Matthieu 25, 14-30 – La parabole des talents

Prédication du Dr Jean Vitaux le dimanche 19 Novembre 2017

La parabole des talents appartient aux rares textes des Evangiles où l’homonymie donne un sens ambigu, confinant au jeu de mots : tout comme « Tu est Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise », ou « Rendez à César ce qui est à César ». Cette parabole n’a qu’un seul équivalent dans les Evangiles synoptiques, la parabole des mines, dans l’Evangile selon Luc (19, 11-25), toutes deux étant, selon les exégètes, issues de la source Q (Quelle en allemand).

Les talents et les mines étaient des unités monétaires grecques de très grande valeur : en langage contemporain, on parlerait de millions : dans l’orient hellénistique du temps de Jésus, en Israël, un talent valait 35 kg d’argent pur, soit au moins le salaire d’un homme pendant 20 ans !

Le talent, poids monétaire, et le talent, qualité humaine, ont toutefois la même étymologie : traduit de grec en latin (talentum), le sens figuré a pris le pas sur le sens monétaire, ce qui est aussi le cas en français : c’est ce qui donne dans ces deux langues une saveur particulière à cette parabole. Déjà au XVI° siècle, Jean Calvin avait déjà donné un autre double sens au mot talent : dons naturels et dons du Saint-Esprit.

Si l’on prend cette parabole au sens littéral, elle nous parait choquante : on y voit Jésus, en défenseur du placement de l’argent, de la banque, et pour traduire en langage moderne, de la finance ! ce qui parait incongru dans la bouche de Jésus, celui qui a chassé les marchands du temple.

Les bons serviteurs ont fait fructifier l’argent de leur maître, le mauvais serviteur l’a enterré et l’a rendu intact : le maître lui dit : « Alors tu aurais dû placer mon argent chez les banquiers, et à mon arrivée, j’aurais récupéré ce qui est à moi avec un intérêt. » Dans la parabole des Mines, dans l’Evangile de Luc, les propos sont identiques : «  Alors pourquoi  n’as-tu pas placé mon argent dans une banque ? A mon arrivée je l’aurais retiré  avec un intérêt. On n’imagine pas Jésus en propagandiste des placements bancaires

Alors, il faut lire autrement cette parabole célèbre : plusieurs éléments nous permettent de  répondre : d’abord, elle est située juste avant l’explication par Jésus du jugement dernier, ensuite Jésus se compare au moissonneur, ce qui aussi une métaphore du jugement dernier. La parabole des mines de Luc est plus explicite à ce sujet : «  Un homme de haute naissance s’en alla dans un pays lointain pour se faire investir de la royauté, puis revenir ». C’est une allusion au retour du Christ, la parousie, après l’entrée dans Jérusalem comme un roi, la passion, la crucifixion, et la longue absence avant son retour triomphal. C’est d’ailleurs l’interprétation de Jean Calvin,  : « Jusqu’au dernier jour de la résurrection, Christ est comme en chemin, absent des siens, et cependant il ne faut pas qu’ils soient nonchalants ou qu’ils demeurent oisifs et sans rien faire. »

Le maître confie sa fortune à ses esclaves : chez Matthieu, il donne ou plutôt il confie cinq talents à l’un, deux à un autre et un au troisième. Chez Luc, il donne dix mines à dix esclaves. L’intérêt se concentre sur la façon dont les serviteurs ont employé le temps qui leur était octroyé pour valoriser et faire fructifier l’argent de leur maître. Que représentent donc ces talents ? Jean Calvin nous dit que ce mot recouvre à la fois les dons naturels et les dons du Saint-Esprit, c’est-à-dire la grâce du Seigneur. Ce sont ces dons qu’il faut cultiver et faire fructifier en attendant le retour du maître.

Puis le maître revient longtemps après, de façon inopinée, sans prévenir, ce qui correspond à la parole du Christ dans l’Evangile selon Matthieu : « pour ce qui est du jour et de l’heure, personne ne les connait, ni les anges des cieux, ni le fils, ni le père »

Le maître interroge alors ses serviteurs sur leur gestion durant son absence : il félicite les esclaves qui ont doublé la mise de leur maître, et il réprimande sévèrement celui qui a enterré le talent, sans la faire fructifier, ni pour autant sans la dépenser, comme  dans la parabole du « fils prodigue ». Le plus étrange, c’est la réponse du mauvais esclave : « Maître, je savais que tu es un homme  dur : tu moissonnes où tu n’as pas semé, et tu récolte où tu n’a pas répandu ». Le maître apparait donc sévère mais juste dans sa logique, et la réponse du mauvais esclave est d’une logique anticapitaliste, comme on pourrait dire de nos jours : le mauvais esclave conteste à son maître son droit de seigneur : il n’a pas reconnu la grâce qui lui était faite, ni que cette grâce avait une exigence. Son incrédulité et son oisiveté témoignent de son infidélité.

Il faut en fait considérer que ce jugement du maître sur ses esclaves porte sur la fidélité dont a fait preuve chacun d’entre eux. Cette fidélité c’est la foi. Les talents sont donc un don du Seigneur : tous les dons que nous possédons en propre, qu’ils tiennent à l’intellect, à la profession ou à la richesse, nous ont été confiés par le Christ, qui en plus nous  a donné un don gratuit, sa grâce, par l’entremise du Saint-Esprit : les bons esclaves ont donc su faire fructifier les talents ou les grâces reçues du Seigneur ; le mauvais esclave ne l’a pas fait, a enterré son talent, au sens propre comme au figuré, et, ayant peur, a manqué de fidélité et de foi. Son oisiveté témoigne qu’il ne s’est pas considéré comme engagé et qu’il est resté à l’écart de la grâce et de la Parole.

Puis vient le jugement du maître, qui reste surprenant : « Enlevez lui son talent, et donnez-le à celui qui a les dix talents ». Cela ne nous paraît pas juste au premier abord. Il faut donc considérer que ce jugement s’applique à la manière dont on reçoit la grâce et dont on y répond par sa conduite. Il nous faut donc recevoir la grâce avec humilité, la faire fructifier en nous, et témoigner.

Il faut sans doute relativiser un peu ces affirmations, en replaçant l’écriture de l’évangile de Matthieu dans son contexte : Matthieu s’adressait à une communauté juive, fortement teintée d’universalisme, mais aussi aux craignant-Dieu et aux païens : ce jugement était sans doute d’abord une adresse aux dignitaires religieux juifs : ceux qui ont écouté la Parole et ne l’ont pas entendue seront exclus du Royaume, ce qui s’adresse aussi bien entendu à chacun d’entre nous.

Puis vient la conclusion de cette parabole qui est de nouveau une référence au jugement dernier, tout comme le moissonneur : «  Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on enlèvera même ce qu’il a. » Celui qui a reçu la Parole et qui ne l’a pas entendue, celui à qui la grâce a été donnée et qui ne l’a pas reçue ni fait fructifier, à ceux-là, la joie du Seigneur leur sera refusée, et la porte du Royaume fermée.

Cette parabole des talents est donc une métaphore de notre vie de chrétien. Le Seigneur nous a confié ses talents, c’est-à-dire sa grâce et sa Parole. Dans l’absence du Seigneur après sa passion, sa mort et sa résurrection, nous devons faire fructifier tous les talents, les nôtres et la grâce du Seigneur, car comme le dit l’apôtre Paul «  Nous devons rendre grâce pour toutes choses » (1 Thessaloniciens, 5,18). En réponse à la grâce , don gratuit du Seigneur, nous devons y répondre par notre foi, faire fructifier la grâce et apporter notre témoignage.

Amen

Matthieu 24, 1-3 et Matthieu 25, 1-13 – Est-ce que le Christ me connaît ?

Prédication du Pasteur Samuel Amédro, le dimanche 12 novembre 2017

Jésus était sorti du temple et s’en allait. Assis au mont des Oliviers, il contemplait dubitatif le spectacle du monde. En vérité je vous le déclare, il ne restera pas ici pierre sur pierre : tout sera détruit. Les disciples s’avancèrent vers lui, à l’écart, et lui dirent : Donne-nous une petite révélation spéciale, à nous les chrétiens, un petit cours privé, une indiscrétion en off comme disent les journalistes : Dis-nous quand cela arrivera, et quel sera le signe de ton avènement et de la fin du monde.

Quels sont les signes avant-coureurs ? Le réchauffement climatique ? Le terrorisme islamiste ? Donald Trump contre le reste du monde ? La montée des nationalismes et des communautarismes ? Nous sommes aujourd’hui entre le 11 novembre anniversaire de la fin de la Grande Guerre et 13 novembre anniversaire des attentats de Paris, il semble bien, Seigneur, que tu aies vu juste : bientôt il ne restera pas ici pierre sur pierre : tout sera détruit !

Jésus coupe court à toutes ces gesticulations apocalyptiques et aux faux-prophètes qui profitent de nos défaites et spéculent sur les soubresauts de l’histoire : Prenez garde que personne ne vous égare ! Ah bon ? Pourquoi ? Tout simplement parce que le Royaume des Cieux n’a rien d’une catastrophe apocalyptique qui doit tout détruire sur son passage pour ne laisser que pleurs et grincements de dents. Tout cela existe, c’est indéniable, les bruits de bottes, les catastrophes naturelles, les fous furieux abreuvés de haine, nous connaissons tout cela. Mais cela n’a strictement rien à voir, non, rien à voir avec la venue du Royaume des Cieux. Ainsi parle le Seigneur : il en sera du Royaume des cieux comme de 10 jeunes filles qui prirent leurs lampes pour aller à la rencontre de l’époux. Autrement dit, préparez-vous pour faire la fête, pour un mariage: un amour célébré par un banquet, des invités, des retrouvailles en famille, un grand repas, des rires, de la musique, des danses, des chants, des cadeaux… Un mariage, pas une catastrophe ! Alors n’essayons pas de discerner dans les spasmes de l’histoire des éventuels signes avant-coureurs de la fin du monde : voilà la vérité, nous ne connaissons ni le jour ni l’heure. Nous les chrétiens pas plus que les autres religions, nous n’avons aucune révélation spéciale, aucun savoir particulier, aucune information secrète qui aurait été dissimulée dans nos livres saints. Cela blesse un peu l’orgueil des disciples mais il faut avouer humblement la vérité, nous n’en savons pas plus que le commun des mortels. Aucune église, aucune religion n’est propriétaire du Royaume de Dieu : elles ne le préparent pas, elles ne le fabriquent pas, elles ne le gèrent pas, elles n’en possèdent même pas le ticket d’entrée. Comme le dit la parabole, tout se passe la nuit, quand tout le monde s’est endormi et que plus personne n’attend l’époux qui, d’ailleurs, vue l’heure tardive, ne viendra plus. Pas même le moindre petit grognement d’un quelconque chien errant qui signalerait une arrivée imminente… Rien. C’est sans espoir maintenant. Il est trop tard.

Alors, au beau milieu de la nuit, quand plus personne n’attend quoi que ce soit, quand on a perdu tout espoir à force d’attendre en vain que Dieu se manifeste et que tout le monde s’est endormi comme 10 jeunes filles innocentes et harassées, le Royaume de Dieu survient. Au milieu de la nuit, un cri retentit qui nous prend tous par surprise et nous réveille en sursaut : Voici l’époux ! Sortez à sa rencontre. Une décharge d’adrénaline parcourt notre échine. Vite ! Debout. C’est maintenant ou jamais.

L’histoire nous met sur le qui-vive. Tout le monde le sait, quand on raconte une histoire, on ne cherche pas à communiquer des informations, à donner un cours, à partager un savoir (à moins d’être un historien). Non, on raconte une histoire pour provoquer une émotion, une expérience. Si je veux faire rire, je raconte une blague. Si je veux faire peur, je tourne un film d’horreur. Si je veux émouvoir, j’écris une histoire d’amour. Quand Jésus nous raconte cette parabole, ce n’est pas pour nous fournir des informations concernant le Royaume de Dieu. Si telle avait été son intention, il aurait dû nous expliquer clairement ce que c’est que cette huile dont il faut absolument nous munir si nous voulons entrer à notre tour. Il aurait dû nous dire tout aussi clairement pourquoi les filles dites avisées ou sages refusent de partager leur huile. Et enfin il aurait pu nous expliquer pourquoi l’époux, soit-dit entre nous qui est quand même arrivé très en retard, ferme la porte au nez de ces jeunes filles dites folles ou insensées uniquement parce qu’elles n’ont pas pensé à acheter une réserve de cette fameuse huile… Toutes ces choses ne sont absolument pas expliquées par la parabole et ont occupé moultes théologiens au cours des siècles. Pas d’explication donc. Quand Jésus raconte sa parabole son intention est de provoquer notre réaction, de nous mettre sur le qui-vive, de nous donner une décharge d’adrénaline. Et je dois avouer qu’il y réussit fort bien ! Qui n’a pas été agacé, bousculé, chiffonné par cette parabole ?

D’abord par ce « chacun pour soi » des jeunes filles dites sages qui refusent de partager leur réserve, en parfait adéquation avec notre société de l’exclusion ? Difficile de ne pas voir ici une parabole du fonctionnement égoïste de nos sociétés qui refusent de partager le gâteau de la mondialisation avec les quelques migrants qui quémandent dans nos rues et que nous ne voyons plus. Ensuite, comme l’a très justement remarqué un des participants à notre étude biblique de ce vendredi, n’avons-nous pas là un parfait reflet de la société actuelle qui ne laisse aucun droit à l’erreur quand elle sanctionne brutalement le moindre faux-pas ? Dallas, ton univers impitoyable… Et enfin, qui n’a pas été choqué par ce ticket d’entrée délivré par l’époux uniquement à ceux qu’il connaît : pur arbitraire ? passe-droit ? entre-soi ? Là encore les résonnances sont nombreuses avec le fonctionnement parfois détestable de notre société. Triple choc donc. L’Ecriture ne nous ménage pas. Elle ne nous caresse pas dans le sens du poil… Et pourtant dois-je rappeler que nous avons là un fragment d’Evangile ? Dois-je rappeler que le projet de Jésus n’est pas de nous annoncer une catastrophe de plus, une souffrance supplémentaire, une mauvaise nouvelle comme il nous en arrive chaque jour par médias interposés ? Il en sera du Royaume des cieux comme de 10 jeunes filles qui prirent leurs lampes et sortirent à la rencontre de l’époux… Et moi je vous dis que dans ce triple choc qui nous bouscule s’offre une Bonne Nouvelle pour chacun d’entre nous et je suis ici pour les partager avec vous : la porte est ouverte, profitons-en !

