Marc 16, 1-8 : Il vous précède en Galilée

Prédication du pasteur Samuel Amédro, le dimanche 1er avril 2018 (Pâques)

Mes amis, je vous invite à fermer les yeux, à oublier tout ce que vous savez déjà pour simplement revivre la scène de ce matin de Pâques comme si vous y étiez vous-mêmes. L’Evangile de Marc veut nous entraîner dans l’histoire de ces femmes, revivre ce qu’elles ont vécu, ressentir ce qu’elles ont ressenti. Les femmes sont là. Une fois de plus elles ont répondu « présent » et elles n’ont pas fui. Elles étaient là au moment de la crucifixion à regarder de loin. Elles étaient là au tombeau à regarder là on l’a déposé en vitesse juste avant le début du sabbat. Elles sont là quand tous les hommes se sont comportés comme des lâches.

Ceux qui se réserveront les premières places, les titres et les fonctions éminentes, laissant les femmes à la cuisine et aux tâches ménagères, si possible voilées, ne sont pas là tôt ce matin. Peut-être qu’ils dorment encore ? Elles se sont levées avant l’aube. Elles sont allées acheter les aromates et le matériel nécessaire pour la toilette mortuaire. Suivons-les sur le chemin du tombeau. Elles aussi elles discutent entre elles : « Qui va rouler pour nous la pierre de devant le tombeau ? » Elles savent qu’elles vont devoir affronter une difficulté très grande, un obstacle énorme. Elles connaissent les limites de leurs forces : elles vont avoir besoin d’aide pour déplacer cette montagne. Elles savent cela et pourtant, elles ne renoncent pas. Elles y vont quand même. Elles vont affronter la difficulté sans fuir, sans nier la réalité. Certainement déçues, oui, sans aucun doute, mais elles assument. Elles savent que le seul moyen de faire face à la mort de celui qu’on a aimé, c’est d’accomplir les rites du deuil. Le sens du devoir pour accomplir ce qui doit être accompli malgré toutes les difficultés. La capacité à affronter les obstacles, à les regarder en face sans les nier. La conscience de ses limites pour savoir demander de l’aide quand la tâche est trop lourde.

Et pourtant… Les choses ne se passent pas du tout comme elles auraient dû se passer. Au moment où elles lèvent les yeux pour regarder leur problème en face. Elles se rendent compte que le problème a déjà été réglé avant même qu’elles n’arrivent sur place : La pierre a déjà été roulée ! Par qui ? Rien n’est dit. Nul ne sait en réalité. Et Marc ajoute : et pourtant c’était une pierre énorme… Ce n’est pas pour les rassurer. On sent l’inquiétude monter mais elles ne reculent pas.

Elles entrent dans le tombeau et nous les suivons, juste derrière elles. Nous regardons ce qu’elles regardent, nous ressentons ce qu’elles ressentent. La scène que Marc nous raconte est très réaliste : rien de merveilleux, pas de sensationnel, pas de commentaire… juste une sourde inquiétude qui monte devant ce que personne ne peut comprendre, une angoisse qui monte en nous devant ce qui n’est pas prévu et qui bouscule ce qu’on croit savoir.

Les yeux mettent un peu de temps à s’habituer à la pénombre à la recherche du corps de Jésus. Elles regardent à gauche, elles regardent à droite… et tout à coup elles se rendent compte qu’il y a quelqu’un assis là à droite. C’est un jeune homme (pas un ange) entièrement drapé de blanc. Et là elles hurlent de peur. La Bible parle de frayeur, d’épouvante. Un peu comme dans les films d’horreur quand la caméra suit au plus près le héros dans le noir avec une simple lampe torche et que d’un coup quelqu’un arrive par la droite. On ne peut pas s’empêcher de sursauter, de pousser un cri de terreur.

Le jeune homme a tout fait pour les rassurer, pour faire tomber leur frayeur : « Ne soyez pas effrayées ! Vous cherchez Jésus, le Nazaréen crucifié. Il est ressuscité. Il n’est pas ici. Regardez l’endroit où on l’avait posé. Mais allez dire à ses disciples et à Pierre qu’il vous précède en Galilée, c’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit. » Et pourtant rien ne fonctionne. La peur (l’effroi) est plus forte que tout, même pour ces femmes si courageuses. Et l’Evangile de Marc se termine brutalement sur ces mots : Elles sortirent et s’enfuirent loin du tombeau car elles étaient toutes tremblantes et hors d’elles. Et elles ne dirent rien à personne car elles avaient peur.

Qui leur jettera la pierre ? Quel est celui qui osera se lever pour leur faire le moindre reproche ?

Et pourtant, je le répète parce que je veux bien marquer vos esprits de cette vérité fondamentale : si elles se taisent, le christianisme n’existe pas. Si nous nous taisons, le christianisme n’existe plus.

Voyez-vous mes amis, ce qui bloque l’Evangile dans notre vie et dans notre monde, ce ne sont pas les obstacles qui se dressent sur notre chemin et qui nous semblent insurmontables. Comme ces femmes qui arrivent au tombeau le matin de Pâques, nous savons nous aussi que nous avons besoin des autres pour nous aider à rouler les grosses pierres qui se mettent en travers de notre route. Non, décidément le problème n’est pas là. Je dirais même, bien au contraire ! Y a-t-il témoignage plus fort que de recevoir un sourire, une main tendue, un soutien fraternel quand on traverse une passe difficile ? C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que tous sauront que vous êtes mes disciples. (Jean 13, 31-35) Quand on y réfléchit bien, les difficultés de la vie ne constituent pas un véritable obstacle à la foi. Il arrive même que dans l’adversité on redécouvre sa foi par la grâce d’une entraide fraternelle qui relève. Je dirais même que c’est la vocation spécifique de l’Entraide que de rouler les pierres énormes qui barrent la route des plus vulnérables, de les aider à se relever, à se remettre debout. L’Entraide, c’est LE véritable agent propagateur de la résurrection. C’est ce que je crois.

D’autres pensent que le véritable obstacle à la foi chrétienne, c’est la Croix parce qu’elle offrirait une image de l’Evangile et de l’Eglise triste, doloriste, tournée vers la souffrance et la mort. Il arrive même qu’on retire les Croix de certains temples. Moi je crois fondamentalement l’inverse. De la même manière que la mort du colonel Beltram était nécessaire pour que les otages vivent et que son sacrifice a permis à notre nation de reprendre courage et fierté, il fallait dit l’Evangile que le Fils de l’Homme souffre et meurt sur la Croix pour le salut de l’Humanité. Il a offert sa vie pour s’interposer et affronter la mort pour que justement nous puissions vivre sans avoir peur de la mort. Voilà pourquoi il est impératif qu’il y ait une grande Croix dans notre temple et que cette croix soit vide sans crucifié dessus. Mettre une représentation de Jésus sur la Croix, voilà qui serait particulièrement morbide à mes yeux. Mais la croix vide que nous allons replacer dans ce temple doit être un véritable symbole de victoire : « Mort où est ta victoire ? Mort où est ton aiguillon ? » (1 Co 15,55). On pourrait presqu’imaginer une croix avec des pousses vertes, des bourgeons, ou une plante qui s’enroulerait autour comme un lierre en symbole de la vie qui surclasse la mort de toute sa puissance et de toute sa beauté.

En fait, si on écoute ce que dit l’Evangile de Marc, ce qui provoque l’arrêt de l’Evangile, c’est la peur. Elles ne dirent rien à personne parce qu’elles avaient peur ! Si le christianisme meurt, ce sera à cause de notre peur. Peur de parler clairement, peur de transmettre à nos enfants, peur d’affirmer nos convictions sereinement. La peur c’est l’opposé de la foi, de la confiance, de la sérénité. La peur c’est la figure même du péché. Pourquoi avez-vous peur gens de peu de foi (Matt 8,6), demande Jésus lors de la tempête sur le lac. Réfléchissez-bien : la seule chose qui bloque votre vie, c’est votre peur. La seule chose qui nous empêche de partager nos convictions, c’est notre peur. Et chacun essaie de gérer sa peur comme il peut en inventant des stratégies, en se fabriquant des sécurités, en contractant des assurances pour ne plus avoir peur, en s’immergeant dans du divertissement et des écrans pour oublier la peur… Mais en ce jour de Pâques, Dieu vient balayer tout cela : c’est lui qui a roulé la pierre, c’est lui qui a ressuscité Jésus, c’est lui qui a envoyé le jeune homme dans le tombeau parler aux femmes… C’est lui qui vient balayer toutes nos fausses sécurités. C’est lui qui vient retirer nos béquilles pour que nous n’ayons aucune autre solution que de marcher vers lui pour l’appeler au secours. Il vous attend en Galilée… Eglise de Jésus Christ, oublie tes fausses sécurités et viens, suis-moi dit le Seigneur : j’ai une mission pour toi…

  1. Je veux te faire entrer dans la Mission de Dieu. Rappelle-toi : Il vous précède en Galilée… Le premier défi pour rouler la peur, c’est de nous rappeler que Dieu est déjà présent, déjà là, déjà à l’œuvre. Il nous précède… L’évangile ne commence pas avec nous : Au commencement était la Parole (Jean 1,1) et à la sortie d’Egypte, l’Exode affirmait déjà que (13/21) : Le Seigneur lui-même marchait à leur tête : colonne de nuée le jour, pour leur ouvrir la route – colonne de feu la nuit, pour les éclairer ; ils pouvaient ainsi marcher jour et nuit. Dieu agit déjà dans le monde et il nous demande de prendre notre part dans son projet.
  2. Quand il affirme que Jésus nous précède en Galilée, le jeune homme nous renvoie au début de l’évangile : Jésus vint en Galilée et il proclamait l’Evangile de Dieu et disait : « Le temps est accompli, le règne de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’Evangile ! (Marc 1/14) Remettons donc les choses dans l’ordre. Ce n’est pas l’Eglise qui est première. Le problème n’est pas d’inventer une stratégie pour remplir le temple mais d’offrir à ceux qui sont bloqués dans leur vie par la peur l’occasion et la possibilité d’entrer dans le Royaume de Dieu. Là, ce n’est plus la peur qui règne mais la joie, la vie, le bonheur. C’est le salut qui est en jeu et non la survie de l’Eglise.
  3. Annoncer le Royaume de Dieu, c’est donc prendre notre part dans le combat de Dieu. Pour porter le OUI de Dieu à la vie, il faut oser affirmer le NON de Dieu à la mort et à la peur. L’Evangile nous pousse à entrer en résistance contre tout ce qui blesse et abîme la beauté de sa création, contre ces obstacles qui empêchent d’avancer, contre cette peur qui paralyse, contre cette injustice qui révolte. On s’oppose à de l’inacceptable. Dire non, c’est aussi entrer en repentance, oser demander pardon et ne pas se prendre pour des purs, comme si le péché ne nous concernait pas. Un protestant, c’est celui qui proteste pour l’Evangile et contre le Mal.
  4. Mais ce combat ne peut se mener qu’avec les armes de Dieu. Ce ne sont pas forcément des méthodes humaines. Parfois cela coïncide quand par exemple nous réfléchissons à une stratégie de communication qui appelle et valorise les talents et les compétences professionnelles des membres de l’Eglise et qui utilise les médias modernes au service de l’Evangile. Mais parfois cela diffère grandement : à l’esprit de comparaison et de domination nous opposons l’esprit de service, la valorisation de la fragilité et de l’humilité, les armes de l’esprit dont parle l’apôtre Paul en Ephésiens 6,13-18 (la vérité, la justice, la paix, la foi, le salut, la Parole), la prière comme geste de confiance dans la puissance du Père et surtout la plus importante de toutes : l’amour. Le chrétien est un radicalisé de l’amour, un intégriste de l’amour, un fanatique de l’amour inconditionnel de Dieu qui se donne à la Croix. Pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis (Jean 15,13) nous a rappelé le Colonel Beltram. Et puisque Dieu pose la nécessité d’une cohérence de la fin et des moyens, les agents choisis par Dieu pour porter son message d’amour sont des femmes et des enfants : souvenez-vous de ce verset que nous avons cité pour le baptême de Constance : Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le Royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent (Marc 10,13), faisant écho au Ps 8,3 : Par la bouche des tout-petits et des nourrissons, tu as fondé une forteresse contre tes adversaires pour réduire au silence l’ennemi revanchard.
  5. Les opportunités de Dieu. Le Seigneur déplace la pierre qui bloque l’entrée du tombeau ouvre les portes. C’est lui qui libère le chemin. C’est lui qui ouvre les opportunités : notre rôle consiste donc à ouvrir les yeux, les sens pour regarder le monde avec les yeux de Dieu pour aller dans la direction que Dieu choisit. Ce que nous voyons comme des contraintes peuvent devenir des opportunités à saisir pour tenir notre mission. Pour parler des occasions données par Dieu, Calvin utilise l’image de la « porte ouverte ». Il ouvre les portes. A nous d’apprendre à discerner, à voir clair ! Se développe alors une doctrine de la collaboration avec Dieu. Dans chaque contexte, il y a toujours des surprises et de l’inattendu.

Je voudrais conclure d’une phrase. Ne retenez qu’une chose : le plus grand ennemi de l’Evangile, c’est notre peur ! En ce jour de Pâques, le Seigneur lui-même est venu rouler la pierre, nous ouvrir la porte et nous remettre en route. Nous voilà maintenant libérés pour prendre notre part dans sa mission. AMEN !

Esaïe 50,4-7 ; Philippiens 2, 6-11 et Marc 11,1-10 – Une foi qui dérange

Prédication du pasteur Samuel Amédroi, le dimanche 25 mars 2018 – Rameaux

Dimanche des Rameaux. Traditionnellement une belle fête de famille, une carte postale avec des enfants qui agitent des branches de palmier dans le temple en chantant Hosannah, Hosannah au plus haut des cieux ! A la campagne, il n’est pas rare qu’on trouve un âne à faire rentrer dans l’Eglise pour rendre la scène plus vivante encore. Oui vraiment une bien belle fête que la fête des Rameaux. On en oublierait presque la fin tragique quelques jours après… Et pourtant, me permettez-vous d’avouer publiquement mon trouble devant ce qui me semble être une mise en scène idyllique ? Il n’y a pas moins de 4 points particulièrement gênants qui, mis ensemble, produisent un « effet-cocktail » comme on dit des associations médicamenteuses qui majorent les effets de chaque principe actif composant le mélange.

D’abord il y a cette fin tragique, retournement brutal de fortune après un triomphe éphémère. Il est d’usage d’accuser la versatilité de la foule qui ne tarde jamais à brûler ce qu’elle a adoré. Mais l’explication ne tient pas : si la foule reconnaît en Jésus le Messie, le Fils de David venu restaurer l’âge d’or du peuple élu, au point de paver son chemin de vêtements, il n’y a aucune chance qu’elle puisse le conspuer trois jours après simplement pour avoir contesté le pouvoir des scribes, des prêtres ou des marchands du Temple ! Au contraire, cela aurait dû renforcer son autorité : il aurait parfaitement joué son rôle messianique. Et puis il y a aussi quelque chose de troublant à mes yeux dans cette mise en scène voulue, orchestrée, minutieusement préparée par Jésus lui-même. En envoyant chercher cet ânon, c’est lui qui choisit de coller au plus près à la prophétie de Zacharie 9,9 : « Sois transportée d’allégresse, Sion la belle ! Lance des acclamations, Jérusalem la belle ! Il est là, ton roi, il vient à toi ; il est juste et victorieux, il est humble et monté sur un âne, sur un ânon, le petit d’une ânesse. » Et puis ses disciples qui jettent leurs vêtements sur le chemin pour bien rappeler l’histoire de Jéhu racontée dans le 2ème livre des Rois (2 Rois 9) qui se fait oindre comme roi après avoir massacré les rois d’Israël et de Juda ainsi que toute la famille de Jézabel, la reine qui avait fait tuer de nombreux prophètes. Comment faut-il comprendre ce qu’il faut bien considérer comme une mise en scène orchestrée par Jésus lui-même ? Cherche-t-il à capter l’attention de la foule des pèlerins venus pour la fête ? Serait-il en quête de reconnaissance ? Il faut aussi évoquer clairement le positionnement politique de cette mise en scène. Jésus a choisi de se présenter à Jérusalem comme le justicier qui purifie le pays : Regarde, Seigneur, et suscite-leur un roi, fils de David… dit un Psaume de Salomon[1] Et ceins-le de force pour qu’il brise les princes injustes, qu’il purifie Jérusalem des nations qui la foulent et la ruinent. L’allusion à l’occupation romaine est transparente. Le roi qui fait son entrée triomphale à Jérusalem est un roi qui a vaincu ses ennemis et qui a rétabli la justice. Il est là, ton roi, il vient à toi ; il est juste et victorieux ! S’il est monté sur un ânon, c’est qu’il ne craint plus aucun adversaire, sa victoire est totale, il n’a plus que des partisans qui se réjouissent de sa victoire écrasante autant qu’éclatante.

