Jérémie 20, 7-9 / Romains 12, 1-2 / Matthieu 16, 21-27 – Résistances et blocages, un combat spirituel

Prédication du Pasteur Samuel Amédro, le dimanche 3 Septembre 2017

Les habitués du culte dominical savent qu’il est relativement rare de trouver une véritable concordance entre les textes bibliques proposés à la lecture. Aujourd’hui fait vraiment exception : les 3 textes que nous avons lus chez le prophète Jérémie, dans l’épître de Paul aux Romains et dans l’Evangile selon Matthieu, abordent chacun à leur manière les résistances, les obstacles, les blocages, les réticences que nous mettons sans cesse entre nous et ce que le Seigneur attend de nous. Et ce faisant ils m’offrent l’occasion de rebondir sur la conclusion de la prédication de la semaine dernière quand je relevais le caractère forcément choquant, perturbateur et dérangeant de la Parole que Dieu nous adresse. Je terminais mon message par ces mots : « Alors, il faudra nous poser la question des freins, des blocages, des résistances qui se dresseront en nous pour tenter de fuir. » Ici les mots de l’apôtre Paul dans Romains 7 prennent tout leur sens : Je ne comprends rien à ce que je fais : Vouloir le bien est à ma portée mais non pas l’accomplir, puisque le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais ! (Romains 7,15ss). Si nous savons qu’il nous faudrait changer mais que nous ne le faisons pas, il faut essayer de comprendre pourquoi, tenter de discerner quels sont ces blocages, où sont les points de résistance, ce qui nous empêche de prendre les bonnes décisions.

Les 3 textes qui nous sont proposés ce matin vous nous aider, je pense, à y voir plus clair et à mettre des mots sur au moins 3 de ces blocages qui me semblent particulièrement à l’œuvre aujourd’hui. Gageons, comme en psychanalyse, que la prise de conscience pourra être salutaire au moins dans le sens qu’elle nous montrera un chemin possible en nous montrant où porter le fer.

Quelle liberté de ton chez Jérémie, n’est-ce pas ? Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il a gros sur le cœur. Trop c’est trop : il veut tout plaquer, rendre son tablier, renoncer : Je n’en ferai plus mention, je ne dirai plus la parole en son nom… Mais que se passe-t-il ? Quelle est la source de cette colère qui pousse le prophète à vouloir arrêter de prêcher ? Tu as abusé de ma naïveté (…) avec moi, tu as eu recours à la force et tu es arrivé à tes fins… Le prophète a l’impression qu’il s’est fait avoir. Comme dans les contrats d’assurance, il n’a pas lu les petites lignes en bas. Il n’a pas reçu ce à quoi il s’attendait, ce qu’il espérait… Alors, il laisse libre cours à sa déception, à sa colère, à sa frustration, à sa lassitude ! La dépression du serviteur qui donne toujours sans recevoir, qui a le sentiment qu’on abuse de lui. A quoi s’attendait-il au fond, Jérémie ? Qu’espérait-il ? A longueur de journée on me tourne en ridicule, tous se moquent de moi. Chaque fois que j’ai à dire la parole, je dois appeler au secours et clamer : « violence, répression ! » A cause de la parole du Seigneur, je suis en butte, à longueur de journée, aux outrages et aux sarcasmes… Le message qu’il doit porter est difficile, trop sans doute. La mission lui semble ingrate, trop sans doute. Pas d’honneur à récolter. Pas même un remerciement. C’est même le contraire : moqueries, opposition, violence, parfois même persécution. Le prophète sent son honneur bafoué. Nombre d’églises ont renoncé à annoncer la Parole hors les murs, je veux dire, en dehors du petit troupeau des convaincus, à cause de cette difficulté. Trop de coups à prendre : moqueries, résistances, refus, outrages et sarcasmes. On peut les comprendre. Certaines ont courageusement essayé de contourner le problème en proposant des activités culturelles pour tenter de toucher un nouveau public, essayer de correspondre aux attentes supposées mais sans jamais oser franchir le cap du témoignage explicite. Voilà un premier obstacle, une première résistance qui se dévoile à nos yeux : je l’appelle la tyrannie de l’honneur. Comme le prophète Jérémie, nous sommes toutes et tous attachés à l’image sociale que nous renvoyons et nous cherchons toujours peu ou prou à répondre aux attentes de la communauté à laquelle nous appartenons. Sortir du lot comporte le risque majeur de l’exclusion. Ayant vécu au Maroc, j’ai senti le poids incroyable qui pèse sur chacun-e, les injonctions massives à ne pas provoquer la fitna (discorde) au sein de la Oumma (la communauté), créant ce qui nous paraît être une société de l’hypocrisie mais qui correspond en fait à une société de l’honneur. Hier c’était la fête de l’Aïd Al Adha, commémorant le sacrifice d’Ismaël et j’ai en mémoire les témoignages des difficultés de mes amis agnostiques ou chrétiens qui ne souhaitaient pas acheter un mouton, jeûner pour le Ramadan ou porter le Hijab dans la rue. Accepter cette tyrannie de l’honneur, c’est non seulement une manière de préserver son intégration sociale (en répondant aux injonctions de conformité à la communauté) mais aussi de conforter l’amour qu’on a de son moi-idéal (en essayant de correspondre à l’image idéale qu’on a de soi). Dans une telle société, le plus important, c’est d’éviter la honte pour soi et les siens, c’est de ne jamais faire perdre la face à son interlocuteur. Souvenez-vous de l’offrande refusé de Caïn : Le Seigneur dit à Caïn : « Pourquoi es-tu fâché ? Et pourquoi ton visage est défait ? Si tu agis bien, ne relèveras-tu pas la tête ? Mais si tu n’agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, te désire. A toi de le dominer ! » (Genèse 4,6s). Premier obstacle donc, la tyrannie de l’honneur.