Egoïsme et chacun pour soi pensez-vous ? Eh bien moi je vous dis : Bonne Nouvelle ! Bonne nouvelle que d’être enfin libre de parler pour soi-même sans possibilité d’utiliser l’huile du voisin. Chers catéchumènes, personne ne pensera à votre place, personne ne décidera à votre place. C’est entre vous et Dieu que cela se passe et personne ne peut interférer ou participer à cette rencontre. C’est entre vous et lui. C’est lui qui vous reconnaîtra à l’entrée de son Royaume. En régime protestant, on appelle cela la « liberté de conscience » : c’est un bien inaliénable qui est devenu un bien commun de l’humanité reconnu par l’article 18 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion. » Je ne résiste pas à l’envie de vous citer un petit bout du sermon du 10 août 1522 par le moine Martin Luther. C’est pour moi un texte fondateur : « Le Christ ne parle pas seulement au pape, mais à tous […] : « Gardez-vous des faux prophètes ! » Si donc je dois prendre garde et discerner la fausse doctrine, c’est à moi de juger et de dire : pape, toi ou les conciles, vous avez décidé ceci, mais il me reste à juger si je peux l’accepter ou pas. En effet, tu ne combattras pas pour moi et tu ne répondras pas pour moi lorsque je mourrai. C’est à moi qu’il incombera de savoir où j’en suis. Il faut [nous dit la parole de Dieu] que tu sois certain qu’il s’agit de la parole de Dieu, aussi certain que du fait que tu es encore en vie et encore plus certain, afin d’y fonder ta conscience. Même si tous les hommes s’y mettaient, voir les anges, pour trancher, si tu ne peux pas décider toi-même et juger, tu es perdu. Car tu ne dois pas fonder ton jugement sur le pape ou sur les autres ; tu dois être capable de dire de ton propre chef : ceci est juste, ceci est faux. Sinon, tu ne pourras pas subsister. Car si tu voulais dire sur ton lit de mort : le pape a dit ceci, les conciles ont décidé cela, les saints pères Augustin et Jérôme ont défini ceci ou cela, le diable percera aussitôt un trou et fera irruption : et si c’était faux ? N’ont-ils pas pu se tromper ? Et te voilà à terre. C’est pourquoi tu dois être certain de pouvoir dire : ceci est la parole de Dieu, c’est sur elle que je me fonde.  […] Eh bien ! Laisse-les décider et dire ce qu’ils veulent. Tu ne peux pas y placer ta confiance, ni donner par-là la paix à ta conscience. Il s’agit de ta tête, de ta vie, c’est pourquoi Dieu doit te parler au cœur et te dire : voilà la parole de Dieu ; sinon c’est incertain. Il faut que tu en sois certain toi-même, en excluant [l’avis de] tous les autres hommes.[1] »

Punition brutale qui refuse le moindre faux-pas à celui qui n’a pas acheté sa réserve d’huile pensez-vous ? Eh bien moi je vous dis : Bonne Nouvelle là encore ! Bonne Nouvelle pour celui qui a le choix parce qu’il a été prévenu, informé, qu’il est allé au catéchisme par la décision de ses parents, qu’il a entendu la prédication de son pasteur, qui a pris le temps de réfléchir et qui a décidé de réorienter sa vie. Je voudrais vous raconter une histoire que j’ai reçue par mail et qui illustre parfaitement ce dont je parle maintenant. C’est le compte-rendu d’une conversation paraît-il tout à fait réelle captée sur le canal 106, fréquence des secours maritimes de la côte du Finistère de Galice (Espagne), entre des galiciens et des nord-américains…

Galiciens (bruit de fond) : Ici A-853, merci de bien vouloir dévier votre trajectoire de 15° au sud pour éviter d’entrer en collision avec nous. Vous arrivez directement sur nous à une distance de 25 milles nautiques.

Américains (bruit de fond) : Nous vous recommandons de dévier vous-mêmes votre trajectoire de 15° nord pour éviter la collision.

Galiciens : Négatif ! Nous répétons : déviez votre trajectoire de 15° sud pour éviter la collision.

Américains (une voix différente de la précédente) : Ici le capitaine ! Le capitaine d’un navire des États-Unis d’Amérique. Nous insistons, déviez votre trajectoire de 15° nord pour éviter collision.

Galiciens : Négatif ! Nous ne pensons pas que cette alternative puisse convenir, nous vous suggérons donc de dévier votre trajectoire de 15° sud pour éviter la collision.

Américains (voix irritée) : Ici le capitaine Richard James Howard, au commandement du porte-avions USS Lincoln de la Marine Nationale des États-Unis d’Amérique, le 2ème plus gros navire de guerre de la flotte américaine ! Nous sommes escortés par 2 cuirassiers, 6 destroyers, 5 croiseurs, 4 sous-marins et de nombreuses embarcations d’appui. Nous nous dirigeons vers les eaux du Golf Persique pour préparer les manœuvres militaires en prévision d’une éventuelle offensive irakienne. Nous ne suggérons pas, nous vous ordonnons de dévier votre route de 15° Nord ! Dans le cas contraire, nous nous verrions obligés de prendre les mesures qui s’imposent pour garantir la sécurité de cette flotte et de la force de cette coalition. Vous appartenez à un pays allié membre de l’OTAN et de cette coalition, svp obéissez immédiatement et sortez de notre trajectoire.

Galiciens : C’est Juan Manuel Salas Alcantara qui vous parle. Nous sommes deux personnes, nous sommes escortés par notre chien, par notre bouffe, 2 bières et 1 canari qui est actuellement en train de dormir. Nous avons l’appui de la radio de la Corogne et du canal 106 « Urgences Maritimes ». Nous ne nous dirigeons nulle part, dans la mesure où nous vous parlons depuis la terre ferme. Nous sommes dans le phare A-853 au Finistère de la côte de Galice. Nous n’avons strictement aucune idée de la position que nous occupons au classement des phares espagnols. Vous pouvez prendre toutes les mesures que vous considérez opportunes car nous vous laissons le soin de garantir la sécurité de votre foutue flotte qui va se ramasser la tronche contre les rochers ! C’est pour cela que nous insistons à nouveau et nous vous rappelons que le mieux à faire, le plus logique et le plus raisonnable serait que vous déviiez votre trajectoire de 15° Sud pour éviter de nous rentrer dedans !

Américains : Bien reçu, merci……………… !

Parfois il est sage d’accepter de changer de direction. C’est une question de vie ou de mort. C’est vrai pour notre vie, pour notre église et pour notre monde. Voici dit le Seigneur : J’en prends à témoin aujourd’hui contre vous le ciel et la terre : c’est la vie et la mort que j’ai mises devant vous, c’est la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie pour que tu vives, toi et ta descendance.[2] Alors quand tu seras devant lui, tu ne te poseras plus la question de savoir s’il te connaît ou pas ! Par la foi, tu le sauras. Toute ta vie, tu te souviendras de ces mots qui transmis par le prophète Esaïe : La femme oublie-t-elle son nourrisson ? Moi je ne t’oublierai pas ! J’ai gravé ton nom sur les paumes de mes mains.[3] Parole de Dieu. Amen !

[1] Luther. Sermon du 8e dimanche après la Trinité (10 août 1522), sur Mt 7, 15 s. : « Gardez-vous des faux prophètes ». (WA 10, III, p. 258, 18- 260, 10, trad. Marc Lienhard)

[2] Deutéronome 30, 19

[3] Esaïe 49, 15

Malachie 2, 1-4 + 1 Thessaloniciens 2, 5-12 + Matthieu 23, 1-12 – Faut-il se méfier des religions ?

Prédication du Pasteur Samuel Amedro le dimanche 4 novembre 2017

Regardons les choses en face, le monde a un problème avec la religion. Antisémitisme toujours vivace ici ou là, peur et rejet viscéral vis à vis de l’islam un peu partout, « christianisme-bashing » dans la vieille Europe et persécution des chrétiens en Orient : d’une manière ou d’une autre, toutes les religions se sentent stigmatisées. Comme des vases communicants, on constate dans le même temps une montée des fanatismes et des fondamentalismes d’un côté et de l’autre une sécularisation galopante, une désaffection voire désaffiliation de la majorité silencieuse (on ne baptise plus ses enfants) quand on ne subit pas une laïcité crispée qui tend à exclure toute expression religieuse de l’espace public… Ne faisons pas semblant de ne pas le voir : le monde a un problème avec la religion. Et en lisant les textes du jour qui nous sont proposés pour ce dimanche, j’ai le sentiment que le problème en question n’est pas récent.

Livre de Malachie : Maintenant, à vous, prêtres, cet avertissement : si vous n’écoutez pas, si vous ne prenez pas à cœur de donner gloire à mon nom, dit le Seigneur de l’univers, je lancerai contre vous la malédiction et je maudirai vos bénédictions. Un peu plus loin, le prophète parlera d’imposture, de falsification de l’enseignement, de manque d’intégrité, de décisions partiales, de perversion et de destruction de l’alliance…

De son côté, quand Paul écrit aux Thessaloniciens (sans doute le plus ancien écrit du NT), c’est pour se différencier de ceux qui usent de paroles flatteuses pour faire passer leur message avec des arrière-pensées de profit, ceux qui cherchent les honneurs en profitant et en abusant de leur qualité d’apôtres du Christ pour imposer brutalement leur autorité et pour se faire entretenir par la communauté. Au contraire, écrit-il pour se démarquer, nous avons été au milieu de vous pleins de douceur, comme une mère réchauffe sur son sein les enfants qu’elle nourrit.

L’écho est le même dans la bouche de Jésus pour dénoncer devant la foule l’emprise malsaine et abusive des scribes et pharisiens qui disent mais ne font pas… Allant jusqu’à les maudire : Malheureux êtes-vous scribes et pharisiens hypocrites, vous qui fermez devant les hommes l’entrée du Royaume des cieux.

Il me paraît nécessaire de prendre le temps d’essayer de discerner le fond du problème. Est-ce l’idée de religion en-soi qui est perçue comme dangereuse et dont il faudrait se débarrasser par l’éducation des ignorants ou, à tout le moins, en la cantonnant dans la sphère privée ? Ou alors est-ce un certain discours théologique qui apparaît comme mortifère et qu’il faudrait au minimum réformer, reformuler, traduire, transformer ? A moins que ce ne soit les ministres des cultes eux-mêmes qui constituent le cœur du problème avec leurs abus de pouvoir et leurs comportements inadmissibles ? Reste aussi la possibilité que ce soient les Eglises qui créent la souffrance (comme le disait un humoriste récemment : « Je n’ai rien contre Dieu, j’ai juste du mal avec ses clubs de supporters ») ?

C’est un cliché classique, asséné comme une vérité indiscutable, que les religions sont les plus grands pourvoyeurs d’obscurantisme, de conflits, de persécutions, d’inquisition, de croisades et de violence de l’histoire de l’humanité. Même si cela est parfaitement faux au regard des chiffres qui comptabilisent les morts imputables aux uns et aux autres (sauf à considérer le nazisme et le communisme comme des religions), il vous suffit d’écouter Michel Onfray déverser sa haine des religions (ou si vous avez du temps à perdre en lisant son Traité d’athéologie)[1] pour entendre celui qui se revendique disciple de Nietzsche (fils de pasteur luthérien !) : la religion serait par essence violente de par sa prétention à détenir la Vérité, soit de manière exclusive (par une sorte de pensée circulaire qui affirme « J’ai raison donc vous avez tort ») soit de manière inclusive (par absorption des autres dans des pensées hautement théologiques du genre « On a tous le même bon dieu »). Nietzsche affirmait dans La Généalogie de la morale que la nature de la religion est violente parce qu’elle est fondée sur le ressentiment et l’esprit de vengeance des faibles contre les forts, des pauvres contre les riches. Il évoque à ce sujet le « coup de génie du christianisme » qui, en développant une théologie du sacrifice (« Dieu lui-même s’offrant en sacrifice pour payer les dettes de l’homme, Dieu se faisant payer lui-même par lui-même »)[2], a promu la haine du monde et de la vie, le rejet du plaisir et le soupçon permanent posé sur la sexualité. La critique est rude mais, il faut avouer qu’elle touche juste parfois. C’est sur cet arrière-fond antireligieux qu’est née l’école laïque portée par des protestants comme Guizot ou Buisson. Je ne résiste pas à la tentation de vous citer ce dernier. Pour Ferdinand Buisson, Directeur Général de l’Enseignement Primaire pendant 17 ans, l’école laïque doit devenir « Un lieu de libération des consciences au moyen de la Raison [pour] refaire la société par l’individu, conquérir la République homme à homme, citoyen par citoyen pour forger l’esprit public, la conscience nationale, l’âme de la France et de la République »[3].

C’est vrai, il arrive que la religion fonctionne de manière perverse. Mais est-ce la nature même de la religion qui est en cause ou faudrait-il plus justement pointer un certain discours théologique qui pose problème ? C’est ce que pense John D. Caputo, un théologien américain très populaire en ce moment qui, prenant appui sur les travaux du philosophe français Jacques Derrida, a entrepris un grand travail de déconstruction du discours théologique. A ses yeux, la religion est violente parce qu’elle est prise dans le jeu du pouvoir et de la puissance, basée sur la compétition des uns contre les autres. Je le cite : « Combien de fois le « Règne de Dieu » n’a-t-il pas été le synonyme d’un règne d’une terreur de nature théocratique ? Qu’y a-t-il de plus violent que la théocratie ? Quoi de plus patriarcal et de plus hiérarchique ? Quoi de plus autoritaire, de plus inquisitorial, misogyne, colonialiste, militariste, terroriste ? »[4] Pour sortir la théologie de la violence, il n’y a, selon lui, pas d’autre solution que de retirer à Dieu sa toute-puissance et ses attributs de pouvoir. Il faut changer de discours sur Dieu, changer de « théo-logie » pour quitter l’onto-théologie platonicienne et la métaphysique de la puissance de l’Etre qui impose sa force : « Le Dieu de la religion et de la théologie forte est une idole, une image gravée, un instrument de pouvoir institutionnel, d’un autoritarisme hiérarchique et d’un facteur de division confessionnelle et identitaire. »[5] et un peu plus loin : « Je ne pense pas à Dieu comme à quelque être supérieur qui dépasse en savoir, en volonté, en action, en puissance et en réalité toutes les entités d’ici-bas… »[6] Pour lui, la théologie de la Croix est une théologie de la force faible, la seule théologie possible pour sauver le nom de Dieu de l’emprise du pouvoir et de la puissance pour la mettre sur le terrain de la fragilité et de la faiblesse assumée.

Oui, c’est vrai, il arrive que la religion fonctionne de manière perverse. On peut le penser mais il serait sans doute beaucoup plus juste de dire qu’il arrive que la religion (les religions !) constitue aussi un refuge pour ce qu’il est convenu d’appeler des pervers narcissiques. Et cela a le don de mettre Jésus en rogne. Sainte colère donc de Jésus dans l’Evangile de Matthieu, contre les tartuffes de tout poil qui usent et abusent de la religion comme d’autres usent et abusent de leur position dominante pour harceler les femmes ou abuser des enfants. Et de même qu’il ne faudrait pas accuser les femmes agressées d’avoir provoqué de leur agresseur (Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir… Et couvez ce sein que je ne saurais voir ! dit Tartuffe à Dorine[7]), il serait mal venu d’accuser les religions en général d’être responsables d’avoir été abusées par ceux qui s’en servent pour assouvir leur propre jouissance. Je dis « ceux » parce qu’il faut avouer qu’il s’agit bien souvent de représentants de la gent masculine. Je ne peux pas m’empêcher de penser ici aux prêtres pédophiles comme à Tariq Ramadan, sinistre personnage dont je vois la chute avec bonheur. C’est bien de cela dont il est question dans l’invective de Jésus. S’adressant aux foules autant qu’à ses disciples, Jésus s’emploie à démonter les ressorts internes, à dévoiler le fonctionnement du pervers narcissique pour nous apprendre à discerner d’où vient le danger, dressant un tableau clinique tout à fait édifiant, presqu’un cas d’école à consigner dans tous les bons manuels.

