dans la main de Dieu… »

Son arrivée à la Diète de Worms le 16 avril est saluée par la foule enthousiaste qui scande son nom « Luther ! Luther ! ». Porté par l’espoir de tout un peuple de petites gens, protégé par son Prince Frédéric de Saxe, Luther veut en découdre : « Par la Parole seule, le monde a été vaincu, l’Eglise a été conservée ; c’est aussi par la Parole qu’elle sera rendue forte. L’Antéchrist sera écrasé par la Parole sans qu’une seule main ne soit levée. »

Mais Johannes Van der Ecken, l’Official, spécialiste du Droit Canon chargé des procès de l’Eglise, passe à l’attaque sans ménagement :

– Frère Martin, tu as été cité à comparaître devant l’Empire pour recevoir de toi des renseignements à propos des doctrines et des livres qui ont été rendus publics par toi depuis un certain temps. Désignant les livres sur la table, l’air accusateur : Appel à la Noblesse de la nation allemande… Des bonnes œuvres… De la liberté du Chrétien… Prélude sur la Captivité Babylonienne de l’Eglise… Es-tu bien l’auteur de ces ouvrages condamnés par la Sainte Eglise ?

Luther, semble déstabilisé par l’attaque brutale, visiblement impressionné, bafouille. Il hésite, semble perdre ses moyens, parle tout bas, demande un délai pour réfléchir encore… Murmure dans la foule. L’affaire est-elle déjà perdue pour leur champion ?

Il demande un délai ? Soit ! L’empereur lui accorde 24 heures.

Dès le lendemain, Van der Ecken pense pouvoir achever facilement l’adversaire. Il se fait de plus en plus inquisiteur :

– Est-ce bien toi le responsable de la diffusion de ces doctrines hérétiques ? Avoue donc frère Martin ! Puis s’adressant à la foule, visiblement moqueur : Voilà donc le « grand » professeur de théologie, Martin Luder qui se fait appeler Luther « l’Affranchi » ? Est-ce là tout ce que tu as à dire ?

Luther se redresse, visiblement transformé, porté. Sans morgue, la voix est posée, claire et sans agressivité :

– Monseigneur, veuille pardonner la faiblesse dans ma manière de m’exprimer. Je n’ai pas été élevé dans des cours princières, mais j’ai grandi et j’ai été formé dans des recoins monastiques… Il n’empêche que, à la condition qu’aucun mot n’ait été modifié dans ces livres que voici, j’en suis bien l’auteur.

– A la bonne heure, il avoue ! Vas-tu donc te rétracter maintenant ?

– Je suis prêt à me laisser convaincre par des Ecritures évangéliques et prophétiques et si on devait me réfuter à partir de la Bible, je suis prêt à tout et désireux au plus haut point de rétracter toute erreur, et d’être le premier à vouloir jeter au feu mes livres.

Du côté du légat du Pape, on s’insurge : Réfuter cette doctrine diabolique ? Elle a déjà été condamnée depuis le Concile de Constance et le procès de Jean Hus l’hérétique mort sur le bûcher il y a plus de 100 ans !

Seul face aux Puissants de ce monde, le petit moine se redresse. C’est décidé, il ne baissera les yeux devant personne. Quel qu’en soit le prix… Ma conscience est captive de la Parole de Dieu ; je ne peux ni ne veux me rétracter en rien, car il n’est ni sûr, ni honnête d’agir contre sa propre conscience. 

On le presse : – Abandonne ta conscience, frère Martin, car la seule attitude sans danger consiste à se soumettre à l’autorité

La soumission ? Jamais ! – Je m’en tiens là. Je ne puis faire autrement. Que Dieu me soit en aide !

Cette histoire vécue il y a 500 ans me donner à penser…

Il paraît qu’il n’est pas possible de se souvenir de sa propre naissance. Moi, je prétends le contraire… C’est même, je pense, une occasion extraordinaire qu’il faut savoir saisir à sa juste valeur. Comme l’instant qui vient. Un jour — et c’est comme une naissance à soi-même ­– j’apprends à dire « JE ».  A parler en mon nom propre, à sortir de la masse informe du « ON » qui ne cherche qu’à me maintenir dans la soumission. Soumission à mon passé, à mon identité, à ma famille, à mon code génétique, à mes pulsions inconscientes, à mon milieu social, à mon ressentiment ou à mes envies… que sais-je encore ? Dire « JE », c’est faire l’expérience d’un arrachement, d’une délivrance, d’une libération. Ce que je suis n’est la propriété de personne. Il s’agit d’habiter sa propre vie.

Il faut apprendre à penser par soi-même. La théologie de Luther a son centre dans l’expérience spirituelle du croyant vécue comme une union mystique avec le Christ, une rencontre qui donne la foi, qui justifie, sauve, qui rend libre et qui fonde un individu qui peut parler en son nom propre. Cette rencontre qui fonde et permet de dire « JE » en sortant du « ON », c’est une nouvelle naissance, cette naissance d’en haut dont parle Jésus à Nicodème dans l’Evangile de Jean. C’est cette rencontre qui « arme de puissance » comme le dit l’apôtre Paul dans l’Epître aux Ephésiens, par son Esprit, pour que se fortifie en vous l’homme intérieur, qu’il fasse habiter le Christ en vos cœurs par la foi. C’est cela être en Christ. A partir de là, j’ai Christ en moi et moi je suis en Christ.

La foi vécue comme une rencontre personnelle avec Dieu et où Christ vient habiter en moi en fondant ma conscience, ce que Paul appelle mon « homme intérieur » échappe totalement à l’emprise de l’institution et permet à l’individu d’émerger face au groupe, face à la communauté, face à l’institution, face à l’Eglise. C’est là la grande nouveauté face au catholicisme. C’est cette expérience personnelle qui offre à Luther la liberté intérieure totale face aux autorités et aux pouvoirs ressentis comme illégitimes, face aux déterminismes et au Destin. Sûr de lui, le petit moine augustin refuse alors de se soumettre et s’oppose fièrement aux deux souverains les plus puissants de son époque : le pape Léon X et l’empereur du Saint Empire Romain Germanique, Charles Quint.  Il peut bien être excommunié, expulsé de la communion, il s’en moque. Ni le pouvoir politique, ni le pouvoir religieux n’ont plus aucune prise sur lui. Je ne peux pas et je ne veux pas faire autrement, dit-il, parce qu’il n’est ni sûr ni honnête d’agir contre sa propre conscience. Cette prise de conscience nous apporte une certitude intérieure que désormais il n’est plus question de se mettre à genoux devant qui que ce soit, ni d’accepter qu’un seul être humain se mette à genoux.  Personne n’est au-dessus. Personne n’est en-dessous. Contestation radicale de toutes les hiérarchies… Je ne sais pas si vous mesurez le potentiel révolutionnaire d’une telle affirmation.

Le chrétien est l’homme le plus libre ; maître de toutes choses il n’est assujetti à personne.  L’homme chrétien est en toutes choses le plus serviable des serviteurs ; il est assujetti à tous.”  (Traité de la liberté chrétienne – 1520). Cette liberté intérieure lui permet d’ébranler complètement et de redéfinir de fond en comble le système de conviction sur lequel reposent les autorités et les pouvoirs de l’époque en retrouvant la Bible comme seule norme et seule autorité (Sola Scriptura), le salut par la foi seule sans collaboration ni œuvre possible (Sola Fide), une nouvelle définition de l’Eglise comme communauté de baptisés (et non comme institution dispensatrice du salut) fondée sur le sacerdoce de tous les chrétiens (posant les bases d’un fonctionnement non hiérarchique de l’Eglise) et la seule autorité de la Parole de Dieu prêchée.

Ma conscience est captive de la Parole de Dieu, dit Luther. Si sa conscience est captive ? Comment peut-il parler de liberté ? Vient-il de quitter une prison pour tomber dans une autre ? En fait, Luther comprend qu’il ne s’est pas construit pas tout seul. Il sait qu’il ne s’est pas délivré lui-même : personne ne s’échappe des sables mouvants en se tirant lui-même par les cheveux… Il sait que sa conscience lui vient d’une Parole qu’il a entendue, à laquelle il a fait confiance et qui l’a libéré de l’emprise du groupe. La question se pose de savoir à qui je fais confiance pour forger mon intime conviction. A quel système d’autorité j’accorde du crédit : ma famille ? mes amis ? la Science ? le Pape ? les réseaux sociaux ? moi-même ? C’est une question que je dois aussi me poser. Mais il ne faut pas se tromper : Luther ne pose pas un individu flottant auto-fondé mais bien un individu qui reçoit sa vérité d’une rencontre existentielle et personnelle avec Dieu et qui trouve sa vérité dans la parole de l’Autre qui se reçoit dans la lecture de la Bible… La conscience n’est donc pas, comme on a tendance à le penser d’une manière un peu facile, cette petite voix intérieure qui fonde un sujet totalement autonome mais bien le lieu où Dieu vient me parler. C’est ce que Saint Augustin (Luther est un moine augustin) appelle « le Maître Intérieur » : il y a une présence de Dieu à l’intérieur de chaque âme (qu’il fasse habiter le Christ en vos cœurs par la foi) de sorte que se tourner vers Dieu, c’est revenir en soi et contempler cette lumière intérieure : « or celui que nous consultons est celui qui enseigne, le Christ, dont il est dit qu’il habite dans l’homme intérieur »[1].

Je m’en tiens là, dit Luther. Sa conscience, née de l’expérience d’une liberté reçue comme un cadeau, lui permet de savoir où il se situe, quelle est sa place dans ce monde et pourquoi il vit… Heureux celui qui, comme Luther, peut dire « Je m’en tiens là » : il ne courbera jamais l’échine devant les puissants de ce monde. Heureux celui qui sait qui il est et où il va : il n’aura pas besoin d’écraser les pieds des autres pour se poser et faire sa place au soleil. Heureux celui qui connaît sa place dans ce monde : il aura un sens à sa vie, une vocation dans ce monde déboussolé, il saura où diriger ses pas sans être une girouette. Voilà pourquoi Saint Augustin conclue son livre Du Maître, en citant Matthieu 23 : Pour vous, ne vous faîtes pas appeler « Maître », car vous n’avez qu’un seul maître et vous êtes tous frères. N’appelez personne sur la terre votre « Père », car vous n’en avez qu’un seul, votre Père céleste. Ne vous faîtes pas non plus appeler « Docteur », car vous n’avez qu’un seul docteur, le Christ. Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. Parole de Dieu. Amen !

[1] Augustin, Du Maitre, 11, 38

Genèse 29,16 – 30,25 et Matthieu 10,34-39 – Rachel et Léa, à la découverte d’un Dieu féministe

Prédication du pasteur Samuel Amédro, le dimanche 26 novembre 2017

Croyez-moi mais ce n’est ni de l’opportunisme ni céder à la mode du moment que de prendre le temps d’ouvrir ensemble ce matin la question du féminisme et du respect dû aux femmes. D’abord, il faut bien le dire, nous sommes convoqués par cette question et c’est heureux. Enfin ! Allais-je dire… Il était temps, même si l’on peut regretter que des scandales tels que les affaires DSK ou Weinstein soient nécessaires pour qu’une vague de prise de conscience secoue enfin la torpeur générale. L’égalité femme – homme grande cause du quinquennat ? Tant mieux. Des programmes spécifiques dans l’Education Nationale ? Je m’en réjouis. Rendre le sexisme délictueux ? Pourquoi pas, c’est sans doute nécessaire pour au moins faire taire les goujats. Se reposer la question de la maturité nécessaire pour parler de consentement des jeunes filles ? C’est absolument indispensable. Faciliter autant que possible la prise de parole des femmes abusées ? J’allais dire : il était temps ! Tout faire enfin pour que l’opprobre ne repose plus sur les victimes mais sur les agresseurs : oui, mille fois oui… Même si je dois avouer mon désaccord profond avec certaines stratégies militantes comme celles des Femen par exemple. J’espère que je ne serai pas conspué à mon tour sur les réseaux sociaux si j’avoue mon scepticisme concernant l’utilisation forcée du langage inclusif. Il semblerait qu’à la Mairie de Paris on envisage de rebaptiser les journées du Patrimoine en journées du Matrimoine et du Patrimoine ? A ce niveau, le néologisme frôle le ridicule et je ne suis pas certain que cela serve la cause… Même les églises ne sont pas en reste dans le genre puisque j’ai appris qu’une église féministe américaine avait décroché le Christ en Croix pour le remplacer par une femme en la nommant « Jesa Christa ». J’imagine que ce sont là les scories inévitables d’un combat qui n’en est pas moins honorable autant qu’urgent…

Non, si j’ouvre ce dossier ce matin c’est pour partager avec vous la découverte de notre étude biblique de ce mercredi. Suivant notre programme des frères et des sœurs dans la Bible, nous nous sommes penchés sur l’histoire de Rachel et Léa. C’est d’ailleurs, de toute la Bible, la seule histoire de sœurs qui nous soit racontée avec quelques détails. Nous y avons découvert avec étonnement un Dieu féministe à rebours des clichés habituels sur l’Ancien Testament et la place des femmes.

Oh bien sûr l’histoire de Rachel et Léa commence dans une société patriarcale sémitique tout ce qu’il y a de traditionnelle, une société où les femmes n’ont pas d’existence propre parce qu’elles sont toujours définies par rapport à quelqu’un d’autre. Elles ne sont que filles de, épouses de, mères de… Laban avait deux filles… une plus grande et une plus petite… Une société où l’on ne décrit les femmes que par leur physique :  Léa a les yeux tendres (ou faibles) Rachel était belle à voir et à regarder. Une société où les hommes décident entre eux de ce que sera la vie des femmes sans jamais leur demander leur avis : Pour moi il vaut mieux te la donner que la donner à un autre dit Laban à son neveu… Au moins, cela restera dans la famille, pense-t-il sûrement. Une société donc où la femme est un objet que l’on donne et que l’on prend, que l’on achète et que l’on vend et pour qui l’on passe un contrat : Je te servirai 7 ans pour Rachel la plus petite…  Une société où l’on échange l’une pour l’autre sans que les intéressées ne poussent la moindre protestation. De fait, il semble que cela ne pose aucun problème ni pour Rachel ni pour Léa. Et, mieux encore, sans même que l’intéressé ne se rende compte de rien : Et au matin, surprise, c’était Léa. Une société où l’on termine une semaine de noces avec une femme qu’on ne voulait pas, pour se tourner, à peine la fête terminée, vers celle qu’on convoitait et qu’on avait acheté par un dur labeur : Achève la semaine de noces de celle-ci et l’autre te sera donnée aussi pour le service que tu feras encore chez moi pendant 7 autres années.

Sans doute vous pensez qu’une telle société décrite par la Genèse qui considère les femmes comme des objets à la disposition des hommes reflète une situation aujourd’hui dépassée ? Détrompez-vous. Je ne veux pas revenir sur l’actualité qui s’étale dans nos journaux depuis quelques mois mais je veux évoquer devant vous le cas très concret d’un ami très cher, pasteur congolais responsable d’une Eglise de migrants à Rabat, qui m’écrit cette semaine pour me donner des nouvelles de son mariage : « J’ai demandé sa main et sa famille m’a donné son avis favorable, en envoyant une facture qui retrace un montant de 2000 dollars en espèces, et les choses en nature pour constituer la dot, le mois de mars j’ai versé la somme de 1300 euros à ma famille et quelques articles, et le 29 avril le conseil de ma famille a décidé deux choses ; compléter ce qui a compléter car dans notre tradition, le mariage n’est pas un acte personnel, c’est plutôt une affaire des familles et deuxièmement ; aller discuter en même temps remettre cette dot au mois d’aout auprès de la famille d’Esther. Chose faite le 14 octobre 2017 donc par la grâce de Dieu, nous venons de traverser l’étape du mariage coutumier. » Et il me joint la liste des différents objets réclamés par la famille pour la dot…

Les choses fonctionnent comme cela depuis la nuit des temps et personne ne les remet vraiment en question. Personne ? Si justement. Il y a quelqu’un qui ne se satisfait pas de cette situation. Quelqu’un que cette situation révolte suffisamment pour avoir envie d’y glisser un grain de sable pour essayer de gripper une mécanique bien huilée alors que personne ne s’y attend : Quand le Seigneur vit que Léa n’était pas aimée, il la rendit féconde alors que Rachel restait stérile…

Ainsi donc pour le Seigneur, il y a un problème suffisamment grave pour qu’il décide d’intervenir. Le Seigneur vit que Léa n’était pas aimée… Soit dit en passant, première nouveauté, radicale celle-là : aux yeux de Dieu, tous les mariages devraient être des mariages d’amour. Ce n’est une évidence pour nous que depuis à peine un siècle mais ce n’est toujours pas le cas ni en Afrique, ni en Asie, ni en Amérique du Sud.

