Luc 19, 1-10 – de la transmission à la transformation

Prédication du dimanche 30 octobre 2016, par le pasteur  Evert Veldhuizen

C’est la Fête de la Réformation. Nous protestants y tenons pour nous rappeler chaque
année les événements de la Réforme du 16
e siècle. Car nous devons beaucoup à ce mouvement de
renouvellement, qui fit naître une manière vraiment moderne d’être chrétien, d’être Eglise.
Cette année précède au cinq-centenaire de la Réforme. L’affichage des 95 thèses de Luther
sur la porte de l’église de Wittenberg en 1517 est considéré comme l’acte déclencheur de ce grand
mouvement qui a reformé la chrétienté et transformée la civilisation européenne. Ce cinq-centenaire suscite plusieurs célébrations, notamment par le programme mis en place par la Fédération Protestante de France. Ces célébrations auront pour thème fédérateur : « La fraternité ». Chaque commémoration s’accompagne d’analyses et de bilans. Comment les protestants ont-ils évolué pendant les cinq siècles ? Que sont-ils devenus, et que reste-t-il aujourd’hui de ce Mouvement qui a profondément marqué des nations entières du Vieux Continent ?

Ces questions m’intriguent car je me sens concerné personnellement. Mes racines
réformées remontent aux années 1580. Le mariage du curé de notre village au centre des Pays-Bas
marqua l’aboutissement d’un processus lent qui avait commencé cinquante ans plus tôt. Mes
racines ne m’ont pas pour autant figé. La Réforme prône le devise
semper reformanda, la
réformation perpétuelle. Or, j’ai accepté d’être réformé au sens dynamique du terme. Comme un
pèlerin, j’ai traversé deux des façons principales concernant la façon de devenir chrétien.
Une façon est inspirée de l’Ancien Testament, selon laquelle la foi se transmet de père en
fils, de mère en fille, de génération à génération. La clef est la fidélité à la Tradition et à la
transmission systématique. L’autre façon est inspirée plutôt du Nouveau Testament, selon laquelle
l’être humain naît de nouveau. Il s’attache à Jésus, révélé à lui comme son Sauveur. Il part à la suite
de Christ qui est désormais son Seigneur.

Et cela nous amène à Zachée. Voilà un homme qui cherche une réponse à sa quête existentielle. Car Zachée ne se considère pas accompli quant à sa vie spirituelle, sa piété, et ses rapports à
Dieu. Cet homme est à la recherche, et son histoire comporte pour nous un immense espoir. Parce
que nous réformés – et aussi nos frères et sœurs luthériens – constatons depuis environ deux
générations maintenant que la transmission de génération à génération ne fonctionne plus.
Les uns se culpabilisent. Les autres s’estiment victimes d’une rupture de la civilisation. Car
la génération des baby-boomers a en effet tourné le dos aux traditions religieuses. Les huguenots
contemporains partagent ce même sort avec d’autres communautés protestantes. Il est humainement compréhensible que l’on regrette la disparition des formes de piété et de vie religieuse dont
nous avons reçu les bienfaits. Mais ce n’est pas la fin du monde ! Au fait, il existe une alternative.

C’est qu’illustre Zachée qui cherche quelque chose, quelqu’un. Il sait qu’il doit y avoir une
réponse à sa quête existentielle. Il entend parler de Jésus. Il se demande si ce Jésus peut l’aider à
trouver les réponses. Mais Zachée ne sait pas précisément quelles sont ses questions. Il cherche
sans savoir quoi ou qui. C’est embarrassant. Est-ce la raison pourquoi il se cache dans un arbre,
jouant un peu le rôle de voyeur ? Peu importe les apparences, l’essentiel est dans la quête-même
de l’homme. Et il est aussi merveilleux que mystérieux que Zachée reçoit une réponse à sa quête.
Jésus l’aperçoit, lui parle et s’invite chez lui !

Mon émerveillement bute ici sur une question douloureuse qui me hante et pour laquelle
je n’ai jamais trouvé de réponse satisfaisante. Zachée cherche. Et il trouve, ils se trouve lui-même.
La réponse à sa quête existentielle est en quelqu’un, Jésus le Christ. Zachée trouve, mais pas tous
les humains qui ont cherché attestent avoir trouvé. Les uns acceptent cela comme une façon de
vivre leur foi par une tension entre espoir et doute. D’autres témoignent d’une expérience qui a
changé leur existence. Mais pourquoi les uns et pas les autres ? Je l’ignore et dois m’incliner
devant la souveraineté de Dieu et ma manque de connaissance dans l’intimité profonde d’autrui.
Revenons sur l’état des lieux de nos chères communautés protestantes. La plupart d’entre
nous sommes issus nous-mêmes de la vieille tradition qui est celle de la transmission fidèle de
génération à génération. Force est de constater qu’elle s’essouffle. Il nous reste heureusement
l’autre dynamique, celle qui génère de la recherche dans le secret du cœur, et suscite des
rencontres existentielles qui transforment la vie…

L’histoire de Zachée porte un message d’espoir, qui peut être reçu comme un souffle
d’espérance pour l’avenir. L’espoir et l’espérance que la tradition protestante n’est point
condamnée à disparaître. Au contraire, elle a un avenir radiaux , parce qu’elle est appelée à vivre
toujours réellement le
semper reformanda, en acceptant de passer de la tradition de transmission
à celle de la transformation.

Jésus-Christ nous regarde, il nous invite à quitter nos cachettes et de le faire entrer chez
nous. Chers amis, cela change tout ! Et les prochains cinq siècles verront des protestants chercher,
et trouver, et s’épanouir, et porter un formidable témoignage chrétien aux générations futures !
Sola scriptura, sola gratia, sola fide, et surtout : Soli Deo Gloria !

Amen !

Luc 18, 9-14 – du gâchis et du gain

Prédication du dimanche 23 octobre 2016 par le pasteur Evert Veldhuizen

La parabole du pharisien et du collecteur d’impôts est parfois prise comme une leçon de
morale. L’autosatisfaction orgueilleuse est condamnée et l’humilité approuvée. Ce serait la morale
de l’histoire. Je pense que la parabole va plus loin que ça. Et je voudrais retenir notre attention sur
la confession du collecteur d’impôts :
Je suis un pécheur.

Le péché, voilà un thème important dans les Écritures. Thème délicat mais incontournable,
car il est au cœur des récit des Origines, de l’Alliance de Dieu avec le peuple élu, de l’Évangile de
Jésus-Christ… Mais l’a-t-on compris ? Non. Pour nos contemporains, parler du péché est faire de la
morale d’une façon que l’on rejette aujourd’hui. Au fait, on réprouve l’approche moraliste héritée
du catholicisme tridentin. Ce moralisme a été gravé dans les mentalités. Difficile de s’en défaire.
Dans ce contexte conditionné, le terme péché sonne mal dans les oreilles des contemporains.
Comme dans nos oreilles de protestants !

Or, je plaide pour une autre approche. Nous avons relevé des éléments historico-religieux
français. Pourquoi ne pas avoir recours à d’autres cultures pour approcher le thème par un
angle différent… ? Comme mon accent ne cache pas, je suis d’origine néerlandaise. Né aux PaysBas, ma langue maternelle est le néerlandais. Mon parcours me permet donc de vous proposer un autre regard sur ce texte biblique.
En néerlandais, le mot péché se dit
zonde. Dans un contexte
religieux, ce mot a le même sens péjoratif qu’en français. Là les deux langues se ressemblent. Mais
l’étymologie du mot
zonde en néerlandais a encore un autre sens, qui est totalement distinct du
sens religieux et moraliste. Lorsqu’un néerlandais dit :
Wat zonde ! ça fait en français : Quel gâchis !
Je manque un rendez-vous important, quel gâchis ! J’investis dans un projet qui échoue, quel
gâchis ! Chacun connaît le sentiment pénible de déception et de frustration quand quelque chose
s’avère du gâchis. J’aimerais profiter de l’étymologie néerlandaise pour définir autrement la notion
de péché. Prenez Adam et Eve qui mangent de l’Arbre de la connaissance du bien et du mal. Ils se
trouvent dénudés, expulsés du Jardin d’Éden, éloignés de Dieu. C’est du gâchis, n’est-ce pas ?

Le pharisien s’estime moralement méritoire, mais en réalité il passe à côté du véritable sens
de la Parole de Dieu, de la grâce, du pardon, de l’humilité voulue par Jésus… Ignorant, il se trompe.
Oui, quel gâchis ! Nos contemporains sont habités des valeurs humanistes, voltairiennes et laïques.
On tient à la liberté d’expression, l’égalité, la fraternité. Mais que sait-on de Dieu, de son amour, sa
grâce, sa bonté ? Rien ou peu ? L’ignorance du public en matière de l’Évangile est du gâchis ! L’idée
que la vie spirituelle est une affaire privée fait l’économie de la dimension sociale de la foi qui relie.
Quel gâchis ! L’éjection de la religion hors de l’espace public est comme l’amputation d’un organe
vital. Quel gâchis ! Cependant, le gâchis sous-entend son opposé, qui peut se définir par le terme
gain. Grâce aux Écritures, je connais le Dieu Créateur, quel gain ! Nous bénéficions de l’Alliance que
Dieu conclut avec nous, quel gain !

L’Esprit de Dieu nous sort de l’ignorance, il nous éclaire et nous attire vers Jésus, quel gain !
Et Christ lui-même nous conduit dans une relation avec Dieu qui est amour, bonté, justice, paix…
Ô, quel gain ! Recevoir la foi et la vivre, c’est gagner en grâce, celle qui élimine le gâchis, le péché.
Mais attention à l’usage du terme gain hors de ce contexte. Car dans un autre contexte, le terme
gain peut tromper.

Après vous avoir amenés aux Pays-Bas, faisons maintenant un tour au Brésil. Or, les
Brésiliens ont connu l’élan de la théologie de la libération. À présent certains sont attirés vers la
théologie de prospérité. C’est une perversion de la notion évangélique du gain. Selon les
défenseurs de la théologie de prospérité, la foi est comme un mécanisme profitable. Par la foi on
peut se procurer une bonne santé et des richesses matérielles. Ce n’est certainement pas ce que
l’apôtre Paul envisageait lorsqu’il confessait aux Philippiens :
Christ est ma vie et mourir représente
un gain
. Le gain évangélique est synonyme à mourir à soi, c’est à dire se remettre à Dieu en Christ
et renoncer à compter sur sa propre justice.

Ce fut l’état d’esprit de notre frère dans la foi, le collecteur d’impôts. Il mourut, pas littéralement
comme des extrémistes kamikazes, non, il mourut consciemment à lui-même afin de vivre
et de construire. Le texte ne précise pas ce qu’il devint, mais la teneur de l’Évangile fait le deviner.
Le pécheur, ayant pris conscience du gâchis de sa vie s’est tourné vers Dieu dans un esprit de
repentance. Se repentir, c’est se détourner du gâchis pour s’orienter vers le gain qu’est Jésus-Christ.

Frères et sœurs, Jésus nous adresse par cette parabole une invitation. Et il nous exhorte à
renoncer à tout ce qui relève finalement du gâchis – pour chercher le gain suprême et unique :
Jésus-Christ le Seigneur ! Amen !