Assis sur la chaire de Moïse, ils abusent de leur autorité et de la Loi pour culpabiliser leur proie et asseoir ainsi leur pouvoir sur elle. La victime se pense coupable, le bourreau se pose en victime, et le piège se referme… Ils disent et ne font pas tandis qu’ils exigent de vous une perfection et une pureté (concernant l’argent, le sexe, le pouvoir, la fidélité ou les travaux ménagers, suivant d’ailleurs en cela leur propre faille tant il est vrai qu’on ne parle jamais que de soi-même) qui ne fera qu’augmenter votre sentiment d’impuissance et votre fascination pour le gourou. Parce que leur plaisir réside justement dans ces charges lourdes difficiles à porter qu’ils mettent sur les épaules des gens : que vous vous sentiez dévalorisés rehausse d’autant leur prestige. C’est là, sans doute, que réside le nœud du problème, dans cette manière qu’ils ont d’être obnubilés par la valorisation de leur propre image sociale : être vus des gens, avoir la première place dans les dîners, être assis au premier rang dans les synagogues, être salués sur les places publiques, être appelés maître, docteur ou Rabbi. Les autres n’existent pas à leurs yeux, ils ne sont que comme des objets, instrumentalisés au service du renforcement de leur égo pathologique. Seul compte leur besoin maladif de reconnaissance.

Par sa critique féroce de tous les tartuffes, l’Evangile de Matthieu fait œuvre salutaire pour la foule et pour ses disciples de la même manière qu’on peut penser que la laïcité offre un garde-fou salutaire à la société face aux tentations hégémoniques des religions. Selon la maxime de Montesquieu, quiconque a du pouvoir est porté à en abuser[8]. Dès lors, le seul remède envisageable consiste à en limiter la concentration en consacrant la séparation et la balance des pouvoirs. Ce principe fonde la démocratie et la Constitution des Etats Unis d’Amérique depuis son origine en 1787.

A sa manière, l’Evangile emprunte le même chemin libérateur. Et il le fait en deux temps : discerner le problème avant d’ouvrir la voie de la libération. Pour comprendre le problème, il faut se garder d’essentialiser la question : comme pour l’alcool, ce n’est pas la nature de la religion qui est en cause mais bien son usage. Il ne sert à rien de se construire un ennemi qui s’appellerait « la ou les religions » comme d’autres parlent des juifs, de l’islam, du grand capital, ou de la technique. Il faut au contraire remettre de l’histoire, du temps long, de l’évolution possible. Si en ce moment nous avons un problème avec l’islam, il faut lui accorder que la fin de l’histoire n’est pas encore arrivée et que les théologiens, historiens, croyants de cette religion n’ont pas encore dit leur dernier mot. Jésus ne dénonce pas le judaïsme en-soi mais il pointe la responsabilité des scribes et pharisiens. En même temps il ne faudrait pas tomber dans la naïveté de ceux qui refusent de voir le problème : il y a bien une difficulté autour de la question du pouvoir, de l’autorité et du besoin de reconnaissance de ceux qui utilisent la religion pour se valoriser. Le problème est donc réel et il est situé dans le cœur de l’homme. C’est là qu’il faut porter le fer pour essayer de trouver la voie.

Et vous… dit Jésus, le seul moyen de vous prémunir consiste à trouver votre juste place et à essayer de garder présent à l’esprit un des principes fondateurs de la Réforme : Dieu seul est Dieu, Soli Deo Gloria. Sa place n’est pas vacante et aucun être humain n’a autorité pour s’asseoir sur le trône du Maître. Personne devant qui plier le genou. Personne pour plier le genou devant nous. Puissions-nous toujours rester lucides et amusés devant les quêtes insensées pour les feux de la rampe, les selfies, les titres et les décorations, les hiérarchies et les phénomènes de cour. N’oublions jamais qu’à vouloir voler trop près du soleil, Icare s’est brûlé les ailes. Reconnaître la place de Dieu signifie que la solution ne se fera pas SANS la religion pour la bonne et simple raison que d’une manière ou d’une autre, si on ne lui oppose pas un frein puissant, l’être humain va toujours chercher à prendre la place de Dieu. D’où l’interpellation des pasteurs qui portent une responsabilité alourdie dans ce domaine : Jésus interpelle tous les responsables religieux en les ramenant vers la notion de service : « Qui es-tu en train de servir ? N’es-tu pas en train de TE servir de la religion pour TE construire une image idéale de toi en abusant de l’autorité que je t’ai confiée ? » Jésus nous ramène donc au cœur du problème en dévoilant sa dimension spirituelle. Le problème n’est pas le pouvoir en soi, ni la religion en soi : le problème est dans le cœur de l’homme qui cherche à prendre la place de Dieu. Pour vous, ne vous faites pas appeler « Maître » car vous n’avez qu’un seul Maître et vous êtes tous frères. N’appelez personne sur la terre votre « Père », car vous n’en avez qu’un seul, le Père céleste. Ne vous faites pas non plus appeler « Docteur », car vous n’avez qu’un seul docteur, le Christ. Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. Quiconque s’élèvera sera abaissé, et quiconque s’abaissera sera élevé. Parole de Dieu. Amen !

[1] Michel Onfray, Traité d’athéologie, Le livre de poche, 2006.

[2] Friedrich Nietzsche, La généalogie de la morale, Deuxième dissertation, § 21.

[3] Cité par Vincent Peillon, Une religion pour la république, Seuil, 2010.

[4] John D. Caputo, La faiblesse de Dieu, Genève, Labor et Fides, 2016, p.65.

[5] ibid., p.69.

[6] ibid., p.73.

[7] « Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir. (…) Couvrez ce sein, que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées, Et cela fait venir de coupables pensées. » Molière, Le Tartuffe, III, 2, (v.859-862)

[8] « C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser : il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites […] Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. » Montesquieu, De l’esprit des lois, livre XI, chap. IV.

Romains 5, 1-11 Matthieu 22, 34-40 – Être rendus juste devant Dieu à cause de notre foi

Prédication de Clotaire d’Engremont, le dimanche 29 octobre 2017, dimanche de la « Réformation »

 

  1. Être rendus juste devant Dieu à cause de notre foi
  2. Avoir accès à la Grâce de Dieu
  3. Espérer participer à la gloire de Dieu
  4. Être en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ.
  5. Croire que le Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pêcheurs. (je souligne ici le mot encore !)

Ces expressions tirées du chapitre 5 de l’épître de Paul aux Romains qui nous ramènent au début de l’ère chrétienne constituent, grâce à Paul, une sorte de quintessence du Christianisme par leur profondeur et par leur densité, au point que certains commentateurs se sont demandé ce que serait devenue la foi chrétienne si Paul n’avait pas existé.
Nous pouvons penser, en toute sérénité, que le plan de Dieu aurait permis l’intervention d’une autre personne… de la même trempe que Paul… ! Toujours est-il qu’en ce dernier dimanche d’octobre où nous faisons mémoire, dans les églises protestantes, du geste de Martin Luther qui placarda le 31 octobre 1517 ses 95 thèses contre les indulgences et pour la gratuité du salut, il est évidemment symbolique de consacrer un temps de réflexion sur des mots à forte teneur théologique tels que la foi et la grâce.

La foi, tout d’abord, pour le chrétien c’est plus que la croyance, c’est la totale confiance en Dieu et en son fils, Christ Sauveur et Ressuscité. N’attendez-pas de moi une autre explication que celle-ci car la foi n’est pas une fin en soi ; elle est certes mystérieuse mais est surtout primordiale pour comprendre le message que constitue la Grâce.

La Grâce, et c’est là où je voulais en venir plus longuement, est le maître mot qui a permis à Martin Luther de sortir de son désespoir qui l’avait envahi dans sa cellule monacale où il s’adonnait à toutes sortes de mortifications et de pénitences issues du Moyen-âge. Moyen-âge qui voyait les feux de l’enfer brûlant des cohortes de damnés éloignés du Salut.
Lorsque Paul nous parle de la grâce, et c’est ce qu’a saisi et a expliqué Martin Luther, il est patent qu’il se réfère au don surnaturel – donc gratuit – que Dieu veut bien accorder en vue du Salut. La Grâce, c’est la gratuité. Fonder la relation à Dieu sur cette gratuité, sans condition, sans demande de rétribution, peut paraître même encore aujourd’hui difficile à admettre par certains, dans un monde où tout se paie, en monnaie sonnante et trébuchante, au sens propre comme au sens figuré !…
« Dieu est Dieu parce qu’il ne réclame rien pour lui mais ne fait que donner et se donner » rappelle Martin Luther après d’autres penseurs chrétiens qui le disaient avant lui depuis très longtemps, mais qui étaient moins entendus… (Jean Huss, un des derniers, ne disait pas autrement mais fut brûlé 100 ans avant la venue de Martin Luther). Pour reprendre ceci dans une forme encore plus précise et que j’emprunte à Georges Casalis(1)Martin Luther et l’église confessante, éditions du Seuil 1966 un pasteur et théologien du XXe siècle (1917-1987) je cite : « en somme, au Dieu JUGE qui condamne sans rémission, Martin Luther en est arrivé au PÈRE qui communique sa justice à ses enfants : la justice dont parle l’écriture n’est pas celle que Dieu exige de l’homme ni la condamnation que subit le pêcheur, mais celle qu’il donne gratuitement au pêcheur qui vient à lui dans l’humble repentance portée par la Foi »

Il est clair ajoute Georges Casalis que « l’essentiel de l’illumination de Martin Luther reste le cœur de toute authentique spiritualité évangélique, l’essence même du message chrétien : les formules peuvent changer mais deux points constituent les piliers de la foi des Églises issues de la Réforme :

1er point : c’est la primauté de l’amour souverain de Dieu sur toute décision ou attitude de l’Homme.

2ème point : c’est le mystérieux échange en vertu de quoi le CHRIST, en qui DIEU s’est abaissé jusqu’à prendre rang dans l’Humanité, ce qui permet ainsi aux pêcheurs d’appeler DIEU « NOTRE PÈRE » ».

En d’autres termes, la mort du Christ suivie de la résurrection est notre seule et unique justification. C’est grâce à cela que nous sommes pardonnés et appelés à une vie totalement nouvelle. Nous sommes alors portés par la « glorieuse liberté des enfants de Dieu » comme aiment à le répéter les réformateurs depuis le XVIe siècle.

Si nous restons à l’écoute de ce que nous venons de méditer à grands traits grâce aux versets extraits de l’Épitre aux Romains, si nous gardons à l’esprit que la grâce est gratuitement un don de Dieu, nous pouvons mieux comprendre encore le double commandement de Jésus qui figure aux versets 37 à 40 du chapitre 22 de l’évangile de Matthieu que je relis : « Tu aimeras le Seigneur, ton DIEU, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ton intelligence, c’est là le grand commandement, le premier. » Un second cependant lui est semblable : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». De ces deux commandements dépendent toute la loi et tous les prophètes. Dans ce passage cité, Jésus ne se laisse pas enfermer dans le piège que veulent lui tendre les pharisiens, c’est-à-dire les très légalistes Docteurs de la loi. Comme Dieu aime sans conditions, gratuitement, le fils de Dieu invite l’Humanité à aimer Dieu aussi sans condition non plus, sinon d’avoir un cœur, une âme et de l’intelligence. Il se contente de dire que le double commandement est la seule loi qui compte… Dieu aime en premier, mais Dieu est aussi celui qui est aimé, rappelle Matthieu. Dieu est donc la quintessence de l’Amour c’est-à-dire la plénitude de la vie. C’est pourquoi, nos œuvre terrestres, même si elles sont louables, ne complètent pas à proprement parler, la Grâce de Dieu. Pour citer un ami pasteur à la foi bon théologien et excellent pédagogue, nos œuvres ne sont pas les « infirmières » de la Grâce ; nos œuvres sont en fait elles-mêmes le fruit de la Grâce divine. Amour et Foi sont alors deux piliers d’une même vocation… Autrement dit et je cite encore Georges Casalis : « Si donc le don gratuit de Dieu a pu répondre à l’angoisse du cœur de  Martin Luther, il ne faudra pas moins du don de ce même cœur pour répondre à la paix que Dieu donne ». D’ailleurs dans son petit traité sur « La liberté du chrétien » datant de 1520, trois ans après l’affaire des 95 thèses, Martin Luther développe deux propositions qui peuvent précisément apparaitre comme contradictoires :

  1. Le chrétien est en toutes choses Seigneur et n’est soumis à personne ;
  2. Le chrétien est, en toutes choses, Serviteur, et est soumis à tout le monde.

Mais du fait du don gratuit de la Grâce, aucune œuvre n’est vraiment nécessaire pour mériter le SALUT. Certains disent même que toute volonté intempestive de s’en approcher en éloigne en vérité. Et pourtant la liberté chrétienne lie l’homme à celui qui lui a donné la dite liberté. C’est bien sûr Jésus-Christ. C’est pourquoi les œuvres, de ce point de vue, sont nécessaires non pas pour rendre l’homme meilleur, mais parce que l’homme est destiné à être meilleur grâce à la justice de Dieu.

Chers amis, comment essayer d’être meilleur ? Le chrétien est tenu, me semble-t-il, de s’engager là où il est, pour un monde que l’on voudrait plus juste en paroles comme en actes car sans progression continue pour plus de justice dans ce monde, l’Amour demandé par Jésus devient une notion quelque peu éthérée qui peut même friser l’imposture !!

 

Il est temps de conclure.
Au-delà du dernier repas, dont nous allons faire mémoire dans quelques instants, il y a la croix, quintessence de l’amour de Dieu qui nous demande, dans l’espérance, de rester debout et libéré de nos peurs, afin d’essayer de venir à bout des situations les plus difficiles, en toute lucidité.
La liberté chrétienne, chères sœurs, chers frères, n’a rien à voir avec la recherche forcenée de la richesse, de la puissance ou même de la réussite dite sociale. La vraie liberté c’est de se laisser envahir par une transcendance qui, grâce au Dieu de Jésus-Christ, nous rend à la fois objet et sujet de la dite GRÂCE.
Dans l’ordre, l’Homme est alors, selon le triptyque qui ressort de l’épître aux Romains :

  • justifié,
  • réconcilié,
  • et sauvé

A cet instant, GRÂCE et AMOUR deviennent un seul et même mot.