Le Seigneur décide donc de rendre la mal-aimée féconde, laissant la bien-aimée stérile. A y regarder de près, Dieu ne vient pas tant rééquilibrer une situation injuste en offrant une espèce de prestation compensatoire à celle qui n’est pas aimée, il vient créer une injustice pour déséquilibrer une réalité sociale bien installée qui n’était jusque-là remise en cause par personne. 4 fois, coup sur coup, Léa donne naissance à des fils et 4 fois elle prend la parole pour clamer son désir d’être aimée de son mari : Le Seigneur a regardé mon humiliation et maintenant mon époux m’aimera… Oui le Seigneur a perçu que je n’étais pas aimée et il m’a donné aussi celui-ci… Cette fois-ci mon époux s’attachera désormais à moi puisque je lui ai donné 3 fils… Tous les thérapeutes de couples vous parleront de cette stratégie désespérée de celles qui font des enfants pour tenter de colmater les brèches de leur couple. Mais de fait, quoi qu’on en pense, pour la première fois et par la Grâce de Dieu, une femme prend la parole pour exprimer son désir, pour dire ce qu’elle veut. Et ça c’est nouveau. On ne sait rien de la réaction de Jacob mais on peut supposer que si 4 fils ne l’ont pas fait changer d’avis sur son épouse, ce n’est pas un 5ème qui règlera le problème. Donc, dit le récit, Léa s’arrêta d’enfanter.

Par contre, il y en a une que l’intervention divine a vraiment bousculée : Rachel vit qu’elle ne donnait pas d’enfant à Jacob et elle devint jalouse de sa sœur… Elle aussi va découvrir la morsure du désir pour le jeter à la face de son homme comme une revendication, un ultimatum : Donne-moi des fils ou je meurs ! Chantage au suicide ? Expression d’un désespoir ? Qui sait ? Mais de fait, celle qui était aimée de Jacob découvre à son tour les problèmes de couple : Jacob se mit en colère contre Rachel et s’écria : Suis-je, moi, à la place de Dieu ? Lui qui n’a pas permis à ton sein de porter son fruit ! Jacob ne s’y est pas trompé et renvoie vers l’intervention de YHWH : c’est lui qui a créé le problème et Jacob s’en lave les mains… Ce n’est pas le courage qui l’étouffe.

Dès lors s’installe une compétition entre les sœurs et le conflit s’envenime. Rachel part immédiatement en Belgique pour avoir recours à la GPA (c’est encore interdit en France mais bon, pour la calmer, Jacob lui a laissé sa Carte Bleue) par le truchement de sa servante Bilha (à qui on ne demande rien… encore une femme dont on se sert comme d’un objet). Au premier fils, Rachel savoure sa victoire : Dieu m’a fait justice ! Il m’a exaucée et m’a donné un fils… Et au second, elle exulte : Par un combat divin j’ai su faire et je l’ai emporté sur ma sœur… Mais c’était compter sans la revanche de Léa qui, à son tour, décide d’avoir recours à la GPA grâce à sa servante Zilpa. Et pan ! 2 fils de plus pour Léa. Tout est à refaire et Léa exulte en public : Quel bonheur pour moi ! Car les filles (les copines ?) m’ont proclamée heureuse ! Remarquez que Léa ne dit pas qu’elle est heureuse, elle dit que, en public, tout le monde la croit heureuse et c’est ce qui lui importe pour le moment… Combien de gens font le sacrifice de leur désir profond pourvu que leur image sociale reste préservée ? Peu importe si je suis heureuse du moment que tout le monde croit que je le suis… Mais de fait la tension dramatique est à son comble et le conflit entre les deux sœurs loin d’être résolu. L’une veut être reconnue par son mari, l’autre veut des enfants pour se réaliser. 11 enfants sont nés de cette compétition implacable entre Rachel et Léa.

C’est alors que le récit prend un nouveau virage : Au temps de la moisson des blés, Ruben partit dans les champs… La situation conflictuelle entre les deux sœurs, suscitée par l’intervention de Dieu, semble mûre. L’heure de la moisson a sonnée, Dieu va pouvoir récolter ce qu’il a semé. Souvenez-vous de ce texte énigmatique de l’Evangile de Matthieu : N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix mais l’épée. Oui je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa maison…

C’est ici que notre récit est le plus subtil : si Dieu crée le problème, il n’apporte pas la solution sur un plateau d’argent. Les sœurs vont devoir trouver elles-mêmes le chemin pour enfin exister sans retourner sous la coupe de quelqu’un qui agirait à leur place, fut-ce Dieu lui-même. Mais de fait, dans leur conflit et leur jalousie, elles ont pris conscience que chacune aimerait avoir ce que l’autre a en sa possession. Alors pour la première fois, Rachel et Léa vont devoir se parler.

Au temps de la moisson, Ruben partit dans les champs en quête de mandragores. En fait de mandragores, Ruben est parti chercher pour sa mère une plante médicinale alcaloïde hallucinogène, appelée en hébreu dûda’îm = DWD = David = le bien-aimé : autrement dit, Ruben est parti chercher un filtre d’amour pour que son père Jacob tombe amoureux de sa mère Léa. On se croirait en plein Harry Potter mais là aussi c’est tellement classique quand les enfants se sentent investis de la mission de tout faire pour réunir leurs parents divorcés… Et de fait, il semble que le danger soit grand pour Rachel si Léa obtient l’amour de Jacob. Cette fois Léa se rebelle contre sa sœur : Ne te suffit-il pas de m’avoir pris mon époux que tu me prennes aussi les mandragores de mon fils ? Tu veux tout pour toi toute seule ?? Alors Rachel décide de faire un pas vers sa sœur pour lui donner ce qui lui manque, espérant en retour obtenir la même chose : Eh bien, que Jacob couche avec toi cette nuit en échange des mandragores de ton fils. Plutôt que de prendre et de garder, Rachel décide de donner : elle donne une place à sa sœur en autorisant la relation avec Jacob. Pour la première fois, Léa la mal-aimée devient Léa l’épouse légitime. Elle ne s’y trompe pas d’ailleurs à la naissance de son dernier fils, elle s’écrie : Dieu m’a fait un beau cadeau ! Cette fois-ci mon époux reconnaîtra mon rang. Remarquez qu’elle ne réclame plus l’amour de Jacob, parce qu’en cédant les mandragores à sa sœur, elle a renoncé de son côté à son filtre magique. Par contre, face à Jacob on a maintenant une femme pleine et entière qui n’hésite pas à revendiquer son droit avec force : Le soir, Jacob revint des champs, Léa sortit à sa rencontre et dit : Tu viendras à moi car je t’ai payé contre les mandragores de mon fils. Incroyable retournement de situation. Les femmes ont pris le pouvoir. Les deux sœurs se sont disputées, ont discuté, négocié et pour la première fois, elles ont pris leur vie en main et enfin, elles décident pour elles-mêmes.

Alors pour la seconde fois, le Seigneur intervient dans l’histoire : Dieu se souvint de Rachel, Dieu l’exauça et la rendit féconde. Elle devint enceinte, enfanta un fils et s’écria : Dieu a enfin enlevé mon opprobre !

Dois-je dire combien j’aime cette histoire et combien elle me semble emblématique ? J’aime ce Dieu qui se soucie de l’honneur des femmes, de la parole des femmes, de la liberté des femmes de la même manière qu’il se soucie de l’honneur des migrants, des minorités persécutées et des victimes d’oppression… J’aime ce Dieu qui intervient dans notre histoire pour glisser un grain de sable dans les machines trop bien huilées espérant susciter des problèmes pour nous inviter à essayer de les résoudre.

Amen.

Matthieu 24, 1-3 et Matthieu 25, 1-13 – Est-ce que le Christ me connaît ?

Prédication du Pasteur Samuel Amédro, le dimanche 12 novembre 2017

Jésus était sorti du temple et s’en allait. Assis au mont des Oliviers, il contemplait dubitatif le spectacle du monde. En vérité je vous le déclare, il ne restera pas ici pierre sur pierre : tout sera détruit. Les disciples s’avancèrent vers lui, à l’écart, et lui dirent : Donne-nous une petite révélation spéciale, à nous les chrétiens, un petit cours privé, une indiscrétion en off comme disent les journalistes : Dis-nous quand cela arrivera, et quel sera le signe de ton avènement et de la fin du monde.

Quels sont les signes avant-coureurs ? Le réchauffement climatique ? Le terrorisme islamiste ? Donald Trump contre le reste du monde ? La montée des nationalismes et des communautarismes ? Nous sommes aujourd’hui entre le 11 novembre anniversaire de la fin de la Grande Guerre et 13 novembre anniversaire des attentats de Paris, il semble bien, Seigneur, que tu aies vu juste : bientôt il ne restera pas ici pierre sur pierre : tout sera détruit !

Jésus coupe court à toutes ces gesticulations apocalyptiques et aux faux-prophètes qui profitent de nos défaites et spéculent sur les soubresauts de l’histoire : Prenez garde que personne ne vous égare ! Ah bon ? Pourquoi ? Tout simplement parce que le Royaume des Cieux n’a rien d’une catastrophe apocalyptique qui doit tout détruire sur son passage pour ne laisser que pleurs et grincements de dents. Tout cela existe, c’est indéniable, les bruits de bottes, les catastrophes naturelles, les fous furieux abreuvés de haine, nous connaissons tout cela. Mais cela n’a strictement rien à voir, non, rien à voir avec la venue du Royaume des Cieux. Ainsi parle le Seigneur : il en sera du Royaume des cieux comme de 10 jeunes filles qui prirent leurs lampes pour aller à la rencontre de l’époux. Autrement dit, préparez-vous pour faire la fête, pour un mariage: un amour célébré par un banquet, des invités, des retrouvailles en famille, un grand repas, des rires, de la musique, des danses, des chants, des cadeaux… Un mariage, pas une catastrophe ! Alors n’essayons pas de discerner dans les spasmes de l’histoire des éventuels signes avant-coureurs de la fin du monde : voilà la vérité, nous ne connaissons ni le jour ni l’heure. Nous les chrétiens pas plus que les autres religions, nous n’avons aucune révélation spéciale, aucun savoir particulier, aucune information secrète qui aurait été dissimulée dans nos livres saints. Cela blesse un peu l’orgueil des disciples mais il faut avouer humblement la vérité, nous n’en savons pas plus que le commun des mortels. Aucune église, aucune religion n’est propriétaire du Royaume de Dieu : elles ne le préparent pas, elles ne le fabriquent pas, elles ne le gèrent pas, elles n’en possèdent même pas le ticket d’entrée. Comme le dit la parabole, tout se passe la nuit, quand tout le monde s’est endormi et que plus personne n’attend l’époux qui, d’ailleurs, vue l’heure tardive, ne viendra plus. Pas même le moindre petit grognement d’un quelconque chien errant qui signalerait une arrivée imminente… Rien. C’est sans espoir maintenant. Il est trop tard.

Alors, au beau milieu de la nuit, quand plus personne n’attend quoi que ce soit, quand on a perdu tout espoir à force d’attendre en vain que Dieu se manifeste et que tout le monde s’est endormi comme 10 jeunes filles innocentes et harassées, le Royaume de Dieu survient. Au milieu de la nuit, un cri retentit qui nous prend tous par surprise et nous réveille en sursaut : Voici l’époux ! Sortez à sa rencontre. Une décharge d’adrénaline parcourt notre échine. Vite ! Debout. C’est maintenant ou jamais.

L’histoire nous met sur le qui-vive. Tout le monde le sait, quand on raconte une histoire, on ne cherche pas à communiquer des informations, à donner un cours, à partager un savoir (à moins d’être un historien). Non, on raconte une histoire pour provoquer une émotion, une expérience. Si je veux faire rire, je raconte une blague. Si je veux faire peur, je tourne un film d’horreur. Si je veux émouvoir, j’écris une histoire d’amour. Quand Jésus nous raconte cette parabole, ce n’est pas pour nous fournir des informations concernant le Royaume de Dieu. Si telle avait été son intention, il aurait dû nous expliquer clairement ce que c’est que cette huile dont il faut absolument nous munir si nous voulons entrer à notre tour. Il aurait dû nous dire tout aussi clairement pourquoi les filles dites avisées ou sages refusent de partager leur huile. Et enfin il aurait pu nous expliquer pourquoi l’époux, soit-dit entre nous qui est quand même arrivé très en retard, ferme la porte au nez de ces jeunes filles dites folles ou insensées uniquement parce qu’elles n’ont pas pensé à acheter une réserve de cette fameuse huile… Toutes ces choses ne sont absolument pas expliquées par la parabole et ont occupé moultes théologiens au cours des siècles. Pas d’explication donc. Quand Jésus raconte sa parabole son intention est de provoquer notre réaction, de nous mettre sur le qui-vive, de nous donner une décharge d’adrénaline. Et je dois avouer qu’il y réussit fort bien ! Qui n’a pas été agacé, bousculé, chiffonné par cette parabole ?

D’abord par ce « chacun pour soi » des jeunes filles dites sages qui refusent de partager leur réserve, en parfait adéquation avec notre société de l’exclusion ? Difficile de ne pas voir ici une parabole du fonctionnement égoïste de nos sociétés qui refusent de partager le gâteau de la mondialisation avec les quelques migrants qui quémandent dans nos rues et que nous ne voyons plus. Ensuite, comme l’a très justement remarqué un des participants à notre étude biblique de ce vendredi, n’avons-nous pas là un parfait reflet de la société actuelle qui ne laisse aucun droit à l’erreur quand elle sanctionne brutalement le moindre faux-pas ? Dallas, ton univers impitoyable… Et enfin, qui n’a pas été choqué par ce ticket d’entrée délivré par l’époux uniquement à ceux qu’il connaît : pur arbitraire ? passe-droit ? entre-soi ? Là encore les résonnances sont nombreuses avec le fonctionnement parfois détestable de notre société. Triple choc donc. L’Ecriture ne nous ménage pas. Elle ne nous caresse pas dans le sens du poil… Et pourtant dois-je rappeler que nous avons là un fragment d’Evangile ? Dois-je rappeler que le projet de Jésus n’est pas de nous annoncer une catastrophe de plus, une souffrance supplémentaire, une mauvaise nouvelle comme il nous en arrive chaque jour par médias interposés ? Il en sera du Royaume des cieux comme de 10 jeunes filles qui prirent leurs lampes et sortirent à la rencontre de l’époux… Et moi je vous dis que dans ce triple choc qui nous bouscule s’offre une Bonne Nouvelle pour chacun d’entre nous et je suis ici pour les partager avec vous : la porte est ouverte, profitons-en !

