Le « testament de Jésus » – Jean-17, 9-19

Prédication du Pasteur Jean-Arnold de Clermont, le Dimanche 13 mai 2018

 

Le chapitre 17 de l’Evangile de Jean vient clôturer une série de 5 chapitres (13 à 17) le plus souvent intitulés « discours d’adieux » ; on devrait dire « Testament de Jésus ». C’est un genre littéraire bien connu, tant dans l’Ancien Testament où l’on a les « bénédictions de Jacob » (Gen 49) ou de « Moïse » (Dt 33), le « testament de Josué » (Jo 23) ou les « adieux de Samuel » (1 S 12). Mais il en existe bien d’autres dans la littérature intertestamentaire, le plus célèbre étant le « Testament des douze patriarches » qui prétend rassembler les dernières volontés des douze fils de Jacob, chacun s’adressant à ses propres enfants réunis autour de lui. Le livre des Actes des Apôtres connait un document similaire avec le discours d’adieux de l’apôtre Paul aux anciens d’Ephèse (Actes 20,17-38). Cela pour dire que l’auteur de l’Evangile de Jean ne prétend nullement que la veille de Pâques, au moment où Jésus lave les pieds de ses disciples, il leur a tenu tous ces discours. Mais entre, le lavement des pieds, ce moment symboliquement fort sur le sens de l’accueil mutuel et du service, et l’arrestation de Jésus au chapitre 18, il place comme un condensé de ce qui est pour lui le message de Jésus. Thème du service, thème de l’amour, thème de la relation, thème de l’Esprit-Saint, thème de la glorification, thème du monde… les discours parlent de ce triangle constitué par le Père, le Fils et les disciples ; ils parlent de la situation des disciples dans le monde et de l’Esprit-Saint qui leur révèle la vérité. Puis, changement de ton ; on passe de l’enseignement à la prière ; c’est le chapitre 17. Avec ses trois parties : « Père, manifeste la gloire de ton Fils, afin que le Fils manifeste aussi ta gloire » (Vt. 1) ; disons qu’il s’agit de la prière de Jésus pour lui-même au moment d’entrer dans l’ultime phase de sa mission. Puis vient la prière de Jésus pour ses disciples ; « Je te prie pour eux » (Vt. 9). Et la prière pour ceux qui croiront… « Je ne prie pas seulement pour eux, mais aussi pour ceux qui croiront en moi grâce à leur message » (Vt 20). Prière sacerdotale, ainsi la nomme-t-on, comme la prière du Grand Prêtre qui se tient devant Dieu pour intercéder pour le peuple ; mais simultanément, méditation sur le ministère de Jésus et la place des disciples dans le monde.

C’est à cette méditation que j’aimerais vous rendre attentifs. Je le ferai en trois temps, sous trois titres : Communion et joie ; le monde et la vérité ; et la présence des témoins.

 

Communion et joie.

Méditation sur le triangle formé par le Père, le Fils, et les disciples. De ce triangle, le côté qui relie le Père et le Fils semble évident mais il est essentiel pour ce qui suit. La gloire du Fils est la gloire du Père. Mais de quelle gloire s’agit-il ? Celle qui se manifeste quand « l’heure est venue », quand Jésus va accomplir l’œuvre du Père, celle pour laquelle il est venu, se donner lui-même, pour que le monde connaisse la vérité sur le Père ; cette vérité qui irrigue toute l’Ecriture Sainte, toute la révélation au peuple juif et à travers toute son histoire, un Dieu qui se donne comme Dieu de l’amour, du pardon et de la joie. La prière de Jésus, ces moments qui jalonnent l’Evangile où il se retire à l’écart, dans la paix ou la souffrance, dans la lutte contre ce qui pourrait l’écarter de la volonté du père, la prière de Jésus dit cette communion intime entre le Père et le Fils et la joie qu’il en ressent.

Mais l’extraordinaire de ce discours d’adieux, c’est qu’il établit non seulement une même relation de communion entre le Fils et ses disciples, mais entre le Père et les disciples du Fils. Que ma gloire, qui est la gloire du Père, se manifeste en eux ; que l’unité du Père et du Fils soit leur unité, donnée par la bénédiction du Père aux disciples. Que ma joie, dit Jésus, d’être dans cette intimité avec le Père soit leur joie.

A l’arrière-plan, il y a le fait même qu’il s’agit d’un discours d’adieux, il y a les souffrances à venir, des trahisons et des reniements ; aucune protection particulière, mais une communion profonde, inaltérable, source d’une joie complète.

 

Le monde et la vérité.

Deuxième dimension de cette méditation que Jésus souhaite faire nôtre.

Ils sont dans le monde ! C’est notre contexte. Etre dans le monde sans être du monde.

Le monde est perçu comme une présence hostile ; le lieu où le mal peut s’exercer qui rejette la volonté de Dieu, sa Parole. Ces paroles de Jésus, placées dans l’Evangile de Jean en discours d’adieux, à la veille de la passion, ne peuvent qu’être marquées par la haine dont Jésus va être victime. Mais s’agit-il seulement de paroles marquées par leur contexte ? Je ne le pense pas. Il s’agit bien plus du constat que le monde est sans Dieu et cela ne doit en rien nous surprendre.

Dieu a remis entre les mains des hommes- si je puis m’exprimer ainsi, car certain préféreraient ne même pas mentionner ce fondement d’un ‘bigbang’ divin – Dieu a donc remis entre les mains des hommes la responsabilité du monde. Ils sont, nous sommes autonomes dans la gestion de la planète terre et de son humanité. Certes le langage des croyants cherche souvent à y réintroduire Dieu, mais ce langage ne résiste pas à l’analyse. A moins de faire de Dieu celui qui agit quand cela va bien dans la destinée des hommes et se ferme les yeux quand cela va mal. Par exemple, en ce jour de célébration du 8 mai 1945, ferait-on de Dieu celui qui aurait permis la victoire des uns sur les autres, le Dieu qui bénirait la paix alors que de l’autre côté de la Méditerranée se déroulait le même jour le massacre de Sétif, et de l’autre côté de la terre se poursuivait la guerre entre les Etats-Unis et le Japon ?

Non les disciples de Jésus sont dans ce monde sans Dieu, pour y exercer leur responsabilité humaine de gestionnaire de ce monde, aspirant comme tous à plus de justice et de paix. Et Dieu n’en tire pas les ficelles.

Mais les disciples qui sont dans ce monde, ne sont pas de ce monde. Ils n’appartiennent pas à ce monde, en ce sens qu’ils ne partagent plus les valeurs de ce monde qui n’hésite pas à rejeter le Fils de Dieu. Ils vivent déjà dans un autre monde, celui qui, malgré les souffrances et même les joies de ce monde, est fondé sur la communion profonde et inaltérable avec leur Père. Cette communion avec le Père est leur vérité.

Dans ce monde et pas de ce monde. Cela ressemble à la quadrature du cercle !

 

Présence des témoins.

Ce défi, d’être dedans sans en être, les chrétiens le vivent aujourd’hui comme hier, avec comme première attitude, et je devrais dire comme première tentation, celle du retrait du monde, qui peut prendre plusieurs formes. Le monachisme en est une. Vivre à l’intérieur d’une clôture, entre soi, prétendant avoir trouvé une règle de vie en tous points conforme à la volonté de Dieu, et priant pour ce monde dont on prétend ne pas être. La Réforme protestante a récusé ce retrait du monde et tout d’abord parce qu’elle est illusion ; comme s’il était possible de ne pas être dans ce monde avec ses contradictions ; tout à la fois parmi les vierges folles et les vierges sages, comme il nous faut lire cette parabole du Royaume. Le monachisme n’a de sens que s’il se sait et est vécu pleinement solidaire de ce monde.

Mais il est une tentation plus contemporaine et toute aussi pernicieuse qui consiste à faire de notre foi une affaire toute privée, comme si nous vivions deux vies séparées, celle du monde avec ses compromissions, ses règles de vie, ses combats pour la liberté ; et notre vie de foi, enfermés dans nos lieux de culte ou nos chambres pour prier.

Ne faisons pas de la prière de Jésus pour ses disciples une prière inutile. Il ne prie pas pour eux pour qu’ils vivent en retrait du monde mais bien parce qu’il les y veut bien présents, comme ses envoyés, ses témoins. Et nos chambres ou nos lieux de culte ne peuvent être les lieux de cette présence et de ce témoignage. Lieux de retraite provisoire, lieux d’écoute, lieux de méditation et de prière, lieux de louanges et de partage ; oui, tout cela et plus encore ; mais pas lieux de témoignage.

« Je les ai envoyés dans le monde comme tu m’as envoyé dans le monde ». L’ordre de mission est clair et net. Jésus nous veut présents dans le monde, à l’écoute de la Parole de Dieu qui est vérité, et témoins de cette Parole. Mais avec Jésus, il n’y a pas de fausses illusions. Le monde ne changera pas. Il n’a peut-être pas vocation à changer. Il restera toujours un monde sans Dieu, livré à la responsabilité des hommes. Mais les hommes peuvent changer. Nous pouvons être pour eux des signes d’une autre réalité, celle de la communion que Dieu veut pour tous les hommes avec lui. Et de cette communion nait un autre regard sur le monde, un monde destiné à l’amour de Dieu, à son pardon et à sa joie.

Etre les témoins de ce regard de Dieu sur le monde. Un regard réaliste, sans concessions ; mais un regard d’amour et de pardon ; un regard d’espérance toujours renouvelée… parce que dès aujourd’hui une réalité nouvelle est là dans la communion ouverte par le Christ avec Dieu notre Père.

Nous ne sommes pas des serviteurs mais des amis du Christ – Jean 15,9-17

Prédication du dimanche 6 mai 2018

Vous êtes mes amis… Quand on parle des chrétiens, on pense disciples, apôtres, serviteurs, ministres, conseillers presbytéraux, catéchumènes, paroissiens, membres d’Eglise, cotisants : une foule de termes… mais, je ne sais pas pourquoi, on ne parle jamais d’amis. Qui ici oserait dire « Je suis l’ami de Jésus » ? C’est étonnant comme les chrétiens peuvent avoir des centaines voire des milliers d’amis sur Facebook, Instagram ou Snapchat y compris des gens qu’ils n’ont jamais vus et qu’ils ne verront sans doute jamais… mais parmi leurs amis, ils ne comptent jamais Jésus. Et pourtant, c’est le terme que lui emploie pour parler de nous : Je ne vous appelle plus serviteurs (…) je vous appelle amis (…) c’est moi qui vous ai choisis… Jésus nous considère comme ses amis. Et pour lui, la relation d’amitié est faite de confiance réciproque et de loyauté partagée, on peut compter l’un sur l’autre : Si vous observez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme, en observant les commandements de mon Père, je demeure dans son amour. Quand il pense à ses amis, Jésus évoque une relation particulièrement forte, spéciale, particulière, presque exclusive. C’est ce que les jeunes appellent avoir « un délire » avec quelqu’un. Je traduis pour les moins jeunes : un lien privilégié et unique, comme avec la famille sauf que c’est un lien choisi, voulu, une décision volontaire : Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés (…) c’est moi qui vous ai choisis. Comme nous, quand Jésus parle de ses amis, il évoque une relation légère, faite de joie, de plaisir, de repas en commun, de rire et de bonheur. Etre chrétien c’est tout sauf une contrainte, une obligation, une histoire triste ou ennuyeuse. Rien à voir avec ceux qui nous font la morale : Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite. Plus encore, il s’agit d’une relation durable, permanente. Demeurez dans mon amour, dit-il, nous invitant à nous sentir engagés dans la fidélité et à la constance dans le temps. Pour lui, l’amitié n’est pas une relation uniquement valable pour les jours ensoleillés mais aussi et surtout pour les jours sombres, les jours difficiles, les jours de détresse : Nul n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime. Tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, il vous l’accordera. Il est prêt à tout, jusqu’au bout, prêt à donner sa vie pour nous venir en aide, nous soutenir, nous porter quand tout va mal. N’est-ce pas exactement cela qu’on attend d’un ami ? Qu’on puisse compter sur lui en toutes circonstances et qu’il nous vienne en aide si nous nous trouvons en difficulté ? C’est exactement ce que dit Jésus.

Comme sur les réseaux sociaux, Jésus nous demande en amis et pourtant, nous refusons de le considérer comme un ami. De fait, il faut avouer que dans notre texte il y a un obstacle de taille qui bloque tout. Par 3 fois, Jésus répète : Si vous observez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour. Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande. Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres.

Voilà une vraie difficulté… Est-ce que nous acceptons de recevoir un ordre d’un ami ?

Est-ce qu’il n’y a pas là quelque chose d’incompatible avec l’amitié ? On accepte éventuellement de recevoir des ordres d’un supérieur hiérarchique ou de quelqu’un à qui on reconnaît une autorité particulière (les parents, un prof, un médecin, un policier) mais entre amis, il ne peut pas, semble-t-il, y avoir de relation hiérarchique. Entre amis, il n’y a ni supérieur ni inférieur, ni dominant ni dominé, ni maître ni esclave. L’amitié suppose une relation d’égal à égal (c’est pour cela qu’il n’est pas réellement possible d’être ami avec son patron, son employeur, ses parents ou ses professeurs). L’amitié échappe à tout rapport de domination, de subordination ou de pouvoir. Mais en fait, n’est-ce pas quelque chose que Jésus lui-même confirme ? Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur reste dans l’ignorance de ce que fait son maître ; je vous appelle amis, parce que tout ce que j’ai entendu auprès de mon père, je vous l’ai fait connaître. Jésus nous appelle amis parce qu’il nous considère comme ses égaux. « Vous en savez autant que moi » dit-il à ceux qui l’écoutent. Il n’y a pas de hiérarchie entre vous et moi parce que, devant Dieu, nous sommes à égalité : « Comme il m’aime, il vous aime. Tout ce que je sais, vous le savez. » Si Jésus nous donne un ordre, ce n’est donc pas pour prendre pouvoir sur nous. D’ailleurs, il ne dit pas « aimez-moi », il dit : aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés. Ce n’est donc pas un ordre donné pour son propre bénéfice, pour obtenir un avantage pour lui-même. Il ne cherche pas son intérêt mais le nôtre : Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite. Le commandement de Jésus n’a pas d’autre objectif que de nous rendre heureux, joyeux, légers. Pour s’en rendre compte, il suffit de réfléchir à ce qui, dans notre vie, s’oppose à notre joie, à notre bonheur. Je veux parler ici de ce que Spinoza appelait les « passions tristes » : colère, ressentiment, jalousie, haine, violence… A cela Jésus répond d’une manière limpide : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés, c’est le seul remède aux passions tristes qui vous asservissent et qui vous empêchent d’être heureux. Quand on voit un ami aller droit dans le mur, faire son propre malheur, n’est-ce pas le devoir d’un ami d’essayer de s’interposer, y compris avec force et autorité ? Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres. Si vous aimez vos amis, empêchez-les, y compris par la force, de prendre le volant quand ils ont bu, vous leur sauverez la vie. Jésus ne dit pas autre chose. Vous êtes libres de décider de ne pas écouter son ordre… à vos risques et périls.