Pour compléter « l’effet-cocktail » des indices troublants, il reste à évoquer cette manière pour le moins étonnante qu’il a de réquisitionner un ânon qui ne lui appartient pas… sans autre forme de procès. Le Seigneur en a besoin ?  Alors il se sert. C’est aussi simple que cela. On ne serait pas en train de parler de Jésus, le procédé serait immédiatement contesté et perçu comme abusif comme ces hommes politiques qui se croient tout permis avec les deniers publics (et je ne fais ici aucune allusion à une quelconque affaire qui occupe nos médias). Et ce n’est pas tout ! Dès le lendemain, Marc nous raconte qu’en sortant de Béthanie Jésus avait faim et, trouvant un figuier sans fruit, il le maudit tout en précisant que ce n’était pas la saison des figues ! On apprendra quelques versets plus loin que le figuier s’était retrouvé complètement desséché depuis la racine (Marc 11,12-14 ; 20-25) ! Je ne veux choquer ici personne mais je me devais de partager avec vous ma gêne croissante à la lecture de cette entrée triomphale de Jésus à Jérusalem. Il y a là quelque chose qui ne colle pas avec la carte postale idyllique et rassurante qu’on fête habituellement aux Rameaux.

Il est nécessaire d’élargir le regard pour essayer de comprendre l’enchaînement des événements et le sens que Marc a voulu leur donner.

  • Montant à Jérusalem, Jésus a croisé la route de Bartimée, un aveugle mendiant sur le bord du chemin à la sortie de Jéricho. En fait, la guérison de l’aveugle inaugure l’arrivée du Messie qui ouvre les yeux du peuple et qui révèle la présence de Dieu au milieu de son peuple, l’acte messianique par excellence (Marc 10,46-52). Ne soyons pas aveugle : ouvrons les yeux sur ce qui suit.
  • Entrant à Jérusalem, nous avons vu que Jésus se présente comme un Roi qui marche sur les vêtements en signe de victoire totale sur ses ennemis (comme le rappelle l’histoire du roi Jéhu). Il sait très exactement où trouver l’ânon pour bien signifier que l’absence de danger inaugure le retour de l’âge d’or, ce temps béni du grand Roi David, le seul moment de son histoire où Israël était maître chez lui, en paix sur la Terre Promise.
  • Le lendemain, le fameux épisode du figuier, maudit pour avoir refusé de porter des fruits hors saison2, renforce la conviction que le temps s’accélère : la fin s’approche, il n’est plus temps de laisser mûrir. Le Messie est venu juger les vivants et les morts. Celui qui ne porte pas de fruit sera coupé et brûlé disait Jean-Baptiste. Ce temps est arrivé. (Marc 11,12-14 ; 20-25)
  • Enfin, tout le monde se souvient du fameux épisode de Jésus chassant les marchands du Temple qu’il revendique comme sa maison de prière pour toutes les nations qui a été transformée en caverne de bandits (Marc 11,15-19).

Après s’être présenté comme le prophète qui révèle la présence de Dieu au milieu de son peuple, puis comme le Fils de David venu prendre possession de son trône royal, puis comme le Juge de la fin des temps qui récolte les fruits produits par son peuple, Jésus revendique la fonction du Grand Prêtre qui purifie le temple et le rend à sa fonction liturgique et spirituelle.

Le Messie est là et il réclame tous les pouvoirs : prophète, roi, juge et grand prêtre ! Le Messie est là et aucun domaine de la vie ne peut échapper à son autorité. Il provoque alors une crise majeure et réussit à cristalliser l’opposition de tous contre lui. C’est ainsi que comme il marchait dans le temple, raconte Marc, les grands prêtres, les scribes et les anciens viennent le trouver pour lui demander : de quelle autorité fais-tu cela ? Qui t’a donné autorité pour le faire ? (Marc 11,27-33) Quelques jours plus tard, il sera assassiné.

Il y a 50 ans presque jour pour jour, le 4 avril 1968, Martin Luther King était lui aussi assassiné, exactement pour les mêmes raisons que Jésus : parce qu’il était sorti du champ où il avait été assigné. Tant que le pasteur baptiste s’occupait d’essayer d’arracher un à un les droits civiques des noirs, le FBI le serrait de près mais il restait protégé par une popularité sans pareille et il conservait l’oreille du président Kennedy. Mais pour le prophète noir, le racisme n’est qu’une partie du cancer spirituel qui ronge l’Amérique et le monde : l’argent dépensé pour la guerre du Vietnam, c’est de l’argent volé aux pauvres ! assène-t-il. Racisme, guerre et pauvreté constituent les 3 piliers d’un système diabolique qui détruit le monde. Ce sont les fondements-mêmes de la société qu’il faut changer. Comme Jésus, pour la même raison, Martin Luther King a été assassiné.

Ils ont bousculé trop de monde, revendiqué trop de place, contesté trop de fonctions déjà établies. Ce qu’on apprécie chez les religieux, c’est quand ils restent humblement à leur place, quand ils s’occupent de leur business et laissent les autres tranquilles. Leur job consiste à s’occuper de « l’arrière-monde », avant la vie ou après la mort, mais certainement pas la vie réelle, la politique, la justice, l’économie, le lobby des armes, la science ni même les questions de société comme le mariage, la procréation, la famille ou la sexualité. « Pas-touche ! » « Chasse gardée… » Jésus n’est légitime dans aucun de ces champs. Laïcité oblige ! Et quand bien même il s’exprime par la bouche de tel ou tel religieux, il est immédiatement critiqué par les « spécialistes », les « experts » qui réagissent en propriétaires : relisez le rapport du préfet Gilles Clavreul remis au ministre de l’intérieur derrière lequel se rangent les tenants d’une neutralisation autoritaire de la société, cherchant à l’expurger de toute référence religieuse considérée comme une revendication communautariste insupportable. Immédiatement considéré comme illégitime, la parole religieuse qui s’exprime dans l’espace public est décrédibilisée, ringardisée, considérée comme réactionnaire et rétrograde. Pourquoi tant d’opposition ? Sans doute le signe qu’elle est quand même quelque peu pertinente et que, peut-être, elle touche juste parfois. Quel intérêt y aurait-il à contester une Parole qui n’a aucune vérité, aucune puissance ?

On se trouve exactement devant le problème très classique du malentendu supposé (et j’insiste sur le mot supposé !) entre l’offre de Jésus (en termes de libération spirituelle, de vie éternelle, de royaume de Dieu) et l’attente du peuple (en termes de libération politique et économique du joug des romains). Et, pour faire bonne mesure, on appelle à la rescousse un certain nombre de versets forts à propos tirés de leur contexte, du genre : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu (Marc 12,13-17) Mon royaume n’est pas de ce monde (Jean 18,36) ou encore C’est Marie qui a choisi la bonne part (Luc 10,42). Il est vrai que, dans l’Eglise même, on se méfie à juste titre des discours trop politisés. Les réticences sont fortes et parfaitement légitimes face aux risques des prises de position partisanes de tel ou tel pasteur qui mettraient en danger l’unité de l’Eglise et l’universalité du message évangélique. La prudence est également de mise face au danger de réduire l’Evangile à une morale simple qui désignerait les « bons » face aux « méchants » tel un mauvais western de série B. A nous autres protestants, il y a une évidence à refuser énergiquement qu’on pense à notre place, qu’on nous indique pour qui ou pour quoi voter. Tout cela est juste et sain. Mais il ne faudrait quand même pas stériliser notre foi et l’empêcher de porter du fruit. L’épisode du figuier desséché devrait tout de même nous alerter ! J’ai en mémoire quelques paroles de pasteurs qui ont osé prêcher l’Evangile pendant la seconde guerre mondiale[2]. Tel Roland de Pury à Lyon en 1943 : « Quelle calamité qu’une Eglise qui n’est qu’un cercle de gens pieux se sentant bien ensemble, une église repliée sur elle-même, qui se suffit à elle-même ! (…) La Parole de Dieu n’est pas un refuge mais un glaive pour combattre. » Ou Gustave Vidal à l’Oratoire du Louvre en 1940 : « Les chiens vivants meurent un jour, quand même (…). Les chiens, même vivants, sont déjà morts. Les lions, même morts, sont encore vivants. » « Notre foi, c’est la certitude, fondée sur des faits, que tout ce qui s’édifie ici-bas, sans Dieu ou contre Dieu s’écroulera un jour, tandis que tout ce qui s’édifie avec lui, par lui et pour lui subsistera toujours. Si nous n’avons pas cette foi, alors nos Eglises ne seront jamais que des instituts de morale utilitaire où se formeront des sages à la manière de l’Ecclésiaste, qui seront tenir le milieu entre le vice et la vertu et tirer le meilleur parti possible des circonstances et des événements pour se donner du bon temps, dans le respect des convenances et de la légalité. » Ou encore André Trocmé au Chambon-sur-Lignon qui disait : « Du haut de la chaire (…) au nom du Dieu vivant, il faut parler et parler clairement. La tentation est grande d’envelopper d’images bibliques la vérité : comprenne qui pourra. On se calme la conscience ainsi. Faux apaisement. Dieu aime qu’on enseigne l’Evangile clairement avec l’adresse du destinataire sur l’enveloppe. Et le destinataire n’aime pas cela. » Quel courage incroyable ! Quelle puissance dans quelques mots ! Mais certainement, celui qui me touche le plus c’est Martin Luther King quand il affirmait quelques mois avant sa mort : « Sur certaines positions, la Lâcheté pose la question : « Est-ce que c’est sûr ? » L’Opportunisme pose la question : « Est-ce politique ? » Et la Vanité vient alors poser cette question : « Est-ce populaire ? » Mais la Conscience pose celle-ci « Est-ce juste ? » Et il vient un temps où l’on doit prendre une position, qui n’est jamais sûre, ni politique, ni populaire. Mais nous devons la prendre parce que la Conscience nous dit que c’est juste.[3] » Voyez-vous, ce que je crains le plus, c’est une église trop bien intégrée qui ne dise plus rien aux hommes d’aujourd’hui, trop fondue dans le paysage comme pour notre Temple du Saint-Esprit à qui on a refusé la construction sur le carrefour face à Saint Augustin, à qui on a refusé une façade qui ressemble à un lieu religieux, à qui on a refusé un clocher pour qu’elle soit invisible et qu’elle le reste ! Bref : sommes-nous invisibles ? Alors soyons audibles ! Si on ne veut pas nous voir, qu’on nous entende ! Et on nous entendra que si nous avons quelque chose à dire au monde d’aujourd’hui. Une parole forte, une parole qui éveille les consciences et qui remet debout. Bien sûr, il faut être prêt à en payer le prix, et parfois, comme pour Martin Luther King ou Jésus, le prix fort ! Amen !

[1] Psaumes de Salomon 17.21-25, in Ecrits Intertestamentaires, Paris, La Pléiade, 1987, p.987s.

[2] Citations tirées du livre de Patrick Cabanel, Résister. Voix protestantes, Alcide, 2012.

[3] MLK, « Standing by the Best », 67/08/06.

1 Corinthiens 10,31 – 11,1 et Marc 1, 40-45 – Le joyeux échange !

Prédication du pasteur Samuel Amédro, le dimanche 11 février 2018

Le lépreux atteint par le mal aura les vêtements déchirés et les cheveux défaits ; il se couvrira la bouche et criera : Impur ! Impur ! Aussi longtemps que le mal sera sur lui, il sera impur. Etant impur, il habitera seul ; son lieu d’habitation sera hors du camp.

Vous venez de l’entendre, le livre du Lévitique est parfaitement clair : le lépreux est un paria, figure parfaite de l’exclu qui a interdiction totale d’entrer en contact (même visuel ! notez qu’il doit se couvrir le visage et prévenir de loin) avec qui que ce soit. Quiconque viendrait à toucher un lépreux même par inadvertance serait immédiatement contaminé, impur, à son tour exclu de la ville, retranché de la communauté des vivants.

Vous pensez sans doute que cette histoire fait partie du passé lointain du temps de Jésus ? Détrompez-vous : j’ai pu moi-même constater très concrètement la réalité de ce que dit le Lévitique. En 2000 j’ai organisé un camp en Egypte pour les jeunes de ma paroisse de l’époque et nous avions décidé d’aller travailler dans une léproserie de la grande banlieue du Caire, à Abu Zaabel. Vous pouvez faire une recherche de photos sur Google si cela vous intéresse de vous rendre compte par vous-mêmes. J’ai pu à ce moment-là me rendre compte de la réalité de ce que signifie être considéré comme un paria, exclu de manière radicale et définitive du reste de la population, sans que personne ne vienne jamais soigner, nettoyer, donner à manger à ces gens qui vivent là sans aucun espoir de sortir un jour de cette prison à ciel ouvert. J’ai compris ce jour-là que la maladie était considérée comme une punition divine, comme une marque du péché qui affecte non seulement le malade mais aussi toute sa famille qui se trouve contrainte d’aller vivre dans le village des lépreux, juste à côté de la léproserie, même s’ils ne portent pas la maladie. Et c’est là aussi que j’ai ressenti le dégoût instinctif et irraisonné, la peur totalement infondée d’être contaminé à mon tour, le jour où un des lépreux m’a pris dans ses bras pour m’embrasser parce que nous avions nettoyé la chambre collective et repeint l’ensemble du bâtiment avec nos jeunes.

Le lépreux atteint par le mal aura les vêtements déchirés et les cheveux défaits, en signe de repentir pour le péché, dit le Lévitique. Sans doute serez-vous scandalisé par cette connexion ignominieuse entre la maladie et le péché comme si l’une était la conséquence de l’autre. Mais ne vous débarrassez pas trop rapidement de cette image encombrante parce qu’elle peut vous aider à comprendre que le péché fonctionne effectivement comme une maladie infectieuse terriblement contagieuse, comme la violence qui se propage de l’un à l’autre jusqu’à saisir toute une communauté, comme la panique qui se propage comme une trainée de poudre dans une foule compacte inquiétée par un bruit inhabituel, comme la grippe aviaire qui se communique d’un élevage à l’autre portée par le vent… En pensant à ce mode de propagation qui échappe à tout contrôle, je ne peux pas m’empêcher de penser aux rumeurs, « fake news », théories du complot les plus folles qui circulent sur le net via les réseaux sociaux sans que rien ni personne ne puisse rien arrêter jusqu’au lynchage médiatique sans autre forme de procès de cette gamine qui vient de se faire virer du concours de chant ‘The Voice’ par la foule des anonymes qui réclame sa tête.

