Actes 6-7. – « Étienne »

dimanche 26 décembre 2010 – par Rodolphe Kowal, étudiant à l’Institut protestant de théologie.

 

6 1 En ce temps-là, alors que le nombre des disciples augmentait, les croyants de langue grecque se plaignirent de ceux qui parlaient l’hébreu : ils disaient que les veuves de leur groupe étaient négligées au moment où, chaque jour, on distribuait la nourriture. 2 Les douze apôtres réunirent alors l’ensemble des disciples et leur dirent : « Il ne serait pas juste que nous cessions de prêcher la parole de Dieu pour nous occuper des repas. 3 C’est pourquoi, frères, choisissez parmi vous sept hommes de bonne réputation, remplis du Saint-Esprit et de sagesse, et nous les chargerons de ce travail. 4 Nous pourrons ainsi continuer à donner tout notre temps à la prière et à la tâche de la prédication. » 5 L’assemblée entière fut d’accord avec cette proposition. On choisit alors Étienne, homme rempli de foi et du Saint-Esprit, ainsi que Philippe, Procore, Nicanor, Timon, Parménas et Nicolas, d’Antioche, qui s’était autrefois converti à la religion juive. 6 Puis on les présenta aux apôtres qui prièrent et posèrent les mains sur eux. 7 La parole de Dieu se répandait de plus en plus. Le nombre des disciples augmentait beaucoup à Jérusalem et de très nombreux prêtres se soumettaient à la foi en Jésus.8 Étienne, plein de force par la grâce de Dieu, accomplissait des prodiges et de grands miracles parmi le peuple. 9 Quelques hommes s’opposèrent alors à lui : c’étaient d’une part des membres de la synagogue dite des « Esclaves libérés », qui comprenait des Juifs de Cyrène et d’Alexandrie, et d’autre part des Juifs de Cilicie et de la province d’Asie. Ils se mirent à discuter avec Étienne. 10 Mais ils ne pouvaient pas lui résister, car il parlait avec la sagesse que lui donnait l’Esprit Saint. 11 Ils payèrent alors des gens pour qu’ils disent : « Nous l’avons entendu prononcer des paroles insultantes contre Moïse et contre Dieu ! » 12 Ils excitèrent ainsi le peuple, les anciens et les maîtres de la loi. Puis ils se jetèrent sur Étienne, le saisirent et le conduisirent devant le Conseil supérieur. 13 Ils amenèrent aussi des faux témoins qui déclarèrent : « Cet homme ne cesse pas de parler contre notre saint temple et contre la loi de Moïse ! 14 Nous l’avons entendu dire que ce Jésus de Nazareth détruira le temple et changera les coutumes que nous avons reçues de Moïse. » 15 Tous ceux qui étaient assis dans la salle du Conseil avaient les yeux fixés sur Étienne et ils virent que son visage était semblable à celui d’un ange. 71 Le grand-prêtre lui demanda : « Ce que l’on dit de toi est-il vrai ? » 2 Étienne répondit : « Frères et pères, écoutez-moi. Le Dieu glorieux apparut à notre ancêtre Abraham lorsqu’il était en Mésopotamie, avant qu’il aille habiter Haran,

7 51 « Vous, hommes rebelles, dont le coeur et les oreilles sont fermés aux appels de Dieu, vous résistez toujours au Saint-Esprit ! Vous êtes comme vos ancêtres ! 52 Lequel des prophètes vos ancêtres n’ont-ils pas persécuté ? Ils ont tué ceux qui ont annoncé la venue du seul juste ; et maintenant, c’est lui que vous avez trahi et tué. 53 Vous qui avez reçu la loi de Dieu par l’intermédiaire des anges, vous n’avez pas obéi à cette loi ! » 54 Les membres du Conseil devinrent furieux en entendant ces paroles et ils grinçaient des dents de colère contre Étienne. 55 Mais lui, rempli du Saint-Esprit, regarda vers le ciel ; il vit la gloire de Dieu et Jésus debout à la droite de Dieu. 56 Il dit : « Écoutez, je vois les cieux ouverts et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu. » 57 Ils poussèrent alors de grands cris et se bouchèrent les oreilles. Ils se précipitèrent tous ensemble sur lui, 58 l’entraînèrent hors de la ville et se mirent à lui jeter des pierres pour le tuer. Les témoins laissèrent leurs vêtements à la garde d’un jeune homme appelé Saul. 59 Tandis qu’on lui jetait des pierres, Étienne priait ainsi : « Seigneur Jésus, reçois mon esprit ! » 60 Puis il tomba à genoux et cria avec force : « Seigneur, ne les tiens pas pour coupables de ce péché ! » Après avoir dit ces mots, il mourut.

Frères et sœurs,

En ce lendemain de Noël, je voudrais vous parler d’un des premiers grands témoins du christianisme : Étienne. Le récit que nous avons lu dans les Actes des Apôtres nous éloigne un peu de l’esprit de Noël que nous voulons vivre avec les enfants. Pourquoi évoquer le récit tragique d’Étienne un lendemain de Noël ? Parce que la Parole de Dieu, exprimée soit dans la Résurrection soit dans la Nativité suscite immédiatement la réponse des croyants. Des témoins de la foi se lèvent. Étienne est l’un de ceux-là.

Notre récit soulève un point difficile et pour lequel il nous faut prendre d’importantes précautions : ce qui concerne notre regard sur le judaïsme lorsque nous commentons des passages des Écritures tels que celui-ci, dans lequel nous percevons un conflit entre les Juifs et les chrétiens. L’histoire de l’Église a été empoisonnée pendant des siècles par une doctrine terrible, celle de l’enseignement du mépris. Le mépris chrétien pour les Juifs a pu s’enraciner dans une certaine lecture – une lecture péjorative – de tels passages des Écritures. En Actes 6-7, Étienne comparaît en effet devant une assemblée qui est liée de près ou de loin à la condamnation et à la crucifixion de Jésus. L’enseignement du mépris a condamné l’ensemble du judaïsme pour cela. Cette lecture a conduit à accuser directement les Juifs du meurtre de Jésus. Nous ne pouvons plus accepter ce genre de lecture dans laquelle tout est mélangé. Il n’y a aucun rapport entre les Juifs réels que nous connaissons, qui sont nos concitoyens, nos amis, nos voisins, nos frères en Abraham et quelques responsables du Temple du début du Ier siècle.

Notre récit sur Étienne parle d’un conflit entre Juifs qui a lieu dans les années 40 du Ier siècle. Il constitue pour nous un récit exemplaire. Il nous montre la religion comme un lieu de passions violentes, hier comme aujourd’hui.

Je voudrais pour proposer de lire ce matin le récit d’Étienne avec cette idée : que le témoignage d’Étienne nous montre à quel point notre vie entière se joue dans notre foi.

Que raconte notre récit ? Tout d’abord, que le personnage d’Étienne est introduit à partir de l’histoire d’un conflit dans la communauté primitive, à Jérusalem dans les années 40. Il s’agit d’un conflit entre les hellénistes et les hébraïsants. Les veuves des hellénistes sont délaissées. Les hellénistes sont des Juifs parlant le grec et les Juifs hébraïsants sont sans doute ceux qui parlaient l’araméen. Il est intéressant d’observer que la distinction entre ces deux groupes a lieu au sein de la première communauté chrétienne, celle des disciples de Jésus. Tout se passe en effet ici au sein du judaïsme, autour du Temple.

Les personnages principaux des Actes des Apôtres (au début) sont les Douze, Pierre en tête. Ils ont comme fonction principale la prière et le service de la Parole. Pour résoudre le conflit entre hellénistes et hébraïsants qui porte sur les veuves, les Douze nomment Sept diacres, pour servir aux tables. C’est sans doute la forme la plus ancienne de diaconie chrétienne. Les Douze délèguent aux Sept une partie de leur travail pour se consacrer davantage à la prière et la Parole. Étienne est l’un des Sept.

Étienne est décrit comme un homme rempli d’Esprit saint et de sagesse, et aussi plein de foi. C’est un homme animé de ferveur religieuse à une époque où le mouvement chrétien est en pleine expansion.

Étienne est un personnage très exposé, car il est un témoin passionné et brillant. C’est pour cela qu’il est pris à parti par un groupe de Juifs issus de la synagogue des Affranchis.

