Luc 24, 51-52, Actes 1, 9-10 – Or comme il les bénissait, il se sépara d’eux et fut emporté au ciel

Prédication du jeudi 5 Mai 2016 (Ascension), par Pascale Kromrek

Luc 24, 51-52 ; …. Pour vous, demeurez dans la ville jusqu’à ce que vous soyez, d’en haut, revêtus de puissance. Puis il les emmena vers Béthanie et levant les mains il les bénit. Or comme il les bénissait, il se sépara d’eux et fut emporté au ciel. Eux après s’être prosternés devant lui, s’en retournèrent à Jérusalem pleins de joie, et ils étaient sans cesse dans le temple à bénir Dieu

Actes 1, 9-10 : Ils étaient donc réunis et lui avaient posé cette question : Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le Royaume pour Israël ? ». Il leur dit : « Vous n’avez pas à connaitre les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité ; mais vous allez recevoir une puissance, celle du Saint-Esprit qui viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. »

A ces mots, sous leurs yeux, il s’éleva et une nuée vint le soustraire à leurs regards. Comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s’en allait, voici que deux hommes en vêtements blancs se trouvèrent à leur côté et leur dirent : « Gens de Galilée, pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ? Ce Jésus qui vous a été enlevé pour le ciel viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel. »

 

La vie terrestre de Jésus le Christ s’achève. Son autre vie va commencer. L’Ascension est le récit de cette dernière fois où la présence de Jésus se manifeste parmi ses disciples, les derniers instants de cette présence.

L’Ascension du Christ, littéralement « le voyage du Christ au ciel » comme il est dit notamment en allemand, néerlandais, en suédois et danois, est une fête obligatoire du calendrier chrétien, dont la célébration ne s’est généralisée qu’au cours du 4ème siècle. Dans notre République française, laïque et indivisible, la date de l’Ascension est assez bien connue – en raison des possibilités de « pont » qu’elle offre aux salariés. Mais pour les Protestants, elle n’est pas la fête chrétienne la plus célébrée. Les synodes ont souvent lieu ce jour-là, de même que les voyages de paroisse, certaines paroisses la suppriment même et certains pasteurs reconnaissent qu’ils ne se sentent pas tellement à l’aise avec cet évènement. Et pourtant… !

Et pourtant, pour certains de nos Réformateurs, comme Zwingli et Calvin, l’épisode a une importance décisive, puisqu’il contribuera à fonder la conception réformée de la Cène, appuyée sur l’absence de présence réelle matérielle dans le pain.

Et pourtant, que de fois évoquons-nous cet épisode dans le Credo « Il est monté au ciel, il siège à la droite de Dieu le Père Tout Puissant… » ; savons-nous bien ce que nous disons alors ?

Et pourtant, et surtout, l’Ascension nous envoie un message de confiance et d’espérance.

Tout d’abord voyons la scène elle-même :

Jésus s’en va – et ne reviendra plus, ni parmi ses disciples, ni parmi nous au cours des siècles qui suivent, et nul ne sait quand il reviendra. Il l‘a dit à ses disciples et aux foules, il les a préparés ; mais lorsque l’évènement arrive, il s’agit bien d’une disparition.

Les mots des textes sont d’ailleurs très forts : il s’agit d’enlever, d’emporter, dérober, soustraire, de disparition, de départ. Il suffit de se souvenir des adieux sur un quai de gare, sur un quai maritime, un trottoir d’où de se rappeler l’arrière d’une voiture qui s’éloigne et devient de plus en plus petite ; les départs de personnes aimées laissent rarement indifférents, quand on y assiste et que l’on reste soi-même. Et quand on sait que c’est la dernière fois que l’on se voit, qu’on ne se reverra pas dans ce monde, cela fait mal. La question du « quand » et « où » « de nouveau » se pose alors. J.S. Bach le fait chanter ainsi au début de son oratorio de l’Ascension : Ah, Jésus, ton départ est-il déjà si proche ? Hélas, l’heure est-elle déjà venue où nous devons nous séparer de toi ? Ah ne t’éloigne pas encore ! Ton adieu et ton départ prématuré me causent la plus grande douleur ! Ah, demeure donc encore ici ! Oui, ne tarde pas à revenir et bannis ma triste affliction ; sinon chaque instant me sera odieux et il en sera ainsi des années !

La séparation d’avec Jésus commence donc et on ne sait pas combien de temps elle va durer. Il ne s’agit pas d’un deuil, Jésus est ressuscité ; la plupart des disciples l’ont vu, ils savent qu’il est vivant, c’est simplement un départ et donc une absence, sans connaitre le moment du retour, et ce n’en est pas moins pénible.

Leurs yeux des disciples sont rivés au ciel, on peut le comprendre, c’est un extraordinaire spectacle qui s’offre à eux ; pardonnez-moi si j’entre un peu dans une lecture peu calvinienne, et évoque les représentations si parlantes de cette scène ! L’Ascension est en effet un sujet de choix qui a inspiré icônes, fresques, tableaux, sculptures… Artistes orthodoxes, catholiques et même protestants (Rembrandt) ont traité le sujet ; chacun a sa manière a imaginé la scène, avec Jésus qui s’élève seul, ou bien porté, ou même soufflé par les anges ; la nuée l’enveloppe ou l’attend plus haut ou se dissipe déjà ; il regarde vers le ciel, parfois même vers Dieu assis dans une mandorle, ou vers les disciples, ou droit devant lui, vers nous ; ses pieds sont presque toujours visibles, flottants ou appuyés ; à terre, agenouillés, courbés ou debout, les disciples regardent tête renversée, et parfois lèvent les mains, comme pour le retenir ou pour l’accompagner… Dans les icônes, Marie est bien sûr la figure dominante, souvent debout, les disciples à ses pieds. Ne nous attardons pas davantage sur ces représentations, mais constatons seulement que Jésus n’est plus là, que les disciples ne le voient plus. Ils restent alors les yeux fixés au ciel.

Mais ils se font rappeler à l’ordre par les deux anges, (qui sans doute figurent Elie et Moïse) : « Pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ? » ce ciel où il n’y a plus rien à voir ; il reviendra celui que vous attendez, mais un jour, de la même manière qu’il est parti. Cela signifie-t-il pour les disciples qu’ils sont désormais libres ? ou au contraire vont-ils éprouver une tristesse permanente ?