Egoïsme et chacun pour soi pensez-vous ? Eh bien moi je vous dis : Bonne Nouvelle ! Bonne nouvelle que d’être enfin libre de parler pour soi-même sans possibilité d’utiliser l’huile du voisin. Chers catéchumènes, personne ne pensera à votre place, personne ne décidera à votre place. C’est entre vous et Dieu que cela se passe et personne ne peut interférer ou participer à cette rencontre. C’est entre vous et lui. C’est lui qui vous reconnaîtra à l’entrée de son Royaume. En régime protestant, on appelle cela la « liberté de conscience » : c’est un bien inaliénable qui est devenu un bien commun de l’humanité reconnu par l’article 18 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion. » Je ne résiste pas à l’envie de vous citer un petit bout du sermon du 10 août 1522 par le moine Martin Luther. C’est pour moi un texte fondateur : « Le Christ ne parle pas seulement au pape, mais à tous […] : « Gardez-vous des faux prophètes ! » Si donc je dois prendre garde et discerner la fausse doctrine, c’est à moi de juger et de dire : pape, toi ou les conciles, vous avez décidé ceci, mais il me reste à juger si je peux l’accepter ou pas. En effet, tu ne combattras pas pour moi et tu ne répondras pas pour moi lorsque je mourrai. C’est à moi qu’il incombera de savoir où j’en suis. Il faut [nous dit la parole de Dieu] que tu sois certain qu’il s’agit de la parole de Dieu, aussi certain que du fait que tu es encore en vie et encore plus certain, afin d’y fonder ta conscience. Même si tous les hommes s’y mettaient, voir les anges, pour trancher, si tu ne peux pas décider toi-même et juger, tu es perdu. Car tu ne dois pas fonder ton jugement sur le pape ou sur les autres ; tu dois être capable de dire de ton propre chef : ceci est juste, ceci est faux. Sinon, tu ne pourras pas subsister. Car si tu voulais dire sur ton lit de mort : le pape a dit ceci, les conciles ont décidé cela, les saints pères Augustin et Jérôme ont défini ceci ou cela, le diable percera aussitôt un trou et fera irruption : et si c’était faux ? N’ont-ils pas pu se tromper ? Et te voilà à terre. C’est pourquoi tu dois être certain de pouvoir dire : ceci est la parole de Dieu, c’est sur elle que je me fonde.  […] Eh bien ! Laisse-les décider et dire ce qu’ils veulent. Tu ne peux pas y placer ta confiance, ni donner par-là la paix à ta conscience. Il s’agit de ta tête, de ta vie, c’est pourquoi Dieu doit te parler au cœur et te dire : voilà la parole de Dieu ; sinon c’est incertain. Il faut que tu en sois certain toi-même, en excluant [l’avis de] tous les autres hommes.[1] »

Punition brutale qui refuse le moindre faux-pas à celui qui n’a pas acheté sa réserve d’huile pensez-vous ? Eh bien moi je vous dis : Bonne Nouvelle là encore ! Bonne Nouvelle pour celui qui a le choix parce qu’il a été prévenu, informé, qu’il est allé au catéchisme par la décision de ses parents, qu’il a entendu la prédication de son pasteur, qui a pris le temps de réfléchir et qui a décidé de réorienter sa vie. Je voudrais vous raconter une histoire que j’ai reçue par mail et qui illustre parfaitement ce dont je parle maintenant. C’est le compte-rendu d’une conversation paraît-il tout à fait réelle captée sur le canal 106, fréquence des secours maritimes de la côte du Finistère de Galice (Espagne), entre des galiciens et des nord-américains…

Galiciens (bruit de fond) : Ici A-853, merci de bien vouloir dévier votre trajectoire de 15° au sud pour éviter d’entrer en collision avec nous. Vous arrivez directement sur nous à une distance de 25 milles nautiques.

Américains (bruit de fond) : Nous vous recommandons de dévier vous-mêmes votre trajectoire de 15° nord pour éviter la collision.

Galiciens : Négatif ! Nous répétons : déviez votre trajectoire de 15° sud pour éviter la collision.

Américains (une voix différente de la précédente) : Ici le capitaine ! Le capitaine d’un navire des États-Unis d’Amérique. Nous insistons, déviez votre trajectoire de 15° nord pour éviter collision.

Galiciens : Négatif ! Nous ne pensons pas que cette alternative puisse convenir, nous vous suggérons donc de dévier votre trajectoire de 15° sud pour éviter la collision.

Américains (voix irritée) : Ici le capitaine Richard James Howard, au commandement du porte-avions USS Lincoln de la Marine Nationale des États-Unis d’Amérique, le 2ème plus gros navire de guerre de la flotte américaine ! Nous sommes escortés par 2 cuirassiers, 6 destroyers, 5 croiseurs, 4 sous-marins et de nombreuses embarcations d’appui. Nous nous dirigeons vers les eaux du Golf Persique pour préparer les manœuvres militaires en prévision d’une éventuelle offensive irakienne. Nous ne suggérons pas, nous vous ordonnons de dévier votre route de 15° Nord ! Dans le cas contraire, nous nous verrions obligés de prendre les mesures qui s’imposent pour garantir la sécurité de cette flotte et de la force de cette coalition. Vous appartenez à un pays allié membre de l’OTAN et de cette coalition, svp obéissez immédiatement et sortez de notre trajectoire.

Galiciens : C’est Juan Manuel Salas Alcantara qui vous parle. Nous sommes deux personnes, nous sommes escortés par notre chien, par notre bouffe, 2 bières et 1 canari qui est actuellement en train de dormir. Nous avons l’appui de la radio de la Corogne et du canal 106 « Urgences Maritimes ». Nous ne nous dirigeons nulle part, dans la mesure où nous vous parlons depuis la terre ferme. Nous sommes dans le phare A-853 au Finistère de la côte de Galice. Nous n’avons strictement aucune idée de la position que nous occupons au classement des phares espagnols. Vous pouvez prendre toutes les mesures que vous considérez opportunes car nous vous laissons le soin de garantir la sécurité de votre foutue flotte qui va se ramasser la tronche contre les rochers ! C’est pour cela que nous insistons à nouveau et nous vous rappelons que le mieux à faire, le plus logique et le plus raisonnable serait que vous déviiez votre trajectoire de 15° Sud pour éviter de nous rentrer dedans !

Américains : Bien reçu, merci……………… !

Parfois il est sage d’accepter de changer de direction. C’est une question de vie ou de mort. C’est vrai pour notre vie, pour notre église et pour notre monde. Voici dit le Seigneur : J’en prends à témoin aujourd’hui contre vous le ciel et la terre : c’est la vie et la mort que j’ai mises devant vous, c’est la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie pour que tu vives, toi et ta descendance.[2] Alors quand tu seras devant lui, tu ne te poseras plus la question de savoir s’il te connaît ou pas ! Par la foi, tu le sauras. Toute ta vie, tu te souviendras de ces mots qui transmis par le prophète Esaïe : La femme oublie-t-elle son nourrisson ? Moi je ne t’oublierai pas ! J’ai gravé ton nom sur les paumes de mes mains.[3] Parole de Dieu. Amen !

[1] Luther. Sermon du 8e dimanche après la Trinité (10 août 1522), sur Mt 7, 15 s. : « Gardez-vous des faux prophètes ». (WA 10, III, p. 258, 18- 260, 10, trad. Marc Lienhard)

[2] Deutéronome 30, 19

[3] Esaïe 49, 15

Malachie 2, 1-4 + 1 Thessaloniciens 2, 5-12 + Matthieu 23, 1-12 – Faut-il se méfier des religions ?

Prédication du Pasteur Samuel Amedro le dimanche 4 novembre 2017

Regardons les choses en face, le monde a un problème avec la religion. Antisémitisme toujours vivace ici ou là, peur et rejet viscéral vis à vis de l’islam un peu partout, « christianisme-bashing » dans la vieille Europe et persécution des chrétiens en Orient : d’une manière ou d’une autre, toutes les religions se sentent stigmatisées. Comme des vases communicants, on constate dans le même temps une montée des fanatismes et des fondamentalismes d’un côté et de l’autre une sécularisation galopante, une désaffection voire désaffiliation de la majorité silencieuse (on ne baptise plus ses enfants) quand on ne subit pas une laïcité crispée qui tend à exclure toute expression religieuse de l’espace public… Ne faisons pas semblant de ne pas le voir : le monde a un problème avec la religion. Et en lisant les textes du jour qui nous sont proposés pour ce dimanche, j’ai le sentiment que le problème en question n’est pas récent.

Livre de Malachie : Maintenant, à vous, prêtres, cet avertissement : si vous n’écoutez pas, si vous ne prenez pas à cœur de donner gloire à mon nom, dit le Seigneur de l’univers, je lancerai contre vous la malédiction et je maudirai vos bénédictions. Un peu plus loin, le prophète parlera d’imposture, de falsification de l’enseignement, de manque d’intégrité, de décisions partiales, de perversion et de destruction de l’alliance…

De son côté, quand Paul écrit aux Thessaloniciens (sans doute le plus ancien écrit du NT), c’est pour se différencier de ceux qui usent de paroles flatteuses pour faire passer leur message avec des arrière-pensées de profit, ceux qui cherchent les honneurs en profitant et en abusant de leur qualité d’apôtres du Christ pour imposer brutalement leur autorité et pour se faire entretenir par la communauté. Au contraire, écrit-il pour se démarquer, nous avons été au milieu de vous pleins de douceur, comme une mère réchauffe sur son sein les enfants qu’elle nourrit.

L’écho est le même dans la bouche de Jésus pour dénoncer devant la foule l’emprise malsaine et abusive des scribes et pharisiens qui disent mais ne font pas… Allant jusqu’à les maudire : Malheureux êtes-vous scribes et pharisiens hypocrites, vous qui fermez devant les hommes l’entrée du Royaume des cieux.

Il me paraît nécessaire de prendre le temps d’essayer de discerner le fond du problème. Est-ce l’idée de religion en-soi qui est perçue comme dangereuse et dont il faudrait se débarrasser par l’éducation des ignorants ou, à tout le moins, en la cantonnant dans la sphère privée ? Ou alors est-ce un certain discours théologique qui apparaît comme mortifère et qu’il faudrait au minimum réformer, reformuler, traduire, transformer ? A moins que ce ne soit les ministres des cultes eux-mêmes qui constituent le cœur du problème avec leurs abus de pouvoir et leurs comportements inadmissibles ? Reste aussi la possibilité que ce soient les Eglises qui créent la souffrance (comme le disait un humoriste récemment : « Je n’ai rien contre Dieu, j’ai juste du mal avec ses clubs de supporters ») ?

C’est un cliché classique, asséné comme une vérité indiscutable, que les religions sont les plus grands pourvoyeurs d’obscurantisme, de conflits, de persécutions, d’inquisition, de croisades et de violence de l’histoire de l’humanité. Même si cela est parfaitement faux au regard des chiffres qui comptabilisent les morts imputables aux uns et aux autres (sauf à considérer le nazisme et le communisme comme des religions), il vous suffit d’écouter Michel Onfray déverser sa haine des religions (ou si vous avez du temps à perdre en lisant son Traité d’athéologie)[1] pour entendre celui qui se revendique disciple de Nietzsche (fils de pasteur luthérien !) : la religion serait par essence violente de par sa prétention à détenir la Vérité, soit de manière exclusive (par une sorte de pensée circulaire qui affirme « J’ai raison donc vous avez tort ») soit de manière inclusive (par absorption des autres dans des pensées hautement théologiques du genre « On a tous le même bon dieu »). Nietzsche affirmait dans La Généalogie de la morale que la nature de la religion est violente parce qu’elle est fondée sur le ressentiment et l’esprit de vengeance des faibles contre les forts, des pauvres contre les riches. Il évoque à ce sujet le « coup de génie du christianisme » qui, en développant une théologie du sacrifice (« Dieu lui-même s’offrant en sacrifice pour payer les dettes de l’homme, Dieu se faisant payer lui-même par lui-même »)[2], a promu la haine du monde et de la vie, le rejet du plaisir et le soupçon permanent posé sur la sexualité. La critique est rude mais, il faut avouer qu’elle touche juste parfois. C’est sur cet arrière-fond antireligieux qu’est née l’école laïque portée par des protestants comme Guizot ou Buisson. Je ne résiste pas à la tentation de vous citer ce dernier. Pour Ferdinand Buisson, Directeur Général de l’Enseignement Primaire pendant 17 ans, l’école laïque doit devenir « Un lieu de libération des consciences au moyen de la Raison [pour] refaire la société par l’individu, conquérir la République homme à homme, citoyen par citoyen pour forger l’esprit public, la conscience nationale, l’âme de la France et de la République »[3].

C’est vrai, il arrive que la religion fonctionne de manière perverse. Mais est-ce la nature même de la religion qui est en cause ou faudrait-il plus justement pointer un certain discours théologique qui pose problème ? C’est ce que pense John D. Caputo, un théologien américain très populaire en ce moment qui, prenant appui sur les travaux du philosophe français Jacques Derrida, a entrepris un grand travail de déconstruction du discours théologique. A ses yeux, la religion est violente parce qu’elle est prise dans le jeu du pouvoir et de la puissance, basée sur la compétition des uns contre les autres. Je le cite : « Combien de fois le « Règne de Dieu » n’a-t-il pas été le synonyme d’un règne d’une terreur de nature théocratique ? Qu’y a-t-il de plus violent que la théocratie ? Quoi de plus patriarcal et de plus hiérarchique ? Quoi de plus autoritaire, de plus inquisitorial, misogyne, colonialiste, militariste, terroriste ? »[4] Pour sortir la théologie de la violence, il n’y a, selon lui, pas d’autre solution que de retirer à Dieu sa toute-puissance et ses attributs de pouvoir. Il faut changer de discours sur Dieu, changer de « théo-logie » pour quitter l’onto-théologie platonicienne et la métaphysique de la puissance de l’Etre qui impose sa force : « Le Dieu de la religion et de la théologie forte est une idole, une image gravée, un instrument de pouvoir institutionnel, d’un autoritarisme hiérarchique et d’un facteur de division confessionnelle et identitaire. »[5] et un peu plus loin : « Je ne pense pas à Dieu comme à quelque être supérieur qui dépasse en savoir, en volonté, en action, en puissance et en réalité toutes les entités d’ici-bas… »[6] Pour lui, la théologie de la Croix est une théologie de la force faible, la seule théologie possible pour sauver le nom de Dieu de l’emprise du pouvoir et de la puissance pour la mettre sur le terrain de la fragilité et de la faiblesse assumée.

Oui, c’est vrai, il arrive que la religion fonctionne de manière perverse. On peut le penser mais il serait sans doute beaucoup plus juste de dire qu’il arrive que la religion (les religions !) constitue aussi un refuge pour ce qu’il est convenu d’appeler des pervers narcissiques. Et cela a le don de mettre Jésus en rogne. Sainte colère donc de Jésus dans l’Evangile de Matthieu, contre les tartuffes de tout poil qui usent et abusent de la religion comme d’autres usent et abusent de leur position dominante pour harceler les femmes ou abuser des enfants. Et de même qu’il ne faudrait pas accuser les femmes agressées d’avoir provoqué de leur agresseur (Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir… Et couvez ce sein que je ne saurais voir ! dit Tartuffe à Dorine[7]), il serait mal venu d’accuser les religions en général d’être responsables d’avoir été abusées par ceux qui s’en servent pour assouvir leur propre jouissance. Je dis « ceux » parce qu’il faut avouer qu’il s’agit bien souvent de représentants de la gent masculine. Je ne peux pas m’empêcher de penser ici aux prêtres pédophiles comme à Tariq Ramadan, sinistre personnage dont je vois la chute avec bonheur. C’est bien de cela dont il est question dans l’invective de Jésus. S’adressant aux foules autant qu’à ses disciples, Jésus s’emploie à démonter les ressorts internes, à dévoiler le fonctionnement du pervers narcissique pour nous apprendre à discerner d’où vient le danger, dressant un tableau clinique tout à fait édifiant, presqu’un cas d’école à consigner dans tous les bons manuels.