Ne parvenant pas à contrer Étienne en débattant avec lui, ces Juifs en viennent à convoquer de faux témoins pour l’accuser. Étienne est accusé de vouloir changer la loi de Moïse et d’annoncer la destruction du Temple. C’est alors qu’Étienne est présenté devant le Grand Prêtre.

Devant le Grand Prêtre, le plaidoyer d’Étienne est une véritable confession de foi juive. Elle met l’accent sur le fait que le peuple d’Israël est rétif, dès l’origine, aux prophètes, ce qui explique que sont qui se situent dans cette filiation n’aient pas non plus reconnu Jésus. L’accusation est forte. Étienne remet aussi en question la notion de lieu sacré de la foi juive.

Le plaidoyer d’Étienne est irréprochable, car il contient une grande quantité de citations précises des Écritures. Il est cependant inacceptable pour ses accusateurs.

Au paroxysme de la violence de son discours, Étienne voit Jésus à la droite de Dieu. Cela apparaît comme un blasphème avéré pour ses accusateurs. Étienne est condamné à la lapidation. Jusqu’au moment ultime, Étienne confesse sa foi en Jésus.

Étienne aurait-il pu se sauver de cette mort lamentable sous les pierres ?

S’il avait reconnu le fanatisme de ses accusateurs, s’il avait évalué la violence de leur passion religieuse, peut-être aurait-il pu en réchapper.

Mais non, s’il en a été ainsi, c’est que psychologiquement, Étienne était poussé à agir de cette manière, à témoigner de sa foi de Jésus-Christ jusqu’à la mort. Il ne nous reste qu’à imaginer le contexte qui a amené des croyants comme Étienne à embrasser la foi de Jésus.

D’autre part, ce qui est décrit dans le texte des violences faites à Étienne entre en résonance avec des faits de l’actualité récente : le dernier communiqué du Conseil Œcuménique des Églises sur la situation des chrétiens aux Philippines peut nous offrir un tel exemple, pris entre des centaines. Il s’agit du témoignage d’une mère dont le fils subit la pression de soldats islamistes. Ces soldats, comme dans notre récit des Actes des Apôtres, ont recours au mensonge, au faux témoignage pour exercer leur pression sur les jeunes chrétiens. Le mère de ce garçon est bouleversée, car elle voit son fils sombrer dans la violence.

Cela se passe à l’étranger. Qu’en est-il de la violence religieuse chez nous, en France ? Nous semblons relativement protégés de cela, abrités sous un parapluie politique. Nous vivons sous un régime de tolérance religieuse. Il y a cependant un prix à payer pour cette tolérance, c’est celui de l’indifférence envers les religions. Notre foi n’est plus, pour beaucoup, que l’expression d’une préférence personnelle, un choix, une option. Or, nous savons qu’elle est bien plus que cela pour nous.

Nous, protestants, gardons puissamment en mémoire l’époque des persécutions, l’époque du Désert, et le dur combat mené par les ancêtres pour vivre légitimement en France, dans la tolérance. Ce témoignage est précieux.

Frères et sœurs,

Nous avons lu le récit d’Étienne avec cette idée que son témoignage nous montre que dans notre foi, c’est notre vie entière qui se joue.

Le martyr d’Étienne s’est déroulé sous nos yeux. Au nom de Jésus, Étienne a subi les violences d’un autre clan. Il est mort sous les pierres.

Ce témoignage est poignant à lire. Nous voyons que ce qu’il renferme est un phénomène encore – et probablement pour toujours – attaché à l’humanité, celui du fanatisme, celui de la violence religieuse, car, qu’on le veuille ou non, la foi touche à nos préoccupations ultimes. L’homme la défend parfois avec violence et cruauté.

La paix est pour nous une valeur précieuse. Elle est aussi très fragile.

En Étienne, nous avons une figure de foi et de courage qui nous inspire.

Avec cet encouragement, en investissant toute notre force pour nous opposer à la violence, nous voulons vivre d’une foi qui nous fait dire, au moment ultime « Seigneur Jésus, reçois mon esprit » !

Amen.

Jean 17,1-11, « La relation idéale : l’unité du Père, du Fils et des disciples »

Dimanche 5 juin 2011, par Rodolphe Kowal, stagiaire de l’Institut protestant de théologie

 

17 1 Après avoir ainsi parlé, Jésus leva les yeux vers le ciel et dit : « Père, l’heure est venue. Manifeste la gloire de ton Fils, afin que le Fils manifeste aussi ta gloire. 2 Tu lui as donné le pouvoir sur tous les êtres humains, pour qu’il donne la vie éternelle à ceux que tu lui as confiés. 3 La vie éternelle consiste à te connaître, toi le seul véritable Dieu, et à connaître Jésus-Christ, que tu as envoyé. 4 J’ai manifesté ta gloire sur la terre ; j’ai achevé l’oeuvre que tu m’as donné à faire. 5 Maintenant donc, Père, accorde-moi en ta présence la gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde existe . 6 Je t’ai fait connaître à ceux que tu as pris dans le monde pour me les confier. Ils t’appartenaient, tu me les as confiés, et ils ont obéi à ta parole. 7 Ils savent maintenant que tout ce que tu m’as donné vient de toi, 8 car je leur ai donné les paroles que tu m’as données et ils les ont accueillies. Ils ont reconnu que je suis vraiment venu de toi et ils ont cru que tu m’as envoyé.

9 « Je te prie pour eux. Je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que tu m’as confiés, car ils t’appartiennent. 10 Tout ce que j’ai est à toi et tout ce que tu as est à moi ; et ma gloire se manifeste en eux. 11 Je ne suis plus dans le monde, mais eux sont dans le monde ; moi je vais à toi. Père saint, garde-les par ton divin pouvoir, celui que tu m’as accordé , afin qu’ils soient un comme toi et moi nous sommes un.

La prière de Jésus qui conclut les discours d’adieu est un texte très riche de sens, dense et complexe auquel le christianisme s’est souvent référé tout au long de son histoire. Il contient de nombreuses affirmations fondamentales pour la foi.

Dans l’Évangile de Jean, cette prière se situe dans une temps pendant lequel Judas est parti trahir Jésus. Pendant que Jésus prononce son discours, Judas le trahit. Juste après la prière, Jésus est livré. La tension dramatique de l’Évangile de Jean est donc extrême à ce moment de la narration.

Bien que nous nous situions dans le temps de Pâques entre l’Ascension et la Pentecôte, la lecture de l’Évangile que nous faisons ce matin se situe en parallèle de ces fêtes. Avec Jean, nous vivons une expérience de la foi que prend une autre forme. C’est une autre façon de vivre la présence de l’Esprit et du Seigneur dans le temps post-pascal dans lequel, nous – comme les disciples auxquels Jésus s’adresse – nous situons.

Dans cette prière, nous contemplons une relation idéale, voulue par Jésus, du Père avec le Fils, du Fils avec ceux qui lui sont donnés – les disciples -, et des disciples avec le Père : une relation d’unité. Il y a dans ces quelques versets des paroles puissantes, capables de nous aider à bien nous situer dans notre relation de chrétien à Dieu.

Le texte relève bien du genre littéraire de la prière. Le narrateur commence par ces mots : « Jésus leva les yeux au ciel » (Jn 17,1). Il se divise en deux parties : Jésus s’adresse au Père pour lui-même et, ensuite, pour ses disciples.

Lorsque Jésus s’adresse au Père pour lui, il lui demande de le glorifier : que le Père soit glorifié en glorifiant le Fils.

Le terme glorifier est assez spécifique du judaïsme et du christianisme. Il porte l’idée de « mettre en valeur », de « rehausser l’éclat de quelqu’un ». Si l’on est glorifié par Dieu, on est élevé à une gloire éternelle.

Jésus demande pour ses disciples qu’ils soient unis dans son nom, le nom de Jésus-Christ. Jésus reconnaît aussi qu’il est glorifié dans ses disciples (au sein de l’Église). La glorification est donc croisée. Elle circule du Père au Fils, du Fils au Père et des disciples au Fils et au Père.