Amen

Notes   [ + ]

1. Martin Luther et l’église confessante, éditions du Seuil 1966

Esaïe 5, 1-7 et Matthieu 21, 33-46 – Des responsables d’Eglise responsables

Prédication du pasteur Samuel Amédro, le dimanche 8 octobre 2017

 

Il est très fréquent d’entendre présenter l’AT en opposition avec le NT, avec un Dieu violent et jaloux défenseur de la loi d’un côté et un Jésus apôtre de l’amour des ennemis et de la grâce universelle de l’autre. Pour une fois, l’histoire qui nous est proposée aujourd’hui va nous donner à voir les choses de manière plus nuancées et plus complexes, en nous écartant un peu du mythe du « petit Jésus » tout sucre et tout miel. Bref, j’ai ce matin deux versions de la même histoire à vous proposer : une bonne et une mauvaise nouvelle, une version douce et agréable à entendre qui nous vient de l’AT et une version beaucoup plus difficile à recevoir parce qu’elle recèle un potentiel de dynamite important. Elle a vraiment de quoi nous bousculer, nous remettre en question, voire nous irriter. Celle-ci nous vient du NT et elle est mise dans la bouche de Jésus lui-même. J’aurais bien aimé en rester à la première mais il ne m’est pas possible de taire tout à faire la seconde…

Commençons donc par la bonne nouvelle. C’est une chanson d’amour que nous chante le prophète Esaïe. Laissez-moi chanter une chanson au nom de mon ami. Elle parle de mon ami et de sa vigne… Tout est fait pour nous faire ressentir de l’intérieur l’amour du propriétaire de la vigne. Par l’attention et les soins constants qu’il lui apporte, nous ressentons l’attente et l’espoir de l’amoureux qui attend la réponse de l’être aimé : Mon ami avait une vigne sur une petite colline au sol fertile. Il a retourné la terre, il a enlevé les pierres, et dans sa vigne, il a mis des plants de bonne qualité. Il a construit une tour pour surveiller la plantation et il a aussi creusé un pressoir. Il attendait de sa vigne du bon raisin… Voyez de quel amour on parle fait d’attention et de soins constants… Mais la chute est inattendue, brutale, soudaine : elle donne du vinaigre. Réaction de dégoût de celui qui s’attendait à boire un vin fin et qui se retrouve avec du vinaigre dans la bouche. On ressent toute la déception, l’amertume, la colère même de l’amoureux éconduit. Alors, dit le prophète Esaïe, vous comprenez maintenant pourquoi le pays d’Israël, la Terre Promise du peuple élu, s’est vu ruiné, piétiné, balayé par les armées du roi de Babylone ? Soyez juge entre moi et ma vigne ?  Rendez-vous compte : Il attendait le droit mais partout c’est l’injustice. Il voulait la justice mais partout ce sont les cris des gens sans défense. Le prophète de l’AT porte un message fort que je veux vous faire entendre à votre tour : notre Dieu se moque des actes religieux (cultes, prières, sacrifices, génuflexions) : ce qu’il veut c’est la justice. Comme le disait Martin Luther King, la justice c’est la correction des problèmes laissés en suspend par l’amour : “Dieu a les deux bras étendus. L’un est assez fort pour nous entourer de justice, l’autre assez doux pour nous entourer de grâce.”[1] Voilà les fruits qu’il attend de son peuple : injustices et cris de détresses sont insupportables pour Dieu. Parce qu’il aime sa vigne, il est indigné, scandalisé, révolté par la souffrance qu’il voit, par les cris qu’il entend. Dès le début de l’Exode, le Dieu de l’AT l’affirme avec force : J’ai vu la misère de mon peuple en Egypte. Je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs égyptiens. Oui je connais ses souffrances. Je suis donc descendu pour le délivrer… Je veux l’emmener dans un pays beau et grand qui déborde de lait et de miel. (Exode 3,7-8). Amour de Dieu pour sa vigne. Celui qui souffre a du prix aux yeux de notre Dieu. Voilà le message d’amour qui nous vient de l’AT. Voilà aussi l’interpellation qu’il nous lance : notre Eglise porte une responsabilité dans les injustices dont nous sommes témoins tous les jours. Permettez-moi une fois encore de citer Martin Luther King quand il disait : Celui qui accepte le mal sans lutter contre lui coopère avec lui.” Nous sommes mandatés par Dieu pour résister au mal.[2] Un jour ou l’autre, il nous faudra bien porter ces fruits-là aussi… Mais pour le moment, ce que je retiens d’essentiel, c’est l’affirmation forte qui ressort de notre lecture de la Bible que nous sommes, nous ici présents, la vigne du Seigneur. Nous lui appartenons. Nous, nos enfants et nos petits-enfants, nous sommes la vigne du Seigneur. A l’heure de la récolte, le propriétaire réclame son bien. Rien de plus normal, pensons-nous… tant que nous restons dans la parabole. Et pourtant… Dans la vie réelle, il n’est pas simple de se dire qu’on appartient à quelqu’un. L’heure semble à l’autonomie revendiquée et à la liberté assumée : « believing without belonging » disent les sociologues. Nous revendiquons pour nous et nos enfants la possibilité de croire sans appartenir, adhérer sans s’affilier, participer sans s’engager. Pour respecter leur liberté de choisir, nous avons refusé de leur transmettre… Parce que s’engager c’est se lier et porter une responsabilité, c’est-à-dire accepter de répondre à Celui qui revendique notre présence. Et pourtant qui peut croire encore que la foi relève de la génération spontanée ? Même la culture hors-sol nécessite soins et nutriments. Nul n’ignore au fond sa dépendance même si l’on feint le contraire : si vous êtes ici présents aujourd’hui dans ce temple c’est parce que vous l’avez reçu de quelqu’un. Les enfants ont été amenés par les parents voire les grands-parents. A moins que ce ne soit les enfants qui évangélisent leurs parents en les contraignant à venir au culte une fois de temps en temps… Mais il faut bien constater que nos anciens avaient vu grand si j’en crois la notice sur notre temple dans le livre consacré aux temples réformés et luthériens de Paris qui accorde 700 places au temple du St Esprit… 700 places pour accueillir les fruits, ce n’est pas rien ! Mais ici comme dans la parabole de Matthieu la difficulté ne vient pas du fait que les fruits seraient acides ou même qu’ils aient goût de vinaigre comme dans le chant du prophète Esaïe : la situation est bien plus grave puisqu’il n’y a plus de fruit. Impossible de savoir si les fruits sont bons ou mauvais puisqu’ils ont été volés.

C’est ici que le NT se fait beaucoup plus difficile à entendre et à recevoir parce qu’il lance une polémique sans concession. Jésus n’est pas en train de se défendre, il attaque directement les pharisiens et les grands-prêtres. Il suffit de lire le début du chapitre 21. Après une entrée triomphale dans Jérusalem sur un ânon comme un roi, il pénètre dans le Temple pour y renverser les tables et les chaises de marchands de colombes avant de dessécher un figuier qui avait le malheur de ne pas porter de fruits. Comprenez que les responsables des autorités du temple et de la loi juive l’interpellent : De quel droit est-ce que tu fais ces choses ? Qui t’a donné le pouvoir de les faire ? (Matt 21,23). Et c’est là que Jésus les attaque bille en tête : Ecoutez bien cette histoire ! vous qui contestez mon autorité… Et reprenant le chant du prophète Esaïe, ce n’est plus l’amoureux déçu qui parle, c’est le propriétaire en colère : mes fruits, mes serviteurs, ma vigne, ma récolte. Le Royaume des cieux s’est approché ? Et bien nous y sommes maintenant : voici le temps de la récolte, le moment voulu, c’est maintenant. Le Seigneur vient d’entrer à Jérusalem. Il est le propriétaire qui vient réclamer son bien. Et ce n’est plus seulement une polémique, c’est un procès pour meurtre en série avec préméditation. L’Evangile de Matthieu nous raconte. Les serviteurs envoyés pour réclamer la récolte ne sont pas seulement molestés comme dans les récits parallèles des Evangiles de Marc ou de Luc : ils ont été successivement écorchés vifs, assassinés et lapidés, les uns après les autres, envoyés toujours plus nombreux. Il semble que nous soyons revenus dans la vie réelle de la compétition à outrance, de tous contre tous, de la loi de la jungle, « manger ou être manger », struggle for life… Et pourtant, malgré les meurtres répétés pour lui voler sin bien, notre Dieu essaie de faire entendre une autre petite musique, presque imperceptible : Au moins ils respecteront mon fils… Il n’a pas perdu espoir. Au cœur d’un monde bien réel régit par la violence de la compétition, quelqu’un parle pour essayer de négocier une trêve, une autre manière de vivre et de gérer les conflits : « Je vais envoyer mon fils ». Donner ce que j’ai de plus précieux. Tout faire pour essayer de les sortir de l’affrontement perpétuel et du cercle mortifère de la violence. Et pour cela, notre Dieu n’hésite pas à se donner lui-même, à s’exposer : seul celui qui s’offre gagne le respect. En principe cela devrait fonctionner… Mais quand les vignerons voient le fils, ils se disent entre eux : « C’est lui l’héritier. Venez ! Tuons-le et à nous l’héritage ! » Et ils le font sortir de la vigne et ils le tuent. Voilà, dit Jésus, Dieu a des ennemis qui veulent prendre sa place, l’expulser, l’exproprier. Et tous les moyens sont bons. La fin justifie les moyens.

Mais de qui parle-t-il ? Qui doit se sentir concerné ? Qui est responsable ? Accusés levez-vous ! Jésus parle clairement, comme il ne l’a jamais fait jusqu’ici, il ne se contente pas de dénoncer, de désigner, de pointer du doigt. Non, il s’adresse à eux, en face, les yeux dans les yeux : vous, chefs religieux, levez-vous et répondez. Assumez votre responsabilité. Dans la Bible on les appelle scribes, pharisiens, maîtres de la loi, grands-prêtres mais aujourd’hui, il faut les englober dans ce qu’on appelle les « responsables religieux ». Ce sont les gardiens du culte, du dogme, de la loi religieuse : comment prier (dans quelle langue, dans quelle direction, à genoux, yeux fermés, mains jointes), comment réfléchir, comment penser, comment lire les textes sacrés (quels livres sont autorisés ou interdits), comment manger (quels aliments a-t-on le droit de manger, avec qui), comment s’habiller (quelle partie du corps montrer ou cacher : les bras, les jambes, les cheveux, les visages), comment se marier (avec qui, selon quel rite), comment faire l’amour (ou pas)… ils savent tout sur tout, ils donnent des ordres, des consignes, des règles, des interdits. Ils distribuent des bons points et des mauvais points. Ils savent. Ils se comportent comme des propriétaires alors que ce ne sont que des usurpateurs.

Quand hier soir on discutait avec les catéchumènes des causes qu’ils aimeraient défendre, l’une d’entre elles disait qu’elle n’en pouvait plus de ces attentats meurtriers. Je la comprends et je ressens comme elle cette grande lassitude. Mais il ne faut pas se tromper de cible et Jésus voit juste. Il n’attaque pas le peuple, la foule, les disciples : comme lui, je crois qu’il faut arrêter d’accuser, de désigner, de dénoncer les pauvres gens de Syrie, d’Irak, de Lybie, du Maroc ou d’ailleurs : ils sont les premières victimes des manipulations idéologiques. De même, ce n’est pas à vous qui êtes présents qu’il faut reprocher les bancs vides de nos temples. Il faut arrêter aussi d’accuser les religions en soi (l’islam en particulier ou les religions en général) – J’ai lu hier encore dans Le Monde que le Grand-Maître du Grand Orient de France voulait en finir avec les religions et reprendre le combat de la laïcité pour les expulser de l’espace public. De même qu’on ne met pas en cause une femme parce qu’elle a été violée, on ne peut pas mettre en cause une religion qui a été violée. Elle est victime, elle aussi. Il faut également arrêter d’accuser Dieu lui-même de nos turpitudes humaines : j’en ai assez d’entendre cette tarte à la crème qui affirme doctement « Si Dieu existait, il n’y aurait pas tous ces attentats et toutes ces catastrophes naturelles ». Dieu lui-même est victime dans cette histoire : son propre fils a été assassiné. Les responsables religieux se comportent comme des propriétaires de ce qui ne leur appartient pas. Ils se croient propriétaire de Dieu, de la religion, du dogme, de la foi des gens, de la vérité. Ce n’est pas le doute qui rend fou. C’est la certitude. C’est l’absence de doute et la certitude de ceux qui croient savoir. Jésus parle fort et il ne mâche pas ses mots : il les regarde droit dans les yeux et il dévoile leur jeu. Il en mourra. Ils le crucifieront pour avoir mis en lumière ce qu’ils voulaient usurper. On ne peut même pas dire « Père pardonne-leur parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font. » parce que justement, ils savent ce qu’ils font. C’est une stratégie consciente, délibérée et préméditée.

En commençant, je disais ce message très difficile à recevoir parce qu’en vérité je fais moi-même partie des responsables religieux et je reçois cette accusation me concernant de plein fouet. Je n’oublie pas que j’ai été président de la commission jeunesse de la FPF pendant presque 10 ans, puis président d’une Eglise Evangélique Au Maroc pendant un mandat de 5 ans, et maintenant pasteur d’une belle et grande Eglise parisienne depuis un peu plus d’un mois. Je suis sous le regard du Maître de la vigne et cette parabole met en lumière ma responsabilité personnelle dans la situation de notre Eglise. Alors Jésus demande : « Quand le propriétaire de la vigne viendra, qu’est-ce qu’il va faire à ces vignerons ? » Les chefs religieux répondent à Jésus : « Il va tuer sans pitié ces gens méchants. Il louera la vigne à d’autres vignerons, et au moment de la récolte, les vignerons lui donneront le raisin. » Je ne suis pas surpris de leur réaction : ils se croient aussi propriétaires du jugement dernier… Mais Jésus va-t-il confirmer ce verdict des chefs religieux ? Et bien c’est tout le contraire. Ecoutez bien sa réponse : Vous avez sûrement lu ces phrases dans les Ecritures… (Et là il cite l’AT, le Psaume 118) : La pierre que les maçons ont rejetée est devenue la pierre principale de la maison. C’est le Seigneur qui a fait cela. Quelle chose merveilleuse pour nous !

A sa manière l’apôtre Paul annonce exactement la même Bonne Nouvelle au chapitre 5 de l’épître aux Romains : « 6 Oui, quand nous étions encore sans force, le Christ est mort pour les gens mauvais, au moment décidé par Dieu. 7 Déjà, pour une personne juste, on ne serait guère prêt à mourir. Pour une personne qui fait le bien, on aurait peut-être le courage de mourir. 8 Mais voici comment Dieu a prouvé son amour pour nous : le Christ est mort pour nous, et pourtant, nous étions encore pécheurs. 9 Maintenant, son sacrifice nous a rendus justes. Alors, c’est sûr, le Christ va nous sauver aussi de la colère de Dieu. 10 Oui, quand nous étions les ennemis de Dieu, il nous a réconciliés avec lui par la mort de son Fils. Puisqu’il nous a réconciliés, alors c’est sûr, Dieu va aussi nous sauver par la vie de son Fils.

Nous voilà revenu au même constat que la semaine dernière : il nous faut de toute urgence remettre Christ crucifié au centre de la vie de notre Eglise. Il est la pierre angulaire de notre foi et de notre vie. Amen.

[1] MLK, La force d’aimer, Empreinte Temps Présent, 2013.

[2] MLK, in L. Bennett, L’homme, p. 124.

Matthieu 20, 1-16 – Moi, ouvrier de la 11ème heure !