Mais il y a une seconde objection qui vient aussi brouiller la relation d’amitié avec Jésus : Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres, dit-il…

Comment peut-on commander d’aimer ? Je pense ici aux mariages quand on entend les jeunes mariés promettre d’aimer l’autre « jusqu’à ce que la mort nous sépare. » Est-ce seulement possible de promettre d’aimer quelqu’un ? Est-ce quelque chose qui se trouve en notre pouvoir ? Est-ce que nous en avons vraiment la maîtrise ? Aimer quelqu’un, est-ce que c’est un choix ? une décision volontaire ? une action ? La réflexion spontanée serait de refuser cette idée : quand on parle d’amour, on parle d’émotion, de sentiment, de grâce, de cadeau. On peut choisir le respect, la tolérance, l’estime de l’autre mais, semble-t-il, pas l’amour. Et pourtant il est vrai qu’il existe plusieurs sortes d’amour. On n’aime pas ses parents comme on aime le chocolat. On n’aime pas son conjoint comme on aime ses enfants ou ses amis. En grec, il y a 3 mots pour parler d’amour. Mais que ce soit la pulsion amoureuse du désir (éros), l’amitié réciproque (philein) ou l’amour de Dieu (agapè), il semble que les 3 sortes d’amour dont parle la Bible échappent à notre pouvoir.

Et pourtant… Et pourtant, de manière constante dans toute la Bible, l’amour apparaît comme un commandement. C’est même le premier commandement et le plus important des 613 commandements donnés par Moïse dans l’Ancien Testament. C’est même la confession de foi fondamentale du judaïsme et là aussi il est question de bonheur : Voici le commandement, les lois et coutumes que le Seigneur votre Dieu a ordonné de vous apprendre à mettre en pratique dans le pays où vous allez passer pour en prendre possession, afin que tu craignes le Seigneur ton Dieu, toi, ton fils et ton petit-fils, en gardant tous les jours de ta vie toutes ses lois et ses commandements que je te donne pour que tes jours se prolongent. Tu écouteras Israël, et tu veilleras à les mettre en pratique : ainsi tu seras heureux et vous deviendrez nombreux, comme te l’a promis le Seigneur, le Dieu de tes pères, dans un pays ruisselant de lait et de miel. Ecoute Israël, le Seigneur notre Dieu est UN. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force… (Deutéronome 6, 1-5)

Et puis dans le livre du Lévitique (19,18) ce commandement : N’aie aucune pensée de haine contre ton frère mais n’hésite pas à réprimander ton compatriote pour ne pas te charger d’un péché à son égard ; ne te venge pas et ne soit pas rancunier à l’égard des fils de ton peuple : c’est ainsi que tu aimeras ton prochain comme toi-même. C’est moi le Seigneur. Mais n’allez pas penser que cet amour est réservé à la famille, aux frères, aux membres du clan ou du peuple élu. Quelques versets plus loin (Lévitique 19,33-34) : Quand un émigré viendra s’installer chez toi, dans votre pays, vous ne l’exploiterez pas ; cet émigré installé chez vous, vous le traiterez comme un indigène, comme l’un de vous ; tu l’aimeras comme toi-même ; car vous-mêmes avez été des émigrés dans le pays d’Egypte. C’est moi le Seigneur votre Dieu. Alors il n’est pas étonnant que, quand un légiste demande à Jésus pour lui tendre un piège : Maître, quel est le plus grand commandement dans le Loi ? Jésus lui déclara : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toute ta pensée. C’est là le grand, le premier commandement. Et voici le second qui lui est semblable : tu aimeras ton prochain comme toi-même. (Matthieu 22, 36-40). Aimer Dieu, aimer ses frères, aimer son prochain, aimer l’étranger… Jésus va bien plus loin encore : Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. 44Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, 45afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. (Matthieu 5, 43-45). Nul n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime. Jésus nous parle donc d’un amour sans limite qui ne dépend pas des personnes et qui se donne complètement. Et dans sa bouche, l’amour n’est ni une émotion, ni un sentiment, ni une pulsion, ni un état d’âme ressenti mais toujours un acte volontaire et décidé : N’aimons pas en paroles et de langue mais en acte et dans la vérité (1 Jean 3,18). Voilà ce que dit Jésus : l’amour n’est pas une émotion mais un acte sincère. Ce n’est pas un objectif en soi, c’est un moyen, un outil qu’il dépose entre nos mains. Ce n’est pas une fin en soi mais un moyen au service d’une cause, d’un but ultime. L’amour est un outil entre nos mains pour faire notre joie, pour construire notre bonheur. Rien d’autre. D’ailleurs, si vous n’êtes pas convaincus par l’amour, essayez la haine, la violence ou même l’indifférence. Vous verrez le résultat. Je vous appelle mes amis parce que tout ce que j’ai entendu auprès de mon Père, je vous l’ai fait connaître, dit Jésus. Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite.

L’amour est donc un commandement donné comme un outil entre nos mains pour construire notre bonheur. Et il est très important de ne pas en faire un objectif en soi et de confondre les deux. Dans le discours public, le terme « Évangile » est parfois employé pour faire référence à l’action sociale et à l’amour du prochain si chers aux chrétiens. Or aider les plus démunis, est-ce vraiment cela l’Évangile ? Dans un reportage récent, j’entendais que le pape actuel, qui milite en faveur d’un train de vie modéré au sein du clergé et d’une action plus conséquente de l’Église catholique à l’endroit des nécessiteux, prônait ainsi un retour à l’Évangile. Qu’en est-il du point de vue biblique ?

L’Évangile est la Bonne Nouvelle de ce que Dieu a fait pour nous par Jésus-Christ. L’Évangile n’est pas ce que nous faisons pour Dieu, c’est ce que Dieu a fait pour nous en intervenant de manière décisive dans l’histoire. Que penser alors d’affirmations comme celles-ci ?

« L’Évangile, c’est aimer son prochain. » « L’Évangile, c’est se préoccuper des souffrances de la société et œuvrer pour la justice sociale. » « L’Évangile, c’est porter sa croix. » « L’Évangile, c’est donner sa vie à Dieu. » « L’Évangile, c’est s’investir dans la vie de l’Eglise. »

Toutes ces choses sont essentielles, mais elles ne constituent pas l’Évangile. Ce sont plutôt des implications concrètes de l’Évangile. L’accueil de l’Évangile (par la foi) débouche nécessairement sur l’amour du prochain, la justice sociale, la mort à soi-même, la consécration totale à Dieu, la vie d’Église. Ces aspects de la vie chrétienne s’inscrivent dans notre réponse face à la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ. Parce que Dieu a agi, nous agissons. Nous sommes volontaires, motivés par le message qui a bouleversé notre existence.

La Bible va même plus loin : si nous ne pratiquons pas le bien dans la vie de tous les jours, nous devons nous demander si nous avons vraiment compris l’Évangile. En effet, la foi sans les œuvres est morte (Jacques 2.14-17). Du coup, si nous n’aimons pas notre prochain, et si nous ne nous intéressons pas aux plus démunis, peut-être n’avons-nous jamais sincèrement adhéré à l’Évangile. Pour le dire positivement : parce qu’ils sont aimés de Dieu (c’est ce que l’Évangile leur apprend), les chrétiens ont envie d’aimer les autres.

Est-ce que je suis en train de jouer sur les mots ? Si Jésus nous dit de nous aimer les uns les autres, pourquoi s’inquiéter des mots qu’on emploie pour le dire ? N’est-ce pas le résultat qui compte ? Qu’importe que l’on qualifie ou non d’“Évangile” l’aide proposée aux pauvres ! Encore un débat qui n’intéresse que les théologiens… En réalité, cette discussion est importante pour nous tous et le choix des mots est révélateur. Car il est très important de faire la distinction entre ce que Dieu a fait pour nous et ce qu’il nous appelle à faire pour lui. C’est aussi de bien saisir l’articulation des deux. Si je confonds l’Évangile et l’obéissance aux commandements de Dieu, je cours le risque d’adopter (inconsciemment) une attitude légaliste et de faire de l’Evangile une morale à laquelle il faut obéir par devoir et par soumission. Dans ce scénario, ma joie et mon bonheur fluctuent au rythme de mes sentiments de mes succès ou de mes échecs (« ai-je suffisamment été au service des autres aujourd’hui ? »). En général, quand je fais la liste de ceux que je réussis à aimer, je ne découvre pas une « bonne nouvelle », mais plutôt une « mauvaise nouvelle » : je ne suis pas à la hauteur ! Alors adieu la joie, adieu le bonheur. Bonjour la culpabilité, la contrainte, la surveillance, une vision triste du christianisme…

Si, au contraire, je distingue bien l’action de Dieu et la mienne, alors ma joie peut se développer. Mon statut devant Dieu ne dépend pas de moi, mais de Christ, mon ami qui veut me sauver. Dans ce scénario, j’ai une juste perspective sur mes œuvres : elles sont simplement une manière de dire merci à un ami d’avoir aimé une personne comme moi. Y a-t-il plus grand bonheur que de se sentir aimé ?

Avec Christ et en Christ, nous sommes responsables – 1 Jean 3, 18-24 et Jean 15,1-8

Prédication du pasteur Samuel Amedro, le dimanche 29 avril 2019

« Je suis venu te dire que je m’en vais… » Ces premiers mots d’une chanson de Serge Gainsbourg m’habitent au moment de relire le discours d’adieu de Jésus à ses disciples… « Et tes larmes n’y pourront rien changer. » Comment accepter l’inévitable ? Sa mort programmée, comme toutes les morts d’ailleurs, empêche de voir au-delà. Elle fait obstacle. Elle bouche l’horizon. Et puis l’absence crée une incertitude. Le manque laisse derrière lui un espace indéterminé dont il est difficile d’imaginer qu’il puisse porter du fruit, produire du neuf, ouvrir du potentiel. Sur quel chemin nous aventurer puisqu’il est parti ?

« Nous ne pouvons être honnêtes sans reconnaître qu’il nous faut vivre dans le monde sans Dieu (…) Avec Dieu et devant Dieu, nous vivons sans Dieu. » disait Dietrich Bonhoeffer[1]. C’est par cette phrase énigmatique tirée d’une de ses dernières lettres, écrite en prison en juillet 1944, que je terminais mon message il y a 15 jours et je crois qu’il avait déjà vu juste. Notre monde est devenu autonome, adulte et le retour tonitruant des religions n’en est que le symptôme paradoxal. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, cette présence (pour ne pas dire cette pression) quotidienne des questions religieuses sur l’espace publique ne signe pas une revanche de Dieu après quelques décennies de sécularisation post-soixantuitarde, mais bien au contraire une constante et bien réelle perte d’influence sur les consciences. Il nous faut prendre un peu de recul historique pour que le phénomène apparaisse dans toute sa limpidité : de Constantin (272-337) à Grégoire VII (1015-1085), la religion chrétienne s’est imposée dans tous les champs de la connaissance et de la vie humaine tant au niveau politique qu’au niveau artistique. Tout le Moyen-Age est marqué par cette omniprésence du religieux et il faudra attendre le XVIème siècle et la Réforme protestante pour voir entamer le long chemin vers l’autonomie de l’homme sur le plan moral (Michel de Montaigne), politique (Machiavel), les sciences naturelles (Nicolas de Cues et Giordano Bruno), le religieux (Jean Calvin et Sébastien Castellion), au niveau philosophique (Bayle, Descartes, Spinoza), de la Raison (E. Kant), du Droit (Grotius puis Hegel) et même au niveau spirituel et théologique (Feuerbach) : il n’est pas un domaine qui n’ait été marqué par cette lente mais inexorable prise d’autonomie de l’homme. Et jusqu’à aujourd’hui ce mouvement d’émancipation ne s’est pas démenti. J’ai essayé de faire le tour de tous les sujets du moment et de tous les domaines de la vie publique : est-il une seule question pour laquelle nous demandons à Dieu de guider nos choix et de conduire nos décisions ? Pour la recherche scientifique (intelligence artificielle et trans-humanisme), dans la vie sociale (pensons aux débats sur le mariage pour tous, les violences faites aux femmes, la protection de la planète). Pensons aux sujets politiques qui nous agitent préoccupent : gestion de la crise à la SNCF, les réformes de l’éducation nationale, de la formation professionnelle, de la santé ou de la justice, la question de la guerre en Syrie, la question ô combien cruciale pour notre avenir du réchauffement de la planète… Pensons également à la création artistique : théâtre, musique, littérature, cinéma, peinture : est-ce qu’il y a encore un art sacré ? Les artistes eux-mêmes n’ont-ils pas montré les premiers la voie vers l’émancipation de leur créativité ? Il faudrait également regarder comment se passent nos débats éthiques concernant la fin de vie (qui définit ce que c’est que la dignité humaine dans le droit revendiqué de mourir dans la dignité ?), la gestation pour autrui, la procréation médicalement assistée pour des personnes qui sont fertiles mais dont les choix de vie ne sont pas féconds comme le dit le texte de la FPF sur les questions de bioéthique.

Personne ne fait appel à Dieu, à sa foi, à ses convictions pour faire ses choix : lequel d’entre nous a lu la Bible ou prié au moment d’aller poser son bulletin de vote aux présidentielles ? Nous en sommes là. Nous avons tous appris à venir à bout de ces questions importantes sans faire appel à « l’hypothèse de travail : Dieu » C’est la réponse faite par le mathématicien de l’ère napoléonienne Pierre-Simon de Laplace dans son Traité de la mécanique céleste (1799-1825) à la question demandant où se trouvait encore une place pour Dieu dans son système, il répondait : « Je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse »

Pour guider la recherche scientifique, prendre des décisions politiques, faire des choix économiques, réviser nos lois de bioéthique, jusqu’aux moindres décisions que nous prenons au quotidien, l’hypothèse « Dieu » ne s’impose plus comme nécessaire et je ne suis pas certain qu’il faille s’en plaindre. Tant qu’à construire notre vie, autant assumer la responsabilité de nos choix sans se cacher derrière une prétendue révélation de la volonté de Dieu qui nous rassure à bon compte. L’heure est à l’anthropocène, cet âge de l’humanité adulte où il n’est plus question de se cacher derrière les forces de la nature ou les commandements de la divinité pour masquer nos responsabilités quant au devenir de la planète. Et pourtant cela n’est pas sans angoisse quant à l’avenir. Il me semble que la résurgence éruptive du religieux que tout le monde constate ici ou là n’est que le symptôme de l’inquiétude humaine devant l’immensité de la responsabilité qui se dévoile devant nos pas… Comme l’enfant à qui on a enlevé les petites roulettes qui stabilisaient son vélo et qui prend soudain conscience qu’il est seul responsable de sa sécurité et qu’il lui est impossible d’arrêter de pédaler sous peine de perdre l’équilibre.