Le second texte de ce matin nous amène vers l’épître aux Romains dans ce qui est sans doute l’un de mes textes préférés où l’apôtre Paul lance un appel plus que pressant au nom de la miséricorde de Dieu… En appeler à la miséricorde de Dieu ? L’obstacle à franchir doit être de taille ! Quel est-il donc ? Je vous exhorte, frères, à vous offrir vous-mêmes en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu, ce sera votre culte spirituel. Paul appelle ses frères à se « consacrer » au sens fort du terme – en sacrifice vivant – de se mettre à part pour mener à bien ce à quoi ils sont appelés, leur mission, leur vocation, leur culte spirituel. Dieu a un projet et il a besoin de nous pour le mener à bien. Mais cela demande d’apprendre à discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait. Se consacrer à Dieu, certes mais, comme pour Jérémie, cela dépend du contenu de la mission. Pour apprendre à discerner la volonté de Dieu, Paul nous invite à nous laisser transformer par le renouvellement de votre intelligence. Bonne Nouvelle : Dieu ne nous demande pas de sacrifier notre intelligence mais bien d’apprendre à nous en servir. Il n’est pas question d’obéissance aveugle et fanatique mais bien au contraire de renouveler de notre capacité de réflexion essentiellement dans le but de ne pas nous conformer au monde présent. Paul semble donc mettre un antagonisme frontal entre le monde présent et la capacité de discernement de la volonté de Dieu. Comme si une intégration réussie dans la société d’aujourd’hui obscurcissait la capacité de jugement et d’analyse du chrétien. Comme si vivre d’une manière conforme au monde présent rendait idiot en faisant obstacle, créant un voile d’ignorance. En fait, je crois que l’obstacle véritable ne réside pas dans ce monde en soi (notre siècle n’est ni plus pécheur ni plus catastrophique qu’un autre) mais bien dans le fait de « se conformer » au temps présent, d’être incapable de s’extirper du présent justement, de coller aux événements qui s’enchaînent sans aucune distance, sans aucun esprit critique. J’appelle ce second obstacle : la tyrannie de l’immédiateté. Nous vivons dans un monde devenu hédoniste en ce sens qu’il est régit par la matrice du carpe diem du poète Horace « Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain ». C’est, je crois, un des fruits de la mondialisation que ce rétrécissement radical de l’espace (le bout du monde est à portée de clic, visible instantanément) et du temps (l’information doit être immédiate, réduite en 140 caractères de micro-message qu’on appelle des tweets et une prédication ne doit pas excéder 12mn). Je pense à cet article de Régis Debray dans le Monde il y a quelques jours à propos de son dernier ouvrage qui s’insurge contre le jeunisme ambiant, fruit de la mondialisation et de l’accélération du temps : « Nos trentenaires jurent par le global village : ce sont les enfants du smartphone. L’appareil se joue des frontières et les appareillés e-mailent en globish. Plus l’écran se miniaturise, plus l’usager se mondialise, et plus le mini pousse au méga. En même temps que nos séquences d’attention raccourcissent, les rythmes, sur place, se précipitent, vélocité des carrières et des apprentissages. Il a fallu quatre-vingts ans pour que tous les Français acquièrent une voiture, quarante, pour qu’ils aient le téléphone, vingt pour la télévision, dix pour l’ordinateur et deux pour le portable. Quand le matos avance, le bios recule – la crédibilité passe du grognard aux marie-louise. C’est le novice qui inspire confiance. » Cette tyrannie de l’immédiateté consacre l’absence de passé, d’histoire, de mémoire autant que de projets d’avenir et pour tout dire d’épaisseur humaine. Il ne reste que l’inflation du moi narcissique connecté qui vit intensément l’instant présent à l’abri derrière un écran au détriment du « nous », du communautaire, du fraternel. Je pense ici au Brexit autant qu’à la montée des nationalismes aux USA, en Pologne, en Hongrie, en Inde, en Russie… etc. Dans l’instant présent magnifié, l’altérité est expulsée (regardez ce qui arrive aux migrants) or seule l’altérité entraîne le temps de la discussion et avec lui la possibilité du désaccord et du conflit. Second obstacle donc : la tyrannie de l’immédiateté qui obscurcit notre capacité à discerner.