Alors, est-il possible de nous reconnaître dans cette histoire du lépreux qui se jette aux pieds de Jésus pour le supplier de le purifier ? En fait, cela va peut-être vous faire sourire mais en entendant la demande pressante du lépreux : si tu le veux, tu peux me purifier, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à l’appel pressant que nous avions lancé à toute la paroisse pour venir nettoyer le temple : Si tu le veux, tu peux me nettoyer ! 40 personnes ont répondu à l’appel pour débarrasser, nettoyer, purifier notre temple, remplissant une benne de 30m3 sans parler du camion rempli par les ferrailleurs arrivés à la rescousse. 50 ans d’encombrants, de déchets de toute sorte, de détritus disséminés ici où là, cachés dans les recoins sombres méconnus de la plupart des membres de l’Eglise. De cette belle journée, les participants de toutes les générations ont gardé un sentiment intense de libération, d’allégement, de purification tellement bénéfique. Et en même temps, un sentiment intense de joie communautaire, d’envie de raconter, de partager, de témoigner de ce qui est devenu un temps fort de partage fraternel et de joie communicative. Il y a donc moyen de recevoir cette petite histoire de lépreux purifié, de la reprendre à notre compte, de nous identifier à ce lépreux qui porte sur lui le péché qui le souille comme une maladie de peau qui met à l’écart de la communauté des vivants, comme un symbole de tous ces détritus encombrants que nous portons en nous bien malgré nous et que nous essayer de masquer au regard des autres.

Matthieu, Marc et Luc racontent tous les 3 la même histoire de lépreux purifié, mais à la différence des deux autres, Marc révèle avec insistance les émotions qui traversent Jésus et le lépreux. Marc nous dit qu’en voyant ce lépreux se jeter à ses pieds, pour le supplier à genoux, Jésus fut touché, ému aux entrailles, pris aux tripes comme il faudrait traduire le terme grec de manière un peu triviale. Marc ne se situe pas dans le champ du rationnel et du raisonnable mais résolument du côté de l’émotionnel. Jésus est bouleversé parce qu’il y a quelque chose dans cette situation qui le révolte, qui l’indigne comme disait Stéphane Hessel. Le moteur intérieur de Jésus c’est celui de l’injustice : il y a là quelque chose d’insupportable, d’intolérable, d’inadmissible dans cette situation d’exclusion radicale, tout à la fois sociale, politique, familiale, religieuse et spirituelle. L’isolement de l’exclu le retranche de l’humanité et Jésus refuse cet état de fait. Je pense ici à la stratégie de l’ACAT qui se bat pour sortir de l’anonymat, du silence, de l’isolement et de l’oubli les prisonniers politiques torturés. Je pense ici à l’isolement en forme de maltraitance que subissent ces personnes âgées dépendantes dans certaines EHPAD qui servent de « vache-à-lait » à certains grands groupes qui ont fait de nos anciens un business très lucratif.  Je pense enfin aux migrants économiques qui n’ont pas la chance d’avoir le statut de réfugié parce qu’ils ne demandent rien d’autre que d’avoir le droit de se construire une vie meilleure par leur travail et qui portent les stigmates de l’exclusion la plus violente. Tout cela le révolte, Jésus est pris aux entrailles. Nous ne sommes pas dans le registre du droit mais celui de l’amour. Nous ne sommes pas en train de calculer la dose de misère que notre pays est capable d’absorber. Jésus ne calcule pas. Il est ému, remué, bousculé, interpelé, revendiqué, convoqué par le visage meurtri, difforme du lépreux qui l’appelle. « Entendez cet appel ! », répétait avec insistance François Clavairoly à notre premier ministre lors de la cérémonie des vœux de la FPF. « Entendez notre appel ! » Si tu le veux, tu peux me purifier !

Si tu le veux… Là est bien le problème : l’enjeu ne se situe pas au niveau de ce que Jésus est capable de faire mais bien de ce qu’il VEUT faire. La question est la même pour nos exclus, l’enjeu n’est pas au niveau de ce que nous pouvons faire mais relève bien de notre « bon vouloir », benevolentiae. Nos voisins allemands ont intégré 1 million de réfugiés pour la plupart musulmans pour un pays de 80 millions d’habitants (1 réfugié pour 80 habitants) quand nous en avons promis 30 000 et accueillis réellement 7 000 (1 réfugié pour 10 000 habitants). Que voulons-nous faire ? Que décidons-nous ? Vous le savez, l’engagement quel qu’il soit repose sur un triptyque : compétence – disponibilité – motivation. Mais le plus important réside dans la motivation, l’envie, la volonté, le désir, le choix : si j’adhère à la décision, j’en accepte par avance la part de contrainte et de pénibilité inévitable. Jésus répond sans hésiter une seconde : Je le veux, sois purifié. Déclaration souveraine de la volonté du Seigneur qui exprime là son plan, sa vision, son projet pour l’humanité souffrante. Je le veux. Y a-t-il là quelque chose qui ne soit pas parfaitement clair, pas tout à fait explicite et qui appelle discussion, création d’une commission de réflexion, négociation, marchandage ou possibilité d’interprétation théologique ? Je le veux, sois purifié, lavé, nettoyé, réparé, réintégré. Je ne veux pas que tu sois seul et abîmé dit le Seigneur !

Il ne veut pas, alors il joint immédiatement le geste à la parole, d’une manière totalement inattendue, inouïe. Il aurait pu/dû se contenter d’un geste à distance comme on peut le faire en ouvrant son chéquier pour donner pour le téléthon, la recherche pour le cancer ou le sidaction. Il aurait pu/dû se contenter d’une parole à distance pour le guérir d’un mot, d’une parole d’autorité comme il l’a déjà fait pour le démon dans la synagogue de Capharnaüm. Mais il a voulu aller au bout de son engagement. Comme je le notais déjà la semaine dernière, quand le Seigneur donne, il SE donne, totalement, sans calcul. Il tendit la main et le toucha. (…) Aussitôt la fièvre le quitte et il fut purifié. Et aussitôt il s’exaspère contre lui et il le chasse. Quel étrange renversement de situation…

Le lépreux est purifié à l’instant-même et lui, il devient impur à la place du lépreux. En touchant le lépreux, il se rend impur pour que l’autre soit pur. En touchant le lépreux, il prend sur lui cette maladie pour que l’autre soit guéri. En touchant le lépreux, il devient le paria, l’exclu, le rejeté pour que l’autre soit renvoyé vers les prêtres, qu’il puisse prouver sa guérison et réintégrer la communauté. Comme le dit l’Evangile de Marc, en touchant le lépreux, Jésus savait qu’il ne pourrait plus entrer ouvertement dans une ville, mais qu’il serait contraint de rester dehors dans des endroits déserts, à la lisière des vivants et des morts. En touchant le lépreux, Jésus a même pris sur lui la colère, l’indignation du réprouvé et l’Evangile de Marc note ce changement brutal dans l’émotion de Jésus. Lui qui était ému, bouleversé par la souffrance change radicalement pour une attitude strictement inverse : Et aussitôt il s’exaspère contre lui et il le chasse. En touchant le lépreux, il devient pécheur pour que l’autre soit sauvé. Et cet échange de situation va se répéter inlassablement à chaque rencontre de Jésus avec l’humanité souffrante : un démon ici dans la synagogue de Capharnaüm, la belle-mère de Pierre à la maison, des malades et des démoniaques à la porte de la ville, Tout le monde te cherche ! dit Simon à Jésus qui cherche à reprendre des forces dans la prière. Et pour cause ! Tout le monde le cherche pour ce que Luther appelait un « joyeux échange ». Je cite le réformateur : « Christ est plénitude de grâce, de vie et de salut : l’âme ne possède que ses péchés, la mort et la condamnation. Qu’intervienne la foi, et voici, Christ prend à lui les péchés, la mort et l’enfer ; à l’âme, en revanche [sont donnés] la grâce, la vie et le salut. Car il faut bien que le Christ, s’il est l’époux, accepte tout ce qui appartient à l’épouse et, tout à la fois, qu’il fasse part à l’épouse de tout ce qu’il possède lui-même. »[1] C’est exactement ce que dit l’apôtre Paul partout dans ses épîtres : par exemple dans l’épître aux Romains 5,8 : « Or voici comment Dieu met en évidence son amour pour nous : Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs. » ou dans l’épître aux Galates 3,13 « Le Christ nous a racheté de la malédiction de la loi en devenant malédiction pour nous – car il est écrit : Maudit soit quiconque est pendu au bois. » Au moment où nous allons entrer dans le temps de Carême, souvenons-nous que la Croix est le résultat de l’accumulation de tout ce que le Christ a voulu porter à notre place. La Déclaration de Foi de notre Eglise confirme cette manière de comprendre ce que c’est que le salut : « Nous croyons qu’en Jésus, le Christ crucifié et ressuscité, Dieu a pris sur lui le mal. » Dieu a pris sur lui le mal. Il a pris sur lui ce poids que je porte depuis si longtemps et qui me fait une boule au ventre ; ce pardon que je n’ai jamais réussi à donner et qui m’empoisonne par la rancœur qui sommeille en moi ; cette culpabilité que j’essaie désespérément de masquer devant les autres ; ces détritus que j’accumule un peu plus chaque jour, qui me pourrissent la vie et que je ne peux plus jeter ; cette blessure que je trimbale en moi depuis si longtemps sans pouvoir cicatriser ; cette lassitude intense qui m’envahit parfois jusqu’à me donner envie de laisser tomber. Tout cela l’Evangile nous affirme qu’il VEUT le porter. Venez à moi vous qui êtes chargés et fatigués et je vous donnerai du repos. dit-il (Matthieu 11, 28-30). Voici venu le temps de poser ce fardeau trop lourd et de le lui remettre puisqu’il veut le porter pour nous. Voici venu le temps d’arrêter de nous faire du mal. Voici venu le temps de nous tourner vers lui en le suppliant : Si tu le veux, tu peux me purifier. J’aimerais que chacun sorte de ce temple en ayant déposé ses détritus et puisse repartir chez lui avec le cœur léger, la conscience en paix, la vie plus douce. J’aimerais que chacun sorte de ce temple aujourd’hui comme ce lépreux qui, une fois parti, se mit à proclamer bien haut et à propager la Parole, de sorte que l’on venait à lui de toute part, comme le dit l’Evangile de Marc à la fin de notre petite histoire… Propager la Parole… Il ne faudrait pas prendre pour fausse excuse que Jésus a exigé le silence du lépreux pour se taire et rester tapis dans l’ombre ! Je veux ici lancer un appel solennel à la désobéissance évangélique, comme le lépreux qui n’a pas pu s’empêcher de propager la Parole. Malheur à moi si je n’annonce pas la Bonne Nouvelle, dit l’apôtre Paul (1 Co 9,16). Si vous-mêmes vous avez reçu quelque chose de l’Evangile pendant ce culte, alors vous aurez à cœur de désobéir à l’injonction au silence pour répandre la Parole à votre tour. Ce que vous avez reçu, partagez-le ! propagez-le ! Et alors, comme dans l’Evangile de Marc, on viendra de toute part. Pour la plus grande gloire de Dieu ! Amen.

[1] WA 7, 54, 39-55, 6; MLO 2, 282.

 

Corinthiens I – 9, 16-23 et Marc 1, 29-39 – De la nécessité de s’extraire

Prédication du pasteur Samuel Amedro, le dimanche 4 février 2017

C’est un constat classique pour tous les personnages publics, ils se doivent à leur fonction et n’échappent jamais à leurs obligations. Qu’on me pardonne l’audace du rapprochement mais Jésus, Johnny ou Emmanuel Macron ont pu faire, chacun à leur manière, le difficile constat qu’ils ne s’appartenaient plus vraiment : la possibilité même d’un domaine réservé, d’une vie privée, d’un jardin secret, d’un moment de pause et de retrait leur est contestée. Tous te cherchent ! dit Simon à Jésus.

Partout où il passe, que ce soit dans l’intimité supposée de la maison familiale de Simon et André ou à la porte de la ville où grouillent tous ceux qui vivent de l’aumône des passants, tous cherchent Jésus. On attend de lui qu’il prenne sur lui toutes sortes de maux, qu’il chasse les démons et qu’il guérisse les malades… Alors, on comprend qu’il essaie de s’échapper : au petit matin, à la nuit noire, Jésus se leva et s’en alla dans un lieu désert ; là, il priait.  Je me dis, quand même, qu’il ne vole son temps à personne. On se prend à ressentir une pointe de compassion pour celui qui tente de s’extraire un instant à la pesanteur de sa mission : « Il a quand même bien le droit de prendre un petit moment pour lui, n’est-ce pas ? » Il y a pour moi quelque chose de la délicatesse de Jésus qui prend sur son temps de sommeil, se levant avant le lever du jour pour se mettre à l’écart et prier. J’entends aussi une vie spirituelle qui se joue dans la discrétion, bien loin de la foule, à mille lieux de tous ces gourous qui font étalage de leur piété comme pour rassurer leurs adeptes de l’intensité de leur lien avec le divin. Rien de tout cela chez Jésus : je constate, un brin amusé, qu’il aurait été parfaitement à l’aise dans notre Eglise Réformée où on ne fait guère spectacle de nos prières ou de nos chants. Nous avons tous en tête ce fameux conseil de Jésus dans le sermon sur la montagne de l’Evangile de Matthieu : Quand vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites qui aiment faire leurs prières debout dans les synagogues et les carrefours, afin d’être vus des hommes. En vérité, je vous le déclare : ils ont reçu leur récompense. Pour toi, quand tu veux prier, entre dans ta chambre la plus retirée, verrouille ta porte et adresse ta prière à ton père qui est là dans le secret. Et ton Père qui voit sans le secret, te le rendra. (Matthieu 6,5s). Autrement dit, il se joue là quelque chose de l’intime, du personnel, du jardin secret. Remarquez d’ailleurs que l’Evangile de Marc reste très discret sur la question : Au matin, à la nuit noire, Jésus se leva, sortit et s’en alla dans un lieu désert ; là il priait.  Rien de plus. Extrême pudeur du narrateur. On se dit que c’est bien comme ça : la pudeur doit être respectée et je n’ai aucune envie de me transformer en voyeur, en paparazzi en faisant intrusion dans la vie spirituelle du Seigneur.  Et pourtant, Simon et ceux qui étaient avec lui s’empressèrent de le rechercher. Et quand ils l’eurent trouvé, ils lui disent (et on sent poindre le reproche) : Tous te cherchent !

Tous te cherchent… N’est-ce pas là la maladie de l’homme connecté d’aujourd’hui ? N’y a-t-il pas là une pathologie sociale qui nous affecte presque tous, nous qui sommes en permanence en connexion sur les réseaux sociaux ou par email, repérables par nos GPS, traqués par les cookies que les sites laissent sur nos ordinateurs au gré de nos prérégrinations sur le web, répertoriés, analysés et dataïsés, revendus à des sociétés qui font commerce de nos données personnelles collectées au sein du Big Data ? Salariés connectés en dehors des heures de bureau, réponse à un courriel professionnel en soirée… Afin de mieux respecter les temps de repos et de congé mais aussi la vie personnelle et familiale des salariés, l’article 55 de la loi du 8 août 2016 dite « loi Travail » a introduit un droit à la déconnexion.

Tous te cherchent… Tu dois absolument rester connecté H24 comme on dit. Et pourtant, à prendre dans le métro avec le regard aiguisé d’un provincial amusé et inquiet à la fois, je me retrouve à observer une foule compacte où chacun fait tout pour rester seul. A y regarder de plus près, on prend conscience petit à petit que chaque personne seule met en place une stratégie pour ne pas répondre aux sollicitations des autres, inconnus, étrangers, forcément dérangeants, perturbateurs, presque intrusifs par leur simple présence à nos côtés… Alors un tas d’objets d’interposition sont utilisés comme autant de stratégies d’évitement : écouteurs massifs sur les oreilles, livres ostensiblement dressés, journaux largement dépliés, écrans de smartphone avec réseaux sociaux ou jeux addictifs interposés… Ces objets d’interposition font obstacle à la relation. Telle est leur mission. Mais je crois que ce n’est pas leur seul intérêt, leur unique fonction. J’ai le sentiment qu’ils sont là pour faire écran, certes, mais aussi pour occuper les doigts, mobiliser l’attention, divertir au sens propre du terme c’est à dire détourner le regard, aider à ne pas voir, à ne pas penser, à ne pas se retrouver seul. A les regarder avec un œil distancié, ils apparaissent tous habités par du bruit, de l’image, de la musique, de la lecture… tout sauf rester seul face à soi-même. Il semble impératif de rester connecté, mais au fond avec qui ? L’humain du métro refuse le lien pour ce qu’il a de potentiellement intrusif et refuse la solitude pour ce qu’elle a de potentiellement angoissante. Ces écrans sont là pour aider à rester connecté mais sans avoir à subir la présence dérangeante de la réalité. Rester connecté à du virtuel, comme au bord du vide. L’encombrement du présent masque la peur du vide. On a tous croisé la route de ceux qui semblent ne jamais être présents avec vous, toujours ailleurs quand ils vous serrent la main sans vous regarder, qui baillent quand vous essayez de leur adresser la parole, qui regardent leur téléphone portable en pleine conversation. Ils ne sont pas là avec vous mais ailleurs. Désagréable impression laissée par ceux qui ne vous regardent jamais dans les yeux… Absents d’eux-mêmes, absents de la relation.

