Textes du banquet autour des propos de table de Luther

Par le Dr Jean Vitaux, le samedi 2 décembre 2017, à l’occasion de la fête des 500 ans du Protestantisme

 

PRESENTATION DU BANQUET

Nous avons voulu reproduire un banquet de la fin du moyen-âge et du début de la Renaissance, âge charnière de la Réforme. Le passage du style gothique au style renaissance est daté en France, en Champagne dans le jubé de l’Eglise de Villemaur-sur-Vanne de 1516-1517 :

La table en U est typique des banquets médiévaux. Comme aujourd’hui ici dans ce temple, les tables étaient volantes, posées sur des tréteaux, et les convives assis sur des bancs, sauf le seigneur du lieu (sur une cathèdre).

Le service commençait par le Seigneur du lieu (la table pastorale), et chacun mangeait dès qu’il était servi (point important ce jour pour le service, sauf pendant les morceaux de luth).

Les boissons correspondent à l’époque en Allemagne : bière (stabilisée par l’adjonction du houblon depuis le XV° siècle, et vin blanc.

Les plats sont contemporains de Martin Luther, bien qu’il n’y ait pas de livre de cuisine de l’époque en allemand :

  • Jambon persillé (Jambon des Amoignes, XIV° siècle)
  • Fricassée de volailles (Platine en françois, 1500 – Platina était un médecin des papes, humaniste et auteur du premier livre de cuisine imprimé, traduit et augmenté en français)
  • Blanc manger aux amandes (Viandier de Taillevent & Ménagier de Paris, 1395).

S’y ajouteront des « entremets », ou représentations scéniques ou musicales s’intercalant entre les services, représentés pour la circonstance par les morceaux de Théorbe, joués et chantés par le pasteur Louis Pernot.

PRESENTATION DES  PROPOS DE TABLE DE MARTIN LUTHER

          Martin Luther et sa femme tenaient une sorte de maison d’hôte, où il dinait avec ses collègues comme Philippe Mélanchton et ses étudiants. Ce sont eux qui ont  recueilli les Propos de table de Martin Luther : c’est un recueil de propos vivants de théologie pratique.

PROPOS DE TABLE DE LA PRESENTATION

          Martin Luther accordait une grande importance à la table :

  • «  Qu’il est à plaindre l’homme disgracié, dont la femme ou la servante n’entend rien à la cuisine ! cette infortune de ménage est la source de bien des maux. »
  • «  Quelle satisfaction de posséder un corps sain et vigoureux qui nous permette de manger, de boire, de dormir et de pisser. »

PRESENTATION DE LA MUSIQUE  par Martin LUTHER

  • «  Cet art, la musique, est un don qui nous vient de Dieu, et qui touche de près à la théologie. Il me semble que je perdrais beaucoup, s’il me manquait le peu que je sais de musique »

Et cet autre propos de table, qui s’adresse tout particulièrement  à Louis Pernot  :

  • « ,Nous ferions bien de ne point admettre à la dignité de prédicateur les jeunes gens qui n’auraient pas une bonne connaissance et une pratique de la musique. »

Après le 1° plat,  PROPOS DE TABLE : LUTHER REFORMATEUR CONTRE LES ABUS DE L’EGLISE ET DE LA PAPAUTE

Pourquoi nous fêtons le 500° anniversaire de l’affichage des propositions de Martin Luther sur la porte de l’église de Wittenberg :

CONTRE LES INDULGENCES :

  • « Jean Tetzel s’aventura si loin qu’il devint nécessaire de le combattre : ses écrits et sa prédication avançaient que Dieu et les hommes étaient réconciliés par les effets des indulgences papales. Il assurait que l’indulgence gardait toute sa force et sa vertu, même si le pêcheur n’éprouvait ni remords et s’abstenait de faire pénitence. Il affirmait que le pape avait le pouvoir de pardonner d’avance les pêchés que l’on se proposait de commettre. »

Une anecdote de l’époque illustre ces propos : le dominicain Tetzel vendait les indulgences papales sur un marché de Basse-Saxe. Il haranguait les passants en leur disant : « Quand je vends une indulgence, et que je mets les pièces d’or dans mn tonneau, j’entends les âmes du Purgatoire monter aux ciel ! » Trois reîtres (mercenaires) l’interpellent : « Les indulgences sont-elles valables pour les pêchés passés, présents et à venir ? » Tetzel répondit oui pour les pêchés passés (sans risque), oui pour les pêchés présents (peu de risque au milieu du marché), et imprudemment oui pour les pêchés à venir ! Le lendemain , dans la forêt, les trois reîtres, à visage découvert, tendent une embuscade à Tetzel, mettent en fuite son escorte, et lui confisquent tout : chariot, chevaux, argent et même son froc de moine. Le dominicain se plaint au bailli de la ville voisine, qui convoque les trois reîtres, qui lui expliquent qu’ils n’ont pas pêché, car ils avaient acheté des indulgences pour leurs pêchés à venir. La loi de Dieu prévalant sur celle des hommes, le bailli dut les laisser partir libres !

CONTRE LES RELIQUES :

Tout comme Jean Calvin, Luther s’insurgea contre le commerce et l’adoration des reliques :

  • « Avant que la lumière de l’évangile n’eût apparu, nous adorions, malgré leur énormité, les erreurs et les mensonges du pape et maintenant nous en rougissons. Parmi les reliques, il se trouvait des pantalons de saint-Joseph et des caleçons de Saint-François, que l’on a exhibés ici même à Wittenberg. L’évêque de Mayence prétendait posséder un peu de la flamme du buisson ardent que vit Moïse. On montre à Compostelle l’étendard de la victoire remportée par le Christ, ainsi que la couronne d’épines, la croix et les clous. »

Ailleurs, il parle d’un moine qui montre les charbons qui ont servis à brûler Saint-Laurent sur le gril. Luther souligne la crédulité de ceux qui croient à des reliques  aussi sujettes à caution. Le pantalon de Saint-Joseph est une histoire qui traverse les âges : au début du XX° siècle, Louis Pergaud, dans La guerre des boutons, que le chef des Vellerands, les gamins « rouges », n’a pas fait sa communion solennelle pour avoir mis une culotte à saint-Joseph sur le porche de l’église !.

CONTRE LES SAINTS :

Luther s’emporte sur le culte des saints et contre les légendes hagiographiques qu’on leur prête : ils nous rappelle les vraies valeurs du chrétien :

  • « Les saints ont souvent pêché, souvent erré. Quelle fureur de nous donner toujours leurs actes et leurs paroles pour des règles infaillibles : qu’ils sachent ces sophistes insensés, ces pontifes ignares, ces prêtres impies, ces moines sacrilèges, et le pape avec toute sa séquelle… que nous n’avons pas été baptisés au nom d’Augustin, de Bernard, de Grégoire, au nom de Pierre et de Paul, mais au seul nom de Jésus-Christ note maître. »

LUTHER ET LES MIRACLES :

Martin Luther ne nie pas les signes (miracles du Christ), mais il pense que le le temps des miracles est révolu, rendus inutiles par la Baptême et la Cène :

  • « Pendant que trônaient ceux que les païens tenaient pour des dieux, Jésus-Christ et les apôtres se virent dans l’obligation d’user de miracles et de signes visibles pour gagner les hommes à la vraie foi et mettre fin au culte des idoles. Le baptême et l‘eucharistie ont été institués pour assurer la permanence de ces signes jusqu’au jour où l’enseignement du Christ deviendrait assez fort et assez solide. »

CONTRE LE PAPE :

Les invectives de Luther contre la papauté sont célèbres. Sans choquer nos frères catholiques, il avait quelques bonnes raisons de le faire, car les papes de la renaissance sont plutôt célèbres par leurs excès que par leurs vertus, et car il avait failli être brûlé comme Jean Hus, lors de la diète de Worms :

  • « Mais nous proclamons que son indépendance à l’égard de l’Ecriture, à laquelle il devrait obéir, finira par causer sa perte. »
  • «  Un papiste et un âne, c’est la même chose ! »
  • «  Du moment qu’il est l’Antéchrist, le pape est à mon sens le diable fait chair et travesti, de même que Jésus-Christ est vraiment homme et Dieu. »
  • « Si Jésus-Christ se trouvait en personne sur cette terre et se mêlait de prêcher, le pape le recrucifierait. »;
  • « Le pape est un coucou qui, aux œufs de l’Eglise, substitue des cardinaux rapaces. »

CONTRE LES MOINES :

Martin Luther avait été moine augustinien, mais  il jugeait que la condition de moine ne répondait pas aux enseignements de l’Ecriture :

  • « Les moines étaient les meilleurs oiseleurs du pape ».
  • « Dieu ayant fait le prêtre, le Diable voulut l’imiter, mais il fit la tonsure trop grande, de là les moines. »

CONTRE LE CELIBAT :

Luther après avoir été moine, aima d’un amour sincère sa femme, et il nous dit que rien dans les Ecritures n’impose le célibat :

  • « Le célibat, auquel les papistes chantent des louanges si hyperboliques, n’est qu’une profonde hypocrisie et une grande calamité. »
  • « Que le célibat soit un fait intolérable, l’exemple des pères de l’Eglise est là pour le démontrer. Mais Dieu met à notre portée le remède, c’est-à-dire le mariage, nous devons donc nous en servir. Des meilleurs que nous ont embrassé cet état ; Puisque Pierre avait un gendre, c’est donc qu’il était marié ; de même jacques, frère du Seigneur, et tous les apôtres, sauf Jean étaient des hommes mariés. Paul parle de lui-même comme d’un veuf… »

Après le 2° plat, PROPOS DE TABLE : LUTHER THEOLOGIEN :

Martin Luther, comme quelques années plus tard Jean Calvin, fonda sa théologie sur cette sentence latine, qui résume le protestantisme : SOLO FIDE, SOLO SCRIPTURA : une seule foi, une seule écriture :

  • « La foi d’Abraham fut si profonde que, ressuscitant au dernier jour, il nous reprochera notre incrédulité. »

N’hésitons pas à invectiver le Seigneur :

  • « Au docteur Jonas qui s’inquiétait de savoir si les pensées et les propos de Jérémie, maudissant le jour de sa naissance, étaient dignes d’un bon chrétien, le docteur Luther fit cette réponse : de temps en temps, nous devons par de pareils discours presser le Seigneur. »

Le livre de Job s’adresse à nous tous :

  • « Le livre de Job est admirable : il n’y est point seulement question de l’auteur, mais de tous ceux qui sont dans l’affliction ou qui doivent tenir tête aux assauts du diable. »

Ses interprétations théologiques sont pénétrantes :

  • A quelqu’un qui rappelait que Jésus-Christ avait pris nourriture après la résurrection, le docteur Luther répliqua : « Non par besoin, ou parce qu’il avait faim, mais il entendait par là une preuve éclatante de sa résurrection. »

LA FOI ET LA GRACE  (SOLO  FIDE):

  • « La foi réside dans l’intelligence, et l’espérance dans la volonté. Ces deux vertus sont inséparables. »
  • « La foi est la dialectique car elle est au fond le bon sens et la sagesse. L’espérance est la rhétorique, car elle n’est en somme qu’une élévation de l’esprit. »
  • « L’empire du Christ est celui de la grâce, de la miséricorde et du souverain réconfort. »