Prédication du pasteur Samuel Amédro le dimanche 24 Septembre 2017

F&S, chers amis, le Seigneur notre Dieu a beaucoup d’humour. Il nous le démontre aujourd’hui encore au travers de ce bout d’Evangile qui nous est proposé aujourd’hui. Tout se passe comme s’il y avait une espèce de Providence divine… Mais que nous lisions cette parabole étonnante des ouvriers de la 11ème heure pour que je puisse vous la commenter doctement ne lui suffisait pas : il voulait nous offrir l’occasion de la vivre, de l’expérimenter, si je puis dire, en direct-live. Moi, ouvrier de la 11ème heure, dernier arrivé ici à Paris, dans ce quartier et dans cette communauté, moi qui n’ai encore rien fait, je viens ce matin vous griller la politesse, prendre le coupe-file réservé aux VIP, monter à la tribune pour prendre la 1ère place et toucher mon salaire au nez et à la barbe de tous ceux qui travaillent dans ce lieu depuis la 1ère heure, supportant comme dit le texte biblique le poids du jour et la grosse chaleur… Moi qui n’ai pas encore levé le petit doigt, je vais recevoir, par votre imposition des mains et sous la conduite éminente d’un représentant du Conseil Régional de notre Eglise, une onction toute spéciale de la part du Seigneur, une double ration de grâce et de bénédiction. Ce faisant, je glisse mes pas dans ceux de mes illustres prédécesseurs… Je veux parler bien entendu de Moïse (appelé par Dieu du milieu du buisson ardent alors qu’il n’était qu’un pauvre réfugié, un migrant au passé trouble), David (le plus petit des fils de Jessé qui reçoit l’onction royale des mains du prophète Samuel pour prendre la place du roi Saül), ou de l’apôtre Paul (l’ancien persécuteur de chrétiens qui se décrit lui-même comme l’avorton, le plus insignifiant des apôtres). Moi, Samuel, ouvrier de la 11ème heure que le maître vient juste d’embaucher pour travailler dans sa vigne avec vous tous qui m’avez précédé en ce lieu, j’ose espérer que vous ne m’en tiendrez pas rigueur de vous griller ainsi la politesse ! Et d’ailleurs là est l’humour du Seigneur à mes yeux, je sais déjà que vous ne m’en voulez pas, que vous n’en concevez aucune jalousie, aucune rancœur, aucun ressentiment : bien au contraire, depuis mon arrivée parmi vous, je n’ai reçu de votre part que des marques d’attention bienveillante et d’accueil aussi chaleureux que fraternel. J’ai bien compris que les ouvrier-e-s qui ont été embauché-e-s avant moi, parfois dès l’aube de leur vie, mais aussi celles et ceux qui sont arrivés un peu après, à la 3ème heure, 6ème heure ou 9ème heure, vous tous les ouvrier-e-s, vous vous réjouissez de voir arriver des forces vives non pas pour prendre votre relais et faire à votre place mais bien pour renforcer, donner de la vigueur, conjuguer nos talents, nos compétences et nos énergies pour le bénéfice de la vigne du Seigneur…

Et en lisant ce matin la parabole, j’ai compris que, pour vous comme pour moi, le Maître a pris la peine de conclure avec nous un accord pour un salaire décent et juste. Je n’ai pas entendu qu’il ait fait appel aux syndicats pour négocier avec les représentants du personnel ni qu’il ait passé un quelconque accord de branche mais le fait est que la parabole nous affirme que ce maître de maison qui sortit de grand matin afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne (…) convint avec les ouvriers d’une pièce d’argent pour la journée… Le Maître est donc venu passer un contrat avec ses ouvriers. Je tiens à rappeler que Jésus décrit ici le fonctionnement du Royaume des cieux : le Royaume des cieux est comparable, en effet, à un maître de maison qui sortit de grand matin… etc. J’en conclus donc que le Royaume des cieux fonctionne comme le protestantisme… Ou peut-être est-ce l’inverse ? Notre Eglise Protestante Unie de France essaie de mettre en pratique ce qu’elle comprend du fonctionnement du Royaume des cieux. En tout cas, je veux y voir une affinité avec notre culture protestante, notre manière de vivre en Eglise, de faire fonctionner notre Eglise et de concevoir notre rapport à l’autorité et au pouvoir. J’y vois moi, à la suite d’Olivier Abel qui s’opposait cette semaine encore sur ce point à Régis Debray, une théologie politique du contrat, du pacte, de l’Alliance qui se conquiert au bout de la discussion et du débat et qui tranche avec la traditionnelle culture jacobine française fondée bien plus souvent sur une théologie politique du Corps et de son unité indivisible fondée elle-même sur une autorité transcendantale personnifiée par une figure paternelle (le Corps du Roi, les Grands Corps de l’Etat, le Corps social, le Saint Père de l’Eglise Catholique). Plutôt qu’une autorité descendante paternelle qui structure le corps social de manière hiérarchique, la culture de notre Eglise entend privilégier une autorité horizontale plus fraternelle que paternelle dans une culture de type démocratique fondée sur une éthique de la discussion (dont parlait Habermas), une éthique de la parole échangée et de l’écoute réciproque. En tout cas, à défaut de toujours le vivre pleinement, nous le revendiquons fortement : chez nous, l’individu prime toujours sur la communauté (pensons à la parabole de la brebis perdue). Et l’adhésion des uns et des autres au contrat que le Seigneur entend passer avec chacun d’entre nous ne se conquiert que par la conviction personnelle et la décision éclairée en toute liberté de conscience.

Je voudrais ici m’arrêter une seconde pour prévenir celles et ceux qui, arrivés en ce lieu par hasard, par contrainte ou pour répondre à notre invitation, pourraient se sentir séduits ou attirés par un tel état d’esprit. Je voudrais les préserver d’une illusion d’optique qui pourrait laisser croire que face à la loi de la jungle qui semble régner dans le monde, la vie de l’Eglise offrirait un havre de paix sur terre en constituant une sorte d’antichambre du Royaume des cieux. Malheureusement, loin s’en faut ! Nous n’en sommes pas très fiers mais il nous faut vous avouer la vérité : cette manière de fonctionner qui se veut démocratique et ouverte ne nous rend pas plus aimables pour autant. Sur ce point, la parabole est sans illusion et sans faux-semblant : les hommes restent des hommes qu’ils soient dans l’Eglise ou non, le ressentiment des premiers passés en derniers éclate au grand jour et les murmures des contestations sont suffisamment forts pour arriver aux oreilles du Maître. Il y a dans l’Eglise comme dans le monde les mêmes conflits, les mêmes oppositions, les mêmes enjeux de pouvoir, les mêmes jalousies, les mêmes besoins de reconnaissance, le même esprit de comparaison quand ce n’est pas de compétition. René Girard aurait parlé du désir mimétique qui fait que l’on désire ce qui fait envie à l’autre du simple fait qu’il le désire.

Mais justement, tournant le dos à toute réponse verticale musclée qui tenterait de juguler l’opposition par la force, la parabole nous parle d’un Maître de maison qui prend la peine de rentrer dans la discussion, faisant droit à la parole de l’autre, fut-elle insolente, pour justifier sa décision somme-toute aussi souveraine que légitime. Laisse-moi t’expliquer mon ami : Je veux donner à ce dernier autant qu’à toi. Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux de mon bien ? Ou alors ton œil est-il mauvais que je sois bon ? Le Maître cherche à convaincre…

Mieux, le Maître commence son explication par un « mon ami » que je refuse de comprendre de manière cynique, paternaliste ou même ironique… « Mon ami » signifie que même dans le conflit la relation est préservée, tu restes mon ami. Cela signifie aussi que le Maître a quitté le piédestal hiérarchique du patron qui a le pouvoir d’embaucher pour se mettre sur le même plan que celui avec qui il a passé contrat : « mon ami » pose la relation dans l’horizontalité d’une discussion d’égal à égal. Mon Maître ne cherche pas à ce qu’on baisse les yeux devant lui. L’humiliation ne construit jamais rien de bon. Le Royaume de mon Maître ne nie pas la réalité parfois conflictuelle des relations humaines mais il refuse d’utiliser la facilité du rapport de force et de la violence qui écrase toujours le plus vulnérable et fait que les premiers sont toujours les premiers et que les derniers seront toujours les derniers, les riches toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres.

Je remarque aussi qu’il dit « mon ami » et qu’il ne dit pas « mon frère » en réservant son alliance de manière exclusive à ceux de son clan, de sa race, de son ethnie, de sa communauté, de sa religion ou de son église. Non, il dit : mon ami. Le royaume de mon maître se veut une communauté des « amis ». Et l’amitié se joue des frontières. On compare souvent la communauté ecclésiale à un communion fraternelle, une « con-frérie ». Ici, Jésus compare le Royaume des cieux à une véritable « société des amis », une « amicale » et qui plus est une « amicale laïque » en ce sens qu’elle ne connaît ni ne reconnaît aucun clergé, aucune prééminence de l’un sur l’autre, de l’un qui devrait ployer le genou devant l’autre. En ce sens, l’amitié me semble plus égalitaire encore que la fraternité. Souvenez-vous de la parole de Jésus dans l’Evangile de Jean : Je ne vous appelle plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; mais je vous ai appelés amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j’ai appris de mon Père. (Jean 15,15)

Et cette amicale se fonde sur la confiance en la parole donnée et tenue : je ne te fais pas de tort ; n’es-tu pas convenu avec moi d’une pièce d’argent ? L’injustice eut été de ne pas tenir ma parole, d’oublier ma promesse. Ce qui est juste c’est que je respecte le pacte qui nous lie toi et moi. Que votre OUI soit OUI et que votre NON soit NON, dit Jésus, tout le reste vient du Mauvais (Matthieu 5,37) ! Moi, je tiens ma promesse. Je suis fidèle et tu peux me faire confiance.

Alors quel est le contenu de ce fameux pacte qui nous lie dans cette communauté au moins aussi amicale que fraternelle qui se réunit dans ce temple du St Esprit. Il faut pour le découvrir revenir un instant sur le début de la parabole pour essayer de découvrir la motivation qui pousse le maître de la maison à sortir de chez lui de grand matin dit le texte, dans le but d’embaucher des ouvriers pour sa vigne… Sorti à la 3ème heure, il en vit d’autres qui se tenaient sur la place, sans travail, et il leur dit : « Allez, vous aussi, à ma vigne, et je vous donnerai ce qui est juste. » Ils y allèrent. Sorti de nouveau vers la 6ème heure, puis la 9ème, il fit de même. Vers la 11ème heure, il sortit encore, en trouva d’autres qui se tenaient là et leur dit : « Pourquoi êtes-vous restés là, tout le jour, sans travail ? » Avez-vous senti comme moi cette obsession constante du maître ? Qu’est-ce qui le pousse ainsi à sortir de chez lui sans arrêt ni repos, depuis l’aube jusqu’à la dernière minute du jour ? S’il y en a un qui veut absolument faire baisser la courbe du chômage, c’est bien lui… Voilà la vérité essentielle qui se dit dans cette parabole :  notre Dieu a envie de nous, de chacun d’entre nous, moi y compris, l’ouvrier de la 11ème heure. Je ne dis pas qu’il a BESOIN de nous, je dis et j’affirme qu’il a du désir pour nous.

Eh bien, sachez que c’est très exactement ce que je suis venu faire parmi vous, chers amis, voilà quelle sera mon obsession constante auprès de vous en tant que pasteur : vous faire entendre l’appel de mon Maître qui n’a de cesse que de venir vous chercher pour vous mettre en route, rendre la capacité d’agir à ceux qui se sentent inutile parce que sans raison de vivre. Mon Dieu ne supporte pas de voir un seul de ses amis rester bloqué, scotché, paralysé, englué, enfermé, emprisonné. Mon Dieu est touché, ému aux entrailles, indigné même de ce qu’un seul de ses amis puisse rester par terre sans possibilité de relever la tête, sans possibilité de prendre en main sa propre vie pour gagner ce qui lui est nécessaire. Je suis témoin de ce Dieu qui veut ses ami-e-s debout. Et celles et ceux qui connaissent les tragédies qui ont ébranlé jusqu’au fondement de certaines de nos familles, comprennent alors qu’il y a des visages qui me viennent ici et que c’est à ces personnes que je pense d’abord avec émotion et amitié. J’ai été embauché par Dieu pour prendre soin de sa vigne ici avec vous, parmi vous, au milieu de vous et je le ferai de tout mon cœur. Mais comptez-sur moi également pour ne pas réserver cette énergie aux seuls frères et sœurs de la communauté : l’appel du Seigneur ne connaît ni frontière ni barrière : il veut être « bon » y compris avec les ouvriers de la 11ème heure, les derniers arrivés, ceux qui n’ont encore rien fait et qui ne méritent rien mais qu’il appelle « mon ami ».

Ce qu’il veut donner à ses amis (qu’ils soient ou non dans l’Eglise) n’est pas proportionnel à l’effort fourni. Sa bonté pour nous n’est pas indexée à un quelconque calcul de productivité (il ne s’agit donc pas de travailler plus pour gagner plus). Il n’est pas question non plus d’alimenter un quelconque « compte pénibilité » qui ferait que le salaire serait proportionnel à la difficulté rencontrée. En tant que calviniste convaincu, je sais que mon Dieu est souverain et qu’il lui est permis de faire ce qu’il veut de son bien, comme le dit si bien la parabole : car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes (Matthieu 5,45). En ce sens, je tiens à préciser aux responsables des autorités civiles qui nous font l’honneur et l’amitié de leur présence aujourd’hui que notre Eglise a toujours été et restera toujours une Eglise « pour les autres », cherchant à apporter ce qu’elle peut pour partager quelque chose de la bienveillance de Dieu dans l’espace public. Permettez-moi un seul exemple, à l’occasion du 500ème anniversaire de la Réformation, nous organisons ici-même le 29 novembre prochain une « disputatio » publique avec un rabbin, un musulman, un chrétien et un historien autour de cette question tellement importante : « Sommes-nous vraiment tous frères ? » C’est très exactement ce genre de « service public » que nous voulons apporter. Et nous espérons trouver en vous des partenaires dans cette laïcité bien comprise qui nous permette d’habiter tous ensemble notre espace public. En attendant, comptez sur nous, pour rester émus, touchés, indignés, mobilisés par tout ce qui blesse et abîme l’humain et la planète. C’est ce qui est écrit dans notre contrat de travail. C’est ce pour quoi nous avons été embauchés par le Maître de la Maison. C’est notre travail, notre vocation et notre joie. Amen.

 

Ezéchiel 33, 7-9 ; Romains 13, 8-10 ; Matthieu 18, 15-20 – Une dette d’amour

Prédication du Pasteur Samuel Amédro – Dimanche 10 septembre 2017

Ce message d’aujourd’hui est la suite d’une discussion et d’un partage que nous avons entamé hier avec les 6 jeunes venus de toute la France pour la Ligue pour la Lecture de la Bible et qui ont passé le week-end dans nos locaux. Il m’avait été demandé par leur responsable Amélie de méditer sur le thème d’une église de témoins. Hier nous nous sommes donc arrêtés chez le prophète Ezéchiel et nous nous sommes reconnus dans ces « prophètes guetteurs » choisis et institués par Dieu. C’est donc toi, fils d’homme, que j’ai établi guetteur pour la maison d’Israël… Notre mission, si nous l’acceptons, consiste à porter la responsabilité de la vie des autres : c’est à toi que je demanderai compte de son sang… Lourde responsabilité s’il en est ! Mais qui sont, justement, ces « autres » dont on parle ?

Justement l’épître aux Romains va nous aider à approfondir. N’ayez aucune dette envers qui que ce soit, si ce n’est celle de vous aimer les uns les autres ; car celui qui aime l’autre accomplit pleinement la loi. Un petit verset qui donne beaucoup à penser… Luther donne une clé herméneutique à tous ceux qui cherchent à interpréter les Ecritures : quel que soit le texte de la Bible, il faut se demander s’il pose la Loi (en tant que volonté de Dieu reçue comme un devoir) ou s’il annonce l’Evangile (ce que Dieu a fait pour nous, ce qu’il a accompli dans nos vies). Et, de fait, notre petit verset peut se traduire et se comprendre des deux manières. Il peut se traduire comme une affirmation, au présent de l’indicatif : Vous ne devez rien à personne si ce n’est… Et il peut également tout aussi bien se traduire comme un commandement, un impératif : Ne devez rien à personne si ce n’est… Personnellement, je ne souhaite pas choisir. Ou plutôt, je choisis de garder les deux possibilités ouvertes devant nous.