A l’inverse, j’ai eu la chance inestimable de côtoyer le seul ermite protestant vivant en France, le pasteur Daniel Bourguet. Je l’ai connu professeur d’Ancien Testament à la faculté de Montpellier, grand savant au savoir inépuisable qui rendait vivant et passionnant chacun de ses cours. C’est devenu un proche à tel point qu’il a prêché à notre mariage. Après être revenu un temps en paroisse, il a décidé de se retirer du monde, pour vivre seul dans la montagne cévenole au-dessus de Saint Jean du Gard, dans le silence le plus complet des Abeillères. Etrange pour un protestant pourrions-nous penser ? Cet homme a fait le choix du silence et du retrait. Et pourtant il est présent au monde d’une manière incroyablement puissante : par l’écoute de celles et ceux qui viennent lui rendre visite, un par un : une qualité d’écoute hors du commun, totalement présent à celui qui est venu le voir mais aussi par la puissance incroyablement apaisante de sa prière. Un homme de paix. Un homme d’écoute. Un homme de douceur. Un homme d’humilité. Un homme de bienveillance. Un homme qui rayonne de lui-même alors qu’il vit seul. Et tout cela il le tient de sa vie nourrie de prière. C’est dans ce dialogue intime avec Dieu qu’il devient cet homme nouveau. Il porte avec lui le monde. Et il le dépose devant Dieu : infiniment présent au monde, infiniment présent à Dieu, infiniment présent à lui-même. Il y a peu de gens que j’admire, il en fait partie. Le ministère de Daniel Bourguet me semble totalement inspiré par ce passage de l’Evangile de Marc qui nous raconte la vie de tous les jours de Jésus, dans sa vie familiale chez Simon et André comme dans l’espace public de la porte de la ville, entièrement consacré à sa vocation de prendre sur lui le mal comme le dit notre Déclaration de Foi. C’est sa manière à lui de proclamer l’Evangile partout où il passe.

Jésus ne revendique aucun droit à la déconnexion et ne conteste même pas le « rappel à l’ordre » fraternel de ses disciples mais il n’en demeure pas moins qu’il a décidé de s’extraire un temps du groupe, sortir de la communauté, de la vie publique. Un temps de déconnexion, de retrait, à l’écart. Un temps mis à part, consacré, un temps rien que pour lui.

  1. Un temps mis à part pour se reposer : Il y a pour moi quelque chose d’important à voir Jésus prendre un temps de non-travail. Ne serait-il pas utile à notre vie spirituelle d’apprendre à ne rien faire, se poser, contempler, se laisser aller au vagabondage de l’âme. Eloge de la détente comme contraire de la tension, du stress. Pour la paix intérieure, le calme, la sérénité. Sans doute le plus difficile pour les protestants n’est-ce pas ? Apprendre à ne rien faire, c’est se recentrer sur la grâce de la vie comme cadeau et non comme faire, construction, fabrication, œuvre et maîtrise. Eloge de l’inutilité : celles et ceux qui se trouvent désormais inutiles comme hier lors du chantier travail doivent découvrir combien leur présence est bien plus importante que leur utilité présumée.
  2. Un temps mis à part pour se retrouver : Jésus a décidé de s’arrêter un moment pour ne pas se perdre : contre la tyrannie de l’immédiat et de l’urgence, il s’agit pour lui de prendre du temps pour s’arrêter. Parce qu’il faut du temps pour réfléchir, analyser, comprendre, interpréter et se retrouver. N’y a-t-il pas un intérêt à sortir de la réaction aux événements qui surviennent dans notre vie pour en reprendre possession et devenir (ou redevenir) auteur de sa propre vie. Pour cela il faut prendre du recul, mettre une certaine distance pour ne pas laisser ses émotions ou ses pulsions prendre le dessus. Voilà la vérité : prendre du recul demande du temps.
  3. Un temps mis à part pour se recentrer : Jésus a choisi de s’arrêter un moment pour ne pas se disperser, s’émietter, s’éparpiller « façon puzzle » comme on dit dans les « Tontons flingueurs » par les appels tous azimut de ceux qui revendiquent son aide. Nous avons besoin d’un centre. Le propre de la schizophrénie c’est la dispersion, l’émiettement de soi, le cœur partagé, déchiré (entre ce que je voudrais et ce que je peux, entre mes intentions et mes actes, entre mes pulsions et ma raison, entre mes rêves et mon réel) : Qui ne voit l’urgence de retrouver un temps pour se recentrer, retrouver son centre. Remettre au centre de sa vie ce qui est important, ce qui est essentiel pour que l’urgent ne prenne plus toute la place, il nous faut apprendre à renoncer, à vouloir tout faire, lâcher prise sur le fantasme de tout maîtriser. Enjeu spirituelle de celui qui doit apprendre la confiance.
  4. Un temps mis à part pour se ressourcer : Est-ce un choix ou un besoin ? En tout état de cause, Jésus sortit pour aller dans un lieu désert où il se mit à prier. Un temps donc pour se recentrer et se retrouver devant Dieu, dans la prière, histoire de se reconnecter avec la source. On le comprend aisément lui qui est en permanence absorbé par ce qu’il donne aux autres, l’épuisement n’est pas loin ! Demandez aux infirmières (dans les EHPAD) ou aux professeurs des écoles : ils vous diront l’impérieuse nécessité de se ressourcer tant il est vrai qu’il n’est pas possible de donner sans cesse si on ne recharge pas son énergie vitale à un moment ou à un autre. Comme lorsque la femme qui a des pertes de sang touche son manteau, à chaque rencontre Jésus sent une force sortir de lui (Marc 5,30). Quand il donne, il se donne. Là est l’essence du don. D’où la nécessité impérieuse de se reconstituer auprès de la source. Il paraît que les retraites spirituelles n’ont jamais rencontré autant de succès ? On peut le comprendre…

Au moment où le conseil presbytéral travaille et réfléchit à proposer à l’Assemblée Générale une vision spirituelle pour construire l’avenir de notre Eglise du Saint Esprit, cette petite histoire de Jésus m’inspire beaucoup. Dans un monde où les changements sont tellement rapides, nous devrions être fiers de pouvoir offrir un espace et un lieu qui donne la possibilité de s’arrêter, de se poser et de se reposer. Notre culte doit pouvoir être vécu comme un espace de retraite spirituelle où chacun peut se retirer un temps à l’écart avant de repartir, un lieu de ressourcement personnel. Nous pouvons offrir au monde une oasis de ressourcement, une halte d’apaisement et de silence. Et dans le même temps, le culte doit aussi rester un lieu de sens où l’on prend le temps de réfléchir et de donner à penser : contre l’idée d’une prédication en slogan qui affirme sans donner à questionner, contre l’idée d’une prédication qui ne ferait que questionner sans offrir une parole qui fasse sens parce qu’elle construit une solidité sur laquelle on peut construire sa vie en pleine confiance. Parce qu’il ne faut jamais perdre de vue que la mission de l’Eglise ne sera jamais d’être centrée sur elle-même : quand Simon se mit à sa recherche, ainsi que ses compagnons, et ils le trouvèrent, ils lui disent : « Tout le monde te cherche. » Et il leur dit : « Allons ailleurs, dans les bourgs voisins, pour que j’y proclame aussi l’Evangile car c’est pour ça que je suis sorti. » Voilà l’enjeu véritable : proclamer l’Evangile à celles et ceux qui ne le connaissent pas encore mais qui le cherchent. Tous le cherchent parce qu’il prend sur lui ce qui leur fait du mal. Il a pris sur lui le mal. C’est pour cela qu’il est venu. Voilà l’Evangile que nous proclamons. Amen !

1 Jean 4, 14-16 et Marc 8, 27-33 – Témoins de l’Evangile aujourd’hui – Déclaration de foi EPUDF 2017

Prédication du pasteur Samuel Amédro, le dimanche 14 janvier 2018

Sans doute avez-vous remarqué l’affiche à l’entrée de notre temple ? Pour ceux qui entreraient ici pour la première fois, voici notre souhait, notre vocation, notre prétention : « Etre témoin de l’Evangile aujourd’hui. » Quel défi n’est-ce pas ? Il est possible que cela paraisse quelque peu prétentieux que d’affirmer que, dans notre Eglise, nous revendiquons de témoigner de l’Evangile avec les mots d’aujourd’hui, pour la société contemporaine, avec les outils d’aujourd’hui… Sans doute avons-nous quelques progrès à faire pour être à la hauteur de cette affiche mais nous ne voulons pas renoncer : être témoin de l’Evangile aujourd’hui, c’est là notre raison d’être.

Encore faut-il nous entendre sur ce que cela signifie ? Quelle sens mettons-nous derrière ces mots ? Sommes-nous vraiment d’accord sur le contenu de ce témoignage ? Et vous, qui dîtes-vous que je suis ? demande Jésus à ses disciples. Notre Eglise a décidé de prendre la parole à son tour pour dire, à sa manière, qui est ce Jésus dont nous prétendons être les disciples, donner un contenu à ce témoignage rendu à l’Evangile aujourd’hui, oser une parole publique qui dise notre compréhension de l’essence de la foi chrétienne… Des théologiens ont été nommés pour organiser et nourrir cette réflexion. Les conseils presbytéraux de toutes les paroisses ont été consultés. Les Synodes des 8 régions de notre Eglise se sont exprimés. Et au bout d’un processus qui a duré deux ans, les délégués au Synode National ont ensemble élaboré, débattu et voté ce qui est désormais, depuis l’Ascension 2017, la Déclaration de Foi de l’Eglise Protestante Unie de France.

Laissez-moi vous lire quelques mots de la lettre d’accompagnement rédigée par la toute nouvelle présidente du Conseil National de notre Eglise, la pasteure Emmanuelle SEYBOLDT :

« C’est un défi de faire parler cent personnes d’une seule voix, non parce qu’on aurait étouffé les oppositions, mais parce que chacun aurait été entendu. Ce défi a été relevé lors du Synode national de Lille.

C’est un défi de dire la foi de l’Eglise en sortant des formulations dogmatiques héritées des temps anciens, non par contestation mais pour rejoindre nos contemporains. Ce défi a été relevé lors du Synode de Lille.

C’est un défi de faire de la théologie en grande assemblée et avec bienveillance. Ce défi a été relevé également lors du Synode de Lille.

Vous comprendrez donc que j’éprouve une grande joie à vous faire parvenir cette Déclaration de foi, élaborée avec sérieux, précision et confiance par les délégués au synode.

Cette Déclaration de foi ne remplace pas le Symbole des Apôtres, ni la Déclaration de foi de 1938 (fondatrice de l’ERF), ni la Confession d’Augsbourg (fondatrice de l’EELF)… ! Chaque époque a besoin de dire avec ses mots la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ, mort et ressuscité. Aujourd’hui notre jeune Eglise, héritière d’une longue tradition, porteuse d’un Evangile ancien et pourtant toujours neuf, entre à son tour dans la conversation que les croyants de tous temps ont mené avec les hommes et les femmes de leur époque. »

Mais ce sera un texte de plus qui viendra s’entasser sur la pile des textes inutiles si le peuple de l’Eglise ne se l’approprie pas, ne le reçoit pas, ne le réfléchit pas, ne s’y reconnaît pas. C’est pourquoi, à travers la Déclaration de Foi de notre Eglise, je vous invite ce matin à nous poser la question de l’essence de la foi chrétienne.

Cela implique de notre part, disait dans les années 70 le grand théologien allemand Gerhardt Ebeling, un certain type de participation, c’est à dire avoir un « intérêt » au sens étymologique du terme inter-esse (se trouver parmi, être concerné par, prendre part à). Au fond, je vois 4 manières différentes pour nous de nous « inter-esser » à cette question : 1- par pure curiosité intellectuelle (tiens voilà une occasion qui nous est offerte de nous coucher moins bête) 2- pour nous informer du catéchisme orthodoxe (quelles sont les cases à cocher dans le catalogue de ce qu’il vous faut croire pour pouvoir prétendre être un bon protestant) 3- par passion de la connaissance (pour ceux qui veulent tout savoir de toutes les religions avant de prendre position et d’adhérer au contrat d’assurance-vie éternelle de leur choix) 4- parce que nous percevons qu’il y a dans cette question un enjeu existentiel fort parce qu’il est question ici de choses essentielles, au plus intime, qui concernent le sens de notre vie, notre mort, l’amour… Moi je prétends qu’il y a des questions qu’on ne comprend pas vraiment tant qu’on leur reste extérieur et qu’on refuse ainsi tout engagement personnel, tant qu’on ne prend pas conscience qu’on appartient soi-même au domaine sur lequel portent ces questions. Y réfléchir et en parler c’est au fond réfléchir sur soi, parler de soi, une sorte de « diction de soi-même ». : il est impossible de ne pas prendre parti. C’est la parole qui est attendue des catéchumènes au moment de leur confirmation, qu’ils prennent la parole en public pour répondre à leur tour et en leur nom propre à la question de Jésus : Et vous, qui dîtes-vous que je suis ? En conscience pouvoir prononcer à son tour ces mots de Martin Luther à la Diète de Worms : « Hier stehe ich und kann nicht anders ! »

Tout de suite, il faut préciser qu’il n’y a jamais de réponse définitive parce que ces questions existentielles ne sont jamais résolues définitivement. Tant que je vivrai, tant que je serai impliqué, tant que je continuerai à évoluer alors la réponse ne sera pas définitive, le dernier mot ne sera pas dit. De la même manière, cette Déclaration de Foi n’a pas de prétention à la catholicité, au sens de parole ultime et universelle. Elle se sait partielle et partiale, situé dans le temps et dans l’espace. Ici en France, pour l’Eglise Protestante Unie de France, qui souhaite être témoin de l’Evangile aujourd’hui en 2018. Il y a une certaine humilité à oser prendre la parole en sachant que nous n’avons pas la prétention de parler pour l’ensemble du christianisme. Mais en même temps, dire : « voilà ce que nous croyons », c’est au fond remettre en cause un statuquo, rouvrir une question qui semblait résolue pour tout le monde, remettre en chantier ce qui semblait acquis. Et si on se reposait la question avec d’autres mots, d’autres idées ? Voilà qui est tout sauf facile ou évident : cela demande d’accepter un déplacement, un voyage spirituel qui bouscule. On prend le risque de se dire : « Ah bon ? Je croyais que… » Etes-vous prêts au voyage chers amis ? Il s’agit d’accepter, d’oser abandonner des forteresses inexpugnables, oser partir vers de l’inattendu et de l’inespéré tant il est vrai que Dieu est souverain et qu’il est impossible de l’enclore, comme le disait Jean Calvin.