Chassée par la porte, la religion tente de revenir par la fenêtre et nous assistons à de multiples tentatives pour sauver son fonds de commerce, « ménager une place à la religion dans le monde ou contre lui.[2] »

  • Si elle semble avoir capitulé pour les questions séculières, l’apologétique chrétienne a cherché son refuge et son salut dans les « questions dernières » : la mort, la vie, la culpabilité « auxquelles Dieu seul peut répondre et pour lesquelles on a besoin de lui, de l’Eglise et du pasteur. » Chassée de la réalité, la religion se réfugie donc dans l’« arrière-monde » de l’au-delà, de l’après-la-mort… Mais qu’arrivera-t-il le jour où les gens se passeront de nous pour ces questions ? Pourquoi faire de Dieu le bouche-trou de nos connaissances et de nos ignorances ? Pourquoi faire de Dieu un migrant que l’on reconduit à la frontière de nos vies, que l’on expulse de la réalité de nos existences ? Pourquoi acceptons-nous de faire de Dieu un étranger en situation irrégulière ?
  • Une autre stratégie de résistance consiste à rapatrier la question de Dieu dans l’intériorité, l’intime, la vie privée pour soigner le mal-être et le désespoir supposé d’une vie sans Dieu, dénigrant les petits bonheurs, les joies séculières, les plaisirs humains pour traquer le client. Ainsi fleurissent les psychothérapeutes et autres philosophies existentielles qui scrutent notre intimité pour y glisser la religion comme solution magique. C’est ainsi que les secrets d’alcôve sont devenus le terrain de chasse des directeurs de conscience d’aujourd’hui, explorant les recoins sombres de l’humanité, fouillant les poubelles des gens comme le feraient des paparazzi, ils misent sur les fragilités et les faiblesses pour se refaire une santé et réintroduire Dieu en fraude. Elle n’offre qu’un regard de soupçon et de défiance vis-à-vis de chacun dans « une sorte de satisfaction mauvaise de savoir que chacun a ses côtés faibles[3]» dans une sorte de revanche de la médiocrité.
  • Dernière stratégie en date, la plus inquiétante peut-être, ce qu’on appelle la « radicalisation » religieuse dont les analyses des spécialistes montre qu’elle touche prioritairement la jeunesse. Cette radicalisation se fait toujours à partir du dénigrement du monde marqué par le péché, un monde perdu voué à la destruction et à la disparition. La religion offre ainsi le moyen de s’extraire d’une réalité qui ne veut plus d’elle en empruntant une posture de dénonciation et de rupture : ce n’est pas le monde qui nous refuse, c’est nous qui rejetons ce monde pourri. Elle ne voit rien de la beauté, de la joie, du plaisir, de la gratuité, de la gentillesse. Elle ne voit que le fumier, pointe les problèmes, les faiblesses et les fragilités.

En acceptant la Croix, Dieu met un terme à toutes ces stratégies médiocres vouées à l’échec, ces tentatives désespérées de manipulation de l’humanité pour garder le pouvoir. La Croix marque le dépouillement radical de ce Dieu qui accepte de tout perdre pour ne rien garder contre nous.

Est-ce à dire que l’athéisme représente une étape normale et inévitable dans l’évolution de l’humanité devenue enfin adulte et responsable d’elle-même, reléguant la foi religieuse dans l’enfance, genre « Lorsque j’étais enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Devenu homme, j’ai mis fin à ce qui était propre à l’enfant. (1 Co 13,11) » ?

Jésus anticipe cette question et tend devant nous un arc métaphorique qui nous ramène à l’essentiel et pointe dans la bonne direction en nous donnant à penser. Vigneron – vigne – sarments – fruits : ne vois-tu pas le lien naturel, quasi essentiel qui relie chacun dans son être-même. Le vigneron n’est vigneron qu’à cause de sa vigne. Le sarment n’existe que parce qu’il fait partie du cep. Le fruit ne vient que parce que le sarment est nourri par la vigne, elle-même objet de toute l’attention du vigneron qui émonde ce qui est desséché. Entre le Père, le Fils, les disciples et leurs œuvres, il existe un lien naturel qui ne dépend ni de la décision ni des efforts des disciples. Ce lien est le lien vital qui porte notre existence. « Je suis la vigne. » Cette parole de Jésus affirme à l’indicatif. Elle révèle la nature profondément spirituelle de l’humanité. Vouloir s’en détacher relèverait du suicide comme si un sarment pouvait choisir de vivre sa vie en dehors de ce qui lui donne son être. Ce lien structurel et vital ne dépend même pas de la présence ou de l’absence de Jésus auprès des disciples. Ce lien avec Dieu est. Tout simplement. Je n’ai pas à le créer, à le fabriquer mais à le recevoir comme on reçoit sa propre vie. Parce que je suis vivant, je suis en Christ, avec Christ, relié à lui par chaque cellule de mon être vivant. Je n’ai donc pas non plus à chercher à porter du fruit : le simple fait d’être vivant est porteur de fruit. La vie que je reçois de la main de Dieu et qui se maintient malgré tout en Christ est par elle-même porteuse de vie. C’est à partir de cet indicatif qui affirme et révèle que peut s’entendre l’impératif qui nous interpelle et nous engage : « Demeurez en moi ! »

Dans un monde résolument autonome d’une humanité définitivement adulte, il n’est pas question d’essayer de reconquérir un territoire perdu d’une emprise religieuse sur le monde ou sur les consciences ! Par contre, Jésus ouvre devant nos pas ce que devrait/pourrait être la vie et la mission de l’Eglise.

Mes petits-enfants, n’aimons pas en paroles et de langue mais en acte et dans la vérité ; à cela nous reconnaîtrons que nous sommes de la vérité… Ces paroles de la première lettre de Jean (3,18s) nous proposent de comprendre l’Eglise comme un lieu de vérité (on ne fait pas semblant) et de miséricorde (on est accepté tel qu’on est). Demeurez-en moi et moi en vous dit Jésus à ses disciples : cette inhabitation réciproque fait de l’Eglise un corps, un espace de communion et d’interdépendance : nous sommes liés, reliés, dépendants les uns des autres, par-delà les frontières et les espaces (l’Eglise est par essence universelle et fraternelle : aucune exclusion n’est possible).

 Tout sarment qui, en moi, ne porte pas de fruit, le vigneron l’enlève, et tout sarment qui porte du fruit, il l’émonde afin qu’il en porte davantage. Ces paroles de Jésus m’incitent à comprendre l’Eglise comme un espace qui émonde, qui nettoie, qui enlève ce qui est desséché dans notre vie, ce qui ne porte pas de fruit, ce qui nous encombre. J’entends là quelque chose comme un nécessaire espace de silence dans le brouhaha du monde, un espace qui permette de s’extraire et de s’arrêter un instant avant de repartir.

Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, vous demanderez ce que vous voudrez, et cela vous arrivera. Voilà pourquoi celui qui vient dans ce temple doit pouvoir trouver un espace de prière où il pourra déposer ce qui lui pèse, ce qui fait poids, lourdeur, fardeaux : Venez à moi vous qui êtes chargés et fatigués et je vous donnerai du repos (Matt 11,28) Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix (Jean 14,27). Que cette Eglise soit un espace qui allège, qui rend léger pour les voyageurs de passage.

Déjà vous êtes émondés par la parole que je vous ai dite. Il faut donc que dans le silence qui apaise, une parole soit dite, portée clairement, prononcée sans détour. Jésus parle et c’est à l’Eglise de faire entendre sa voix. Non pas de manière tonitruante mais comme le murmure subtil d’une voix intérieure qui me fait résonner cette Parole du Christ qui demeure en moi comme je demeure en lui. Notre mission consiste donc à offrir un espace d’écoute d’une Parole vraie qui donne à penser, à réfléchir, à comprendre, à démystifier l’idolâtrie comme l’illusion, qui dévoile ce qui voudrait rester dans l’ombre.

Demeurez en moi… Il y a là quelque chose de la permanence, de la durée longue, de l’engagement qui dure, de la promesse qui défie le temps. J’entends là comme un appel à faire de l’Eglise un espace de mémoire et de fidélité où l’on se souvient de ce qui est éternel, où l’on garde une place pour le temps long et les cheveux blancs, un espace qui nous sort de la tyrannie du présent et de l’instantané.

Ce qui glorifie mon Père, c’est que vous portiez du fruit en abondance et que vous soyez pour moi des disciples. Ces derniers mots de Jésus ouvrent sur l’avenir avec espérance et sans crainte. L’impératif de la fidélité est gros d’une espérance qui ouvre un possible, un futur, un demain. Non le monde n’est pas voué à sa perte. Oui l’Eglise peut être et doit être l’espace d’une indignation qui refuse le nihilisme et en même temps, elle est porteuse d’une espérance. Ensemble imaginons l’utopie d’un Royaume différent. Ici commence le temps de notre responsabilité et de nos décisions. Dans notre Eglise, on ne vous dira jamais ce qu’il faut penser, croire, décider ou pour qui voter. Vous êtes adultes et ceux qui ne sont pas membres de l’église sont aussi des adultes. « Avec Dieu et devant Dieu, nous vivons sans Dieu. » Avec Christ et en Christ, nous vivons en adultes responsables de notre monde.

[1] D. BONHOEFFER, Résistance et Soumission, Labor et Fides, 2006, p.431. Lettre du 16.07.1944.

[2] D. Bonhoeffer, op. cit., p.388. Lettre du 08.06.1944.

[3] ibid, p.412.

Jean 10, 11-18 – Je suis le bon pasteur

Prédication de Clotaire d’Engremont, le dimanche 22 avril 2018

 

« Craintes et tremblements ». Notre « Bon Pasteur », je veux parler du pasteur de notre modeste troupeau paroissial, débutait ainsi dimanche dernier, deuxième dimanche après Pâques, la méditation qu’il nous proposait sur un passage du second livre de Samuel qui relatait le viol incestueux de Ammon, fils de David, sur sa sœur Tamar. Il nous invitait à méditer sur les bas fonds de l’âme humaine, lorsque Dieu parait absent.

« Craintes et tremblements », dois-je dire aussi aujourd’hui en ce troisième dimanche après Pâques. Car le texte soumis à notre réflexion est lui, à l’opposé du texte de la semaine dernière, un des sommets de la pensée johannique de par sa haute tenue christologique, qu’il convient d’aborder avec une tremblante humilité.

Comme vous le savez, la figure du berger est déjà très présente dans l’Ancien Testament. C’est tellement patent d’ailleurs que le thème du berger est à considérer comme un signe annonçant le Messie qui devait venir ! Je citerai par exemple un extrait très connu du livre du prophète Ezéchiel en exil, avec son peuple, à Babylone dans la deuxième moitié du VIème siècle  avant Jésus-Christ qui dit au chapitre 34 :

Verset 12 : « Comme un berger passe en revue son troupeau quand il est au milieu de ses bêtes éparpillées, j’arracherai mes bêtes de tous les lieux où elles ont été dispersées un jour d’obscurité.

Verset 14 : « Je les ferai paitre dans un bon pâturage… »

Verset 16 : « Déclaration du Seigneur Dieu. Je chercherai celle qui est perdue, je ramènerai celle qui est égarée… »

On peut aussi citer un passage du livre d’Esaïe, chapitre 40, qui relate la bienveillance du Dieu d’Israël envers chacun des membres de son peuple :

Verset 11 : « …Comme un berger, il fera paitre son troupeau : de son bras il rassemblera des agneaux et les portera sur son sein ; il conduira les brebis qui allaitent.. »

Venons-en à notre texte du bon berger de l’évangile de Jean. Il faut d’emblée s’écarter des images pieuses popularisées par de nombreux tableaux qui nous présentent un bon pasteur, c’est-à-dire le Christ, comme un doux, une gentil, qui passerait son temps à caresser des agnelets bêlants, bref presque un « ravi de la crèche ». Pour méditer sur ce texte il ne faut pas faire de contresens. En fait l’adjectif « bon » est employé dans le sens de vrai, de véritable, donc d’unique et pour dire plus de seul. Gardons bien très loin de notre esprit les images trop doucereuses et analysons cette métaphore champêtre en reprenant une à une les différentes figures :

  • Le bon berger
  • Les ennemis parmi lesquels je mets le loup mais aussi les mercenaires
  • Les brebis

Tout d’abord le bon berger, vous l’avez évidemment deviné, c’est le Fils de Dieu.

Verset 11 : « …c’est moi qui suit le bon berger. Le bon berger se dessaisit de sa vie pour ses brebis.. »

Versets 14-15 : « …je connais mes brebis et mes brebis me connaissent comme mon Père me connait et que je connais mon Père… »

Cette formulation aussi concise soit-elle met en relief la totale symbiose entre le Père et le Fils ; elle suggère d’aller plus avant car puisqu’il donne sa vie pour les brebis il fait naturellement penser à la Croix qui constitue, nous le savons, la marque de l’action de Jésus qui est là pour accomplir sa mission. Si bien que nous sommes loin désormais, il faut le redire, des verts pâturages décrits par le prophète Ezéchiel. C’est en effet sa mort qui fait de Jésus notre Sauveur, d’autant plus qu’il donne sa vie volontairement : verset 18 « …personne ne me l’enlève, mais je m’en dessaisis de moi-même ; Il ajoute aussitôt : « … j’ai le pouvoir de la donner et j’ai le pouvoir de la reprendre… ». Il a le pouvoir de la reprendre, dit-il,  ce qui dans le langage de Jean est certainement une allusion à la Résurrection.

Certes la tension est forte entre l’obéissance volontaire du Fils à son Père et l’absolue liberté du dit Fils. Cela peut sembler pour le moins paradoxal, mais la totale symbiose entre les deux soutenue par le Saint-Esprit permet à Jésus Christ de dire « Moi et le Père  nous sommes un ». C’est dit explicitement au verset  30 du chapitre 10. Telles sont la force et la cohérence de l’Évangile de Jean, manifestement habité par la Foi.