Je choisis d’abord et avant tout de le traduire comme une affirmation forte et essentielle. Voilà l’Evangile, voilà la Bonne Nouvelle au sens propre, voilà ce que Dieu a fait pour nous et qui nous appartient en propre : Vous ne devez rien à personne… Vous n’avez aucune dette envers qui que ce soit… Aucune dette, aucun devoir, aucune obligation, aucune contrainte : en Christ nous sommes libres parce que Christ nous a libérés. C’est par ces mots que Luther (toujours lui) commence son très fameux traité De la liberté du chrétien de 1520 : « Le chrétien est l’homme le plus libre ; maître de toutes choses il n’est assujetti à personne ». Je rappelle que nous sommes à la fin de l’épître aux Romains et que Paul vient d’évoquer l’éthique chrétienne face aux autorités civiles et politiques : Que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir, car il n’y a d’autorité que par Dieu et celles qui existent sont établies par lui. (…) C’est pourquoi il est nécessaire de se soumettre, non par crainte de la colère, mais par motif de conscience. (Rom 13, 1-7). Par motif de conscience et non par la peur : parce que, quoi qu’il arrive, nous sommes libres, de la glorieuse liberté des enfants de Dieu, et nous ne devons rien à personne. Ne l’oublions jamais au moment de faire des choix : nous n’avons aucune dette envers qui que ce soit… Prenons nos décisions par motif de conscience et non sous la contrainte ou la peur. Premier point.

Et dans le même temps, je veux garder ouverte la seconde possibilité de traduction qui, après avoir annoncé l’Evangile, et à la lumière de ce que Dieu a fait pour nous, nous pouvons recevoir ce que dans la tradition réformée nous appellerions un chemin de sanctification. Voilà ce que Dieu attend de nous maintenant : N’ayez aucune dette envers qui que ce soit… Cette liberté reçue de Dieu doit aussi être accueillie, acceptée, j’allais dire, revendiquée et vécue concrètement : Ne devons rien à personne… Parce que notre liberté est la condition sine qua non pour un service véritable. Imaginez que nous soyons débiteurs de ceux qui ont le pouvoir et l’autorité, tout ce que nous ferions serait alors entaché du soupçon de marchandage voire de chantage. C’est ici qu’il faut entendre la seconde phrase de Luther qui complète la première. Certes, « Le chrétien est l’homme le plus libre ; maître de toutes choses il n’est assujetti à personne. Mais en même temps, L’homme chrétien est en toutes choses le plus serviable des serviteurs ; il est assujetti à tous. » La liberté du chrétien est donc la condition préalable à la possibilité d’être au service du Christ, libres de toute dette, les mains libres pour un service authentique qui ne soit ni un échange, ni un commerce et encore moins un chantage. Il y a là d’ailleurs un très bon symptôme qui nous permet de faire le tri : si nous ressentons la morsure de la déception quand on n’accueille pas notre témoignage, notre parole, notre service ou tout simplement quand on ne nous remercie pas à la mesure de notre engagement, c’est parce que nous en attendions une réponse positive, un merci, un retour, un succès, une reconnaissance, bref : nous étions en dette. N’ayez aucune dette envers qui que ce soit, dit l’apôtre Paul. C’est la condition préalable à un amour véritable et désintéressé. Parce que l’enjeu est bien celui-là : l’amour que nous devons…

Quelle que soit la traduction que nous choisissons, indicatif ou impératif, pour la dette, il y a un « SAUF » qui nous ramène vers l’essentiel et le fondamental, qui nous ramène au cœur de l’Evangile : vous n’avez aucune dette… SAUF celle de vous aimer les uns les autres ! Il y a donc un « sauf », une exception, un point nodal qui vient rompre la règle universelle : la seule dette que nous ayons, le seul devoir qui soit admis et revendiqué, c’est la dette d’amour. Nous nous devons l’amour les uns envers les autres.

Là encore, il y a deux manières de comprendre cette phrase. La TOB choisit de traduire : Celui qui aime son prochain a pleinement accompli la loi, là où la Segond traduit : Celui qui aime l’autre a accompli la loi. Alors, envers qui ai-je ma dette : envers « mon prochain » ou envers « l’autre » ? Parlons-nous d’un amour fraternel interne à la communauté chrétienne ou d’un amour pour l’autre, l’étranger, le non-chrétien, celui du dehors ? Là encore, je crois qu’il est nécessaire de garder les deux possibilités ouvertes devant nous.

Il faut d’une part réaffirmer fortement que notre responsabilité s’exerce au sein de la communauté chrétienne : nous nous devons l’amour les uns aux autres entre frères et sœurs en Christ. Et pourtant, ceux qui idéalisent l’Eglise sont en général ceux qui la connaissent le moins. Nous nous devons l’amour les uns aux autres mais nous avons toutes et tous été confrontés dans l’Eglise à des paroles malheureuses, pour le moins maladroites et blessantes, des pensées toujours critiques ou négatives qui abîment ce que d’autres essaient de construire difficilement, des enjeux de pouvoir, de domination voire de compétition au sein même de la communauté. Il faut avouer aussi des phénomènes de rejet ou pire de l’indifférence, du silence, un refus de la relation qui éveille chez celui qui le subit le sentiment d’être transparent et inexistant (exemple vécu à Montpellier). Il me semble significatif que dans l’Evangile de Matthieu le seul discours de Jésus qui s’adresse spécifiquement à la communauté des disciples s’attèle principalement à essayer de résoudre les conflits et les difficultés relationnelles… Si ton frère te fait du mal… Cela arrive, j’allais dire, inévitablement : vous en savez quelque chose. Comme beaucoup d’autres, vous avez eu à traverser ici ce genre de tempête. Et comme tous, vous aussi vous avez contracté une dette d’amour les uns envers les autres.  Alors, notre responsabilité spécifique envers nos frères et sœurs nous appelle à faire de notre Eglise un lieu d’apaisement et de réconciliation. J’aimerais m’engager avec vous dans ce sens. Mais nous faisons face à une évolution de l’Eglise qui rend les choses plus difficiles. Pendant longtemps l’Eglise s’est vécue comme une grande famille. On naissait, on grandissait, on confirmait, on se mariait entourés des anciens et des aînés qui avaient vécu la même chose avant nous. On se connaissait, nos enfants faisaient du scoutisme ensemble, on savait que quoiqu’il arrive on faisait partie de la même famille, presque du même clan. Même avec des conflits (qui existaient immanquablement), les liens restaient noués indéfectiblement. Aujourd’hui, l’Eglise est devenue une famille recomposée, recréée (par Dieu qui nous envoie des nouveaux venus à l’image de ces jeunes venus nous visiter ce week-end ou des coréens de l’Eglise Sonaan ou encore des camerounais de la chorale Dipita) mais cette recomposition rend les choses beaucoup plus difficiles à construire parce que les relations n’ont plus la même force de l’évidence. Les maintenir demande désormais un effort, un travail, un projet. L’apôtre Paul pose comme une dette, un devoir de nouer dans la communauté un pacte, un contrat, une alliance, un engagement réciproque que nous nous devons les uns les autres : la promesse d’une bienveillance et d’un amour réciproque comme un droit opposable. Ici, nous nous devons l’amour. Tout le reste c’est du domaine de la liberté mais pour ce qui est des relations et des liens, ce que vous lierez sur la terre sera lié au ciel. Karl Barth écrit que « en tant que devoir, [l’amour] est à l’abri de tous les arbitraires, de toutes les déceptions, de tous les abus. »[1] Je veux lire dans ce sens ces mots de Jésus à ses disciples dans son discours d’adieux de l’Evangile de Jean : Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres ; comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que tous connaîtront que vous êtes mes disciples. (Jn 13,34-35) Tant il est vrai que la qualité des relations est ressentie de manière bien plus efficace que les belles paroles. C’est là le premier témoignage rendu par l’Eglise et c’est malheureusement parfois un contre-témoignage qui se donne et qui éloigne irrémédiablement les plus sensibles d’entre nous. Et c’est ce point qui nous entraîne vers la seconde possibilité de comprendre cette dette d’amour non plus seulement orientée vers les membres de la communauté mais d’une manière totalement ouverte vers celui que Paul appelle « l’autre » : Celui qui aime l’autre a accompli la loi. L’amour de l’autre en tant qu’étranger, inconnu, celui qui ne partage pas ma foi, ma religion, mon histoire, mes valeurs, ma culture, mes règles et habitudes de vies. Est-ce antinomique ? Comment aimer celui que je ne connais pas ? Faut-il faire semblant ? Ne faudrait-il pas convenir que c’est impossible à maîtriser, à commander, à provoquer ? Et pourtant, le Christ ne va-t-il pas encore plus loin quand il exige de nous l’amour des ennemis ? Moi je vous dis, aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous maltraitent et vous persécutent (Mt 5,44). Il ne s’agit donc pas seulement d’aimer le pauvre malheureux SDF ou migrant dans la rue qui a besoin de moi. Ne pensez-vous pas qu’il serait malsain d’utiliser la faiblesse et la détresse de l’autre, s’engouffrer dans sa faille pour y coller nos réponses religieuses ? A mon sens, l’aide sociale ne devrait jamais être utilisée comme une stratégie au service de l’évangélisation. Non, ce qui change les cœurs c’est l’amour. Voilà pourquoi, cela relève de notre responsabilité chrétienne, de la dette que nous avons envers l’autre, celui qui ne fait pas partie de nos frères et sœurs et qui, peut-être, se comporte comme notre ennemi. En disant cela, j’ai en tête les djihadistes qui reviennent au bercail après la défaite de l’organisation Etat Islamique, avec sans aucun doute la haine qui déborde du cœur. Qu’allons-nous faire ? Les jeter tous en prison pour essayer de préserver notre sécurité ? Il faudrait alors les garder enfermés à vie ! Il n’y a à ce jour aucun programme de déradicalisation qui ait fait ses preuves sur le terrain. Pourquoi ? Parce qu’on est resté à la surface, dans le domaine des idées, des concepts, de la rationalité… alors que c’est le cœur qui est malade. N’est-ce pas le moment d’assumer notre dette d’amour ? Si nous ne le faisons pas, qui le fera pour nous ? Je veux ici citer encore K. Barth dans son commentaire de ce passage de l’épître aux Romains : « Dans ce royaume de l’ombre, il faut absolument en arriver à l’acte d’amour (et pas seulement au non-acte, au retrait) car l’amour n’est pas soumis à la loi du mal. »[2] Autrement dit, le seul acte réellement libre c’est d’aimer parce qu’il témoigne de l’étrangeté de notre Dieu. Martin Luther King ne nous a-t-il pas démontré de manière définitive que la seule force capable de changer les cœurs de nos ennemis était la puissance d’aimer ? La fin recherchée, c’est la rédemption et la réconciliation, et non l’humiliation de l’adversaire ; c’est donc beaucoup plus qu’une simple question éthique puisqu’elle vise la conversion de l’adversaire et qu’elle dévoile le Royaume de Dieu qui vient : On doit affirmer très clairement que la résistance et la non-violence ne sont pas bonnes en soi. Il faut ajouter un autre élément à notre lutte, et qui leur donne sens : c’est la réconciliation. Notre but final doit être la création de la Communauté bien-aimée.[3] Dieu est amour. Nous n’avons aucune autre dette que celle-ci, par Celui qui nous a aimé. C’est ce que je crois. Amen.

[1] Karl Barth, L’Epître aux Romains, Genève, Labor et Fides, 2016, p.467.

[2] K. Barth, ibid, p.464.

[3] MLK, « Statement to the Press », 60/04/15.

Jérémie 20, 7-9 / Romains 12, 1-2 / Matthieu 16, 21-27 – Résistances et blocages, un combat spirituel

Prédication du Pasteur Samuel Amédro, le dimanche 3 Septembre 2017

Les habitués du culte dominical savent qu’il est relativement rare de trouver une véritable concordance entre les textes bibliques proposés à la lecture. Aujourd’hui fait vraiment exception : les 3 textes que nous avons lus chez le prophète Jérémie, dans l’épître de Paul aux Romains et dans l’Evangile selon Matthieu, abordent chacun à leur manière les résistances, les obstacles, les blocages, les réticences que nous mettons sans cesse entre nous et ce que le Seigneur attend de nous. Et ce faisant ils m’offrent l’occasion de rebondir sur la conclusion de la prédication de la semaine dernière quand je relevais le caractère forcément choquant, perturbateur et dérangeant de la Parole que Dieu nous adresse. Je terminais mon message par ces mots : « Alors, il faudra nous poser la question des freins, des blocages, des résistances qui se dresseront en nous pour tenter de fuir. » Ici les mots de l’apôtre Paul dans Romains 7 prennent tout leur sens : Je ne comprends rien à ce que je fais : Vouloir le bien est à ma portée mais non pas l’accomplir, puisque le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais ! (Romains 7,15ss). Si nous savons qu’il nous faudrait changer mais que nous ne le faisons pas, il faut essayer de comprendre pourquoi, tenter de discerner quels sont ces blocages, où sont les points de résistance, ce qui nous empêche de prendre les bonnes décisions.

Les 3 textes qui nous sont proposés ce matin vous nous aider, je pense, à y voir plus clair et à mettre des mots sur au moins 3 de ces blocages qui me semblent particulièrement à l’œuvre aujourd’hui. Gageons, comme en psychanalyse, que la prise de conscience pourra être salutaire au moins dans le sens qu’elle nous montrera un chemin possible en nous montrant où porter le fer.