Nous nous trouvons donc face à deux demandes de la part de Jésus : une première demande de Jésus pour lui-même, qui fera que Jésus sera l’égal de Dieu et une seconde demande, qui est une demande pour autrui, celle d’un Jésus médiateur – ou intercesseur – auprès du Père.

La première demande de Jésus c’est d’être glorifié par le Père. Comment Jésus est-il glorifié ? – En étant crucifié et ressuscité dans sa Passion.

La prière peut nous donner un nouvel angle de vue pour la Résurrection : la Résurrection est la conséquence d’une demande faite au Père. Pour ressentir pleinement l’effet de cette nouvelle perspective, nous pouvons nous placer dans la disposition de quelqu’un qui écouterait le récit de l’Évangile de Jean pour la première fois. En dépliant ainsi la narration, elle prend soudainement beaucoup d’épaisseur : au moment où la demande est faite, il n’y a pas de certitude. Quand Jésus prie le Père, il n’a aucune certitude d’obtenir la résurrection.

Bien sûr, nous savons déjà à l’avance tout ce qui va se passer.

La mort et la résurrection de Jésus dans sa Passion vont venir valider, offrir une réponse positive à une prière. Pour le christianisme, la croix et la résurrection deviendront les signes de ralliement, le signe de l’adhésion à la nouvelle foi.

La prière regorge d’affirmations concernant la foi et notre relation à Jésus-Christ.

Jésus, dans cette phase de l’Évangile de Jean est un homme, un corps, un personnage incarné, il est palpable, visible, présent d’un manière concrète, tangible. Il est dans le monde, comme les disciples, comme nous aujourd’hui.

Avant sa prière, Jésus nous a parlé de la présence qui le remplacera : l’Esprit saint, l’Esprit de la vérité, un autre défenseur, une autre forme de présence.

Dans la prière, Jésus demande à être glorifié par le Père. La demande est curieuse. Il y a quelque chose d’anormal. Elle n’est pas dans l’ordre des choses : dans le judaïsme, le premier commandement de la deuxième table de la loi indique d’honorer son père et sa mère. Glorifier, c’est bien plus qu’honorer. La demande de Jésus, bien qu’il soit un fils obéissant au plus haut point, est donc une demande paradoxale.

En demandant à être glorifié comme il glorifie lui-même son père, Jésus se place dans une relation d’égalité avec le Père.

De la relation triangulaire Père, Fils et Esprit saint, l’Église ancienne a formulé une doctrine fondamentale : celle de la Trinité. Si cette doctrine a pu parfois sembler un peu abstraite ou compliquée, elle n’en est pas moins fondée sur des textes tels que la prière sur laquelle nous méditons ce matin et qui contient toutes sortes d’affirmations fondamentales de la foi chrétienne.

L’égalité du Père et du Fils ainsi posée dans la prière de Jésus a une conséquence d’une extrême importance : ceux qui sont dans la relation au Fils (à Jésus-Christ) sont en même temps en relation avec le Père, c’est-à-dire le Dieu d’Israël, celui qui est revendiqué par le judaïsme, et en particulier par le mouvement pharisien du Ier siècle. En Jésus-Christ, la relation à Dieu est ouverte à quiconque croit.

Connaître Jésus-Christ, c’est connaître Dieu. La foi chrétienne donne un nouvel accès à Dieu, une nouvelle chance pour chacun !

Qui sont ceux qui sont concernés par ce nouvel accès à la vie éternelle, la connaissance de Dieu ?

Nous aurions envie de répondre, avec générosité : tout homme, toute l’humanité. Ce n’est pas exactement ce que laisse entendre la prière de Jésus. Le texte répond : ceux qui sont à Dieu, ceux qui sont dans le monde et que Dieu confie à Jésus. Le texte ne se prononce pas sur ceux qui sont élus et ceux qui ne le sont pas. Ce sont simplement des hommes qui ont cru.

J’en viens à la seconde demande que fait Jésus dans sa prière.

Dans cette partie de sa prière, Jésus se fait le médiateur des disciples. Il demande à Dieu pour eux.

« Moi, c’est pour eux que je demande » (Jn 17,9).

Ainsi, Jésus que nous avons suivi dans tous le récit évangélique, dont nous avons écouté les discours, médité sur les paraboles et les signes qu’il a produits, ce même Jésus, c’est l’unique relation dont nous avons besoin pour connaître le Père et obtenir la vie éternelle. C’est une conséquence de la relation d’égalité dont il a été question précédemment.

Dans cette prière de Jésus qui conclut les discours d’adieu, nous contemplons la relation idéale, voulue par Jésus, du Père avec le Fils, du Fils avec ceux qui lui sont donnés – les disciples, nous-mêmes -, et des disciples avec le Père : une relation d’unité.

Nous qui confessons la foi de Jésus-Christ, nous sommes ses disciples appelés à être unis, comme Jésus est dans une relation d’unité à son Père. C’est une relation qui nous rend joyeux et qui nous envoie vers les autres. Nous voulons partager cette joie avec tous ceux que nous rencontrons.

Amen.

Jean 14,15-21, « Le défenseur »

Dimanche 29 mai 2011, par Rodolphe Kowal, stagiaire de l’Institut protestant de théologie

 

14 15 « Si vous m’aimez, vous obéirez à mes commandements. 16 Je demanderai au Père de vous donner quelqu’un d’autre pour vous venir en aide, afin qu’il soit toujours avec vous : 17 c’est l’Esprit de vérité. Le monde ne peut pas le recevoir, parce qu’il ne peut ni le voir ni le connaître. Mais vous, vous le connaissez, parce qu’il demeure avec vous et qu’il sera toujours en vous. 18 Je ne vous laisserai pas seuls comme des orphelins ; je reviendrai auprès de vous. 19 Dans peu de temps le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez, parce que je vis et que vous vivrez aussi. 20 Ce jour-là, vous comprendrez que je vis uni à mon Père et que vous êtes unis à moi et moi à vous.

21 « Celui qui retient mes commandements et leur obéit, voilà celui qui m’aime. Mon Père aimera celui qui m’aime ; je l’aimerai aussi et je me montrerai à lui. »

Frères et sœurs,

Je vous invite ce matin à méditer sur la notion de défenseur du Discours d’adieu de l’Évangile de Jean.

Dans le temps post-pascal dans lequel nous nous trouvons, nous avons aujourd’hui – comme au temps des premiers chrétiens – besoin dudéfenseur, l’Esprit de la vérité, l’Esprit saint que Jésus nous promet. Il est présent dans notre histoire et il se manifeste parmi nous.

Le passage que nous avons lu (Jn 14,15-21) se situe au cœur du Discours d’adieu. Dans ce discours, Jésus parle du temps qui suivra sa mort et sa résurrection. C’est pourquoi il concerne le temps post-pascal. Ce temps est également celui dans lequel nous nous trouvons nous-mêmes, aussi bien dans l’année liturgique que dans l’histoire du christianisme.

Il est important de se souvenir aussi que ce discours est placé dans une tension narrative extrêmement dramatique : lorsque Jésus s’adresse à ses disciples, Judas est parti faire ce qu’il avait à faire, c’est-à-dire : livrer Jésus aux autorités juive et romaine.

Au début du discours, dans la partie qui précède notre lecture, Jésus exhorte les disciples à croire en Dieu et à croire en lui. Il affirme que tout ce qui sera demandé en son nom, il le fera.

Après cette exhortation à la foi, dans le passage qui nous intéresse ce matin, Jésus demande de l’aimer. Cet amour est caractérisé : l’aimer, c’est suivre ses commandements, c’est-à-dire toutes les paroles, toutes les instructions qu’il a données au cours de son ministère. À ces conditions-là, il demandera au Père l’envoi d’un défenseur pour les disciples.

Ce défenseur représente une fonction. Jésus occupe cette fonction pendant sa présence terrestre, mais lorsqu’il sera mort et ressuscité, ce sera l’Esprit saint qui l’occupera.

L’Esprit saint est autrement nommé Esprit de la vérité. De la sorte, nous savons en quel lieu se trouve la vérité pour la communauté johannique du premier siècle.

En livrant cet enseignement, Jésus rassure ses disciples quant à son absence prochaine. La présence de Jésus se manifestera autrement que lors de son ministère terrestre, mais l’essentiel du message est là : sa présence se manifestera.