Non, la tristesse, c’était avant sa crucifixion, quand Jésus essayait de les préparer à ce qui allait arriver et leur annonçait sa mort ; entre temps ils savent que Christ est mort mais est ressuscité, ils ont vu Jésus vivant ou ont fini par croire les récits de ceux qui l’avaient vu. Désormais Jésus est pour eux non seulement leur Maitre et ami, mais aussi le Seigneur. Lors de son ascension, et la toute première fois, Jésus les bénit et pour la toute première fois ils l’adorent ; Ils s’en retournent donc joyeux à Jérusalem. En les quittant, Jésus leur laisse sa joie, ainsi qu’il le leur avait annoncé, comme le rapporte l’Evangile de Jean relatant leur dernier entretien : « « Vous serez dans la tristesse, mais votre tristesse sera changée en joie…. Vous avez maintenant de la tristesse, mais je vous verrai de nouveau et nul ne vous ôtera votre joie… ».

Libres ? oui, mais évidemment pas libérés de Jésus. Celui-ci, comme le relate encore l’Evangile de Jean, dans ce même dernier entretien avec eux, leur a dit « il est avantageux pour vous que je parte ». Etrange formulation ! Mais c’est parce que la puissance du St Esprit va leur être donnée, mouvement descendant après le mouvement ascendant, qui redonne aux disciples la présence qui vient de leur être enlevée. Les disciples sont donc désormais libres pour mettre en pratique ce que Jésus a prévu pour eux : sans connaitre les temps et les moments, sans savoir quand aura lieu son retour, ils vont désormais être ses témoins, ses seuls témoins, dans le monde entier. L’absence physique de Jésus s’est transformée pour eux en une présence spirituelle, transmise par la puissance qui va leur être conférée à la Pentecôte. Marc l’atteste ainsi : « Le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu ; quant à eux ils partirent prêcher partout : le Seigneur agissait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient ».

Qu’est-ce que cette scène veut dire pour nous aujourd’hui ? Et même pouvons-nous y croire, esprits prétendument rationalistes ? Nous qui n’avons pas connu la personne de Jésus, ni ceux qui l’ont connu et qui ont rendu compte, mais qui avons leurs témoignages et les Ecritures pour seul fondement de notre foi ! Allons-nous rester les yeux au ciel ? Allons-nous nous sentir libres ?

Et d’abord un mot sur « les yeux au ciel » : C’est une attitude que nous connaissons bien, mais qui a plusieurs significations : Signe d’attente, de découragement, de lassitude, de dépit, ou d’incompréhension ; signe de résignation, jusqu’au constat du ciel vide, sans Dieu. Ou bien aussi, recherche d’une solution, signe de concentration, ou simplement contemplation d’un ciel bleu, ou « à la Turner », ou étoilé, et de l’immensité des cieux, et signe de méditation ; mais une telle attitude n’a qu’un temps et risque de se révéler stérile. Dans la montée de Jésus au ciel L. Gagnebin voit l’indication que Jésus nous échappe, qu’il ne saurait y avoir de mainmise de notre part sur Jésus ou sur Dieu. Dieu, « compris comme Transcendance, nous demeure inaccessible… il nous dépasse infiniment ».

Mais ce n’est pas pour autant que ce Jésus a disparu. En même temps qu’un récit d’absence, l’Ascension est aussi un témoignage de la présence de Jésus auprès de nous. Ni Dieu, ni Jésus ne nous abandonne dans cette montée vers le Père.

Dans le récit que nous avons lu, Luc a ajouté un geste dans cette scène de la montée au ciel : Jésus a fait ses dernières recommandations aux disciples et leur demande d’être ses témoins, et il les bénit pendant qu’il est emporté. Le geste de la bénédiction se poursuit pendant l’élévation et l’éloignement…… « …. Et levant les mains au ciel, il les bénit ; or comme il les bénissait, il se sépara d’eux et fut emporté au ciel… ».

C’est une bénédiction ininterrompue, qui perdure indéfiniment, au bénéfice de laquelle se trouvent les disciples, puis ceux qu’ils ont convertis, et puis toute la chaine de témoins jusqu’à nous, qui sommes également au bénéfice de cette bénédiction, et de la promesse qu’elle contient ; nous sommes alors, nous aussi, témoins et relais de cette promesse, et nous sommes mis en marche par cette bénédiction. Pour nous comme pour les disciples, il n’est pas question de rester ainsi en contemplation apathique. Il nous faut agir, nous mettre en marche, témoigner….

Il n’est pas possible non plus de considérer que nous sommes libérés de Jésus qui « retourne » à son Père et nous laisse à notre condition humaine. Nous ne sommes pas seuls. Le récit de l’Ascension contient des rappels symboliques du Premier Testament comme celui de la nuée dans laquelle Jésus va vers son Père, et celui des 40 jours qui la séparent de Pâques ; c’est un rappel des promesses renouvelées de Dieu aux hommes et témoigne, ainsi que le disait Jean Vitaux, « de l’accomplissement de l’Ancienne alliance dans la Nouvelle Alliance ».

La bénédiction continue est ainsi le signe de l’alliance toujours renouvelée, entre Dieu et les hommes, entre son Fils et nous, et manifestée, concrétisée et mise en mouvement par l’Esprit. La Pentecôte va achever, accomplir la promesse donnée à l’Ascension ; en même temps que la parousie est attendue, la réalité de l’amour du Christ Le rend dès aujourd’hui présent à nos cœurs et à nos âmes.

Nous pouvons désormais prendre notre place parmi les témoins et poursuivre la chaine des témoignages ; mais nous pouvons aussi, quand même, parfois, jeter un coup d’œil vers le ciel, pour reprendre souffle, et faire le lien entre notre monde terrestre et celui de la spiritualité. « Le ciel me parle de ce Dieu qui m’attire vers plus grand que moi » dit James Woody. Laissons-nous inspirer alors par la joie des disciples en mission et par la force de leur témoignage.

AMEN

 

Marc 9, 30 – 37 « recevoir Christ, c’est s’accueillir les uns les autres en Son nom »

Dimanche 23 septembre 2012 – par Pascale Kromarek et François Père

 

Ils partirent de là et traversèrent la Galilée. Jésus ne voulait pas qu’on sache où il était. Voici, en effet, ce qu’il enseignait à ses disciples : « Le Fils de l’homme sera livré aux mains des hommes, ceux-ci le mettront à mort ; et trois jours après, il se relèvera de la mort. » Mais les disciples ne comprenaient pas la signification de ces paroles et ils avaient peur de lui poser des questions.

Ils arrivèrent à Capernaüm. Quand il fut à la maison, Jésus questionna ses disciples : « De quoi discutiez-vous en chemin ? » Mais ils se taisaient, car, en chemin, ils avaient discuté entre eux pour savoir lequel était le plus grand. Alors Jésus s’assit, il appela les douze disciples et leur dit : « Si quelqu’un veut être le premier, il doit être le dernier de tous et le serviteur de tous. » Puis il prit un petit enfant et le plaça au milieu d’eux ; il le serra dans ses bras et leur dit : « Celui qui reçoit un enfant comme celui-ci par amour pour moi, me reçoit moi-même ; et celui qui me reçoit ne reçoit pas seulement moi-même, mais aussi celui qui m’a envoyé. »

L’évangéliste Marc nous raconte deux petites scènes, tout en contrastes, que racontent d’ailleurs aussi Matthieu (18,1-5) et Luc (9, 46-48). Mais Marc fait preuve de plus de souci du détail que ses confrères.