Luc 16, v19-31 – le riche et Lazare

Prédication du Pasteur Marc de Bonnechose, dimanche 25 Septembre 2016

 

Au temps de Jésus, circulaient notamment dans l’Egypte voisine, des histoires décrivant ce qui se passait dans l’Au-delà. Pour inciter les gens à tenir compte de leurs voisins et bâtir une société plus paisible et plus gouvernable, mais également pour que chacun reste à sa place. De cette manière, la patience a pu être prêchée à ceux qui souffraient, qui sont toujours les plus nombreux dans une société batie par le pouvoir de quelques uns sur la masse des autres. « Votre bonheur dans l’au-delà sera inversement proportionnel à votre bonheur ici-bas. » Message peut-être subversif pour le pouvoir et réconfortant pour les plus faibles, mais sa transmission de siècle en siècle a souvent permis de légitimer l’ordre établi.

Et jusque dans nos Eglises, qui se sont longtemps servies de la parabole pour prêcher la patience aux chrétiens souffrants, et la culpabilité aux plus aisés… Une culpabilité d’ailleurs qui avait des contreparties financières, puisqu’on a été jusqu’à racheter des parts de salut… qui ont par exemple permis de construire Saint-Pierre de Rome. Le prophète Amos va également dans le même sens : malheur à ceux qui fondent leur vie sur leurs avoirs, leurs qualités, leurs certitudes et s’y enferment.

Apparemment, Jésus ne dit pas autre chose quand il transmet cette histoire aux pharisiens. Et Jésus ajoute même la fin de l’histoire concernant Abraham et les 5 frères du riche ; aucune illusion ne peut être attendue sur la gente humaine : il ne sert à rien de prévenir ceux qui vivent sur la terre par des miracles ou des avertissements qui ne seront pas écoutés.

Qu’est-ce qu’un tel récit peut nous apporter aujourd’hui ? Et particulièrement pour la paroisse du Saint-Esprit qui reprend aujourd’hui les activités annuelles par le culte de rentrée, et la reconnaissance de son conseil presbytéral ? Apparemment rien à première lecture, et personne ne se laisse plus prendre par la culpabilisation.

Sauf que.

A / Sauf qu’il existe des lectures plus approfondies de la parabole, que nous allons partager. C’est le rôle d’une paroisse et de sa catéchèse : aider chacun à passer d’une interprétation littérale première des textes, à une autre dimension, capable de mettre en route et de créer une communauté d’espérance.

B / Par ailleurs, la paroisse se construit actuellement autour d’un projet de vie, pour accueillir un pasteur en juillet. Ce projet de vie ne peut pas être uniquement la poursuite de ce qui s’est fait depuis tout temps ou d’un quelconque ordre établi par on ne sait quelle puissance de l’histoire. Un projet de vie est un projet, donc tourné vers demain, et concerne la vie, pas les habitudes.

C / Enfin, dans la paroisse, certains souffrent et certains vivent des temps d’enfermement sur soi. Et la parabole doit pouvoir les relever et les envoyer vers demain. C’est le rôle de chaque texte de l’évangile. Il nous faut donc rechercher ce qui peut nous relever.

Voilà trois raisons pour nous guider dans une compréhension plus approfondie de cette histoire, et je vous invite à me suivre, sous le texte. D’abord, vous le savez, une parabole, est faite pour choquer, pour nous retourner, nous décaler de ce que nous sommes. C’est une histoire ordinaire à double lecture. Et elle implique de ne pas s’arrêter aux mots, à ce qui a l’air d’être la réalité des choses. Ne pas s’arrêter aux mots, c’est d’abord je crois, comprendre cette histoire en s’apercevant qu’elle répond en tout point à la propétie d’Amos. Un homme riche a profité de la vie pour lui tout seul, il ne s’est pas ouvert. Il n’a pas vécu vraiment. Il ne s’est pas donné les moyens de regarder les autres.

On est exactement dans le même cadre que la parabole des Talents : que faisons-nous de ce qui est donné. Non pas les choses matérielles, mais la vie et la foi. Un Talent, c’est une vie de salaire. C’est Dieu qui donne à l’homme sa vie et lui dit : ‘va la vivre, et la vivre vraiment’. Comme dans l’épitre à Timothée, où Paul dit : combat le bon combat de la foi. Vis pleinement la foi qui t’est donnée, cela sera source de justice, piété, charité, patience,douceur, etc. Nous ne sommes pas dans notre parabole sur des questions financières. Nous sommes sur des questions de foi et d’identité.

Vous avez sans doute remarqué que le riche n’est pas nommé. Il n’a pas d’identité. C’est UN riche. Il n’est pas nommé pour lui-même, mais par le fait d’être riche. Ce qu’il a reçu ou conquis, fait le centre de sa vie au point de le qualifier. Comme si un breton ne trouvait sa raison d’être que dans le fait d’être breton, qu’un cévenol ou un protestant étaient cévenol ou protestant avant d’être chrétien, qu’on était membre du Saint-Esprit avant d’être membre de la communauté des frères rassemblés ici ce matin, ou que notre éducation nous enfermait dans des attitudes où l’on se retrouvait incapable d’aller voir des personnes autres et différentes, ou que notre lecture de la bible était forcément la seule ou la meilleure…

Nous avons de nombreux exemples possibles, où l’homme riche de la parabole est finalement plein d’actualité, nous qui vivons notre vie indépendamment de celle du voisin, qui ne considérons souvent que nos propres demandes, nos propres envies, sans faire attention à la souffrance ou la différence qui se manifeste autour de nous. C’est peut-être cela, la fausse richesse. Etre tellement sûr de son bon droit et de ses atouts, qu’on ne voit même pas l’autre, qu’on ne s’ouvre pas, qu’on ne se décale pas de son quotidien. Peut-être que le riche aurait donné quelque chose à Lazare, s’il l’avait seulement vu.

C’est en cela que Jésus tord l’histoire que tout le monde connait, pour en faire une parabole évangélique. Quand une parole, quand un témoignage pourrait donner sens à notre vie, on ne peut pas les voir, on ne voit que notre parole à nous. Et pourtant elle est là cette parole de libération ; il est là, ce témoignage de vie. A notre porche comme Lazare ; dans la rencontre que nous accepterons peut-être de faire un jour, au risque de perdre une partie de nos certitudes.

Lazare, lui, est nommé, il existe bien pour chacun de nous. ‘Lazare’, ça veut dire : ‘Dieu aide’. Cette aide de Dieu, cette Parole, nous ne la voyons même pas mais elle existe pour nous ; nous ne voyons que le fait qu’il y ait un ‘mendiant-Lazare’, sans voir au dessous des mots. Et pourtant elle est bien là, la ‘Lazare’, l’aide de Dieu. Comme une promesse, comme un appel, pour chacun de nous.

C’est peut-être le premier message de la parabole : ne restons pas ainsi, enfermés sur nous-mêmes, ouvrons-nous à la Parole, laissons-nous déplacer par la rencontre qui vient nous fortifier et nous aider à vivre.

Mais il faut aller plus loin que ce simple appel de Jésus à la vigilance et à la conversion. Car cette parabole est avant tout une espérance. Sinon, elle n’aurait rien à faire dans l’évangile. Et il suffit pour cela de comprendre que les chiens, dans l’Evangile de Luc, sont souvent l’image des païens, mais aussi et surtout ici, où les pharisiens sont cités, l’image d’un judaïsme très fermé. Il nous faut comprendre que ce qui vient lécher les plaies de Lazare, ce qui vient ronger ses souffrances, c’est le légalisme des pharisiens et des scribes. Comme nous nous rongeons nous-mêmes de culpabilité devant cette parabole, lorsque nous faisons appel à notre seul jugement moral. Nous le savons, aucune loi ne pourra venir nous délivrer de ce sentiment d’impuissance devant le malheur des autres. Aucune règle éthique ne pourra nous ouvrir, si nous n’acceptons pas de lâcher ce à quoi nous tenons. Et au contraire, plus on nous culpabilise et plus on se renferme sur nous-mêmes.

Jésus nous donne peut-être là un premier message d’espérance : d’abord vis-à-vis de nos souffrances, comme pour Lazare. Si un jour nos plaies ouvertes par la culpabilité finissent par détruire toutes nos résistances, quand nous abandonnerons la partie, quand nous serons suffisamment abattus pour accepter d’être aidés, ou soutenus et accompagnés par nos frères par nos rencontres, alors Jésus nous promet que nous serons en mesure de vivre autre chose, de vivre autrement et pleinement.

Entre là où se situe le riche et là où se situe Lazare, il y a un abîme, comme le dit Abraham. C’est une vie radicalement différente. Ceux qui en vivent déjà peuvent en témoigner.

Mais il y a un second message de Jésus, cette fois pour l’homme riche que nous sommes aussi souvent ; un autre message d’espérance. Le riche est empêtré dans son enfermement, sans savoir quoi faire. Alors comme nous, il va essayer toutes les possibilités pour s’en sortir.

A / D’abord de faire valoir son droit au salut, puisqu’il est fils d’Abraham. Comme nous le faisons nous-mêmes en disant que nous sommes enfants de Dieu, et qu’il ne peut pas ne pas nous aimer. C’est un argument légaliste, un chantage qui tente d’entraîner Dieu dans notre destin. Et cela ne marche pas.

B / Ensuite, l’homme riche va faire appel à la pitié : « Fais en sorte que Lazare vienne me rafraîchir avec de l’eau. » Nous pourrions presque dire aujourdhui : « Fais en sorte que ta Parole vienne nous vivifier. » C’est se poser en consommateur de la parole, rester passif devant la promesse de Dieu. C’est la mentalité de l’assisté qui attend la pitié divine. Et dans la parabole, cela ne marche pas non plus.

C / Enfin, le riche va faire une dernière tentative : « Fais en sorte que mes 5 frères puissent voir des signes de ta Parole, et croire. » Pour ceux d’entre vous qui connaissent la symbolique biblique, le chiffre 5 représente souvent les 5 premiers livres de la loi, le Pentateuque. On retrouve par exemple cette allusion dans l’histoire de la Samaritaine, lorsque Jésus lui dit : tu as eu 5 maris et tu n’en a pas vécu ; autrement dit, la loi, ce que Dieu donne à l’homme pour vivre, ne t’a pas suffi et tu n’as pas réussi à en vivre.

Ici, le riche demande la même chose. Il dit en filigranne que la parole de Dieu ne lui a pas suffi, et qu’en plus de la parole, il faut que les 5 frères reçoivent des preuves de la présence de Dieu. C’est comme si nous demandions à Dieu de nous démontrer la foi !

Or la foi, c’est bien d’après Paul, ‘la ferme espérance des choses que l’on ne voit pas’. Là où Dieu est démontré, la foi n’est plus. Mais c’est bien la foi qui nous fait vivre : l’espérance. Et non pas le savoir. Le savoir, c’est le symbole du riche. L’espérance, c’est le symbole de Lazare, qui attend à la porte.

Trois tentatives donc pour enfermer Dieu ; trois refus de la part d’Abraham. C’est certainement un échec pour ce riche, aveuglé par lui-même au point que, même dans la souffrance, il ne peut plus penser et raisonner que par rapport à lui-même en essayant d’enfermer les autres dans sa propre logique.

Mais c’est en même temps une grande espérance pour nous. Parce que cet échec nous montre que nous pouvons sans crainte passer de l’autre côté de l’abîme, abandonner notre carapace, lâcher prise devant Dieu. Nous pouvons être assurés que nous vivrons alors son salut, une libération, parce que nous serons devenus des enfants de la confiance, des fils véritables de cet Abraham qui avait lâché les ‘impossibles’ pour suivre Dieu dans l’aventure de la vie.

Le problème du chrétien n’est pas tant de demander tout cela dans de belles prières, que de s’y lancer vraiment, d’oser regarder les autres, pour vivre enfin avec les autres dans une communauté d’espérance. C’est dans le regard de nos frères, que nous pouvons reconnaitre Lazare, ‘Dieu vient en aide’.