Quelle liberté de ton chez Jérémie, n’est-ce pas ? Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il a gros sur le cœur. Trop c’est trop : il veut tout plaquer, rendre son tablier, renoncer : Je n’en ferai plus mention, je ne dirai plus la parole en son nom… Mais que se passe-t-il ? Quelle est la source de cette colère qui pousse le prophète à vouloir arrêter de prêcher ? Tu as abusé de ma naïveté (…) avec moi, tu as eu recours à la force et tu es arrivé à tes fins… Le prophète a l’impression qu’il s’est fait avoir. Comme dans les contrats d’assurance, il n’a pas lu les petites lignes en bas. Il n’a pas reçu ce à quoi il s’attendait, ce qu’il espérait… Alors, il laisse libre cours à sa déception, à sa colère, à sa frustration, à sa lassitude ! La dépression du serviteur qui donne toujours sans recevoir, qui a le sentiment qu’on abuse de lui. A quoi s’attendait-il au fond, Jérémie ? Qu’espérait-il ? A longueur de journée on me tourne en ridicule, tous se moquent de moi. Chaque fois que j’ai à dire la parole, je dois appeler au secours et clamer : « violence, répression ! » A cause de la parole du Seigneur, je suis en butte, à longueur de journée, aux outrages et aux sarcasmes… Le message qu’il doit porter est difficile, trop sans doute. La mission lui semble ingrate, trop sans doute. Pas d’honneur à récolter. Pas même un remerciement. C’est même le contraire : moqueries, opposition, violence, parfois même persécution. Le prophète sent son honneur bafoué. Nombre d’églises ont renoncé à annoncer la Parole hors les murs, je veux dire, en dehors du petit troupeau des convaincus, à cause de cette difficulté. Trop de coups à prendre : moqueries, résistances, refus, outrages et sarcasmes. On peut les comprendre. Certaines ont courageusement essayé de contourner le problème en proposant des activités culturelles pour tenter de toucher un nouveau public, essayer de correspondre aux attentes supposées mais sans jamais oser franchir le cap du témoignage explicite. Voilà un premier obstacle, une première résistance qui se dévoile à nos yeux : je l’appelle la tyrannie de l’honneur. Comme le prophète Jérémie, nous sommes toutes et tous attachés à l’image sociale que nous renvoyons et nous cherchons toujours peu ou prou à répondre aux attentes de la communauté à laquelle nous appartenons. Sortir du lot comporte le risque majeur de l’exclusion. Ayant vécu au Maroc, j’ai senti le poids incroyable qui pèse sur chacun-e, les injonctions massives à ne pas provoquer la fitna (discorde) au sein de la Oumma (la communauté), créant ce qui nous paraît être une société de l’hypocrisie mais qui correspond en fait à une société de l’honneur. Hier c’était la fête de l’Aïd Al Adha, commémorant le sacrifice d’Ismaël et j’ai en mémoire les témoignages des difficultés de mes amis agnostiques ou chrétiens qui ne souhaitaient pas acheter un mouton, jeûner pour le Ramadan ou porter le Hijab dans la rue. Accepter cette tyrannie de l’honneur, c’est non seulement une manière de préserver son intégration sociale (en répondant aux injonctions de conformité à la communauté) mais aussi de conforter l’amour qu’on a de son moi-idéal (en essayant de correspondre à l’image idéale qu’on a de soi). Dans une telle société, le plus important, c’est d’éviter la honte pour soi et les siens, c’est de ne jamais faire perdre la face à son interlocuteur. Souvenez-vous de l’offrande refusé de Caïn : Le Seigneur dit à Caïn : « Pourquoi es-tu fâché ? Et pourquoi ton visage est défait ? Si tu agis bien, ne relèveras-tu pas la tête ? Mais si tu n’agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, te désire. A toi de le dominer ! » (Genèse 4,6s). Premier obstacle donc, la tyrannie de l’honneur.

Le second texte de ce matin nous amène vers l’épître aux Romains dans ce qui est sans doute l’un de mes textes préférés où l’apôtre Paul lance un appel plus que pressant au nom de la miséricorde de Dieu… En appeler à la miséricorde de Dieu ? L’obstacle à franchir doit être de taille ! Quel est-il donc ? Je vous exhorte, frères, à vous offrir vous-mêmes en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu, ce sera votre culte spirituel. Paul appelle ses frères à se « consacrer » au sens fort du terme – en sacrifice vivant – de se mettre à part pour mener à bien ce à quoi ils sont appelés, leur mission, leur vocation, leur culte spirituel. Dieu a un projet et il a besoin de nous pour le mener à bien. Mais cela demande d’apprendre à discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait. Se consacrer à Dieu, certes mais, comme pour Jérémie, cela dépend du contenu de la mission. Pour apprendre à discerner la volonté de Dieu, Paul nous invite à nous laisser transformer par le renouvellement de votre intelligence. Bonne Nouvelle : Dieu ne nous demande pas de sacrifier notre intelligence mais bien d’apprendre à nous en servir. Il n’est pas question d’obéissance aveugle et fanatique mais bien au contraire de renouveler de notre capacité de réflexion essentiellement dans le but de ne pas nous conformer au monde présent. Paul semble donc mettre un antagonisme frontal entre le monde présent et la capacité de discernement de la volonté de Dieu. Comme si une intégration réussie dans la société d’aujourd’hui obscurcissait la capacité de jugement et d’analyse du chrétien. Comme si vivre d’une manière conforme au monde présent rendait idiot en faisant obstacle, créant un voile d’ignorance. En fait, je crois que l’obstacle véritable ne réside pas dans ce monde en soi (notre siècle n’est ni plus pécheur ni plus catastrophique qu’un autre) mais bien dans le fait de « se conformer » au temps présent, d’être incapable de s’extirper du présent justement, de coller aux événements qui s’enchaînent sans aucune distance, sans aucun esprit critique. J’appelle ce second obstacle : la tyrannie de l’immédiateté. Nous vivons dans un monde devenu hédoniste en ce sens qu’il est régit par la matrice du carpe diem du poète Horace « Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain ». C’est, je crois, un des fruits de la mondialisation que ce rétrécissement radical de l’espace (le bout du monde est à portée de clic, visible instantanément) et du temps (l’information doit être immédiate, réduite en 140 caractères de micro-message qu’on appelle des tweets et une prédication ne doit pas excéder 12mn). Je pense à cet article de Régis Debray dans le Monde il y a quelques jours à propos de son dernier ouvrage qui s’insurge contre le jeunisme ambiant, fruit de la mondialisation et de l’accélération du temps : « Nos trentenaires jurent par le global village : ce sont les enfants du smartphone. L’appareil se joue des frontières et les appareillés e-mailent en globish. Plus l’écran se miniaturise, plus l’usager se mondialise, et plus le mini pousse au méga. En même temps que nos séquences d’attention raccourcissent, les rythmes, sur place, se précipitent, vélocité des carrières et des apprentissages. Il a fallu quatre-vingts ans pour que tous les Français acquièrent une voiture, quarante, pour qu’ils aient le téléphone, vingt pour la télévision, dix pour l’ordinateur et deux pour le portable. Quand le matos avance, le bios recule – la crédibilité passe du grognard aux marie-louise. C’est le novice qui inspire confiance. » Cette tyrannie de l’immédiateté consacre l’absence de passé, d’histoire, de mémoire autant que de projets d’avenir et pour tout dire d’épaisseur humaine. Il ne reste que l’inflation du moi narcissique connecté qui vit intensément l’instant présent à l’abri derrière un écran au détriment du « nous », du communautaire, du fraternel. Je pense ici au Brexit autant qu’à la montée des nationalismes aux USA, en Pologne, en Hongrie, en Inde, en Russie… etc. Dans l’instant présent magnifié, l’altérité est expulsée (regardez ce qui arrive aux migrants) or seule l’altérité entraîne le temps de la discussion et avec lui la possibilité du désaccord et du conflit. Second obstacle donc : la tyrannie de l’immédiateté qui obscurcit notre capacité à discerner.

Vient alors notre dernier texte, de l’Evangile de Matthieu, qui nous ouvre le chemin d’un 3ème obstacle non moins prégnant de notre manière d’être aujourd’hui. Là encore, je retrouve chez Pierre la même liberté de ton que Jérémie dans ses récriminations à Dieu : Le tirant à part, Pierre se mit à le réprimander en disant : « Dieu t’en préserve, Seigneur, non, cela ne t’arrivera pas. » Quel est donc cet obstacle infranchissable pour Pierre ? Suivre Jésus, il est pour… mais jusqu’où ? Immanquablement quand on s’engage, on calcule la dépense (temps, énergie, argent…) mais la demande de Jésus est exorbitante, hors de portée : il exige de tout sacrifier, honneur, monde présent… et même sa vie : Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive. Qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi, l’assurera. Cette fois, on ne peut s’empêcher de se sentir proche de Pierre. Le sacrifice demandé est bien trop important et notre époque troublée nous a appris à nous méfier des martyrs fanatisés. Permettez-moi de rappeler ici ce que je disais : nul ne nous demande de sacrifier notre intelligence mais nous sommes au contraire invités à juger, à discerner, à comprendre la volonté de Dieu. Ici, ce qui se dévoile c’est un 3ème obstacle que j’appellerai la tyrannie du bien-être et de l’épanouissement de soi. On veut bien tout sacrifier du moment que cela ne nous gêne pas trop. Derrière le refus de Pierre se déguise le refus de la souffrance, de la contrainte et de l’effort. Est-ce que nous croyons vraiment qu’une vie réussie est une vie sans difficulté, sans erreur et sans échec ? Je veux relire ici quelques mots d’une prédication de Martin Luther King : « Nous avons une fausse conception de la religion lorsque nous croyons que la religion nous libère de fardeaux et de peines, ce n’est pas ce que la religion opère. Il doit être clair qu’avant que nous portions une couronne, il y a une croix à porter. Et ce n’est pas quelque chose que l’on porte en passant. Une croix, c’est une croix, à savoir quelque chose pour lequel on est prêt à mourir. Si vous n’avez pas trouvé quelque chose pour lequel vous êtes prêts à mourir, vous n’avez pas encore trouvé une raison de vivre. » (Détroit, 1963). La question est forte, implacable : avons-nous trouvé une bonne raison de vivre ?

Je le disais en commençant, identifier les blocages et les résistances, c’est déjà pointer vers de possibles combats spirituels. Mais cela ne donne a priori aucune clé, aucun chemin concret. Est-ce la voie du sacrifice qui nous est demandée, à l’image de nos amis musulmans qui fêtent l’Aïd Al Adha en mémoire du sacrifice d’Abraham ? Ce que j’aime, c’est que cette voie nous amène dans l’économie du don et de la générosité où l’on remplace les mots « impôts, prélèvements, cotisations, sacrifice » par les mots « partage, consécration, offrande, solidarité, contribution ». Mais il reste un petit parfum moraliste à la yaka-focon. Je crois, moi, que notre capacité à donner et à offrir ne peut-être qu’un contre-don (pour reprendre les réflexions de l’anthropologue Marcel Mauss), c’est à dire une réponse, une conséquence d’un don premier, originaire qui nous appelle à donner notre réponse en surmontant nos réticences et nos blocages. Pour nous éviter de rester endetté, nous devons rendre une partie de ce que nous avons reçu sous la forme d’un contre-don. C’est dans cette perspective qu’il est possible de comprendre ce que dit Jésus : Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement (Matt 10,8). En fait, spirituellement, il faut dire que tous ces blocages et ces résistances qui s’interposent entre nous et notre vocation, portent un nom (un gros mot) : c’est ce qu’on appelle le péché. C’est très exactement ce qui nous empêche de nous mettre en route, de répondre à l’appel, de donner ce qui nous est demandé. Autrement dit, nous ne serons en mesure de surmonter tous ces blocages que si nous nous mettons sous la Grâce de celui qui n’a pas hésiter à se donner pour nous : Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait aller à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands-prêtres et des scribes, être mis à mort et, le 3ème jour, ressusciter… Alors, à la suite de Paul, nous découvrirons que là où le péché a abondé, la Grâce a surabondée. Ce jour-là et ce jour-là seulement, nous serons en mesure de surmonter nos obstacles, quels qu’ils soient, pour nous offrir nous-mêmes en sacrifice vivants, saints et agréables à Dieu.

Amen.

Deutéronome 30, 11-20 / Matthieu 7, 24-27 / Apocalypse 5, 1-10 – Sous l’autorité de la Parole

Prédication du Pasteur Samuel Amédro, le dimanche 27 août 2017

Sur la route qui montait du sud, je réfléchissais à ce premier culte et c’est l’idée de bâtir qui s’imposait à moi et revenait sans cesse me travailler de l’intérieur… Etre comparé à un homme avisé qui a bâti sa maison sur le roc… N’est-ce pas là une perspective enviable au moment de démarrer mon ministère parmi vous ? Je dois avouer que la sagesse n’est pas forcément mon point fort : le qualificatif retenu dans mes adjectifs pour ma totémisation chez les Eclaireurs Unionistes ce n’était pas « avisé » mais « dynamique ». Et pourtant il semble bien que Jésus soit plus volontiers à la recherche de serviteurs avisés que dynamiques… Il lui est même arrivé d’inviter ses disciples à se comporter de manière rusée comme des serpents autant que pure comme des colombes (Mt 10,22). Ici, nous sommes invités à bâtir sur du roc, autrement dit de chercher à viser l’inébranlable en défiant l’usure du temps, la lente érosion inexorable des pluies, des torrents et des vents. Mais à vouloir lutter contre l’amenuisement inévitable de ce qui est mortel, ne cachons-nous pas une forme d’ubris bien trop humaine ? Jésus serait-il en train de nous inciter à fuir la réalité en cultivant un rêve d’éternité, le fantasme d’immortalité qui sommeille en chacun ? Il est question de bâtir sa maison. Mais de quelle maison précisément parlons-nous ? S’agit-il de construire sa vie familiale, son foyer sur des valeurs et des convictions solides qui pourront être transmises aux générations suivantes ? S’agit-il de se bâtir une carrière professionnelle en faisant des choix stratégiques avisés qui conduiront à la réussite et au succès de sa « maison » ? Ou alors s’agit-il de se forger une personnalité, une identité personnelle, un moi profond sur des fondations qui ne seront ébranlées ni par les événements malheureux, ni par les erreurs tragiques, ni par les défaites inévitables de la vie ? Ou parlons-nous aussi de l’édification du Corps du Christ ici présent dans notre paroisse du St Esprit par des projets, des stratégies de communication, des campagnes d’évangélisation ? Certainement que chacun doit pouvoir se sentir libre de se projeter à sa manière dans cette invitation de Jésus. En y réfléchissant, j’avais en mémoire la vie ébranlée de Coralie et Geoffroy par le décès tragique de leur fils : voilà de quoi faire tomber bien des maisons, même celles qui paraissent les plus solides n’est-ce pas ? Alors, je tiens absolument à rappeler ici que cette interpellation de Jésus à bâtir sa maison sur le roc constitue la conclusion du très fameux Sermon sur la Montagne, inauguré par cette magnifique promesse de bonheur posée sur les foules : Bienheureux les pauvres de cœur, le Royaume des cieux est à eux… Vouloir construire sa maison sur le roc, ce n’est pas de l’orgueil mal placé, c’est une réponse à la promesse de bonheur reçue dans les Béatitudes. C’est une manière de tourner son regard vers demain, vers un bonheur possible. C’est le désir de construire un avenir. C’est la ferme volonté de fonder sa vie, sa famille, son identité ou son Eglise sur l’espérance et la conviction profonde que le dernier mot n’a pas encore été prononcé. Dans les Souvenirs de la maison des morts, Dostoïevski affirme que “personne ne peut vivre sans espoir, et que les êtres humains qui ont vraiment perdu toute espérance deviennent souvent sauvages et méchants”[1]… Sans doute, y aurait-il là quelque piste pour tenter de comprendre la monstruosité des terroristes qui ensanglantent le monde en ce moment ? Mais pour le moment, je veux faire résonner pour nous cette magnifique promesse rapportée par le prophète Jérémie :  Je connais les projets que je forme pour vous. Ce sont des projets de bonheur et non de malheur afin de vous donner de l’avenir et une espérance (Jer 29,11). Je veux construire mon ministère parmi vous à la lumière de cette espérance.