D’où vient cette notion de défenseur, que l’on ne trouve que dans les écrits johanniques ?

Le mot défenseur est la traduction d’un mot grec : παράκλητος qui, dans l’histoire de l’Église, a toujours été difficile à interpréter. On l’a parfois traduit par consolateur, intercesseur, voire directement francisé en Paraclet : le Paraclet. Nous ne savons pas exactement, historiquement, ce qu’il recouvre dans la société grecque du Ier siècle. Littéralement, il signifie « celui qui est appelé auprès de…, l’assistance dont on peut bénéficier devant un tribunal, celui qui est appelé auprès d’un accusé pour l’aider et le défendre. Le sens premier est donc : avocat, auxiliaire, défenseur » [source : TOB et J. Zumstein, Commentaire de l’Évangile de Jean].

Littéralement, le latin a formé le mot ad-vocatus à partir de παρά-κλητος. L’advocatus a donné l’avocat en français.

De là il n’y a qu’un pas à entre la notion d’avocat et le thème du procès, du tribunal, du jugement ou de l’accusation qui lui sont liés. Pour quel type d’accusation les disciples, ou les chrétiens en général, ont-ils besoin d’être défendus ?

Je proposerai deux applications à ce thème du défenseur/avocat : premièrement, celle des procès, dans un sens juridique, que le Nouveau Testament met en scène et, deuxièmement, celle d’une forme plus vaste de jugement de l’humanité.

Dans le Nouveau Testament, à proximité immédiate du discours de Jésus, nous disposons de trois témoignages de procès : tout d’abord, le procès de Jésus (si du moins il n’est pas choquant de parler d’un procès pour un tel niveau d’injustice), ensuite, le procès d’Étienne, témoin de la première communauté chrétienne décrite dans le livre des Actes, et finalement, le procès de Paul qui achève le récit du livre des Actes.

Le procès de Jésus.

Dans son procès, Jésus est son propre défenseur. Il comparaît devant deux instances, l’une religieuse (les grands prêtres, Anne et Caïphe) et l’autre civile (le préfet Ponce Pilate). Ce que l’Évangile met en scène, c’est un procès inique, dans lequel un innocent est confronté à des faux témoins pressés de l’accuser et de le condamner. Les interrogatoires donnent lieu à des affirmations d’ordre spirituel de Jésus : « Ma royauté n’est pas de ce monde » (Jn 18,36). La défense de Jésus s’exerce sans violence. Jésus s’adresse à Pilate en ces termes : « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi, s’il ne t’avait été donné d’en haut » (Jn 19,11). L’autorité politique doit tirer sa puissance de Dieu.

Le procès d’Étienne.

Dans le martyr d’Étienne (dans le livre des Actes), nous avons l’exemple d’un procès qui se déroule dans le temps post-pascal.

Étienne est un homme de la première communauté chrétienne à Jérusalem. Il est plein de zèle religieux. Pour cette raison, il est arrêté et comparaît devant le sanhédrin. Étienne doit se défendre seul devant les autorités religieuses juives. Dans sa défense, en forme de confession de foi juive et chrétienne – parfois très virulente contre les autorités juives -, le texte des Actes mentionne qu’Étienne est « rempli d’Esprit saint » (Ac 7,55). Dans cette expression « rempli d’Esprit saint », nous trouvons la vérification de la promesse faite par Jésus dans l’Évangile de Jean, de l’envoi du défenseur, qui n’est autre que l’Esprit saint. Cela atteste en tous cas de la proximité de pensée et de croyance qui existe entre la communauté qui a composé et qui lit l’Évangile de Luc et la communauté johannique.

Devant la fougue d’Étienne, le sanhédrin est effrayé et le condamne immédiatement à la lapidation. Étienne ne connaîtra pas l’étape du procès civil.

Le procès de Paul.

À la fin du livre des Actes, Luc nous raconte le procès de Paul, qui va remarquablement compléter les deux précédents et ouvrir le christianisme à une nouvelle étape de son développement : Paul comparaît à la fois devant les autorités religieuses et civiles.

En comparaissant devant les autorités juives, il parvient à échapper à leur jugement en se présentant comme un Juif irréprochable et, par un tour astucieux – par une ruse – en créant la division entre les pharisiens et le saducéens, il profite du désordre créé par le conflit entre ces deux partis pour se faire extraire du tribunal par les soldats romains.

Au niveau civil, il plaide lui-même sa cause et démontre aux autorités romaines que la croyance en Jésus-Christ ne trouble en rien l’ordre public.

Il aurait pu gagner là son procès et s’en aller sain et sauf. Mais il pousse le système judiciaire romain à son extrémité en en appelant à l’Empereur.

Il est donc envoyé à Rome. Le récit des Actes s’achève là, sur la prédication de Paul, prisonnier à Rome, en attente de comparaître devant l’Empereur.

Dans cette action, le christianisme aura franchi un pas de géant.

Bien sûr, les débuts du christianisme auront été douloureux ; les premiers chrétiens victimes de vagues de répression, de massacres, etc. Mais la promesse de Jésus de grandes œuvres accomplies en son nom sera bien réalisée. Quelques siècles plus tard, l’Empereur deviendra bien chrétien. Le christianisme pourra s’organiser civilement. Le développement prodigieux du christianisme dans le monde n’aura pas été sans déchaînement de violence, mais je pense que nous pouvons exprimer la conviction qu’à chaque fois et partout où la force de l’Esprit saint a été à l’œuvre, c’est dans la paix que les conflits se sont réglés.

Notre histoire de l’Église réformée de France est faite d’une suite d’événement dramatiques, sanglants, dans lesquels nos ancêtres n’ont pas toujours été que les victimes, mais aussi de temps de dialogue, de règlements politiques et de victoires judiciaires.

Notre réformateur, Jean Calvin, était un juriste. Il ne s’est pas imposé tout seul, mais c’est tout un peuple qui l’a appelé, qui lui a demandé conseil pour sa constitution, sa discipline, son existence politique. Je ne dis pas que Jean Calvin est une figure du défenseur ! Mais plutôt que l’Esprit saint a été à l’œuvre dans son ministère.

Par la force de l’Esprit, la foi huguenote a tenu contre une puissance politique et religieuse bien plus forte qu’elle. Elle a bénéficié de la présence du défenseur. Son histoire est toute empreinte de cette présence.

Aujourd’hui encore, il ne fait aucun doute que les chrétiens de par le monde doivent se défendre sur un plan juridique, et, conformément au message évangélique, ils doivent éviter d’être eux mêmes la cause de violences.

L’autre type de procès que je voudrais évoquer ne prend pas la forme spectaculaire du tribunal de justice, de l’assemblée qui juge et qui condamne. Je voudrais parler de l’accusation qui pèse sur l’homme, et pour laquelle il a besoin d’un défenseur, de l’Esprit saint, de l’Esprit de la vérité.

Oubliant toute culpabilisation psychologique, tout le poids des anciennes doctrines, d’un moralisme poussiéreux, de temps trop sévères, je veux parler de la transgression, dans un sens très universel : de la blessure dont chacun souffre dans son histoire, de ce sentiment de quelque chose de détérioré en nous, d’une erreur irréparable qui a été commise et qui nous fait imaginer un temps idéal, fictif et révolu de pureté.

La Bible nous présente plusieurs récits de transgression. Le plus connu, le plus marquant est sans doute le récit de la transgression de la femme dans le jardin d’Éden. De là vient le concept juif et chrétien de péché. N’ayons pas peur d’utiliser ce mot. Il désigne une charge qui pèse sur l’homme et contre laquelle il est toujours sujet à se révolter.

Frères et sœurs,

J’ai la conviction que le défenseur dont parle Jésus dans son Discours d’adieu est bien là pour défendre l’homme contre cette accusation qui pèse sur lui, pour venir à son aide et lui ôter son fardeau.

Dans le temps post-pascal dans lequel nous nous trouvons, nous avons besoin de ce défenseur, l’Esprit de la vérité, l’Esprit saint. Il est présent dans notre histoire et il se manifeste parmi nous.

Nous avons perçu sa présence dans ces trois récits de procès du Nouveau Testament : le procès de Jésus pendant la Passion, le procès d’Étienne et le procès de Paul dans le livre des Actes.