LA PREEMINENCE DE L’ECRITURE (SOLO  SCRIPTURA) :

  • « Quelle belle et heureuse chose d’avoir la parole de Dieu devant soi ! Il est permis dès lors de s’abandonner sans cesse à la joie et à la sécurité, car la consolation ne saurait faire défaut. »

Et son contraire :

  • « Qui perd la parole de Dieu, sombre dans le désespoir, car le réconfort de la voix céleste vient à manquer, et il n’écoute plus que les appétits désordonnés de son cœur et l’orgueil, qui le conduisent à sa perdition ; »

Luther a été le premier à traduire la Bible en allemand : tout comme Jean Calvin avec son Institution Chrétienne, c’est un des premiers prosateurs en langue vernaculaire :

  • « De tout temps, les ennemis de la vraie foi ont mis obstacle à la propagation de la Bible et à sa traduction en langue vulgaire, et nous devons une vive reconnaissance à Dieu qui nous a permis d’en donner ici même à Wittenberg, une version en allemand. »

Martin Luther avait les meilleurs imprimeurs et le lendemain du jour où il avait prononcé un sermon, il était imprimé en latin et en allemand, ce qui consternait tout aussi bien Erasme que les prédicateurs catholiques. :

  • « L’imprimerie est le dernier et suprême don par lequel Dieu avance les choses de l’Evangile. »

Mais Martin Luther reconnait que parfois l’interprétation de l’Ecriture est difficile :

  • «  Sa femme se plaignant de ne rien entendre à certains psaumes qu’elle lisait, le docteur Luther entreprit de lui expliquer ce qui la mettait en peine et lui dit « le sens de tels passages nous reste aussi impénétrable qu’à des oies. »

PRESENTATION DE LA MUSIQUE par Martin LUTHER :

  • « Esprit chagrin, le diable se plait à contrister les humains, et ne peut tolérer que ceux-ci se livrent à la joie. Pour cette raison, il détale au plus vite dès qu’il entend de la musique et ne s’attarde jamais si l’on chante de préférence des cantiques religieux. Ainsi David, au moyen de sa harpe, libéra Saül, objets des assauts de Satan. »

PROPOS DE LUTHER SUR L’AUMONE (avant  la collecte) :

  • « Un jour que le docteur Luther se promenait avec le docteur Jonas et quelques autres amis, il fit l’aumône à des pauvres qui passaient. Jonas l’imita en disant : « Qui sait si Dieu nous le rendra. – Vous parlez, lui dit le le docteur Luther, comme si Dieu ne vous l’avait pas déjà donné. Il faut faire l’aumône avec largesse et bon cœur. »

Pendant le 3° service, PROPOS DE TABLE SUR LA SOCIETE :

LUTHER ET LE MARIAGE :

Pour Luther aussi, « la femme est l’avenir de l’homme », lui qui aimait tendrement son épouse et ses enfants.

  • « Je suis plus riche que tous les papistes de l’univers car Dieu m’a donné une femme et cinq enfants ».
  • « La femme doit ou tout au moins devrait être une compagne aimante, gaie et soumise pour toute la vie. C’est pourquoi l’Ecriture lui donne le titre de Parure de la maison du SaintEsprit indiquant par là qu’elle doit être l’agrément, l’ornement et l’honneur du foyer. »

Luther se révèle pénétrant sur la réalité du coupe, notamment quand il a des enfants :

  • « Les mots : le tien, le mien doivent être rayés du vocabulaire des époux. Il faut qu’entre eux tout soit commun, au point de ne pouvoir distinguer ce qui est à l’un et ce qui appartient à l’autre.; »

LUTHER ET LA NATURE :

Luther se réjouit de la nature, témoin et symbole de la création. Son respect de de la nature le rend proche à nos contemporains :

  • « Les arbres, issus pourtant d’une graine minuscule, sont d’une grande utilité. Un arbre est exposé à subir non moins d’épreuves qu’un bon chrétien, orage, foudre, grêle, insectes de diverses espèces. L’arbre poursuit néanmoins sa croissance et produit son fruit.
  • Considérant un jour des animaux qui paissaient dans un pré, le docteur Luther dit : « Je tiens ces animaux pour des prédicateurs ayant mission de nous recommander la confiance en Dieu qui assure notre subsistance et nous traite comme ses enfants : ne nous donnent-ils pas le lait, le beurre, la laine et le fromage. »

LUTHER POLEMISTE :

Mais il reste toujours polémiste (nous ne citerons pas ses attaques contre les juifs) :

CONTRE LES JURISTES :

  • « La lutte entre les juristes et les théologiens n’a pas de fin : c’est la même rivalité qu’entre la loi et la grâce »

CONTRE LES MEDECINS :

Je ne peux que citer ce propos de table, étant médecin !

  • « L’impudence des médecins et leur privilège exorbitant que de pouvoir, contre rémunération, mettre les hommes à mort par des médicaments déraisonnables. »

CONTRE ERASME :

S’opposant à Erasme, humaniste critiquant les excès de l’Eglise, mais voulant rester dans son giron, Luther nous montre son talent de polémiste :

  • « En composant son ouvrage sur la Folie, Erasme a procuré une fille à son image. Son but est la plaisanterie, le sarcasme et la moquerie, mais il bouffonne et extravague, et le livre de ce fou est de la folie toute pure. »

MARTIN LUHTER, LE VIN, LA BIERE ET L’IVRESSE

Mais à l’issue  de ce banquet, rassurez-vous, Luther n’a jamais condamné le vin ni la bière, mais seulement les excès de l’ivresse :

  • « Demandons à Dieu notre pain quotidien. L’olivier, qui dure et fleurit deux cents ans est le symbole de l’Eglise, l’huile est celui de la douceur de l’Evangile, et le vin, celui de l’enseignement de la loi divine. »
  • « Je me souviens de la réponse faite par les paroissiens d’un certain curé du nom d’Ambroise. Comme il les invitait à venir ouïr le parole de Dieu, ils lui répliquèrent : « Oui-da, notre bon curé, si vous apportez et mettez en perce un fut de bière dans votre église, et si vous nous invitez à y goûter, nous ne demandons pas mieux que d’aller vous écouter. »

 

Matthieu 25, 14-30 – La parabole des talents

Prédication du Dr Jean Vitaux le dimanche 19 Novembre 2017

La parabole des talents appartient aux rares textes des Evangiles où l’homonymie donne un sens ambigu, confinant au jeu de mots : tout comme « Tu est Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise », ou « Rendez à César ce qui est à César ». Cette parabole n’a qu’un seul équivalent dans les Evangiles synoptiques, la parabole des mines, dans l’Evangile selon Luc (19, 11-25), toutes deux étant, selon les exégètes, issues de la source Q (Quelle en allemand).

Les talents et les mines étaient des unités monétaires grecques de très grande valeur : en langage contemporain, on parlerait de millions : dans l’orient hellénistique du temps de Jésus, en Israël, un talent valait 35 kg d’argent pur, soit au moins le salaire d’un homme pendant 20 ans !

Le talent, poids monétaire, et le talent, qualité humaine, ont toutefois la même étymologie : traduit de grec en latin (talentum), le sens figuré a pris le pas sur le sens monétaire, ce qui est aussi le cas en français : c’est ce qui donne dans ces deux langues une saveur particulière à cette parabole. Déjà au XVI° siècle, Jean Calvin avait déjà donné un autre double sens au mot talent : dons naturels et dons du Saint-Esprit.

Si l’on prend cette parabole au sens littéral, elle nous parait choquante : on y voit Jésus, en défenseur du placement de l’argent, de la banque, et pour traduire en langage moderne, de la finance ! ce qui parait incongru dans la bouche de Jésus, celui qui a chassé les marchands du temple.

Les bons serviteurs ont fait fructifier l’argent de leur maître, le mauvais serviteur l’a enterré et l’a rendu intact : le maître lui dit : « Alors tu aurais dû placer mon argent chez les banquiers, et à mon arrivée, j’aurais récupéré ce qui est à moi avec un intérêt. » Dans la parabole des Mines, dans l’Evangile de Luc, les propos sont identiques : «  Alors pourquoi  n’as-tu pas placé mon argent dans une banque ? A mon arrivée je l’aurais retiré  avec un intérêt. On n’imagine pas Jésus en propagandiste des placements bancaires

Alors, il faut lire autrement cette parabole célèbre : plusieurs éléments nous permettent de  répondre : d’abord, elle est située juste avant l’explication par Jésus du jugement dernier, ensuite Jésus se compare au moissonneur, ce qui aussi une métaphore du jugement dernier. La parabole des mines de Luc est plus explicite à ce sujet : «  Un homme de haute naissance s’en alla dans un pays lointain pour se faire investir de la royauté, puis revenir ». C’est une allusion au retour du Christ, la parousie, après l’entrée dans Jérusalem comme un roi, la passion, la crucifixion, et la longue absence avant son retour triomphal. C’est d’ailleurs l’interprétation de Jean Calvin,  : « Jusqu’au dernier jour de la résurrection, Christ est comme en chemin, absent des siens, et cependant il ne faut pas qu’ils soient nonchalants ou qu’ils demeurent oisifs et sans rien faire. »

Le maître confie sa fortune à ses esclaves : chez Matthieu, il donne ou plutôt il confie cinq talents à l’un, deux à un autre et un au troisième. Chez Luc, il donne dix mines à dix esclaves. L’intérêt se concentre sur la façon dont les serviteurs ont employé le temps qui leur était octroyé pour valoriser et faire fructifier l’argent de leur maître. Que représentent donc ces talents ? Jean Calvin nous dit que ce mot recouvre à la fois les dons naturels et les dons du Saint-Esprit, c’est-à-dire la grâce du Seigneur. Ce sont ces dons qu’il faut cultiver et faire fructifier en attendant le retour du maître.

Puis le maître revient longtemps après, de façon inopinée, sans prévenir, ce qui correspond à la parole du Christ dans l’Evangile selon Matthieu : « pour ce qui est du jour et de l’heure, personne ne les connait, ni les anges des cieux, ni le fils, ni le père »

Le maître interroge alors ses serviteurs sur leur gestion durant son absence : il félicite les esclaves qui ont doublé la mise de leur maître, et il réprimande sévèrement celui qui a enterré le talent, sans la faire fructifier, ni pour autant sans la dépenser, comme  dans la parabole du « fils prodigue ». Le plus étrange, c’est la réponse du mauvais esclave : « Maître, je savais que tu es un homme  dur : tu moissonnes où tu n’as pas semé, et tu récolte où tu n’a pas répandu ». Le maître apparait donc sévère mais juste dans sa logique, et la réponse du mauvais esclave est d’une logique anticapitaliste, comme on pourrait dire de nos jours : le mauvais esclave conteste à son maître son droit de seigneur : il n’a pas reconnu la grâce qui lui était faite, ni que cette grâce avait une exigence. Son incrédulité et son oisiveté témoignent de son infidélité.