Vient alors notre dernier texte, de l’Evangile de Matthieu, qui nous ouvre le chemin d’un 3ème obstacle non moins prégnant de notre manière d’être aujourd’hui. Là encore, je retrouve chez Pierre la même liberté de ton que Jérémie dans ses récriminations à Dieu : Le tirant à part, Pierre se mit à le réprimander en disant : « Dieu t’en préserve, Seigneur, non, cela ne t’arrivera pas. » Quel est donc cet obstacle infranchissable pour Pierre ? Suivre Jésus, il est pour… mais jusqu’où ? Immanquablement quand on s’engage, on calcule la dépense (temps, énergie, argent…) mais la demande de Jésus est exorbitante, hors de portée : il exige de tout sacrifier, honneur, monde présent… et même sa vie : Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive. Qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi, l’assurera. Cette fois, on ne peut s’empêcher de se sentir proche de Pierre. Le sacrifice demandé est bien trop important et notre époque troublée nous a appris à nous méfier des martyrs fanatisés. Permettez-moi de rappeler ici ce que je disais : nul ne nous demande de sacrifier notre intelligence mais nous sommes au contraire invités à juger, à discerner, à comprendre la volonté de Dieu. Ici, ce qui se dévoile c’est un 3ème obstacle que j’appellerai la tyrannie du bien-être et de l’épanouissement de soi. On veut bien tout sacrifier du moment que cela ne nous gêne pas trop. Derrière le refus de Pierre se déguise le refus de la souffrance, de la contrainte et de l’effort. Est-ce que nous croyons vraiment qu’une vie réussie est une vie sans difficulté, sans erreur et sans échec ? Je veux relire ici quelques mots d’une prédication de Martin Luther King : « Nous avons une fausse conception de la religion lorsque nous croyons que la religion nous libère de fardeaux et de peines, ce n’est pas ce que la religion opère. Il doit être clair qu’avant que nous portions une couronne, il y a une croix à porter. Et ce n’est pas quelque chose que l’on porte en passant. Une croix, c’est une croix, à savoir quelque chose pour lequel on est prêt à mourir. Si vous n’avez pas trouvé quelque chose pour lequel vous êtes prêts à mourir, vous n’avez pas encore trouvé une raison de vivre. » (Détroit, 1963). La question est forte, implacable : avons-nous trouvé une bonne raison de vivre ?