Alors cela peut faire peur, surtout lorsqu’ Abraham nous dit qu’un abîme a été creusé, qui nous sépare de lui. Mais c’est sans doute aussi notre chance. Parce qu’en plongeant dans l’abîme, on se perd soi-même, on se perd à soi-même ; et l’on peut alors s’ouvrir à l’Autre. Ce n’est que dans la chute, que dans l’abandon, que nous pourrons voir vraiment que Dieu nous accompagne, et que nous sommes peut-être nous aussi des Lazare, pour d’autres, des ‘Dieu aide’.

Il existe un cantique qui dit cela très bien, et que nous avons chanté tout à l’heure : « J’abandonne ma vie, sans regret ni frayeur, à ta grâce infinie, O mon libérateur… »

 

Amen.

 


 

Textes du jour

Amos 6:1-7Louis Segond (LSG)

Malheur à ceux qui vivent tranquilles dans Sion, Et en sécurité sur la montagne de Samarie, A ces grands de la première des nations, Auprès desquels va la maison d’Israël!…

Passez à Calné et voyez, Allez de là jusqu’à Hamath la grande, Et descendez à Gath chez les Philistins: Ces villes sont-elles plus prospères que vos deux royaumes, Et leur territoire est-il plus étendu que le vôtre?…

Vous croyez éloigner le jour du malheur, Et vous faites approcher le règne de la violence.

Ils reposent sur des lits d’ivoire, Ils sont mollement étendus sur leurs couches; Ils mangent les agneaux du troupeau, Les veaux mis à l’engrais.

Ils extravaguent au son du luth, Ils se croient habiles comme David sur les instruments de musique.

Ils boivent le vin dans de larges coupes, Ils s’oignent avec la meilleure huile, Et ils ne s’attristent pas sur la ruine de Joseph!

C’est pourquoi ils seront emmenés à la tête des captifs; Et les cris de joie de ces voluptueux cesseront.

 

1 Timothée 6, 11-16

Pour toi, homme de Dieu, fuis ces choses, et recherche la justice, la piété, la foi, la charité, la patience, la douceur.

Combats le bon combat de la foi, saisis la vie éternelle, à laquelle tu as été appelé, et pour laquelle tu as fait une belle confession en présence d’un grand nombre de témoins.

Je te recommande, devant Dieu qui donne la vie à toutes choses, et devant Jésus Christ, qui fit une belle confession devant Ponce Pilate, de garder le commandement,

et de vivre sans tache, sans reproche, jusqu’à l’apparition de notre Seigneur Jésus Christ,

que manifestera en son temps le bienheureux et seul souverain, le roi des rois, et le Seigneur des seigneurs,

qui seul possède l’immortalité, qui habite une lumière inaccessible, que nul homme n’a vu ni ne peut voir, à qui appartiennent l’honneur et la puissance éternelle. Amen!

 

Luc 16, 19-31

Il y avait un homme riche, qui était vêtu de pourpre et de fin lin, et qui chaque jour menait joyeuse et brillante vie.

Un pauvre, nommé Lazare, était couché à sa porte, couvert d’ulcères,

et désireux de se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche; et même les chiens venaient encore lécher ses ulcères.

Le pauvre mourut, et il fut porté par les anges dans le sein d’Abraham. Le riche mourut aussi, et il fut enseveli.

Dans le séjour des morts, il leva les yeux; et, tandis qu’il était en proie aux tourments, il vit de loin Abraham, et Lazare dans son sein.

Il s’écria: Père Abraham, aie pitié de moi, et envoie Lazare, pour qu’il trempe le bout de son doigt dans l’eau et me rafraîchisse la langue; car je souffre cruellement dans cette flamme.

Abraham répondit: Mon enfant, souviens-toi que tu as reçu tes biens pendant ta vie, et que Lazare a eu les maux pendant la sienne; maintenant il est ici consolé, et toi, tu souffres.

D’ailleurs, il y a entre nous et vous un grand abîme, afin que ceux qui voudraient passer d’ici vers vous, ou de là vers nous, ne puissent le faire.

Le riche dit: Je te prie donc, père Abraham, d’envoyer Lazare dans la maison de mon père; car j’ai cinq frères.

C’est pour qu’il leur atteste ces choses, afin qu’ils ne viennent pas aussi dans ce lieu de tourments.

Abraham répondit: Ils ont Moïse et les prophètes; qu’ils les écoutent.

Et il dit: Non, père Abraham, mais si quelqu’un des morts va vers eux, ils se repentiront.

Et Abraham lui dit: S’ils n’écoutent pas Moïse et les prophètes, ils ne se laisseront pas persuader, quand même quelqu’un des morts ressusciterait.

Luc 24, 51-52, Actes 1, 9-10 – Or comme il les bénissait, il se sépara d’eux et fut emporté au ciel

Prédication du jeudi 5 Mai 2016 (Ascension), par Pascale Kromrek

Luc 24, 51-52 ; …. Pour vous, demeurez dans la ville jusqu’à ce que vous soyez, d’en haut, revêtus de puissance. Puis il les emmena vers Béthanie et levant les mains il les bénit. Or comme il les bénissait, il se sépara d’eux et fut emporté au ciel. Eux après s’être prosternés devant lui, s’en retournèrent à Jérusalem pleins de joie, et ils étaient sans cesse dans le temple à bénir Dieu

Actes 1, 9-10 : Ils étaient donc réunis et lui avaient posé cette question : Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le Royaume pour Israël ? ». Il leur dit : « Vous n’avez pas à connaitre les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité ; mais vous allez recevoir une puissance, celle du Saint-Esprit qui viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. »

A ces mots, sous leurs yeux, il s’éleva et une nuée vint le soustraire à leurs regards. Comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s’en allait, voici que deux hommes en vêtements blancs se trouvèrent à leur côté et leur dirent : « Gens de Galilée, pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ? Ce Jésus qui vous a été enlevé pour le ciel viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel. »

 

La vie terrestre de Jésus le Christ s’achève. Son autre vie va commencer. L’Ascension est le récit de cette dernière fois où la présence de Jésus se manifeste parmi ses disciples, les derniers instants de cette présence.

L’Ascension du Christ, littéralement « le voyage du Christ au ciel » comme il est dit notamment en allemand, néerlandais, en suédois et danois, est une fête obligatoire du calendrier chrétien, dont la célébration ne s’est généralisée qu’au cours du 4ème siècle. Dans notre République française, laïque et indivisible, la date de l’Ascension est assez bien connue – en raison des possibilités de « pont » qu’elle offre aux salariés. Mais pour les Protestants, elle n’est pas la fête chrétienne la plus célébrée. Les synodes ont souvent lieu ce jour-là, de même que les voyages de paroisse, certaines paroisses la suppriment même et certains pasteurs reconnaissent qu’ils ne se sentent pas tellement à l’aise avec cet évènement. Et pourtant… !

Et pourtant, pour certains de nos Réformateurs, comme Zwingli et Calvin, l’épisode a une importance décisive, puisqu’il contribuera à fonder la conception réformée de la Cène, appuyée sur l’absence de présence réelle matérielle dans le pain.

Et pourtant, que de fois évoquons-nous cet épisode dans le Credo « Il est monté au ciel, il siège à la droite de Dieu le Père Tout Puissant… » ; savons-nous bien ce que nous disons alors ?

Et pourtant, et surtout, l’Ascension nous envoie un message de confiance et d’espérance.

Tout d’abord voyons la scène elle-même :

Jésus s’en va – et ne reviendra plus, ni parmi ses disciples, ni parmi nous au cours des siècles qui suivent, et nul ne sait quand il reviendra. Il l‘a dit à ses disciples et aux foules, il les a préparés ; mais lorsque l’évènement arrive, il s’agit bien d’une disparition.

Les mots des textes sont d’ailleurs très forts : il s’agit d’enlever, d’emporter, dérober, soustraire, de disparition, de départ. Il suffit de se souvenir des adieux sur un quai de gare, sur un quai maritime, un trottoir d’où de se rappeler l’arrière d’une voiture qui s’éloigne et devient de plus en plus petite ; les départs de personnes aimées laissent rarement indifférents, quand on y assiste et que l’on reste soi-même. Et quand on sait que c’est la dernière fois que l’on se voit, qu’on ne se reverra pas dans ce monde, cela fait mal. La question du « quand » et « où » « de nouveau » se pose alors. J.S. Bach le fait chanter ainsi au début de son oratorio de l’Ascension : Ah, Jésus, ton départ est-il déjà si proche ? Hélas, l’heure est-elle déjà venue où nous devons nous séparer de toi ? Ah ne t’éloigne pas encore ! Ton adieu et ton départ prématuré me causent la plus grande douleur ! Ah, demeure donc encore ici ! Oui, ne tarde pas à revenir et bannis ma triste affliction ; sinon chaque instant me sera odieux et il en sera ainsi des années !

La séparation d’avec Jésus commence donc et on ne sait pas combien de temps elle va durer. Il ne s’agit pas d’un deuil, Jésus est ressuscité ; la plupart des disciples l’ont vu, ils savent qu’il est vivant, c’est simplement un départ et donc une absence, sans connaitre le moment du retour, et ce n’en est pas moins pénible.

Leurs yeux des disciples sont rivés au ciel, on peut le comprendre, c’est un extraordinaire spectacle qui s’offre à eux ; pardonnez-moi si j’entre un peu dans une lecture peu calvinienne, et évoque les représentations si parlantes de cette scène ! L’Ascension est en effet un sujet de choix qui a inspiré icônes, fresques, tableaux, sculptures… Artistes orthodoxes, catholiques et même protestants (Rembrandt) ont traité le sujet ; chacun a sa manière a imaginé la scène, avec Jésus qui s’élève seul, ou bien porté, ou même soufflé par les anges ; la nuée l’enveloppe ou l’attend plus haut ou se dissipe déjà ; il regarde vers le ciel, parfois même vers Dieu assis dans une mandorle, ou vers les disciples, ou droit devant lui, vers nous ; ses pieds sont presque toujours visibles, flottants ou appuyés ; à terre, agenouillés, courbés ou debout, les disciples regardent tête renversée, et parfois lèvent les mains, comme pour le retenir ou pour l’accompagner… Dans les icônes, Marie est bien sûr la figure dominante, souvent debout, les disciples à ses pieds. Ne nous attardons pas davantage sur ces représentations, mais constatons seulement que Jésus n’est plus là, que les disciples ne le voient plus. Ils restent alors les yeux fixés au ciel.

Mais ils se font rappeler à l’ordre par les deux anges, (qui sans doute figurent Elie et Moïse) : « Pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ? » ce ciel où il n’y a plus rien à voir ; il reviendra celui que vous attendez, mais un jour, de la même manière qu’il est parti. Cela signifie-t-il pour les disciples qu’ils sont désormais libres ? ou au contraire vont-ils éprouver une tristesse permanente ?

Non, la tristesse, c’était avant sa crucifixion, quand Jésus essayait de les préparer à ce qui allait arriver et leur annonçait sa mort ; entre temps ils savent que Christ est mort mais est ressuscité, ils ont vu Jésus vivant ou ont fini par croire les récits de ceux qui l’avaient vu. Désormais Jésus est pour eux non seulement leur Maitre et ami, mais aussi le Seigneur. Lors de son ascension, et la toute première fois, Jésus les bénit et pour la toute première fois ils l’adorent ; Ils s’en retournent donc joyeux à Jérusalem. En les quittant, Jésus leur laisse sa joie, ainsi qu’il le leur avait annoncé, comme le rapporte l’Evangile de Jean relatant leur dernier entretien : « « Vous serez dans la tristesse, mais votre tristesse sera changée en joie…. Vous avez maintenant de la tristesse, mais je vous verrai de nouveau et nul ne vous ôtera votre joie… ».