La première scène est celle du mouvement : Jésus va vers Jérusalem et traverse toute la Galilée du nord au sud. Il marche, avec ses disciples, et en chemin, il les enseigne. Mais cet enseignement n’est pas compris ; l’ambiance est empreinte de silence, de secret, d’incompréhension, de crainte.

Deuxième scène, la pause : En Galilée, Jésus s’arrête à Capernaüm, « à la maison » dit le texte. Si l’on doit croire Matthieu et Marc, c’est là qu’habite Jésus, qui s’y est installé après avoir quitté Nazareth, au début de son ministère. Et l’atmosphère est tout autre : Jésus s’assied, il appelle les Douze, ceux qu’il a choisis pour être avec Lui, et qui pour une fois ne sont pas auprès de lui ; il prend dans ses bras un petit enfant – on ne le lui amène pas, comme dans les autres scènes où Jésus est en présence d’enfants….l’enfant est là, il se promène librement ….. J’aime l’idée que nous assistons à une scène intime, plus personnelle de la vie de Jésus, que nous sommes en présence de sa famille, de ses amis et proches, de leurs enfants. Marc, en général peu expansif, nous dépeint une scène qui dégage une impression de confiance et tendresse ! On est loin de l’ambiance « plombée » de la marche !

Pendant cette marche, Jésus ne veut pas qu’on sache qu’il va à Jérusalem ; est-ce de la prudence de sa part ? Est-ce parce qu’il ne peut pas encore dévoiler la raison de sa mission sur terre ? Parce qu’il sait que bien peu de personnes pourront le comprendre et que cela attirera sur lui l’attention des autorités et déclenchera le processus qui le mènera au Golgotha, alors que le moment n’est pas encore arrivé, car il a encore une mission d’enseignement, de diffusion, à accomplir avant d’accomplir le sacrifice suprême ?

Ensuite il délivre, pour la seconde fois, un message que ses disciples ne comprennent pas : « Le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, lorsqu’il aura été tué, trois jours après il ressuscitera ».

Les disciples peuvent-ils comprendre ce message ? Ils n’osent pas interroger Jésus sur le sens de ses paroles ; ils s’imaginent peut-être qu’ils devraient comprendre, ou bien ils ne souhaitent pas comprendre ; et peut-être aussi, certains ont-ils, en fait, déjà deviné, et ne veulent pas être confrontés à de telles pensées dérangeantes : Le Fils de l’homme, qui est-ce ? Qui va être tué ? Et comment quelqu’un pourrait-il ressusciter ? S’il était question de Jésus, qui est avec eux, qui marche avec eux ? Quelle pensée inquiétante ! Ils commenceront à comprendre lorsque le message sera délivré pour la troisième fois, pendant la montée à Jérusalem. Et ils comprendront vraiment lorsque Jésus ressuscité viendra les retrouver dans la salle haute et leur montrera ses blessures.

Pierre a sans doute compris, lui qui confessait quelque temps avant, « tu es le Christ », devant Jésus qui demandait « qui dites-vous que je suis «  ; mais c’est Jésus lui-même qui leur commandait de ne rien divulguer. Et cette fois encore, Jésus n’explique rien et garde le silence ; en effet le temps de dire et se faire connaître n’est pas encore venu !

Le premier message de Jésus ne passe pas ! Et dans cette atmosphère de non-dit et d’inquiétude, les disciples discutent d’un étrange sujet en marchant ; savoir qui était le plus grand ; certaines versions traduisent même « ils se disputaient pour savoir qui était le plus grand ». Mal à l’aise, inquiets des propos que Jésus leur a tenus, ont-ils besoin de se raccrocher à quelque chose qui les rassure, à du plus grand, à une hiérarchie qui serait dans l’ordre des choses ? Mais quand Jésus leur demande de quoi ils discutaient, ils ne répondent pas.

De quoi précisément discutent-ils ? Que signifie « savoir qui est le plus grand ? ». Luc dit « lequel d’entre eux pouvait bien être le plus grand ? » Ne s’agit-il que d’eux-mêmes ? Jésus fait-il partie de leur panel de gens supposés être les plus grands ? Matthieu précise « qui est le plus grand dans le royaume des Cieux ? ». S’il s’agit du royaume des cieux, les prophètes sont-ils aussi concernés ? S’agit-il de savoir qui y entrera le premier dans ce Royaume ? Pourquoi n’osent-ils pas répondre à Jésus de quoi ils débattaient ?

Jésus ne les interroge pas davantage, car lui, il sait bien de quoi ils discutaient ; comme souvent, il pose une question dont il connaît la réponse. Arrêtons-nous une seconde : Est-ce pour mettre ceux qu’il interroge à l’épreuve, pour tester leur sens de l’honnêteté et de la vérité ? Les pousser à formuler ce qui les préoccupe ? Et à le lui confier ?

Le non-dit par crainte, par honte….. nous connaissons ! Mais Jésus aussi, qui nous connaît ! Et nous, nous savons que Jésus sait ce qui nous occupe, nous préoccupe, et dont nous ne parlons pas ; si nous osons reconnaître que Jésus connaît tout de nous, cela peut être très dérangeant, mais en même temps, nous comprenons que nous pouvons nous confier en lui, lui faire pleinement confiance, et nous recevons ainsi nous-mêmes un message de confiance pour affronter ….. ce qui viendra.

Revenons à notre texte : Le second message que va délivrer Jésus à la maison, en deux parties, sera-t-il mieux compris ?

Ce n’est pas sûr ! La première partie du message : « si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous », le premier qui est le dernier, c’est une arithmétique étrange ! Les disciples peuvent-ils comprendre cela ?

En réalité, Jésus ne répond pas directement à la question des disciples, « qui est le plus grand », il n’entre pas dans leur jeu ; il va délivrer un message théologique. Ce n’est pas une promesse qu’en étant serviteurs, ils deviendront les premiers. Et il n’y a aucune corrélation logique entre être le dernier et le serviteur, et être le premier ou le plus grand.