Après le bon berger et avant de méditer sur les brebis, il convient de venir sur la figure du loup à laquelle on peut associer sans beaucoup d’hésitation la figure du mercenaire porté par l’intérêt commercial qui doit être assimilé aux yeux de Jean aux voleurs et aux brigands. Le Loup, vous l’aurez compris, c’est le diable, c’est Satan, c’est la peur du Jugement dernier, c’est Méphistophélès  dans  « Faust », cher à Goethe, qui nie tout de manière systématique. Le loup vole ou tue les brebis. Inutile d’insister plus longtemps sur le loup car, pour Jean, les brebis véritables n’entendent même pas la voix du loup. Quant au mercenaire, il apparait en pratique presque plus dangereux car il peut avancer masqué :

  • Il garde certes les brebis mais par intérêt
  • Quand il voit venir le loup, qu’il semble d’ailleurs reconnaitre, il abandonne, sans état d’âme, les brebis ; il prend la fuite… C’est un couard, un lâche.

Nous en arrivons à la figure emblématique des brebis. Les véritables brebis qui intéressent Jean sont celles :

  • qui acceptent de chercher le vrai berger ;
  • qui entendent naturellement sa voix ;
  • qui répondent quand elles perçoivent son appel, souvent par leur nom propre ;
  • qui se laissent conduire par lui ;
  • qui, et c’est là le nœud de la pensée johannique, le connaissent comme le Père reconnait le Fils, observation étant faite que cela ne peut se faire que grâce au Saint-Esprit, c’est-à-dire par la Foi !

Dans ces conditions, c’est uniquement en suivant le bon berger que les brebis recevront la vie éternelle et selon Jean ne périront jamais.

Personne n’a à se justifier, il suffit de se laisser porter par la Foi et de demander à Dieu de savoir discerner son double commandement : Aimer Dieu et Aimer son prochain.

Quand aux brebis qui ne connaissent pas le bon berger ou qui ne veulent pas le suivre, elles se privent d’elles même de la vie éternelle, c’est-à-dire de l’Espérance !

Il n’y a, chères sœurs, chers frères, nul jugement moral, à vrai dire, dans la parole messianique de Jean, en apparence sévère et tout le moins exigeante, j’en conviens !

En fait, le Christ, par la bouche de Jean, nous dit de manière catégorique et impérative que :

  • On est une brebis ou on ne l’est pas ;
  • Le loup est vraiment le loup ;
  • Le mercenaire est soit :
  • Un faux berger qui laisse la brebis se faire tuer par le loup
  • Soi même une sorte de brebis déguisée qu’il faut chercher à démasquer

Certes il n’est pas toujours simple de suivre le Christ Sauveur car nous ne sommes après tout que de simples brebis.

En fait, le Christ, par la bouche de Jean, nous dit de manière catégorique et impérative que nous ne sommes que « des créatures  entre les mains de Dieu ».

Pour autant, il nous faut choisir : être ou ne pas être avec LUI. Car comme le rappelle fort opportunément pour nous le verset 6 du chapitre 14 de l’évangile de Jean qui figure dans le cartouche situé en haut à gauche de la table sainte de notre temple : « Je suis le chemin, la vérité, et la vie. Nul ne vient au Père que par moi ».

Permettez-moi de garder la belle symbolique johannique pour conclure ainsi : Puissions-nous, chères sœurs, chers frères, continuer à remplir les différents cartouches de nos vies ! Ne les laissons pas vides comme ceux qui sont de chaque côté de l’orgue qui est derrière vous !

Amen

Jean 3, 1-18 – la révélation centrale de l’Evangile

Prédication du pasteur Samuel Amédro le dimanche 8 avril 2018

« Dieu a telle­ment aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en Lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle. »

Un concentré d’Evangile pour tous les Nicodèmes de la terre. Si vous faites partie de ces chrétiens qui croient en Jésus maître de vie et de sagesse dont l’enseignement fait autorité pour leur vie parce qu’il parle au nom de Dieu alors écoutez cette histoire. Elle est pour vous. Si vous vous sentez de ces chrétiens qui croient à la puissance de Jésus parce que ses paroles et ses actes témoignent que Dieu est avec lui, alors écoutez cette histoire. Elle est pour vous. L’Evangile de Jean a quelque chose à vous dire qui risque de vous bousculer, de vous déranger. En vérité, en vérité, dit Jésus, vous êtes encore dans la nuit. Non pas parce que vous seriez en train de vous cacher par peur ou par prudence mais tout simplement parce que vous seriez passé à côté de l’essentiel. Et l’essentiel tient en quelques mots. Tout est là, en quelques mots simples d’une limpidité totale. « Dieu a tant aimé le monde qu’Il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en Lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle » A apprendre par cœur de toute urgence et à proclamer sur tous les toits sans retenue aucune. Dieu aime le monde. Tout commence donc par une déclaration d’amour. C’est le point de départ de toute vie. Dieu aime le monde. Mais il est vrai qu’il y a beaucoup d’obstacles qui s’interposent entre nous et l’amour de Dieu : la peur de la mort, l’injustice sociale, la maladie, le chômage, l’indifférence, la haine et la violence, parfois même la religion… Il y a tant d’incompréhension entre Dieu et nous, tant de difficultés dans nos vies quotidiennes que nous en arrivons à oublier que nous vivons sous cette grâce infinie. Alors Dieu décide de s’interposer. Dieu refuse que la mort et le mal viennent mettre une limite à son amour. Dieu nous aime tellement qu’il ne veut pas nous voir mourir. Il veut que cette relation entre lui et le monde soit une relation infinie, sans limite. Voilà la vérité : le monde doit être sauvé, arraché au mal et non jugé et condamné pour le mal qu’il subit avant de le perpétuer. Comment va-t-il faire pour détruire la mort ? Pour passer de la promesse aux actes, il a donné son Fils Unique. Dieu lui-même est venu mener la bataille par son Fils. Il n’a laissé le travail à personne d’autre : il est allé jusqu’à la Croix, descendre aux enfers chercher ce qui était perdu. Quelque soit l’enfer où l’homme est enfermé, il n’y a pas de lieu où Dieu ne puisse le rejoindre pour le sauver. Le plus étonnant sans doute est que pour en bénéficier, il suffit d’y croire : le juste vivra par la foi (Rom 1,17), point final. Le reste sera donné en plus. Un concentré d’Evangile à partager d’urgence, avec nos enfants, avec ceux qui viennent pour la première fois, avec ceux qui ne le connaissent pas encore

Ce verset contient 7 mots-clés comme 7 points essentiels à garder. Ces sept mots sont du reste souvent répétés dans l’évangile de Jean et en sont comme les sept notes dominantes. Aimer, Monde, Donner, Fils unique, Quiconque, Croire, Vie éternelle

Le premier de ces mots est : Aimer. Y a-t-il chose plus précieuse que l’amour que Dieu nous porte ? Dieu aime, c’est sa nature même : Dieu est amour (1 Jean 4,8). C’est la seule vérité que nous ayons besoin de connaître sur Dieu : Dieu n’est pas un juge ou un tyran, il est Amour. Ce n’est pas un attribut, une manière d’être ou encore une posture ou un acte de volonté, c’est la définition-même de son être. Dieu n’a pas d’autre volonté que celle de sauver quiconque fait appel à lui. Dieu n’a pas d’autres projets que de nous offrir la vie, la vie en abondance, ici bas, et la vie sans fin pour toujours. Mais il ne suffit pas de dire que Dieu est amour ! Comment puis-je le savoir, en faire l’expérience ? Tu es maître en Israël et tu ne connais pas ces choses Nicodème ? En vérité, en vérité je te le dis, l’amour de Dieu s’expérimente dans la justice qui redonne le pouvoir à ceux qui en ont été dépossédés pour leur permettre d’affronter épreuves et difficultés. Parce que Dieu est amour, il entend les cris de son peuple et cela lui est insupportable…

Les cris de son peuple dites-vous ? Serait-ce réservé aux élus, aux croyants, aux bons chrétiens, à ceux qui sont dans la bonne confession ? C’est ici qu’il faut recevoir le 2d mot de notre verset : Dieu aime le monde. Qui oserait mettre une limite à l’amour de Dieu ? Son amour n’est pas réservé à une élite, à une secte de bien-pensants ou de bien-croyants. Son amour baigne la création toute entière : les humains autant que le règne animal, le végétal autant que les éventuels habitants des étoiles. Dieu aime le monde. Quel cœur que le cœur de Dieu ! Il embrasse et il embrase le monde entier. Il n’est pas question, ici, d’un peuple particulier, comme pour le peuple juif autrefois, ni d’une classe spéciale de personnes, de bonnes gens, de gens aimables, de gens qui se repentent, de gens qui prennent de bonnes résolutions ; non, c’est le monde entier toute la planète Terre, et tout l’univers qui a été l’objet de tout l’amour de Dieu, tous les hommes, sans exceptions, mais aussi le cosmos, c’est d’ailleurs le mot utilisé en grec. L’amour de Dieu n’a pas de limite, personne n’est excepté, pas une seule poussière de lune, pas un seul galet, pas un seul radeau de boat-people qui essaie de passer à Lampedusa, pas un seul peuple, pas un seul pays ! C’est vous, c’est moi, les exceptions ne sont pas du côté de Dieu, mais elles ne viennent que de l’incrédulité de nos cœurs. Qui que nous soyons, méditons ce mot, le monde. Le monde est aimé de ce Dieu d’amour. Le monde entier, son merveilleux ouvrage.

Alors Dieu intervient dans l’histoire. L’espérance des victimes se fonde sur la certitude que Dieu est fidèle et qu’il intervient, qu’il n’est pas indifférent, lointain, oublieux d’une créature qu’il aurait laissé entre les mains aveugles des forces de la nature, jouet de la fatalité et des épreuves de la vie comme on dit d’un air désabusé, sur un ton résigné « C’est la vie… » Non, ce n’est pas la vie. La souffrance, le malheur, l’injustice, la guerre, la maladie, la mort… tout cela n’appartient pas à la vie. Tout cela s’oppose à la vie. Alors Dieu intervient. C’est ce que dit le 3ème mot de notre verset : Il a donné. Dieu n’est pas d’abord un Dieu qui demande, qui exige soumission, obéissance, conversion, offrande, que sais-je encore ! Non, c’est un Dieu qui donne le premier. Sans condition, sans restriction. Du reste, que pourrions-nous Lui donner ? N’est-il pas celui qui nous a donné notre vie ? notre famille ? notre foi ? notre argent ? Que voulons-nous donner à celui qui a tout ? Et d’ailleurs, il ne donne pas quelque chose (l’argent, la santé, le pouvoir, la réussite, le travail… ou autres objets transitionnels pour lesquels les hommes se battent tous les jours). Ce ne sont pas ces choses qui pourraient nous consoler parce qu’aucun objet n’est susceptible de nous aider à ressentir l’amour de Dieu et sa justice. Dieu ne donne pas quelque chose d’extérieur à lui. Il SE DONNE.

Ce don pourrait-il être plus grand, puisque c’est le don de son Fils unique… Voilà le quatrième mot sur lequel doit être fixée notre attention dans la méditation de notre précieux verset. Un homme sacrifierait tout avant de sacrifier son fils, surtout si c’est son Fils unique, mais Dieu a donné son Fils unique pour des méchants, des parias, des pécheurs et des prostituées. Par amour pour ses ennemis… Quel accueil ce Fils unique a-t-Il reçu en venant dans le monde ? Regardez à la croix, là vous le verrez aimer et affronter le mal en prenant sur lui tout le péché du monde. Pour nous et malgré nous, Dieu a voulu mourir d’amour. Pour mettre un terme à la souffrance de ses créatures. Par la mort et la résurrection de Jésus, Dieu vient nous donner la capacité de lutter contre tout ce qui fait péché dans la vie des hommes, tout ce qui les blesse et les humilie, tout ce qui les avilit et les éloigne les uns des autres. En lui et par lui, nous avons la possibilité de résister au mal, de ne plus collaborer avec lui par notre indifférence, notre impuissance, notre complicité implicite. Désormais nous sommes mandatés par Dieu pour résister au mal.  Il nous envoie, nous ses messagers, dans tout le monde entier, prêcher cet Evangile-là et aucun autre, annoncer cette Bonne Nouvelle jusqu’aux extrémités de la création. En cela, nous devenons une bénédiction pour toutes les familles de la terre, selon la promesse faite à Abram. Son évangile, Il le fait annoncer à tous les hommes afin que tous puissent trouver leurs délices dans ce fils bien-aimé qui réjouit son cœur de toute éternité.

Cela nous amène au cinquième mot, à la cinquième vérité de notre verset : Quiconque : « Afin que quiconque ». Personne n’est excepté, pas même un brigand sur une croix, une Marie de Magdala qui avait sept démons et une trop longue chevelure, ou un Saul de Tarse fanatique religieux aveuglé par son zèle purificateur ou aveuglé par l’éclair surgi sur son chemin de Damas. Tous ceux qui se sentent victimes ou laissés pour compte s’interrogent pour savoir si Dieu ne commet pas une injustice terrible en laissant entendre qu’il aime tellement le monde qu’il aime aussi, par la force des choses, les importuns, les égoïstes, les violents. Pourquoi Dieu aime-t-il tous ces aventuriers du monde qui rendent la vie impossible aux autres ? La réponse est simple, c’est que tous sans exception sont en quête de la même chose : la vie ! Ceux qui dominent et écrasent les autres sont également demandeurs de vie. Ils en ont tellement besoin, qu’ils accaparent la vie des autres au point qu’ils cherchent à la leur enlever. Ils croient alors qu’ils amélioreront leur propre vie ou qu’ils auront des suppléments de vie en se concentrant sur leurs privilèges. Ils croient que tels le pouvoir, l’argent, le savoir, la science, qu’ils s’attribuent sont porteurs d’avenir au regard du monde. Au regard de Dieu tout ce qui permet de dominer les autres, est porteur de mort. Voilà pourquoi la fin recherchée ne peut pas être autre chose que la réconciliation et la rédemption de tous et en aucun cas la défaite de son adversaire, de celui qui s’oppose, du méchant. Il n’y a pas d’autre voie que la réconciliation et l’amour des ennemis. Ce n’est pas une question éthique qui nous ferait dire que c’est bien d’aimer nos ennemis mais bien une question de principe : nous sommes mandatés pour résister au mal et non pour collaborer avec lui. Seule la conversion de notre ennemi dévoile le Royaume qui vient. Il ne s’agit pas de faire perdre nos adversaires mais bien de changer leur cœur, de gagner leur amour, de transformer leur vie. Nous sommes appelés à construire la Communauté des Bien-Aimés. C’est à cause de ce repli sur soi qui est la racine de l’égoïsme, que les hommes ne sont pas capables d’aimer vraiment quelqu’un d’autre qu’eux-mêmes et qu’ils commencent à détester ce qui leur est étranger (xénophobie = l’amour de soi jusqu’à la haine de l’autre). La seule chose qui peut les transformer c’est de découvrir qu’ils sont aimés eux aussi gratuitement par Dieu sans tenir compte de leurs situations privilégiées. Dieu nous confie la mission de le leur faire connaître. Il faut que ceux dont le comportement est le plus éloigné de ce que Dieu souhaite arrivent à prendre conscience du fait que malgré tout Dieu les aime et les supplie de changer de comportement pour croire au don gratuit de sa grâce. Evangéliser par l’Amour. Cette grâce est à la portée de Quiconque : vous, moi, ceux qui viendront, n’importe qui à la seule condition de ne pas faire Dieu menteur.