Libres ? oui, mais évidemment pas libérés de Jésus. Celui-ci, comme le relate encore l’Evangile de Jean, dans ce même dernier entretien avec eux, leur a dit « il est avantageux pour vous que je parte ». Etrange formulation ! Mais c’est parce que la puissance du St Esprit va leur être donnée, mouvement descendant après le mouvement ascendant, qui redonne aux disciples la présence qui vient de leur être enlevée. Les disciples sont donc désormais libres pour mettre en pratique ce que Jésus a prévu pour eux : sans connaitre les temps et les moments, sans savoir quand aura lieu son retour, ils vont désormais être ses témoins, ses seuls témoins, dans le monde entier. L’absence physique de Jésus s’est transformée pour eux en une présence spirituelle, transmise par la puissance qui va leur être conférée à la Pentecôte. Marc l’atteste ainsi : « Le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu ; quant à eux ils partirent prêcher partout : le Seigneur agissait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient ».

Qu’est-ce que cette scène veut dire pour nous aujourd’hui ? Et même pouvons-nous y croire, esprits prétendument rationalistes ? Nous qui n’avons pas connu la personne de Jésus, ni ceux qui l’ont connu et qui ont rendu compte, mais qui avons leurs témoignages et les Ecritures pour seul fondement de notre foi ! Allons-nous rester les yeux au ciel ? Allons-nous nous sentir libres ?

Et d’abord un mot sur « les yeux au ciel » : C’est une attitude que nous connaissons bien, mais qui a plusieurs significations : Signe d’attente, de découragement, de lassitude, de dépit, ou d’incompréhension ; signe de résignation, jusqu’au constat du ciel vide, sans Dieu. Ou bien aussi, recherche d’une solution, signe de concentration, ou simplement contemplation d’un ciel bleu, ou « à la Turner », ou étoilé, et de l’immensité des cieux, et signe de méditation ; mais une telle attitude n’a qu’un temps et risque de se révéler stérile. Dans la montée de Jésus au ciel L. Gagnebin voit l’indication que Jésus nous échappe, qu’il ne saurait y avoir de mainmise de notre part sur Jésus ou sur Dieu. Dieu, « compris comme Transcendance, nous demeure inaccessible… il nous dépasse infiniment ».

Mais ce n’est pas pour autant que ce Jésus a disparu. En même temps qu’un récit d’absence, l’Ascension est aussi un témoignage de la présence de Jésus auprès de nous. Ni Dieu, ni Jésus ne nous abandonne dans cette montée vers le Père.

Dans le récit que nous avons lu, Luc a ajouté un geste dans cette scène de la montée au ciel : Jésus a fait ses dernières recommandations aux disciples et leur demande d’être ses témoins, et il les bénit pendant qu’il est emporté. Le geste de la bénédiction se poursuit pendant l’élévation et l’éloignement…… « …. Et levant les mains au ciel, il les bénit ; or comme il les bénissait, il se sépara d’eux et fut emporté au ciel… ».

C’est une bénédiction ininterrompue, qui perdure indéfiniment, au bénéfice de laquelle se trouvent les disciples, puis ceux qu’ils ont convertis, et puis toute la chaine de témoins jusqu’à nous, qui sommes également au bénéfice de cette bénédiction, et de la promesse qu’elle contient ; nous sommes alors, nous aussi, témoins et relais de cette promesse, et nous sommes mis en marche par cette bénédiction. Pour nous comme pour les disciples, il n’est pas question de rester ainsi en contemplation apathique. Il nous faut agir, nous mettre en marche, témoigner….

Il n’est pas possible non plus de considérer que nous sommes libérés de Jésus qui « retourne » à son Père et nous laisse à notre condition humaine. Nous ne sommes pas seuls. Le récit de l’Ascension contient des rappels symboliques du Premier Testament comme celui de la nuée dans laquelle Jésus va vers son Père, et celui des 40 jours qui la séparent de Pâques ; c’est un rappel des promesses renouvelées de Dieu aux hommes et témoigne, ainsi que le disait Jean Vitaux, « de l’accomplissement de l’Ancienne alliance dans la Nouvelle Alliance ».

La bénédiction continue est ainsi le signe de l’alliance toujours renouvelée, entre Dieu et les hommes, entre son Fils et nous, et manifestée, concrétisée et mise en mouvement par l’Esprit. La Pentecôte va achever, accomplir la promesse donnée à l’Ascension ; en même temps que la parousie est attendue, la réalité de l’amour du Christ Le rend dès aujourd’hui présent à nos cœurs et à nos âmes.

Nous pouvons désormais prendre notre place parmi les témoins et poursuivre la chaine des témoignages ; mais nous pouvons aussi, quand même, parfois, jeter un coup d’œil vers le ciel, pour reprendre souffle, et faire le lien entre notre monde terrestre et celui de la spiritualité. « Le ciel me parle de ce Dieu qui m’attire vers plus grand que moi » dit James Woody. Laissons-nous inspirer alors par la joie des disciples en mission et par la force de leur témoignage.

AMEN

 

Luc 15, 1-3 & 11-32 – La Parabole du Fils Perdu et Retrouvé (ou de l’enfant prodigue)

Culte du Dimanche 6 Mars 2016, par le Dr Jean VITAUX

La parabole est un genre littéraire que Jésus affectionne dans son enseignement : Pierre Larousse définit la figure de style parabole comme « une allégorie servant de voile à une vérité, à une opinion » et donne comme exemple la parabole de l’évangile et cite la parabole de l’enfant prodigue, notre texte de ce jour ! Maurice Carrez, pasteur et théologien, en donne une définition plus théologique : « A l’aide d’un court récit, la parabole veut dire l’indicible, en mêlant le réel et l’extraordinaire de telle sorte que l’auditeur découvre un nouvel univers de sens et se trouve lui-même impliqué dans l’affaire ».

Les paraboles sont étroitement liées à la personne de Jésus et à sa parole : c’est le fondement de son enseignement. Jésus parle en paraboles quel que soit son auditoire : Il s’adresse ainsi aux disciples, aux foules et aux assemblées qui l’écoutent, mais aussi à ses ennemis déclarés, les scribes et les pharisiens. Ainsi dans ces paraboles du chapitre 15 de Luc, il mange avec les pêcheurs, et les collecteurs des taxes (aussi appelés péagers ou publicains), méprisés et impopulaires car ils fixaient le rôle des taxes et les percevaient. Il leur destine spécifiquement ces trois paraboles du chapitre 15, ainsi d’ailleurs qu’aux pharisiens et aux scribes qui maugréaient parce que Jésus fréquentait et mangeait avec les pauvres et les réprouvés.

La thème de la parabole du fils perdu et retrouvé est sûrement apparu scandaleux aux yeux des contemporains de Jésus et peut toujours nous choquer. Le fils perdu prend la part de son héritage, vit dans la débauche, dépense tout son bien, devient employé, quasi esclave, affamé et décide de revenir vers son père qui l’accueille comme un hôte de marque. De quoi choquer le fils qui était resté à travailler chez son père, qui avait travaillé dur, comme un esclave, qui avait toujours obéi aux ordres de son père et n’avait jamais reçu le moindre cadeau ! Ce fils ainé ressent cette situation comme une injustice et refuse de rentrer dans la maison. Jésus part de cette histoire a priori immorale et scandaleuse pour nous enseigner.

Quelle est la nature du pêché du fils cadet ? Dans cette parabole, le fils cadet est le pêcheur, et le père, le Seigneur Dieu. Le pêché du fils cadet est le péché majeur de l’Ancien Testament, vivre sans Dieu, se révolter contre Dieu, être loin de lui. La débauche et la dépense de son bien, puis sa ruine sont la traduction terrestre de cet état d’éloignement de son Seigneur Dieu. Cette parabole est donc une parabole de la perdition, qui stigmatise le pêché- éloignement de Dieu et des autres humains, et la rupture de sa relation privilégiée avec le Seigneur.

Puis le fils cadet se rend compte de son état, et se repend : il compte dire à son père : « Père, j’ai pêché contre le ciel et envers toi ; je ne suis plus digne d’être appelé ton fils ». Et il lui demande d’être désormais son employé. Ce repentir n’est cependant pas sans arrière-pensées, car il pense alors au moins manger à sa faim au lieu d’observer les caroubes que mangeaient les cochons et qui lui étaient refusées.

Le rôle du père dans ces retrouvailles est le plus riche d’enseignements : Il le reçoit comme un hôte de marque, lui fait mettre sa plus belle robe, une bague au doigt, et chausser de sandales, puis fait abattre le veau gras, préparer un festin et faire la fête. Ce qui est extraordinaire dans ces retrouvailles, c’est que le père court vers son jeune fils et l’embrasse avant même que celui-ci lui ait demandé pardon : c’est le paradigme de l’amour chrétien, la grâce accordée par le Seigneur. Comme le dit aussi l’épitre de Jean (1 Jn 4,10) : « Ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous          a aimés ». Paul nous le dit aussi dans l’épître aux Corinthiens que nous avons lu tout à l’heure : « Ce qui est ancien est passé : il y a là du nouveau. Et tout vient de Dieu, qui nous a réconcilié avec lui par le Christ et qui nous a donné le ministère de la réconciliation ».

Le rôle du fils ainé, bien sous tous rapports, est aussi riche d’enseignements : jaloux de la bienveillance du père vis à vis de son frère égaré, il se met en colère et refuse d’entrer dans la maison. Jésus nous met en garde contre le jugement que nous pourrions porter envers les pêcheurs. Ce qui dans le texte de la parabole s’adressait aux scribes et aux pharisiens qui méprisaient les pêcheurs et les péagers, s’applique bien entendu à nous tous : nul n’est assez vertueux ou dénué de péchés pour pouvoir se permettre de juger son prochain. Cela nous met également en garde contre le salut par les œuvres : les œuvres ne sont pas tout, seule la grâce du Seigneur est indispensable, gratuite et préexistante.

La conclusion de cette parabole est très optimiste et réjouissante, après les paroles pleines d’amertumes du fils ainé : Le père l’exhorte : « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi et tout ce qui est à moi est à toi ; mais il fallait bien faire la fête et se réjouir, car ton frère que voici était mort, et il a repris vie ; il était perdu et a été retrouvé ». Cette parole est profondément réjouissante : elle invite à entrer dans la joie de Dieu lorsqu’un pêcheur revient à lui. Les enseignements de cette parabole sont donc essentiels : Nous sommes tous pêcheurs, nous ne devons pas juger nos semblables, la grâce du seigneur est la preuve de son amour, qui précède le nôtre et notre repentir. Réjouissons-nous donc de rester dans la joie de Dieu. Nous conclurons avec l’apôtre Paul : « Nous sommes donc ambassadeurs pour le Christ : c’est Dieu qui encourage par notre entremise ; au nom du Christ, nous supplions : Laissez-vous réconcilier avec Dieu ! Celui qui n’a pas connu le péché, il l’a fait pour nous pêché, afin qu’en lui nous devenions justice de Dieu ».