Jésus en effet ne dit pas « celui qui est le premier qu’il soit le dernier », mais celui qui « veut » être le premier ; ….cela signifie que personne n’est premier, qu’il ne s’agit que de conventions humaines, qui font considérer les uns comme plus grands que les autres…..Il ne s’agit pas d’échelle sociale ! Ce n’est pas une leçon d’humilité ; ce n’est pas dire « mettez-vous en dernier dans la queue, à l’arrière de la salle, à la table la plus éloignée de celle des directeurs et présidents ; restez dans l’ombre, ne vous montrez pas ….. ». D’ailleurs, le serviteur n’est pas derrière les autres ou en retrait, il n’est pas dans l’obscurité, il se montre, il faut qu’on le voie ! Mais ce n’est pas pour lui qu’il est visible, il n’est pas placé dans une relation de pouvoir et de puissance, il ne compte que parce qu’il va vers chacun, et qu’il prend soin des autres, il compte par le service qu’il rend aux autres.

Non, ce n’est pas une leçon d’humilité : Jésus ne condamne d’ailleurs pas le souhait de vouloir être le plus grand ; mais sa réponse est à l’opposé de ce que nous attendons ! Il répond que vouloir être le plus grand n’a pas de sens dans une perspective chrétienne….. Car un seul est grand, Dieu, Celui au nom duquel, lui, Jésus, son fils, est sur terre, afin que pour nous il soit le Christ, homme et messie.

Et Jésus illustre cette réponse théorique par une séance de travaux pratiques, en délivrant la deuxième partie de son message et en mettant en scène une toute petite parabole : il prend un enfant, le met au milieu d’eux, l’enfant devient la personne importante parmi eux, il l’embrasse, signe de cette importance, signe de la réception de l’enfant parmi eux, et signe de confiance, de prise en charge et de tendresse ; il délivre la seconde partie de son message aux disciples : « Quiconque reçoit en mon nom un de ces petits enfants, me reçoit moi-même, et quiconque me reçoit, ne me reçoit pas moi-même, mais celui qui m’a envoyé ».

Nous passons ainsi de l’image du serviteur à celle de l’enfant. Le lien entre ces deux images est celui de l’accueil : Le serviteur n’accueille pas en son propre nom, mais au nom de son maître ; ce n’est pas lui qui reçoit, mais son maître à travers lui. Les serviteurs que Christ nous recommande d’être agissent au nom du Christ, au nom de Dieu. Et c’est un enfant qu’il nous est demandé d’accueillir – au nom de Dieu.

Pourquoi « accueillir », recevoir un enfant ? Et surtout pourquoi l’accueillir au nom de Jésus ? N’est-ce pas très facile d’accueillir un enfant ? Le mot « enfant » était moins chargé de sens et de connotations psychologiques et juridiques à l’époque de Jésus que de nos jours. Mais si l’enfant représentait un être sans valeur intrinsèque particulière, il s’agissait bien d’un petit d’homme, à éduquer et à former, d’un être faible, à protéger, que, comme le fait Jésus, on prend dans ses bras. L’enfant est synonyme de dépendance ; et quand on l’accueille, ce n’est pas seulement une fois, en faisant sa connaissance, ou à la naissance, mais tous les jours, à tout instant, jusqu’à l’avoir amené à l’âge d’homme et de femme.

Pour ceux qui se réclament de Jésus, cet accueil doit se faire précisément en Son nom. Même par rapport à un petit enfant, symbole de tout ce qui est petit, faible, démuni, nous accueillons au nom d’un autre, plus grand. Signe de l’égale valeur de chacun de nous au regard de Dieu. Et en définitive en accueillant chaque enfant au nom du Christ, en nous accueillant nous-mêmes entre nous comme des enfants, nous qui si souvent nous sentons faibles et sommes démunis, c’est le Christ que nous accueillons.

Servir, recevoir, accueillir, vocabulaire bien connu de nos églises ! Qui nous renvoie à toutes nos activités paroissiales, au service de Dieu dans le culte, au service des tables, à l’accueil diaconal, à l’accueil des nouveaux arrivés dans la paroisse, de passage ou plus fidèles, aux retrouvailles lors des cultes de rentrée…..

Mais c’est un accueil « au nom de Jésus » ; pas en notre nom propre, ou en fonction des missions dont nous sommes chargés : Pas comme la présidente du diaconat ou le président du conseil presbytéral, ou le responsable de la catéchèse…. Dans l’Eglise, il s’agit de s’accueillir les uns les autres comme des enfants, c’est-à-dire sans préséance, sans ces titres qui expriment bien sûr d’abord la responsabilité de ceux qui sont en charge d’une mission, mais qui aussi, très souvent symbolisent une certaine relation hiérarchique, le service exige une obéissance, mais aussi une certaine liberté, une affirmation de responsabilité dans l’action – et donc parfois le pouvoir !

L’accueil, lui se fait à égalité ! En nous faisant passer du service à l’accueil, Jésus nous fait passer du registre du service, de l’action pour les autres, du faire, à un registre différent, celui de l’être, être avec, être en confiance, ensemble, égaux devant Christ. Il l’exprime de cette façon imagée : chacun, celui qui accueille et celui qui est accueilli, étant enfant, aucun n’a plus de titre que l’autre, ne domine l’autre, n’a de pouvoir sur l’autre.

Le message de Jésus n’est pas l’éloge du plus petit ; une leçon d’humilité ; ce n’est pas la morale sociale chrétienne du « small is beautiful », ce n’est pas dire « les premiers seront les derniers…. ». C’est reconnaître en chacun, en chaque être humain, même dans le plus petit, le plus faible, celui qui ne dit encore rien, qui pense à peine, qui n’a que des besoins existentiels et n’a pas encore « vécu », la présence divine, la filiation avec le Christ. Pouvoir dire, aux enfants comme à ceux qui n’en sont plus, je vois en toi l’enfant que tu étais et l’enfant que tu continues d’être, cette qualité d’enfant, car tu es fils et fille de Dieu, et nous sommes tous frères et sœurs en Christ. Nous sommes tous accueillis par le Seigneur comme des enfants, les enfants de Dieu ; accueillons-nous donc aussi les uns les autres de cette façon ; percevons en chacun de ceux que nous rencontrons, ici dans ce temple, dans la paroisse, mais aussi en dehors, dans la rue, partout, cette qualité d’enfant de Dieu ! Et ainsi, nous reconnaissons en même temps qu’entre nous il n’y a pas de hiérarchie, de grand et de moins grand, et qu’un seul est grand. Jésus lui-même nous dit que lui non plus, il n’accueille pas lui-même, en son nom, mais au nom de son père. Oui il y a des petits, les faibles, les déshérités, et même si aujourd’hui nous ne pensons pas en faire partie, cela peut arriver à tout moment ; et nous savons combien nous nous sentons si souvent faibles, désarmés et « petits » !

Résumons ces différents messages : dans l’Eglise, accueillir les autres, cela se fait au nom du Christ ; recevoir Christ, c’est s’accueillir les uns les autres en Son nom. Pour nous accueillir les uns les autres, traitons-nous, les uns les autres, comme frères et sœurs en Christ et enfants de Dieu. Est-ce très exigeant d’accueillir chacun au nom de Dieu ? Même en dehors de l’Eglise ? N’est-ce pas aussi très simple ? A chacun de répondre ! Mais en tout cas quel engagement !

