Marc 13, v 24-32 – Il ne restera pas pierre sur pierre

Dimanche 15 novembre 2015, par le pasteur Jean-Arnold de Clermont

Au tout début du chapitre 13 de l’Evangile de Marc, et servant en quelque sorte de portique aux développements apocalyptiques de ce chapitre, figure un échange entre Jésus et ses disciples. Ils sortent du Temple – j’ai failli dire du Saint-Esprit mais il s’agit de celui de Jérusalem – et l’un des disciples s’émerveille devant une si belle construction, comme nous qui fêtons les 150 ans de celui-ci. Et Jésus lui dit : « Tu vois ces grandes constructions ? Il ne restera pas ici une seule pierre posée sur une autre ; tout sera renversé. » Ainsi le ton est donné pour tout ce chapitre 13, et j’ose dire, pour nos commémorations. Le ton et peut-être le contexte. Il est possible que ces enseignements de Jésus sur la fin des temps aient été rassemblés par celui qu’on appelle l’Evangéliste Marc, sous le coup du choc qu’ont représenté effectivement l’incendie et la destruction du Temple de Jérusalem en août 70. Nous ne sommes donc pas dans un chapitre joyeux. Nous n’allons pas ce matin commémorer l’œuvre du Baron Haussmann et de l’architecte Balu, ni même les riches heures de l’Eglises réformée du Saint-Esprit récemment transformée en Eglise Protestante Unie du Saint-Esprit. Nous sommes plutôt orientés vers les signes de détresse que nous donne le monde autour de nous.

Ces temps de détresse… Je n’ai pas choisi ce texte. C’est le texte du jour.  Mais il résonne de manière dramatique avec ce que nous venons de vivre à Paris et en Ile de France. Comment ne pas penser à ces dizaines d’hommes et de femmes venues pour écouter de la musique, ou pour assister à un match de foot ou pour boire un verre avec des amis, et qui ont été abattus de sang-froid par des hommes méprisant la vie humaine et cela au soit disant nom de Dieu. Et  comment ne pas penser simultanément à notre monde d’aujourd’hui où des pays entiers sont effectivement dans la détresse. Si des centaines de milliers de réfugiés affluent vers l’Europe en provenance de Syrie, d’Erythrée, de Somalie, de Lybie, c’est bien parce que ces pays, lorsqu’on y lit l’Evangile de Marc, se reconnaissent en celui que notre chapitre (un peu plus haut que dans les versets que nous avons lus) voit à l’œuvre et désigne comme  ‘Celui qu’on appelle l’horreur abominable’. Ainsi, je cite Marc, ‘celui qui sera sur la terrasse de sa maison ne devra pas descendre pour aller prendre quelque chose à l’intérieur ; et celui qui sera dans les champs ne devra pas retourner chez lui pour emporter son manteau. Quel malheur ce sera (c’est), en ces jours-là, pour les femmes enceintes et pour celles qui allaitent’. (Vt. 15-17). J’ai entendu dans ces versets l’écho de ce qu’en Centrafrique depuis bientôt deux ans nos amis nous relatent. J’y entends ce qui menace aujourd’hui le Burundi.  Mais aussi l’Inde ravagée par une vraie guerre de religion… et je vois ces hommes et ces femmes qui, il y a 24 heures étaient réunis pour le plaisir et ont connu l’horreur. Mais j’arrête là pour revenir au texte évangélique.

Or celui-ci nous engage dans deux directions : l’espérance et la vigilance.

L’espérance d’abord.

Le texte nous dit qu’après ces temps de détresse ‘le soleil s’obscurcira, la lune ne donnera plus sa clarté, les étoiles tomberont du ciel, et les puissances qui sont dans les cieux seront ébranlées. Alors on verra le Fils de l’homme arriver parmi les nuages avec beaucoup de puissance et de gloire’. Ces paroles sont largement inspirées de l’Ancien Testament, de textes prophétiques divers, et bien sûr du livre de Daniel. Elles sont l’expression culturelle de visions apocalyptiques. Je ne vous demande pas de les reprendre littéralement à votre compte. Vos connaissances du soleil, de la lune, des étoiles  peuvent être bien différentes. Mais ce qui importe c’est l’affirmation théologique et spirituelle que le monde et son avenir restent entre les mains de Dieu, qu’il aura une fin dans le retour du Christ.

Alors que ce que nous entendons et voyons de ce monde ressemble à un effondrement, la parole de Jésus nous appelle à garder espérance. Elle peut sembler bien incertaine, bien faible face aux déchainements de violence, bien silencieuse face au crépitement des balles de fusils mitrailleurs, mais l’espérance est de la nature même du Dieu de Jésus-Christ. Il ne nous abandonnera pas, il reste le Dieu de la promesse, le Dieu qui de la mort a fait surgir la vie.

Et les ‘anges qui rassemblent ceux qu’il a choisis’ sont ceux-là même qui nous rassemblent ce matin en ce Temple, dont peut-être un jour il ne restera pas pierre sur pierre mais ces anges ne cesseront de nous rassembler des extrémités de la terre dans son Royaume. Et le repas que nous partagerons tout à l’heure sera là pour nous redire cette espérance et cette réalité du rassemblement malgré tout ce qui pourrait advenir.