Nous le voyons à l’œuvre dans nos vies : dans une forme plus vaste de procès – ou de jugement – de l’humanité, il est à nos côtés, il est avec nous et en nous pour nous aider à nous décharger de l’accusation qui pèse sur nous.

Dans son Discours d’adieu, Jésus nous exhorte à croire en Dieu et à croire en lui. Il nous demande de l’aimer d’un amour conforme à ses paroles. En lui, par la présence du défenseur qu’il nous envoie – l’Esprit saint, l’Esprit de la vérité -, nous avons accès au pardon et à la vie éternelle.

Amen.

Jean 9 – « L’Instant de la Foi »

Dimanche 3 avril 2011 – par Rodolphe Kowal, étudiant à l’Institut protestant de théologie

 

Frères et sœurs en Jésus-Christ,

Le personnage principal de notre récit de l’aveugle de naissance est un mendiant. Nous avons cela en commun avec le temps de Jésus : nous croisons dans nos rues, aujourd’hui comme sous l’Antiquité, des mendiants. Les mendiants que nous rencontrons tous les jours, et que nous nommons SDF, clochards ou marginaux, nous sont presque familiers. Nous connaissons leurs visages, leurs habitudes et leurs emplacements quotidiens. Qui parmi vous n’a jamais imaginé se pencher vers l’un d’eux pour tenter de le sortir de sa situation ? C’est ce que fait Jésus dans le récit sur lequel nous allons méditer. Nous ne parlerons pas de la mendicité en tant que telle, mais de l’exemple qu’elle représente et qui nous enseigne un grand fait chrétien, celui de l’instant de la foi.

Nous lirons donc ce récit avec cette idée que c’est Jésus-Christ qui prend l’initiative de venir nous rencontrer dans notre vie. Notre existence, dans laquelle nous subissons la dépendance et la contrainte, se trouve transformée en un instant par la foi de Jésus-Christ.

Qui sont les personnages de notre récit de l’aveugle de naissance ? Il y en a six : un homme aveugle de naissance, les disciples de Jésus, les voisins de l’aveugle, les pharisiens – autrement appelés les Juifs -, les parents de l’aveugle de naissance, et, bien sûr, Jésus.

L’histoire se passe à Jérusalem. Jésus vient de participer à une violente dispute avec les Juifs du temple. Jésus a été jeté hors du temple.

L’histoire commence par un geste de Jésus : Jésus se penche vers l’homme aveugle de naissance. Jésus le guérit, puis le laisse avec ses voisins. Les pharisiens l’interrogent. Jésus le retrouve à la fin de l’histoire.

Les parents de l’aveugle font l’objet d’une question de la part des disciples de Jésus : les disciples de Jésus veulent savoir si les parents de l’aveugle sont responsables de sa cécité ou non. Quand les parents sont interrogés par les pharisiens, il apparaît qu’ils ne savent rien.

Les voisins sont confus face à l’événement de la guérisons. Certains reconnaissent l’aveugle qui voit maintenant, d’autres non.

La plus grande partie du récit est consacrée à l’interrogatoire mené par les pharisiens. Ceux qui le conduisent sont en quête d’explication. Les pharisiens questionnent et appliquent leur critères religieux pour expliquer la guérison. Selon leurs critères, le miracle est impossible, car il a lieu un jour de sabbat. Les pharisiens ne peuvent pas concevoir que Jésus soit issu de Dieu s’il transgresse une prescription importante du judaïsme. Ils interrogent les parents, pour vérifier la filiation de l’aveugle de naissance. Là aussi, ils restent perplexes. Ils interrogent une seconde fois l’homme qui avait été aveugle. Nous apprenons dans ce second interrogatoire que la guérison serait possible grâce à un homme qui fait la volonté de Dieu, qui l’honore, un homme issu de Dieu qui peut tout faire. Les pharisiens donnent là, en creux, ce qui caractérise Jésus.

L’homme autrefois aveugle est exclu de la synagogue. Il est, en quelque sorte, recalé au test des prescriptions du judaïsme pharisien. Cependant, cet homme, tout au long du récit, n’aura pas cessé de progresser dans ses affirmations concernant Jésus. Au début du récit, il voit en Jésus un homme qui a pratiqué des gestes sur lui. Lors du premier interrogatoire, il présente Jésus comme un prophète. Lors du second interrogatoire, il est devenu un disciple de Jésus. Quand Jésus le retrouve après ce second interrogatoire, il confesse sa foi : « Je crois, Seigneur ».

Le récit de l’aveugle de naissance se situe dans le contexte du conflit entre le judaïsme et les premières communautés chrétiennes au Ier siècle. L’Évangile de Jean a été écrit à la fin du Ier siècle, en un temps où le christianisme doit affirmer son identité propre face au judaïsme pharisien. De nombreuses histoires ou paraboles expriment un débat polémique entre disciples de Jésus et pharisiens. La position juives y est souvent présentée de manière caricaturale. Elle radicalise l’attachement des juifs aux préceptes de la Torah, à l’observance religieuse, à la Loi. Au-delà de la polémique, l’interprétation du récit peut nous livrer des enseignements précieux pour nous, pour l’intelligence de la foi aujourd’hui.

Parmi les interprétations classiques du récit de l’aveugle de naissance, j’en retiens une, celle d’Augustin d’Hippone, que je vous livre telle quelle : « Cet aveugle, en effet, c’est le genre humain tout entier qui a été frappé de cécité par le péché du premier homme, dont nous tirons tous notre origine ; il est donc aveugle de naissance. Le Seigneur laisse tomber à terre un peu de salive, et la mélangeant avec la poussière du chemin, il en fait de la boue, parce que le Verbe s’est fait chair, et il étend cette boue sur les yeux de l’aveugle. Lorsque ses yeux étaient ainsi couverts, il ne voyait pas encore, parce que le Seigneur ne fit de lui qu’un catéchumène, lorsqu’il lui couvrit ainsi les yeux. Il l’envoie à la piscine de Siloë, car c’est en Jésus-Christ qu’il a été baptisé, et c’est alors que le Sauveur lui donna l’usage de la vue. L’Évangéliste nous donne la signification du nom de cette piscine, qui veut dire envoyé, et, en effet, si le Fils de Dieu n’avait été envoyé sur la terre, personne d’entre nous n’eût été délivré de son iniquité » (cité par Thomas d’Aquin, Catena aurea).

Au premier chapitre de l’épître aux Romains, Paul évoque, d’une certaine manière, l’état de l’homme avant sa rencontre avec Jésus-Christ : c’est un homme qui ne voit pas la manifestation de Dieu dans la création, et ce depuis l’origine. Son intelligence ne discerne pas Dieu par ses ouvrages. Pour lui, Dieu est « invisible », c’est le terme employé par Paul (Rm 1,20). Il est aveugle.

L’aveugle de naissance est assis, il mendie, il ne fait rien. C’est Jésus qui vient à lui. « Des non-Juifs, qui ne poursuivaient pas la justice, ont obtenu une justice – celle qui relève de la foi – tandis qu’Israël, qui poursuivait une loi de justice, est passé à côté de cette loi » (Rm 9,30-31).

Nous reconnaissons là la situation de notre aveugle de naissance : c’est un homme qui a obtenu la justice de la foi. Sans rien chercher, Jésus est venu vers lui. Son existence s’est trouvée transformée en un instant. L’instant d’une illumination, l’instant pendant lequel on ouvre les yeux.

Comment caractériser davantage cette justice de la foi ?

La justice, c’est le fait de recevoir de la part de Dieu une identité essentielle : une identité d’enfant de Dieu, une reconnaissance gratuite et inconditionnelle, le fait d’être aimé par Dieu.

En un instant – l’instant de la foi – l’homme aveugle, qui mendiait est devenu un homme reconnu devant Dieu. Il comprend – disons-le en parlant comme le psalmiste – que sa vie à un « prix aux yeux du Seigneur » (Ps 116,15). La justice, c’est l’amour infini de Dieu pour la valeur infinie de la vie d’un homme.