Luc 1, 39-56 – Mon âme exalte le Seigneur

Dimanche 20 décembre 2015 (4ème dimanche de l’Avent), par Clotaire d’Engremont

 

« Mon âme exalte le Seigneur,
et mon esprit se réjouit en Dieu mon Sauveur,
parce qu’il a jeté les yeux sur la bassesse de sa servante » v47-48

 

Chères sœurs, chers frères,

Dans les Eglises issues de la Réforme, il n’est pas facile d’éviter de polémiquer gentiment sur ce qu’il faut bien appeler la « mariologie », chère à nos sœurs et frères de l’Eglise Catholique Romaine. Car, il faut bien reconnaitre, qu’au-delà des controverses théologiques qui se sont accentuées d’ailleurs dès le concile de Trente au XVIIe siècle jusqu’aux années 50 du XXe siècle, les images, au sens figuré comme au sens propre, de la vierge Marie constituent un champ de réflexions interconfessionnelles entre nos Eglises.
Au-delà des articles de foi, il faut bien avoir à l’esprit que le thème de la vierge peuple tout un pan de l’art occidental. Et cela n’est pas à négliger. Citons seulement, les peintres Le Gréco, Raphaël, Rubens ou le sculpteur Le Bernin, sans oublier les vierges de Champagne de l’Ecole de Troyes au milieu du moyen Âge. Chefs d’œuvres saisissants de beauté qui, au-delà des joutes théologiques, sont à l’honneur de l’Humanité. Je pense en vous parlant à l’Assomption de la vierge du Gréco qui au début de la Renaissance nous offre une « mère de Dieu » en gloire, au moment de son Assomption : elle monte au ciel, dans une envolée de bleus chatoyants. C’est sublime ! C’est du grand Art. Mais on cherche en vain le Christ sur le tableau. Il est vrai qu’il y a le symbole du Saint-Esprit dans le haut de l’œuvre… Il n’empêche que ce tableau est resté dans ma mémoire ; vous pouvez l’admirer dans une chapelle à Tolède. Je me souviens encore du choc ressenti devant la beauté de cette œuvre d’art….  Ambivalence de la nature humaine qui nous autorise  à admirer certaines œuvres d’art non conforme à notre pensée profonde !

La piété dans le monde occidental s’est ainsi épanouie dans une sorte de foisonnement, jusqu’au débordement vers une piété populaire faite certes de pèlerinage marial, mais aussi d’exaltation mystique  reflétée par un art où les composantes esthétiques priment parfois sur la signification religieuse. Marie sublimée, idéalisée comme image de la femme parfaite, a succédée (si vous me permettez ce raccourci historique) à la Déesse mère des croyances antiques. Elle risquait ainsi de détourner de la foi en Christ, fils unique de Dieu et seul sauveur. C’est pourquoi, alors que les premiers réformateurs faisaient encore référence à Marie, de façon non négligeable, dans la liturgie (notamment chez Martin Luther), leurs successeurs y ont font moins référence, face à l’évolution de l’Eglise Catholique Romaine qui ira jusqu’à déclarer article de foi le dogme de l’Assomption en 1950, par la bouche de son chef de l’époque : Pie XII

Selon le dogme catholique de l’Assomption « Marie a été exemptée du pêché originel par son immaculée conception, elle a été exemptée de la corruption du tombeau par l’assomption, privilège qu’elle partage avec Jésus. La fête dite du 15 août célèbre à la fois la résurrection de la vierge Marie et son entrée au paradis » (encyclopédie Larousse).
Dans l’Eglise orthodoxe traditionnelle, on parlera de la dormition, c’est-à-dire de la mort de Marie, entourée des apôtres tandis qu’un Ange recueille son âme pour l’élever à la gloire de Dieu, le corps étant confié à un tombeau.
Pour résumer, citons un passage du groupe des Dombes sur Marie (Marie dans le dessein de Dieu et la communion des Saints, page 65) dont la lecture a inspiré en partie la présente méditation.

En ce qui concerne la Vierge Marie, l’Église évangélique croit tout ce qui est écrit à son sujet dans la Bible, c’est-à-dire que nous ne croyons :
–  ni à son immaculée conception, c’est-à-dire à sa naissance miraculeuse d’une mère légendaire, Anne,
– ni à son assomption, c’est-à-dire à sa montée corporelle au ciel (fêtée le 15 août),
– ni à sa participation à l’œuvre du salut, dont la Bible ne parle pas.

Pour autant, jamais les réformateurs n’ont renié les symboles considérés comme article de foi des premiers siècles, notamment les termes du symbole dit des Apôtres qui comme vous le savez, proclame que Jésus Christ « a été conçu du Saint Esprit et qu’il est né de la vierge Marie »… tout cela selon les Ecritures. Ce qui m’autorise à dire, sans polémique, que Marie n’a pas de talents particuliers qui pourraient être qualifiés de « divin ».

Après ce bref rappel historique qui voudrait expliquer une partie des différences qui existent entre l’Église catholique et les Églises protestantes, venons-en aux textes bibliques et tout d’abord au passage de l’Évangile de Luc qui traite de la naissance de Jésus.

Ce qui me parait d’emblée devoir être noté, c’est l’extrême densité du récit de la rencontre d’Élisabeth, femme âgée qui attend depuis six mois l’enfant Jean-Baptiste, alors qu’à vue humaine il y avait peu d’espoir qu’elle puisse enfanter, et Marie qui vient d’apprendre par l’ange Gabriel qu’elle est enceinte. Cette rencontre entre les deux femmes est faite de joie spontanée. Leurs échanges leur permettent d’essayer de comprendre leur incroyable situation. Leurs grossesses sont acceptées par elles, femmes ordinaires, comme des événements extraordinaires certes, mais placés dans la perspective du Dieu qui vient. Quoi de plus beau que le tressaillement d’un futur nouveau-né dans le ventre d’une mère ! Le tressaillement du futur enfant dans le ventre d’Élisabeth à l’arrivée de Marie est là pour conforter, si besoin était, les deux femmes dans la certitude qu’elles sont dans le dessein de Dieu, la première pour porter le futur Jean-Baptiste, la seconde pour attendre l’arrivée du Sauveur, fils de Dieu.  Mais laissons Élisabeth !

Marie dit oui à l’Ange Gabriel. Et pourtant, Marie vierge mais déjà fiancée à Joseph, n’a jamais eu de relation avec un homme. Devant l’extraordinaire révélation de l’Ange, Marie pose une seule question : comment ? Vous noterez qu’elle ne pose pas la question : pourquoi ? Ce qui signifie qu’elle fait fi des quolibets. Sans doute, comme toute femme d’Israël, elle savait qu’elle pourrait éventuellement porter un jour l’envoyé de Dieu ! Peut-être ! Mais ici elle se contente, si j’ose dire, de retenir que l’Esprit-Saint viendra sur elle d’autant plus que la puissance de Dieu même a fait que sa cousine Élisabeth soit enceinte à un âge très avancé. La spontanéité de la réponse de Marie à l’Ange jaillit comme une immense confiance pour la vie. Rien n’étant impossible à Dieu, Marie dit  à l’Ange (verset 38) : « Je suis la servante du Seigneur que tout se fasse comme tu l’as dit » (version T.O.B.) « Je suis l’esclave du Seigneur qu’il advienne selon ta parole » (version Segond).
Les mots « servante » ou « esclave », relèvent avec pertinence me semble-t-il, certains exégètes (je pense en particulier aux théologiens du groupe des Dombes) ne doivent pas uniquement et nécessairement faire allusion à la seule situation sociale très modeste de la mère du Christ. Marie est servante ou esclave peu importe « du Seigneur ». C’est-à-dire qu’elle nous précède dans la foi au Verbe incarné. Elle est libérée des contraintes liées à sa culture, à son milieu social car elle obéit, uniquement parce que la passion, la grâce, la foi en un mot, se sont emparées d’elle. Elle a cru… un point c’est tout, pourrai-je rajouter. Elle n’appartient qu’au Seigneur. Elle est désormais une femme responsable et libre, déliée des contraintes des personnes qui l’entourent. Marie, mère de Jésus, le voit, le pressent ; c’est déjà la préfiguration de la Bonne Nouvelle que représente la naissance de Jésus dans une humble étable, entourée selon la légende quelque peu métaphorique, par les bergers et les animaux domestiques de la ferme. Oui, elle a le droit d’être bien heureuse lorsqu’elle chante son allégresse. Elle exulte ! Elle chante un chant d’allégresse, ce magnificat souvent entonné grâce à elle, par tous les chrétiens ! Ce chant, composé pourtant, selon les exégètes, de paroles issues des anciens prophètes, est radicalement nouveau car il annonce toutes les promesses d’un Dieu qui nous aime.

Cet hymne de Marie, ce magnificat, exulte de joie, certes, mais plus encore annonce une bonne nouvelle qui sera celle du fils de Dieu. Ecoutons là Luc 1, 51-53 : « Il a dispersé ceux qui avaient dans le cœur des pensées orgueilleuses, Il a renversé les puissants de leurs trônes, Et il a élevé les humbles, Il a rassasié de biens les affamés, Et il a renvoyé les riches à vide. Il a secouru Israël, son serviteur, et il s’est souvenu de sa miséricorde…»
Cet hymne est en soi une prédication qui porte un regard confiant et joyeux sur ce qui va venir. En cela, Marie, mère du Christ, est la messagère d’une justice, c’est-à-dire de l’espérance d’un salut. Cet hymne de Marie magnifie la confiance que Dieu accorde sans condition ou par grâce, à ceux qui le cherchent comme d’ailleurs à ceux et à celles qui s’estiment éloignés de Lui.

C’est pourquoi, chers frères, chères sœurs, cet hymne à la vie, dit « Magnificat », nous touche autant depuis 2000 ans. Il inscrit Marie dans l’immense nuée des témoins. Il fait d’elle, au pied de la croix lors de la crucifixion, notre sœur en Christ.

Amen

Luc 1, 26 – 38, Annonce de la naissance de Jésus « le deuxième plan…»

dimanche 20 décembre 2014 par le pasteur Béatrice Hollard-Beau

26Au sixième mois, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée du nom de Nazareth, 27chez une vierge fiancée à un homme du nom de Joseph, de la maison de David ; le nom de la vierge était Marie. 28Il entra chez elle et dit : Réjouis-toi, toi qui es comblée par la grâce ; le Seigneur est avec toi. 29Très troublée par cette parole, elle se demandait ce que pouvait bien signifier une telle salutation. 30L’ange lui dit :
N’aie pas peur, Marie ; car tu as trouvé grâce auprès de Dieu.
31Tu vas être enceinte ; tu mettras au monde un fils
et tu l’appelleras du nom de Jésus.
32Il sera grand et sera appelé Fils du Très-Haut,
et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père.
33Il régnera pour toujours sur la maison de Jacob ;
son règne n’aura pas de fin.
34Marie dit à l’ange : Comment cela se produira-t-il, puisque je n’ai pas de relations avec un homme ? 35L’ange lui répondit :
L’Esprit saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre.
C’est pourquoi l’enfant qui naîtra sera saint ; il sera appelé Fils de Dieu.
36Elisabeth, ta parente, a elle aussi conçu un fils, dans sa vieillesse : celle qu’on appelait femme stérile est dans son sixième mois. 37Car rien n’est impossible de la part de Dieu. 38Marie dit : Je suis l’esclave du Seigneur ; qu’il m’advienne selon ta parole. Et l’ange s’éloigna d’elle.

Nous voici quatre jours avant la veillée de Noël avec ce beau récit de l’Annonciation, tel qu’on peut l’admirer sur les tableaux de Raphael, ou de Bellini.
Un ange est en train de parler à une jeune vierge Marie, en lui prenant la main.
Il lui dit à l’oreille de se réjouir car elle est graciée de Dieu : elle va être enceinte, couverte de l’ombre de l’Esprit, et va porter en son sein Jésus , « le SAUVEUR » en hébreu.