Il faut en fait considérer que ce jugement du maître sur ses esclaves porte sur la fidélité dont a fait preuve chacun d’entre eux. Cette fidélité c’est la foi. Les talents sont donc un don du Seigneur : tous les dons que nous possédons en propre, qu’ils tiennent à l’intellect, à la profession ou à la richesse, nous ont été confiés par le Christ, qui en plus nous  a donné un don gratuit, sa grâce, par l’entremise du Saint-Esprit : les bons esclaves ont donc su faire fructifier les talents ou les grâces reçues du Seigneur ; le mauvais esclave ne l’a pas fait, a enterré son talent, au sens propre comme au figuré, et, ayant peur, a manqué de fidélité et de foi. Son oisiveté témoigne qu’il ne s’est pas considéré comme engagé et qu’il est resté à l’écart de la grâce et de la Parole.

Puis vient le jugement du maître, qui reste surprenant : « Enlevez lui son talent, et donnez-le à celui qui a les dix talents ». Cela ne nous paraît pas juste au premier abord. Il faut donc considérer que ce jugement s’applique à la manière dont on reçoit la grâce et dont on y répond par sa conduite. Il nous faut donc recevoir la grâce avec humilité, la faire fructifier en nous, et témoigner.

Il faut sans doute relativiser un peu ces affirmations, en replaçant l’écriture de l’évangile de Matthieu dans son contexte : Matthieu s’adressait à une communauté juive, fortement teintée d’universalisme, mais aussi aux craignant-Dieu et aux païens : ce jugement était sans doute d’abord une adresse aux dignitaires religieux juifs : ceux qui ont écouté la Parole et ne l’ont pas entendue seront exclus du Royaume, ce qui s’adresse aussi bien entendu à chacun d’entre nous.

Puis vient la conclusion de cette parabole qui est de nouveau une référence au jugement dernier, tout comme le moissonneur : «  Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on enlèvera même ce qu’il a. » Celui qui a reçu la Parole et qui ne l’a pas entendue, celui à qui la grâce a été donnée et qui ne l’a pas reçue ni fait fructifier, à ceux-là, la joie du Seigneur leur sera refusée, et la porte du Royaume fermée.

Cette parabole des talents est donc une métaphore de notre vie de chrétien. Le Seigneur nous a confié ses talents, c’est-à-dire sa grâce et sa Parole. Dans l’absence du Seigneur après sa passion, sa mort et sa résurrection, nous devons faire fructifier tous les talents, les nôtres et la grâce du Seigneur, car comme le dit l’apôtre Paul «  Nous devons rendre grâce pour toutes choses » (1 Thessaloniciens, 5,18). En réponse à la grâce , don gratuit du Seigneur, nous devons y répondre par notre foi, faire fructifier la grâce et apporter notre témoignage.

Amen

Luc 15, 1-3 & 11-32 – La Parabole du Fils Perdu et Retrouvé (ou de l’enfant prodigue)

Culte du Dimanche 6 Mars 2016, par le Dr Jean VITAUX

La parabole est un genre littéraire que Jésus affectionne dans son enseignement : Pierre Larousse définit la figure de style parabole comme « une allégorie servant de voile à une vérité, à une opinion » et donne comme exemple la parabole de l’évangile et cite la parabole de l’enfant prodigue, notre texte de ce jour ! Maurice Carrez, pasteur et théologien, en donne une définition plus théologique : « A l’aide d’un court récit, la parabole veut dire l’indicible, en mêlant le réel et l’extraordinaire de telle sorte que l’auditeur découvre un nouvel univers de sens et se trouve lui-même impliqué dans l’affaire ».

Les paraboles sont étroitement liées à la personne de Jésus et à sa parole : c’est le fondement de son enseignement. Jésus parle en paraboles quel que soit son auditoire : Il s’adresse ainsi aux disciples, aux foules et aux assemblées qui l’écoutent, mais aussi à ses ennemis déclarés, les scribes et les pharisiens. Ainsi dans ces paraboles du chapitre 15 de Luc, il mange avec les pêcheurs, et les collecteurs des taxes (aussi appelés péagers ou publicains), méprisés et impopulaires car ils fixaient le rôle des taxes et les percevaient. Il leur destine spécifiquement ces trois paraboles du chapitre 15, ainsi d’ailleurs qu’aux pharisiens et aux scribes qui maugréaient parce que Jésus fréquentait et mangeait avec les pauvres et les réprouvés.

La thème de la parabole du fils perdu et retrouvé est sûrement apparu scandaleux aux yeux des contemporains de Jésus et peut toujours nous choquer. Le fils perdu prend la part de son héritage, vit dans la débauche, dépense tout son bien, devient employé, quasi esclave, affamé et décide de revenir vers son père qui l’accueille comme un hôte de marque. De quoi choquer le fils qui était resté à travailler chez son père, qui avait travaillé dur, comme un esclave, qui avait toujours obéi aux ordres de son père et n’avait jamais reçu le moindre cadeau ! Ce fils ainé ressent cette situation comme une injustice et refuse de rentrer dans la maison. Jésus part de cette histoire a priori immorale et scandaleuse pour nous enseigner.

Quelle est la nature du pêché du fils cadet ? Dans cette parabole, le fils cadet est le pêcheur, et le père, le Seigneur Dieu. Le pêché du fils cadet est le péché majeur de l’Ancien Testament, vivre sans Dieu, se révolter contre Dieu, être loin de lui. La débauche et la dépense de son bien, puis sa ruine sont la traduction terrestre de cet état d’éloignement de son Seigneur Dieu. Cette parabole est donc une parabole de la perdition, qui stigmatise le pêché- éloignement de Dieu et des autres humains, et la rupture de sa relation privilégiée avec le Seigneur.

Puis le fils cadet se rend compte de son état, et se repend : il compte dire à son père : « Père, j’ai pêché contre le ciel et envers toi ; je ne suis plus digne d’être appelé ton fils ». Et il lui demande d’être désormais son employé. Ce repentir n’est cependant pas sans arrière-pensées, car il pense alors au moins manger à sa faim au lieu d’observer les caroubes que mangeaient les cochons et qui lui étaient refusées.

Le rôle du père dans ces retrouvailles est le plus riche d’enseignements : Il le reçoit comme un hôte de marque, lui fait mettre sa plus belle robe, une bague au doigt, et chausser de sandales, puis fait abattre le veau gras, préparer un festin et faire la fête. Ce qui est extraordinaire dans ces retrouvailles, c’est que le père court vers son jeune fils et l’embrasse avant même que celui-ci lui ait demandé pardon : c’est le paradigme de l’amour chrétien, la grâce accordée par le Seigneur. Comme le dit aussi l’épitre de Jean (1 Jn 4,10) : « Ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous          a aimés ». Paul nous le dit aussi dans l’épître aux Corinthiens que nous avons lu tout à l’heure : « Ce qui est ancien est passé : il y a là du nouveau. Et tout vient de Dieu, qui nous a réconcilié avec lui par le Christ et qui nous a donné le ministère de la réconciliation ».

Le rôle du fils ainé, bien sous tous rapports, est aussi riche d’enseignements : jaloux de la bienveillance du père vis à vis de son frère égaré, il se met en colère et refuse d’entrer dans la maison. Jésus nous met en garde contre le jugement que nous pourrions porter envers les pêcheurs. Ce qui dans le texte de la parabole s’adressait aux scribes et aux pharisiens qui méprisaient les pêcheurs et les péagers, s’applique bien entendu à nous tous : nul n’est assez vertueux ou dénué de péchés pour pouvoir se permettre de juger son prochain. Cela nous met également en garde contre le salut par les œuvres : les œuvres ne sont pas tout, seule la grâce du Seigneur est indispensable, gratuite et préexistante.

La conclusion de cette parabole est très optimiste et réjouissante, après les paroles pleines d’amertumes du fils ainé : Le père l’exhorte : « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi et tout ce qui est à moi est à toi ; mais il fallait bien faire la fête et se réjouir, car ton frère que voici était mort, et il a repris vie ; il était perdu et a été retrouvé ». Cette parole est profondément réjouissante : elle invite à entrer dans la joie de Dieu lorsqu’un pêcheur revient à lui. Les enseignements de cette parabole sont donc essentiels : Nous sommes tous pêcheurs, nous ne devons pas juger nos semblables, la grâce du seigneur est la preuve de son amour, qui précède le nôtre et notre repentir. Réjouissons-nous donc de rester dans la joie de Dieu. Nous conclurons avec l’apôtre Paul : « Nous sommes donc ambassadeurs pour le Christ : c’est Dieu qui encourage par notre entremise ; au nom du Christ, nous supplions : Laissez-vous réconcilier avec Dieu ! Celui qui n’a pas connu le péché, il l’a fait pour nous pêché, afin qu’en lui nous devenions justice de Dieu ».

Matthieu 25, 14-30 – La parabole des talents.

dimanche 16 Novembre 2014 – par le Dr Jean VITAUX

 

14Il en sera comme d’un homme qui, sur le point de partir en voyage, appela ses esclaves et leur confia ses biens. 15Il donna cinq talents à l’un, deux à l’autre, et un au troisième, à chacun selon ses capacités, et il partit en voyage. Aussitôt 16celui qui avait reçu les cinq talents s’en alla les faire valoir et en gagna cinq autres. 17De même, celui qui avait reçu les deux talents en gagna deux autres. 18Celui qui n’en avait reçu qu’un alla faire un trou dans la terre et cacha l’argent de son maître. 19Longtemps après, le maître de ces esclaves arrive et leur fait rendre compte. 20Celui qui avait reçu les cinq talents vint apporter cinq autres talents et dit : Maître, tu m’avais confié cinq talents ; en voici cinq autres que j’ai gagnés. 21Son maître lui dit : C’est bien ! Tu es un bon esclave, digne de confiance ! Tu as été digne de confiance pour une petite affaire, je te confierai de grandes responsabilités ; entre dans la joie de ton maître. 22Celui qui avait reçu les deux talents vint aussi et dit : Maître, tu m’avais confié deux talents, en voici deux autres que j’ai gagnés. 23Son maître lui dit : C’est bien ! Tu es un bon esclave, digne de confiance ! Tu as été digne de confiance pour une petite affaire, je te confierai de grandes responsabilités ; entre dans la joie de ton maître. 24Celui qui n’avait reçu qu’un talent vint ensuite et dit : Maître, je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes où tu n’as pas semé, et tu récoltes où tu n’as pas répandu ; 25j’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre : le voici ; prends ce qui est à toi. 26Son maître lui répondit : Esclave mauvais et paresseux, tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé et que je récolte où je n’ai pas répandu ? 27Alors tu aurais dû placer mon argent chez les banquiers, et à mon arrivée j’aurais récupéré ce qui est à moi avec un intérêt. 28Enlevez-lui donc le talent, et donnez-le à celui qui a les dix talents. 29— Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on enlèvera même ce qu’il a. — 30Et l’esclave inutile, chassez-le dans les ténèbres du dehors ; c’est là qu’il y aura des pleurs et des grincements de dents.