C’est ce qui nous est enseigné par le sixième mot : Croire. « Quiconque croit », voilà la seule condition à la possession de l’objet que Dieu donne ; c’est la seule chose que Dieu demande à l’homme : Ce n’est pas celui qui se repent, celui qui a pleuré sur ses péchés, qui a amélioré sa conduite, mais, notons-le bien, celui qui croit. Dieu donne, le coupable croit, et, croyant, il reçoit le don inexprimable de Dieu ; et ; le possédant, il a la vie éternelle. Le monde est appelé à changer car il est aimé par Dieu, mais c’est à nous, qui avons le privilège de le savoir de le lui dire car comment le monde le saurait-il ? Et s’il ne le sait pas, comment changerait-il ? Comment retrouverait-il le goût de vivre ?

C’est là la septième grande vérité La Vie, la vraie. Comment définir la vie éternelle ? Ce qui est fini pourrait-il expliquer ce qui est infini et parler de ce qui ne sera connu dans sa plénitude que durant l’éternité ? Cette vie offerte ne peut finir, elle ne peut se perdre, celui qui la possède jouit d’un bonheur qui ne peut être connu que de ceux qui l’ont goûté. Cette vie c’est une vie en Christ lui-même, puisqu’Il est le Dieu véritable et la vie éternelle, c’est l’infini de Dieu lui-même. C’est ce que dit l’apôtre Paul aux Ephésiens (3,17s) :  Que le Christ habite dans vos cœurs par la foi et que vous soyez enraciné et fondés dans l’amour, pour être capable de comprendre, avec tous les saints, quelle est la largeur, la longueur, la profondeur et la hauteur, et de connaître l’amour du Christ qui surpasse la connaissance, de sorte que vous soyez remplis jusqu’à toute la plénitude de Dieu.

Jean 2, 13-22 – Apprendre à lire les signes

Méditation du pasteur Samuel Amédro, le dimanche 11 mars 2018, au culte précédant l’Assemblée Générale de la Paroisse

Il faut apprendre à lire les signes. Toutes les diseuses de bonne aventure, les journalistes comme les économistes les plus chevronnés vous le diront : par eux-mêmes, les événements n’ont aucun sens. Seule compte l’interprétation qu’on en donne. L’interprétation d’un événement, d’une rumeur comme d’un texte biblique relève toujours d’un acte de la volonté. C’est un choix de celui qui cherche à comprendre et non une procédure scientifique de l’ordre de la connaissance ou d’un savoir démontrable et opposable. Interpréter les événements consiste à choisir de leur donner du sens.

L’Evangile de Jean relève qu’en changeant l’eau en vin « ce fut le commencement des signes de Jésus… Ce qu’il fit à Cana manifesta sa Gloire et ses disciples crurent en lui » L’événement vécu par tous les convives de la noce ne fut interprété comme un signe que par les seuls disciples. Pour eux, aucun doute possible : ce à quoi ils ont assisté ne pouvait être qu’une manifestation de la Gloire de Dieu. Qu’en est-il des autres convives ? Nous n’en savons rien. Par contre, la foi des disciples, elle, est née comme le fruit d’une relecture existentielle d’un événement compris comme un « signe », ou même mieux, comme la « signature », la trace du passage de Dieu dans leur vie.

Alors, quand Jésus chasse les marchands du temple en pleine fête juive de la Pâque, il crée l’événement qui va faire sensation. Comme on dit aujourd’hui, ça fait le buzz. Trace vraisemblable d’un fait historique avéré, il est rapporté par les quatre évangiles qui l’interprètent chacun à leur manière. L’Evangile de Jean, lui, met en scène deux groupes, « les disciples » et « les juifs » qui, chacun leur tour, cherchent à interpréter ce qui s’est passé. En citant le Psaume 69 : « La passion jalouse de ta maison me dévorera ! », Jean nous montre des disciples qui décident d’y voir une conséquence d’un zèle débordant qui brûle Jésus. Cherchent-ils à atténuer le scandale qui s’annonce ? En tout cas, en réagissant à chaud, ils y voient le signe que Jésus n’est après tout qu’un humain, tout comme eux, pétri de passion et capable de violence. Ils lui trouvent une excuse pour justifier ce comportement difficile à comprendre : « il a le feu sacré, comme on dit, il faut l’excuser… » Etonnamment, les juifs, eux, n’ont pas immédiatement une interprétation à donner. Mais plutôt que de se précipiter à accuser, à l’image de ces disciples qui se sont précipités pour excuser, ils commencent par questionner : Quel signe nous montres-tu pour agir de la sorte ?

La réponse de Jésus servira de point de bascule, ridicule pour les uns, mystérieuse pour les autres : Détruisez ce sanctuaire et en trois jours je le relèverai !  Ceux qui reçoivent ces mots au pied de la lettre ne peuvent y voir autre chose qu’une nouvelle provocation de Jésus qui se discrédite totalement à leurs yeux : il a fallu quarante-six ans pour construire ce sanctuaire, et toi, en trois jours tu le relèveras ? Qui peut affirmer des choses aussi grotesques, aussi manifestement contraires aux connaissances scientifiques ? Et les disciples ? En fait, il leur faudra attendre : Quand il se fut réveillé d’entre les morts, ses disciples se souvinrent qu’il disait cela et ils crurent l’Ecriture. Comme toujours, sur le moment les choses restent mystérieuses : impossible de donner du sens en restant collés aux événements, dans l’immédiateté, comme ces chaînes d’info continue. Apprendre à lire les signes demande du temps et de la distance. Ce n’est que dans l’après-coup, quand il est possible d’avoir un regard d’ensemble, que le signe se donne et que la vérité se dévoile.

C’est sans doute là l’enjeu majeur d’une Assemblée Générale et peut-être plus particulièrement de la nôtre aujourd’hui : un temps de bilan, de prise de distance, de discernement et de mise en perspective. Pour ma part, après 6 mois de présence en tant que pasteur du St Esprit, il était important de vérifier avec vous (et avec le CP) que nous étions dans la bonne direction. Pour comprendre la situation en finesse, il me fallait bien prendre 6 mois pour écouter, rendre visite et rencontrer les uns et les autres, prendre le temps de ne rien dire. Bon, je sais que j’ai un peu de mal à ne rien dire… mais j’ai écouté ! Je sais aussi que je prêche trop longtemps, c’est vrai et j’espère vraiment que vous ne vous ennuyez pas trop… mais surtout, j’ai la conviction profonde que l’essentiel n’est pas là : quels sont les événements significatifs que nous allons choisir pour faire sens ? Il faut relire notre histoire par-delà l’écume des jours. Qu’allez-vous choisir pour interpréter l’histoire de la paroisse du Saint Esprit ?

  • La croix recouverte de peinture bleue piscine (ou bleu marial selon les goûts) ?
  • Les repas paroissiaux nombreux et caractéristiques de l’ADN de notre Eglise (avec en point d’orgue le magnifique banquet Luther du mois de novembre)
  • L’exigence intellectuelle forte et le classicisme revendiqué pour les cultes et la musique, le tout dans une identité réformée voir calviniste assumée (l’année Luther c’est bien, mais Calvin c’est pas mal non plus !)
  • La perte lente mais, semble-t-il, inexorable des membres de l’Eglise qui constate le vieillissement de ses membres et les décès marquants qui laissent des trous béants dans la communauté (Simone Bernard, Françoise Alexandre, Liliane Bonvallet, Alexandre Peugeot…)
  • La sonorisation et l’éclairage défaillants du temple (on entend mal et on voit mal !) ?
  • L’absence de jeunes et notamment de jeunes couples avec enfants et poussettes ?
  • Le rayonnement indéniable du Cercle du Mardi depuis plus de 50 ans (un peu vieillissant lui aussi mais ô combien passionnant sur le fond et important pour l’Eglise)
  • Le conflit majeur avec le pasteur précédent qui a littéralement déchiré la communauté, provoquant des paroles dures, des jugements réciproques, des départs et surtout un traumatisme psychologique et spirituel majeur ?
  • Faut-il relever les absences étonnantes dans notre vie paroissiale ?
    • Absence de projet diaconal au service des plus vulnérables
    • Absence de vision pour la croissance numérique de l’Eglise qui ne touche plus l’extérieur mais reste centrée sur le petit troupeau de ses membres
    • Absence de temps/réunion de prière, médication, recueillement qui permettrait à l’Eglise de se ressourcer spirituellement…

L’Assemblée Générale c’est un temps nécessaire de retour sur soi pour prendre distance vis-à-vis de la vie courante, se donner un recul nécessaire et choisir les événements significatifs pour les relier et donner du sens à la vie de l’Eglise. Là réside la mission principale du Conseil Presbytéral et de son pasteur : donner une vision, une direction, tracer des perspectives en fonction d’une interprétation de l’histoire. Nous allons faire cela ensemble juste après notre culte. Mais si, justement, nous commençons par un culte, c’est bien parce qu’il est essentiel de laisser à Dieu la première parole à ce sujet, qu’il puisse intervenir et peut-être orienter, ré-orienter nos discussions, préoccupations, décisions… Et si nous mettons notre AG sous le regard de la Parole de Dieu, il me semble qu’il y a dans le texte biblique que nous avons lu dans l’Evangile de Jean pas mal de résonnance qui font écho à notre situation. J’y entends, moi, la proximité avec la fête de la Pâque, un épisode de colère et de violence qui secoue le Temple, la demande d’un signe de la part des responsables du Temple… et puis une parole mystérieuse qui doit faire sens : « Détruisez ce sanctuaire et je le relèverai en 3 jours ! »…

La première réaction consiste à résister : il a fallu 150 ans pour le construire et toi tu prétends le reconstruire en 3 jours ? Quel orgueil, quelle folie…

C’est ici que l’Evangile de Jean décide de sortir de son récit pour nous donner la clé. Ce n’est pas moi, le nouveau pasteur qui vais reconstruire le temple d’un coup de baguette magique. Non, il y aurait erreur sur la personne, usurpation d’identité et ce serait par trop orgueilleux de ma part de vouloir me mettre à la place de Jésus. L’Evangile de Jean rassure les inquiets et rabaisse les orgueilleux : Le sanctuaire dont il parlait, lui, c’était son corps. Il y a là un point déterminant, fondamental qui doit nous réorienter entièrement dans notre inquiétude et notre souci (légitime) de reconstruire l’Eglise. En fait, tous ces différents éléments que j’ai relevés, écoutés, analysés depuis 6 mois ne doivent pas nous masquer, nous cacher, s’interposer et faire écran devant l’essentiel : le Corps du Christ. Le sanctuaire dont il parlait, lui, c’était son corps et non le bâtiment de notre Eglise et encore moins ses institutions, projets, difficultés, sociologie et autres questions qui nous préoccupent. Tout cela n’appartient pas à l’essentiel, tout cela ne doit pas nous préoccuper plus que de raison. Ce qui doit tomber, tombera et ce qui doit vivre vivra. Mais le plus important c’est ce que le Christ nous dit aujourd’hui : en trois jours, je le relèverai. Voilà l’essentiel : le Seigneur va ressusciter, le Corps du Christ va ressusciter. Voilà la clé.

Chers amis, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer : vous êtes / nous sommes le Corps du Christ et le Corps du Christ c’est vous (1 Corinthiens 12,27) ! Autrement dit, ne vous inquiétez pas de ce que demain sera, de ce que vous allez manger ou de quoi vous allez vous vêtir (Matthieu 6, 25-34). Ne soyez pas soucieux pour demain : le Corps du Christ va ressusciter. Notre Eglise du Saint Esprit va ressusciter, elle va se relever, c’est une certitude ! Oui elle a souffert, ou elle a perdu, oui elle a traversé le désert et l’angoisse du lendemain financièrement, numériquement, spirituellement… Tout cela est vrai et j’allais dire, tant mieux ! Pour connaître la résurrection, il faut apprendre à mourir. Et c’est ce que vous avez fait.

Ainsi parle le Seigneur : Tout pouvoir m’a été donné, dans le ciel et sur la terre. Allez, de toutes les nations faites des disciples, enseignez-leur à garder tout ce que je vous ai enseigné et voici, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde ! (Matthieu 28,16-20) Seigneur, au nom de toute la communauté, je veux te dire que le moment est venu de tenir ta promesse, puisque tu as promis d’être avec nous jusqu’à la fin du monde…

L’heure vient, et elle est là, dit Jésus (Jean 4,23) Détruisez ce sanctuaire et je le relèverai en trois jours. Le sanctuaire dont il parle, c’est son corps, c’est vous, les membres de son corps. Alors, debout peuple de Dieu, Corps du Christ, la résurrection est là et elle t’attend ! Et quand vous le constaterez alors vous pourrez reprendre à votre compte les derniers versets de notre passage que nous avons lu dans l’Evangile de Jean : vous vous souviendrez de mes paroles, vous croirez en l’Ecriture et dans la Parole que Jésus a dite (Jean 2,22) !

Corinthiens I 15, 1-11 et Jean 20, 30-31 – Foi et réalité : la résurrection

Prédication du pasteur Samuel Amédro le dimanche 28 janvier 2018

Christ est mort pour nos péchés – Il est ressuscité le 3ème jour – Il est apparu aux apôtres.