Je le disais en commençant, identifier les blocages et les résistances, c’est déjà pointer vers de possibles combats spirituels. Mais cela ne donne a priori aucune clé, aucun chemin concret. Est-ce la voie du sacrifice qui nous est demandée, à l’image de nos amis musulmans qui fêtent l’Aïd Al Adha en mémoire du sacrifice d’Abraham ? Ce que j’aime, c’est que cette voie nous amène dans l’économie du don et de la générosité où l’on remplace les mots « impôts, prélèvements, cotisations, sacrifice » par les mots « partage, consécration, offrande, solidarité, contribution ». Mais il reste un petit parfum moraliste à la yaka-focon. Je crois, moi, que notre capacité à donner et à offrir ne peut-être qu’un contre-don (pour reprendre les réflexions de l’anthropologue Marcel Mauss), c’est à dire une réponse, une conséquence d’un don premier, originaire qui nous appelle à donner notre réponse en surmontant nos réticences et nos blocages. Pour nous éviter de rester endetté, nous devons rendre une partie de ce que nous avons reçu sous la forme d’un contre-don. C’est dans cette perspective qu’il est possible de comprendre ce que dit Jésus : Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement (Matt 10,8). En fait, spirituellement, il faut dire que tous ces blocages et ces résistances qui s’interposent entre nous et notre vocation, portent un nom (un gros mot) : c’est ce qu’on appelle le péché. C’est très exactement ce qui nous empêche de nous mettre en route, de répondre à l’appel, de donner ce qui nous est demandé. Autrement dit, nous ne serons en mesure de surmonter tous ces blocages que si nous nous mettons sous la Grâce de celui qui n’a pas hésiter à se donner pour nous : Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait aller à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands-prêtres et des scribes, être mis à mort et, le 3ème jour, ressusciter… Alors, à la suite de Paul, nous découvrirons que là où le péché a abondé, la Grâce a surabondée. Ce jour-là et ce jour-là seulement, nous serons en mesure de surmonter nos obstacles, quels qu’ils soient, pour nous offrir nous-mêmes en sacrifice vivants, saints et agréables à Dieu.

Amen.

Jérémie 31, v31-34 : « Une alliance éternelle et un pardon pour chaque jour… »

Dimanche 2 avril 2006 – Par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs,

Avec ces mots du prophète Jérémie, nous pouvons être confortés dans l’idée que Dieu veut renouveler nos vies. Il les renouvelle en faisant alliance avec nous. Et en nous offrant son pardon, il nous permet de recommencer avec lui. Ce sont donc ces deux mots d’alliance et de pardon qui accompagneront notre méditation. L’alliance, tout d’abord, parce que Dieu ne veut pas laisser seul son peuple ni aucune de ses créatures : il fait alliance, il se lie à nous et maintient sa fidélité qui renouvelle et régénère nos vies. Au moment où l’actualité nous montre combien des liens se dénouent, se défont, se délient dans nos propres vies, dans la société de notre pays, dans ce monde, au moment où la maladie du lien, c’est-à-dire la violence, atteint les hommes au plus profond d’eux-mêmes, dans un monde que je qualifierai de « déliaison » où les seuls liens qui résistent sont d’aliénation plus que de communion, Dieu fait alliance et nous rappelle inlassablement son désir de se lier à nous pour nous faire vivre à la fois libres et reliés les uns aux autres.

Il a essuyé tant de refus, déjà, il a connu tant de revers et à tant de reprises les hommes se sont détournés de lui, négligeant ses alliances anciennes -celle de Noé, proclamée pour une nouvelle création, celle de Moïse, édictée pour un nouveau départ, celle de David, établie pour un nouveau projet, celle qu’il a conclue en Jésus-Christ et que le monde a tant de mal à recevoir- il a connu tant d’échecs, ce Dieu que les hommes feignent d’ignorer, bafouent, relèguent dans les poussières de l’histoire, étouffent dans l’encens de leurs célébrations, ce petit dieu local, improbable, d’un peuple incertain d’être un peuple, ce dieu sans performance, sans efficacité politique… Ce dieu là veut, cependant, se trouver indéfectiblement présent au milieu de nous, parce qu’il est Dieu et amoureux des hommes -des grands comme des tout petits-, et de fait, il devient plus incontournable, et plus puissant que tous les dieux célèbres, ceux que les hommes adorent et qu’ils oublient avec le temps qui passe : car il n’y a pas de logique à son comportement envers les hommes sinon la logique de l’amour, celle d’être là, présent pour eux. Et ce matin il revient à la charge avec sa promesse et son amour : « Des jours viennent -oracle du Seigneur- où je conclurai une nouvelle alliance. Elle sera différente de l’alliance que j’ai conclue avec leurs pères, quand je les ai pris par la main pour les faire sortir du pays d’Egypte. Eux, ils ont rompu mon alliance. Mais je reste le maître chez eux -oracle du Seigneur- : Je déposerai mes lois au fond d’eux-mêmes, les inscrivant dans leur cœur ». Je les inscrirai dans leur cœur !