Assis sur la chaire de Moïse, ils abusent de leur autorité et de la Loi pour culpabiliser leur proie et asseoir ainsi leur pouvoir sur elle. La victime se pense coupable, le bourreau se pose en victime, et le piège se referme… Ils disent et ne font pas tandis qu’ils exigent de vous une perfection et une pureté (concernant l’argent, le sexe, le pouvoir, la fidélité ou les travaux ménagers, suivant d’ailleurs en cela leur propre faille tant il est vrai qu’on ne parle jamais que de soi-même) qui ne fera qu’augmenter votre sentiment d’impuissance et votre fascination pour le gourou. Parce que leur plaisir réside justement dans ces charges lourdes difficiles à porter qu’ils mettent sur les épaules des gens : que vous vous sentiez dévalorisés rehausse d’autant leur prestige. C’est là, sans doute, que réside le nœud du problème, dans cette manière qu’ils ont d’être obnubilés par la valorisation de leur propre image sociale : être vus des gens, avoir la première place dans les dîners, être assis au premier rang dans les synagogues, être salués sur les places publiques, être appelés maître, docteur ou Rabbi. Les autres n’existent pas à leurs yeux, ils ne sont que comme des objets, instrumentalisés au service du renforcement de leur égo pathologique. Seul compte leur besoin maladif de reconnaissance.

Par sa critique féroce de tous les tartuffes, l’Evangile de Matthieu fait œuvre salutaire pour la foule et pour ses disciples de la même manière qu’on peut penser que la laïcité offre un garde-fou salutaire à la société face aux tentations hégémoniques des religions. Selon la maxime de Montesquieu, quiconque a du pouvoir est porté à en abuser[8]. Dès lors, le seul remède envisageable consiste à en limiter la concentration en consacrant la séparation et la balance des pouvoirs. Ce principe fonde la démocratie et la Constitution des Etats Unis d’Amérique depuis son origine en 1787.

A sa manière, l’Evangile emprunte le même chemin libérateur. Et il le fait en deux temps : discerner le problème avant d’ouvrir la voie de la libération. Pour comprendre le problème, il faut se garder d’essentialiser la question : comme pour l’alcool, ce n’est pas la nature de la religion qui est en cause mais bien son usage. Il ne sert à rien de se construire un ennemi qui s’appellerait « la ou les religions » comme d’autres parlent des juifs, de l’islam, du grand capital, ou de la technique. Il faut au contraire remettre de l’histoire, du temps long, de l’évolution possible. Si en ce moment nous avons un problème avec l’islam, il faut lui accorder que la fin de l’histoire n’est pas encore arrivée et que les théologiens, historiens, croyants de cette religion n’ont pas encore dit leur dernier mot. Jésus ne dénonce pas le judaïsme en-soi mais il pointe la responsabilité des scribes et pharisiens. En même temps il ne faudrait pas tomber dans la naïveté de ceux qui refusent de voir le problème : il y a bien une difficulté autour de la question du pouvoir, de l’autorité et du besoin de reconnaissance de ceux qui utilisent la religion pour se valoriser. Le problème est donc réel et il est situé dans le cœur de l’homme. C’est là qu’il faut porter le fer pour essayer de trouver la voie.

Et vous… dit Jésus, le seul moyen de vous prémunir consiste à trouver votre juste place et à essayer de garder présent à l’esprit un des principes fondateurs de la Réforme : Dieu seul est Dieu, Soli Deo Gloria. Sa place n’est pas vacante et aucun être humain n’a autorité pour s’asseoir sur le trône du Maître. Personne devant qui plier le genou. Personne pour plier le genou devant nous. Puissions-nous toujours rester lucides et amusés devant les quêtes insensées pour les feux de la rampe, les selfies, les titres et les décorations, les hiérarchies et les phénomènes de cour. N’oublions jamais qu’à vouloir voler trop près du soleil, Icare s’est brûlé les ailes. Reconnaître la place de Dieu signifie que la solution ne se fera pas SANS la religion pour la bonne et simple raison que d’une manière ou d’une autre, si on ne lui oppose pas un frein puissant, l’être humain va toujours chercher à prendre la place de Dieu. D’où l’interpellation des pasteurs qui portent une responsabilité alourdie dans ce domaine : Jésus interpelle tous les responsables religieux en les ramenant vers la notion de service : « Qui es-tu en train de servir ? N’es-tu pas en train de TE servir de la religion pour TE construire une image idéale de toi en abusant de l’autorité que je t’ai confiée ? » Jésus nous ramène donc au cœur du problème en dévoilant sa dimension spirituelle. Le problème n’est pas le pouvoir en soi, ni la religion en soi : le problème est dans le cœur de l’homme qui cherche à prendre la place de Dieu. Pour vous, ne vous faites pas appeler « Maître » car vous n’avez qu’un seul Maître et vous êtes tous frères. N’appelez personne sur la terre votre « Père », car vous n’en avez qu’un seul, le Père céleste. Ne vous faites pas non plus appeler « Docteur », car vous n’avez qu’un seul docteur, le Christ. Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. Quiconque s’élèvera sera abaissé, et quiconque s’abaissera sera élevé. Parole de Dieu. Amen !

[1] Michel Onfray, Traité d’athéologie, Le livre de poche, 2006.

[2] Friedrich Nietzsche, La généalogie de la morale, Deuxième dissertation, § 21.

[3] Cité par Vincent Peillon, Une religion pour la république, Seuil, 2010.

[4] John D. Caputo, La faiblesse de Dieu, Genève, Labor et Fides, 2016, p.65.

[5] ibid., p.69.

[6] ibid., p.73.

[7] « Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir. (…) Couvrez ce sein, que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées, Et cela fait venir de coupables pensées. » Molière, Le Tartuffe, III, 2, (v.859-862)

[8] « C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser : il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites […] Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. » Montesquieu, De l’esprit des lois, livre XI, chap. IV.

Genèse 4, 1-16 – Caïn notre frère en humanité

Prédication du Pasteur Samuel Amedro, le dimanche 22 Octobre 2017

Comme une suite de notre réflexion de dimanche dernier à propos de la fraternité, histoire de nous préparer à la disputatio que nous organisons ici le 29 novembre prochain pour fêter les 500 ans du protestantisme, l’histoire de Caïn et Abel s’est imposée tout naturellement pour notre première étude biblique. Sommes-nous vraiment tous frères ? Il faut dire que l’histoire commence plutôt mal…

Avouons d’abord que nous écoutons cette histoire de Caïn et Abel avec un certain a priori en tête : une mauvaise opinion de Caïn, le « méchant » idéal, un sentiment d’injustice devant un Dieu qui, sans raison, regarde une offrande et rejette l’autre, et une vision de l’histoire de l’humanité plutôt pessimiste qui avance plus par la violence et le meurtre que par la discussion et la fraternité.

Alors je vous propose d’entrer dans cette histoire par la fin, au moment où Caïn implore la clémence de Dieu : Mon tort est trop grand à porter. Si tu me chasses aujourd’hui loin du sol et loin de ta face, je serai caché, fuyant et errant sur la terre, et tout homme qui me trouvera me tuera… Caïn sortit de la face de YHWH et il habitat sur la terre de Nod à l’Est d’Eden. Et c’est bien ce qui se passe en réalité dans ce « aujourd’hui » dont parle Caïn : cette histoire mythique raconte la défaite d’Israël devant les armées babyloniennes. Israël a perdu son jardin d’Eden, sa terre promise, et se trouve en exil à l’est d’Eden, à Babylone, au pays de Nod. La victoire de Nabuchodonosor en 587 avant JC a vu Israël perdre tout ce qui fonde son identité et son existence en tant que peuple. En fait, Israël vient d’être rayé de la carte.

Il a perdu sa terre promise, le sol donné à Adam et Eve pour qu’ils le cultivent : le Seigneur le renvoya du jardin d’Eden pour qu’il cultive le sol d’où il avait été tiré. Après avoir chassé l’homme, il posta à l’est du jardin d’Eden, les kéroubim et l’épée flamboyante qui tournoie, pour garder le chemin de l’arbre de vie. Caïn le cultivateur n’a plus de sol à cultiver. Il est désormais errant et fuyant sur la terre.

Le temple de Jérusalem ayant été totalement détruit, le peuple élu a aussi perdu le lieu de la présence de YHWH. Plus de temple, plus de sacrifice, plus de moyens de réparer le péché, plus de possibilité de communion avec YHWH… Désormais sur la terre de Nod, à l’est d’Eden, Israël se sait chassé loin de la face de YHWH.

Alors, rien n’empêche désormais la destruction totale, la disparition du judaïsme, l’anéantissement complet du peuple de Dieu : Tout homme qui me trouvera me tuera ! dit Caïn. Le roi d’Israël, lieutenant de Dieu sur terre, chef des armées de l’Eternel, le gardien d’Israël, celui qui, normalement, ne permet pas que son pied chancelle, le roi Sédécias est mort en exil, les yeux crevés après avoir vu ses enfants égorgés devant lui. Désormais Israël se trouve à la merci de tous les envahisseurs qui se succèderont sur sa terre au cours des siècles : égyptiens, assyriens, babyloniens, perses, grecs, romains, turcs, anglais… jusqu’à aujourd’hui cette situation perdure et on ne comprend rien à la situation en Israël-Palestine, si on ne comprend pas cet appel au secours de Caïn vers YHWH : je vais disparaître de la face du sol !

Ayant perdu sa terre, son temple, son roi, Israël en exil se met à écrire, remontant le cours de son histoire depuis les prophètes jusqu’à l’origine du monde, jusqu’au jardin d’Eden pour essayer de comprendre et d’expliquer. La mise par écrit de ce que nous appelons l’AT est née de cette peur de disparaître autant que de cette nécessité de donner du sens au malheur qui frappe. Voilà pourquoi Caïn ne fait que décrire la réalité vécue : à l’est d’Eden, au pays de Nod, loin de la face de YHWH, errant sur la terre, à la merci du premier venu…

Et pourtant… Et pourtant Dieu avait prévenu ! Depuis le commencement : Tu pourras manger de tous les arbres du jardin mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras. Mais Eve n’a pas écouté l’avertissement. Et ils avaient été chassés du jardin d’Eden. Dieu a aussi prévenu Caïn : Pourquoi t’enfièvres-tu ? Pourquoi ta face est tombée ? N’est-ce pas que si tu agis bien, tu te relèveras, mais si tu n’agis pas bien, le faute est tapie à ta porte, son désir guette vers toi et toi tu peux le dominer… Mais Caïn non plus n’a pas écouté… Avec les conséquences qu’on connaît maintenant ! Ah si j’avais su… Et la Bible répond : mais tu savais !

Par-delà la situation particulière de l’Exil à Babylone, le narrateur de la Genèse a bien conscience de parler pour tous les hommes depuis l’origine de l’humanité (symbolisé par Caïn et Abel) jusqu’au dernier jour puisque ce récit est situé aux derniers jours quand Caïn et Abel se présentent devant Dieu pour faire l’offrande du fruit de leur vie et de leur travail. En quête de fraternité, nous devons prendre conscience que nous sommes tous des Caïn ou des Abel, vivant la plupart du temps loin de la face de Dieu dans un monde régit par la loi de la jungle, à la merci du premier attentat venu et que nous ne nous battons pas tous à armes égales. Le récit biblique n’est que le miroir qui dévoile le cœur de l’homme en toute lucidité et sans faux semblant loin d’un humanisme certes flatteur pour notre narcissisme mais guère réaliste quand on regarde la violence et l’injustice du monde tel qu’il va.

Et les choses difficiles commencent dès la vie de famille, avant même de se confronter au monde extérieur. Soyons honnêtes : nul ne sait ce qui se passe dans les familles quand la porte est fermée. Par mon ministère, j’ai appris que, derrière les façades respectables (il ne faut jamais faire tomber la face), les réalités familiales sont souvent bien plus complexes qu’il n’y paraît. L’histoire de Caïn et Abel nous parle d’un père absent (le Adam connu Eve sa femme avant de disparaître complètement de l’histoire) et d’une mère qui décide de tout (elle conçut et elle enfanta Caïn, et elle dit « J’ai acquis un homme avec Yhwh » et elle continua à enfanter son frère Abel…). Officiellement on veille à garder la stricte équivalence dans la présentation des deux frères (leur naissance, leur métier, leur offrande et la réponse à leur offrande) mais en apparence seulement parce que, dans la réalité, le plus jeune a, dès le départ, bien du mal à se faire une place au soleil. La différence est flagrante. A la naissance de Caïn, sa mère lance un cri de joie et une louange au créateur : J’ai acquis (créé) un homme avec Dieu !  Dès sa naissance, Dieu est là pour Caïn et Eve a le sentiment de continuer et perpétuer l’œuvre créatrice de Dieu. Elle en est fière et elle s’en réjouit. Abel, lui, n’a le droit à rien de comparable : ni père, ni louange, ni présence de Dieu. Le récit biblique dit simplement qu’il est rajouté, en plus… Là où Caïn est présenté comme un homme, Abel, lui, n’est que le petit frère, rien de plus. 7 fois le récit ne parlera d’Abel que comme le frère… Aucune parole ne lui est adressée et il n’a pas droit à la parole. Là où Caïn apporte une offrande devant Dieu, le texte biblique dit qu’Abel ne fait qu’imiter son frère. Il n’y a pas jusqu’à son nom qui n’exprime cette différence comme on porte un malheur : Abel, la buée, la vapeur, la vacuité, la vanité… Celui qui n’a pas d’existence propre.

Caïn seul existe. Abel n’est rien.

Voilà la réalité qui nous rattrape. On essaie toujours de sauver les apparences d’égalité entre les frères et pourtant la réalité est toute différente. Les Droits de l’Homme peuvent bien poser comme une déclaration péremptoire l’égalité en droits de tous les êtres humains, la réalité des inégalités ne peut être niée par personne. Il n’est qu’à parler des migrants ou des SDF : ils n’ont pas de visage, pas d’existence propre, pas de nom, pas de famille, pas d’histoire, on ne parle d’eux que comme un problème. Rien d’autre. Voilà la réalité du monde tel qu’il va.

C’est ici que Dieu intervient dans l’histoire des hommes, dans notre histoire.

Yhwh regarda vers Abel et vers son offrande. Et vers Caïn et son offrande, il ne regarda pas.

Notre Dieu se détourne de celui qui a tout pour regarder celui qui n’est rien. Par son intervention, il donne une existence à celui qui n’en a pas. Et on accuse Dieu d’être injuste avec Caïn ? Vraiment ? Mais avons-nous jamais lu les Evangiles ? N’est-ce pas là une constante ? Notre Dieu regarde celui que tous ignorent, celui qui n’est que vapeur, buée, vacuité : l’offrande de la veuve, le larron sur la Croix, Zachée dans son sycomore, la femme adultère, l’aveugle sur le bord de la route, la brebis perdue… Alors que Caïn captait toute la lumière, Dieu nous force à regarder vers Abel et il n’aura de cesse que de faire entendre : Qu’as-tu fait de ton frère ?

C’est vrai qu’il détourne intentionnellement son regard de l’offrande Caïn… et, ce faisant, il crée un déséquilibre dans l’autre sens, une discrimination positive. C’est ce que le grand philosophe américain John Rawls[1] appelle l’équité par opposition à l’égalité : dans l’équité, le plus petit reçoit la plus grosse part du gâteau alors que dans l’égalité toutes les parts sont identiques. Dans l’équité, on met un marchepied pour aider le plus petit à voir par-dessus la balustrade, on ne coupe pas les jambes du plus grand pour que les deux aient la même longueur de jambes. En ce sens, il ne sert à rien de chercher à punir les plus riches, il vaut mieux tout faire pour enrichir les plus pauvres. Mais voilà que la jalousie nait dans le cœur de Caïn du sentiment d’injustice et de l’incompréhension : voilà pourquoi cette réforme de l’ISF est aujourd’hui ressentie comme injuste parce qu’incompréhensible : elle provoque colère, ressentiment, jalousie, et envie de meurtre. Caïn et Abel.