 

Deux évangiles synoptiques seulement, inspirés par la source Q (Quelle, source en allemand), rapportent la parabole des talents, Matthieu et Luc où elle est appelée parabole des mines. Les mines et les talents étaient des monnaies en usage chez les grecs. Mais la tradition a surtout retenu la parabole des talents, car, en français au moins, talent a un double sens : la monnaie grecque et les dons naturels. Le talent, comme la mine étaient des monnaies de très grande valeur, correspondant en Israël au temps de Jésus à 35 kg d’argent, soit le salaire d’un homme pendant 20 ans. Les deux sens du mot talent en français ont cependant la même étymologie, la traduction latine du mot grec, talentum, dont le sens symbolique a pris le pas sur le sens monétaire originel, sans doute à cause de cette parabole. Jean Calvin a interprété le mot talent à la fois comme les dons naturels et les dons du Saint-Esprit.

Si l’on prend dans cette parabole, le mot talent au sens littéral, elle parait inhabituelle dans les paroles de Jésus : les bons serviteurs ont fait fructifier l’agent de leur maître, le mauvais serviteur l’a enterré dans la terre et l’a rendu intact ; la maître lui répond : « Alors tu aurais dû placer mon argent chez les banquiers, et à mon arrivée j’aurais récupéré ce qui est à moi avec un intérêt ». Voilà un plaidoyer pour le capitalisme et la finance qui nous paraît inhabituel dans la bouche de Jésus, lui qui a chassé les marchands du temple.

Alors comment faut-il lire cette parabole si célèbre ? Plusieurs éléments nous permettent de répondre : d’abord, cette parabole est située immédiatement avant l’explication de Jésus sur le Jugement dernier, dernier chapitre avant la Pâque et la passion. Ensuite Jésus se compare au moissonneur, qui est une métaphore du Jugement dernier.

Revenons au texte et comparons-le avec celui de Luc. Chez Matthieu, le maître donne  une somme différente à ses trois esclaves : cinq, deux et un talent, alors que chez Luc le maître donne-la même somme à dix esclaves, mais ne parle qu’à trois d’entre eux. Dans les deux évangiles, le maître était craint par ses esclaves, surtout par ceux qui n’ont pas fait fructifier son argent : « Je te craignais, en effet, parce que tu es un homme sévère ; tu prends ce que tu n’as pas déposé, et tu moissonnes ce que tu n’as pas semé » (Lc,19). Le mauvais esclave reproche donc en fait au maître de faire travailler les autres à son profit : nous voilà donc, selon le sens moderne, dans une logique anti-capitaliste. Le maître récompense ceux qui ont fait fructifier son argent : « c’est bien, tu es un bon esclave, digne de confiance ! tu as été digne de confiance pour une petite affaire, je te confierai de grandes responsabilités ; entre dans la joie de ton maître ». Le maître est, par contre, d’une grande sévérité vis-à-vis du mauvais esclave : « Esclave mauvais et paresseux, tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé et que je récolte où je n’ai pas répandu ? Alors tu aurais dû placer mon argent chez les banquiers, et à mon arrivée, j’aurais récupéré ce qui est à moi avec un intérêt. Enlevez lui donc le talent, et donnez le à celui qui a les dix talents ». Le maître apparait donc sévère, mais juste dans sa logique.

L’interprétation de Jean Calvin sur ce texte fameux me semble toujours d’actualité. Les talents sont à la fois les dons naturels que nous possédons et le don du Saint-Esprit. Il faut considérer que tous les dons que nous possédons en propre, qu’ils tiennent à son intellect, à sa profession ou à sa richesse, sont des dons qui nous ont été confiés par le Christ, que nous devons faire fructifier jusqu’à ce qu’Il vienne. Nous devons, comme le dit Paul : « rendre grâce pour toutes choses » (1Th5,18). Le retour du maître, inopiné après une longue absence, est celui du Christ, dont tout chrétien attend le retour, mais dont le Christ nous dit un peu plus tôt dans l’évangile de Matthieu que : «  Pour ce qui est du jour et de l’heure, personne ne les connait, ni les anges des cieux, ni le Fils, mais le Père seul ». Le maître est donc le Seigneur Dieu.  Lorsque le maître fait rendre compte à ses esclaves à son retour inopiné, il jauge leur fidélité : c’est-à-dire – et c’est le même mot – leur foi en lui. Cette fidélité dans la parabole se traduit par le fait de faire fructifier les talents : c’est ainsi que la double signification en français donne un sens tout particulier au mot talent. Celui qui laisse ses talents en friche, c’est-à-dire qui les enterre en terre et les laisse en friche, est qualifié par le maître de paresseux et de mauvais. En un mot, le bon serviteur est celui qui, touché par la grâce, a foi en son maître, le Seigneur, et le mauvais serviteur est celui qui est infidèle, qui ne reconnait pas la grâce qui lui a été faite. Son oisiveté témoigne qu’il ne s’est pas considéré comme engagé et est resté à l’écart de la Parole.  Ce que Jean Calvin exprimait ainsi ; « Jusques au dernier jour de la résurrection, Christ est comme en chemin, absent des siens, et cependant, il ne faut pas qu’ils soient nonchalants ou qu’ils demeurent oisifs sans rien faire ». Le premier message de ce texte est que la grâce est un don de Dieu gratuit, donné à tous, mais qui exige en réponse un engagement de celui qui la reçoit, un engagement de tous les instants dans sa vie par ses pensées et ses actes.

La conclusion de cette parabole est qu’en réponse au don gratuit de la grâce et à l’engagement de celui qui la reçoit, viendra le temps du jugement. L’allusion au moissonneur est transparente pour les disciples, puisque Jésus l’avait déjà employée dans la parabole du bon grain et de l’ivraie. Le Christ punit donc l’esclave infidèle, lui confisque son talent et le donne à celui qui a les dix talents, et enfin chasse l’esclave inutile dans les ténèbres du dehors. Le Christ répond donc aux craintes que le serviteur avait de son maître, qui selon lui moissonnait où il n’avait pas semé et récoltait où il n’avait pas répandu. La conclusion du Christ est sans appel : «  Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a ». Cette phrase a pu paraître choquante, contraire aux affirmations des béatitudes, mais il faut la remettre dans le contexte de l’évangile de Matthieu, qui s’adressait à une communauté d’origine juive, mais fortement teintée d’universalisme, s’adressant aussi aux craignant-Dieu, aux païens et pour finir dans les dernières phrases de son évangile à toutes les nations (Mt,28,16). C’est donc une adresse aux juifs et notamment à leurs dignitaires religieux. Ceux qui ont entendu la Parole de Dieu et ne l’ont pas entendue seront exclus du Royaume. Cette parole s’adresse bien sûr aussi à chacun d’entre nous, et les talents ne concernent que les œuvres de la foi.

Il nous importe donc de rester à l’écoute de la Parole, de faire fructifier par la foi la grâce du Seigneur dans l’attente de son retour.

Amen

 

Galates 2, 11-21- « la justification par la foi »

Dimanche 5 septembre, par le Dr Jean Vitaux

Mais lorsque Céphas vint à Antioche, je lui résistai en face, parce qu’il était répréhensible. En effet, avant l’arrivée de quelques personnes envoyées par Jacques, il mangeait avec les païens ; et, quand elles furent venues, il s’esquiva et se tint à l’écart, par crainte des circoncis. Avec lui les autres Juifs usèrent aussi de dissimulation, en sorte que Barnabas même fut entraîné par leur hypocrisie. Voyant qu’ils ne marchaient pas droit selon la vérité de l’Évangile, je dis à Céphas, en présence de tous : Si toi qui es Juif, tu vis à la manière des païens et non à la manière des Juifs, pourquoi forces-tu les païens à judaïser ? Nous, nous sommes Juifs de naissance, et non pécheurs d’entre les païens. Néanmoins, sachant que ce n’est pas par les oeuvres de la loi que l’homme est justifié, mais par la foi en Jésus Christ, nous aussi nous avons cru en Jésus Christ, afin d’être justifiés par la foi en Christ et non par les oeuvres de la loi, parce que nulle chair ne sera justifiée par les oeuvres de la loi. Mais, tandis que nous cherchons à être justifié par Christ, si nous étions aussi nous-mêmes trouvés pécheurs, Christ serait-il un ministre du péché ? Loin de là ! Car, si je rebâtis les choses que j’ai détruites, je me constitue moi-même un transgresseur, car c’est par la loi que je suis mort à la loi, afin de vivre pour Dieu. J’ai été crucifié avec Christ ; et si je vis, ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi ; si je vis maintenant dans la chair, je vis dans la foi au Fils de Dieu, qui m’a aimé et qui s’est livré lui-même pour moi. Je ne rejette pas la grâce de Dieu ; car si la justice s’obtient par la loi, Christ est donc mort en vain.

Paul, qui se présente sous le titre d’ « apôtre, non de la part des hommes, ni par un homme, mais par Jésus Christ et Dieu le Père qui l’a ressuscité des morts » (Galates, 1,1), s’adresse aux communautés chrétiennes de Galatie. La Galatie était une province d’Asie Mineure, actuelle Turquie, près d’Ankara, qui devait son nom à des envahisseurs celtes et gaulois qui s’y étaient installés vers 340 avant notre ère et qui s’étaient rapidement hellénisés. L’apôtre Paul s’adresse donc à des chrétiens d’origine païenne qu’il avait précédemment évangélisés et qui se trouvaient en butte à une nouvelle vague d’évangélisateurs qui étaient probablement des judéo-chrétiens, c’est à dire des chrétiens issus du monde juif, qui respectaient à la fois la loi mosaïque et le Christ, sans doute proches de Jacques, frère de Jésus, premier évêque de Jérusalem.

L’apôtre Paul entre dans une colère qui marque toute l’épître aux Galates. L’objet initial de la colère est l’opposition entre Paul et les judéo-chrétiens, sur le respect de la loi et en partie sur les interdits alimentaires et la nécessité de la circoncision. Il est tout à fait possible que l’apôtre Paul, évangélisant les Galates, car il était immobilisé par la maladie, n’ait pas beaucoup insisté sur la loi, les interdits alimentaires et la circoncision, qui n’avaient qu’un intérêt limité dans sa vision de la foi en Christ, et car il évangélisait des paiëns. La colère de Paul est justifiée par le fait que les Galates ne se sont pas intéressé à la promesse de la Nouvelle Alliance des Evangiles, mais ont été troublés par la loi de l’Ancien testament.

Paul évoque alors la controverse d’Antioche (Actes 15), où il s’oppose à Pierre (Céphas), reprochant à Pierre de ménager la chèvre et le chou entre les païens et les judéo-chrétiens. Alors que Pierre mangeait avec les païens, donc sans respecter les interdits alimentaires de la loi, il s’éloigne des païens quand les judéo-chrétiens de Jacques arrivent à Antioche et jette le trouble chez les autres apôtres comme Barnabas (Barnabé). Paul lui reproche de jouer un double jeu et de « ne pas marcher selon la vérité de l’Evangile ». Il lui reproche de « contraindre les païens à se comporter en juifs » et il lui assène sa vérité théologique : « Nous savons cependant que l’homme n’est pas justifié par les oeuvres de la loi, mais seulement par la foi de Jésus Christ ».