En 3 phrases, l’apôtre Paul expose le cœur de la foi chrétienne : voilà ce que nous proclamons, voilà ce que vous avez cru. Point barre. Il va même beaucoup plus loin et on sent poindre la menace, presque un chantage qui révèle une situation conflictuelle grave : Je vous rappelle, frères, l’Evangile que je vous ai annoncé, que vous avez reçu, auquel vous restez attachés, et par lequel vous serez sauvés si vous le retenez tel que je vous l’ai annoncé ; autrement vous auriez cru en vain !  Si vous ne restez pas attachés exactement à cet Evangile que je vous ai annoncé, si vous y changez quoi que ce soit pour ajouter ou pour retrancher, vous ne serez pas sauvés… Rien de moins. C’est la loi du tout ou rien. A prendre ou à laisser. Pas de nuance, pas de discussion. La violence du propos choque nos oreilles peu habituées à recevoir ce genre d’injonctions autoritaires. On se dit à tout le moins que l’apôtre exagère, qu’il outrepasse ses prérogatives. Alors, pour essayer d’expliquer cette tension dramatique dans son discours, on le replacera dans le contexte d’une toute jeune communauté chrétienne de Corinthe où l’autorité du père fondateur était très contestée par les charismatiques arrivés après son départ. Mais ce serait se tromper de cible que de réduire la question à un conflit de personnes ou de pouvoir. C’est justement pour éviter les faux débats que Paul entreprend un travail d’élagage de tout ce qui lui semble superflu dans la proclamation de la foi chrétienne, tout ce qui selon lui pourrait parasiter la proclamation de l’Evangile. La vie de Jésus ? Pas un mot. Ni sur la naissance virginale si sur l’ascension. Le message de Jésus ? Pas un mot. Ni sur la proximité du Royaume des cieux ou ni sur les paraboles. Les actes de Jésus ? Rien sur les miracles, les exorcismes ou les guérisons. J’ai décidé, dit-il dès les premiers mots de sa lettre aux Corinthiens, de ne rien savoir parmi vous, sinon Jésus-Christ, et Jésus Christ crucifié. (1 Co 2,2). Christ est mort pour nos péchés – Il est ressuscité le 3ème jour – Il est apparu aux apôtres. Il a enlevé tout le reste pour ne garder que le cœur de la foi chrétienne : la foi en la résurrection de Jésus. Le salut en dépend. C’est à proprement parler une question de vie ou de mort. Si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vide et vide aussi votre foi, dira-t-il quelques phrases plus loin (1 Co 15,14). Au fond, on ne perdrait rien à la vérité de la foi chrétienne si on enlevait la virginité de Marie ou le récit de l’Ascension. Cela ne mettrait pas en danger la foi chrétienne que de ne plus raconter telle ou telle parabole, tel ou tel miracle. Rien de tout cela n’est essentiel à la foi chrétienne. Mais si vous touchez à la mort et la résurrection de Jésus le Christ, tout ce qui fonde le christianisme s’évanouit et disparaît. Point barre. Il n’est pas question ici d’un quelconque conflit de personnes. Nous sommes au cœur de la foi chrétienne.

Vous percevez immédiatement la difficulté soulevée par une affirmation aussi massive : comment être certain que c’est bien réel et pas seulement une affirmation incantatoire invérifiable, infalsifiable comme disent les scientifiques depuis Karl Popper ? En quoi ma foi chrétienne est-elle bien réelle et pas seulement une illusion idéologique, une simple émotion ressentie, une humeur pieuse un peu vague ou encore un pur concept englobant dans un système théologique bien élaboré ? Gerhard Ebeling n’hésite pas à le reconnaître clairement : « On ne prend pas la foi au sérieux tant qu’elle demeure quelque chose de séparé du reste de la réalité.[1] » Cette question doit être, je pense, la question centrale des catéchumènes qui préparent leur confirmation. Accepter un divorce entre la foi et la réalité dans une sorte de juxtaposition incohérente nous entraînerait du côté de la schizophrénie, du dédoublement de la personnalité entre d’une côté la vie quotidienne (familiale, professionnelle, affective, économique, politique, éthique…) et de l’autre les représentations religieuses du dimanche (avec son folklore, ses rites et ses mythes, ses traditions et sa culture propre). En escamotant le problème de l’expérience et du rapport à la vie réelle, on fait de la foi une question théorique et non pratique, un concept intellectuel et rationnel et non une expérience personnelle et intime, un choix de la volonté et non un vécu. En faisant de la foi chrétienne un choix personnel et non une réalité éprouvée, on pose l’homme comme le seul maître de la vérité. L’homme ne décide pas de la réalité, elle s’impose à lui. Il ne fait que la constater et la recevoir comme vraie. C’est tout le combat de St Augustin contre Pélage que de refuser que la foi puisse être choisie, dérivée de l’homme comme si le salut pouvait être un acte de la volonté libre, choisi, décidé par l’homme. C’est tout le combat de la Réforme et particulièrement de Jean Calvin que de retirer ce pouvoir d’entre les mains de l’homme pour qu’il reconnaisse l’absolue souveraineté de Dieu qui donne la foi à qui il veut (doctrine de la double prédestination).

Tout le propos de Paul dans ce passage que nous avons lu consiste donc à affronter cette redoutable question de la réalité de la foi chrétienne… Je vous ai transmis en premier lieu ce que j’avais reçu moi-même, dit-il. Christ est mort pour nos péchés, selon les Ecritures. Il a été enseveli, il est ressuscité le 3ème jour, selon les Ecritures.  Première instance de validation du croire, premier lieu d’autorité qui valide, selon l’apôtre Paul, la réalité de ce qu’il a transmis : l’autorité des Ecritures. Ce qui est arrivé était annoncé, prévu dans les Ecritures. Faut-il rappeler ici que, quand Paul parle des Ecritures, il évoque ce que nous appelons de manière très impropre l’Ancien Testament ? A priori, l’argument avancé par l’apôtre peut sembler particulièrement fragile si on l’entend comme une pétition de principe un peu circulaire, du genre : « C’est vrai parce que c’est écrit dans la Bible. » Mais ce n’est pas le fond de l’argument de Paul : la réalité de la mort et de la résurrection se vérifie et s’éprouve, dit-il, dans le fait que ces textes écrits que tous connaissent préexistent à la venue de Jésus, à sa mort et à sa résurrection. On ne peut donc pas soupçonner un arrangement des faits a posteriori, après coup. C’est très exactement ce genre d’arguments qui sont soulevés par les experts du GIEC à propos du réchauffement climatique annoncé et prévu avant même d’en constater les effets dans le réel. On pourrait paraphraser l’apôtre Paul en disant : La montée du niveau des eaux a été constatée comme il avait été annoncé dans le rapport du GIEC de telle année. Le réchauffement de la planète a été de 2°C comme annoncé dans le rapport de la COP21.

Mais comme vous avez pu le constater, l’apôtre Paul n’insiste pas. Il ne décrit ni la mort ni la résurrection. Il se contente de réaffirmer ce que tous les Corinthiens savent déjà. C’est alors qu’il donne ce qui constitue à ses yeux le véritable élément décisif qui permet de vérifier la réalité de la foi chrétienne et ainsi de poser celle-ci sur des bases solides éprouvées dans la réalité : ce sont les apparitions dans le réel qui font la solidité de la foi en la résurrection. Et Paul insiste 6 fois de suite sur ce terme de l’apparition.  Il est apparu à Céphas (l’autorité incontestable du chef), puis aux 12 (l’autorité de ceux qui ont vécu avec Jésus). Ensuite il est apparu à plus de 500 frères à la fois (l’autorité du nombre) ; la plupart sont encore vivants (vous pouvez aller leur demander pour vérifier par vous-mêmes) et quelques-uns sont morts. Ensuite il est apparu à Jacques (l’autorité de la famille de Jésus), puis à tous les apôtres. En tout dernier lieu, il m’est apparu à moi l’avorton. Car je suis le plus petit des apôtres, moi qui ne suis pas digne d’être appelé apôtre parce que j’ai persécuté l’Eglise. En dernier lieu, et c’est à ses yeux l’argument décisif ultime incontestable, Paul met en avant le fait que Jésus ressuscité lui soit apparu à lui qui était son ennemi, persécuteur de l’Eglise. Jésus est apparu à Paul AVANT qu’il devienne chrétien et en cela son témoignage est bien plus fort que tous les autres réunis ! On pourrait en effet penser que tous les autres ont voulu croire par une sorte d’autosuggestion pour ne pas perdre leur maître mais il n’est pas possible d’accuser Paul d’autosuggestion ! C’est la rencontre avec le ressuscité qui fonde sa foi dans le réel. Et c’est en cela que son témoignage est décisif parce qu’il ancre la résurrection dans la réalité éprouvée.

Mais nous ne pouvons pas nous arrêter là, j’allais dire à mi-chemin. Pour être tout à fait honnête, nous est-il possible à notre tour de vérifier la réalité de la foi chrétienne d’une manière indiscutable, factuelle, réelle et donc également constatable par des non-croyants ? Une réalité qui ne serait visible qu’avec les yeux de la foi serait soupçonnable, entachée d’illégitimité…

Il y a une chose que tout le monde peut constater qu’il soit chrétien ou non. C’est que le surgissement de la foi chrétienne a changé le monde avec « des conséquences significatives et irréversibles pour l’histoire du monde » comme le dit G. Ebeling (p.138), d’un point de vue politique, culturel, artistique, moral, scientifique, philosophique… Il n’y a pas un champ de la réalité humaine qui n’ait été touché par la réalité de la foi chrétienne. Ce n’est pas un jugement moral qui affirmerait que l’humanité serait devenue meilleure grâce au christianisme. Ce n’est pas non plus une manière de le rendre responsable de tous les maux ou de tous les développements catastrophiques de l’histoire. C’est juste une manière de constater l’impact de la foi chrétienne sur le monde. Cette réalité de l’impact constaté permet de « préserver » la réalité de la foi d’une méprise très contemporaine qui ferait de la foi en la résurrection un phénomène spirituel strictement privé parce que purement et uniquement intérieur : comme je le signifiais en début de semaine aux vœux de notre maire, contre les tenants d’une laïcité conflictuelle nous devons continuer d’affirmer l’importance de l’impact de la foi chrétienne dans l’espace public.

Mais en même temps, il est évident qu’il n’est pas possible de constater la réalité de la foi chrétienne dans la résurrection en restant purement objectif et factuel : cela lui ôterait toute signification en détruisant ce qu’il y a d’humain en elle. Malgré ce qu’affirment les chantres du transhumanisme et de l’intelligence artificielle, il n’est pas possible de réduire l’humain au biologique. Si vous lisez les best-sellers de Yuval Noah Harari (historien de Tel Aviv – Homo Sapiens et Homo Deus), vous verrez qu’il définit l’être humain comme un ensemble d’algorithmes biochimiques. L’amour, la joie, le désir… ne sont que des processus biochimiques qui permettent à l’homme de rester en haut de la sélection naturelle théorisée par Darwin. La seule chose qu’il renonce à définir de la sorte parce qu’il ne comprend pas son utilité biochimique, c’est ce qui constitue justement le propre de l’humain : la conscience et le langage symbolique. Et pourtant l’humain n’existe que dans l’échange du sens de la vie, sa signification, sa direction, sa valeur. C’est ce qui lui permet de raconter son histoire. Les animaux n’ont pas d’histoire autre que leur évolution biologique en forme de sélection naturelle. Les minéraux n’ont pas d’histoire autre que d’avoir subi des transformations chimiques et physiques. Les robots n’ont pas d’histoire parce qu’il n’y aura jamais de communauté de cyborg, de langage symbolique, de conscience de soi ni de récit à raconter. Les robots de l’Intelligence Artificielle n’ont ni passé, ni avenir, ils ne vieillissent pas, ils ne meurent pas, ils ne se reproduisent pas. Ils ne seront jamais rien d’autre que des 0 et de 1 dans un gigantesque calcul de probabilité à base de données collectées, d’algorithmes, de calculs de prévision. Seul l’humain a une histoire et un récit et donc un avenir. Voilà la vérité : n’est réel que ce qui a un avenir. Le passé n’est réel que si on le ressuscite en lui donnant un récit et un avenir. Tant qu’il y a un avenir possible, il y a humanité. Voilà le cœur de la foi chrétienne dévoilé dans sa réalité la plus intime et la plus objective à la fois :

  • Le Christ est mort pour nos péchés. Comme le dit notre Déclaration de Foi : « Nous croyons qu’en Jésus, le Christ crucifié et ressuscité, Dieu a pris sur lui le mal. »
  • Il a été enseveli et le 3ème jour il est ressuscité. Comme le dit notre Déclaration de Foi : « Une brèche s’est ouverte avec Jésus. (…) il brise ainsi la puissance de la mort. Il fait toutes choses nouvelles ! » Par la résurrection, Dieu a donc décidé de rouvrir l’avenir et donc de donner un avenir à l’humanité : l’histoire n’est pas terminée. « Il nous relève sans cesse : de la peur à la confiance, de la résignation à la résistance, du désespoir à l’espérance. »
  • Il m’est apparu à moi l’avorton. Pour reprendre les mots de notre Déclaration de Foi : « l’Esprit saint nous rend libres et responsables par la promesse d’une vie plus forte que la mort. » Voilà ma vie touchée de manière visible et concrète, constatable par tous, croyants et incroyants. La résurrection n’est pas un point de doctrine auquel il faudrait adhérer pour obtenir sa carte de membre du club privé des chrétiens, c’est au contraire la seule chose qui me permette d’avoir une existence libre et responsable, déliée de l’emprise de la mort. Voilà pourquoi l’essence de la foi chrétienne ne réside pas dans une foi pensée, réfléchie, rationnelle, mais dans une foi vécue, non pas dans une idée mais dans un événement situé dans le temps et dans l’espace, non pas un arrière-monde ni un au-delà post-mortem mais une réalité vécue dans ce monde, ici et maintenant.

Je crois en la résurrection. Cela veut dire je crois en l’humanité. Je crois en l’histoire. Je crois en demain. Je crois qu’un futur est possible et qu’on pourra le raconter à nos enfants et petits-enfants. Malgré toutes les prophéties de malheur et de destruction totale, je crois en demain. Amen !

[1] Gerhard Ebeling, L’essence de la foi chrétienne, Paris, Seuil, 1971, p.133.

1 Jean 4, 14-16 et Marc 8, 27-33 – Témoins de l’Evangile aujourd’hui – Déclaration de foi EPUDF 2017

Prédication du pasteur Samuel Amédro, le dimanche 14 janvier 2018

Sans doute avez-vous remarqué l’affiche à l’entrée de notre temple ? Pour ceux qui entreraient ici pour la première fois, voici notre souhait, notre vocation, notre prétention : « Etre témoin de l’Evangile aujourd’hui. » Quel défi n’est-ce pas ? Il est possible que cela paraisse quelque peu prétentieux que d’affirmer que, dans notre Eglise, nous revendiquons de témoigner de l’Evangile avec les mots d’aujourd’hui, pour la société contemporaine, avec les outils d’aujourd’hui… Sans doute avons-nous quelques progrès à faire pour être à la hauteur de cette affiche mais nous ne voulons pas renoncer : être témoin de l’Evangile aujourd’hui, c’est là notre raison d’être.