Il parait que nous savons bien accueillir les nouveaux arrivés dans notre paroisse, leur faire une place, demander des nouvelles des uns et des autres, s’enquérir de la santé des malades, se recevoir en tables 4×4….. Notre convivialité est reconnue ! Et dans la mesure de nos forces et de notre temps, nous sommes disponibles pour le service. Le faisons-nous au nom de Dieu, pour sa gloire ? Savons-nous laisser l’écho de ce premier accueil apprécié, perdurer et subsister, se renouveler et se vivifier ? Dieu, qui nous connaît, sait à quel point c’est parfois difficile ; qu’il nous donne conscience et force pour le faire durer ; faisons-lui confiance et demandons-lui de nous y aider.

Amen

Jean 15, v. 9-17 – « Aimez-vous les uns les autres… être ami de Christ, c’est mettre en pratique »

Dimanche 13 mai 2012 – par Pascale Kromarek et François Père

 

Comme le Père m’a aimé, moi aussi, je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour. Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme j’ai gardé les commandements de mon Père et que je demeure dans son amour. Je vous ai parlé ainsi, afin que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète.

Voici mon commandement : Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés. Il n’y a pour personne de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande. Je ne vous appelle plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Je vous ai appelé amis, parce que tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître. Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais moi, je vous ai choisis et je vous ai établis, afin que vous alliez, que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure, pour que tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donne. Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres.

Ce texte fait suite à la parabole de la vigne que nous avons méditée dimanche dernier, et fait partie des discours d’adieu de Jésus à ses disciples, qu’il essaie de préparer à sa mort, et à ce qui va se passer avant et après. Et comme l’évoquait l’image du cep et des sarments, il leur délivre un message qui doit les faire tenir, tenir ensemble et rester fidèles. Message dont l’actualité ne s’est jamais démentie, et qui vaut pour nous aussi aujourd’hui.

Ce texte est très connu, et nous avons eu quelques scrupules à venir vous dire comment nous le recevons, mais nous avons eu tellement de curiosité et de joie à le « découvrir », au sens propre, que nous souhaitons vous en rendre témoins.

Le passage est conçu dans un balancement paradoxal constant, autour des deux thèmes amour et amitié, et de leurs deux échos en réponse, commandement et service. C’est ainsi que nous allons articuler cette méditation.

I Les mots « amour » et « aimer » sont au cœur de ce texte ! Cet amour, l’évangéliste le désigne sous le terme d’Agapé, laissant entendre ainsi qu’il ne s’agit pas de l’amour « philos », d’un attachement filial, amical, ni de « l’eros », de l’amour passion, sensuel. « Agape » c’est le mot de la 1ère épitre aux Corinthiens : « l’amour est patient, il rend service, il excuse tout, il croit tout, il espère tout, il endure tout ». C’est de cet amour que Dieu a aimé son fils ; de cet amour que Christ nous a aimés, et qu’il nous invite à nous aimer les uns les autres.

En fait, c’est un premier paradoxe, Jésus n’invite pas ses disciples à un tel amour, il le leur ordonne, il leur commande ; « Demeurez en mon amour », (ou à les voir rapprochés du mot « commandement ») ; « voici quel est mon commandement : aimez-vous les uns les autres ». Et nous avons une interrogation : peut-on commander d’aimer ? A notre époque, cela parait étrange. Mais pour les disciples, comme pour nous, lecteurs du premier Testament, ce n’est pas étonnant : Les commandements du Deutéronome et du Lévitique nous reviennent en mémoire : « Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée » ; et « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Commander d’aimer c’est ……. biblique !

Autre étonnement, autre paradoxe : l’amour peut-il cesser, avoir été et ne plus être ? il le semblerait, si l’on fait attention aux temps utilisés dans le texte. Les Bibles en « français courant » ont tout mis au présent ; mais le texte grec est bien au passé…. « Je vous ai aimés dit Jésus, comme le Père m’a aimé » ; Cela veut-il dire que c’est fini, que le Père ne l’aime plus ? et que Lui, il ne nous aime plus ?

La réponse à cette question est, bien sûr, dans le texte : Jésus nous rappelle que c’est le Père qui l’a aimé en premier. C’est le préalable de tout, le Père aime d’abord, il donne son amour dès le commencement, il a aimé à jamais ; Jésus demeure donc dans l’amour de son Père. Puis, le Christ nous a aimés, Lui, en premier, il nous a donné son amour. Et désormais nous demeurons dans son amour. Voilà la réponse à ce paradoxe : Celui qui a aimé, a donné son amour, ne le retire pas, ne peut pas le retirer, et celui qui est aimédemeure dans cet amour. C’est cette certitude que nous apporte le texte : l’amour divin, premier et à jamais !

Mais pourquoi alors le 3ème paradoxe de la conditionnalité de l’amour ? « Si vous observez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour ; de même que moi, j’ai observé les commandements de mon Père, et que je demeure dans son amour ». Cet ordre parait rude, pour demeurer dans l’amour, il faudrait obéir aux commandements. Nous venons de dire que ces commandements sont ceux d’aimer Dieu et d’aimer le prochain. Alors, en aimant Dieu, en aimant notre prochain, nous demeurons dans l’amour de Dieu, dans celui du Christ ! Et de cet amour de Dieu pour nous, naît celui que nous Lui portons et que nous portons au prochain. Il n’y a pas de condition ni de conséquence : L’obéissance au commandement d’amour est inséparable de l’amour donné ; c’est une réciprocité, une équivalence complète. L’amour de Dieu est donné, c’est un don pur, qui nous fait aimer. Il suffit d’accepter ce don.

Il suffit ! c’est vite dit… et si nous ne le voulions pas ? Peut-on se soustraire au commandement d’amour, comme on peut se soustraire à tout commandement, volontairement ou non ? Ne pas obéir ? L’évangéliste le laisse entendre dans les paroles mêmes de Jésus : oui c’est possible ; Nous pouvons ne pas « garder les commandements », c’est-à-dire que nous pouvons ne pas accepter ce cadeau, ce don ! Nous pouvons rester en dehors de l’amour, celui des autres pour nous, celui que nous portons aux autres, celui du Christ pour nous……Mais dans ce cas, que voulons-nous de Dieu ? Quelle est notre relation au Christ ?