La négation de la loi et la prééminence de la foi en Jésus Christ, témoin objectif de la grâce de Notre Seigneur, a eu des conséquences historiques majeures : Marcion, au II° siècle, s’en servit pour ne réunir dans son corpus théologique que l’Evangile de Luc et les Epîtres de Paul, éliminant l’Ancien testament, qu’il considérait comme l’oeuvre d’un dieu inférieur (démiurge). Paul aurait certainement banni cette interprétation : il considérait que la loi avait été accomplie par la venue du Christ, la croix et sa résurrection, et que désormais seule la foi en Christ était d’importance. Surtout ce texte des Galates fut considéré comme fondamental par les réformateurs et Martin Luther en particulier. Luther appelait l’Epître aux Galates son « épître favorite » car il trouvait dans le rejet de la justification par les oeuvres de la Loi un soutien pour son rejet du salut par les bonnes oeuvres. Comme le rappelle Daniel Marguerat, les confrontations de Luther avec les émissaires pontificaux furent même considérées (à l’époque) comme une reconstitution de la condamnation publique de Pierre par Paul au nom de la vérité de l’Evangile.

Paul aborde dans ce chapitre de l’Epître aux Galates un point fondamental de la théologie chrétienne : la justification par la foi. Il commence dans le premier chapitre de l’Epître aux Galates par relater son expérience personnelle. La rencontre de Dieu sur le chemin de Damas a transformé sa vie : Juif pieux et persécuteur des chrétiens, Dieu « qui m’a appelé par sa grâce, a jugé bon de révéler en moi son Fils afin que je l’annonce parmi les païens ». Il précise au chapitre deux : « Car moi, c’est par la loi que je suis mort à la loi afin de vivre pour Dieu. Avec le Christ, je suis un crucifié ». Cette affirmation de la justification de la foi explique la colère de Paul dans l’épître aux Galates : quand il respectait la loi, il avait perdu Dieu. Et revenir à la loi, c’est nier l’Evangile et nier la Croix du Christ.

Paul effectue un parallèle entre loi et chair d’une part et foi et esprit d’autre part. Le respect de la loi est attaché au monde, donc à la chair de l’homme, alors que la foi en Christ, la grâce de Dieu se rattachent à l’esprit. Paul l’exprime clairement « Avec le Christ, je suis un crucifié ; je vis, mais ce n’est plus moi, c’est Christ qui vit en moi ». La foi en Christ, unique témoin de la Grâce de Dieu, transforme le croyant, en véritable fils, en héritier, comme un fils d’Abraham (Galates, 4). La croix est l’image centrale de cette justification par la foi : chaque chrétien est crucifié et est fils en esprit. Et il conclut en excluant la loi de la foi : « car si, par la loi, on atteint la justice, c’est donc pour rien que le Christ est mort ». Les croyants ne sont donc plus sous la Loi, détruite par la Croix du Christ, mais dans l’Esprit, et ils sont donc appelés à se laisser conduire par l’Esprit et à en porter les fruits.

Paul nous livre aussi un message d’universalité : c’est Paul qui ouvre au monde entier l’universalité du message du Christ et de la foi. Il s’adresse à tous : l’accès à la justification par la foi est le même pour tous : Juifs, Grecs ou païens, esclave ou homme libre, homme ou femme, et donc ni la circoncision ni l’observance tatillonne de la loi mosaïque n’ont plus d’intérêt. La Grâce de Dieu est offerte à tous et c’est donc à nous de la recevoir et de l’accepter. Paul est le premier à avoir compris que la diversité d’origine des membres de la communauté des baptisés renforce leur unité dans l’Eglise.

L’apôtre Paul enfin oppose la servitude de la loi à la liberté, la vraie liberté qui est de vivre non plus pour soi mais que Christ vive en nous. Ce qui nous permet de vivre pleinement le grand commandement de Dieu : « aime ton prochain comme toi-même ». Dans cette phrase, on oublie souvent le deuxième terme : il faut certes aimer son prochain, mais aussi s’amer soi-même, ce qui va aussi à l’encontre de la loi tatillonne et restrictive. L’Ecriture apparaît le moyen pour le croyant de recevoir la Parole de Dieu et de vivre selon ses préceptes pour réaliser la promesse de la Nouvelle Alliance. C’est la liberté nouvelle opposée à la servitude du respect jusqu’à l’absurde de la loi. Nous ne pouvons que souscrire aux conclusions de l’apôtre Paul : « même en cherchant à être justifiés en Christ, nous avons été trouvés pêcheurs nous aussi ». L’homme reste imparfait, et nous sommes tous pêcheurs. La vraie liberté c’est de faire confiance en Christ, et d’essayer de vivre en aimant son prochain comme soi-même. Comme le dit Marcel Manoël : « Le vrai pêcheur, celui qui rate vraiment sa vie, c’est celui qui ne fait pas confiance au Christ et qui place son espérance et son salut ailleurs qu’au pied de sa croix. Ma liberté, c’est Christ en moi ». Grâce soit rendue au Seigneur pour qu’il nous justifie par la foi.

Amen.

Matthieu 13, 24-43 – Les paraboles de la mauvaise herbe, de la graine de moutarde et du levain.

Dimanche 20 Juillet 2014 par le Dr Jean VITAUX

La parabole de la mauvaise herbe

24Il leur proposa cette autre parabole : Il en va du règne des cieux comme d’un homme qui avait semé de la bonne semence dans son champ. 25Pendant que les gens dormaient, son ennemi vint, sema de la mauvaise herbe au milieu du blé et s’en alla. 26Lorsque l’herbe eut poussé et produit du fruit, la mauvaise herbe parut aussi. 27Les esclaves du maître de maison vinrent lui dire : Seigneur, n’as-tu pas semé de la bonne semence dans ton champ ? D’où vient donc qu’il y ait de la mauvaise herbe ? 28Il leur répondit : C’est un ennemi qui a fait cela. Les esclaves lui dirent : Veux-tu que nous allions l’arracher ? 29Non, dit-il, de peur qu’en arrachant la mauvaise herbe, vous ne déraciniez le blé en même temps. 30Laissez croître ensemble l’un et l’autre jusqu’à la moisson ; au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Arrachez d’abord la mauvaise herbe et liez-la en gerbes pour la brûler, puis recueillez le blé dans ma grange.

La parabole de la graine de moutarde

31Il leur proposa cette autre parabole : Voici à quoi le règne des cieux est semblable : une graine de moutarde qu’un homme a prise et semée dans son champ. 32C’est la plus petite de toutes les semences ; mais, quand elle a poussé, elle est plus grande que les plantes potagères et elle devient un arbre, de sorte que les oiseaux du ciel viennent habiter dans ses branches.

La parabole du levain

33Il leur dit cette autre parabole : Voici à quoi le règne des cieux est semblable : du levain qu’une femme a pris et introduit dans trois séas de farine, jusqu’à ce que tout ait levé.

L’enseignement par les paraboles

34Tout cela, Jésus le dit aux foules en paraboles ; il ne leur disait rien sans parabole, 35afin que s’accomplisse ce qui avait été dit par l’entremise du prophète :

Je prendrai la parole pour dire des paraboles,

je proclamerai des choses cachées depuis la fondation du monde.

Jésus explique la parabole de la mauvaise herbe

36Alors il laissa les foules et entra dans la maison. Ses disciples vinrent lui dire : Explique-nous la parabole de la mauvaise herbe dans le champ. 37Il leur répondit : Celui qui sème la bonne semence, c’est le Fils de l’homme ; 38le champ, c’est le monde, la bonne semence, ce sont les fils du Royaume ; la mauvaise herbe, ce sont les fils du Mauvais ; 39l’ennemi qui l’a semée, c’est le diable ; la moisson, c’est la fin du monde ; les moissonneurs, ce sont les anges. 40Ainsi, tout comme on arrache la mauvaise herbe pour la jeter au feu, de même en sera-t-il à la fin du monde. 41Le Fils de l’homme enverra ses anges, qui arracheront de son royaume toutes les causes de chute et ceux qui font le mal, 42et ils les jetteront dans la fournaise ardente ; c’est là qu’il y aura des pleurs et des grincements de dents. 43Alors les justes brilleront comme le soleil dans le royaume de leur Père. Que celui qui a des oreilles entende !

 

On pourrait s’interroger sur l’opportunité de prêcher sur ces paraboles dont Jésus lui-même nous donne l’interprétation. Mais il existe des zones d’ombre sur lesquelles il reste utile de s’interroger.

La parabole de la mauvaise herbe nous conduit à nous interroger sur les risques de la traduction : dans la première édition Segond, on ne parlait pas de mauvaise herbe mais d’ivraie. En effet le mot grec fait référence à l’ivraie. Qui sait encore de nos jours ce qu’était l’ivraie ; c’était une mauvaise herbe messicole, c’est-à-dire des champs de céréales, qui a disparue comme les bleuets et les coquelicots des champs de blé modernes sous l’effet des herbicides. Or l’ivraie est une mauvaise herbe singulière : ses graines mélangées au blé donnaient une farine et donc du pain, qui rendait ivre, donnant des troubles mentaux et du délire. L’ivraie ressemblait beaucoup au blé et on ne pouvait séparer le bon grain de l’ivraie qu’à la récolte seulement, car les graines de l’ivraie sont plus petites et les tiges plus courtes. Plus étonnant encore, le mot grec originel était zizanie, toujours utilisé en histoire naturelle pour qualifier certaines graminées comme le riz sauvage, et donc le sens figuré éclaire d’un nouveau sens cette parabole.

D’autre part, le titre donné à cette parabole nous influence sur la vision du monde qu’elle nous offre. Ces titres ne sont pas dans le texte original, mais sont le fait des éditeurs : le titre ancien de la parabole du bon grain et de l’ivraie me parait plus approprié : en effet, au début il y a le bon grain, puis le mélange avec la mauvaise herbe, puis enfin le bon grain seul. Si l’on insiste sur la mauvaise herbe, on insiste sur le diable d’abord et sur le bon Dieu ensuite, ou en d’autres termes sur le pêché avant d’envisager la grâce. Alors que la lecture attentive nous révèle que le centre de la parabole est le bon grain.

Le Christ nous révèle que le champ est le monde, le semeur le fils de l’homme, la mauvaise herbe, les fils du Mauvais, semée par le diable, la moisson, la fin du monde et les moissonneurs les anges. C’est un raccourci saisissant de l’histoire chrétienne du monde, évoluant du monde que nous vivons vers le Royaume. Mais, et c’est sans doute là le point le plus important, implicite pour le Christ, mais sans doute beaucoup moins pour nous : l’acteur unique est le Christ qui sème et qui moissonne. Il ne faudrait pas que nous, les hommes et même les pasteurs, croyions que nous pouvons séparer le bon grain de l’ivraie. Le Christ estime qu’il ne faut pas séparer le bon grain de l’ivraie avant la moisson, car on risquerait en arrachant les mauvaises herbes de déraciner le blé. C’est donc à la fois une parabole de l’espérance et de la tolérance. Il n’est pas de notre ressort de faire la part du bon et du mauvais : ce rôle est réservé au Christ. IL ne nous faut donc pas stigmatiser le monde et les pécheurs, car souvent et même toujours, il n’y a pas que du bon ou du mauvais chez chacun d’entre nous, mais un mélange variable de ces deux tendances. Il ne faut pas que nous, simples membres de l’église, ou même que l’Eglise elle-même, jugent : en effet, comme le disait Alphonse Maillot, que j’ai connu à l’Ecole du Dimanche, « Il n’est pas une hérésie qui draine sa part de vérité, ni de vérité humaine qui ne contienne des touffes d’ivraie ». Donc Dieu est le seul juge, et il serait présomptueux de notre part de juger à la place du Seigneur. Cette vision de la parabole du bon grain et de l’ivraie nous incite donc à la tolérance, et à éviter toute exclusion. Cela condamne rétrospectivement les excommunications et les inquisitions. Nous ne devons pas être manichéens, vouloir classifier idées et gens selon les critères du bien et du mal. Il y a sans doute à la fois du bon grain et de l’ivraie chez chacun d’entre nous.