Nous pourrions sourire de cette image étonnante utilisée par le prophète, et nous interroger sur le sens qu’il veut donner à une telle écriture à même le ventricule. Mais comme le cœur, dans la compréhension d’Israël, est compris véritablement comme étant le lieu de l’intelligence et de la connaissance plus que des sentiments, le fait est que ceux dont parle Jérémie, à savoir le peuple de Dieu et finalement tous ceux qu’il aime, et nous avec, ceux-là reçoivent de lui, enfin, le don d’une connaissance réelle et intime, car il se rend présent au plus profond de leur être. Il devient alors possible et utile de citer ici Saint Augustin [1], ce Père de l’Eglise qui écrit en effet dans le livre des Confessions une phrase faisant étrangement écho à cet oracle du livre de Jérémie, et dont l’annonce est désormais réalisée de cette inscription de Dieu au plus profond de nous : « Mais toi, ô Dieu, tu es plus intérieur que mon intime, et plus haut que mon apogée » [2] C’est-à-dire qu’il y a dans cette inscription de Dieu en nous comme l’affirmation étonnante de la proximité de sa présence : une inscription intérieure qui renvoie évidemment à toutes les prescriptions éthiques données jadis au Sinaï, et à tous les commandements transmis, que les hommes qui en ont eu connaissance et qui en gardent une vive conscience dans leur cœur ne peuvent désormais plus ignorer. Voilà, tout est dit : l’écrit est désormais inscrit et prescrit en chacun de nous, au plus profond de nous ; ainsi se tracent dans nos vies mêmes les termes de son alliance. Et nous sommes rendus, en quelque sorte, les porteurs en nous-mêmes de ces termes d’alliance, de cette lettre que Dieu a écrite et qu’il adresse par nous à tous les hommes, des mots d’amour gravés en nous, inscrits dans nos cœurs et dont nous ne pouvons plus occulter le sens ni l’importance.