La mendicité de l’aveugle dans notre récit est un bel exemple. En d’autres endroits, l’Évangile évoque les paralytiques, d’autres handicaps ou encore des maladies infamantes. La mendicité, c’est le fait d’un homme qui dépend totalement des dons des autres, qui ne travaille pas. Nous pouvons généraliser cette situation à toutes celles de nos vies, quand, dans l’ordre psychologique, nous sommes bloqués dans notre action, dépendant d’une manière excessive de l’estime des autres, de leur reconnaissance ou de leurs compliments.

La justice de Dieu, par Jésus-Christ, se manifeste dans l’instant dans lequel nous reconnaissons l’amour inconditionnel de Dieu. Et nous nous déchargeons là de nos dépendances et de nos contraintes.

Frères et sœurs,

Dans le récit que nous avons lu ce matin, nous avons suivi le cheminement d’un homme que Jésus rencontre et que Jésus guérit. Cet homme va progressivement reconnaître en Jésus son sauveur et confesser sa foi en Jésus-Christ, son Seigneur.

Dans l’instant de la foi, l’aveugle qui mendiait est devenu un homme reconnu, aimé par Dieu.

D’une manière plus générale, c’est Jésus-Christ qui prend l’initiative de venir nous rencontrer dans notre vie. Notre existence, dans laquelle nous subissons la dépendance et la contrainte, se trouve transformée en un instant par la foi de Jésus-Christ.

Ce qu’il y a de plus important dans la foi chrétienne se passe en un instant : l’instant d’une lumière, d’un discernement, d’un retournement de situation, l’instant pour se relever, se remettre en marche, voir à nouveau les couleurs de la vie. Pour ces instants, nous sommes appelés à être des veilleurs. Des veilleurs qui veillent en eux-mêmes et, qui, de toute leur force, de toute leur âme et de toute leur pensée sont attentifs à voir briller dans le regard de l’autre la lumière de la foi de Jésus-Christ.

Amen.

Matthieu 1,18-25. – « Joseph, figure de la foi »

Dimanche 19 décembre 2010 – par Rodolphe Kowal, étudiant à l’Institut protestant de théologie

 

1 18 Voici dans quelles circonstances Jésus-Christ est né. Marie, sa mère, était fiancée à Joseph ; mais avant qu’ils aient vécu ensemble, elle se trouva enceinte par l’action du Saint-Esprit. 19 Joseph, son fiancé, était un homme droit et ne voulait pas la dénoncer publiquement ; il décida de rompre secrètement ses fiançailles. 20 Comme il y pensait, un ange du Seigneur lui apparut dans un rêve et lui dit : « Joseph, descendant de David, ne crains pas d’épouser Marie, car c’est par l’action du Saint-Esprit qu’elle attend un enfant. 21 Elle mettra au monde un fils, que tu appelleras Jésus, car il sauvera son peuple de ses péchés. »

22 Tout cela arriva afin que se réalise ce que le Seigneur avait dit par le prophète : 23 « La vierge sera enceinte et mettra au monde un fils, qu’on appellera Emmanuel. » 24 Quand Joseph se réveilla, il agit comme l’ange du Seigneur le lui avait ordonné et prit Marie comme épouse. 25 Mais il n’eut pas de relations avec elle jusqu’à ce qu’elle ait mis au monde son fils, que Joseph appela Jésus.

Frères et sœurs,

Nous avons lu le récit de la naissance de Jésus dans l’Évangile de Matthieu. Nous sommes en effet entrés dans une nouvelle année liturgique. Nous avons laissé Luc pour être avec Matthieu. Nous pouvons saisir cette occasion pour renouveler complétement notre représentations des personnages bibliques. Dans cette méditation, je souhaiterais vous proposer un renouvellement de notre représentation de Joseph.

Pour cela, nous devons épurer notre imagination d’un tas de représentations qui proviennent, soit des autres Évangiles, soit des traditions ou du folklore. Oublions donc un instant tous les éléments qui nous renseignent sur l’histoire de la nativité et qui proviennent de l’Évangile de Luc, comme le fait que Jésus naisse dans une crèche et qu’il soit immédiatement entouré de bergers. Tous cela est absent de l’Évangile de Matthieu. Oublions aussi le bœuf et l’âne gris, qu’on ne trouve que dans des écrits apocryphes. Oublions le vieillard des vitraux. Oublions le Joseph charpentier, il n’en est pas question dans l’Évangile de Matthieu.

Repartons seulement du texte de Matthieu. Nous renouvellerons notre représentation de Joseph à partir de cette seule source. Si nous le faisons, nous découvrirons en Joseph une merveilleuse figure de la foi. Une figure de tout premier plan. Une figure comparable aux grands témoins du Nouveau Testament, tels que Pierre, Paul, Marie-Madeleine, Jacques, Marie ou Jean, pour n’en citer que quelques uns.

Joseph est bien le personnage central du récit de la naissance de Jésus au premier chapitre de l’Évangile de Matthieu.

Reprenons ensemble les éléments du récit de la naissance de Jésus :

-  Au début du récit, Joseph a pris Marie pour fiancée.
-  Il apprend qu’elle est enceinte, sans savoir que c’est le fait de l’Esprit saint.
-  Il décide de la répudier en secret.
-  Il est averti en songe par un ange du Seigneur de la prendre quand même chez lui. Ce songe est au cœur de notre récit, car c’est ici que Marie échappe à un sort malheureux.

Le narrateur nous rappelle que ce qui s’accomplit là, c’est une prophétie annoncée par Ésaïe. Nous sommes informés que l’enfant est conçu de l’Esprit saint, qu’il doit s’appeler Jésus, ce qui signifie qu’il sauvera le peuple, il aura aussi la qualité d’être Emmanuel, c’est à dire la présence de Dieu avec son peuple.

Le dénouement de l’histoire se produit donc lorsque Joseph accomplit tout ce que l’ange du Seigneur lui a demandé : prendre Marie chez lui et nommer son fils Jésus.

L’Évangile de Matthieu présente Joseph comme un homme juste. Dans l’idée du rédacteur, le mot juste signifie bien plus qu’une qualité. La plupart du temps dans le Nouveau Testament, le mot juste signifie qu’une personne possède l’ensemble des vertus. Joseph n’est pas simplement juste dans une situation, par exemple, les transactions au sein de son village ou de sa communauté. Être juste, dans la mentalité antique, cela signifie aussi être courageux, être bon, être prudent.

Joseph est courageux lorsqu’il répond par son action à l’ange du Seigneur qui lui a dit « N’aie pas peur ».

Joseph est prudent lorsque exerce son jugement sur la situation que lui présente Marie. Son jugement dépasse une interprétation simple des faits, qui ne devraient conduire qu’à la condamnation de Marie.

Joseph est bon comme Juif religieux, soucieux de l’application de la loi. Dans cette bonté, il est d’ailleurs une très belle figure de la continuité de la foi juive et de la foi chrétienne.

Un manque de discernement de la part de Joseph aurait conduit à une application cruelle de la loi.

La décision qu’il prend dans un premier temps – celle de se séparer de Marie – est en effet une bonne décision. Qu’aurait-il pu faire d’autre ? Il aurait pu dénoncer Marie, ce qui, au pire, aurait conduit à la lapidation de Marie. Il aurait pu la prendre pour épouse dans le déshonneur et vivre ensuite toute sa vie conjugale avec une conscience tourmentée. Se séparer discrètement de Marie, c’était la plus sage décision.

Mais encore, Joseph est remarquable pour la conformité de sa volonté avec les enseignements en provenance du ciel. Joseph écoute l’ange du Seigneur et lui obéit. Il ne vise pas son intérêt personnel.

La suite du récit évangélique ne dément pas, bien au contraire, cette représentation d’un Joseph juste, courageux et, de plus, énergique, surtout lorsqu’il doit quitter la Judée pour se réfugier en Égypte et sauver sa famille. Il écoutera toujours et mettra toujours en pratique ce que l’ange du Seigneur lui demande.

Au centre de notre récit de la naissance de Jésus, nous trouvons aussi la notion d’accueil, dans laquelle Joseph tient un rôle crucial : Marie accueille Jésus en son sein et Joseph accueille Marie dans sa maison. C’est dans le foyer de Joseph que Jésus va venir au monde.