Pour celui qui accepte le don d’amour, la réaction est celle de la joie : joie de qui se sait aimé à jamais ! Joie de celui qui découvre un trésor, comme l’homme de la parabole qui découvre un trésor dans son champ ou celle du marchand qui découvre la plus belle perle de sa collection. Joie parfaite ayant son modèle dans la joie du Christ. « Je vous ai dit ces choses afin que ma joie soit en vous, afin que votre joie soit parfaite ». C’est sans doute une joie comme l’ont éprouvée les grands mystiques, rappelons-nous par exemple les pleurs de joie de Blaise Pascal. Mais il s’agit bien d’une joie personnelle, concrète, qui vient de la certitude de l’amour indéfectible de Dieu pour nous, pour chacun de nous.

II Mais ce n’est pas tout que d’accepter l’amour, de demeurer dans l’amour de Dieu, et d’aimer à son tour, en retour ; c’est un peu trop statique, et ce n’est pas seulement cela que le Christ veut pour ses disciples, pour nous. Les verbes du début du passage sont des verbes d’état : « demeurer » dans l’amour, « observez » les commandements. Et le ton va changer ensuite, le Christ ordonne à ses disciples, à nous, de devenir actifs. Il ne s’agit plus seulement d’observer les commandements d’amour envers Dieu et envers le prochain ; Jésus donne à ses disciples son commandement, au moment où il va les quitter : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés » ! Et nous allons recevoir, de la part de Jésus, une leçon d’amour actif, de mise en pratique de cet amour.

Comme souvent, le Christ énonce immédiatement, le plus exigeant de ce qu’il veut ; c’est le superlatif, le plus haut, presque l’inaccessible de ce commandement, la façon dont Lui l’a mis en pratique : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » ; (c’est l’évocation de l’amour absolu, qui confond dans le don de sa vie, l’action par excellence avec l’anéantissement par excellence). Mais Jésus ne s’attarde pas à cette évocation de sa mort ; au moment où il parle à ses disciples, ce n’est pas cela l’important ; l’important c’est d’affirmer que nous sommes ses amis ! « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis ; Vous êtes mes amis ». Il crée ainsi un lien personnel avec eux, un lien concret, comme avec chacun d’entre nous.

Ce qualificatif d’amis est nouveau pour les disciples ; appelés par Jésus, ils l’avaient suivi et accompagné, pour le servir, lui qu’ils appelaient Rabbi, Maître, montrant par là qu’ils reconnaissaient bien à ce Jésus une autorité sur eux. Or, celui-ci leur dit soudain, « vous n’êtes plus serviteurs, vous êtes mes amis », semblant ainsi créer une relation d’égalité avec eux. Pas de réelle notion sentimentale dans ce mot d’amis, mais le même partage d’une connaissance et d’un message. Jésus leur explique en effet, qu’Il les considère comme ses amis parce qu’Il leur a fait Maître tout ce que Lui, avait appris de Son Père. Désormais ceux qu’il a enseignés, ou, comme le disait l’auteur de l’épître aux Ephésiens, ceux qui ont « appris » le Christ, sont appelés à s’aimer les uns les autres.

Avec cette nouvelle appellation « d’ami », Jésus nous plonge dans un double ou même triple paradoxe : Il nous dit « je vous ai instruits, enseignés, et vous êtes mes amis » ; cela parait simple. Mais il ne suffit pas d’avoir été instruits ; il semble qu’il y ait aussi une condition, « vous êtes mes amis, Si vous faites ce que je vous commande ». Et enfin, Jésus nous…. percute avec un énoncé qui contredit et anéantit totalement cette conditionnalité : « ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis. »

Ainsi, nous n’avons aucune part dans ce choix, nos réalisations, nos œuvres n’ont joué aucun rôle et ne vont pas non plus en jouer, par la suite. Nous ne sommes donc pas non plus « à égalité » avec Jésus, et ne pouvons donc même pas non plus nous déclarer nous-mêmes ses amis. Nous pouvons seulement dire que Lui nous considère comme ses amis. Nous avons à agir en fonction de ce qu’il nous commande, ce qui nous laisse dans la position d’un serviteur, mais un serviteur « enseigné », conscient de ce que veut son Maître.

Et Jésus définit encore plus précisément notre rôle d’ami choisi, c’est-à-dire de serviteur conscient- et là nous entrons dans le domaine de l’action ; Nous avons été non seulement choisis, et instruits, mais aussi institués, établis, dans un but précis : pour agir : 3 verbes désignent ce que le Christ attend de nous, « allez, portez du fruit qui demeure, demandez ». Ainsi, la relation qui se fait jour entre le Christ et nous, c’est donc celle d’un serviteur conscient, envoyé pour annoncer, diffuser, partager l’universalité de la bonne nouvelle.

« Allez » ! Il nous envoie dans le monde, vers les autres, sans exclusive pour porter le message du Christ ; nous n’avons pas à nous demander si nous avons le droit d’entrer dans la maison d’étrangers, si nous pouvons parler à des juifs, des grecs, à des prostituées, à des samaritains ou des pharisiens, à des centeniers ou des percepteurs, à des croyants circoncis, ou à des païens incirconcis…., nous n’avons pas à nous demander si celui vers qui nous allons est souillé ou impur, et nous pouvons dire comme Pierre chez Corneille « Dieu m’a montré qu’il ne fallait dire d’aucun homme qu’il est souillé ou impur ». Donc allez, sans aucune exclusive.

« Portez du fruit » : rappelant l’image de la vigne du début du chapitre, il exige de nous que nous diffusions Sa parole, et que dans l’action, les actions, nous le prenions pour modèle.

Et enfin, « Demandez au père ». Jésus nous renvoie, nous adresse, nous ses amis, à son Père, dont l’amour est premier, préalable à tout. Notre mission est donc (aussi) de revenir au Père, de lui demander, au nom de Jésus, de faire intervenir son amour pour nous, au service des uns pour les autres. C’est jusque là que va l’amour de Dieu, lui tout puissant, lui qui sait tout, il accepte, souhaite que nous lui demandions, que nous le prions, et il donnera ce que nous demandons. C’est là aussi où le rôle de l’ami, notre rôle, prend sa pleine dimension : Nous détenons, nous serviteurs, choisis et établis par le Christ, ce pouvoir extraordinaire d’être entendus de Dieu.

La crainte, le vertige, l’orgueil peuvent nous saisir devant un tel pouvoir, et l’ampleur de la mission ! Mais si le Christ nous a choisis, nous pouvons être sûrs que nous saurons observer son commandement d’amour, car il nous donne la capacité, la force, le moyen d’aimer. A nous, littéralement, de lui confier le soin de l’action, de le laisser agir par et en nous. Nous acceptons d’être agis par lui, et nous le sommes, en confiance avec Lui, car il sait nous entendre. Etre ami de Christ c’est mettre en pratique, au service des autres, au sein de l’Eglise et dans le monde, l’amour qu’il a commandé, au moyen d’une action concrète, priante, et pleinement joyeuse.