Joie et retenue, finesse et hésitation :si ces 2 œuvres interprètent si admirablement cette Annonciation de Luc, profitant des effets de la perspective naissante, c’est aussi que toutes deux placent au 1er plan de cette scène l’ANGE, au 2èmeplan Marie, et au 3 ème , une personne indissociable de ce récit : Elizabeth la cousine de Marie.
Tous ces plans sont autant de traces qui traduisent le beau geste de Marie , geste qui vient interroger nos vies et ce sera frères et sœurs le thème de notre méditation.

Ainsi dans l’ombre , placée au 3èmeplan du tableau : Elisabeth. Dans l’ombre, mais centrale : comme notre récit qui commence d’ailleurs par ces mots: au 6ème mois de sa grossesse. Comme s’il fallait comprendre ces deux maternités ensemble.

-Il est vrai qu’un même ange est envoyé auprès d’Elisabeth et de Marie: l’ange Gabriel. Gabor en hébreu veut dire ‘ héros’ : Dieu fort…
-Il est vrai qu’une même annonce est proférée par l’ange Gabriel : Un FILS va naître pour ces deux femmes, Fils de Dieu pour Marie.
-Il est vrai aussiqu’une même impossibilité de naissance existe pour les 2 femmes : Elisabeth est stérile et d’un âge proscrit pour enfanter, ce qui la met dans la honte.
Marie, pire encore ; elle est fiancée. Etre enceinte avant la noce est passible de rupture de fiançailles, et de rejet
A croire que l’Ange de Dieu se manifeste plutôt dans des situations périlleuses !
Voici donc deux destins relativement proches, unis par cette PAROLE de l’ange Gabriel.
SAUF QUE ! l’ange Gabriel, ne parla pas à Elizabeth. Il parla à son mari Zacharie, qui
dans son incrédulité et dans sa peur, devint muet, SANS PAROLE jusqu’à ce que l’enfant naisse. PAS de PAROLES donc pour Elizabeth.
Triste conséquence pour Elisabeth. Il est dit dans notre texte ‘ »qu’elle se CACHA » les 5 premiers mois de sa grossesse. Sans Parole, pas d’action, pas de vie.

Marie quant à elle reçut des PAROLES : elle qui est placée au 2ème plan du tableau.
Sois joyeuse, tu es favorisée de Dieu, tu vas être enceinte du Sauveur, son règne n’aura pas de fin, tout est possible à Dieu.
Paroles fondatrices, mais difficiles à entendre, destin qui bascule, mais PAROLES quand même, fortes. Elle fut troublée par la Parole de l’Ange.

Et ce n’est pas pour rien que Marie est peinte est au 2ème plan, parce que très vite elle comprit que la Parole était centrale, au 1er plan dans sa vie, LA PAROLE Christ, qu’elle-même devait mettre au monde, était aussi la PAROLE qui devait enfanter la VIE à travers les âges.
C’est quand elle le comprit qu’elle se transforma que le Saint Esprit, la couvrit de son ombre. Marie reçut la Parole et elle accepta son destin .Qu’il en soit selon ta Parole !

Mais ce n’est pas tout, ce qu’il y a d’extraordinaire, est là maintenant là :
Marie dans sa foi, et grâce à cette Parole en 1er plan dans sa vie, accepta et s’ENGAGEA, au point de faire table rase de son ancien projet de vie et de faire un saut dans le vide dans la confiance et fit le choix de se mettre elle-même au 2ème plan :
Elle n’a aucune garantie de la suite : la Trace va se faire en marchant.
Elle ne sait pas de quoi demain sera fait.

C’est ce basculement dans cet engagement SANS VISIBILITE qui est étonnant, préférant à elle-même, le projet de Dieu mis au 1er plan.
C’est là où son destin rejoint celui du Christ, lui aussi se voulant en 2 ème plan, témoin de sa foi en Dieu, elle est SERVITEUR comme Christ serviteur. Elle sacrifie sa vie inconnue dans l’immédiat, pour un projet de Dieu, sans VUE.

Poussée et TRANFORMEE par la Parole, Marie est la figure de l’ENGAGEMENT.
Qu’il en soit fait selon TA PAROLE dit Marie le texte. (1er plan)
Et qu’est ce que l’engagement ? L’engagement dit le Littré : c’est « suite à une conviction, se risquer fidèlement dans un chemin étroit où l’on n’a pas de visibilité.

Alors, quelles sont les conséquences dans la vie d’aujourd’hui ? 3 points :

-Ce geste de Marie nous recadre et nous remet dans le 1er plan de la PAROLE, Christ, l’Ange est au 1er PLAN, au commencement était le Verbe. La parole met en VIE, elle est naissance. En ce temps de l’avent il faut être dans l’espérance de recevoir cette Parole, et de la donner Christ est en l’autre. Nous sommes parfois des envoyés de Dieu.
Il faut être à l’affut de recevoir de l’autre cette PAROLE qui fait faire des projets, qui fait avoir de la vie. C’est une promesse de Dieu. Quand cela ne va pas Pour un deuil ou un autre malheur. Où elle est la Parole de VIE ? Il faut Chercher ce 1er plan .Se dire avec Christ qui naît que la PAROLE est fondatrice.
Elisabeth, n’a pas eu ni trouvé de Parole, elle est restée dans l’ombre.

-La deuxième chose. Il faut interroger ce 2ème plan de Marie…
Elle a accepté ce premier plan qui est la Parole. Si elle est au 2ème plan, c’est que elle accepté que le projet de Dieu passe avant le sien. Elle est dans une obéissance.
Interroger ce 2ème plan, c’est accepter et s’engager, non pas dans une obéissance aveugle, mais accepter le temps de Dieu avant le sien, va certainement donner de la VIE,
C’est ETRE SERVITEUR et accepter de NE PAS VOIR tout de suite le résultat de sa vie. C’est cela l’engagement. C’est crucial. Cela passe souvent par la dureté au début mais après grâce sur grâce…..

– Il me semble que l’engagement est UN GESTE très important aujourd’hui dans notre monde. Il va à l’inverse du TEMPS brutal: du résultat immédiat, de la volonté de visibilité immédiate, INVERSE du temps qui aspire chacun.
L’engagement agit comme un CONTRE-TEMPS.
Ancré dans le TEMPS de DIEU (1er plan), c’est un temps gagnant qui est VIE qui contre -care le temps de la mort. C’est un temps de vie de projet plus fort que notre temps, qui contre la mort. C’est le temps de la création.

En ce qui concerne les jeunes, on voit dans les groupes, les jeunes désabusés, qui dénoncent l’écart entre ce qu’ils projetaient, et leur vie concrète dans le monde du travail.
LA vie les engloutit parfois. Mais quand ils s’engagent (parfois suite à une Parole spirituelle) ils sont transformés,) quand ils vivent ce 2ème plan, comme SERVITEUR, qui vient CONTRER le temps, ils arrivent sont après plus créateurs de vie beaucoup mieux après à prendre leur vie en main, et à en être acteur beaucoup plus décisifs. (Attention actualité…)

C’est le pari de maisons de soins palliatifs, qui misent sur l’engagement chaque jour du malade, d’un petit projet, qui contre le temps. VIE. Elle est mise en œuvre par la Parole.

Je voudrais terminer en disant que Marie par sa FOI et son engagement est une femme qui nous aide profondément. En accueillant la Parole elle a été serviteur accompagnée du Saint Esprit. Qu’il en soit fait selon ta PAROLE ;

Ce temps de l’avent permet redécouvrir comme une naissance, la Parole première en 1er PLAN, de la chercher et de l’entendre, de se transformer et de s’engager à la Vie, d’avoir des projets pour Dieu et les autres. TOUT est POSSIBLE pour DIEU.
C’est un temps de naissance, de don et d’engagement, où les choses peuvent naître de nouveau

Enfin la vie d’Eglise dans accueil de la PAROLE et son engagement, REND VIVANT tout le reste.
Elle est le lieu où Dieu s’engage en 1er plan dans nos vies, et nous donne sa grâce ;
Il nous donne l’Esprit Saint pour nous engager ensemble autour de la Parole qui nous construit et nous fait vivre.

 

Amen

Luc 2, 22-40 « La présentation au Temple…un signe qui provoquera la contradiction »

 

Dimanche 28 décembre 2014 – par François Père

 

22Et, quand les jours de leur purification furent accomplis selon la loi de Moïse, on l’amena à Jérusalem pour le présenter au Seigneur, — 23suivant ce qui est écrit dans la loi du Seigneur : Tout mâle premier-né sera consacré au Seigneur. —24Et pour offrir en sacrifice une paire de tourterelles ou deux jeunes pigeons, comme c’est prescrit dans la loi du Seigneur.

25Et voici qu’il y avait à Jérusalem un homme du nom de Siméon. Cet homme était juste et pieux ; il attendait la consolation d’Israël, et l’Esprit Saint était sur lui. 26Il avait été divinement averti par le Saint-Esprit qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ du Seigneur. 27Il vint au temple, (poussé) par l’Esprit. Et, comme les parents apportaient le petit enfant Jésus pour accomplir à son égard ce qui était en usage d’après la loi, 28il le reçut dans ses bras, bénit Dieu et dit :

29Maintenant, Maître, tu laisses ton serviteur S’en aller en paix selon ta parole.

30Car mes yeux ont vu ton salut,

31Que tu as préparé devant tous les peuples,

32Lumière pour éclairer les nations Et gloire de ton peuple, Israël.

33Son père et sa mère étaient dans l’admiration de ce qu’on disait de lui. 34Siméon les bénit et dit à Marie, sa mère : Voici : cet enfant est là pour la chute et le relèvement de beaucoup en Israël, et comme un signe qui provoquera la contradiction, 35et toi-même, une épée te transpercera l’âme, afin que les pensées de beaucoup de cœurs soient révélées.

36Il y avait aussi une prophétesse, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d’Aser. Elle était d’un âge fort avancé. Après avoir vécu sept ans avec son mari depuis sa virginité, 37elle resta veuve, et, âgée de quatre-vingt-quatre ans, elle ne quittait pas le temple et servait (Dieu), nuit et jour, par des jeûnes et des prières. 38Elle survint elle aussi, à cette même heure ; elle louait Dieu et parlait de Jésus à tous ceux qui attendaient la rédemption de Jérusalem.

39Lorsqu’ils eurent tout accompli selon la loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, à Nazareth, leur ville.

40Or le petit enfant grandissait et se fortifiait ; il était rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était sur lui.

 

Chers frères et sœurs,

 

Vous vous souvenez, Noël c’était il y a trois jours. En trois jours les choses changent très vite. Du temps de fête, de joie sans mélange, le texte d’aujourd’hui nous plonge dans une atmosphère beaucoup plus âpre, dans des sentiments mêlés. Ce moment de présentation au Temple, qui devrait être une fête, n’est plus dans le temps du merveilleux. Il est ancré dans le monde des hommes, avec sa dureté et avec ses promesses.

 

Reprenons le texte. Le père et la mère présentent Jésus au temple. Et dès les premières phrases ce qui trouble c’est la répétition du mot LOI. Trois fois en trois phrases. Selon la loi de Moïse… la loi du Seigneur…  La présentation est un rituel. Il est prescrit par une norme.