Encore faut-il nous entendre sur ce que cela signifie ? Quelle sens mettons-nous derrière ces mots ? Sommes-nous vraiment d’accord sur le contenu de ce témoignage ? Et vous, qui dîtes-vous que je suis ? demande Jésus à ses disciples. Notre Eglise a décidé de prendre la parole à son tour pour dire, à sa manière, qui est ce Jésus dont nous prétendons être les disciples, donner un contenu à ce témoignage rendu à l’Evangile aujourd’hui, oser une parole publique qui dise notre compréhension de l’essence de la foi chrétienne… Des théologiens ont été nommés pour organiser et nourrir cette réflexion. Les conseils presbytéraux de toutes les paroisses ont été consultés. Les Synodes des 8 régions de notre Eglise se sont exprimés. Et au bout d’un processus qui a duré deux ans, les délégués au Synode National ont ensemble élaboré, débattu et voté ce qui est désormais, depuis l’Ascension 2017, la Déclaration de Foi de l’Eglise Protestante Unie de France.

Laissez-moi vous lire quelques mots de la lettre d’accompagnement rédigée par la toute nouvelle présidente du Conseil National de notre Eglise, la pasteure Emmanuelle SEYBOLDT :

« C’est un défi de faire parler cent personnes d’une seule voix, non parce qu’on aurait étouffé les oppositions, mais parce que chacun aurait été entendu. Ce défi a été relevé lors du Synode national de Lille.

C’est un défi de dire la foi de l’Eglise en sortant des formulations dogmatiques héritées des temps anciens, non par contestation mais pour rejoindre nos contemporains. Ce défi a été relevé lors du Synode de Lille.

C’est un défi de faire de la théologie en grande assemblée et avec bienveillance. Ce défi a été relevé également lors du Synode de Lille.

Vous comprendrez donc que j’éprouve une grande joie à vous faire parvenir cette Déclaration de foi, élaborée avec sérieux, précision et confiance par les délégués au synode.

Cette Déclaration de foi ne remplace pas le Symbole des Apôtres, ni la Déclaration de foi de 1938 (fondatrice de l’ERF), ni la Confession d’Augsbourg (fondatrice de l’EELF)… ! Chaque époque a besoin de dire avec ses mots la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ, mort et ressuscité. Aujourd’hui notre jeune Eglise, héritière d’une longue tradition, porteuse d’un Evangile ancien et pourtant toujours neuf, entre à son tour dans la conversation que les croyants de tous temps ont mené avec les hommes et les femmes de leur époque. »

Mais ce sera un texte de plus qui viendra s’entasser sur la pile des textes inutiles si le peuple de l’Eglise ne se l’approprie pas, ne le reçoit pas, ne le réfléchit pas, ne s’y reconnaît pas. C’est pourquoi, à travers la Déclaration de Foi de notre Eglise, je vous invite ce matin à nous poser la question de l’essence de la foi chrétienne.

Cela implique de notre part, disait dans les années 70 le grand théologien allemand Gerhardt Ebeling, un certain type de participation, c’est à dire avoir un « intérêt » au sens étymologique du terme inter-esse (se trouver parmi, être concerné par, prendre part à). Au fond, je vois 4 manières différentes pour nous de nous « inter-esser » à cette question : 1- par pure curiosité intellectuelle (tiens voilà une occasion qui nous est offerte de nous coucher moins bête) 2- pour nous informer du catéchisme orthodoxe (quelles sont les cases à cocher dans le catalogue de ce qu’il vous faut croire pour pouvoir prétendre être un bon protestant) 3- par passion de la connaissance (pour ceux qui veulent tout savoir de toutes les religions avant de prendre position et d’adhérer au contrat d’assurance-vie éternelle de leur choix) 4- parce que nous percevons qu’il y a dans cette question un enjeu existentiel fort parce qu’il est question ici de choses essentielles, au plus intime, qui concernent le sens de notre vie, notre mort, l’amour… Moi je prétends qu’il y a des questions qu’on ne comprend pas vraiment tant qu’on leur reste extérieur et qu’on refuse ainsi tout engagement personnel, tant qu’on ne prend pas conscience qu’on appartient soi-même au domaine sur lequel portent ces questions. Y réfléchir et en parler c’est au fond réfléchir sur soi, parler de soi, une sorte de « diction de soi-même ». : il est impossible de ne pas prendre parti. C’est la parole qui est attendue des catéchumènes au moment de leur confirmation, qu’ils prennent la parole en public pour répondre à leur tour et en leur nom propre à la question de Jésus : Et vous, qui dîtes-vous que je suis ? En conscience pouvoir prononcer à son tour ces mots de Martin Luther à la Diète de Worms : « Hier stehe ich und kann nicht anders ! »

Tout de suite, il faut préciser qu’il n’y a jamais de réponse définitive parce que ces questions existentielles ne sont jamais résolues définitivement. Tant que je vivrai, tant que je serai impliqué, tant que je continuerai à évoluer alors la réponse ne sera pas définitive, le dernier mot ne sera pas dit. De la même manière, cette Déclaration de Foi n’a pas de prétention à la catholicité, au sens de parole ultime et universelle. Elle se sait partielle et partiale, situé dans le temps et dans l’espace. Ici en France, pour l’Eglise Protestante Unie de France, qui souhaite être témoin de l’Evangile aujourd’hui en 2018. Il y a une certaine humilité à oser prendre la parole en sachant que nous n’avons pas la prétention de parler pour l’ensemble du christianisme. Mais en même temps, dire : « voilà ce que nous croyons », c’est au fond remettre en cause un statuquo, rouvrir une question qui semblait résolue pour tout le monde, remettre en chantier ce qui semblait acquis. Et si on se reposait la question avec d’autres mots, d’autres idées ? Voilà qui est tout sauf facile ou évident : cela demande d’accepter un déplacement, un voyage spirituel qui bouscule. On prend le risque de se dire : « Ah bon ? Je croyais que… » Etes-vous prêts au voyage chers amis ? Il s’agit d’accepter, d’oser abandonner des forteresses inexpugnables, oser partir vers de l’inattendu et de l’inespéré tant il est vrai que Dieu est souverain et qu’il est impossible de l’enclore, comme le disait Jean Calvin.

Il faut également préciser qu’il n’y a pas de réponse simple en 140 caractères qui pourraient tenir dans un tweet ou un sms. Certains trouveront sans doute cette Déclaration trop longue, trop complexe, trop élaborée mais c’est là la contrepartie inévitable d’une pensée complexe assumée parce qu’elle n’a pas d’autre choix que de prendre le temps du détour par la complexité narrative qui donne à penser tout en connaissant l’approximation des mots qu’il faut choisir autant que l’épaisseur de l’âme humaine, de l’inconscient et de l’inavoué. Et pourtant si on a fait le choix de parler aujourd’hui, il fallait faire l’effort de traduire et donc de trahir. Chasser autant que possible ce qu’on a appelé « le patois de Canaan » pour parler de ce langage codé, interne, accessible aux seuls initiés, aux membres du club : péché, salut, conversion, eschatologie, parousie, etc. tous ces gros mots affectionnés par les prétendus spécialistes, de la même manière que mon garagiste adore employer des mots techniques pour me faire avaler la lourdeur de sa facture. Il est vrai que dire l’essence de la foi chrétienne pour nous peut aussi prendre la force d’une phrase choc, d’un verset qui nous a marqué par sa précision et son effet percutant : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant, répond Pierre à la question de Jésus. Dieu a tellement aimé le monde (Jean 3,16) Maintenant 3 choses demeurent, la foi, l’espérance et l’amour (1 Corinthiens 13,13) Ma grâce te suffit car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse (2 Corinthiens 12,19) L’Eternel est mon berger (Psaume 23). Chacun trouvera le sien et le gardera sans doute toute sa vie. Mais nous n’avons là qu’un témoignage personnel et non une confession de foi et encore moins une déclaration de foi qui engage toute l’Eglise

Parce qu’il faut aussi garder à l’esprit que, même si nous sommes appelés à prendre la parole et nous impliquer personnellement, il n’y a pas non plus que des réponses isolées et solitaires à cette question. Dire l’essence de la foi chrétienne, c’est toujours quelque part une parole qui dit « nous », une parole qui tisse plusieurs histoires, plusieurs générations, plusieurs fidélités, une parole collective qui vient faire corps, qui fonde une communauté avec une certaine fierté d’y prendre part (nous sommes protestants et fiers de l’être), une parole qui fonde une famille à la fois dans la filiation et la transmission par la verticalité du témoignage reçu par ceux qui nous ont précédés mais aussi dans la fratrie et la confrontation par l’horizontalité de la parole partagée et de la construction commune dans le débat et la discussion par forcément consensuelle. Notre Déclaration de Foi se trouve donc être un texte de compromis entre les mots reçus de nos anciens et les mots nouveaux attendus par nos contemporains qui pourra nous décevoir parce qu’on ne s’y reconnaît pas pleinement tout en comprenant qu’il tente de parler de nous. C’est un texte de compromis qui retrace des débats parfois vifs mais où chacun a choisi de faire un pas vers l’autre : entre ceux qui se reconnaissent dans le courant libéral et rationnel cherchant des mots intelligibles pour dire leur foi, ceux qui attestent faire partie du courant confessant de notre Eglise insistant sur la relation personnelle du croyant avec son Seigneur et Sauveur et ceux qui se sentent convoqués par le monde à mettre en œuvre leur foi chrétienne dans un engagement social, diaconal et politique. Alors, en rédigeant cette Déclaration de Foi qui nous permet de témoigner de notre foi à plusieurs voix, notre Eglise a fait le choix de se situer à contre-courant de l’idéologie humaniste dominante qui, elle, idéalise et sacralise l’individu et son ressenti en posant comme norme ultime le désir du client-roi, le beau dans l’œil du spectateur et la vérité ultime cachée en chacun. En faisant nôtre cette Déclaration de Foi, nous osons affirmer que l’individu ne décide pas de tout et n’a pas en lui-même le critère ultime de la vérité.

Certains d’entre nous regretteront certainement qu’une parole qui pose les fondements de la maison commune puisse paraître aussi fragile, aussi vulnérable qu’un « nous croyons » balbutié à plusieurs. Ne faudrait-il pas oser affirmer un peu plus franchement et laisser un peu moins de place aux points d’interrogation ? Ne faudra-t-il pas poser le pied sur la terre ferme, construire ailleurs que sur le sable ? Ainsi, dit l’apôtre Paul dans l’Epître aux Ephésiens, nous ne serons plus des enfants, ballottés, menés à la dérive à tout vent de doctrine, joués par les hommes et leur astuce à fourvoyer dans l’erreur. Mais, confessant la vérité dans l’amour, nous grandirons à tous égards vers celui qui est la tête, le Christ. (Ephésiens 4,14s). N’y a-t-il pas là un enjeu essentiel pour la transmission et la catéchèse de nos enfants ? Il semble bien que nous soyons appelés à sortir d’un relativisme paresseux et lâche (tout le monde a raison, tout le monde a gagné). Il y a une forme de courage nécessaire à poser une parole qui dit certes humblement mais non moins sereinement et clairement : voilà ce que nous croyons.

Je vais donc vous inviter tout à l’heure à recevoir cette Déclaration de Foi de notre Eglise comme confession de foi. Je la lirai sans commentaire, vous invitant à la recevoir simplement à la lumière de tout ce que nous venons de partager : une parole de foi qui nous implique parce qu’elle parle de questions existentielles essentielles pour notre vie, une parole de foi qui nous invite à un voyage spirituel sans nous fixer sur ce qui nous semblerait aller de soi, une parole de foi qui nous donne à croire et à penser pour aujourd’hui en évitant le langage ésotérique réservé aux seuls initiés, une parole de foi à plusieurs voix qui tisse nos différences au sein du protestantisme luthéro-réformé qui est notre famille spirituelle, une parole de foi qui assume d’affirmer clairement à la face du monde ce que nous croyons dans notre Eglise.

Pour le moment, je tiens à terminer mon message à rendant grâce ; dire ma reconnaissance à celui qui est amour au-delà de tout ce que nous pouvons exprimer et imaginer. Comme le dit le Psaume 118 qui termine notre nouvelle Déclaration de Foi, « Célébrez Dieu, car il est bon et sa fidélité dure pour toujours. » Amen !

Jean 20, 19-23 – Pentecôte, souffle de Dieu, souffle du Christ

Prédication du dimanche 4 juin 2017 par le pasteur Evert Veldhuizen

Jean 20 : 19-23 Le soir de ce jour-là, qui était le premier de la semaine, alors que les portes
de l’endroit où se trouvaient les disciples étaient fermées, par crainte des Juifs, Jésus vint ; debout
au milieu d’eux, il leur dit : Que la paix soit avec vous ! Quand il eut dit cela, il leur montra ses
mains et son côté. Les disciples se réjouirent de voir le Seigneur. Jésus leur dit à nouveau : Que la
paix soit avec vous ! Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. Après avoir dit cela, il
souffla sur eux et leur dit : Recevez l’Esprit saint. A qui vous pardonnerez les péchés, ceux-ci sont
pardonnés ; à qui vous les retiendrez, ils sont retenus.


Pour ce culte de Pentecôte au temple du Saint-Esprit nous est proposé de méditer ce
passage de l’Évangile selon Jean. Restant près du récit, nous ferons chemin faisant des allusions à
l’actualité.

Les disciples se cachent, ils ont peur. Facile de comprendre, car on les cherche pour les
forcer à se taire. Ils avaient déclaré que Jésus est ressuscité, mais les pouvoirs n’en veulent pas
entendre parler. Il n’est hélas pas rare que la liberté d’expression se trouve en péril. Dictateurs et
autres oppresseurs ont mis hors état de nuire des propos qui leur déplaisaient – et certains le font
encore aujourd’hui. Violemment ou subtilement ils musellent les voix ou manipulent les témoins à
l’autocensure. Voyons le cas des disciples. Lorsqu’ils se cachent leur voix n’est plus entendue.
L’Évangile est alors inaudible. Ce peut être une image de la société faite de circonstances injustes
qui finissent par se banaliser. Les maux nous envahissent tant que nous nous y habituons comme si
c’était normal. Eh oui, c’est la vie. Mais c’est a-normal que nos repères comprennent les maux, que
nous nous habituons à un univers trompé qui, avec ses menaces, perversement nous sert comme
l’ensemble de nos repères.