C’est ici que Dieu intervient une seconde fois dans l’histoire des hommes…

Cette fois, pour se tourner vers Caïn pour retenir sa colère, sa violence, soigner sa blessure. J’entends là quelque chose d’une grande importance pour comprendre et gérer notre violence intérieure : l’origine de ton problème, dit Dieu, n’est pas chez ton frère, il ne sert à rien de toujours chercher un coupable, un responsable, un procès à intenter ! Il n’est même pas en dehors de toi… la violence est nichée dans ton cœur et nulle part ailleurs. Pourquoi t’enfièvres-tu ? Et pourquoi ta face est-elle tombée ? N’est-ce pas que si tu agis bien, tu te relèveras. Mais si tu n’agis pas bien, la faute est à ta porte et son désir guette vers toi, et toi tu peux dominer sur lui. Quand tu sens la brûlure de la colère monter en toi, ne cherche pas à éliminer l’autre : le problème – et la solution ! – sont en toi et uniquement en toi.

Je constate ici que Dieu se préoccupe autant de Caïn que d’Abel mais il ne peut pas faire le trajet à sa place. Il ne peut que lui montrer le chemin de la guérison intérieure pour sortir de sa colère, de sa jalousie, de son ressentiment. Dieu intervient pour retenir le bras de Caïn comme il interviendra pour retenir le bras d’Abraham sacrifiant. Dieu refuse la mort d’Abel comme il refuse la mise à mort d’Isaac. Il cherche toujours une autre solution. Mais à la différence d’Abraham, Caïn ne répond rien à Dieu qui l’interpelle. Il s’adresse à son frère mais aucune parole ne sort de sa bouche. Comme toujours, il y a meurtre parce qu’il n’y a plus de mots. Dieu ne peut pas forcer le chemin de notre cœur, il ne peut que retenir nos bras vengeurs et armés pour essayer de convertir nos cœurs à regarder nos frères. Seule la parole est capable de nous arracher les armes des mains. Comme le dit un autre théologien américain, John D Caputo[2], quand Dieu intervient dans l’histoire des hommes, ce n’est jamais par la puissance d’une force contraignante mais toujours par la fragilité d’une parole qui essaie de convaincre, de persuader de choisir une autre voie, d’ouvrir une autre possibilité. Obtenir ce qu’il veut par la force ne ferait que confronter sa puissance à celle de Caïn. La seule violence de Dieu est celle de son amour disait Martin Luther King. Mais Caïn tue Abel.

C’est ici que, pour la 3ème fois, Dieu intervient dans l’histoire des hommes.

Où est ton frère ? Une fois encore, Dieu fait le choix de nous ramener vers celui qu’on cherche à oublier, à éliminer. Il nous empêche de détourner les yeux de ce frère mort par notre faute : Qu’as-tu fait ? La voix des sangs de ton frère (notez le pluriel des sangs versés depuis l’aube de l’humanité !) crie vers moi du sol ! Paul dira la même chose dans la 1ère aux Corinthiens : Ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages ; ce qui est faible dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre ce qui est fort ; ce qui est vil et méprisé dans le monde, ce qui n’est pas, Dieu l’a choisi pour réduire à rien ce qui est…[3] Alors, pour la 1ère fois, Caïn semble prendre conscience et regarder la réalité en face. Pour la 1ère fois, il répond à la parole de Dieu qui l’interpelle : ma faute est trop lourde… Caïn a pris conscience des conséquences dramatiques de son acte et de la fragilité qui en découle : Loin de ta face je serai caché, quiconque me trouvera me tuera…

Alors, pour la dernière fois, Dieu intervient dans l’histoire des hommes.

Pour que le meurtre et la violence ne puissent pas avoir le dernier mot dans l’histoire des hommes, Yhwh posa pour Caïn un signe pour que tout homme qui le trouve ne le frappe pas. Dieu pose un signe sur Caïn pour mettre un obstacle et une limite à la violence. Un signe qui brise l’engrenage infernal qui semble régir notre monde et qui cherche à éliminer tout ce qui est fragile et vulnérable. Pour que le malheur n’ait jamais le dernier mot.

Alors, toi qui entends cette histoire, je veux te laisser partir avec une question importante : as-tu appris à discerner ce signe sur toi comme sur les autres ? Sais-tu le reconnaître, le décrire, le montrer, le transmettre à tes enfants, à ton entourage ? Quel est-il donc ce « signe » que Dieu a posé sur chaque être humain descendant de Caïn, le racheté ? Je t’en prie, mon frère, ma sœur, ne prend pas sur toi de frapper celui que Dieu lui-même a décidé de protéger. Parce qu’il est ton frère et que Dieu a posé un signe sur lui pour que tu t’en souviennes. Amen.

[1] John Rawls, Théorie de la Justice, Point Essais, 2009 (1971).

[2] John D. Caputo, La faiblesse de Dieu, Genève : Labor et Fides, 2016.

[3] 1 Corinthiens 1, 27-29

Esaïe 5, 1-7 et Matthieu 21, 33-46 – Des responsables d’Eglise responsables

Prédication du pasteur Samuel Amédro, le dimanche 8 octobre 2017

 

Il est très fréquent d’entendre présenter l’AT en opposition avec le NT, avec un Dieu violent et jaloux défenseur de la loi d’un côté et un Jésus apôtre de l’amour des ennemis et de la grâce universelle de l’autre. Pour une fois, l’histoire qui nous est proposée aujourd’hui va nous donner à voir les choses de manière plus nuancées et plus complexes, en nous écartant un peu du mythe du « petit Jésus » tout sucre et tout miel. Bref, j’ai ce matin deux versions de la même histoire à vous proposer : une bonne et une mauvaise nouvelle, une version douce et agréable à entendre qui nous vient de l’AT et une version beaucoup plus difficile à recevoir parce qu’elle recèle un potentiel de dynamite important. Elle a vraiment de quoi nous bousculer, nous remettre en question, voire nous irriter. Celle-ci nous vient du NT et elle est mise dans la bouche de Jésus lui-même. J’aurais bien aimé en rester à la première mais il ne m’est pas possible de taire tout à faire la seconde…

Commençons donc par la bonne nouvelle. C’est une chanson d’amour que nous chante le prophète Esaïe. Laissez-moi chanter une chanson au nom de mon ami. Elle parle de mon ami et de sa vigne… Tout est fait pour nous faire ressentir de l’intérieur l’amour du propriétaire de la vigne. Par l’attention et les soins constants qu’il lui apporte, nous ressentons l’attente et l’espoir de l’amoureux qui attend la réponse de l’être aimé : Mon ami avait une vigne sur une petite colline au sol fertile. Il a retourné la terre, il a enlevé les pierres, et dans sa vigne, il a mis des plants de bonne qualité. Il a construit une tour pour surveiller la plantation et il a aussi creusé un pressoir. Il attendait de sa vigne du bon raisin… Voyez de quel amour on parle fait d’attention et de soins constants… Mais la chute est inattendue, brutale, soudaine : elle donne du vinaigre. Réaction de dégoût de celui qui s’attendait à boire un vin fin et qui se retrouve avec du vinaigre dans la bouche. On ressent toute la déception, l’amertume, la colère même de l’amoureux éconduit. Alors, dit le prophète Esaïe, vous comprenez maintenant pourquoi le pays d’Israël, la Terre Promise du peuple élu, s’est vu ruiné, piétiné, balayé par les armées du roi de Babylone ? Soyez juge entre moi et ma vigne ?  Rendez-vous compte : Il attendait le droit mais partout c’est l’injustice. Il voulait la justice mais partout ce sont les cris des gens sans défense. Le prophète de l’AT porte un message fort que je veux vous faire entendre à votre tour : notre Dieu se moque des actes religieux (cultes, prières, sacrifices, génuflexions) : ce qu’il veut c’est la justice. Comme le disait Martin Luther King, la justice c’est la correction des problèmes laissés en suspend par l’amour : “Dieu a les deux bras étendus. L’un est assez fort pour nous entourer de justice, l’autre assez doux pour nous entourer de grâce.”[1] Voilà les fruits qu’il attend de son peuple : injustices et cris de détresses sont insupportables pour Dieu. Parce qu’il aime sa vigne, il est indigné, scandalisé, révolté par la souffrance qu’il voit, par les cris qu’il entend. Dès le début de l’Exode, le Dieu de l’AT l’affirme avec force : J’ai vu la misère de mon peuple en Egypte. Je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs égyptiens. Oui je connais ses souffrances. Je suis donc descendu pour le délivrer… Je veux l’emmener dans un pays beau et grand qui déborde de lait et de miel. (Exode 3,7-8). Amour de Dieu pour sa vigne. Celui qui souffre a du prix aux yeux de notre Dieu. Voilà le message d’amour qui nous vient de l’AT. Voilà aussi l’interpellation qu’il nous lance : notre Eglise porte une responsabilité dans les injustices dont nous sommes témoins tous les jours. Permettez-moi une fois encore de citer Martin Luther King quand il disait : Celui qui accepte le mal sans lutter contre lui coopère avec lui.” Nous sommes mandatés par Dieu pour résister au mal.[2] Un jour ou l’autre, il nous faudra bien porter ces fruits-là aussi… Mais pour le moment, ce que je retiens d’essentiel, c’est l’affirmation forte qui ressort de notre lecture de la Bible que nous sommes, nous ici présents, la vigne du Seigneur. Nous lui appartenons. Nous, nos enfants et nos petits-enfants, nous sommes la vigne du Seigneur. A l’heure de la récolte, le propriétaire réclame son bien. Rien de plus normal, pensons-nous… tant que nous restons dans la parabole. Et pourtant… Dans la vie réelle, il n’est pas simple de se dire qu’on appartient à quelqu’un. L’heure semble à l’autonomie revendiquée et à la liberté assumée : « believing without belonging » disent les sociologues. Nous revendiquons pour nous et nos enfants la possibilité de croire sans appartenir, adhérer sans s’affilier, participer sans s’engager. Pour respecter leur liberté de choisir, nous avons refusé de leur transmettre… Parce que s’engager c’est se lier et porter une responsabilité, c’est-à-dire accepter de répondre à Celui qui revendique notre présence. Et pourtant qui peut croire encore que la foi relève de la génération spontanée ? Même la culture hors-sol nécessite soins et nutriments. Nul n’ignore au fond sa dépendance même si l’on feint le contraire : si vous êtes ici présents aujourd’hui dans ce temple c’est parce que vous l’avez reçu de quelqu’un. Les enfants ont été amenés par les parents voire les grands-parents. A moins que ce ne soit les enfants qui évangélisent leurs parents en les contraignant à venir au culte une fois de temps en temps… Mais il faut bien constater que nos anciens avaient vu grand si j’en crois la notice sur notre temple dans le livre consacré aux temples réformés et luthériens de Paris qui accorde 700 places au temple du St Esprit… 700 places pour accueillir les fruits, ce n’est pas rien ! Mais ici comme dans la parabole de Matthieu la difficulté ne vient pas du fait que les fruits seraient acides ou même qu’ils aient goût de vinaigre comme dans le chant du prophète Esaïe : la situation est bien plus grave puisqu’il n’y a plus de fruit. Impossible de savoir si les fruits sont bons ou mauvais puisqu’ils ont été volés.

C’est ici que le NT se fait beaucoup plus difficile à entendre et à recevoir parce qu’il lance une polémique sans concession. Jésus n’est pas en train de se défendre, il attaque directement les pharisiens et les grands-prêtres. Il suffit de lire le début du chapitre 21. Après une entrée triomphale dans Jérusalem sur un ânon comme un roi, il pénètre dans le Temple pour y renverser les tables et les chaises de marchands de colombes avant de dessécher un figuier qui avait le malheur de ne pas porter de fruits. Comprenez que les responsables des autorités du temple et de la loi juive l’interpellent : De quel droit est-ce que tu fais ces choses ? Qui t’a donné le pouvoir de les faire ? (Matt 21,23). Et c’est là que Jésus les attaque bille en tête : Ecoutez bien cette histoire ! vous qui contestez mon autorité… Et reprenant le chant du prophète Esaïe, ce n’est plus l’amoureux déçu qui parle, c’est le propriétaire en colère : mes fruits, mes serviteurs, ma vigne, ma récolte. Le Royaume des cieux s’est approché ? Et bien nous y sommes maintenant : voici le temps de la récolte, le moment voulu, c’est maintenant. Le Seigneur vient d’entrer à Jérusalem. Il est le propriétaire qui vient réclamer son bien. Et ce n’est plus seulement une polémique, c’est un procès pour meurtre en série avec préméditation. L’Evangile de Matthieu nous raconte. Les serviteurs envoyés pour réclamer la récolte ne sont pas seulement molestés comme dans les récits parallèles des Evangiles de Marc ou de Luc : ils ont été successivement écorchés vifs, assassinés et lapidés, les uns après les autres, envoyés toujours plus nombreux. Il semble que nous soyons revenus dans la vie réelle de la compétition à outrance, de tous contre tous, de la loi de la jungle, « manger ou être manger », struggle for life… Et pourtant, malgré les meurtres répétés pour lui voler sin bien, notre Dieu essaie de faire entendre une autre petite musique, presque imperceptible : Au moins ils respecteront mon fils… Il n’a pas perdu espoir. Au cœur d’un monde bien réel régit par la violence de la compétition, quelqu’un parle pour essayer de négocier une trêve, une autre manière de vivre et de gérer les conflits : « Je vais envoyer mon fils ». Donner ce que j’ai de plus précieux. Tout faire pour essayer de les sortir de l’affrontement perpétuel et du cercle mortifère de la violence. Et pour cela, notre Dieu n’hésite pas à se donner lui-même, à s’exposer : seul celui qui s’offre gagne le respect. En principe cela devrait fonctionner… Mais quand les vignerons voient le fils, ils se disent entre eux : « C’est lui l’héritier. Venez ! Tuons-le et à nous l’héritage ! » Et ils le font sortir de la vigne et ils le tuent. Voilà, dit Jésus, Dieu a des ennemis qui veulent prendre sa place, l’expulser, l’exproprier. Et tous les moyens sont bons. La fin justifie les moyens.

Mais de qui parle-t-il ? Qui doit se sentir concerné ? Qui est responsable ? Accusés levez-vous ! Jésus parle clairement, comme il ne l’a jamais fait jusqu’ici, il ne se contente pas de dénoncer, de désigner, de pointer du doigt. Non, il s’adresse à eux, en face, les yeux dans les yeux : vous, chefs religieux, levez-vous et répondez. Assumez votre responsabilité. Dans la Bible on les appelle scribes, pharisiens, maîtres de la loi, grands-prêtres mais aujourd’hui, il faut les englober dans ce qu’on appelle les « responsables religieux ». Ce sont les gardiens du culte, du dogme, de la loi religieuse : comment prier (dans quelle langue, dans quelle direction, à genoux, yeux fermés, mains jointes), comment réfléchir, comment penser, comment lire les textes sacrés (quels livres sont autorisés ou interdits), comment manger (quels aliments a-t-on le droit de manger, avec qui), comment s’habiller (quelle partie du corps montrer ou cacher : les bras, les jambes, les cheveux, les visages), comment se marier (avec qui, selon quel rite), comment faire l’amour (ou pas)… ils savent tout sur tout, ils donnent des ordres, des consignes, des règles, des interdits. Ils distribuent des bons points et des mauvais points. Ils savent. Ils se comportent comme des propriétaires alors que ce ne sont que des usurpateurs.