AMEN

Matthieu 13, 44-52 – « Le trésor caché »

Dimanche 24 juillet 2011, par Pascale Kromarek

 

Le royaume des cieux est encore semblable à un trésor caché dans un champ. L’homme qui l’a trouvé le cache (de nouveau) ; et, dans sa joie, il va vendre tout ce qu’il a et achète ce champ. Le royaume des cieux est encore semblable à un marchand qui cherche de belles perles. Ayant trouvé une perle de grand prix, il est allé vendre tout ce qu’il avait, et l’a achetée.

Le royaume des cieux est encore semblable à un filet jeté dans la mer et qui ramasse (des poissons) de toute espèce. Quand il est rempli, on le tire sur le rivage, puis on s’assied, on recueille dans des vases ce qui est bon et l’on jette ce qui est mauvais. Il en sera de même à la fin du monde. Les anges s’en iront séparer les méchants du milieu des justes et ils les jetteront dans la fournaise de feu, où il y aura des pleurs et des grincements de dents.

Avez-vous compris tout cela ? – Oui, répondirent-ils.

Et il leur dit : C’est pourquoi, tout scribe instruit de (ce qui regarde) le royaume des cieux est semblable à un maître de maison qui tire de son trésor des choses nouvelles et des choses anciennes.

Permettez-moi d’abord de replacer ce passage dans son contexte : Ces 3 petites paraboles sont racontées par Jésus après le récit des grandes paraboles du semeur et de l’ivraie et des 2 petites sur le levain et le grain de moutarde, dont parlent aussi Marc et Luc ; mais Matthieu est le seul évangéliste à nous rapporter celles du trésor, de la perle et du filet. Toutes ces 7 paraboles traitent du Royaume des Cieux – pour ne pas dire Royaume de Dieu, ce qui à l’époque de Matthieu, lettré juif respectueux des commandements, ne se faisait pas, puisqu’il n’était pas permis de nommer Dieu ; et elles commencent toutes, sauf d’ailleurs celles du semeur, par les mêmes mots « le royaume des cieux est semblable à…. ». Encore une remarque : il y a réalité 4 paraboles dans notre récit, car il y a 4 comparaisons, la dernière étant celle du scribe instruit du royaume des Cieux avec un maître de maison.

Ces paraboles, Jésus les destine seulement aux disciples ; il est rentré dans la maison après avoir Jésus a raconté la parabole du semeur et celle de l’ivraie, dehors, à la foule, et il l’a expliquée la parabole du semeur. Puis, il est rentré dans la maison, les disciples lui demandent d’expliquer la parabole de l’ivraie, ce qu’il fait, et aussitôt, en bon pédagogue, il reprend son enseignement et poursuit avec le récit de nos trois textes. Il termine cet enseignement par une question, celle que tout bon pédagogue devrait d’ailleurs poser : « Avez-vous compris tout ceci ? », « Oui » lui disent-ils : réponse nette, et claire ; « Tant mieux pour eux » a-t-on envie de dire, ils ont compris ! Mais quoi, qu’est-ce qu’ils ont compris ? Et ont-ils compris ce que Jésus voulait qu’ils comprennent ? Sans doute, car Jésus leur dit aussi à vous il vous est donné de connaître ces mystères [(Jésus l’explique aux disciples et dit que ceux qui entendent ces explications sont heureux ; nous aussi qui ne les entendons pas, mais qui pour celle du semeur à la foule)]. Et nous qu’est-ce que nous comprenons ?

Nous pouvons essayer la méthode explicative de Jésus à propos des paraboles du semeur et de l’ivraie et identifier allégoriquement chacun des personnages et chacun des objets mis en scène dans ces récits. Mais cette méthode ne correspond pas bien aux 3 courtes histoires, car les similitudes sont différentes d’une parabole à l’autre ; l’une dit : le royaume des cieux est semblable à un marchand (donc à un homme), l’autre dit le royaume des cieux est semblable à un trésor (donc une chose) et la 3ème que ce royaume est semblable à un filet plein de poissons (donc un lieu, mais aussi une chose – et aussi une situation).

Les 3 récits racontent en réalité des situations qui évoquent le Royaume des Cieux. Il y a beaucoup de ressemblances, de similitudes dans les deux premiers très courts récits :
-   A – ACTIVITES QUOTIDIENNES – Il est d’abord question de personnages et d’activités de tous les jours, même si ce n’est pas toujours très précis : un marchand fait commerce de perles et cherche évidemment à se procurer les plus belles possibles pour bien les revendre ; un homme est dans un champ, et il y découvre un trésor – situation quand même assez inhabituelle ; nous ne savons pas si l’homme cultive le champ, ni pourquoi il y a un trésor caché dans ce champ ! nous savons seulement que l’homme n’est pas propriétaire de ce champ, puisqu’il se dépêche d’aller l’acheter afin de posséder le trésor. Cela parait peut-être un peu injuste pour le premier propriétaire du champ, mais assez conforme à certaines règles juridiques qui attribuent au découvreur du trésor sa propriété.
-   B1 – TROUVAILLE SOUDAINE – L’un et l’autre découvrent soudain le trésor et la perle : ils ne cherchent pas systématiquement : pour l’homme du champ, le trésor est une surprise totale, qui d’ailleurs lui cause une joie immense ; il ne savait même pas qu’il pouvait faire une telle trouvaille, que ce trésor existait, ou même qu’il pouvait exister. Le marchand, lui, dans son activité commerciale, sait qu’il existe sans doute des perles plus magnifiques que celles qu’il achète et vend d’habitude ; mais il ne sait pas s’il va la découvrir, ni quand ; peut-être jamais ! Pour lui aussi la surprise est grande.
-   B2 – TROUVAILLE DE GRANDE VALEUR – Tous les deux sont en présence de cette magnifique surprise, l’un devant le trésor, l’autre devant la perle, ils en savent aussitôt le prix, la valeur, ils le re-connaissent immédiatement ; pas besoin d’expertise ou d’enquête : c’est bien quelque chose (c’est un bien) de très grande valeur. Pour le trésor, même si le récit ne dot pas de quoi il s’agit, c’est évident ! Les mentions de perles dans la Bible sont celles qui accompagnent les descriptions des richesses et de magnificence ; nous connaissons l’injonction de Jésus « ne jetez pas vos perles aux pourceaux » .
-   C – VENTE de TOUT Ces deux hommes ont les mêmes réactions : ils vendent tout ce qu’ils possèdent pour acquérir ce trésor, cette perle : réaction étrange, peu prudente, pas du tout économique, bien peu commerciale de la part du marchand ; ils ne gardent plus, l’un que son champ avec son trésor, l’autre sa perle. On ne sait d’ailleurs pas non plus si la valeur de ce qu’ils possèdent est équivalente au trésor ou à la perle ; peut-être que non, dans ce cas, il s’agit davantage d’un échange que d’une vente…. Ou même d’un abandon pur et simple de leurs propres possessions….
-   C – JOIE : L’homme au trésor nous dit le texte est plein de joie, « ravi » selon certaines traductions ; du marchand nous ne le savons pas, mais c’est évident, il connait le prix des choses et il a fait la trouvaille de sa vie de marchand !
-   D – SECRET : Il semble qu’ils ne parlent à personne de leur trouvaille, qu’il n’y ait aucun annonce, aucun partage avec leurs amis, leurs collègues, leur famille…. ! il y a même un certain secret dans la démarche de l’homme au trésor, puisqu’il trouve le trésor, qui était caché, et le recache. Est-ce qu’ils vont donc garder jalousement leurs trésors ?