Chacun de nous peut reprendre pour sa foi cette configuration de l’accueil de l’enfant Jésus dans notre maison, chez nous, dans notre foyer.

Frères et soeurs,

Nous avons lu ce récit de la naissance de Jésus dans l’Evangile de Matthieu avec l’idée de renouveller notre représentation de Joseph. En faisant cet effort d’épuration de nos imaginations et en regardant le texte évangélique de près, nous découvrons un homme juste, courageux, prudent, énergique, un précieux témoin de la foi, à la charnière du judaïsme et du christianisme, bien placé pour illustrer la continuité qui existe entre la foi d’Israël et celle de Jésus-Christ, un homme qui voit l’accomplissement d’une prophétie, une figure de la foi qu’il nous faut mettre au premier plan.

Frères et sœurs,

Comme Joseph qui a pris Marie pour épouse et accueilli Jésus dans son foyer, mettons-nous dans cette disposition de courage, de justice et d’énergie qui nous rend apte à accueillir Jésus-Christ chez nous.

Amen

Romains 1,16-17, Paul, l’Épître aux Romains et la justification par la foi

Dimanche 31 octobre 2010 – Rodolphe Kowal, stagiaire de l’Institut protestant de théologie

 

1 16 C’est sans crainte que j’annonce la Bonne Nouvelle : elle est en effet la force dont Dieu se sert pour sauver tous ceux qui croient, les Juifs d’abord, mais aussi les non-Juifs. 17 En effet, la Bonne Nouvelle révèle comment Dieu rend les humains justes devant lui : c’est par la foi seule, du commencement à la fin, comme l’affirme l’Écriture : « Celui qui est juste par la foi, vivra. »

Frères et sœurs,

Nous devons le choix pour la lecture biblique de ce culte de la Réformation directement à Martin Luther. Vers la fin de sa vie, en regardant vers les événements du début du mouvement de la Réforme, le réformateur repensa à ce passage de l’Épître aux Romains. C’est un passage qui avait bouleversé sa compréhension des Écritures, notamment sa compréhension de la justice de Dieu.

Ces versets sont en effet à l’origine de grands mouvements historiques. Tout d’abord, c’est un grand thème de l’apôtre Paul et cela a une grande influence dès le début du mouvement chrétien. Au temps de la Réforme, Luther brandit la doctrine de la justification par la foi contre une théologie des œuvres, dont nous savons bien combien elle a été désastreuse pour l’Église à la fin du Moyen Âge, notamment avec le problème posé par les indulgences. Enfin, au xxe siècle, pour ne citer que quelques grandes étapes historiques, le théologien Karl Barth publie un commentaire de l’Épître aux Romains et inaugure une théologie protestante qui contribuera fortement à résister contre le nazisme et son dangereux paganisme.

Nous le voyons, cette doctrine de la justification par la foi a un sens historique puissant. Et pour nous, protestants, elle possède un sens identitaire tout aussi puissant, car elle est pratiquement la doctrine fondatrice du protestantisme. Mais la doctrine risque d’être seulement une pièce de musée derrière une vitrine, une œuvre d’art exposée pour satisfaire l’orgueil de son propriétaire. Peut-elle avoir encore un sens pour nos histoires personnelles, pour notre salut en dehors de notre identité protestante ? Peut-on dépasser ce « Nous, protestants, nous avons la justification par la foi » ?

Cette parole de Paul adressée aux Romains « La bonne nouvelle est puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit, en elle la justice de Dieu se révèle, en vertu de la foi et pour la foi » peut-elle nous mettre en marche aujourd’hui ?

La proposition de Paul, c’est qu’en dehors de la pratique juive de la loi (de la Torah), par la foi en Jésus, reconnu comme Christ, il est possible d’être justifié au yeux de Dieu. Il n’y a plus de différence entre les Juifs et les non-Juifs. Tous les hommes reçoivent cette grâce. Il en résulte que les hommes peuvent être en paix avec Dieu. Tous peuvent être réconciliés avec Dieu. C’est ce que nous appelons traditionnellement justification par la foi ou justice de Dieu.

Quel est le contexte du discours de Paul ? Celui de communautés juives de la diaspora, disséminées dans l’Empire romain, dont la langue et la culture sont dans l’héritage politique, religieux et philosophique grec. Paul est un juif qui s’exprime en grec. Dans le contexte des premières communautés chrétiennes, le mot « justice » peut être défini dans la tradition juive et dans la tradition grecque.

Pour le Juif, la justice (צדקה), c’est une notion que nous trouvons dans l’Ancien Testament, et dont la signification englobe fidélité, loyauté, justesse, etc. Nous trouvons dans les récits bibliques des figures de justes tels que Noé, Abraham, et tant d’autres. Dieu est juste dans sa fidélité à Israël. La justice et d’autres vertus sont enseignées aux princes pour qu’ils deviennent des rois sages, comme le roi Salomon. C’est notamment l’objet du Livre des Proverbes. L’observation rigoureuse des paroles, des préceptes et des commandements inscrits dans la Torah correspond à la pratique de la justice dans le judaïsme..

La justice pour le Grec (δικαιοσύνη), c’est une vertu née dans la poésie épique, au temps d’Homère. Le héros grec juste est celui qui agit conformément à un ordre fondamental, un ordre unique, divin. Pour le Grec, la justice c’est aussi un objet philosophique, chez Platon, et dans la philosophie morale et la politique chez Aristote.

Dans les deux grandes traditions juive et grecque, la conception de la justice est à l’origine profondément religieuse. La justice est conçue comme un ordre divin, comme une vertu divine. Cela est bien éloigné d’une conception contemporaine dans laquelle la définition de la justice varie en fonction des options philosophiques des uns et des autres. Aujourd’hui, il est possible d’entendre la justice comme l’intérêt d’un groupe ou tout simplement comme l’institution judiciaire. Dans l’espace public aujourd’hui, aucun d’entre nous n’oserait parler de « justice de Dieu », sauf à passer pour un fanatique.

L’apôtre Paul a reçu une révélation pour annoncer l’Évangile aux non-Juifs, c’est – en somme – sa spécialité. Pour simplifier, nous pourrions dire qu’il s’agit de permettre aux non-Juifs d’entrer dans la foi des Juifs.

Paradoxalement, cette mission est confiée à Paul, lui le Juif pharisien irréprochable, zélé, parfaitement formé. Mais Paul est aussi quelqu’un qui maîtrise parfaitement la langue grecque et le discours grec. Ce qui est étonnant, c’est que la pensée de Paul se situe à l’intersection des deux traditions juive et grecque. L’apôtre maîtrise les deux comme si elles étaient toutes les deux sa langue maternelle. Il est donc tout désigné pour produire la synthèse qui permettra de dépasser les limitations des deux traditions. C’est pour cela aussi qu’il est capable de critiquer les deux.

Justement, quels sont les arguments de Paul dans l’épître aux Romains pour soutenir la justification par la foi ? Ce sont, premièrement, des reproches qu’il adresse aux Grecs et aux Juifs.

Les Grecs sont des gens qui vivent dans un égarement moral, à cause de leur refus de glorifier Dieu, le Dieu unique. Dieu est en colère contre eux. Ils vivent une relation colérique, conflictuelle, non pacifiée à la divinité.

Les Juifs, quant à eux sont marqués par l’orgueil qu’ils tirent de leur relation privilégiée avec Dieu, de leur connaissance de la loi, mais aussi, par le fait, de leur transgression de la loi. L’apôtre reconnaît toutefois leur avantage considérable du fait de cet héritage, de cette foi et de cette connaissance.

Paul affirme que pour le Juif comme pour le Grec, c’est la foi qui est première pour entrer dans la justice de Dieu.

Pour soutenir cela, Paul convoque un passage fondateur des Écritures : dans la Genèse, Abraham, le père des croyants a connu la justice de Dieu, a été aimé et conduit par Dieu en vertu de sa foi, avant sa circoncision.

Si Paul plaide tant dans ses épîtres pour la doctrine de la justification par la foi, c’est sans aucun doute parce que la chose n’est pas évidente pour tous ceux qui reconnaissent en Jésus le Christ dans l’Église primitive.