Mais le texte ne parle pas du déroulement du rite. Parce qu’intervient un événement beaucoup plus important, un événement inattendu, imprévu, l’arrivée de Siméon. Et là encore le texte s’appuie sur des répétitions : l’ESPRIT, là encore trois fois. . L’esprit Saint était avec lui … divinement averti par le Saint Esprit… Poussé par l’Esprit.

Et c’est en fait cet événement imprévu qui donne tout le sens à la scène, plus que le rite ou le respect de la loi. Notez bien, la loi est respectée, mais en fait, c’est indifférent au regard de ce que vont dire et faire Siméon et Anne.

 

La loi, c’est quelque chose sur quoi nous avons des sentiments mêlés nous autres. Nous savons bien que la loi, du point de vue religieux, assèche et limite. Mais en tant que simples particuliers, la loi nous rassure beaucoup. Le fait qu’il y ait des règles de fonctionnement entre nous, des règles de jeu, des comportements admis par tous, c’est sacrément pratique. La loi crée l’ordre. Ca fluidifie les relations, ça rassure, ça protège. La loi c’est ce qui crée du confort.

 

Et voici que deux personnes viennent se rajouter aux règles fournies par la loi, et c’est le Saint Esprit qui les envoie. Et ces personnes ne sont pas des casseurs ou des trublions, ce sont des personnes qui représentent la sagesse, par leur âge, et la piété, par leur activité au temple,et néanmoins ils interviennent à la surprise de tous. Inspirés par l’Esprit, Siméon et Anne parlent, ils outrepassent la loi. Ils prennent la parole et leurs paroles nous sortent du rituel, mais aussi de la trajectoire nimbée de magie de Noël. Ici plus d’anges et de bergers : On parle de mort, de chute, d’épée. On parle de toutes les nations (le message est universel). On parle de contradiction.

 

Cet enfant est un signe qui provoquera la contradiction, ou un signe de contradiction suivant les traductions. Contradiction. Le mot est très étrange. Contredire, c’est aller à l’inverse d’une phrase, d’un discours établi, d’une façon de parler. Dans un discours logique, la contradiction permet de remettre en cause la thèse, et de montrer la limite du système dans lequel la thèse est inscrite. La contradiction ne cherche pas forcément à respecter une logique ou une rationalité. L’esprit de contradiction n’est pas poli, ni respectueux.

 

Jésus est le signe qui provoquera cette contradiction. C’est lui qui fera chuter et se relever les hommes, c’est lui qui transpercera l’âme pour révéler les pensées de beaucoup.

 

En fait, de même que l’Esprit est présenté en opposition et en dépassement à la loi, de même  Jésus est présenté comme celui qui modifiera la trajectoire des hommes à titre individuel, personnel, intime.

 

Et c’est ce qui arrive à Siméon et à Anne. Eux qui sont décrits par leur sagesse et leur respect du rite, ils se mettent à parler à tout le monde. Siméon peut enfin appeler la mort sur lui. Ils peuvent témoigner, prophétiser, annoncer des choses belles et rudes. Ils appellent la contradiction sur le monde. Quel courage !

 

Nous aimons notre univers rationnel, nos repères et nos conforts, nous aimons tirer des règles et des enseignements, et notre éducation nous a toujours poussé vers là. Nous gérons le monde en bon père de famille. Nous aimons notre armure de protection que notre rationalité a construit autour de nous, triple épaisseur, un peu guindée, limitant les contacts douloureux. Mais en fait Jésus est là, et il apporte la contradiction à cet univers.

 

Provoquer la contradiction. C’est tout l’enjeu de Jésus et de son message. Jésus provoque sur chacun de nous, au fond de son âme, à titre personnel, un inconfort. Dès Noël, le roi des juifs dans une mangeoire, le paradoxe commence, et les phrases illogiques, et puis les miracles, et jusqu’à l’abaissement vil de la mort sur la croix. Jésus nous demande d’ôter notre armure de rationalité. Il nous dit que nous pouvons nous passer de ce type de protection. Et à l’image de Marie qui subit l’épée avec pour effet la révélation intime dans beaucoup de cœurs, il nous demande de nous déshabiller de notre armure parce que cela a un sens dans son plan pour le monde. Oui cela ne se fera pas sans douleur, sans mal subi et donné, mais le résultat est un dépassement, un relèvement, et les pensées de beaucoup de cœurs seront révélées. Notre vulnérabilité est un instrument de Dieu. Acceptons le. Ecoutons l’Esprit.

 

Siméon et Anne sont déjà des exemples. Inspirés par l’Esprit. Eux, qui sont de si beaux porteurs de justice, de piété, de rite, eux qui n’auraient pu être que des instruments de la loi et du premier testament, ils parlent, ils louent Dieu, ils transmettent.

 

Et peut-être est-ce un comportement à suivre… Laissons entrer ce qui, dans le message de Dieu, est si difficile à cadrer, à relier avec notre confortable rationalité, mais aussi laissons sortir ce qui de l’ordre de l’intuition, du discernement, du souci de l’autre. De même que l’Esprit a dépassé la loi, de même que Jésus a dépassé notre armure, à nous de nous mettre en lien avec les autres et de transmettre ce qui nous touche si profondément.

 

Et peut-être, s’il y avait une seule chose à faire cette semaine, ce serait cela. A l’instar de Anne, qui louait Dieu et parlait de Jésus à tous, et si, cette semaine, nous trouvions une occasion de faire de même et de parler de ce qui nous touche, de ce en quoi Jésus nous a changé. Alors, acceptons les signes de contradictions, écoutons l’Esprit, déposons notre confortable armure de rationalité, et parlons de Jésus à tous.

 

Amen !

Luc 19, 1-10 – Zachée « …Jésus cherche, appelle et sauve »

Dimanche 3 novembre, par le pasteur Jean-Arnold de Clermont

 

Jésus entra dans Jéricho et traversa la ville. Alors un homme du nom de Zachée qui était chef des péagers et qui était riche cherchait à voir qui était Jésus ; mais il ne le pouvait pas, à cause de la foule, car il était de petite taille. Il courut en avant et monta sur un sycomore pour le voir, parce qu’il devait passer par là. Lorsque Jésus fut arrivé à cet endroit, il leva les yeux et lui dit : Zachée, hâte-toi de descendre ; car il faut que je demeure aujourd’hui dans ta maison. Zachée se hâta de descendre et le reçut avec joie. A cette vue, tous murmuraient et disaient : Il est allé loger chez un homme pécheur. Mais Zachée, debout devant le Seigneur, lui dit : Voici, Seigneur : Je donne aux pauvres la moitié de mes biens, et si j’ai fait tort de quelque chose à quelqu’un, je lui rends le quadruple. Jésus lui dit : Aujourd’hui le salut est venu pour cette maison, parce que celui-ci est aussi un fils d’Abraham. Car le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu.

L’histoire de Zachée est probablement parmi les textes bibliques les plus connus de tous ; il est la revanche des petits sur les grands ; son histoire est illustrée à loisir par les ouvrages destinés aux enfants et aux écoles bibliques ; c’est un texte bref, vivant, bien écrit, plein de détails très parlant. Je pourrais insister sur le personnage lui-même, collecteur d’impôts donc riche parce que se sucrant au passage, donc un peu voleur, considéré comme un collaborateur de l’occupant romain ; petit, n’arrivant pas à se mêler à la foule, qui de fait le rejette, ne le considère pas comme l’un des siens… au point qu’il doit se débrouiller tout seul pour voir, grimpe sur un sycomore, et malgré la foule est vu, appelé par son nom, invité à accueillir Jésus ; et lui le prétendu ‘pécheur’, lui que la foule ostracise, il peut se tenir ‘debout’ devant Jésus, reconnaître ses fautes , les corriger et s’entendre réintégrer parmi les fils d’Abraham par Jésus venu le chercher et le sauver. Tout un parcours de vie, un parcours modèle, un parcours de ‘sainteté’, parcours de réintégration dans une communauté mais en même temps un modèle pour cette communauté …. Ainsi il me revient que la Communauté de l’Emmanuel, catholique, charismatique, a donné le nom de Zachée à un parcours de vie fondé sur … la doctrine sociale de l’Eglise catholique !!! Zachée à toutes les sauces !

Je souhaite aborder ce texte sous un autre jour. Moins concentré sur le personnage de Zachée. Plus attentif à la personne et à l’enseignement de Jésus. Et je fais cela parce que ce petit texte se trouve à un tournant de l’Evangile de Luc. Après les récits de l’enfance et le cycle de Jean-Baptiste, et après le ministère de Jésus en Galilée, l’Evangile de Luc est construit comme une lente montée vers Jérusalem, ponctuée d’annonces de sa passion. A la fin du chapitre 18, Jésus vient à nouveau de réunir ses disciples pour leur dire :’Nous montons vers Jérusalem’ et il leur annonce une dernière fois qu’il y sera livré aux non-juifs, qu’on le maltraitera,… le mettra à mort, mais que le troisième jour il se relèverait. Et c’est à la fin de notre chapitre qu’il va entrer à Jérusalem. Notre récit de Zachée se trouve juste à la charnière. En un mot, je dirais qu’il est comme un résumé de tout l’Evangile ! J’essaie de vous le montrer.

Nous sommes donc ‘en route vers Jérusalem’, lieu de la passion, de son ‘départ’ est-il dit dès le chapitre 9 (31) au moment de la transfiguration. Et si nous devions résumer le sens de cette marche, nous parlerions de son enseignement et de ses guérisons, des paraboles et des miracles. Ici, dans notre récit trois mots vont résumer la mission du Christ ‘chercher et sauver’. J’en ajoute un qui est présent dans un récit étrangement parallèle de Marc, lorsque Jésus dit à Lévi le collecteur de taxes ‘suis-moi’ et que, prenant son repas chez lui au grand scandale des scribes et pharisiens, il explique : je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs’. Appeler ! Le mot n’est pas employé chez Luc dans le récit de Zachée mais il s’agit bien de cela lorsque Jésus lève les yeux vers le sycomore et lui dit ‘Zachée descends vite. Il faut que je demeure aujourd’hui chez toi !
Jésus est venu chercher, appeler et sauver…mais qui donc ? Ce qui était perdu ! Non des justes mais des pécheurs ! Et Zachée sert ici de figure du pécheur. Non pas principalement parce qu’il a collaboré avec l’occupant romain ; non pas principalement parce qu’il s’est enrichi au dépends de ceux qu’il aurait dû taxer avec justesse ; mais bien parce qu’il est petit – que les petits dans ce temple ne s’émeuvent pas ! – petit signifie ici, de manière symbolique, qu’il ne peut être en relation avec Jésus ? Il est derrière la foule, il ne peut voir, il ne peut s’approcher de lui. Il devra ruser et pour cela monter dans un sycomore. Le péché, ce n’est pas une question de morale, c’est précisément la perte de relation avec Celui qui donne vie et du même coup la perte de relation avec les autres. Le péché c’est ce qui fait que nous ne sommes pas vraiment en vie, car ce qui fait la vie c’est la relation ; et la vie pleine et entière, c’est la relation avec le Christ, notre vie. Et Jésus rend la vie à Zachée en l’appelant. Il le connaît par son nom, comme une personne unique ; c’est chez lui qu’il veut demeurer…. Et tout le reste en découle, la joie de Zachée, la transformation de Zachée qui de riche va devenir moins riche mais qui aura des relations renouvelées avec sa communauté humaine, les fils d’Abraham. Un mot va symboliser cela : il est debout ! Il n’a plus besoin de grimper dans un arbre ; il n’a plus à avoir de crainte d’être exclu en raison de sa petite taille. Il est debout, grand en lui-même parce que le salut est venu pour sa maison.
Jésus est venu chercher, appeler et sauver ce qui était perdu… Voilà pourquoi il monte à Jérusalem.