Quand hier soir on discutait avec les catéchumènes des causes qu’ils aimeraient défendre, l’une d’entre elles disait qu’elle n’en pouvait plus de ces attentats meurtriers. Je la comprends et je ressens comme elle cette grande lassitude. Mais il ne faut pas se tromper de cible et Jésus voit juste. Il n’attaque pas le peuple, la foule, les disciples : comme lui, je crois qu’il faut arrêter d’accuser, de désigner, de dénoncer les pauvres gens de Syrie, d’Irak, de Lybie, du Maroc ou d’ailleurs : ils sont les premières victimes des manipulations idéologiques. De même, ce n’est pas à vous qui êtes présents qu’il faut reprocher les bancs vides de nos temples. Il faut arrêter aussi d’accuser les religions en soi (l’islam en particulier ou les religions en général) – J’ai lu hier encore dans Le Monde que le Grand-Maître du Grand Orient de France voulait en finir avec les religions et reprendre le combat de la laïcité pour les expulser de l’espace public. De même qu’on ne met pas en cause une femme parce qu’elle a été violée, on ne peut pas mettre en cause une religion qui a été violée. Elle est victime, elle aussi. Il faut également arrêter d’accuser Dieu lui-même de nos turpitudes humaines : j’en ai assez d’entendre cette tarte à la crème qui affirme doctement « Si Dieu existait, il n’y aurait pas tous ces attentats et toutes ces catastrophes naturelles ». Dieu lui-même est victime dans cette histoire : son propre fils a été assassiné. Les responsables religieux se comportent comme des propriétaires de ce qui ne leur appartient pas. Ils se croient propriétaire de Dieu, de la religion, du dogme, de la foi des gens, de la vérité. Ce n’est pas le doute qui rend fou. C’est la certitude. C’est l’absence de doute et la certitude de ceux qui croient savoir. Jésus parle fort et il ne mâche pas ses mots : il les regarde droit dans les yeux et il dévoile leur jeu. Il en mourra. Ils le crucifieront pour avoir mis en lumière ce qu’ils voulaient usurper. On ne peut même pas dire « Père pardonne-leur parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font. » parce que justement, ils savent ce qu’ils font. C’est une stratégie consciente, délibérée et préméditée.

En commençant, je disais ce message très difficile à recevoir parce qu’en vérité je fais moi-même partie des responsables religieux et je reçois cette accusation me concernant de plein fouet. Je n’oublie pas que j’ai été président de la commission jeunesse de la FPF pendant presque 10 ans, puis président d’une Eglise Evangélique Au Maroc pendant un mandat de 5 ans, et maintenant pasteur d’une belle et grande Eglise parisienne depuis un peu plus d’un mois. Je suis sous le regard du Maître de la vigne et cette parabole met en lumière ma responsabilité personnelle dans la situation de notre Eglise. Alors Jésus demande : « Quand le propriétaire de la vigne viendra, qu’est-ce qu’il va faire à ces vignerons ? » Les chefs religieux répondent à Jésus : « Il va tuer sans pitié ces gens méchants. Il louera la vigne à d’autres vignerons, et au moment de la récolte, les vignerons lui donneront le raisin. » Je ne suis pas surpris de leur réaction : ils se croient aussi propriétaires du jugement dernier… Mais Jésus va-t-il confirmer ce verdict des chefs religieux ? Et bien c’est tout le contraire. Ecoutez bien sa réponse : Vous avez sûrement lu ces phrases dans les Ecritures… (Et là il cite l’AT, le Psaume 118) : La pierre que les maçons ont rejetée est devenue la pierre principale de la maison. C’est le Seigneur qui a fait cela. Quelle chose merveilleuse pour nous !

A sa manière l’apôtre Paul annonce exactement la même Bonne Nouvelle au chapitre 5 de l’épître aux Romains : « 6 Oui, quand nous étions encore sans force, le Christ est mort pour les gens mauvais, au moment décidé par Dieu. 7 Déjà, pour une personne juste, on ne serait guère prêt à mourir. Pour une personne qui fait le bien, on aurait peut-être le courage de mourir. 8 Mais voici comment Dieu a prouvé son amour pour nous : le Christ est mort pour nous, et pourtant, nous étions encore pécheurs. 9 Maintenant, son sacrifice nous a rendus justes. Alors, c’est sûr, le Christ va nous sauver aussi de la colère de Dieu. 10 Oui, quand nous étions les ennemis de Dieu, il nous a réconciliés avec lui par la mort de son Fils. Puisqu’il nous a réconciliés, alors c’est sûr, Dieu va aussi nous sauver par la vie de son Fils.

Nous voilà revenu au même constat que la semaine dernière : il nous faut de toute urgence remettre Christ crucifié au centre de la vie de notre Eglise. Il est la pierre angulaire de notre foi et de notre vie. Amen.

[1] MLK, La force d’aimer, Empreinte Temps Présent, 2013.

[2] MLK, in L. Bennett, L’homme, p. 124.

Philippiens 2, 1-11 – Une Eglise qui rend vivant le Christ

Prédication du Pasteur Samuel Amédro le dimanche 1er octobre 2017

Le culte de rentrée étant derrière nous, votre pasteur dignement installé, il nous revient maintenant de nous mettre au travail pour construire l’Eglise ensemble. En de pareils cas, il est d’usage que le CA de l’entreprise ou de l’association se rassemble pour dessiner sa vision stratégique de l’avenir, poser des objectifs précis et quantifiables affectés de moyens adéquats, bref, monter un « business plan ». En vérité, il n’en est rien. Le CP a juste posé un mot pour cette année : « la fraternité ». Je sais qu’il y a derrière cela une histoire récente qui explique et qui justifie ce choix. C’est donc à partir de ce mot posé comme une direction à suivre, comme une vision pour l’avenir, que je me mets en route avec la ferme intention d’écouter la volonté de Dieu pour son Eglise et non de mettre au centre nos plans, nos stratégies, nos rêves, nos fantasmes, nos illusions ou nos envies…

« S’il y a donc un appel en Christ, un encouragement dans l’amour, une communion dans l’Esprit, un élan d’affection et de compassion, alors comblez ma joie en vivant en plein accord. Ayez un même amour, un même cœur ; recherchez l’unité ; ne faites rien par rivalité, rien par gloriole, mais, avec humilité, considérez les autres comme supérieurs à vous. Que chacun ne regarde pas à soi seulement, mais aussi aux autres. »

L’apôtre Paul partage avec nous le rêve d’une Eglise idéale, fondée sur un encouragement dans l’amour, une communion dans l’Esprit et un même élan d’affection et de compassion, mettant au cœur la préoccupation de l’unité et le souci de l’autre. Oui vraiment, nous partageons ce rêve. Mais est-ce vraiment réaliste ou même tout simplement possible ? Comment faire pour que ce ne soit pas que des vœux pieux, des phrases creuses, une théorie aussi généreuse que déconnectée de la réalité ? Ce serait faire de l’Eglise un fantasme ou pire, un mensonge. D’autres verront ici un commandement. Mais ce serait alors faire de l’Eglise une fraternité contraignante, une obéissance servile à la loi du patriarche qui étouffe toute expression de sentiments vrais, toute discussion profonde et sincère, et même toute spontanéité. D’autres encore, y trouveront l’expression d’un jugement sévère sur une réalité bien éloignée du modèle à suivre. Nous aurions alors à nous confondre dans une confession du péché perpétuelle : « Seigneur, nous essayons bien volontiers mais nous devons t’avouer que la barre est trop haute et pour tout dire inatteignable. Nous devons te faire l’aveu de nos limites, nos impossibilités qui fait que nous n’arrivons pas à être d’accord avec tout le monde et encore moins à aimer tout le monde. Et nous devons t’avouer également qu’il y a des blessures non pardonnées, des réalités complexes… de l’histoire humaine quoi ! » Non, je crois que ce dont parle ici l’apôtre Paul n’est ni un fantasme, ni une loi, ni un jugement mais bien un projet d’Eglise très concret. Un projet pour notre Eglise. Je crois même qu’il s’agit du seul projet d’Eglise possible.

Qu’il se passe entre vous ce qui s’est passé en Christ…

Par cette petite phrase, Paul réoriente complètement notre regard. En nous éloignant de l’introspection mortifère, il ouvre notre compréhension à ce que peut-être et sans doute doit être la vie de notre Eglise : rendre visible le Christ.

Quand, à la mort de Luther en 1546, le peintre Lucas Cranach entreprend d’essayer de rendre compte du message du Réformateur sur le retable de l’Eglise de Wittenberg, il ne garde que l’essentiel : le baptême, la Cène et la prédication, représentant Luther en chaire désignant du doigt le Christ en Croix à l’assemblée. Montrer le Christ, désigner le Christ, manifester le Christ. Rien d’autre.

400 ans plus tard, en 1935 en pleine montée du nazisme, Dietrich Bonhoeffer rentre des Etats-Unis alors qu’il avait trouvé refuge comme professeur de théologie à l’Union Theological Seminary de New York, pour enseigner secrètement au séminaire pastoral de Finkenwalde. Dans son cours sur la prédication, il dit aux futurs pasteurs de l’Eglise confessante : « La parole de la prédication tire son origine de l’incarnation de Jésus-Christ. (…) La Parole prêchée est le Christ incarné lui-même. (…) Elle est le Christ lui-même marchant comme Parole au travers de sa communauté. (…) Elle ne communique pas quelque chose ; (…) elle communique ce qu’elle est : le Christ historique, qui porte l’humanité avec sa souffrance et sa punition. »[1] C’est là le fondement de l’être et de la raison d’être de l’Eglise. Et puis citant Kierkegaard, Bonhoeffer ajoute : « C’est comme si je lisais une lettre d’amour qu’un autre aurait écrite. Je communique en toute rigueur ce qu’un Autre dit. Il s’agit du plus haut degré de participation qui mène à la mort de ma propre subjectivité. » Paul parlera ici de « désistement de soi » : J’ai été crucifié avec Christ ; et si je vis, ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi (Galates 2,20). Autrement dit, la fonction de l’Eglise n’est pas de produire un discours (si intelligent soit-il) sur le Christ ou sur Dieu pas plus qu’une analyse (si pertinente soit-elle) qui expliquerait la situation actuelle du monde tel qu’il va ; non, sa mission (la seule ?) consiste à rendre le Christ présent par sa Parole (la prédication) et par ses actes (sa vie communautaire). Qu’il se passe entre vous ce qui s’est passé en Christ…

Je cite ici le professeur de NT, Michel Bouttier qui introduit sa traduction si poétique de l’hymne aux Philippiens par ces quelques mots lumineux : « Les liens de fraternité entre chrétiens sont appelés à dessiner, comme une broderie, le portrait du Messie. »[2] Si moi, pasteur, je suis chargé de parler, vous, vous êtes chargés d’agir : votre manière de vivre l’Eglise rend le Christ présent. C’est ce que dit l’apôtre Paul : la communauté en tant que Corps du Christ rend Christ présent par sa manière de vivre. Alors, il convient de nous demander quel portrait du Christ brodons-nous ? Je voudrais ici lever le regard au-delà de notre petite église locale pour porter le regard sur notre Eglise Protestante Unie de France et même au-delà sur les différentes Eglises chrétiennes que nous connaissons. Et je dois dire que je constate avec effarement l’effacement progressif mais constant de la figure du Christ… Voilà la vérité, le Christ est en train de disparaître petit à petit du discours de l’Eglise aussi bien dans sa prédication que dans ses œuvres. Je constate (et je suis prêt à ouvrir une discussion argumentée sur ce point avec qui le souhaite), je constate :

  • Une pneumatologie envahissante a peu à peu évincé la christologie. En clair, le St Esprit est en train de prendre la place du Christ : renouveau charismatique et croissance exponentielle des églises évangéliques et pentecôtistes en France mais surtout en Afrique, en Asie et en Amérique Latine. Régis Debray dénonce même l’emprise sur la société française d’un néo-protestantisme faisant la part belle à l’émotion, à l’individualisme du salut, à la théologie de la prospérité et de la réussite sociale.
  • La pression constante, urgente et parfaitement légitime du dialogue interreligieux amène les chrétiens à mettre sous le boisseau tout discours christologique perçu comme exclusif. Cherchant à réduire les tensions, on en vient à accepter des coups de rabots sur nos convictions : préférant la figure de Jésus prophète à celle du fils de Dieu pour ne pas froisser nos amis musulmans, choisissant de mettre en avant la sagesse du rabbi Jésus au détriment de la croix pour ne pas froisser nos amis juifs… Tout y passe : l’incarnation, la filiation divine, la croix, la résurrection, le salut, etc.
  • La volonté affichée de porter un discours en adéquation avec la postmodernité de notre société nous amène à proposer un christianisme « culturel » sans grande réflexion théologique (transformant l’Eglise en centre culturel) agrémenté d’un christianisme « moral » fondé sur la transmission de valeurs supposées protestantes. On vend les fruits mais on a arraché l’arbre qui produisait les fruits ! Et bien entendu, nous tombons sous le feu nourri des critiques de nos frères évangéliques qui en viennent naturellement à penser que les réformés ne sont plus chrétiens s’ils l’ont jamais été !
  • Les enjeux éthiques portés actuellement avec brio par notre Eglise tels que l’accueil fait aux migrants, l’engagement écologique de l’Eglise pour la sauvegarde de la création, l’accompagnement des personnes homosexuelles (pour ne prendre que les derniers débats en date) ne font jamais référence à une christologie ou à une sotériologie quelconque. Nous sommes dans l’éthique du bien mais certainement pas dans une christologie mise en acte.

Je constate l’effacement progressif et constant du Christ, et avec lui, de la notion de salut et de grâce. Ce qui me semble un comble au moment où nous nous gargarisons de manifestations publiques à la gloire du protestantisme ! Ne serait-ce pas là un grand élan de narcissisme, une tentative angoissée de se rassurer ? « Miroir, beau miroir, dis-moi que je suis la plus belle… »

Je crois que c’est une erreur très grave : à mes yeux, l’Evangile est en jeu. Et je reçois comme une interpellation forte ces mots de l’apôtre Paul au début de la 1ère aux Corinthiens 2, 1-5 : Moi-même, quand je suis venu chez vous, frères, ce n’est pas avec le prestige de la parole ou de la sagesse que je suis venu vous annoncer le mystère de Dieu. Car j’ai décidé de ne rien savoir parmi vous, sinon Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié. Aussi ai-je été devant vous faible, craintif et tout tremblant : ma parole et ma prédication n’avaient rien des discours persuasifs de la sagesse, mais elles étaient une démonstration faite par la puissance de l’Esprit, afin que votre foi ne soit pas fondée sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu. Jésus Christ crucifié, rien d’autre. Et ce n’est pas là une originalité de Paul : il ne fait que remettre au centre ce qu’il a lui-même reçu, revenant à ce qui est sans doute le texte le plus ancien de tout le NT, avant les évangiles, avant les lettres de Paul, une confession de foi reçue des tout-premiers chrétiens. Voilà, dit Paul, le portrait du Christ qu’il nous faut broder par notre prédication comme par notre vie communautaire : De condition divine, il n’a pas voulu disposer du rang qui l’égalait à Dieu mais il s’est désisté lui-même pour accepter la condition d’esclave, il a pris le visage d’homme et partagé le sort commun, il s’est abaissé plus encore, poussant l’obéissance jusqu’à la mort, la mort sur une croix. Et c’est lui que Dieu a exalté en lui donnant le nom qui est au-dessus de tout nom afin qu’au nom de Jésus, dans les cieux, sur la terre, au fond de l’abîme, tout être adore à genoux et toute langue s’unisse pour chanter : le Seigneur, c’est Jésus-Christ à la gloire de Dieu le Père.