Dans le chaudron des premiers écrits chrétiens au Ie siècle, nous ne faisons que déduire le contenu des débats. Quand Paul écrit aux Romains, les Évangiles n’ont pas encore été écrits. Des paroles de Jésus et des souvenirs circulent. Il y a des témoins directs et des témoins indirects. Les Évangélistes formeront plus tard des récits cohérents, mais tous différents de la vie, du ministère et de la Passion de Jésus.

L’Évangéliste Luc a une manière très fidèle d’illustrer l’enseignement de Paul sur la justification par la foi dans le récit de la femme pécheresse (Lc 7,36-50) : une femme vient trouver Jésus dans la maison d’un pharisien chez lequel il mange ; elle lave ses pieds de ses larmes et le parfume ; les disciples reprochent cela à Jésus ; finalement, Jésus la pardonne et lui dit : « Ta foi t’a sauvée ; va en paix ».

« Ta foi t’a sauvée ; va en paix »

Frères et sœurs, nous avons vu ensemble que la doctrine de la justification par la foi a une grande importance dans notre histoire, dès l’origine du christianisme et particulièrement pour notre identité protestante. Mais dans notre tradition protestante, il est encore plus l’important de retourner toujours aux Écritures et de les interpréter à nouveau. À l’origine du christianisme, la prédication de Paul sur la justification par la foi a montré aux non-Juifs qu’il était possible d’entrer dans la justice de Dieu.

À nous aussi, la doctrine de la justification par la foi nous parlera, si, comme cette femme dans l’Évangile de Luc, nous pleurons de toutes nos larmes dans l’espoir d’un changement radical dans nos vies, et si nous glorifions le Seigneur Jésus-Christ du parfum de notre témoignage. En reconnaissant la lourdeur, la misère mais aussi la profondeur et la richesse de notre héritage, comme cette femme, notre foi nous sauvera et nous irons en paix, envoyés par Jésus-Christ.

Amen.

Romains 10, 5-10 et Luc 16, 19-31 – Le riche et Lazare

Dimanche 26 septembre 2009, par Rodolphe Kowal, stagiaire en Master professionnel (IPT)

 

La parabole du mauvais riche et de Lazare est souvent abordée sous l’angle social – de la richesse et de la pauvreté – ou lue à travers le thème de la rétribution, car ces deux éléments (question sociale et théologie de la rétribution) y sont présents. Nous choisissons de l’aborder sous l’angle de la polémique du christianisme du Ier siècle avec la synagogue. Nous rappelons notre bienveillance envers le judaïsme, qu’il soit biblique, historique ou contemporain et l’appel historique que nous recevons de la part de Dieu à la paix et à l’intelligence avec les autres religions.

Le thème de la polémique avec la synagogue dans le Nouveau Testament peut être lu comme un exemple. Il s’agit de l’exemple de la synagogue comme un lieu qui résiste au christianisme. Cette résistance doit nous permettre de mieux connaître les contours bibliques du christianisme, c’est-à-dire ce qui diffère fondamentalement entre le judaïsme – dont est issu le mouvement de Jésus – et le christianisme primitif.

L’apôtre Paul dans l’épître aux Romains (Rm 10) traite de ce même thème (celui du judaïsme et de la foi chrétienne). La foi chrétienne y est exprimée positivement dans ces termes : reconnaître de la bouche que le Jésus-Christ est le Seigneur, croire dans son cœur que le Christ a bien été relevé d’entre les morts (Rm 10,9). Il y tant d’analogies entre l’enseignement de Paul dans ce passage de l’épître aux Romains et notre parabole du riche et de Lazare, qu’il peut sembler que la parabole soit comme une illustration, un récit imagé de cet enseignement. En dépliant ce récit et en découvrant son intrigue, nous trouverons une sorte d’argumentation imagée de l’enseignement de Paul sur la foi chrétienne et sa différence radicale avec la pratique du judaïsme contre laquelle l’apôtre bataille.

La parabole comporte trois personnages principaux : le riche, Lazare et Abraham, et quelques personnages secondaires : les cinq frères du riche. Il y a aussi un autre personnage : quelqu’un qui serait relevé d’entre les morts… Les lieux de l’histoire sont : la maison du riche, le sein d’Abraham, le séjour des morts. Le temps du récit s’étend sur la vie de deux hommes, le riche et Lazare.

Lazare représente la condition humaine, radicalement, caricaturalement. C’est l’homme fragile, faible, vulnérable, qui souffre du handicap ou de la maladie. Cela pourrait bien aussi représenter la précarité du chrétien du Ier siècle en face des traditions religieuses bien implantées. C’est le personnage auquel nous nous identifions. Il connaît la fin heureuse que nous voudrions tous connaître.

Le riche représente sans doute une figure du responsable pharisien de la synagogue, en conflit avec les premières communautés chrétiennes. Il reconnaît Abraham comme père. Il a cinq frères. Il est sensé avoir Moïse et les Prophètes. En prenant ce point de vue, alors il est aussi permis de voir dans les nombreuses fêtes celles de la religion juive, dans la richesse et l’opulence les qualités d’une tradition ancienne et depuis longtemps établie dans la confiance de l’Alliance avec Dieu.

Le grand gouffre entre les deux positions est une image terrible, celle d’une distinction radicale. L’existence de ce gouffre est présentée comme un constat. Le texte ne dit pas que c’est Dieu qui a creusé ce gouffre. Ce gouffre est sans aucun doute une image de la distance qui s’est créée au Ier siècle entre juifs et chrétiens.

Nous pouvons repérer un usage de l’ironie dans la manière qu’a Abraham de s’adresser au riche : les frères du mauvais riche sont invités à relire les Écritures pour éviter le tourment du séjour des morts, alors qu’en fait il a simplement vécu sans amour envers le pauvre qui mendiait à sa porte.

À partir de la grille de lecture que nous nous sommes donnée, la parabole offre, avec le personnage de Lazare, toute une série d’arguments positifs sur la position chrétienne et des arguments négatifs contre la position du mauvais riche :
-   Lazare, un pauvre dont le but ultime de la vie est accompli. Son but, c’est d’être en Dieu. Le ciel lui est ouvert. En se retournant, du lieu et du temps du bilan dans lequel on se trouve (ce qui est figuré par le sein d’Abraham) nous découvrons l’action juste d’un homme. Le sein d’Abraham peut être interprété comme un lieu d’évaluation de notre action. L’action est ici représentée par une vie complète. Le temps de l’évaluation est un temps joyeux, c’est la joie de l’esprit qui comprend. Le mauvais riche quant à lui, poursuit une autre fin, représentée par la richesse : les biens extérieurs fixés comme but ultime d’une vie. Le bilan de son action est un sujet de tourment.
-   Lazare est modeste, il ne dit rien tout au long du récit. Il souffre puis il est recueilli dans le sein d’Abraham. Tout est vécu par le cœur. Cette émotion est représentée par l’affection, la tendresse paternelle d’Abraham. Le riche a une attitude insolente. Il dispute avec Abraham. Abraham réfute chacune de ses interventions.
-   Lazare vit l’amour du père. Le riche est renvoyé à la lecture des Écritures.

Entre ces deux dispositions, il y a un grand gouffre qui exprime une différence radicale. Moïse et les Prophètes, cela ne suffit pas. Disposer de préceptes, des principes et d’une tradition d’interprétation, d’une tradition critique – même vénérable -, tout cela ne suffit pas. Nous savons bien qu’il ne suffit pas de cela pour déduire que Jésus est le Messie. Cela ne passe pas par la simple reconnaissance par la raison. Tout cela ne sert à rien, pour reprendre l’affirmation de Paul (1Cor 13) s’il n’y a pas l’amour.

Au terme du récit du mauvais riche et de Lazare, nous percevons un élément qui constitue un contour important de notre foi chrétienne. Ce qui résiste à la foi chrétienne, c’est un corps de lois, de préceptes, une tradition certes riche, mais cause de tourment pour l’homme s’il est dépourvu d’une véritable compassion. Nous vivons aussi cela dans l’Église chrétienne.

Dans l’attitude modeste mais véridique de Lazare, nous recevons un enseignement de la foi chrétienne, celui d’un homme tourné de la bouche et du cœur vers le Seigneur. C’est une attitude qui est le point de départ de notre action quotidienne.

Amen