Il faut également préciser qu’il n’y a pas de réponse simple en 140 caractères qui pourraient tenir dans un tweet ou un sms. Certains trouveront sans doute cette Déclaration trop longue, trop complexe, trop élaborée mais c’est là la contrepartie inévitable d’une pensée complexe assumée parce qu’elle n’a pas d’autre choix que de prendre le temps du détour par la complexité narrative qui donne à penser tout en connaissant l’approximation des mots qu’il faut choisir autant que l’épaisseur de l’âme humaine, de l’inconscient et de l’inavoué. Et pourtant si on a fait le choix de parler aujourd’hui, il fallait faire l’effort de traduire et donc de trahir. Chasser autant que possible ce qu’on a appelé « le patois de Canaan » pour parler de ce langage codé, interne, accessible aux seuls initiés, aux membres du club : péché, salut, conversion, eschatologie, parousie, etc. tous ces gros mots affectionnés par les prétendus spécialistes, de la même manière que mon garagiste adore employer des mots techniques pour me faire avaler la lourdeur de sa facture. Il est vrai que dire l’essence de la foi chrétienne pour nous peut aussi prendre la force d’une phrase choc, d’un verset qui nous a marqué par sa précision et son effet percutant : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant, répond Pierre à la question de Jésus. Dieu a tellement aimé le monde (Jean 3,16) Maintenant 3 choses demeurent, la foi, l’espérance et l’amour (1 Corinthiens 13,13) Ma grâce te suffit car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse (2 Corinthiens 12,19) L’Eternel est mon berger (Psaume 23). Chacun trouvera le sien et le gardera sans doute toute sa vie. Mais nous n’avons là qu’un témoignage personnel et non une confession de foi et encore moins une déclaration de foi qui engage toute l’Eglise

Parce qu’il faut aussi garder à l’esprit que, même si nous sommes appelés à prendre la parole et nous impliquer personnellement, il n’y a pas non plus que des réponses isolées et solitaires à cette question. Dire l’essence de la foi chrétienne, c’est toujours quelque part une parole qui dit « nous », une parole qui tisse plusieurs histoires, plusieurs générations, plusieurs fidélités, une parole collective qui vient faire corps, qui fonde une communauté avec une certaine fierté d’y prendre part (nous sommes protestants et fiers de l’être), une parole qui fonde une famille à la fois dans la filiation et la transmission par la verticalité du témoignage reçu par ceux qui nous ont précédés mais aussi dans la fratrie et la confrontation par l’horizontalité de la parole partagée et de la construction commune dans le débat et la discussion par forcément consensuelle. Notre Déclaration de Foi se trouve donc être un texte de compromis entre les mots reçus de nos anciens et les mots nouveaux attendus par nos contemporains qui pourra nous décevoir parce qu’on ne s’y reconnaît pas pleinement tout en comprenant qu’il tente de parler de nous. C’est un texte de compromis qui retrace des débats parfois vifs mais où chacun a choisi de faire un pas vers l’autre : entre ceux qui se reconnaissent dans le courant libéral et rationnel cherchant des mots intelligibles pour dire leur foi, ceux qui attestent faire partie du courant confessant de notre Eglise insistant sur la relation personnelle du croyant avec son Seigneur et Sauveur et ceux qui se sentent convoqués par le monde à mettre en œuvre leur foi chrétienne dans un engagement social, diaconal et politique. Alors, en rédigeant cette Déclaration de Foi qui nous permet de témoigner de notre foi à plusieurs voix, notre Eglise a fait le choix de se situer à contre-courant de l’idéologie humaniste dominante qui, elle, idéalise et sacralise l’individu et son ressenti en posant comme norme ultime le désir du client-roi, le beau dans l’œil du spectateur et la vérité ultime cachée en chacun. En faisant nôtre cette Déclaration de Foi, nous osons affirmer que l’individu ne décide pas de tout et n’a pas en lui-même le critère ultime de la vérité.

Certains d’entre nous regretteront certainement qu’une parole qui pose les fondements de la maison commune puisse paraître aussi fragile, aussi vulnérable qu’un « nous croyons » balbutié à plusieurs. Ne faudrait-il pas oser affirmer un peu plus franchement et laisser un peu moins de place aux points d’interrogation ? Ne faudra-t-il pas poser le pied sur la terre ferme, construire ailleurs que sur le sable ? Ainsi, dit l’apôtre Paul dans l’Epître aux Ephésiens, nous ne serons plus des enfants, ballottés, menés à la dérive à tout vent de doctrine, joués par les hommes et leur astuce à fourvoyer dans l’erreur. Mais, confessant la vérité dans l’amour, nous grandirons à tous égards vers celui qui est la tête, le Christ. (Ephésiens 4,14s). N’y a-t-il pas là un enjeu essentiel pour la transmission et la catéchèse de nos enfants ? Il semble bien que nous soyons appelés à sortir d’un relativisme paresseux et lâche (tout le monde a raison, tout le monde a gagné). Il y a une forme de courage nécessaire à poser une parole qui dit certes humblement mais non moins sereinement et clairement : voilà ce que nous croyons.

Je vais donc vous inviter tout à l’heure à recevoir cette Déclaration de Foi de notre Eglise comme confession de foi. Je la lirai sans commentaire, vous invitant à la recevoir simplement à la lumière de tout ce que nous venons de partager : une parole de foi qui nous implique parce qu’elle parle de questions existentielles essentielles pour notre vie, une parole de foi qui nous invite à un voyage spirituel sans nous fixer sur ce qui nous semblerait aller de soi, une parole de foi qui nous donne à croire et à penser pour aujourd’hui en évitant le langage ésotérique réservé aux seuls initiés, une parole de foi à plusieurs voix qui tisse nos différences au sein du protestantisme luthéro-réformé qui est notre famille spirituelle, une parole de foi qui assume d’affirmer clairement à la face du monde ce que nous croyons dans notre Eglise.

Pour le moment, je tiens à terminer mon message à rendant grâce ; dire ma reconnaissance à celui qui est amour au-delà de tout ce que nous pouvons exprimer et imaginer. Comme le dit le Psaume 118 qui termine notre nouvelle Déclaration de Foi, « Célébrez Dieu, car il est bon et sa fidélité dure pour toujours. » Amen !

Esaïe 40, 1-11 et Marc 1, 1-8 – A la recherche du péché perdu

Prédication du pasteur Samuel Amédro le dimanche 10 décembre 2017

Dimanche dernier, en sortant du culte spécial Luther, un membre éminent de notre communauté m’interpellait fraternellement en me disant : j’ai beaucoup aimé ce culte mais quand même, vous n’avez pas parlé de la Grâce ! Quelle surprise pour moi qui avais le sentiment et la ferme intention de ne parler que de cela. Visiblement, je n’avais pas été suffisamment explicite. Alors dans sa grande bonté, le Seigneur m’a donné l’occasion rêvée de me rattraper, une seconde chance en quelque sorte en nous donnant de partager autour des tout-premiers mots de l’Evangile de Marc : Commencement de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, Fils de Dieu.

Une Bonne Nouvelle… Permettez-moi de vous raconter cette petite histoire d’une mère qui rentre dans la chambre de sa fille qu’elle trouve vide. Sur le lit une lettre, qu’elle ouvre, fébrile, imaginant le pire :

« Maman chérie, Je suis désolée de devoir te dire que j’ai quitté la maison pour aller vivre avec mon copain. Il est l’amour de ma vie. Tu devrais le voir, il est tellement mignon avec tous ses tatouages et son piercing et sa super moto. Mais ce n’est pas tout ma petite maman chérie. Je suis enfin enceinte et Abdoul dit que nous aurons une vie superbe dans sa caravane en plein milieu des bois. Il veut beaucoup d’enfants avec moi, c’est mon rêve aussi. Je me suis enfin rendu compte que la marijuana est bonne pour la santé et soulage les maux. Nous allons en cultiver et en donner à nos copains lorsqu’ils seront à court d’héroïne et de cocaïne pour qu’ils ne souffrent pas. Entre-temps, j’espère que la science trouvera un remède contre le sida pour qu’Abdoul aille mieux. Il le mérite vraiment tu sais. Ne te fais pas de soucis pour moi maman, j’ai déjà 13 ans, je peux faire attention à moi toute seule. Et le peu d’expérience  qui me manque, Abdoul peut le compenser avec ses 44 ans. J’espère pouvoir te rendre visite très bientôt pour que tu puisses faire la connaissance de tes petits enfants. Mais d’abord je vais avec Abdoul chez ses parents pour que nous puissions nous marier. Comme ça ce sera plus facile pour lui pour son permis de séjour. Ta fille qui t’aime.

Post Scriptum : J’ai une bonne nouvelle pour toi, ma petite maman chérie, je te raconte des bêtises, je suis chez les voisins ! Je voulais juste te dire qu’il y a des choses bien pires dans la vie que le bulletin scolaire que tu trouveras sur ta table de nuit. Je t’aime. »

J’ai une bonne nouvelle pour toi, ma petite maman chérie… Je veux bien la croire ! Au fond, qu’est ce que c’est qu’une « Bonne Nouvelle » ? Spontanément, on aurait tendance à dire que c’est une information qui nous fait du bien, comme dans le cas du Post Scriptum de la lettre qui soulage grandement la mère qui le lit. Une bonne nouvelle vient combler un manque, un besoin, une attente, un espoir. Elle vient ouvrir une porte, indiquer une direction nouvelle, créer un chemin par-delà les obstacles qui paraissent parfois insurmontables. Elle procure soulagement, joie et bonheur pour son bénéficiaire. Et bien l’évangile de Marc commence en affirmant que cette histoire qui va être racontée de ce Jésus est une Bonne Nouvelle. Mais en quoi l’existe de Jésus est une bonne nouvelle ? Qui est concerné par cette bonne nouvelle ? C’est une question importante : En quoi Jésus est-il une bonne nouvelle pour nous ?

Posée de manière abrupte, la réponse est loin d’être évidente. Elle demande un temps de réflexion et de préparation. C’est là toute la fonction du messager annoncé par Esaïe : Voici j’envoie mon messager en avant de toi, pour préparer ton chemin… Malgré le fait qu’on nous présente un prédicateur mal fagoté, vêtu de poil de chameau comme les prophètes, qui parle dans le désert de nos vies, la mission de Jean-Baptiste consiste justement à faire en sorte que la venue de Jésus Christ Fils de Dieu soit une bonne nouvelle.

Que fait-il pour remplir sa mission ? Il offre ce que le Temple de Jérusalem n’est plus en mesure d’offrir ­— et étant donné la récente déclaration du président des Etats Unis d’Amérique, ce n’est pas près de s’arranger ! Remettons-nous dans le contexte de l’époque. Pour Jean-Baptiste et les esséniens chez qui il a suivi sa formation, le Temple de Jérusalem est souillé depuis que le Grand Prêtre n’est plus un descendant d’Aaron mais une marionnette entre les mains des Romains. Les sacrifices ne sont donc plus en mesure d’accomplir leur double fonction de nettoyer le péché et de rétablir la communion avec Dieu. Les esséniens se sont donc retirés dans le désert, créant des communautés coupées du reste du monde, offrant par la prière des sacrifices des lèvres, se plongeant chaque jour dans l’eau pour y être baptisés, purifiés avant d’entrer dans la Salle du Royaume, comme ils l’appellent, et manger à la table du Maître de Justice. Mais Jean-Baptiste ne se satisfait pas de cette attitude sectaire. Il va quitter la communauté pour offrir à tous la possibilité de changer de vie, d’être nettoyé du péché pour que chacun soit en mesure d’entrer en communion avec Dieu. Et Marc nous raconte que Tout le pays de Judée et tous les habitants de Jérusalem se rendaient auprès de lui ; ils se faisaient baptiser dans le Jourdain en confessant leurs péchés. Visiblement ils avaient reçu le message comme une bonne nouvelle… Qu’en est-il de nous ? Sommes-nous sensibles au message de Jean-Baptiste ? Il semble que non. Pour en avoir discuté longuement ce mercredi à la réunion du groupe des jeunes actifs, confesser son péché, se purifier, changer de vie, se convertir… tous ces mots sont devenus, soit totalement incompréhensibles et étrangers à leurs préoccupations, soit même un obstacle, une réticence forte devant ce qu’ils estiment même potentiellement dangereux… Je ne leur jette pas la pierre : je pense sincèrement qu’ils sont parfaitement représentatifs de nos contemporains qui refusent désormais pour la plupart cette notion de péché.

Et c’est là notre problème : pourquoi diable voulez-vous que je puisse avoir besoin de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ si je ne sais pas que je suis pécheur ? A quoi sert d’annoncer la grâce à quelqu’un qui ne se sent pas fautif et qui n’a pas le sentiment d’avoir besoin de Dieu. Pas besoin d’être sauvé si je ne me sens pas perdu ! Sans la conscience du péché, je peux vivre tranquillement ma vie en faisant abstraction de l’hypothèse Dieu. Jésus Christ est sans doute une Bonne Nouvelle mais pas « pour moi », je ne me sens pas concerné…

En fait, la situation est sans doute plus subtile que celle que je caricature. A dire vrai, j’entends dans les églises, y compris dans la nôtre, deux manières opposées, presque en miroir, de proclamer la Bonne Nouvelle de Jésus Christ.  D’un côté, j’entends un vibrant appel à la liberté, à la tolérance pour tous et à l’accueil inconditionnel, un message humaniste, plein de bons sentiments et d’intelligence, mais dont on peut légitimement se demander ce qu’il a de spécifiquement chrétien. Ne serions-nous pas en train de confondre la Bonne Nouvelle de Jésus Christ avec ce que tous les hommes de bonne volonté peuvent dire sans avoir nul besoin de la foi chrétienne ? En fin de compte, ne sommes-nous pas en train de rendre le christianisme inutile et superflu par dilution dans le monde ? De l’autre côté, en miroir disais-je, nous entendons parfois une violente dénonciation du monde, qui serait sous la colère de Dieu, une colère contre un monde totalement perdu parce que sous l’emprise du péché et qui nécessiterait de s’en séparer au plus vite. Cette fois, ne sommes-nous pas en train de provoquer une attitude sectaire de l’Eglise ? En fin de compte, ne sommes-nous pas, ici aussi, en train de rendre le christianisme inutile et superflu puisqu’il aurait renoncé à changer le monde ? Faut-il rappeler que Dieu aime le monde et que, si nous suivons le Christ, il n’a pas décidé de sortir du monde mais bien d’y naître pour le transformer et le sauver ? Faut-il rappeler que Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde mais pour que le monde soit sauvé par Lui. (Jean 3,17)

En fait, il faut comprendre que ce que Jean-Baptiste nous propose n’est pas une culpabilisation et encore moins un chantage qui utiliserait la peur pour nous faire changer de vie. Jean-Baptiste ne fait que désigner l’Agneau de Dieu, celui qui ôte le péché du monde (Jean 1,29) en nous rappelant que c’est précisément à l’endroit où le péché est à l’œuvre pour nous blesser et nous détruire que Dieu décide d’agir et de faire grâce. Autrement dit, la grâce de Dieu est toujours exactement ciblée et adaptée à la forme prise par le péché au cours de l’histoire des hommes. Et toute la vie de Jésus, ses paroles, ses actes, sa mort et sa résurrection, dévoile les différentes modalités de la Grâce. Comme le dit l’apôtre Paul : Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé.