Lorsque Dieu fait ainsi alliance avec nous, lorsqu’il inscrit dans nos cœurs mêmes ces mots d’amour, alors, ne nous marque t’il pas à jamais, et ne nous destine t’il pas pour toute notre vie à témoigner de cette alliance irrévocable, comme ses alliés, pour proclamer publiquement qu’il délivre le monde ? [A cet égard, sachez aussi que l’eau du baptême peut être comprise, à sa façon, comme une autre image, simple et saisissante, qui exprime cette même alliance et cet engagement de Dieu envers nous : une eau naturelle versée sur le front du baptisé, qui s’écoule et sèche peu à peu, certes, mais dont la signification reste à jamais marquée, comme une encre invisible mais indélébile et ineffaçable pour qui sait la lire.] Et nous, alors, placés devant tant de liens qui se délient, devant tant de violence qui se déchaînent, devant les souffrances de toutes nos déliaisons amoureuses, sociales, économiques et politiques, nous pouvons compter sur le lien qui seul reste tendu et solide entre Dieu et ceux qu’il aime : une alliance dont l’encre et les termes mêmes sont anciens, mais dont la réalité est nouvelle. Une réalité nouvelle en ce sens qu’elle vaut pour aujourd’hui, qu’elle n’est pas tournée vers le passé, qu’elle nous donne des occasions de joie et d’espérance, qu’elle nous met en mouvement, qu’elle nous amène à prendre des initiatives, à entreprendre des actions de témoignage dans ce monde, et à chanter ou à proclamer ce que nous avons, justement, sur le cœur : non pas de la rancœur, non pas de la tristesse ou de l’amertume, comme pour surenchérir et ajouter aux tristesses de ce monde d’autres tristesses encore, mais la loi même de Dieu qui énonce fidèlement ces mots d’amour et nous exhorte à les mettre en pratique là où nous sommes : « Tu aimeras Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toute ta pensée, et tu aimeras ton prochain comme toi-même », autrement dit : « Tu garderas le lien coûte que coûte, tu maintiendras ouvert ton cœur à la Parole de Dieu et à celle de ton prochain : tu vivras l’alliance et tu en seras le témoin fidèle et persévérant, au moment où, peut-être, d’autres en oublient l’ancienne prescription. » Et c’est alors que nous est rappelé par le prophète -oracle du Seigneur- l’octroi du pardon, heureusement : le pardon de nos fautes. C’est-à-dire qu’au moment où nous devons témoigner de l’alliance indéfectible de Dieu, au moment où nous voulons bien être fidèles, nous mesurons notre immense faiblesse, notre manque d’habileté, notre grande lâcheté et notre fermeture d’esprit. Et le Dieu de l’alliance, au lieu de nous blâmer ou de mettre en œuvre une pédagogie de la répression et de la coercition, au lieu de nous enfermer dans les filets de la dette à son égard, nous pardonne. Il nous ouvre encore et encore le chemin de la vie avec lui. Qui pourrait dire encore, dans ces conditions, que le Dieu de l’Ancien Testament est autre que celui de l’Evangile ? Qui pourrait affirmer que le Dieu de la bible et des prophètes est autre que le Dieu des chrétiens ? Comme Jésus-Christ, certes, il annonce parfois le glaive et renverse quelques tables, qu’elles soient celles des scribes ou celles des marchands du Temple ; mais comme lui il annonce la toute puissance de l’amour, comme lui il est bafoué, humilié et trahi par les siens et par tous nos manquements, nos reniements et nos fuites, mais il est ici le Dieu de la longue patience, celui qui revient sans relâche vers les hommes pour inaugurer mystérieusement avec eux et pour eux, du fond même de son échec, un jour nouveau, comme au jour de Golgotha où il inaugura le temps du pardon pour ceux-là mêmes qui le crucifiaient. Ainsi, lorsque nous connaissons Dieu comme il se laisse connaître, lorsque nous découvrons qui il est vraiment et comment il agit dans nos cœurs, alors non seulement nous découvrons Dieu, mais nous découvrons aussi notre vie comme jamais nous ne l’avions connue : une vie alliée à lui, une vie décidément inscrite dans l’alliance, une vie par conséquent pardonnée par lui, sans cesse appelée à se vivre comme un cadeau, une grâce, comme une création chaque jour renouvelée et régénérée par un pardon et un amour infinis. C’est qu’en découvrant Dieu comme il se laisse découvrir, nous nous découvrons nous-mêmes [3], non seulement comme des êtres chers à ses yeux mais comme de hommes et des femmes liés ensemble en Eglise, et définitivement orientés vers la vie, malgré les tristesses et les détresses du monde qui détressent les vies et délient parfois les liens d’affection et solidarité familiales et sociales. L’Eglise, pour sa part, aussi fragile soit-elle, se trouve être alors un lieu symbole privilégié de cette alliance entre Dieu et les hommes. Elle est offerte par Dieu à la lecture des hommes et se laisse plus ou moins bien déchiffrer par eux, dans le temps et l’histoire, comme étant la lettre de son amour, une lettre écrite dans chacun des cœurs de ses membres. Une Eglise symbole de l’alliance, une Eglise comme lettre d’un amour inscrit dans les cœurs, incarné, fragile et cependant vivace. Mais une Eglise, heureusement pour elle, sans cesse pardonnée de ses fautes et de ses méchancetés, de ses erreurs et de ses manquements, et toujours encouragée par Dieu pour vivre, au nom de cet amour et grâce à ce pardon, des recommencements et des résurrections rendus toujours possibles. Découvrons Dieu comme il se laisse découvrir et connaître, et relisons dans nos cœurs pour nous-mêmes et pour le monde, cette lettre d’amour qu’il y a inscrite : nous vivrons alors une alliance nouvelle, et son pardon nous accompagnera tous les jours, dans l’espérance du salut du monde, ! אָמֵ

[1] Prénom de l’enfant baptisé ce jour.

[2] « Tu autem eras interior intimo meo et superior summo meo ». Saint Augustin, in Confessions, III, VI,11. .

[3] Cf. Ces mots qui introduisent le premier livre de l’ Institution de la Religion Chrétienne : « Toute la somme presque de notre sagesse, laquelle, à tout compter, mérite d’être réputée vraie et entière sagesse, est située en deux parties : c’est qu’en connaissant Dieu, chacun de nous aussi se connaisse. » J.Calvin in I.R.C.I.I.1.