Or, c’est dans de telles circonstances que Jésus apparaît. Brisant la fatalité qui retenait les
humains, il fait irruption dans l’Histoire qui semblait figée. Le Christ crée l’Événement et il change
la donne.
Que la paix soit avec vous, dit-il. Jésus n’apparaît pas pour ajouter une peur à celle qui
les hante déjà. Il vient pour les rassurer à son sujet, et par là à leur propre état au sein-même des
circonstances.
Il montre son corps, non, il n’est pas un fantôme. Reconnaissant le Seigneur, les
disciples sont remplis de joie. Voyez, l’auteur emploie ici un verbe-clef pour marquer Pentecôte,
c’est le verbe « remplir ».

Sont-ils remplis d’une joie excitante ? Non, car Jésus répète : Que la paix soit avec vous. La
résurrection de Jésus-Christ est plus qu’ excitante, elle est une source profonde d’où jaillissent joie
et paix. Cette paix éclaire autrement la violence de la Croix. Elle inspire en nous une sérénité qui
nous arme face aux circonstances. Elle est un composant de l’espérance chrétienne qui émane de
la résurrection.
Les disciples n’ont pas le temps pour s’y habituer. L’événement les lance aussitôt
dans une aventure de la foi.
Je vous envoie dit Jésus. Ils vont dans le monde pour témoigner de la
résurrection du Christ. Mais ils n’y vont pas seuls, le Saint-Esprit leur sera donné pour les
accompagner. En effet, Jésus souffle sur eux, à l’image du Créateur insufflant vie en la matière
inanimée. La création est régénérée.

Et Jésus dit : Recevez le Saint-Esprit. Parole étonnante, qui nous invite à une réflexion
théologique priante. Que signifie de recevoir le Saint-Esprit ? La théologie du Saint-Esprit est chère
à mon cœur. A la première Pentecôte, l’Esprit descendit sur les disciples et ils furent dès lors
capables d’annoncer l’Évangile de Jésus-Christ avec puissance dans le monde. L’Esprit donné et
reçu inspire et envoie. Mais le Saint-Esprit ne s’enferme pas dans une définition unique, ni dans un
seul événement. Déjà selon la seconde phrase du récit de la Création, le Saint-Esprit volait audessus la terre encore informe. Où était l’Esprit entre-temps ? Absent jusqu’au Jour de Pentecôte ?

Certainement pas, parce que les Écritures font état de sa présence et de son œuvre parmi les
Israélites, chez leurs rois et prophètes. Que signifie alors cette Pentecôte ? C’est un événement qui
marque un nouveau départ. La venue du Saint-Esprit déclenche l’expansion chrétienne. C’est une
première qui implique de nombreuses suites.

Encore de nos jours des pentecôtes succèdent à l’initiale. Tenant à cœur d’en être témoin,
je me intéresse en Amérique latine, où les églises de type pentecôtistes se multiplient de façon
exponentielle. J’en parle avec émotion ici dans ce temple du Saint-Esprit. Car pour moi l’œuvre de
Dieu n’est pas réduite à la seule forme qui nous soit familière. Il est avec nous, comme il peut être
aussi avec d’autres. Le souffle de Dieu anima la matière qui se mit debout et se lança dans une
aventure de la vie avec Dieu sur terre. Comme le souffle de Jésus sur ses apôtres anime leur foi et
les lance dans le monde. Mais on s’habitue à tout, même à ces phénomènes. C’est le problème des
seconde et troisième générations. Cependant, ce problème peut être salutaire, car il prépare le
terrain au pentecôte suivant…

Que ce culte soit une célébration d’action de grâces et de louanges. Recevons et pratiquons
l’espérance jaillissant de la résurrection de Jésus-Christ notre Seigneur. Et louons Dieu en Esprit et
en Vérité…
Amen !

Jean 20, 19 – Jésus vint, il se tint au milieu d’eux et leur dit : LA PAIX SOIT AVEC VOUS

Prédication du Dimanche 23 avril 2017, par le pasteur Michel Leplay

Lectures : Jean 20, 19-23
                    Actes 2, 42-47
                    I Pierre 2, 13-17

 

Frères et sœurs, et chers amis,

Je suis ici ce matin, et de bon cœur, sinon pour subvenir à l’absence de mon collègue Vincens Hubac, retenu par la maladie. Qu’il soit assuré de notre prière fraternelle et de nos vœux les plus cordiaux.

La date de ce dimanche 23 avril est celle du premier tour de scrutin démocratique pour l’élection du Président de notre Royaume de France, la République française. Et l’année en cours, 2017, est celle du 500e anniversaire de l’inauguration de la Réforme protestante du XVIe siècle par Martin Luther.

Double programme pour le prédicateur qui pourrait soit se réfugier dans un commentaire biblique et religieux hors du temps, soit se livrer à une harangue politicienne comme nous en avons tant entendu.  Je ne céderai à aucun de ces extrêmes, essayant au contraire de les conjuguer avec  le difficile exercice qui consiste, comme le disait Karl Barth, dans l’articulation théologique entre la « communauté chrétienne et la communauté civile ». Ou bien, pour reprendre un titre du cher André Dumas : « Théologies politiques (au pluriel) et vie de l’Eglise ».
Ayant bien moins de compétence que ces Maîtres, je me contenterai d’un parcours en deux temps.
Comme l’indiquent nos lectionnaires chrétiens, chaque dimanche comporte une lecture de l’évangile et une lecture de l’Épitre. Aujourd’hui l’Évangile selon St Jean et la 1ère Épitre de Saint-Pierre. Et d’une certaine manière, j’y vois les deux temps et de ma prédication pastorale, et de notre vie citoyenne. On pourrait dire que l’Évangile proclame le Royaume de Dieu alors que l’Épitre médite sur la vie de l’Église du Christ. Finalement, mais je simplifie, autant Luther a inauguré un retour à l’Évangile, autant Calvin dans la suite a préfiguré une Église réformée sans cesse à réformer. Luther religieux et mystique, Calvin, juriste et politique. Cette dualité complémentaire me va très bien.

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De même que dans le dernier numéro de REFORME vous trouverez des extraits de la déclaration de la Fédération Protestante puis de notre Église unie. La première rappelle que « nous croyons à a noblesse et à la grandeur du politique… Redonner tout son sens à la politique ne peut se réussir que dans le retour à l’éthique ». Et l’autre de conclure : « Plutôt que de laisser le dégoût, la colère et la peur nous enfermer dans le ressentiment, ayons le courage de la fraternité d’abord et la ténacité de faire et de refaire société ensemble » (op. Cit.14)

Mais j’en viens à l’Évangile de ce dimanche, relire Jean 20, 19 : « Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que par crainte des Juifs les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, se tint au milieu d’eux et leur dit : « LA PAIX SOIT AVEC VOUS… » ».

Saint Jean, qu’on a parfois qualifié d’évangéliste antisémite, précise : « par crainte des Juifs, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées ». Tant il est vrai que nous avons toujours peur des autres, juifs ou pas, ceux de notre évangile ne représentent pas toute la race temporelle des Juifs, mais la poignée de ceux qui étaient-là, comme des parisiens rassemblés place de la République ne désignent pas une race parisienne et française éternelle. Ils ont peur. Comme nous. Devant l’inconnu, quand l’avenir est fermé, à double tour, à deux tours en quelque sorte. Nous sommes bien aujourd’hui, dimanche d’élection, enfermés dans le secret de l’isoloir, et les urnes sont fermées à clé, par crainte des fraudeurs. Et dans cette urne de la chambre où sont réfugiés les disciples, il y a la crainte devant l’incertitude. Ils ont bien donné leur voix à Jésus de Nazareth, car ils avaient entendu la Sienne. Mais nul ne sait maintenant ce qui va se passer et comment cette histoire d’élection vas se terminer. Le Grand Électeur lui-même est mort. Isolé dans l’isoloir…

Mais je cesse de filer cette métaphore de circonstance, pour écouter avec vous ce que raconte si sobrement l’évangéliste : « ALORS JÉSUS VINT. »

Malgré nos précautions,

Les portes verrouillées,

La turne fortifiée,

Les urnes sécurisées,

 

Par crainte des moqueurs de notre religion, ou des contestataires, avec tous les fantasmes de la persécution, les Juifs de Jean, les catholiques, les musulmans, ou les laïcs, nous fermons nos portes par crainte des extrêmes dont tous les publicistes font des arguments de serrurier. Les portes sont fermées. Les précautions prises. La sécurité qu’on assure soi-même remplace l’unique assurance en Dieu.

Au milieu de ces tracas, malgré les portes et nos cœurs comme elles fermés, transgressant les barrières, les verrous et les serrures, JÉSUS VINT

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Dans nos cœurs fermés

Nos églises repliées

Nos sociétés bloquées

Dans nos territoires barricadés et nos frontières barbelées,

 

il vient, étrange étranger si familier qui se tenait  à la porte et nous n’avons pas ouvert. Alors il est entré, traversant la mort, et il est là. Il est là comme quelqu’un de vivant qui va parler,  « là ou deux ou trois (et même un peu plus) sont réunis en son nom ». Il ne va pas leur faire un petit ou grand catéchisme, à la manière de Luther, ni leur dicter une confession de foi comme Calvin, mais leur dire deux mots. Vous entendez : deux mots : EIRENE UMIN. Paix avec vous, sur vous, au milieu de vous. Cette parole fera le tour du monde dans toutes les langues et au cœur de toutes les religions : SCHALOM ALENOU, PAX VOBISCUM, SALAM ALEK, etc. Mais cette paix biblique n’est jamais sans la justice, nous rappellent les psaumes où « justice et paix s’embrassent ». La Paix n’est pas mollesse, la justice n’est pas rudesse. Il faut les conjuguer l’une à l’autre. Vaste programme.

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Encore un point sur l’Évangile, si vous permettez.

La parole si performante soit-elle, ne suffit pas. Ce qu’on entend est confirmé par ce que l’on voit. Car, comme Thomas dans la suite du récit, c’est aux blessures de la crucifixion qu’ils le reconnaissent. Les traces des cicatrices des mains percées et du flanc transpercé. Le trou des clous et les coups d’épée.  Alors, vous avez compris. Si le sacrement de l’eucharistie avec son pain partagé et la coupe qui circule, nous rappellent la passion de notre Seigneur, a combien plus forte raison ne nous rappellent-elles pas les souffrances de notre prochain. « Le sacrement du frère », dit la théologie orthodoxe. Aussi  bien aujourd’hui encore accueillir le Christ et recevoir sa paix est – tout autant – accueillir notre prochain, même s’il vient de loin, dans la géographie, la société ou la culture. Alors, on comprendrait mieux la fin de l’épisode quand il leur est dit : « Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis,  etc. … » Ne nous laissons pas enfermer dans une interprétation ecclésiastique et sacerdotale de cette sentence. Il s’agit des péchés comme souffrances causées ou reçues, du mal fait ou subi comme insulte ou maladie, enfin vous avez le pouvoir de remettre les vivants en ordre de marche, de prendre soin, de prendre à cœur, de prendre en charge les plus petits de vos frères qui sont les grands dans le Royaume de Dieu. Alors justice et paix s’embrassent et il y a sur la terre des hommes, un peu moins de malheur, et un peu plus de bonheur. Pour que faute d’être au paradis, nous ne soyons pas en enfer. Là, c’est aussi l’affaire du politique.

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Notre étude biblique de l’Évangile va se conclure par une réflexion citoyenne sur l’actualité politique et sociale de la France et du Monde. Si nous tournons la page du dernier chapitre de l’évangile de Jean, nous arrivons aux Actes de Apôtres, leurs actions engagées dans la communauté chrétienne et la communauté civile, puis aux Épitres apostoliques et leur enseignement doctrinal et moral pour la conduite des chrétiens en communauté et dans la cité.
J’en finis avec le rappel d’un enseignement et une brève exhortation. Voici donc quelques avis et conseils des écritures apostoliques puis des écrits des Réformateurs. Un rappel scolaire dont je m’excuse auprès des plus instruits tout en sachant que nous avons toujours à apprendre.

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PIERRE dira deux choses en apparence contradictoires : « soyez soumis aux institutions humaines » (1 Pierre 2, 13) et d’autre part : « Il vaut mieux obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Actes 5, 29). Nos ancêtres et nos contemporains ont fait la douloureuse expérience de cette tension entre soumission et résistance,  de Marie-Durand à Dietrich Bonhoeffer. L’Apôtre PAUL sera tout aussi affirmatif : « Que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir » (Romains 13, 1). A cette époque l’État Romain est censé protéger et au moins tolérer le christianisme naissant.
Lecteur de la même lettre aux Romains, LUTHER commentera familièrement la demande de pain quotidien : « Il s’agit de la nourriture de l’entretien de cette vie, aliment et boisson, vêtements et chaussures, champs et bétail, un bon gouvernement, la paix, la santé, l’ordre et l’honneur… » Avouez que pour le XVIe siècle c’est un programme politique et social très actuel ! Quant à CALVIN, il savait comme nous aussi combien c’est difficile, et pour que nous ne vivions pas « comme des rats dans la paille », il faut l’office des magistrats et les services de la police pour garantir le bien public et  l’épanouissement de l’Église. Enfin, soit dit en passant, Calvin envisage aussi le cas des « magistrats infidèles à leur vocation » (IC/IV. XX, 24). On pourra en reparler à la sortie…du culte de ce matin ou des urnes de ce soir…

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Je n’en dirai pas plus, à chacune, à chacun de faire son devoir en donnant sa voix en toute conscience mais en gardant la parole en toute circonstance. Confier une responsabilité à autrui, c’est aussi en garantir son bon usage.
Enfin, mais c’est de l’humour, comme si notre Seigneur avait voulu nous donner une indication sur le mode d’emploi électoral du scrutin uninominal à deux tours : « QUE VOTRE OUI SOIT OUI QUE VOTRE NON SOIT NON CE QU’ON AJOUTE VIENT DU MALIN » (Matthieu 5, 37). La TOB traduit : « Quand vous parlez, dites OUI ou NON ». Alors dites oui à la confiance et à la vigilance, non à la panique et à la vengeance. Dites OUI à l’espérance et NON à la nostalgie. Dites OUI à la justice et NON au désordre. Comme le cévenol André Chamson, dites OUI « aux hommes de la route » et non aux sirènes de la déroute.

Mais faisons silence, j’ai trop parlé.

Le Christ seul peut entrer et se tenir au milieu de nous, et nous redire, et nous donner l’essentiel :

LA PAIX SOIT AVEC VOUS.

Ainsi soit-il.