  • Si le péché est vécu comme une maladie (mal-être), la grâce de Dieu intervient par Jésus le médecin qui guérit toute maladie et toute infirmité. Les chrétiens d’Orient parlent du salut comme une guérison, une restauration.
  • Si le péché est vécu comme une peur de l’enfer et une culpabilité comme au temps de la Réforme, la grâce de Dieu agit comme un pardon immérité donné aux hommes sur la Croix (Pardonne-leur ils ne savent pas ce qu’ils font. Luc 23,34) et le salut est reçu comme une justification gratuite (déclaré juste).
  • Si le péché prend la forme d’un conflit, d’une déchirure avec Dieu, avec les autres ou avec nous-mêmes, la grâce de Dieu se dévoile à la croix comme un amour qui nous réconcilie avec Lui (En ceci Dieu prouve son amour pour nous (…) Quand nous étions ennemis de Dieu, nous avons été réconciliés avec lui par la mort de son Fils. Romans 5,10 Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ! Jean 13,34) et le salut se vit comme un apaisement : Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix. (Jean 14,27).
  • Si le péché est vécu comme une aliénation, un emprisonnement, une possession, la grâce de Dieu est vécue comme une libération (Christ a payé pour nous libérer de la malédiction de la loi. Galates 3,13 – Cf. les théologies de la libération).
  • Si le péché est vécu une vie marquée par l’absurde et le non-sens, la grâce de Dieu retentit comme un appel à suivre le Christ (Viens, suis-moi ! Mc 10,21) et le salut est vécu comme une vocation, un appel à entrer dans le plan de Dieu.
  • Si le péché est vécu comme une puissance de mort (Cf. Lazare. Jean 11), la grâce de Dieu s’expérimente comme un amour plus fort que la mort (Jean 3,16) et le salut reçu comme une résurrection (Car si nous avons été totalement unis, assimilés à sa mort, nous le serons aussi à sa résurrection. Romains 6,5)

Si à chaque forme particulière du péché correspond une forme particulière de grâce, le fait qu’aujourd’hui la grâce soit devenue incompréhensible et inutile n’est que le symptôme que nous sommes devenus aveugles et sourds au péché qui structure le monde d’aujourd’hui. De fait, il semble que nous ne parvenons plus à discerner l’emprise du péché sur le monde et sur notre vie. Moi je crois que l’Eglise est contaminée par un aveuglement, une cécité de l’âme qui la rend incapable de discerner la souffrance du monde et la forme prise par le péché aujourd’hui. Ce constat explique pour partie la perte d’intérêt de nos contemporains et de nos enfants pour les Eglises et leur message. Pourquoi venir au culte si on ne dit rien de pertinent sur la réalité du monde d’aujourd’hui, si ça ne change pas nos vies, si ce n’est pas une véritable Bonne Nouvelle ? Les temples vides ne seraient alors que les symptômes de la vacuité de la prédication qui n’aurait plus rien à dire sur le monde tel qu’il va. Devenus aveugles et incapables de discerner la réalité du péché aujourd’hui, les chrétiens en sont venus, à leur corps défendant, à collaborer avec lui puisque c’est une structure qui façonne d’autant plus le monde qu’il n’y a personne pour dévoiler son emprise. C’est le principe du refoulement et de la dénégation décrit par la psychanalyse : l’inconscient est d’autant plus puissant qu’il est justement inconscient et donc qu’il échappe à toute maîtrise.

Je crois que l’Eglise devrait essayer d’ouvrir les yeux si elle veut retrouver sa pertinence et sa vocation dans le monde. Elle devrait cesser de dispenser une grâce à bon marché dont elle se croit propriétaire pour retrouver sa vocation prophétique de discernement, de dévoilement, de mise en lumière, de décryptage du réel et du monde d’aujourd’hui. Pour cela, les chrétiens doivent commencer à balayer devant leur porte : prendre le temps de l’Avent, du Carême, du jeûne, d’une retraite spirituelle, c’est mettre sa propre vie sous la lumière de Dieu pour y dévoiler l’emprise du péché qui nous éloigne de lui. Commencer par nos propres vies pour être en mesure de regarder le monde avec lucidité et amour comme Jean-Baptiste qui, par amour, est sorti du confort de la communauté retirée pour offrir au monde une Bonne Nouvelle susceptible de changer leur vie. Alors et alors seulement, quand nous aurons retrouvé la clairvoyance sur notre vie et sur le monde, nous redécouvrirons l’impérieuse nécessité de la grâce de Dieu pour aujourd’hui. Alors, le Salut par Grâce ne sera plus une doctrine du passé, creuse et superflue mais une Bonne Nouvelle pour nos vies. Amen !

Deutéronome 6, 1-9 ; Marc 3, 20-21 ; 31-35 ; Romains 8, 12-17 – Identité et Patrimoine

Prédication du Pasteur Samuel Amédro, le dimanche 17 septembre 2017

Je ne me lasse pas de constater l’engouement toujours croissant autour de ces journées du Patrimoine. N’y voyez aucune critique de ma part : il me semble qu’il y a là un signe des temps d’une identité qui se sent fragilisée et qui part à la recherche d’elle-même. Quand on se sent sûr de soi, nul besoin d’aller visiter la galerie de portraits de ses ancêtres ! Et c’est bien ce que nous démontrent ces personnes adoptées qui partent en quête de leurs géniteurs jusqu’à le revendiquer comme ce qu’ils appellent un « droit à l’origine ». Quel drôle d’expression…

Signe des temps, disais-je, il semble que nous soyons en quête de nous-mêmes contre l’éparpillement schizophrénique, fruit amère de la mondialisation (je ne suis personne quand je suis multiple), contre l’amnésie de notre propre histoire (je ne suis personne quand je n’ai pas de mémoire, pas de passé, et que je reste prisonnier de ce que j’ai appelé la tyrannie de l’immédiateté). Bref, dans ces journées du Patrimoine, nous cherchons une permanence dans le temps, une unité de soi, une continuité, une cohérence dans notre vie. On visite des Monuments Historiques. On s’identifie à des habitudes de vie qu’on appelle « Tradition » (chez nous, on a toujours fait comme ça). On se cramponne à nos croyances prises comme des idéaux ou des normes universelles. Et on affronte (moi le premier) avec angoisse et parfois avec un sentiment de culpabilité la question de la transmission à nos enfants. Avons-nous réussi à transmettre à nos enfants ? « Voici le commandement, les lois et les coutumes que le SEIGNEUR votre Dieu a ordonné de vous apprendre à mettre en pratique dans le pays où vous allez passer pour en prendre possession, afin que tu craignes le SEIGNEUR ton Dieu, toi, ton fils et ton petit-fils, en gardant tous les jours de ta vie toutes ses lois et ses commandements que je te donne, pour que tes jours se prolongent. Tu écouteras, Israël, et tu veilleras à les mettre en pratique : ainsi tu seras heureux, et vous deviendrez très nombreux, comme te l’a promis le SEIGNEUR, le Dieu de tes pères, dans un pays ruisselant de lait et de miel. » L’avertissement du Deutéronome nous fait lever les sourcils vers le ciel en signe d’impuissance et presque de résignation… Tu seras heureux et vous deviendrez très nombreux ? Force est de constater que nous avons raté quelque chose… Quel est donc ce pays ruisselant et de miel qui nous a été donné en héritage par le Dieu de nos pères ? Notre pays à nous s’appelle la tradition réformée. Voilà ce que nous avons reçu en héritage par nos pères (et nos mères la plupart du temps d’ailleurs). Certes aujourd’hui nous avons changé de nom puisque nous sommes l’Eglise Protestante Unie de France… mais nous nous inscrivons dans la tradition réformée (c’est d’ailleurs le nom qui est encore à l’entrée sur la plaque de marbre dont on m’a dit il y a quelques jours qu’elle ressemblait un peu à une pierre tombale). Nous sommes issus de l’Eglise Réformée voire calvinistes puisqu’en faisant communion avec les luthériens, nous avons réactivé notre fibre calviniste qui était en train de s’éteindre. Bref : c’est notre famille. C’est là que nous sommes nés. C’est une anecdote que me racontait mon ami le pasteur Jean-Pierre Nizet qui avait été nommé au cœur des Cévennes à Ste Croix Vallée Française et à qui une vieille paroissienne avait demandé le plus sérieusement du monde : « Monsieur le pasteur, est-ce que vous êtes né ? » N’allez pas croire qu’elle lui demandait s’il était né de nouveau, non ! Il a mis un très long moment avant de comprendre qu’elle voulait savoir s’il était né protestant réformé, autrement dit, est-ce qu’il faisait vraiment partie de la famille… Il est vrai que puisque nous fêtons en 2017 les 500 ans de la Réforme, il faudrait raconter notre histoire en commençant par Luther… mais chez nous, c’est Calvin et Théodore de Bèze qui font figure de pères fondateurs et Noyon ou Genève nous sont beaucoup plus familiers que Wittenberg ou Worms. Notre histoire de famille s’articule autour du principe fondateur de l’absolue souveraineté de Dieu (Soli Deo Gloria !) qui arrache à l’homme toute prétention à vouloir interférer sur son salut (Sola fide et Sola gratia jusqu’à la prédestination !) et qui construit l’Eglise de manière quasi démocratique sur la seule autorité de la Parole (Sola Scriptura et sacerdoce universel des croyants). Mais il faut avouer également que notre identité de réformés français s’est construite dans le conflit dur qui nous a opposé au catholicisme : dans chaque protestant français (ce qui ne se vérifie pas à l’étranger) sommeille la mémoire de la persécution, des dragonnades, de la guerre des camisards, de la résistance de Marie Durand ou de Pierre Laporte. Le Désert pour ceux qui subissaient la persécution. Le Refuge pour ceux qui réussissaient à fuir à l’étranger. Notre mémoire huguenote reste vivace des siècles après. C’est là une des racines probables de l’attachement viscéral de notre protestantisme réformé à liberté reçue par l’instruction publique gratuite et obligatoire ainsi qu’à la laïcité en tant que séparation des Eglises et de l’Etat : ce furent là pour nous des combats auxquels nous avons pris part pour assurer notre survie. Mais c’est également à cette source qu’il faut aller rechercher l’engagement constant de nos pères auprès des réfugiés et des persécutés quels qu’ils soient (au Chambon ou par la Cimade). C’est là notre histoire. Du moins celle que nous nous racontons de générations en générations… Parce qu’il faut avouer que cette histoire qui raconte notre identité réformée est, comme toutes les histoires d’ailleurs, une histoire mythique où l’on sélectionne les faits pour les agencer dans une intrigue. Mais il faut immédiatement ajouter qu’un mythe dit toujours la vérité en ce qu’il explique une identité par un récit. Ce récit dit ce que nous sommes et pourquoi nous sommes comme ça. Comme quand on essaie de se définir par ses traits de caractères : je n’y peux rien, je suis comme ça, c’est mon caractère. C’est notre identité, c’est notre caractère, nous sommes comme ça et parfois même, nous en sommes fiers. Nous revendiquons notre exigence intellectuelle dans les cultes (parfois avec une pointe d’élitisme), une certaine droiture morale (il arrive que ce soit jusqu’à la rigidité), une piété pudique et intériorisée (qui confine souvent à la froideur et la méfiance envers les émotions trop fortement exprimées), un accueil inconditionnel de quiconque s’approche au nom de la Grâce première (jusqu’à accepter de ne pas savoir qui est vraiment membre de l’Eglise) et une liberté imprescriptible (qui laisse bien souvent les gens se débrouiller avec leurs responsabilités). Et pour paraphraser ce que Dieu dit à Moïse devant le buisson ardent, nous pourrions conclure par un : Je suis qui je suis !  C’est comme ça… Désolé ! Et c’est cette identité-là que nous aimerions tant transmettre à nos enfants et petits-enfants… Malheureusement, il semble bien souvent qu’ils n’en veulent pas ! Ou tout au moins qu’ils restent à distance… Et pourtant, nous savons que notre avenir en dépend. Nous avons bien intégré ce que dit le Deutéronome : Les paroles des commandements que je te donne aujourd’hui seront présentes à ton cœur (nous les avons à cœur) ; tu les répéteras à tes fils (on a bien essayé, encore faudrait-il qu’ils écoutassent) ; tu les leur diras quand tu resteras chez toi et quand tu marcheras sur la route (à la maison comme dans l’espace public), quand tu seras couché et quand tu seras debout (au travail comme en vacances) ; tu en feras un signe attaché à ta main (pour t’en souvenir quand tu travailles avec tes mains), une marque placée entre tes yeux (pour t’en souvenir quand tu réfléchis) ; tu les inscriras sur les montants de porte de ta maison et à l’entrée de ta ville (ce sera écrit partout où tu vis)Tous ceux qui connaissent le judaïsme connaissent les mezzouza, les téfilines et les phylactères, prenant ce commandement du Deutéronome très au sérieux voire au pied de la lettre pour transmettre ce qui est essentiel. Il y a là, pour eux comme pour nous, un enjeu de survie. Il y a même un proverbe juif qui dit qu’on ne peut se dire juif que quand ses enfants le sont devenus. Autrement dit, le judaïsme ne se reçoit pas en héritage de sa mère mais par la responsabilité assumée de transmission à ses enfants. Et pour eux comme pour nous, le message à transmettre est simple. Il tient en quelques mots : Ecoute Israël, le Seigneur notre Dieu est UN. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force. Et Jésus ajoute à la suite du Lévitique (19,18) : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.  Afin que tu craignes le Seigneur ton Dieu, toi, ton fils et ton petit-fils… L’enjeu est là : quoi que tu fasses, qui que tu sois, n’oublie jamais la présence de Dieu dans ta vie. N’oublie pas Dieu. Garde-lui toujours une place dans ta vie, dans la famille, à la maison, au travail, en vacances, dans l’espace public comme dans l’espace privé, que tu sois manuel ou intellectuel, garde toujours une place pour Dieu dans ta vie. Pour Dieu et pour ton prochain. Voilà ce que je rêve de transmettre à mes enfants. Souviens-toi. Fais ce que tu veux de ta vie, mais souviens-toi. C’est une entreprise contre l’oubli, contre la mémoire courte, contre la tyrannie de l’immédiat, du présent instantané. N’oublie pas que Dieu t’aime ! N’oublie pas ton prochain ! C’est une part essentielle de ton identité, de ton histoire, de qui tu es au plus profond de toi.

Mais il arrive (j’allais dire malheureusement) que les enfants décident de résister à leurs parents. C’est exactement ce que raconte le récit que j’ai lu dans l’Evangile de Marc quand Jésus essaie d’échapper à l’emprise de sa famille qui vient pour s’emparer de lui dit l’Evangile. Il arrive que l’identité et la tradition soient vécues comme des prisons, des enfermements, des héritages trop lourds à porter. Jésus se révolte contre sa famille qui tente de l’assigner à résidence. C’est bien ce qui arrive parfois avec notre jeunesse qui refuse de reproduire ce que nous aimerions lui transmettre du simple fait qu’on a toujours fait comme ça. Si la transmission de la tradition consiste simplement à rester dans la famille et à reproduire toujours la même chose, la même musique, la même manière de prier, la même manière de construire l’Eglise, alors l’identité se transforme en une prison, à une histoire subie, un héritage non choisi. Il ne faut jamais oublier que l’identité ce n’est pas seulement une histoire reçue en héritage. C’est aussi être soi, se reconnaître soi, exister par soi-même, dire « JE », apprendre à faire ses choix et à les assumer en toute responsabilité. L’histoire reçue en héritage doit pouvoir s’articuler avec une histoire encore à inventer. Le passé doit pouvoir se conjuguer au futur. Alors Jésus sort de sa prison et nous invite à faire de même. Il ne s’agit pas de s’imaginer vivre une vie solitaire, sans passé, sans histoire, sans famille, sans lien, dans une solitude magnifique à se laisser vivre au gré de ses pulsions et de ses envies ! En parcourant du regard ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de Dieu, voilà mon frère, ma sœur, ma mère. » Il s’agit donc d’entrer dans une nouvelle histoire familiale avec une nouvelle famille, un futur qui est devant soi mais avec des frères et des sœurs. Je retrouve un écho de cette même méfiance vis-à-vis de l’héritage subi dans le texte de l’épître aux Romains : Ainsi donc, frères, nous avons une dette… mais pas envers la chair pour devoir vivre de façon charnelle. Car si vous vivez de façon charnelle, vous mourrez ! Au fond, dit l’apôtre Paul, notre dette, cette identité de protestants réformés que nous avons reçue en héritage, ne peut pas rester attachée à ce qui est charnel, c’est à dire ce qui est voué à disparaître, ce qui est destiné à mourir. Si nous voulons transmettre notre identité à nos enfants uniquement pour essayer de ne pas mourir ou parce que nous avons peur de disparaître, alors nous nous trompons et nous les trompons parce que si nous vivons de façon charnelle, nous mourrons. Mais Paul nous invite à retrouver l’essence spirituelle de cette transmission. Mais si par l’Esprit, vous faites mourir votre comportement charnel, vous vivrez. En effet, ceux-là sont fils de Dieu qui sont conduits par l’Esprit de Dieu. Vous n’avez pas reçu un esprit qui vous rende esclaves et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et par lequel nous crions : Abba, Père. Cet Esprit lui-même atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Enfants, et donc héritiers : héritiers de Dieu, cohéritiers du Christ, puisque, ayant part à ses souffrances, nous aurons part aussi à sa gloire.