De condition divine, il meurt sur la croix. Et c’est pour cela qu’il est le Seigneur. Le Christ que Luther désigne depuis la chaire du retable de Wittenberg, c’est le Christ en Croix parce que c’est là que se fait le salut de l’humanité. Karl Barth parle ici de la doctrine des deux états : abaissement et exaltation. En même temps, le Seigneur est serviteur et le serviteur est Seigneur. A la fois roi et esclave. Souverain parce que serviteur. Son autorité et sa seigneurie viennent précisément du fait qu’il s’est abaissé jusqu’à la mort sur la croix, qu’il est descendu aux enfers (au fond de l’abîme, dit l’épître aux Philippiens) pour aller chercher tous ceux qui s’y trouvaient. Or, la volonté de celui qui m’a envoyé, c’est que je ne perde rien de tout ce qu’il m’a donné, mais que je le ressuscite au dernier jour, dit Jésus dans l’Evangile de Jean (6,39). Il est allé, lui, là où personne ne peut ni ne veut aller. Le Seigneur est allé rejoindre, lui, les réprouvés pour toujours, les damnés de la terre, les désespérés, les burn-out, les suicidés, les perdus. Il n’a pas fui, il ne s’est pas dérobé, il est allé jusqu’à l’affrontement avec les forces du mal, la réalité de la souffrance et de la mort : il a pris le visage d’homme et il a partagé le sort commun. C’est très exactement là que l’Eglise rend Christ présent, en allant rejoindre à son tour celles et ceux qui ne sont rien. Les derniers événements douloureux traversés par notre Eglise lui ont fait prendre conscience de son abaissement (les difficultés financières, les bancs vides, les enfants et petits-enfants absents…). Sachez que le Christ a partagé notre sort. Il s’est abaissé plus encore, poussant l’obéissance jusqu’à la mort, la mort sur la Croix. Et puisque nous sommes cohéritiers du Christ, parce qu’ayant part à ses souffrances nous aurons part à sa gloire (Romains 8,17), la théologie de la Croix est d’abord une théologie de la JOIE. Voilà pourquoi la croix est vide quand elle est présente dans un temple : elle témoigne de ce Dieu qui a décidé d’exalter celui qui est rejeté de tous en lui donnant le nom qui est au-dessus de tout nom. La théologie de la Croix est une théologie de la joie parce que la croix est le seul lieu possible de notre restauration. Elle est au fond une théologie de la restauration, orientée vers la résurrection, le relèvement, le nouveau départ, le « Lève-toi et marche ! » Dieu l’a souverainement élevé ? Alors Dieu va souverainement nous relever ! C’est une certitude. Et moi, je me demande s’il ne serait pas temps pour nous de remettre une croix dans ce temple. Amen.

[1] Dietrich Bonhoeffer, La parole de la prédication, trad. H. Mottu, Genève : Labor et Fides, 1992, p.26-41.

[2] Michel Bouttier, Le chant du Messie. Anthologie du Nouveau Testament, Point Seuil, 1997, p.17.

Matthieu 20, 1-16 – Moi, ouvrier de la 11ème heure !

Prédication du pasteur Samuel Amédro le dimanche 24 Septembre 2017

F&S, chers amis, le Seigneur notre Dieu a beaucoup d’humour. Il nous le démontre aujourd’hui encore au travers de ce bout d’Evangile qui nous est proposé aujourd’hui. Tout se passe comme s’il y avait une espèce de Providence divine… Mais que nous lisions cette parabole étonnante des ouvriers de la 11ème heure pour que je puisse vous la commenter doctement ne lui suffisait pas : il voulait nous offrir l’occasion de la vivre, de l’expérimenter, si je puis dire, en direct-live. Moi, ouvrier de la 11ème heure, dernier arrivé ici à Paris, dans ce quartier et dans cette communauté, moi qui n’ai encore rien fait, je viens ce matin vous griller la politesse, prendre le coupe-file réservé aux VIP, monter à la tribune pour prendre la 1ère place et toucher mon salaire au nez et à la barbe de tous ceux qui travaillent dans ce lieu depuis la 1ère heure, supportant comme dit le texte biblique le poids du jour et la grosse chaleur… Moi qui n’ai pas encore levé le petit doigt, je vais recevoir, par votre imposition des mains et sous la conduite éminente d’un représentant du Conseil Régional de notre Eglise, une onction toute spéciale de la part du Seigneur, une double ration de grâce et de bénédiction. Ce faisant, je glisse mes pas dans ceux de mes illustres prédécesseurs… Je veux parler bien entendu de Moïse (appelé par Dieu du milieu du buisson ardent alors qu’il n’était qu’un pauvre réfugié, un migrant au passé trouble), David (le plus petit des fils de Jessé qui reçoit l’onction royale des mains du prophète Samuel pour prendre la place du roi Saül), ou de l’apôtre Paul (l’ancien persécuteur de chrétiens qui se décrit lui-même comme l’avorton, le plus insignifiant des apôtres). Moi, Samuel, ouvrier de la 11ème heure que le maître vient juste d’embaucher pour travailler dans sa vigne avec vous tous qui m’avez précédé en ce lieu, j’ose espérer que vous ne m’en tiendrez pas rigueur de vous griller ainsi la politesse ! Et d’ailleurs là est l’humour du Seigneur à mes yeux, je sais déjà que vous ne m’en voulez pas, que vous n’en concevez aucune jalousie, aucune rancœur, aucun ressentiment : bien au contraire, depuis mon arrivée parmi vous, je n’ai reçu de votre part que des marques d’attention bienveillante et d’accueil aussi chaleureux que fraternel. J’ai bien compris que les ouvrier-e-s qui ont été embauché-e-s avant moi, parfois dès l’aube de leur vie, mais aussi celles et ceux qui sont arrivés un peu après, à la 3ème heure, 6ème heure ou 9ème heure, vous tous les ouvrier-e-s, vous vous réjouissez de voir arriver des forces vives non pas pour prendre votre relais et faire à votre place mais bien pour renforcer, donner de la vigueur, conjuguer nos talents, nos compétences et nos énergies pour le bénéfice de la vigne du Seigneur…

Et en lisant ce matin la parabole, j’ai compris que, pour vous comme pour moi, le Maître a pris la peine de conclure avec nous un accord pour un salaire décent et juste. Je n’ai pas entendu qu’il ait fait appel aux syndicats pour négocier avec les représentants du personnel ni qu’il ait passé un quelconque accord de branche mais le fait est que la parabole nous affirme que ce maître de maison qui sortit de grand matin afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne (…) convint avec les ouvriers d’une pièce d’argent pour la journée… Le Maître est donc venu passer un contrat avec ses ouvriers. Je tiens à rappeler que Jésus décrit ici le fonctionnement du Royaume des cieux : le Royaume des cieux est comparable, en effet, à un maître de maison qui sortit de grand matin… etc. J’en conclus donc que le Royaume des cieux fonctionne comme le protestantisme… Ou peut-être est-ce l’inverse ? Notre Eglise Protestante Unie de France essaie de mettre en pratique ce qu’elle comprend du fonctionnement du Royaume des cieux. En tout cas, je veux y voir une affinité avec notre culture protestante, notre manière de vivre en Eglise, de faire fonctionner notre Eglise et de concevoir notre rapport à l’autorité et au pouvoir. J’y vois moi, à la suite d’Olivier Abel qui s’opposait cette semaine encore sur ce point à Régis Debray, une théologie politique du contrat, du pacte, de l’Alliance qui se conquiert au bout de la discussion et du débat et qui tranche avec la traditionnelle culture jacobine française fondée bien plus souvent sur une théologie politique du Corps et de son unité indivisible fondée elle-même sur une autorité transcendantale personnifiée par une figure paternelle (le Corps du Roi, les Grands Corps de l’Etat, le Corps social, le Saint Père de l’Eglise Catholique). Plutôt qu’une autorité descendante paternelle qui structure le corps social de manière hiérarchique, la culture de notre Eglise entend privilégier une autorité horizontale plus fraternelle que paternelle dans une culture de type démocratique fondée sur une éthique de la discussion (dont parlait Habermas), une éthique de la parole échangée et de l’écoute réciproque. En tout cas, à défaut de toujours le vivre pleinement, nous le revendiquons fortement : chez nous, l’individu prime toujours sur la communauté (pensons à la parabole de la brebis perdue). Et l’adhésion des uns et des autres au contrat que le Seigneur entend passer avec chacun d’entre nous ne se conquiert que par la conviction personnelle et la décision éclairée en toute liberté de conscience.

Je voudrais ici m’arrêter une seconde pour prévenir celles et ceux qui, arrivés en ce lieu par hasard, par contrainte ou pour répondre à notre invitation, pourraient se sentir séduits ou attirés par un tel état d’esprit. Je voudrais les préserver d’une illusion d’optique qui pourrait laisser croire que face à la loi de la jungle qui semble régner dans le monde, la vie de l’Eglise offrirait un havre de paix sur terre en constituant une sorte d’antichambre du Royaume des cieux. Malheureusement, loin s’en faut ! Nous n’en sommes pas très fiers mais il nous faut vous avouer la vérité : cette manière de fonctionner qui se veut démocratique et ouverte ne nous rend pas plus aimables pour autant. Sur ce point, la parabole est sans illusion et sans faux-semblant : les hommes restent des hommes qu’ils soient dans l’Eglise ou non, le ressentiment des premiers passés en derniers éclate au grand jour et les murmures des contestations sont suffisamment forts pour arriver aux oreilles du Maître. Il y a dans l’Eglise comme dans le monde les mêmes conflits, les mêmes oppositions, les mêmes enjeux de pouvoir, les mêmes jalousies, les mêmes besoins de reconnaissance, le même esprit de comparaison quand ce n’est pas de compétition. René Girard aurait parlé du désir mimétique qui fait que l’on désire ce qui fait envie à l’autre du simple fait qu’il le désire.

Mais justement, tournant le dos à toute réponse verticale musclée qui tenterait de juguler l’opposition par la force, la parabole nous parle d’un Maître de maison qui prend la peine de rentrer dans la discussion, faisant droit à la parole de l’autre, fut-elle insolente, pour justifier sa décision somme-toute aussi souveraine que légitime. Laisse-moi t’expliquer mon ami : Je veux donner à ce dernier autant qu’à toi. Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux de mon bien ? Ou alors ton œil est-il mauvais que je sois bon ? Le Maître cherche à convaincre…

Mieux, le Maître commence son explication par un « mon ami » que je refuse de comprendre de manière cynique, paternaliste ou même ironique… « Mon ami » signifie que même dans le conflit la relation est préservée, tu restes mon ami. Cela signifie aussi que le Maître a quitté le piédestal hiérarchique du patron qui a le pouvoir d’embaucher pour se mettre sur le même plan que celui avec qui il a passé contrat : « mon ami » pose la relation dans l’horizontalité d’une discussion d’égal à égal. Mon Maître ne cherche pas à ce qu’on baisse les yeux devant lui. L’humiliation ne construit jamais rien de bon. Le Royaume de mon Maître ne nie pas la réalité parfois conflictuelle des relations humaines mais il refuse d’utiliser la facilité du rapport de force et de la violence qui écrase toujours le plus vulnérable et fait que les premiers sont toujours les premiers et que les derniers seront toujours les derniers, les riches toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres.

Je remarque aussi qu’il dit « mon ami » et qu’il ne dit pas « mon frère » en réservant son alliance de manière exclusive à ceux de son clan, de sa race, de son ethnie, de sa communauté, de sa religion ou de son église. Non, il dit : mon ami. Le royaume de mon maître se veut une communauté des « amis ». Et l’amitié se joue des frontières. On compare souvent la communauté ecclésiale à un communion fraternelle, une « con-frérie ». Ici, Jésus compare le Royaume des cieux à une véritable « société des amis », une « amicale » et qui plus est une « amicale laïque » en ce sens qu’elle ne connaît ni ne reconnaît aucun clergé, aucune prééminence de l’un sur l’autre, de l’un qui devrait ployer le genou devant l’autre. En ce sens, l’amitié me semble plus égalitaire encore que la fraternité. Souvenez-vous de la parole de Jésus dans l’Evangile de Jean : Je ne vous appelle plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; mais je vous ai appelés amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j’ai appris de mon Père. (Jean 15,15)

Et cette amicale se fonde sur la confiance en la parole donnée et tenue : je ne te fais pas de tort ; n’es-tu pas convenu avec moi d’une pièce d’argent ? L’injustice eut été de ne pas tenir ma parole, d’oublier ma promesse. Ce qui est juste c’est que je respecte le pacte qui nous lie toi et moi. Que votre OUI soit OUI et que votre NON soit NON, dit Jésus, tout le reste vient du Mauvais (Matthieu 5,37) ! Moi, je tiens ma promesse. Je suis fidèle et tu peux me faire confiance.

Alors quel est le contenu de ce fameux pacte qui nous lie dans cette communauté au moins aussi amicale que fraternelle qui se réunit dans ce temple du St Esprit. Il faut pour le découvrir revenir un instant sur le début de la parabole pour essayer de découvrir la motivation qui pousse le maître de la maison à sortir de chez lui de grand matin dit le texte, dans le but d’embaucher des ouvriers pour sa vigne… Sorti à la 3ème heure, il en vit d’autres qui se tenaient sur la place, sans travail, et il leur dit : « Allez, vous aussi, à ma vigne, et je vous donnerai ce qui est juste. » Ils y allèrent. Sorti de nouveau vers la 6ème heure, puis la 9ème, il fit de même. Vers la 11ème heure, il sortit encore, en trouva d’autres qui se tenaient là et leur dit : « Pourquoi êtes-vous restés là, tout le jour, sans travail ? » Avez-vous senti comme moi cette obsession constante du maître ? Qu’est-ce qui le pousse ainsi à sortir de chez lui sans arrêt ni repos, depuis l’aube jusqu’à la dernière minute du jour ? S’il y en a un qui veut absolument faire baisser la courbe du chômage, c’est bien lui… Voilà la vérité essentielle qui se dit dans cette parabole :  notre Dieu a envie de nous, de chacun d’entre nous, moi y compris, l’ouvrier de la 11ème heure. Je ne dis pas qu’il a BESOIN de nous, je dis et j’affirme qu’il a du désir pour nous.

Eh bien, sachez que c’est très exactement ce que je suis venu faire parmi vous, chers amis, voilà quelle sera mon obsession constante auprès de vous en tant que pasteur : vous faire entendre l’appel de mon Maître qui n’a de cesse que de venir vous chercher pour vous mettre en route, rendre la capacité d’agir à ceux qui se sentent inutile parce que sans raison de vivre. Mon Dieu ne supporte pas de voir un seul de ses amis rester bloqué, scotché, paralysé, englué, enfermé, emprisonné. Mon Dieu est touché, ému aux entrailles, indigné même de ce qu’un seul de ses amis puisse rester par terre sans possibilité de relever la tête, sans possibilité de prendre en main sa propre vie pour gagner ce qui lui est nécessaire. Je suis témoin de ce Dieu qui veut ses ami-e-s debout. Et celles et ceux qui connaissent les tragédies qui ont ébranlé jusqu’au fondement de certaines de nos familles, comprennent alors qu’il y a des visages qui me viennent ici et que c’est à ces personnes que je pense d’abord avec émotion et amitié. J’ai été embauché par Dieu pour prendre soin de sa vigne ici avec vous, parmi vous, au milieu de vous et je le ferai de tout mon cœur. Mais comptez-sur moi également pour ne pas réserver cette énergie aux seuls frères et sœurs de la communauté : l’appel du Seigneur ne connaît ni frontière ni barrière : il veut être « bon » y compris avec les ouvriers de la 11ème heure, les derniers arrivés, ceux qui n’ont encore rien fait et qui ne méritent rien mais qu’il appelle « mon ami ».