Toutefois, l’homme au champ est rempli de joie ; il doit donc bien se faire remarquer, et raconter ce qui lui arrive ; tous les deux, en « allant » vendre et en « revenant », ils doivent attirer la curiosité et témoignent de quelque chose à l’égard de leurs semblables. Ceux-ci doivent bien se demander ce qui leur arrive…. Le partage de la nouvelle de la découverte n’est pas certain…, mais leur attitude ne peut pas passer inaperçue, les autres remarquent nécessairement quelque chose…..

On peut supposer que ces deux personnages vont radicalement changer leur façon de vivre, car ils ont vendu tout ce qu’ils avaient, et n’ont donc quasiment plus rien pour vivre quotidiennement, sauf le trésor, la perle. On peut donc supposer qu’ils vont vivre de ce trésor et de cette perle ; et que le reste, les biens matériels ne sont plus du tout importants, que plus rien d’autre n’a d’importance ! Evidemment ce changement radical de vie ne passera pas inaperçu des autres ……. Ces paraboles ne nous offrent pas une description du Royaume des Cieux, mais proposent une piste pour le reconnaître : le trésor, la perle sont cette infime partie du royaume des cieux, que nous avons en nous ; qui est autour de nous.

Le Royaume des cieux n’est pas un lieu ; ce n’est pas non plus un évènement dans le futur ; il est partout, aujourd’hui, demain, depuis l’époque de Jésus, à notre époque, après nous. Nous y sommes déjà ! Nous l’avons déjà – en nous ! Mais il n’est pas encore partout, autour de nous. La demande du Notre Père, « que ton règne vienne » ou plutôt « que ton règne s’accomplisse » l’exprime : Si le Royaume est aussi un trésor ou une perle, la foi en Dieu, alors nous pouvons le « posséder », l’avoir avec nous, en nous ; Mais nous ne sommes pas seuls : La parabole du filet le rappelle : nous sommes tous dans ce filet, qui est l’église, mais aussi le monde ; et le filet continue de se remplir – jusqu’à la fin des temps ; nous savons que lorsque le filet sera plein, nous serons triés ; mais dès aujourd’hui nous pouvons trouver le trésor, et la perle. Peut-être même les avons-nous déjà…..

NE PAS CHERCHER Nous nous demandons souvent si ce royaume nous l’avons déjà, ou bien si nous ferons partie des mauvais poissons, et serons rejetés…… Nous pouvons nous dépouiller de tout, cela peut être un chemin d’accès, mais ô combien difficile dit Jésus au jeune homme riche ; dans nos paraboles – et est-ce bien ce chemin qu’il faut suivre ? Oui, pour ceux qui ont le sens du contemplatif, mais ne pas se l’imposer… ! C’est parce que l’homme du champ a trouvé le trésor qu’il s’est dépouillé du reste, ce n’est pas le contraire…. Nous avons la chance de savoir qu’il existe, nous pouvons tomber dessus complètement par hasard, comme l’homme du champ, ou comme le marchand nous pouvons le chercher ; mais il ne sert à rien de le chercher avec frénésie, de vouloir à tout prix le trouver…, ; c’est dans l’espérance et la confiance que nous le trouverons ; et que probablement nous l’avons déjà trouvé, même si nous n’en sommes pas toujours sûrs !

RECONNAITRE Comment au milieu de toutes les souffrances, deuils, trahisons, séparations, abandons, mal de vivre, et autres problèmes et atrocités, se dire que le Royaume est là ? En réalité, il n’est pas là, il n’est pas encore complètement arrivé, ni réalisé, ni accompli ; il est en devenir, il se réalise tout doucement, lentement, progressivement ;

RECONNAITRE CROIRE Dans ce monde si dur, parfois si déshumanisé, si difficile à comprendre, c’est presque impossible de croire que ce royaume est déjà en réalisation ; oui, c’est presque une folie de croire le royaume déjà en marche ; et c’est presque encore plus une folie de le dire et de le dévoiler aux yeux des autres.

GARDER SECRET C’est peut-être cela que Jésus veut garder secret, ce mystère du Royaume ; les disciples d’abord l’ont su, ceux que Jésus comparait aux scribes et dont il disait « heureux êtes-vous car vous avez vu et entendu » ; puis l’Eglise à son tour, le sait ; c’est à elle d’annoncer et de partager cette nouvelle, même si l’annonce de la réalité actuelle du Royaume est assez inaudible pour l’immense majorité de nos contemporains et de l’humanité en général ; et sans doute aussi de nous-mêmes. C’est cela la fameuse folie de la prédication de Dieu, d’oser dévoiler que le Messie est déjà là, parmi nous, que son Royaume est déjà présent.

ATTENDRE ESPERER CONTINUER Mais son règne n’est pas établi…. C’est pourquoi nous disons toujours, depuis que Jésus nous l’a appris, « que ton règne vienne », c’est à dire qu’il continue de venir, de s’affirmer….

C’est peut-être cela les fameux mystères du Royaume : que nous ne pouvons pas vraiment comprendre, que nous supposons et pressentons seulement. Tant que le Royaume n’est pas advenu, sa réalité, sa présence reste un mystère qu’il est difficile de partager ; comme l’indique la 4ème comparaison, les scribes versés dans ce sujet du royaume le savent eux, mais ne peuvent pas le partager ou peuvent seulement essayer de le partager ; Le royaume « en » nous est le prélude à l’établissement du règne de Dieu, l’avènement de son royaume ; rappelons-nous d’ailleurs que la perle préfigure, comme il est dit dans l’Apocalypse, l’une des portes qui conduisent à la Cité éternelle, au Royaume. Que Dieu nous fasse la grâce de reconnaitre les signes de son Royaume ici-bas, de nous les faire sentir et reconnaitre au fond de nos cœurs et de nos esprits, de nous en donner la certitude, de nous donner la joie qu’apporte cette certitude, et de nous permettre de le partager, de nous la faire partager avec d’autres.

Amen