Dans l’identité de fils adoptifs de Dieu, nous héritons d’une liberté que rien ni personne ne peut nous arracher parce qu’elle n’est plus du tout motivée par la peur de mourir. Libérés de l’esclavage de la peur de disparaître, elle fait de nous des enfants de la promesse et elle nous ouvre les portes d’une aventure nouvelle, d’un avenir possible. En nous permettant de mettre une distance entre cette histoire que nous avons reçue en héritage et notre vie devant Dieu, Paul nous ouvre les portes d’un chemin de liberté : désormais, je sais que je ne me résume pas à mon histoire. Je peux alors librement prendre la décision de m’inscrire dans cette tradition que j’ai reçue de mes pères tout en sachant que je suis libre de la transformer pour en faire quelque chose de neuf. Je peux décider de choisir cette famille comme étant la mienne, cette paroisse, ce lieu de culte et je suis libre de les transformer, les habiter à ma façon, les faire vivre autrement. Cette identité qui fait de moi ce que je suis n’est plus seulement reçue en héritage mais elle devient aussi choisie et assumée : elle m’appartient en propre. Elle fait que je suis capable de faire des choix, d’assumer des responsabilités, de faire une promesse, de prendre des engagements et de les tenir. Désormais mon « oui » est un vrai « oui », mon « non » est un vrai « non ».

L’Evangile que je reçois aujourd’hui me permet d’articuler ce que je reçois de mes pères et ce que je choisis de faire de ma vie. J’y reçois une identité qui n’est pas seulement figée dans le passé mais souple et dynamique, enracinée dans un héritage que j’assume et résolument tournée vers l’avenir.

Et pour reprendre ce que Dieu disait à Moïse devant le buisson ardent, on peut tout aussi bien le traduire à la forme inaccomplie, en train d’être, en plein devenir. Non plus seulement Je suis qui je suis… Mais cette fois : Je serai qui je serai !  C’est comme ça… Grâce à Dieu, nous sommes en devenir. Et c’est heureux. Amen !

Marc 2 – Ce qui est au centre, c’est la question de la foi

Prédication de Sylvie Franchet D’Esperey, le dimanche 26 février 2017

Je me suis souvent demandé comment j’aurais perçu Jésus, si j’avais vécu en Palestine au temps où il en parcourait les chemins. Est-ce que j’aurais vu en lui le Christ, le fils de Dieu, le sauveur du monde ? Ce n’est pas sûr du tout et, du reste, il est impossible de le savoir. Mais une chose me semble probable, presque certaine : j’aurais été frappée, comme les disciples et comme tous ceux qui ont croisé Jésus sur leur route, par son rayonnement, par son charisme, par ce que l’évangile appelle son « autorité » (exousia). Et cette autorité peut être à l’origine d’une véritable conversion. Peut-être – je l’espère – que je me serais laissée convertir. En tout cas, c’est ce qui s’est passé pour bien des personnages des récits de l’Évangile. Tout le début de l’évangile de Marc, par exemple, met en scène un Jésus qui prêche et qui guérit. Et c’est cela qui fonde son autorité, c’est cela qui provoque des conversions. Mais attention, il n’y a pas d’un côté la prédication pour les intellectuels et de l’autre les miracles pour le peuple ; non, les deux vont ensemble, et les deux viennent de Dieu. En fait, ce qui est au centre, c’est la question de la foi.

*

Voyons justement le cas du paralytique. Nous sommes à Capernaum, dans la maison où Jésus loge, probablement celle de Pierre. La foule est venue là en masse, pour l’écouter : « Il leur annonçait la parole » est-il dit. Mais elle est venue aussi, sûrement, pour demander des guérisons, car le paralytique n’est pas le seul à vouloir s’approcher pour être guéri. Tous attendent quelque chose de Jésus : c’est le premier pas de la foi. À l’autorité de Jésus, à ce charisme où l’on sent qu’il y a plus que la personnalité d’un homme, répond la foi des Galiléens, une foi qui peut nous paraître naïve, mais que Jésus reconnaît comme telle. S’agissant des quatre hommes qui portent le paralytique, Jésus ne s’y trompe pas : « Jésus, voyant leur foi… », est-il écrit. Comment peut-il la voir ? Eh bien, je  pense – c’est mon hypothèse – qu’il la voit à leur détermination.

Ils sont quatre, quatre amis du paralytique qui le portent jusqu’à Jésus. Qu’est-ce qui les a poussés jusque là ? Il y a d’abord sûrement l’amitié, une amitié forte, profonde. Les quatre hommes, pour répondre à la détresse de leur ami, intercèdent pour lui auprès de Jésus : on a ici, au sens propre une intercession (s’avancer pour servir d’intermédiaire), et c’est une intercession active. Mais il y a autre chose : ils le font parce qu’ils croient que Jésus peut le guérir. Poussés en même temps par l’amitié et par la foi, ils ne se laissent pas décourager par la foule qui bloque l’entrée de la maison. Ils contournent l’obstacle : ils montent sur le toit – un toit en terrasse – et ils y font un trou pour faire passer le brancard. C’est à ce moment là que Jésus, dit l’évangéliste, « voit leur foi ». Et en réponse à la foi des quatre amis, il guérit le malade handicapé.

Rien n’est dit de sa foi à lui, et Jésus ne lui demande rien. La foi des quatre contribue à guérir le mal du cinquième. La foi des quatre suffit, parce qu’elle est portée par l’amitié, par l’amour fraternel. Au fond, on a ici l’illustration de ce que l’apôtre Paul a conceptualisé en associant les trois grandes vertus que sont la foi, l’espérance et l’amour. Les quatre amis sont liés par l’amour, qui les fait agir les uns pour les autres et pour leur ami malade ; ils sont poussés par leur foi en Jésus, en sa puissance, qui leur fait espérer la guérison pour leur ami, d’une espérance qui vainc tous les obstacles. L’amour les porte, la foi les pousse, l’espérance les entraîne.

Et nous ? Qu’en est-il de notre propre foi ? Est-ce que Jésus l’aurait vue ? Si la foi se voit, ce n’est pas par l’affichage d’un visage radieux ; non, la foi se voit à des gestes, gestes d’amour, mais aussi gestes d’espérance, qui témoignent d’une confiance totale. Ces hommes sont poussés par quelque chose de plus fort qu’eux, quelque chose qui leur fait faire ce qui ne se fait pas. Car enfin, pénétrer par effraction dans une maison, en commettant en outre des dégradations, cela ne se fait pas, même en Palestine et même au premier siècle. Connaissons-nous cette foi-là, la foi qui perce les toits, la foi qui renverse les murailles ? Sans doute nous est-il arrivé, à vous comme à moi, lorsqu’il y a en jeu quelque chose de vital, de transgresser les codes qu’habituellement nous respectons, de faire voler en éclats nos principes, même les plus sacrés ; par exemple en tant que mère ou que père, lorsqu’il fallait sauver ou protéger notre enfant ; ou dans telle ou telle situation d’injustice profonde, où nous nous sommes soudain levés pour dire ce qui devait être dit, faire ce qui devait être fait, dépassant la gêne et la peur. Il y a alors comme une pulsion qui vient du plus profond de nous. Avons-nous alors regardé à Jésus ? Peut-être pas, probablement pas ; mais, je le crois profondément, dans cette force même qui nous a poussés, qui nous a fait sortir de nous-mêmes, de nos cadres et de nos sécurités, il était présent. La foi peut se trouver même là où nous ne la percevons pas clairement. Et Jésus, lui, la voit.

*

Mais Jésus voit aussi le manque de foi. Écoutons ce qui se passe avec les scribes : « Ils raisonnaient en eux-mêmes (…) mais Jésus connut aussitôt par son esprit leur raisonnement intérieur ». Là encore, Jésus perçoit la vérité profonde des êtres, même dans le silence. Les quatre hommes et le paralytique sont pris dans un élan : c’est la foi et Jésus la voit, il y répond ; les scribes, eux, gardent leurs distances, contrôlent leurs pensées : c’est le manque de foi, ou plutôt le refus de la foi, et Jésus le voit aussi. À la confiance des amis s’oppose la défiance des scribes.

Pourquoi cette défiance ? Parce qu’ils n’ont pas besoin de Jésus, ou plutôt parce qu’ils croient qu’ils n’ont pas besoin de lui. Ils sont des professionnels de Dieu, ils savent. Ils n’ont pas besoin de cet étrange rabbi. En outre, ils sont en position de rivalité avec lui. Jésus, en quelque sorte, leur vole leur place, les foules lui reconnaissent une autorité qui normalement n’appartient qu’à eux. En bloquant ainsi tout accès à Jésus, par suffisance ou par jalousie, les scribes ne perçoivent pas le souffle de Dieu, la puissance de vie qui anime Jésus.

Il y a peut-être aussi chez eux une déformation professionnelle : à force de scruter le texte de l’Écriture, ils ont sacralisé mots, ils les interprètent et les surinterprètent, mais ils ne savent plus écouter ce que dit l’Écriture avec cette simplicité de cœur qui est nécessaire à la foi. De la même façon, lorsque Jésus parle, au lieu de recevoir pour eux ses paroles, ils les jaugent et ils les jugent. « Mon enfant, tes péchés te sont pardonnés »  avait dit Jésus. « Comment celui-là parle-t-il ainsi ? se disent les scribes, il blasphème. Qui peut pardonner les péchés si ce n’est Dieu seul ? » Ils ont leurs références, ils savent de quoi ils parlent, ils tranchent. Pas un instant ils ne s’interrogent sincèrement, sans a priori sur ce Jésus, si surprenant. Ils passent à côté de lui, à côté de la grâce.

*

Voyons maintenant  les paroles de Jésus, les paroles le la guérison. Au paralytique, il dit : « Mon enfant, tes péchés te sont pardonnés ». C’est sa réponse à leur démarche de foi, et elle est suffisante, car avec elle tout est donné. Et tout pourrait s’arrêter là. Mais à ce moment-là, Jésus perçoit la réticence des scribes. Du coup, dans un second temps il précise : « Lève-toi, prends ton lit et va dans ta maison ». Cette phrase, si elle est adressée au paralytique, est en fait destinée aux scribes, pour répondre à leur défiance. Elle a pour seul but de manifester devant eux que « le fils de l’homme a le pouvoir de pardonner les péchés », c’est-à-dire que la parole de Jésus est efficace, que son autorité vient de Dieu. On notera que le mot traduit ici par « pouvoir » (exousia) est le même qui est traduit plus haut par « autorité ». Il ne s’agit donc pas d’un pouvoir magique, mais toujours de cette puissance de vie qui vient de Dieu et qui anime Jésus.

Le plus étonnant pour nous, peut-être, c’est l’équivalence que pose Jésus : il considère que dire « Tes péchés te sont pardonnés » et dire : « Lève-toi, prends ton lit et va dans ta maison », c’est la même chose. Dans les deux cas – celui de la déclaration du pardon et celui de la guérison –  la parole de Jésus est efficace, elle agit et elle agit pour le bien d’un homme. Mais lorsque, à la fin, le paralytique se lève et retourne chez lui, cela se voit, et nous appelons cela un miracle. Or ce que nous fait comprendre Jésus ici, c’est que le miracle, c’est aussi et peut-être d’abord ce qui ne se voit pas : le miracle, c’est le pardon. Un homme pardonné est comme neuf, il peut repartir à zéro ; un handicapé qui remarche voit aussi sa vie repartir à zéro ; les deux sont parallèles, la guérison physique étant le signe de la guérison de l’âme.

Il y a dans la liturgie du culte un moment consacré à la déclaration du pardon. À ce moment-là le pasteur énonce une parole efficace, on dit en linguistique « performative », c’est-à-dire une parole qui réalise par elle-même ce qu’elle dit. Cette parole atteste que Dieu pardonne à ce moment précis et en ce lieu précis (hic et nunc) ceux qui se repentent. Pour cela elle reçoit de Dieu une puissance qui correspond à cette autorité qu’avait Jésus, afin que chacun dans l’assemblée puisse être renouvelé intérieurement. Évidemment, cela ne nous guérit pas de nos maladies physiques, car tel n’est pas le but du culte. Mais qui sait ?  cela n’est pas non plus exclu.

Avant cette déclaration du pardon, il y a dans le culte la confession des péchés, car pour être pardonné, il faut reconnaître qu’on a commis des fautes, des fautes concrètes, qui ont fait du mal à d’autres et qui nous coupent de Dieu. Était-ce le cas du paralytique ? Rien n’est dit sur lui, il n’est défini dans cette histoire que par son handicap. On ne sait pas s’il vient dans un état d’esprit de repentance ; mais ce qui est sûr, c’est qu’il vient dans le dénuement, porté par d’autres, dans une complète dépendance ; et cela, ce manque, cette dépendance, c’est un point de départ pour recevoir le pardon et la grâce.

Jésus, donc, s’attaque à la fois au mal qui pèse sur l’âme (les péchés) et au mal qui pèse sur le corps (le handicap). C’est tout un. Mais attention, ne nous y trompons pas. Jésus ne dit pas au paralytique : « Tu as péché, tu as commis des fautes et c’est pour cela que tu es handicapé ». Ce serait horrible et il lui est arrivé de répondre vertement à ceux qui raisonnaient ainsi, à propos d’un aveugle de naissance. Il ne dit pas non plus au paralytique : « C’est injuste, ce qui t’arrive ; je vais réparer cette injustice ». Ce serait se mettre à la place de Dieu et Jésus ne le fait jamais ; il ne résout pas le problème du mal. Jésus dit au paralytique : « Tu es là, devant moi, avec ton mal ; je suis le fils de l’homme, je suis le fils de Dieu ; mon Père m’a donné toute puissance sur la terre ; je vais, en son nom, effacer tes fautes et guérir ton âme ».

Alors le paralytique se lève, pardonné et guéri. Et, en recevant ce pardon, en se laissant guérir, il est, je le crois, entré du même coup dans la foi. Car il y a tour à tour la foi qui agit – celle des amis – et la foi qui reçoit – celle du paralytique. Tout est là, frères et sœurs : se laisser guérir.

*

Ce texte de l’évangile, dans sa brièveté et sa simplicité nous a montré Jésus en relation avec trois groupes d’hommes : avec les quatre amis du paralytique : il a vu leur foi ; avec les scribes : il a vu leur défiance ; avec le paralytique lui-même : il a vu son mal, son mal physique et son mal moral et, sans que cet homme ait rien dit ni fait, il a guéri ce mal par le pardon. Lequel de ces trois hommes ou groupes d’hommes sommes-nous ? Sans doute tour à tour l’un ou l’autre. Mais pour ce matin et pour chacun de nous, retenons cette parole adressée au paralytique : « Mon enfant, tes péchés te sont pardonnés. Lève-toi ! » Amen !

Marc 13, v 24-32 – Il ne restera pas pierre sur pierre

Dimanche 15 novembre 2015, par le pasteur Jean-Arnold de Clermont

Au tout début du chapitre 13 de l’Evangile de Marc, et servant en quelque sorte de portique aux développements apocalyptiques de ce chapitre, figure un échange entre Jésus et ses disciples. Ils sortent du Temple – j’ai failli dire du Saint-Esprit mais il s’agit de celui de Jérusalem – et l’un des disciples s’émerveille devant une si belle construction, comme nous qui fêtons les 150 ans de celui-ci. Et Jésus lui dit : « Tu vois ces grandes constructions ? Il ne restera pas ici une seule pierre posée sur une autre ; tout sera renversé. » Ainsi le ton est donné pour tout ce chapitre 13, et j’ose dire, pour nos commémorations. Le ton et peut-être le contexte. Il est possible que ces enseignements de Jésus sur la fin des temps aient été rassemblés par celui qu’on appelle l’Evangéliste Marc, sous le coup du choc qu’ont représenté effectivement l’incendie et la destruction du Temple de Jérusalem en août 70. Nous ne sommes donc pas dans un chapitre joyeux. Nous n’allons pas ce matin commémorer l’œuvre du Baron Haussmann et de l’architecte Balu, ni même les riches heures de l’Eglises réformée du Saint-Esprit récemment transformée en Eglise Protestante Unie du Saint-Esprit. Nous sommes plutôt orientés vers les signes de détresse que nous donne le monde autour de nous.