Enfin, dans l’essence même du protestantisme, si nous envisageons que l’on peut, nous humains, séparer le bon grain de l’ivraie, et trier ainsi les êtres humains, c’est nier la liberté de chacun et le libre arbitre, et, quelque part, remettre en cause l’universalité de la grâce divine. On pourrait résumer ainsi cette parabole : « Dieu espère que malgré les semailles de l’ennemi, et le choix des hommes, son plan se terminera par la seule récolte du bon grain. Son amour triomphera. Une intervention de sa seule puissance dans ce monde correspondrait à l’échec de son plan et de son amour. Il n’y aurait peut-être plus d’ivraie, mais il n’y aurait surtout plus de liberté ni d’amour ».

Puis vient une seconde parabole, celle du levain, qui parait redondante à la première, et qui n’a pas été expliquée par le Christ. Cette parabole courte, qui occupe un seul verset est assez étrange : la  femme introduit du levain, c’est-à-dire un morceau de pâte fermentée, quasi-pourrie dans une très grande quantité de farine. Il en existe deux interprétations : une positive et une négative. L’interprétation positive compare le levain au Christ qui transforme le monde, et insiste sur le caractère caché du Royaume, qui est invisible comme le levain dans la pâte. L’interprétation négative fait appel au côté négatif du levain dans la judaïté traditionnelle : le levain est corrupteur : d’ailleurs on mange du pain sans levain pour la Pâque juive. Un peu de levain corrompt de grandes quantités de farine. Dans cette deuxième interprétation, l’évocation d’une force destructrice, diabolique et cachée qui peut corrompre le monde et qui est semblable à l’ivraie semée par le diable. Jésus dit d’ailleurs qu’il faut se méfier « du levain des pharisiens et du levain d’Hérode » (marc, 8, 15).

Dans l’interprétation négative de la parabole du levain, nous aurions avec la parabole de la mauvaise herbe, la thèse, avec celle du levain, l’antithèse et avec la parabole du grain de moutarde et de sénevé, la synthèse. Cette construction était bien connue des rhétoriciens grecs, et le nouveau testament a été écrit en grec, par des juifs, disciples du Christ. La graine de moutarde est la plus petite des graines potagères connues des hébreux. Cette si petite graine représente la parole du Christ, le ferment du Royaume, qui donne une plante si grande qu’elle atteint presque la taille d’un arbre. Dans cet arbre, viennent habiter  les oiseaux qui représentent la création. La graine est le ferment du Royaume, qui en poussant devient l’arbre le Royaume. Ecoutons donc la parole de Dieu qui fait pousser le graine de moutarde, ou en d’autres termes le parole, témoin de la grâce qui nourrit notre foi.

Les paraboles sont un genre littéraire particulier, où il existe un sens caché, crypté, métaphorique sous l’aspect d’une histoire simple, issue de la vie quotidienne. La parabole veut dire l’indicible en mêlant le réel et l’extraordinaire. Ce sont les principales paroles du Christ (logia en grec) qui ont été rapportée dans les évangiles canoniques et apocryphes. Les paraboles sont étroitement liées à la personne de Jésus, et c’est sa personne qui donne son sens à la parabole. Comme Jésus le dit « Je proclamerai des choses cachées depuis la fondation du monde ». La parabole mêle l’auditeur à la problématique du Christ qui implique l’auditeur dans son histoire. C’est pourquoi les paraboles ont des sens multiples, souvent cachés, et nous interpellent toujours.

Amen

Jean 2, 1-12 : Les Noces de Cana. « Faites ce qu’il vous dira… ».

Dimanche 20 janvier 2013, par le docteur Jean Vitaux

Trois jours après, il y eut des noces à Cana en Galilée. La mère de Jésus était là. Jésus fut aussi invité aux noces, ainsi que ses disciples. Comme le vin venait à manquer, la mère de Jésus lui dit : Ils n’ont pas de vin. Jésus lui dit : Femme, qu’y-a-t-il entre toi et moi ? Mon heure n’est pas encore venue. Sa mère dit aux serviteurs : Faites tout ce qu’il vous dira. Il y avait là six jarres de pierre, destinées aux purifications des Juifs et contenant chacune deux ou trois mesures. Jésus leur dit : Remplissez d’eau ces jarres. Et ils les remplirent jusqu’en haut. Puisez maintenant, leur dit-il, et portez-en à l’organisateur du repas. Et ils lui en portèrent. L’organisateur du repas goûta l’eau changée en vin ; il ne savait pas d’où venait ce vin, tandis que les serviteurs qui avaient puisé l’eau le savaient ; il appela l’époux et lui dit : Tout homme sert d’abord le bon vin, puis le moins bon après qu’on s’est enivré ; toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à présent. Tel fut à Cana en Galilée, le commencement des miracles que fit Jésus. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui. Après cela, il descendit à Capernaüm, avec sa mère, ses frères et ses disciples, et ils n’y demeurèrent que peu de jours.

Je dois avouer, que, quand pour préparer ce culte dominical, j’ai vu que le texte de l’évangile du jour était celui des noces de Cana, j’ai éclaté de rire ! Il m’a en effet paru cocasse que la méditation sur cet épisode de l’Evangile soit faite par un gastronome impénitent ! En effet la transformation de l’eau en vin ne peut que séduire un gastronome amateur de vins, surtout quand on sert, comme ici, le meilleur vin après le moins bon, contrairement aux usages du temps. Mais revenons au texte de l’Evangile.

Ce texte est complexe et est truffé d’allusions au destin de Jésus : le premier verset est d’une signification transparente ; « le troisième jour, il y eut des noces à Cana en Galilée ». Par cette phrase introductive, l’apôtre Jean nous signifie que cette histoire n’est pas anodine, mais qu’elle est un signe selon les mots de l’auteur de l’Evangile, le premier signe, de la transformation surnaturelle de la vie humaine opérée par le Christ : l’allusion au troisième jour est transparente et annonce la résurrection de Jésus au troisième jour. Il répétera plus loin que « son heure n’est pas encore venue », ce qui va dans le même sens.

Il est aussi intéressant que le premier signe du ministère de Jésus survienne à l’occasion d’une fête, une noce ou fête nuptiale, où, comme le dira l’organisateur du repas, la coutume était de finir la fête ivre. Le Christ ne récuse pas la fête et ne nous conduit pas au rigorisme, ce qu’avait parfaitement compris Martin Luther.

Puis apparaît Marie, la mère du Christ, qui est plus présente dans l’Evangile de Jean que dans les Evangiles synoptiques, et beaucoup moins que dans le Coran. Marie apparaît chez Jean aux moments cruciaux du ministère de Jésus : au premier signe (les noces de Cana), lors de la résurrection de Lazare et lors de la Passion, mais l’Evangile de Jean ne relate pas la nativité. Marie apparaît donc à l’origine du ministère de Jésus. C’est elle qui a été invitée à la noce, et Jésus, son fils, l’a suivie avec ses disciples, un peu de mauvaise grâce, comme le montre la conversation entre Jésus et sa mère : « La mère de Jésus lui dit : ils n’ont pas de vin. Jésus lui répond : Femme, qu’avons-nous de commun en cette affaire ? Mon heure n’est pas encore venue ». Il faut bien reconnaître que Jésus ne s’adresse pas à sa mère de façon très amène, lui reprochant de se mêler de ce qui ne la regardait pas, pas plus que lui, et s’adresse à sa mère de façon impersonnelle « femme », pas très affectueuse, bien que se mère se soit adressée à lui de façon tout à fait humble.

Mais Marie ne renonce pas et dit aux serviteurs : « Faites ce qu’il vous dira ». La mère de Jésus a un rôle central : elle introduit le miracle du Christ, et sait que le Christ peut l’effectuer : Marie a donc un rôle central dans ce premier signe de la nature divine du Christ car elle sait, sans que l’apôtre Jean nous explique le pourquoi ou le comment Jésus en fait ne refuse pas de faire un miracle, mais veut le faire à sa façon, en lui donnant un sens, son sens : le miracle ou le signe n’est pas une fin en soi ou un signe magique, mais seulement l’annonce de la signification de sa mort et de sa résurrection : « Mon heure n’est pas encore venue ». Marie se fait l’intercesseur entre le Christ et les serviteurs, les hommes.

Vient enfin « le miracle », la transformation de l’eau en vin. Le vin était déjà avec le pain un aliment sacramentel chez les anciens égyptiens, où on l’offrait au défunt sur des stèles devant les tombes. Mais Jésus ne transforme pas n’importe quelle eau en vin ; il s’agit de l’eau contenue dans « des jarres de pierre, destinées aux purifications des juifs ». Il s’agissait donc de l’eau nécessaire aux ablutions rituelles des juifs observant la loi mosaïque. Cette transformation de l’eau des purifications en vin a toujours été considérée comme un signe du passage de l’Ancienne Alliance à la Nouvelle Alliance. On l’a aussi considérée comme la différence entre l’eau de Jean-le-Baptiste et la Cène du Christ. L’eau insipide s’est transformée en un vin exquis : voici un autre signe : comme le dit Louis Bouyer « Ce breuvage surnaturel (l’eau transformée en vin) que le Christ donne à sas amis annonce son sang répandu pour les siens, en même temps qu’il manifeste la transformation radicale de la « chair » par « la gloire » du Verbe, opérée par l’effusion du sang du Christ ». Cet épisode, a priori anecdotique des noces de Cana, annonce donc à la fois la passion, la mort et la résurrection du Christ, et l’institution de la Cène. Il traduit aussi les oppositions de l’église Johannique des premiers temps face aux juifs observant la loi mais aussi des juifs disciples du Baptiste

Puis enfin, l’organisateur du repas « qui ne savait pas d’où venait ce vin, tandis que les serviteurs qui avaient puisé l’eau le savaient » symbolise celui qui n’a pas été touché par la grâce, car il n’a pas reconnu le signe des serviteurs, qui ont vu le miracle ont eu foi en le Seigneur, car ils ont été touchés par la grâce ; cette vision devenue symbolique depuis les premiers temps de l’Eglise s’applique bien sûr à nous tous. La phrase que dit l’organisateur du repas au mari témoigne du temps du Seigneur, qui n’est pas le nôtre : « Tout homme sert d’abord le bon vin, puis, quand les gens sont ivres, le moins bon ; toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à présent ». Toute comme quand le Christ dit que « son heure n’est pas encore venue », la surprise de l’organisateur du repas traduit le fait que le salut viendra à son heure, déterminée par le Seigneur et inconnue de tout homme.

Jean conclut cet épisode des noces de Cana par l’effet des signes et notamment de ce premier signe de Jésus : « Il manifesta sa gloire, et ses disciples mirent leur foi en lui » ; au signe s’ajoute le témoignage, qui nous permet d’être touchés par la grâce et de mettre notre foi, notre confiance dans le Seigneur.