Mais, chers amis, si nous avons bien là le résumé de l’Evangile, le condensé de la mission de Jésus, nous ne pouvons plus le lire aujourd’hui dans ce sens, de bas en haut ; comme si nous étions les spectateurs d’un film dont nous connaîtrions la fin. Car, précisément ce que Jésus annonçait à ses disciples, a eu lieu. Il est mort et ressuscité. Il a été relevé d’entre les morts pour que sa vie soit plus forte que toutes les forces de mort. Le salut est venu, non plus seulement dans la maison de Zachée, mais dans le monde, pour cette foule qui maugréait parce qu’il entrait chez un pécheur et qui ne pouvait savoir à l’époque que c’est elle qui avait besoin de retrouver la relation avec Dieu.
Aussi les termes de l’histoire sont retournés. Le salut est offert à tous pour que nous sachions appeler et chercher. Nous avons Jérusalem désormais derrière nous. Nous sommes dans le temps de l’Eglise, de l’après Pentecôte. Il nous revient d’être ceux qui appellent au nom du Christ, ou plus précisément qui relaient l’appel venu du Christ.

Bon ! Ne nous prenons pas pour plus que nous ne sommes. Rien ne se fera sans l’aide de l’Esprit, Pentecôte nous le dit, confirmant les promesses de Jésus. C’est lui qui ouvrira les cœurs, et nous donnera d’être témoins de l’Evangile.
Mais quoiqu’il en soit il nous revient d’appeler, d’appeler à la vie. Appeler à dépasser le mépris qui se déverse des justes, de ceux qui se croient justes, vers les pécheurs. A surmonter le mépris de soi-même qui fait penser aux pécheurs qu’ils sont nécessairement coupés de Dieu. Appeler à se connaître et nous même reconnaître que chaque être humain est créature unique que le Christ cherche et pour lequel il a donné sa vie et ouvert le chemin d’une vie nouvelle.
Ce que nous indique l’histoire de Zachée c’est qu’il nous faut peut-être surmonter nos frilosités ; apprendre à dire à ceux que nous côtoyons que Jésus a besoin d’eux, qu’il veut faire chez eux leur demeure.
Et cette parole reste forte et vraie pour chacun de nous… si nous ne nous croyons pas, trop facilement, justes, c’est-à-dire mieux que les autres. Mais dès lors que nous saurons grimper sur les sycomores, chercher la relation avec le Christ, il saura nous appeler par notre nom et nous dire ‘je veux demeurer chez toi’. Alors nous serons debout pour une vie renouvelée au service des autres pour qu’eux aussi soient un jour ‘debout devant le Christ’.

Luc 17, 4-10 : « Donne-nous plus de foi. »

Dimanche 6 octobre, par le pasteur Jean-Arnold de Clermont

 

Les apôtres dirent au Seigneur : Donne-nous plus de foi. Le Seigneur répondit : Si vous aviez de la foi comme une graine de moutarde, vous diriez à ce mûrier : « Déracine-toi et plante-toi dans la mer », et il vous obéirait.

Qui de vous, s’il a un esclave qui laboure ou fait paître les troupeaux, lui dira, quand il rentre des champs : « Viens tout de suite te mettre à table ! » Ne lui dira-t-il pas au contraire : « Prépare-moi à dîner, mets-toi en tenue pour me servir, jusqu’à ce que j’aie mangé et bu ; après cela, toi aussi, tu pourras manger et boire. » Saura-t-il gré à cet esclave d’avoir fait ce qui lui était ordonné ? De même, vous aussi, quand vous aurez fait tout ce qui vous a été ordonné, dites : « Nous sommes des esclaves inutiles, nous avons fait ce que nous devions faire. »

Qui de nous n’a un jour ou l’autre partagé cet appel des disciples à Jésus ; peut-être même, il y a un instant, en écoutant la lecture de l’Evangile du jour. Et cet appel peut avoir au moins deux significations : ‘Seigneur, je doute de toi, augmente ma foi !’ ou ‘Seigneur, devant les défis du témoignage, augmente ma foi !’. Et les évangélistes ont retenu l’une comme l’autre…
Dans le récit parallèle de Matthieu (17,19-20), c’est parce que les disciples n’arrivent pas à chasser le démon d’un enfant lunatique que Jésus reprend ses disciples en leur disant ‘si vous avez de la foi comme une graine de moutarde, vous direz à cette montagne « déplace-toi d’ici à là » et elle se déplacera’ ; une montagne, c’est encore plus fort que le mûrier de notre texte ! Le manque de foi est ici assimilé à un manque de confiance, au doute des disciples en leur capacité de guérir un enfant possédé. Le doute c’est aussi le sentiment qui s’insinue dans l’esprit du père de l’enfant, lui aussi possédé – c’est probablement le même dont nous parle ici l’évangile de Marc – les disciples n’ont pu le guérir – Son père se tourne vers Jésus, mais il n’est pas sûr du résultat… il lui dit : ‘Si tu peux faire quelque chose, laisse-toi émouvoir et viens à notre secours !’ et Jésus le rabroue : ‘Si tu peux ! Tout est possible pour celui qui croit.’ Et vous vous souvenez de l’admirable réponse : ‘ Je crois ! viens au secours de mon manque de foi !’
« Donne-nous plus de foi. » C’est évidemment le cri du croyant étreint par le doute, ou l’incompréhension ; faiblesse passagère ou durable.

Mais l’intérêt des évangiles synoptiques, c’est qu’en plaçant les dialogues de Jésus avec ses disciples dans des contextes différents ils leurs donnent de la profondeur, une richesse d’interprétation plus grande. Ici, dans l’évangile de Luc, ce n’est pas le doute ou l’incapacité d’être performant qui sont mis en avant ; je dirais qu’il s’agit ici de la foi ordinaire… et j’en veux pour preuve les versets que nous avons lus qui précèdent et suivent cette parole sur la foi.
Luc est obsédé par la question du pardon et de la conversion ; on lui doit les grandes paraboles du fils prodigue (15), de Zachée (19), du ‘bon larron’ (23) et l’extraordinaire parole de la croix ‘Père pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font !’(23,24). Ici, il partage avec Matthieu (18) l’enseignement de Jésus sur la disponibilité au pardon… même lorsqu’il faut le réitérer sept fois par jour ! La foi dans ce contexte est une assurance totale en la bienveillance de Dieu. Pardonner c’est s’y référer, c’est mettre hors de doute que sa bonté est plus forte que tous nos reniements.
Nous écoutions tout à l’heure le texte du prophète Habacuc : ‘Jusqu’à quand, Seigneur, appellerai-je au secours sans que tu entendes ?’ et la réponse était limpide à travers le geste du prophète :’Ecris une vision, grave la sur les tablettes… si elle tarde attends la…. Elle se réalisera bel et bien’. La foi, la foi ordinaire est confiance en Dieu, en un Dieu qui réalise sa promesse – même s’il tarde – un Dieu dont la bienveillance n’a de limite que notre disponibilité à l’accueillir.

Mais il faut compléter cela par la parabole – appelons comme cela le récit qui suit – la parabole des serviteurs ‘inutiles’. Dans la dynamique du texte évangélique, elle a pour objet d’illustrer l’enseignement de Jésus sur la foi, et sa parole intrigante ‘si vous aviez de la foi comme une graine de moutarde vous diriez à ce mûrier : « déracine-toi et plante-toi dans la mer » et il vous obéirait’.
Or de quoi parle cette parabole ? D’un esclave qui fait sa journée au champs, puis, rentré à la maison, commence par servir son maître à table, avant de pouvoir à son tour se restaurer. De même dit Jésus quand vous aurez fait tout ce qui vous est ordonné, dites : « Nous sommes des serviteurs inutiles – ne nous arrêtons pas sur le mot ‘inutile’ dont la traduction est incertaine… comprenons ‘non indispensables’ – nous sommes des serviteurs non indispensables, nous avons fait ce que nous devions faire ». Ainsi en est-il de la foi ! Qu’est-ce à dire ?
J’aimerais vous indiquer deux directions : C’est d’abord du Christ dont il est ici question ; c’est lui qui a rempli son devoir de parfait serviteur, accomplissant toute la mission que Dieu lui a confiée… jusqu’au bout ! Il a labouré ou fait paitre les troupeaux, il a servi ses disciples à table, leur a lavé les pieds, il a donné sa vie pour eux et alors, seulement, il a pu prendre part au repas du Royaume. C’est lui qui a pu véritablement se présenter devant son Père pour lui dire : ‘Tout est accompli… J’ai fait ce que je devais faire’.
Et la foi qui est ici illustrée, la foi à laquelle ce texte de Luc nous appelle, se résume en une proposition : Etre comme serviteur de nos frères à la place que Dieu nous a désignée ! Faire ce qu’il attend que nous fassions. En sachant qu’alors le Christ en trace le chemin et qu’il marche avec nous. Ce n’est pas une performance ; ce n’est pas œuvre de sainteté ; c’est le service non indispensable dont le monde peut se passer, mais qui participe à l’œuvre de Dieu, qui témoigne que le Christ s’est donné pour tous. La foi n’est pas une performance ; elle ne nous demande pas d’être différents, meilleurs, plus forts… je ne sais quoi encore. Elle nous appelle à être à notre place comme témoins de la grâce qui nous a été accordée en Jésus-Christ. Paul ne dit rien d’autre à Timothée, même si le contexte est différent puisqu’il est en prison et l’appelle à souffrir avec lui pour la bonne nouvelle. Pour nous qui vivons en des temps moins troublés, du moins pour ce qui est de la vie des chrétiens en Europe, l’essentiel tient dans la formule que Paul utilise à dessein, valable en toutes circonstances : Ne pas avoir honte du témoignage du Christ ! La foi, la foi ordinaire est dite ici : ne pas avoir honte de celui qui nous a appelés à son service.

Mais Paul sait bien que même cette foi ordinaire a besoin de béquilles. Notre foi risquerait fort de s’égarer, ou de s’étioler si elle n’était fondée et renouvelée dans l’écoute de la parole du Christ. Et c’est à cette écoute qu’il exhorte Timothée. C’est la deuxième piste que je souhaite rappeler concernant notre foi, dont vous avez compris qu’avec Luc je l’associe au service de nos frères, et par-dessus tout au service du pardon, c’est-à-dire de l’expression radicale de l’amour de Dieu tourné vers chaque être humain. Et nous avons besoin de nous laisser sans cesse renouveler dans notre connaissance, j’ai failli dire ‘découverte’ tant chaque lecture est re-découverte de la manière dont Dieu se tourne vers nous. Ecoute ! Retiens ! Garde ! dit Paul et il précise ‘au moyen de l’Esprit-saint qui habite en nous !’. Ecouter c’est bien sûr un effort, et même une discipline ; celle qui nous amène dans ce temple, celle qui nous fait ouvrir notre Bible, mais c’est surtout une attitude, une façon d’être attentif à ce que Dieu nous donne ; et si j’entends bien l’apôtre Paul, à nous laisser habiter par l’Esprit de Dieu qui nous met en communion avec Lui-même. La foi, la foi ordinaire, c’est cette disponibilité à nous laisser emplir par le dialogue de Dieu avec Lui-même qui vit en nous, par son Esprit-Saint ; c’est ne pas résister à sa grâce.

Comme nous disons avec les apôtres : ‘Donne-nous plus de foi’ !

Amen