Ces temps de détresse… Je n’ai pas choisi ce texte. C’est le texte du jour.  Mais il résonne de manière dramatique avec ce que nous venons de vivre à Paris et en Ile de France. Comment ne pas penser à ces dizaines d’hommes et de femmes venues pour écouter de la musique, ou pour assister à un match de foot ou pour boire un verre avec des amis, et qui ont été abattus de sang-froid par des hommes méprisant la vie humaine et cela au soit disant nom de Dieu. Et  comment ne pas penser simultanément à notre monde d’aujourd’hui où des pays entiers sont effectivement dans la détresse. Si des centaines de milliers de réfugiés affluent vers l’Europe en provenance de Syrie, d’Erythrée, de Somalie, de Lybie, c’est bien parce que ces pays, lorsqu’on y lit l’Evangile de Marc, se reconnaissent en celui que notre chapitre (un peu plus haut que dans les versets que nous avons lus) voit à l’œuvre et désigne comme  ‘Celui qu’on appelle l’horreur abominable’. Ainsi, je cite Marc, ‘celui qui sera sur la terrasse de sa maison ne devra pas descendre pour aller prendre quelque chose à l’intérieur ; et celui qui sera dans les champs ne devra pas retourner chez lui pour emporter son manteau. Quel malheur ce sera (c’est), en ces jours-là, pour les femmes enceintes et pour celles qui allaitent’. (Vt. 15-17). J’ai entendu dans ces versets l’écho de ce qu’en Centrafrique depuis bientôt deux ans nos amis nous relatent. J’y entends ce qui menace aujourd’hui le Burundi.  Mais aussi l’Inde ravagée par une vraie guerre de religion… et je vois ces hommes et ces femmes qui, il y a 24 heures étaient réunis pour le plaisir et ont connu l’horreur. Mais j’arrête là pour revenir au texte évangélique.

Or celui-ci nous engage dans deux directions : l’espérance et la vigilance.

L’espérance d’abord.

Le texte nous dit qu’après ces temps de détresse ‘le soleil s’obscurcira, la lune ne donnera plus sa clarté, les étoiles tomberont du ciel, et les puissances qui sont dans les cieux seront ébranlées. Alors on verra le Fils de l’homme arriver parmi les nuages avec beaucoup de puissance et de gloire’. Ces paroles sont largement inspirées de l’Ancien Testament, de textes prophétiques divers, et bien sûr du livre de Daniel. Elles sont l’expression culturelle de visions apocalyptiques. Je ne vous demande pas de les reprendre littéralement à votre compte. Vos connaissances du soleil, de la lune, des étoiles  peuvent être bien différentes. Mais ce qui importe c’est l’affirmation théologique et spirituelle que le monde et son avenir restent entre les mains de Dieu, qu’il aura une fin dans le retour du Christ.

Alors que ce que nous entendons et voyons de ce monde ressemble à un effondrement, la parole de Jésus nous appelle à garder espérance. Elle peut sembler bien incertaine, bien faible face aux déchainements de violence, bien silencieuse face au crépitement des balles de fusils mitrailleurs, mais l’espérance est de la nature même du Dieu de Jésus-Christ. Il ne nous abandonnera pas, il reste le Dieu de la promesse, le Dieu qui de la mort a fait surgir la vie.

Et les ‘anges qui rassemblent ceux qu’il a choisis’ sont ceux-là même qui nous rassemblent ce matin en ce Temple, dont peut-être un jour il ne restera pas pierre sur pierre mais ces anges ne cesseront de nous rassembler des extrémités de la terre dans son Royaume. Et le repas que nous partagerons tout à l’heure sera là pour nous redire cette espérance et cette réalité du rassemblement malgré tout ce qui pourrait advenir.

Dès lors nous devons lire ce texte comme un appel à chacun d’entre nous, et ensemble,  pour que nous soyons témoins de cette espérance. Il ne nous demande pas de nier la réalité, la cruauté de ce monde, sa propension à gâcher tout ce qui lui est donné de bon et de beau ; ni, ce qui serait presque pire de nous fermer les yeux, les oreilles et la bouche devant cette cruauté. Il nous appelle à témoigner par notre capacité à accueillir, à réparer, à pacifier, à exhorter et à prier ; à dire de toutes manières que cette réalité violente n’est pas et ne peut être la réalité ultime de ce monde. Et qu’imperceptiblement peut-être, les forces d’amour et de paix, que la Parole de Dieu instille en chacun de nous, sont chemin, vérité et vie. Comme la flamme d’une bougie au milieu d’une profonde obscurité dit que la lumière est possible.

Notre communauté réunit ce matin, reliée à toutes celles et tous ceux que le Christ a mis en route, porte cette responsabilité d’être lumière dans l’obscurité.

 

La parabole du figuier vient renforcer cette conviction. Elle appelle à la vigilance.

Le figuier a ceci de particulier comme l’amandier – je parle de la Palestine – d’être un arbre qui perd ses feuilles en hiver et qui donc lorsqu’elles repoussent, annonce le printemps, les fleurs, les fruits à venir. Ce qui nous est demandé ‘est précisément d’avoir ce regard prospectif sur le monde qui nous entoure. Non seulement, comme nous l’avons fait tout à l’heure de regarder sa réalité violente, mais aussi de savoir discerner les jeunes feuilles qui poussent et annoncent, je devrais dire attestent d’une autre réalité tout aussi tangible, la venue du règne de Dieu. Notre foi n’est pas aveugle. Elle décrypte la réalité de ce monde et y découvre des perles d’amour et de justice. Et nous avons à en rendre compte, dans une vigilance active qui a le courage de s’exprimer.

Je ne pense pas seulement au Pape François, à sœur Emmanuelle en son temps, ou à d’autres célébrités de l’amour et de la justice comme Martin Luther King ou Nelson Mandela. Je pense aux petits témoignages d’amour et de justice que nous connaissons autour de nous et qui disent le refus d’une fatalité de la violence. Cet homme qui brave les lois pour tenter d’arracher une fillette à la Jungle de Calais ; ces Eglises pauvres comme le reste de la population touchée par la crise centrafricaine et qui accueillent dans leurs voisinages des milliers de déplacés à Bangui ; ces communautés qui vont à la rencontre des marginaux de nos villes… Je pourrais multiplier les exemples. Il faudrait le faire, le dire, le publier. C’est notre rôle de chrétiens vigilants. Le témoignage évangélique auquel nous appelle notre texte ne consiste pas à dire ‘Jésus… Jésus’ ;  mais à tourner les yeux de nos contemporains vers ces petites feuilles qui poussent autour de nous et qui annoncent le printemps du règne de Dieu. Et si cela nous est possible à être de ces feuilles.

Jusqu’à quand ? Seul le Père le sait. Comme l’indique le passage qui conclut le chapitre 13 : Nul ne sait ni le jour ni l’heure où ce témoignage, notre témoignage, n’aura plus lieu d’être parce que le Royaume sera pleinement manifesté. Mais dès maintenant, appuyés sur les paroles du Christ qui ‘ne disparaitront jamais’ nous avons cette grâce qui nous accompagne, nous permet de dépasser nos craintes, nous donnent d’être témoins : ‘Voici, dit Jésus, je suis avec vous jusqu’à la fin du monde’  et la bonne nouvelle c’est que ce monde aura une fin dans la gloire du Père Eternel.

Marc 1, v17-31 – Pêcheur d’hommes

Le dimanche 11 october 2015, par le Pasteur Béatrice Hollard-Beau

 

Amis frères et sœurs, qu’est-ce qu’être « Pêcheurs d’hommes » ?
C’est l’une des plus belles expressions de la Bible. Elle est attribuée à Jésus, dans un passage de l’Evangile de Marc. Il trace aux disciples la voie de sa suivance.
Jésus cheminait le long de la mer de Galilée et quand il vit ses disciples pêcheurs, Simon et André, Jacques et Jean fils de Zébédée, en train de jeter leur filets dans la mer.
Il les invita à laisser leurs filets, à le suivre, et à devenir pécheur d’hommes.

Alors, qu’est-ce qu’un pêcheur d’homme ?
Certains exégètes disent qu’il faut se référer aux deux premières pêches miraculeuses pour comprendre cette métaphore évoquée par Jésus.
Une action miraculeuse que le disciple serait susceptible faire aussi.

Un Pape, en s’adressant aux évêques, précise que le terme « pêcheur d’hommes » désigne le fait que les disciples doivent jeter les filets de l’Évangile afin que les humains puissent ensemble adhérer au Christ,

Un autre Pape quelques siècles plus tôt, précise qu’après la conversion, après avoir été pris soi-même dans des filets, il ne faut pas revenir aux péchés, et Être pêcheur d’hommes consisterait alors produire une vie meilleure, à son prochain.

Il y a beaucoup d’explications qui jaillissent de cette métaphore. En tout cas toutes évoquent le lien à l’Evangile, et des filets pour attraper les chrétiens. Cela vaut la peine de s’y plonger, y compris sur le texte qui suit, qui est un récit de guérison qui l’éclaire. En effet ‘pêcheur d’hommes’ semble une vocation importante à revisiter aujourd’hui.

Alors il me semble comme le dit ce dernier Pape que dans cette expression pêcheurs d’hommes, une insistance particulière est portée sur le mot HOMME. Je crois, que les pêcheurs auraient été cultivateurs, Jésus les auraient appelés peut être cultivateurs d’hommes, architectes d’hommes. Pour suivre Jésus, ne faut-il pas une conversion radicale à l’Evangile, mais ayant comme but ultime l’homme ?

En tout cas, ‘pêcheur d’hommes’, c’est ‘LE’ ministère vécu à l’extrême par Jésus, venu pour sauver l’homme ; il est venu affirmer que l’homme est au-dessus de toute valeur, y compris la loi, et même le bien (c’est pour cela qu’il mange avec les péagers et les prostituées…)

Mais qu’est-ce que concrètement inviter des disciples à devenir pêcheur d’hommes ?
Un renoncement à soi ? Le suivre, laisser son filet et renoncer à la vie pour l’homme?
Non, si Jésus est l’archétype du pêcheur d’hommes, et vit sa Passion, c’est pour la VIE.

Alors qu’est-ce que pêcheur d’hommes ? Si ce n’est pas vivre la PASSION, est-ce vivre la COMPASSION ? C’est vrai que la compassion est un sentiment très souvent vécu par Jésus auprès de personne qu’il rencontre : il est ‘ému aux entrailles’. Mais justement, ce verbe n’existe dans la Bible que pour Jésus, et c’est peut-être n’est pas pour rien…

Est-ce que l’homme dont l’amour est limité, arrive à la vraie compassion ?

J.J. Rousseau (protestant) justement dit que non. Il a remis en cause les capacités de l’homme à être compatissant. Il récuse le côté altruiste de sa compassion. Le souci de l’autre serait en fait une partie prenante du souci de soi. ‘C’est pour ne pas souffrir moi-même que je ne veux pas que l’autre souffre. Je m’intéresse à lui, par amour de moi.’

Il voit dans la compassion plutôt assez souvent une passion égoïste, et s’interroge même sur le sentiment d’humanité naturel qui nous fait reconnaître l’autre comme semblable. La pitié, la compassion serait une sorte de disposition naturelle, qui fonderait la règle d’or qui existe dans toutes les religions, y compris dans le confucianisme : « Ce que tu ne souhaites pas pour toi, ne l’étends pas aux autres. »

Annah Harendt va encore plus loin en ce qui concerne la compassion. Elle écrit que pour des êtres dans la vraie souffrance, même la compassion n’enlève pas la perte du monde. La compassion l’aggrave parfois, car elle renvoie encore plus à une fausse égalité.

Alors qu’est-ce que pêcheur d’hommes ? Sur quelle voie de suivance le disciple doit aller ?

Le 2ème récit qui suit pourrait donner une piste.

Jésus, archétype du pécheur d’homme va pêcher l’homme et le guérir.

Dans ce récit de guérison, Jésus enseigne dans une synagogue et là il y a un homme possédé d’un esprit impur qui va parler. L’esprit impur dans ce texte est manifesté par cette phrase qu’il dit : Jésus de Nazareth tu es venu pour nous PERDRE.

L’esprit impur est l’esprit de mort. Et Jésus, va guérir en faisant taire l’esprit de mort, en museler cette parole, la faire périr, et va faire sortir cet esprit négatif

S’il est bien entendu que c’est Dieu qui guérit, qui transforme et apporte la bonne nouvelle de la vie de la grâce, on peut se demander si être pêcheur d’hommes, ce n’est pas pour le disciple, par l’évangile de Dieu, et l’espérance, être missionné pour combattre l’esprit de mort, en toute personne qui ne voit pas la vie ? A dévoiler la grâce.

C’est vrai que l’esprit de mort n’est pas un quelque chose ‘loin des disciples’, ni loin de nous.

Il y en a beaucoup de ses ces paroles de ces pensées qui bloquent, paroles de mort sans espérance, paroles qui dénigrent qui mènent nulle part, en tout cas pas vers le haut… qui ne voient pas de solutions de vie.

Beaucoup de paroles y compris en soi-même sont des paroles qui contrent.

Très souvent lorsqu’on dit quelque chose de positif, immédiatement, son esprit met en place une parole qui contre. Tout homme fait cela. C’est l’impur (le revers de l’Esprit)

Alors comment fait Jésus pour contrer l’esprit de mort ? Il s’adresse à l’autre, il fait taire et musèle la parole de mort, l’impur. Et la parole sort.

Elle est pleine d’autorité dit le texte. L’autorité est ce qui va vers le haut vers la vie. Les gens s’en étonnent.

Etre pêcheur d’hommes ne serait-ce pas, nourri soi-même de la force spirituelle de cette Parole, de vie en Christ : la déployer vers le haut. En redonner sa force, comme dit l’Epitre aux Hébreux, comme un glaive à double tranchant.

Une parole dégagée de soi, libre qui ne sert jamais ses intérêts, elle est au service.
Ce n’est d’ailleurs que comme cela qu’elle est missionnaire.
Une parole pleine de l’Esprit Saint, de vie et de courage : qui risque.
Seule, celle-ci qui fasse avancer le monde, la vie.

Alors je voudrais terminer en disant que être Pêcheur d’hommes est une vocation, solide qui peut nous nous être donnée parce qu’on a été repêché soi-même par la grâce.

Pêcheur d’hommes est bien au-delà de tout le langage compassionnel, qu’on entend d’aujourd’hui, ne sert pas à grand-chose, car souvent il est statique.
Là où un pêcheur d’hommes se situe par sa Parole ou son action, dans un ENGAGEMENT, poussé par une force motrice : l’Esprit.
Si elle s’expose, elle ne met pas en danger, parce que Christ est devant, un appui un abri et qu’il faut le suivre.

Pêcheur d’hommes invite soi-même à se taire et à faire TAIRE, à prendre des risques peut-être à y laisser des plumes, en communion, avec celui qui a été et est le Pêcheur d’hommes, Jésus-Christ.

Les défis familiaux qui existent aujourd’hui compliqués, y compris tous ceux qui existent aujourd’hui dans le monde, l’imposent ; je ne parle pas des migrants sur la mer, du climat, des personnes qui sombrent dans un océan de grisaille ‘où il faut les tirer, hors des eaux salées de la mort et de l’obscurité dans laquelle la lumière du ciel ne pénètre pas’.

Oui, ces défis imposent d’être pêcheur d’hommes : une Parole, une action qui permet la vie. A toute échelle il est possible et indispensable de le vivre. En tout cas, c’est une question que chacun que peut se poser chaque jour (même à toute petite échelle).

C’est cela se convertir à l’Evangile, sans filet, dans la confiance en Dieu comme le demande Jésus. Alors ce qu’il y a de magnifique c’est qu’en pêchant on est repêché soi-même, l’Esprit de Dieu nous apporte alors la grâce. Pêcher, repêcher sans cesse….

 

Allons voir ce qui est sous l’eau ! Il y a toujours quelqu’un à repêcher …

 

Amen