Ainsi donc, cet épisode mineur, souvent seulement connu par le tableau des « Noces de Cana » du peintre vénitien de la Renaissance, Véronèse, se révèle être après une étude attentive un signe majeur de Jésus : cet épisode annonce la passion, la mort et la résurrection du Christ, mais aussi l’institution de la Cène, la grâce et la gloire du Seigneur : c’est en fait une véritable confession de foi, si on sait lire ce texte avec les clés de décryptage que nous livre l’apôtre Jean. Ne négligeons donc pas ces histoires anecdotiques, tout comme les paraboles, qui sont pleines de signes et d’enseignements.

Jean VITAUX

Jean 20, v. 19-31 – « laissons nous convaincre par l’Ecriture et disons avec Thomas « Mon Seigneur et mon Dieu » »

Dimanche 11 avril 2010 – par Jean VITAUX.

 

Le soir de ce jour, qui était le premier de la semaine, les portes du lieu où se trouvaient les disciples étant fermées, à cause de la crainte qu’ils avaient des Juifs, Jésus vint, se présenta au milieu d’eux, et leur dit : La paix soit avec vous ! Et quand il eut dit cela, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent dans la joie en voyant le Seigneur. Jésus leur dit de nouveau : La paix soit avec vous ! Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. Après ces paroles, il souffla sur eux, et leur dit : Recevez le Saint Esprit. Ceux à qui vous pardonnerez les péchés, ils leur seront pardonnés ; et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. Thomas, appelé Didyme, l’un des douze, n’était pas avec eux lorsque Jésus vint. Les autres disciples lui dirent donc : Nous avons vu le Seigneur. Mais il leur dit : Si je ne vois dans ses mains la marque des clous, et si je ne mets mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai point. Huit jours après, les disciples de Jésus étaient de nouveau dans la maison, et Thomas se trouvait avec eux. Jésus vint, les portes étant fermées, se présenta au milieu d’eux, et dit : La paix soit avec vous ! Puis il dit à Thomas : Avance ici ton doigt, et regarde mes mains ; avance aussi ta main, et mets-la dans mon côté ; et ne sois pas incrédule, mais crois. Thomas lui répondit : Mon Seigneur et mon Dieu ! Jésus lui dit : Parce que tu m’as vu, tu as cru. Heureux ceux qui n’ont pas vu, et qui ont cru ! Jésus a fait encore, en présence de ses disciples, beaucoup d’autres miracles, qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ces choses ont été écrites afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu’en croyant vous ayez la vie en son nom.

L’histoire de Thomas et de son incrédulité devant l’apparition du Christ ressuscité a tellement frappé les esprits qu’elle est passée dans le langage courant : être comme Thomas signifie en effet que l’on est incrédule et que l’on veut avoir une preuve formelle indiscutable pour croire à quelque chose. Thomas est un apôtre, un des douze, qui est simplement mentionné dans les listes des douze dans les évangiles synoptiques, et dont le nom signifie « jumeau » en araméen, traduit en grec par Didyme, comme le signale Jean, qui lui fait jouer un rôle beaucoup plus important : à la fois dans la résurrection de Lazare, et dans les apparitions du Christ ressuscité ou « Christophanies ». Posant la question au Christ sur le chemin qu’il faut prendre pour suivre Jésus, c’est à Thomas que le Christ répond : « Je suis le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14,5). On ne sait si il a un quelconque rapport avec l’auteur de l’évangile de Thomas, texte gnostique retrouvé en 1945 à Nag Hammadi dans la vallée du Nil, mais qui est sans doute la version remaniée par la gnose d’un évangile primitif ou d’un recueil de logia (paroles du Christ) écrit par un témoin direct de la vie du Christ.

L’incrédulité de Thomas nous le rend proche : en effet son attitude mentale est étonnement moderne : il a une approche rationnelle, scientifique même et ne veut pas croire ce qui lui paraît inexplicable ou invraisemblable, sans preuves solides. C’est l’apôtre qui assume le plus son incrédulité face à l’apparition du Christ ressuscité, mais lors de chaque apparition du Christ, les apôtres doivent être convaincus : ainsi chez Luc, les onze restent incrédules et « Comme sous l’effet de la joie, ils restaient encore incrédules et comme ils s’étonnaient, il leur dit « Avez vous ici de quoi manger ? ». Ils lui offrirent un morceau de poisson grillé. Il le prit et mangea sous leurs yeux (Luc 24, 41-42). L’histoire de Thomas face aux stigmates de la crucifixion a sans doute plus frappé les esprits que le christ ressuscité qui mangeait avec les apôtres. Mais en réponse à l’invitation du Christ « Avance ton doigt ici et regarde mes mains : avance ta main et enfonce la dans mon côté, cesse d’être incrédule et deviens un homme de foi », Thomas ne touche pas le Christ, ce qui aurait sans doute signifié que son incrédulité persistait : il croit sans avoir besoin de toucher les plaies du Christ, ce qui témoigne d’une foi authentique, et conclut par une confession de foi Christologique courte mais d’une exceptionnelle densité : « Mon Seigneur et mon Dieu ».

Plusieurs interprétations ont été données de ces apparitions du Christ ressuscité ou Christophanies : une interprétation missionnaire : c’est le cas de la première apparition du Christ aux onze : « Jésus leur dit : « La paix soit avec vous. Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie ». Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit : « Recevez l’Esprit Saint ; ceux à qui vous remettez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus ». C’est une véritable mission, préfiguration de la Pentecôte. Paul nous livre une interprétation dans le Credo de I Corinthiens, 15, où il intègre les apparitions du Christ dans la profession de foi : « Il a été enseveli, il est ressuscité le troisième jour, selon les Ecritures, Il est apparu à Céphas (Pierre), puis aux Douze. Ensuite, il est apparu à plus de cinq cent frères à la fois : la plupart sont vivants et quelques-uns sont morts. Ensuite, il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres. En tout dernier lieu, il m’est aussi apparu à moi l’avorton ». Paul est en effet le dernier qui a eu le privilège de voir le Christ ressuscité : « je le dois à la grâce de Dieu, et sa grâce à mon égard n’a pas été vaine ». Comme Paul le dit : « Bref, que ce soit moi, que ce soit eux, voilà ce que nous proclamons et voilà ce que vous avez cru ». Paul pointe du doigt, comme Thomas, le problème de ses contemporains, qui est aussi le nôtre : il y a ceux qui avaient vu le Christ ressuscité et qui n’avaient aucune difficulté à croire, et ceux qui, de plus en plus nombreux au cours du temps n’ont pu avoir cette expérience, et qui n’ont pu croire qu’avec l’aide de la Grâce de Dieu. Ces apparitions du Christ ont donc eu pour objet de répandre le souffle du Saint-Esprit aux Apôtres pour déclencher leur zèle missionnaire et la grâce du Dieu sur les autres croyants.

Mais ces apparitions du Christ ont pu être aussi été mises en scène par les Evangélistes dans un but catéchétique : il en est ainsi des Pélerins d’Emmaus et de l’incrédulité de Thomas. L’épisode des Pèlerins d’Emmaüs est une institution de la Cène. L’incrédulité de Thomas se place dans un cadre différent : à l’époque de la rédaction de l’évangile de Jean, vers les années 80-90denotre ère, le Christ ne revient pas, et la lassitude peut s’emparer de la communauté. Le rêve du retour proche du Christ s’estompe. Il importe donc que le souvenir du contact direct avec le ressuscité que recensait Paul soit remplacé par la grâce de la foi en Dieu. L’incrédulité de Thomas est aussi celle des communautés johanniques de la fin du premier siècle, et donc aussi la nôtre. Comment croire ce que l’on n’a pas vu. L’incrédulité de Thomas permet à Jean d’affirmer que la foi, témoin de la grâce de Dieu, doit remplacer les christophanies ou apparitions du Christ : « Parce que tu m’as vu, tu as cru : bienheureux ceux qui sans avoir vu, ont cru ». Cette conclusion valorise la foi et pose les fondements de l’Eglise. Cette nouvelle Béatitude valorise la foi : il est en effet beaucoup plus difficile de croire sans avoir vu que de croire en ayant vu.

Ces apparitions du Christ et notamment celles de l’Evangile de Jean de ce jour sont donc des éléments fondateurs de l’Eglise. La vision directe du ressuscité a été remplacée par le témoignage. Cet état de fait dure depuis le premier siècle et est toujours d’actualité. Le témoignage est explicité dans la fin de chapitre 20 de l’Evangile de Jean : « Jésus a opéré sous les yeux de ses disciples bien d’autres signes qui ne sont pas consignés dans ce livre. Ceux-ci l’ont été pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom ». La fonction de témoignage n’est plus assurée par les apôtres, ni par les témoins directs, mais par l’écriture. Calvin l’avait bien compris par son adage « Solo fide, solo scriptura », une seule foi, une seule écriture. L’écriture est le fondement du témoignage, le témoignage l’accès à la foi, qui est le témoin de la grâce de Dieu. Ce texte a donc à la fois une vocation ecclésiale, missionnaire, catéchétique. Et Jean nous donne deux magnifiques professions de foi : celle de Thomas, « Mon Seigneur et mon Dieu », et celle de Jean, « pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour, en croyant, vous ayez la vie en son nom ». Nous qui vivons dans un monde déchristianisé, qui croyons être aussi rationnels que Thomas, laissons nous donc convaincre par l’Ecriture, entendre son témoignage, croire sans avoir vu, c’est à dire être touchés par la grâce du Seigneur, et disons avec Thomas « Mon Seigneur et mon Dieu ».

Jean 15 v 9-15- « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis… »

Dimanche 17 mai 2009 – par le docteur Jean Vitaux

 

Le texte de ce jour fait partie de l’ensemble littéraire de l’évangile de Jean connu sous le nom du second discours d’adieu du Christ. Il fait immédiatement suite à la parabole du cep et des sarments dont il réalise un commentaire théologique : il ne me paraît pas inutile de relire les principaux passages des versets 1 à 8 de Jean 15 : « Je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron. Tout sarment qui, en moi, ne porte pas de fruit, il l’enlève, et tout sarment qui porte du fruit, il l’émonde, afin qu’il en porte davantage encore. Déjà vous êtes émondés par la parole que je vous ai dite…. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là portera du fruit en abondance car en dehors de moi vous ne pouvez rien faire ». Cette parabole johannique rappelle que si la vigne de Dieu représentait Israël dans l’Ancien Testament, Jésus se décrit comme la vigne du Nouvel Israël, la vigne de la Nouvelle Alliance. Comme des sarments greffés sur Christ, les chrétiens, émondés par la parole, porteront du fruit qui plaira à Dieu, le vigneron.

L’amour est le maître mot de ce texte : il existe en grec trois mots pour amour, alors qu’en Hébreu, comme en français, il n’y en a qu’un. Dans le nouveau testament, il n’y en a que deux car l’éros, amour passion n’y apparaît jamais. Restent philos, aimer d’amitié ou être attaché à quelqu’un ; c’est le mot que place l’évangéliste Jean dans la bouche de Pierre après son reniement du Christ (Jn, 21,16) ; et surtout agapè, peu employé dans le grec classique, qui a donné le latin caritas et le français charité. Agapè est le mot employé tout au long de ce passage de l’évangéliste Jean : il exprime toujours dans les évangiles un lien durable : il s’étend de Dieu à son fils, du Christ aux hommes, aux hommes entre eux, qu’ils soient amis, ennemis, indifférents, chrétiens ou païens : le prochain est universel : c’est tout homme.