Ce qu’il veut donner à ses amis (qu’ils soient ou non dans l’Eglise) n’est pas proportionnel à l’effort fourni. Sa bonté pour nous n’est pas indexée à un quelconque calcul de productivité (il ne s’agit donc pas de travailler plus pour gagner plus). Il n’est pas question non plus d’alimenter un quelconque « compte pénibilité » qui ferait que le salaire serait proportionnel à la difficulté rencontrée. En tant que calviniste convaincu, je sais que mon Dieu est souverain et qu’il lui est permis de faire ce qu’il veut de son bien, comme le dit si bien la parabole : car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes (Matthieu 5,45). En ce sens, je tiens à préciser aux responsables des autorités civiles qui nous font l’honneur et l’amitié de leur présence aujourd’hui que notre Eglise a toujours été et restera toujours une Eglise « pour les autres », cherchant à apporter ce qu’elle peut pour partager quelque chose de la bienveillance de Dieu dans l’espace public. Permettez-moi un seul exemple, à l’occasion du 500ème anniversaire de la Réformation, nous organisons ici-même le 29 novembre prochain une « disputatio » publique avec un rabbin, un musulman, un chrétien et un historien autour de cette question tellement importante : « Sommes-nous vraiment tous frères ? » C’est très exactement ce genre de « service public » que nous voulons apporter. Et nous espérons trouver en vous des partenaires dans cette laïcité bien comprise qui nous permette d’habiter tous ensemble notre espace public. En attendant, comptez sur nous, pour rester émus, touchés, indignés, mobilisés par tout ce qui blesse et abîme l’humain et la planète. C’est ce qui est écrit dans notre contrat de travail. C’est ce pour quoi nous avons été embauchés par le Maître de la Maison. C’est notre travail, notre vocation et notre joie. Amen.

 

Deutéronome 6, 1-9 ; Marc 3, 20-21 ; 31-35 ; Romains 8, 12-17 – Identité et Patrimoine

Prédication du Pasteur Samuel Amédro, le dimanche 17 septembre 2017

Je ne me lasse pas de constater l’engouement toujours croissant autour de ces journées du Patrimoine. N’y voyez aucune critique de ma part : il me semble qu’il y a là un signe des temps d’une identité qui se sent fragilisée et qui part à la recherche d’elle-même. Quand on se sent sûr de soi, nul besoin d’aller visiter la galerie de portraits de ses ancêtres ! Et c’est bien ce que nous démontrent ces personnes adoptées qui partent en quête de leurs géniteurs jusqu’à le revendiquer comme ce qu’ils appellent un « droit à l’origine ». Quel drôle d’expression…

Signe des temps, disais-je, il semble que nous soyons en quête de nous-mêmes contre l’éparpillement schizophrénique, fruit amère de la mondialisation (je ne suis personne quand je suis multiple), contre l’amnésie de notre propre histoire (je ne suis personne quand je n’ai pas de mémoire, pas de passé, et que je reste prisonnier de ce que j’ai appelé la tyrannie de l’immédiateté). Bref, dans ces journées du Patrimoine, nous cherchons une permanence dans le temps, une unité de soi, une continuité, une cohérence dans notre vie. On visite des Monuments Historiques. On s’identifie à des habitudes de vie qu’on appelle « Tradition » (chez nous, on a toujours fait comme ça). On se cramponne à nos croyances prises comme des idéaux ou des normes universelles. Et on affronte (moi le premier) avec angoisse et parfois avec un sentiment de culpabilité la question de la transmission à nos enfants. Avons-nous réussi à transmettre à nos enfants ? « Voici le commandement, les lois et les coutumes que le SEIGNEUR votre Dieu a ordonné de vous apprendre à mettre en pratique dans le pays où vous allez passer pour en prendre possession, afin que tu craignes le SEIGNEUR ton Dieu, toi, ton fils et ton petit-fils, en gardant tous les jours de ta vie toutes ses lois et ses commandements que je te donne, pour que tes jours se prolongent. Tu écouteras, Israël, et tu veilleras à les mettre en pratique : ainsi tu seras heureux, et vous deviendrez très nombreux, comme te l’a promis le SEIGNEUR, le Dieu de tes pères, dans un pays ruisselant de lait et de miel. » L’avertissement du Deutéronome nous fait lever les sourcils vers le ciel en signe d’impuissance et presque de résignation… Tu seras heureux et vous deviendrez très nombreux ? Force est de constater que nous avons raté quelque chose… Quel est donc ce pays ruisselant et de miel qui nous a été donné en héritage par le Dieu de nos pères ? Notre pays à nous s’appelle la tradition réformée. Voilà ce que nous avons reçu en héritage par nos pères (et nos mères la plupart du temps d’ailleurs). Certes aujourd’hui nous avons changé de nom puisque nous sommes l’Eglise Protestante Unie de France… mais nous nous inscrivons dans la tradition réformée (c’est d’ailleurs le nom qui est encore à l’entrée sur la plaque de marbre dont on m’a dit il y a quelques jours qu’elle ressemblait un peu à une pierre tombale). Nous sommes issus de l’Eglise Réformée voire calvinistes puisqu’en faisant communion avec les luthériens, nous avons réactivé notre fibre calviniste qui était en train de s’éteindre. Bref : c’est notre famille. C’est là que nous sommes nés. C’est une anecdote que me racontait mon ami le pasteur Jean-Pierre Nizet qui avait été nommé au cœur des Cévennes à Ste Croix Vallée Française et à qui une vieille paroissienne avait demandé le plus sérieusement du monde : « Monsieur le pasteur, est-ce que vous êtes né ? » N’allez pas croire qu’elle lui demandait s’il était né de nouveau, non ! Il a mis un très long moment avant de comprendre qu’elle voulait savoir s’il était né protestant réformé, autrement dit, est-ce qu’il faisait vraiment partie de la famille… Il est vrai que puisque nous fêtons en 2017 les 500 ans de la Réforme, il faudrait raconter notre histoire en commençant par Luther… mais chez nous, c’est Calvin et Théodore de Bèze qui font figure de pères fondateurs et Noyon ou Genève nous sont beaucoup plus familiers que Wittenberg ou Worms. Notre histoire de famille s’articule autour du principe fondateur de l’absolue souveraineté de Dieu (Soli Deo Gloria !) qui arrache à l’homme toute prétention à vouloir interférer sur son salut (Sola fide et Sola gratia jusqu’à la prédestination !) et qui construit l’Eglise de manière quasi démocratique sur la seule autorité de la Parole (Sola Scriptura et sacerdoce universel des croyants). Mais il faut avouer également que notre identité de réformés français s’est construite dans le conflit dur qui nous a opposé au catholicisme : dans chaque protestant français (ce qui ne se vérifie pas à l’étranger) sommeille la mémoire de la persécution, des dragonnades, de la guerre des camisards, de la résistance de Marie Durand ou de Pierre Laporte. Le Désert pour ceux qui subissaient la persécution. Le Refuge pour ceux qui réussissaient à fuir à l’étranger. Notre mémoire huguenote reste vivace des siècles après. C’est là une des racines probables de l’attachement viscéral de notre protestantisme réformé à liberté reçue par l’instruction publique gratuite et obligatoire ainsi qu’à la laïcité en tant que séparation des Eglises et de l’Etat : ce furent là pour nous des combats auxquels nous avons pris part pour assurer notre survie. Mais c’est également à cette source qu’il faut aller rechercher l’engagement constant de nos pères auprès des réfugiés et des persécutés quels qu’ils soient (au Chambon ou par la Cimade). C’est là notre histoire. Du moins celle que nous nous racontons de générations en générations… Parce qu’il faut avouer que cette histoire qui raconte notre identité réformée est, comme toutes les histoires d’ailleurs, une histoire mythique où l’on sélectionne les faits pour les agencer dans une intrigue. Mais il faut immédiatement ajouter qu’un mythe dit toujours la vérité en ce qu’il explique une identité par un récit. Ce récit dit ce que nous sommes et pourquoi nous sommes comme ça. Comme quand on essaie de se définir par ses traits de caractères : je n’y peux rien, je suis comme ça, c’est mon caractère. C’est notre identité, c’est notre caractère, nous sommes comme ça et parfois même, nous en sommes fiers. Nous revendiquons notre exigence intellectuelle dans les cultes (parfois avec une pointe d’élitisme), une certaine droiture morale (il arrive que ce soit jusqu’à la rigidité), une piété pudique et intériorisée (qui confine souvent à la froideur et la méfiance envers les émotions trop fortement exprimées), un accueil inconditionnel de quiconque s’approche au nom de la Grâce première (jusqu’à accepter de ne pas savoir qui est vraiment membre de l’Eglise) et une liberté imprescriptible (qui laisse bien souvent les gens se débrouiller avec leurs responsabilités). Et pour paraphraser ce que Dieu dit à Moïse devant le buisson ardent, nous pourrions conclure par un : Je suis qui je suis !  C’est comme ça… Désolé ! Et c’est cette identité-là que nous aimerions tant transmettre à nos enfants et petits-enfants… Malheureusement, il semble bien souvent qu’ils n’en veulent pas ! Ou tout au moins qu’ils restent à distance… Et pourtant, nous savons que notre avenir en dépend. Nous avons bien intégré ce que dit le Deutéronome : Les paroles des commandements que je te donne aujourd’hui seront présentes à ton cœur (nous les avons à cœur) ; tu les répéteras à tes fils (on a bien essayé, encore faudrait-il qu’ils écoutassent) ; tu les leur diras quand tu resteras chez toi et quand tu marcheras sur la route (à la maison comme dans l’espace public), quand tu seras couché et quand tu seras debout (au travail comme en vacances) ; tu en feras un signe attaché à ta main (pour t’en souvenir quand tu travailles avec tes mains), une marque placée entre tes yeux (pour t’en souvenir quand tu réfléchis) ; tu les inscriras sur les montants de porte de ta maison et à l’entrée de ta ville (ce sera écrit partout où tu vis)Tous ceux qui connaissent le judaïsme connaissent les mezzouza, les téfilines et les phylactères, prenant ce commandement du Deutéronome très au sérieux voire au pied de la lettre pour transmettre ce qui est essentiel. Il y a là, pour eux comme pour nous, un enjeu de survie. Il y a même un proverbe juif qui dit qu’on ne peut se dire juif que quand ses enfants le sont devenus. Autrement dit, le judaïsme ne se reçoit pas en héritage de sa mère mais par la responsabilité assumée de transmission à ses enfants. Et pour eux comme pour nous, le message à transmettre est simple. Il tient en quelques mots : Ecoute Israël, le Seigneur notre Dieu est UN. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force. Et Jésus ajoute à la suite du Lévitique (19,18) : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.  Afin que tu craignes le Seigneur ton Dieu, toi, ton fils et ton petit-fils… L’enjeu est là : quoi que tu fasses, qui que tu sois, n’oublie jamais la présence de Dieu dans ta vie. N’oublie pas Dieu. Garde-lui toujours une place dans ta vie, dans la famille, à la maison, au travail, en vacances, dans l’espace public comme dans l’espace privé, que tu sois manuel ou intellectuel, garde toujours une place pour Dieu dans ta vie. Pour Dieu et pour ton prochain. Voilà ce que je rêve de transmettre à mes enfants. Souviens-toi. Fais ce que tu veux de ta vie, mais souviens-toi. C’est une entreprise contre l’oubli, contre la mémoire courte, contre la tyrannie de l’immédiat, du présent instantané. N’oublie pas que Dieu t’aime ! N’oublie pas ton prochain ! C’est une part essentielle de ton identité, de ton histoire, de qui tu es au plus profond de toi.

Mais il arrive (j’allais dire malheureusement) que les enfants décident de résister à leurs parents. C’est exactement ce que raconte le récit que j’ai lu dans l’Evangile de Marc quand Jésus essaie d’échapper à l’emprise de sa famille qui vient pour s’emparer de lui dit l’Evangile. Il arrive que l’identité et la tradition soient vécues comme des prisons, des enfermements, des héritages trop lourds à porter. Jésus se révolte contre sa famille qui tente de l’assigner à résidence. C’est bien ce qui arrive parfois avec notre jeunesse qui refuse de reproduire ce que nous aimerions lui transmettre du simple fait qu’on a toujours fait comme ça. Si la transmission de la tradition consiste simplement à rester dans la famille et à reproduire toujours la même chose, la même musique, la même manière de prier, la même manière de construire l’Eglise, alors l’identité se transforme en une prison, à une histoire subie, un héritage non choisi. Il ne faut jamais oublier que l’identité ce n’est pas seulement une histoire reçue en héritage. C’est aussi être soi, se reconnaître soi, exister par soi-même, dire « JE », apprendre à faire ses choix et à les assumer en toute responsabilité. L’histoire reçue en héritage doit pouvoir s’articuler avec une histoire encore à inventer. Le passé doit pouvoir se conjuguer au futur. Alors Jésus sort de sa prison et nous invite à faire de même. Il ne s’agit pas de s’imaginer vivre une vie solitaire, sans passé, sans histoire, sans famille, sans lien, dans une solitude magnifique à se laisser vivre au gré de ses pulsions et de ses envies ! En parcourant du regard ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de Dieu, voilà mon frère, ma sœur, ma mère. » Il s’agit donc d’entrer dans une nouvelle histoire familiale avec une nouvelle famille, un futur qui est devant soi mais avec des frères et des sœurs. Je retrouve un écho de cette même méfiance vis-à-vis de l’héritage subi dans le texte de l’épître aux Romains : Ainsi donc, frères, nous avons une dette… mais pas envers la chair pour devoir vivre de façon charnelle. Car si vous vivez de façon charnelle, vous mourrez ! Au fond, dit l’apôtre Paul, notre dette, cette identité de protestants réformés que nous avons reçue en héritage, ne peut pas rester attachée à ce qui est charnel, c’est à dire ce qui est voué à disparaître, ce qui est destiné à mourir. Si nous voulons transmettre notre identité à nos enfants uniquement pour essayer de ne pas mourir ou parce que nous avons peur de disparaître, alors nous nous trompons et nous les trompons parce que si nous vivons de façon charnelle, nous mourrons. Mais Paul nous invite à retrouver l’essence spirituelle de cette transmission. Mais si par l’Esprit, vous faites mourir votre comportement charnel, vous vivrez. En effet, ceux-là sont fils de Dieu qui sont conduits par l’Esprit de Dieu. Vous n’avez pas reçu un esprit qui vous rende esclaves et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et par lequel nous crions : Abba, Père. Cet Esprit lui-même atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Enfants, et donc héritiers : héritiers de Dieu, cohéritiers du Christ, puisque, ayant part à ses souffrances, nous aurons part aussi à sa gloire.

Dans l’identité de fils adoptifs de Dieu, nous héritons d’une liberté que rien ni personne ne peut nous arracher parce qu’elle n’est plus du tout motivée par la peur de mourir. Libérés de l’esclavage de la peur de disparaître, elle fait de nous des enfants de la promesse et elle nous ouvre les portes d’une aventure nouvelle, d’un avenir possible. En nous permettant de mettre une distance entre cette histoire que nous avons reçue en héritage et notre vie devant Dieu, Paul nous ouvre les portes d’un chemin de liberté : désormais, je sais que je ne me résume pas à mon histoire. Je peux alors librement prendre la décision de m’inscrire dans cette tradition que j’ai reçue de mes pères tout en sachant que je suis libre de la transformer pour en faire quelque chose de neuf. Je peux décider de choisir cette famille comme étant la mienne, cette paroisse, ce lieu de culte et je suis libre de les transformer, les habiter à ma façon, les faire vivre autrement. Cette identité qui fait de moi ce que je suis n’est plus seulement reçue en héritage mais elle devient aussi choisie et assumée : elle m’appartient en propre. Elle fait que je suis capable de faire des choix, d’assumer des responsabilités, de faire une promesse, de prendre des engagements et de les tenir. Désormais mon « oui » est un vrai « oui », mon « non » est un vrai « non ».

L’Evangile que je reçois aujourd’hui me permet d’articuler ce que je reçois de mes pères et ce que je choisis de faire de ma vie. J’y reçois une identité qui n’est pas seulement figée dans le passé mais souple et dynamique, enracinée dans un héritage que j’assume et résolument tournée vers l’avenir.

Et pour reprendre ce que Dieu disait à Moïse devant le buisson ardent, on peut tout aussi bien le traduire à la forme inaccomplie, en train d’être, en plein devenir. Non plus seulement Je suis qui je suis… Mais cette fois : Je serai qui je serai !  C’est comme ça… Grâce à Dieu, nous sommes en devenir. Et c’est heureux. Amen !