Mais je reçois aussi cette parole comme une interpellation : c’est à nous qu’il revient de bâtir, de construire, d’édifier. Il y a là aussi, implicitement, une mise en garde contre la tentation de l’immobilisme ou de la paresse spirituelle qui voudrait que cela nous tombe tout cuit dans le bec : il y a un travail qui nous attend pour bâtir, construire, planter…

Alors comment faire ? Je pourrais ici paraphraser le jeune homme riche : Bon Maître, que faut-il que je fasse pour bâtir ma maison sur le roc ? Depuis que mon arrivée est annoncée au St Esprit, de nombreuses voix se sont faites entendre pour me dire (toujours avec gentillesse, je dois le dire) que j’étais vraiment très attendu (suivis de 3 petits points de suspension pleins d’espérance !) Cette semaine encore, quelqu’un me partageait l’envie de certains dans la paroisse d’être « réveillés » voire « bousculés ». Ici, il faudrait que je puisse avoir la sagesse de vous prévenir de ne pas trop me pousser dans ma pente naturelle ! La sagesse voudrait que je me méfie des frénésies de projets et de programmes. Quand je suis arrivé en poste au Maroc pour présider aux destinées de l’Eglise Evangélique Au Maroc, mon prédécesseur m’a rassuré à sa manière en me disant doctement : « Tu verras : on est toujours précédé par des imbéciles et suivis par des idiots ! » Une manière de mettre en garde contre les comparaisons aussi flatteuses qu’inutiles entre prédécesseurs et successeurs. Je crois qu’il convient d’éviter l’écueil du : « Moi je sais ce qu’il vous faut et je vais vous montrer : on va tout changer ! » Au trop plein de paroles creuses qui occupent tout l’espace sonore, Jésus oppose un appel à l’écoute qui précède nécessairement la moindre action : tout homme qui entend les paroles que je viens de dire… La consigne est très claire : « Prends un siège, Cinna, et assieds-toi par terre. Et si tu veux parler, commence par te taire. »[2]  pour reprendre la parodie du Cinna de Pierre Corneille… Jésus laisse la première place à l’écoute et au silence. Cela veut dire qu’il souhaite que nous laissions la première place à la Parole de l’Autre. Ceux qui se souviennent du côté provocateur de Jacques Ellul, ont en mémoire cette opposition qu’il aimait faire entre le catholicisme et le protestantisme, l’un donnant le primat à la vision (le catholicisme donnant, selon lui, plus à voir qu’à entendre) impliquant la mise au centre de celui qui regarde avec son point de vue prétendument normatif, l’autre donnant le primat à l’écoute (le protestantisme donnant, normalement, plus à entendre qu’à voir) impliquant un décentrement de celui qui écoute pour recevoir la Parole d’un Autre. Cet Autre étant Jésus lui-même : tout homme qui entend les paroles que je viens de dire… C’est Jésus qui parle. Lui seul a été jugé digne d’ouvrir le Livre et d’en rompre les 7 sceaux comme le dit l’Apocalypse. Il avait les 7 cornes (signe de plénitude de la puissance), les 7 yeux (signe d’omniscience), les 7 esprits de Dieu envoyés sur la terre (signe de la capacité à discerner la volonté de Dieu). Pour les Réformateurs et tout particulièrement Luther, Christ est la clé de compréhension et d’interprétation de toute la Bible. C’est ce qu’affirme l’Apocalypse à sa manière très imagée : Tu es digne de recevoir le livre et d’en rompre les sceaux, car tu as été immolé et tu as racheté pour Dieu par ton sang, des hommes de toute tribu, langue et nation. Autrement dit, c’est la Croix (et le salut que nous y recevons) qui donne au Christ son autorité pour interpréter toute l’Ecriture, dans la faiblesse de sa vie donnée. Voilà donc une solidité toute paradoxale puisqu’elle passe par la fragilité d’une Parole entendue (tout homme qui entend les paroles que je viens de dire) et par la faiblesse d’une Vie donnée sur la Croix (ne pleure pas, voici, il a remporté la victoire, le lion de la tribu de Juda, le rejeton de David).

Mais à écouter la Parole du Christ ce matin, force est de constater que le délitement annoncé de la maison de l’homme insensé qui a construit sa maison sur le sable a bien eu lieu : depuis 25 ans que je suis pasteur dans notre Eglise, synode après synode, sont données les statistiques alarmantes sur l’érosion constante et réelle du nombre de donateurs, de temples qui se vendent, de paroisses qui fusionnent pour ne pas mourir. La pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé ; ils sont venus battre cette maison, elle s’est écroulée, et grande fut sa ruine… Je ne saurais dire si l’écroulement annoncé a déjà eu lieu ou pas encore mais il me semble que cette Parole du Christ nous offre un miroir peu flatteur tout en posant un diagnostic critique sévère : le problème, semble dire l’Evangile de Matthieu, ne réside pas tant dans le nombre de projets ou d’envergure des plans de sauvetage, le problème semble être que le centre n’est plus au centre. L’Ecriture ce matin nous dit que notre problème n’est pas de faire survivre l’Eglise (ce serait encore une manière déguisée de nous mettre au centre) mais de remettre la Parole du Christ au centre, que nous puissions l’écouter et la mettre en pratique. Voilà, me semble-t-il, la mission première et essentielle du pasteur que je veux être pour vous : rendre le Christ présent par sa Parole dans la vie des paroissiens d’abord, mais aussi de tous ceux qui s’approchent. Rendre le Christ présent, pour que chacun et chacune puisse entendre la promesse de bonheur qu’il a à dire à chacun et à chacune personnellement, pour sa vie de famille, pour sa vie professionnelle, pour sa vie personnelle comme pour sa vie spirituelle, tant il est vrai que le Christ revendique chaque dimension de notre existence. Il n’y a pas pour lui un domaine réservé qui serait celui du spirituel et de l’ecclésial, laissant en jachère toutes les autres dimensions de notre existence ! La laïcité est un concept politique qui ne saurait poser de barrière, de frontière, d’obstacle, de limite à notre Dieu : ou alors il faudrait lui expliquer de quelle partie de notre vie nous souhaitons l’expulser…

Tel est l’enjeu de la mise en pratique. Parce qu’il ne suffit pas d’écouter mais il faut que cette Parole change notre réel et pour cela, il faut qu’elle nous touche, qu’elle nous concerne, qu’elle pointe les sujets qui nous posent des problèmes concrets (je pense au fanatisme religieux et au terrorisme islamique, je pense aux nouvelles formes de famille parfois problématiques, je pense aux conséquences écologiques et économiques du réchauffement de la planète, je pense aux questions posées par les migrants qui réclament justice et qui souhaitent participer à la mondialisation…) et non pas seulement les questions dogmatiques concernant le catéchisme, la trinité, la présence eucharistique ou la survie de l’Eglise. Et là, je dois faire le bilan avec humilité du prédicateur qui, après 25 ans de prise de parole, peut se demander à juste titre : est-ce que sa parole a changé quelque chose de concret, de réel, de central dans la vie d’au moins une personne à défaut d’une communauté ? Le prédicateur que je suis se demande si bien souvent l’Eglise n’a pas parlé pour ne rien dire, parce que, justement, elle n’avait rien à dire. C’est une question pour moi autant que pour mon Eglise. Je voudrais citer ici Dietrich Bonhoeffer qui, le 18 mai 1944, depuis sa prison, écrivait ces quelques mots à l’occasion du baptême de son filleul : « Ce n’est pas à nous de prédire le jour ­– mais ce jour viendra – où des êtres humains seront appelés à nouveau à prononcer la Parole de Dieu de telle façon que le monde en sera transformé et renouvelé. Ce sera un langage nouveau, peut-être tout à fait a-religieux, mais libérateur et rédempteur, comme celui du Christ ; les gens en seront épouvantés et, néanmoins, ils seront vaincus par son pouvoir ; ce sera le langage d’une justice et d’une vérité nouvelles, qui annoncera la réconciliation de Dieu avec les humains et l’approche de son Royaume. »[3] Il est vrai que cette Parole ne peut être que dérangeante et à ce titre, provoquer l’effroi ou, à tout le moins, être ressentie comme provocante. Alors, il faudra nous poser la question des freins, des blocages, des résistances qui se dresseront en nous pour tenter de fuir. Il faudra se poser la question de notre résistance au changement, des marges de manœuvres que nous acceptons pour changer ce qui doit l’être, laissant mourir ce qui doit mourir, pour laisser place à la vie nouvelle offerte par cette Parole libératrice. Cette Parole n’aura d’autre puissance que sa faiblesse, elle n’aura d’autre force que sa fragilité. Elle n’aura pas d’autre chemin que celui de nos cœurs et de nos intelligences. Elle n’aura pas d’autre visée que notre vie, une vie en abondance. Alors la Parole entendue dans le Deutéronome prendra tout son sens : J’en prends à témoin aujourd’hui contre vous le ciel et la terre : c’est la vie et la mort que j’ai mises devant vous, c’est la bénédiction et la malédiction. Tu choisiras la vie pour que tu vives, toi et ta descendance, en aimant le Seigneur ton Dieu, en écoutant sa voix et en t’attachant à Lui. C’est ainsi que tu vivras et que tu prolongeras tes jours, en habitant sur la terre que le Seigneur a juré de donner à tes pères…

Amen.

[1] Cité par D. BONHOEFFER, Résistance et Soumission, Labor et Fides, p.440.

[2] B. Cinna, parodie en 5 actes et en bônois de la tragédie de Corneille « Cinna » par Raymond Rua.

[3] D. BONHOEFFER, op. cit., p.353.

Matthieu 10, 26-33 – Se reconnaître en Christ devant les homme

Prédication du dimanche 25 juin 2017 par le pasteur Evert Veldhuizen

Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en plein jour; et ce qui vous est dit à l’oreille,
proclamez-le sur les toits.
(Matthieu 10 verset 27)


Les derniers mois ont été marqués par des échéances électorales aux résultats surprenants.
Lors des primaires, les pronostics ne prévoyaient pas le paysage politique que nous connaissons
aujourd’hui. Et l’élection de Donald Trump était aussi inattendue que les résultats des
consultations lancées par les premiers ministres David Cameron et Theresa May.

Qu’est-ce qui s’est passé ? Les analyses et commentaires font bon train. Une des pistes
suggérées pourrait se conjuguer avec le texte de l’Évangile. Il paraît que les réseaux sociaux sur
internet jouent un rôle réel dans la formation de l’opinion publique. Les internautes reçoivent chez
eux des impulsions qui impacterent (sic) leur comportement social. Ce qui est vue et entendu dans
l’intimité d’internet se reflète ensuite dans les urnes. Mais une comparaison serait bancale, car aux
urnes on s’exprime dans la discrétion. Dire en plein jour, c’est s’exprimer ouvertement. Et déclarer
sur les toits, c’est amplifier sa parole audiblement aux oreilles de tous et à la vue de tous. En effet,
Jésus préconise la proclamation pleinement assumée.

De quoi s’agit-il ? Regardons de près le contexte des propos de Jésus. Il vient de désigner les
douze disciples et leur a donnés l’autorité pour chasser les esprits impurs et guérir toute maladie
et toute infirmité. Avant d’envoyer les disciples en mission, Jésus leur donne des instructions, car
ils vont affronter un monde hostile. C’est compréhensible, parce que l’aspect surnaturel de leur
action va rompre avec les coutumes établis. Jésus n’évite pas la confrontation, même celle qui
mettra les siens en difficulté. Il ne recommande pas une approche douce et diplomatique
d’acculturation pour d’atteindre une sorte de consensus politiquement correct. Il prépare ses
envoyés au combat et galvanise leur moral.
Ne craignez pas les gens, leur dit-il. Mais que dit-il
exactement à ce sujet ?

Or, Jésus dit : Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent pas tuer l’âme. Le
courage des disciples sera le même qui a galvanisé les âmes des prophètes comme Jérémie et les
martyres chrétiens, de ceux qui se sont battus pour la justice en son Nom de l’Antiquité jusqu’à nos
jours. Distinguant ici le corps et l’âme, Jésus ne raisonne pourtant pas selon la philosophie grecque.
Car il affirme en même temps la valeur intrinsèque de l’intégralité humaine selon le Père céleste.
Même les cheveux de votre tête sont tous comptés, dit-il. Jésus enseigne une anthropologie
holistique. Le contexte est particulier. Jésus va bientôt affronter l’hostilité qui l’amènera à la croix.
Préparant ses disciples à leur mission qui est également particulière, il les associe à la tension qu’il
vit lui-même. Ils puiseront dans l’image que Christ projette sur eux. Ils ont une valeur suprême aux
yeux de leur Père qui n’est autre que Dieu Lui-même.

L’image renvoie au récit de la Genèse selon lequel Dieu créa l’humain en son image.
L’anthropologie judéo-chrétienne est glorieusement valorisante. Dieu le Créateur nous reconnaît
comme semblables à lui, tellement qu’il nous reconnaît en Jésus-Christ son Fils comme ses propres
enfants. De quoi galvaniser les âmes des disciples envoyés en mission dans un monde qui, ne
comprenant pas, a déjà rejeté les prophètes et va rejeter le Christ, puis ses disciples, et tant

d’autres témoins qui ne se sont pas tus. C’est la réaction des gens à leur parole. Jésus les exhorte à
proclamer qu’ils le connaissent.
Quiconque se reconnaîtra en moi devant les gens, je me
reconnaîtrai moi aussi en lui devant mon Père qui est dans les cieux
. La mise en valeur de l’humain
est couronnée par la reconnaissance divine.

Faisons un détour en Amérique latine. Je m’intéresse à la croissance exponentielle du
protestantisme pentecôtiste là-bas. Comme historien j’essaie de tracer les événements. Des
sociologues se sont aussi penchés sur les phénomènes essayant de les expliquer. Selon certains, les
gens seraient attirés par cette façon d’être chrétien parce qu’elle valorise leur personne, qui va à
partir de cela se cultiver et monter l’échelle sociale. Je ferais dialoguer cette analyse avec
l’anthropologie chrétienne. Sinon elle serait d’ordre matérialiste, réducteur. Car l’humain est plus
complexe que l’individualité qui réussit et l’identité qui sécurise. Au fait, Jésus souligne la valeur
qu’est dans l’intégralité de l’être humain qui se reconnaît en lui. Se reconnaître en Christ est plus
qu’une affaire personnelle. Elle trouve son inspiration initiale dans l’intimité, certes. La foi se vit
dans le secret du for intérieur et chuchote dans l’oreille. Mais Jésus va plus loin. Reconnaissez-moi
devant les gens. Dites-le en plein jour, proclamez-le sur les toits.

Comment appliquer l’instruction de Jésus donnée dans des circonstances particulières ?
Devons-nous la prendre comme une information qui nous aiderait à comprendre les origines
chrétiennes ? Comme une histoire d’une époque dont il est un reflet conditionné ? Ou comme
quelque chose qui concerne notre vie d’aujourd’hui dans la France en cette année 2017 ?
L’exhortation de proclamer en public nous interpelle au-delà les libertés de conscience et
d’expression selon les Droits de l’humain. Légalement nous avons le droit de déclarer que nous
nous reconnaissons en Christ.

Si nous avons le droit légal, nous avons cependant deux problèmes d’ordre mental. Le premier est
l’interprétation erronée de la laïcité française. Perverse et qualifiée de « laïcarde », elle se fait
hostile à toute manifestation religieuse sur la place publique. Confrontés à cette opposition
ridicule et dangereuse, nous pouvons peut-être nous faire inspirer par les exhortations de Jésus :
Ne craignez pas, reconnaissez-vous en moi publiquement devant les gens. Le second problème est
l’autocensure. Paradoxalement, l’autocensure qui nous guette est contraire à l’auto-réalisation tant
quêtée. Mais de grâce, ne nous taisons pas ! Parler est engendrer. Le Créateur dit et la réalité vint,
Dieu parle et l’humain reçoit la vie. Comme les disciples, reconnaissons-nous en Christ devant les
gens – en lui qui nous reconnaît devant le Père.

Terminons en paraphrasant une prière : Seigneur Jésus-Christ, reconnais-nous devant le
Père, comme nous te reconnaissons devant les hommes.
Amen !