L’explication théologique que déroule ce texte commence par la nature impérative du nouveau commandement que donne le Christ : « Aimez vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». Le Christ utilise l’impératif de commandement, et ce commandement est sans appel : il existe un parallèle strict entre la relation entre Dieu le Père et Jésus, et entre la relation entre Jésus et les hommes, ce qui relève de la théologie classique, mais la nouveauté est « aimez vous les uns les autres comme je vous ai aimé ». Il faut donc que les Chrétiens se comportent entre eux et s’aiment mutuellement comme Dieu aime le Christ et comme le Christ aime ses apôtres. C’est à ce prix que les chrétiens pourront demeurer en Christ dans le Seigneur. Cela nous paraît un objectif difficile à atteindre, puisque le Christ précise dans l’évangile de Matthieu : « Aimez vos ennemis, priez pour vos persécuteurs » (Mt, 5, 44). C’est une caractéristique des discours du Christ à ses disciples que de leur imposer des objectifs qui nous paraissent irréalisables : c’est le cas du discours d’adieu du Christ chez l’apôtre Jean et du sermon sur la Montagne. Dans la parabole du cep et des sarments qui précède ce texte, Jésus menace sévèrement ceux qui ne demeureront pas en lui : « Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment, il se dessèche, puis on les ramasse, on les jette au feu et ils brûlent ». Le verset 10 élucide la formule « Demeurer en moi » : c’est à dire, selon les termes propres de Jésus « Demeurer dans son amour » : le problème est donc beaucoup plus complexe : c’est à la fois le don du Christ et l’exigence qui gouverne la vie des disciples.

Les versets suivants détaillent les devoirs des disciples : le Christ les considère comme des amis et non comme des serviteurs : en effet « Les serviteurs restent dans l’ignorance de ce que fait leur maître » : Jésus condamne là l’observance scrupuleuse et obsessionnelle des juifs restés fidèles à l’Anciennes Alliance, à ses lois et à ses prescriptions tatillonnes, et il y oppose son modèle personnel : « Nul n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime » : c’est une annonce de la Passion du Christ ». Cette phrase annonce la mort de Jésus sur la Croix, et le don de lui pour sauver l’humanité. Les disciples, même s’ils n’en ont pas encore perçu toute la réalité tant de la passion, de la mort du Christ, que sa résurrection, qu’ils ne percevront dans sa réalité qu’après les apparitions du Christ à Emmaüs, l’Ascension du Christ et la Pentecôte, ont été instruits par le Christ. Le Christ leur a fait connaître tout ce qu’il a appris lui-même du Père, et il leur annonce qu’ils devront, par leur amour mutuel, témoigner du message du Christ pour l’humanité entière. C’est en quelque sorte l’annonce de la Pentecôte : « C’est moi qui vous ai choisis et institués pour que vous alliez, que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure » (Jn, 15,16) ».

Reste le message fondamental de ce second discours d’Adieu du Christ à ses disciples : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis et institués » : C’est l’annonce en une seule phrase de la grâce, de son caractère gracieux et gratuit, don incommensurable donné par le Seigneur Jésus à ses disciples pour témoigner, porter la bonne parole et ses fruits, sans autre contrepartie que de « demeurer en l’amour du Christ ». Nous retrouvons là les exégèses de Jean Calvin, résumés par cet adage fameux : « solo fide, solo scripture » (une seule foi, une seule écriture) : la foi, don gratuit accordé à tous par Jésus, relayée par l’Ecriture et le témoignage de tous ses disciples à travers le temps permet d’assumer la grâce de Dieu, et son unique commandement : « Aimez vous les uns les autres comme je vous ai aimé ».

Amen.

Luc 24, v 35-48 – « C’est vous qui en êtes les témoins… »

Dimanche 26 avril 2009 – par le docteur Jean Vitaux

 

La méditation de ce jour a pour objet les apparitions du Christ ressuscité aux apôtres. C’est un privilège qui a été accordé à deux disciples dont Cléopas à Emmaüs, et aux onze apôtres, puis ensuite seulement à Paul qui nous dit : « En tout dernier lieu, il m’est aussi apparu, à moi, l’avorton, car je suis le plus petit des apôtres, moi qui ne soit pas digne d’être appelé apôtre, parce que j’ai persécuté l’Eglise de Dieu » (Co, 15,8).

Toutes ces apparitions ont comme point commun l’incrédulité des apôtres qui tardent toujours à le reconnaître, car « leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître » (Lc 24,16).Mais Luc va plus loin, quand il nous dit que les apôtres étaient « effrayés et remplis de crainte, car ils pensaient que c’était un esprit », c’est à dire une créature démoniaque, qui dans l’esprit du temps venait sur terre pour persécuter les vivants, et que Jésus expulsait des possédés. On ne peut que comprendre l’incrédulité des apôtres qui ne s’attendaient pas à rencontrer ainsi le Christ quasi-incognito. Ils s’attendaient plutôt à une parousie générale révélant le Christ ressuscité dans toute sa gloire. L’incompréhension des apôtres n’est pas très différente de celle de Pierre devant le tombeau vide à Pâques. Il était encore trop tôt pour assimiler l’enseignement du Christ, comprendre son message.

Devant cette non reconnaissance, le Christ doit convaincre les onze apôtres que c’est bien lui, le ressuscité, qui se présente devant eux. Pour ce faire, il emploie trois méthodes : la première, utilisée à Emmaüs, consiste à rompre le pain, c’est à dire refaire les gestes de la dernière cène, pour se faire reconnaître : « ils l’avaient reconnu à la fraction du pain ». C’est le geste fondateur de la cène, communion que nous répétons depuis 2000 ans dans nos églises. La deuxième méthode consiste à montrer aux disciples les stigmates de la passion : dans le texte de Luc, « il leur montra ses mains et ses pieds », c’est à dire les plaies des clous de la crucifixion ; dans l’évangile de Jean, Jésus dit à Thomas « avance ton doigt ici et regarde ma main ; avance ta main et enfonce la dans mon côté, cesse d’être incrédule et deviens un homme de foi » (Jn, 20, 27). La troisième méthode est la plus radicale : Jésus demande de quoi manger : les apôtres « lui offrirent un morceau de poisson grillé. Il le prit et mangea sous leurs yeux ». C’est une méthode formelle pour leur affirmer que le Christ est bien ressuscité, en chair et en os, ce qui les convainc définitivement, puisque la vision des stigmates n’avait pas suffi à convaincre. Le pain et le poisson apparaissent là comme des aliments sacramentels : dans l’évangile de Jean (Jn 21,13), « Jésus vient : il prend le pain et le leur donne ; il fit de même avec le poisson ». C’est la raison pour laquelle dans les églises orthodoxes, on célèbre parfois la Cène avec du poisson.

La question est de savoir pourquoi Jésus éprouve le besoin de manger devant les apôtres : il faut peut être y voir une définition donnée par le Christ lui-même à la résurrection. En effet plusieurs traditions de la résurrection s’opposaient, et les apôtres ne pouvaient sans doute pas s’y reconnaître. Il existait trois interprétations possibles de la résurrection dans le monde de l’époque : la résurrection de la chair avec eschatologie matérialiste : c’est l’espérance juive d’une éternité de la corporalité ; l’immortalité de l’âme avec eschatologie idéaliste : c’est l’espérance grecque qui met le salut dans la délivrance de l’âme de la corporalité ; enfin la résurrection définie dans ce texte du nouveau testament qui proclame la résurrection de la personne et une eschatologie réaliste : c’est l’espérance chrétienne. Dans cette apparition, que seul Luc nous présente, le Christ affirme des ceux pôles de la résurrection de la chair, certaine puisque le Christ mange, et de l’esprit puisque le Christ leur délivre une dernière leçon.

La dernière leçon que donne le Christ aux onze apôtres réunis est également fondatrice de l’Eglise. Jésus se présente selon la tradition « La paix soit avec vous », puis il convainc les apôtres de la réalité de sa présence, comme le disent les deux disciples d’Emmaüs « C’est bien vrai ! Le Seigneur est ressuscité, il est apparu à Simon ». Puis il les enseigne : il leur dit que tout ce qui a été écrit sur Lui dans la loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes doit être accompli. C’est le rappel de la Nouvelle Alliance qui remplace et prolonge l’Ancienne Alliance conclue entre Moïse et Yahvé. Ce court texte réalise un véritable credo : « Christ souffrira et ressuscitera des morts le troisième jour ». Il souligne aussi le rôle fondamental de l’écriture, ce qui correspond tout à fait à notre sensibilité protestante : comme disait Jean Calvin, dont nous allons bientôt célébrer le 500° anniversaire de sa naissance : « Solo fide, solo scriptura », une seule foi, une seule écriture. La foi est fondamentale, comme le dit le Christ : « Il leur ouvrit l’intelligence pour comprendre les Ecritures ». La foi, dispensée par la grâce du Christ, permet la compréhension des Ecritures qui ne peuvent être et ne pourront désormais plus être que le seul moyen pour rencontrer le Seigneur. En effet, c’était la dernière apparition du Christ à ses disciples, puisqu’elle précède immédiatement l’Ascension. Et, désormais, à part à l’apôtre Paul, le Christ n’apparaîtra plus à aucun homme. Nous ne pouvons donc fonder notre foi que sur les Ecritures.

Le Christ ensuite donne le programme qu’il destine d’abord aux apôtres, les onze, depuis la mort de Judas : « On prêchera en son nom la conversion et le pardon des péchés à toutes les nations, à commencer par Jérusalem ». Le Christ s’adresse à toutes les nations, à commencer par Jérusalem : le message du Christ est donc universel, s’adressant aux juifs et aux gentils, les non juifs, les païens. L’écriture est le moyen de la conversion qui s’exercera désormais par l’entremise du Saint-Esprit, de la grâce du Seigneur, puisque le Christ ne peut plus nous apparaître. Le pardon des pêchés est la conséquence de la conversion. Ce message destiné aux apôtres préfigure la Pentecôte, et dépassant les apôtres, il s’adresse depuis à tous les chrétiens, c’est à dire à chacun d’entre nous.

La conclusion du texte de ce jour, « C’est vous qui en êtes les témoins », est la meilleure conclusion pour un chrétien conscient. Le témoignage est un des devoirs fondamentaux du chrétien qui doit par sa vie, ses actes et ses paroles témoigner de la réalité de sa foi en Christ.

Ce texte, qui paraît à première vue anecdotique, est en fait un formidable manifeste du Chrétien, un véritable credo : il affirme en effet la primauté de l’écriture, le don de la grâce donnée gracieusement par le Christ à ses apôtres qui croient en lui après avoir douté, et qui s’applique désormais à tous les chrétiens et à tous ceux qui croient, la réalité de la résurrection de la chair (suivant les termes du symbole des apôtres), et la nécessité du témoignage.

Amen