Dès lors nous devons lire ce texte comme un appel à chacun d’entre nous, et ensemble,  pour que nous soyons témoins de cette espérance. Il ne nous demande pas de nier la réalité, la cruauté de ce monde, sa propension à gâcher tout ce qui lui est donné de bon et de beau ; ni, ce qui serait presque pire de nous fermer les yeux, les oreilles et la bouche devant cette cruauté. Il nous appelle à témoigner par notre capacité à accueillir, à réparer, à pacifier, à exhorter et à prier ; à dire de toutes manières que cette réalité violente n’est pas et ne peut être la réalité ultime de ce monde. Et qu’imperceptiblement peut-être, les forces d’amour et de paix, que la Parole de Dieu instille en chacun de nous, sont chemin, vérité et vie. Comme la flamme d’une bougie au milieu d’une profonde obscurité dit que la lumière est possible.

Notre communauté réunit ce matin, reliée à toutes celles et tous ceux que le Christ a mis en route, porte cette responsabilité d’être lumière dans l’obscurité.

 

La parabole du figuier vient renforcer cette conviction. Elle appelle à la vigilance.

Le figuier a ceci de particulier comme l’amandier – je parle de la Palestine – d’être un arbre qui perd ses feuilles en hiver et qui donc lorsqu’elles repoussent, annonce le printemps, les fleurs, les fruits à venir. Ce qui nous est demandé ‘est précisément d’avoir ce regard prospectif sur le monde qui nous entoure. Non seulement, comme nous l’avons fait tout à l’heure de regarder sa réalité violente, mais aussi de savoir discerner les jeunes feuilles qui poussent et annoncent, je devrais dire attestent d’une autre réalité tout aussi tangible, la venue du règne de Dieu. Notre foi n’est pas aveugle. Elle décrypte la réalité de ce monde et y découvre des perles d’amour et de justice. Et nous avons à en rendre compte, dans une vigilance active qui a le courage de s’exprimer.

Je ne pense pas seulement au Pape François, à sœur Emmanuelle en son temps, ou à d’autres célébrités de l’amour et de la justice comme Martin Luther King ou Nelson Mandela. Je pense aux petits témoignages d’amour et de justice que nous connaissons autour de nous et qui disent le refus d’une fatalité de la violence. Cet homme qui brave les lois pour tenter d’arracher une fillette à la Jungle de Calais ; ces Eglises pauvres comme le reste de la population touchée par la crise centrafricaine et qui accueillent dans leurs voisinages des milliers de déplacés à Bangui ; ces communautés qui vont à la rencontre des marginaux de nos villes… Je pourrais multiplier les exemples. Il faudrait le faire, le dire, le publier. C’est notre rôle de chrétiens vigilants. Le témoignage évangélique auquel nous appelle notre texte ne consiste pas à dire ‘Jésus… Jésus’ ;  mais à tourner les yeux de nos contemporains vers ces petites feuilles qui poussent autour de nous et qui annoncent le printemps du règne de Dieu. Et si cela nous est possible à être de ces feuilles.

Jusqu’à quand ? Seul le Père le sait. Comme l’indique le passage qui conclut le chapitre 13 : Nul ne sait ni le jour ni l’heure où ce témoignage, notre témoignage, n’aura plus lieu d’être parce que le Royaume sera pleinement manifesté. Mais dès maintenant, appuyés sur les paroles du Christ qui ‘ne disparaitront jamais’ nous avons cette grâce qui nous accompagne, nous permet de dépasser nos craintes, nous donnent d’être témoins : ‘Voici, dit Jésus, je suis avec vous jusqu’à la fin du monde’  et la bonne nouvelle c’est que ce monde aura une fin dans la gloire du Père Eternel.

Luc 19, 1-10 – Zachée « …Jésus cherche, appelle et sauve »

Dimanche 3 novembre, par le pasteur Jean-Arnold de Clermont

 

Jésus entra dans Jéricho et traversa la ville. Alors un homme du nom de Zachée qui était chef des péagers et qui était riche cherchait à voir qui était Jésus ; mais il ne le pouvait pas, à cause de la foule, car il était de petite taille. Il courut en avant et monta sur un sycomore pour le voir, parce qu’il devait passer par là. Lorsque Jésus fut arrivé à cet endroit, il leva les yeux et lui dit : Zachée, hâte-toi de descendre ; car il faut que je demeure aujourd’hui dans ta maison. Zachée se hâta de descendre et le reçut avec joie. A cette vue, tous murmuraient et disaient : Il est allé loger chez un homme pécheur. Mais Zachée, debout devant le Seigneur, lui dit : Voici, Seigneur : Je donne aux pauvres la moitié de mes biens, et si j’ai fait tort de quelque chose à quelqu’un, je lui rends le quadruple. Jésus lui dit : Aujourd’hui le salut est venu pour cette maison, parce que celui-ci est aussi un fils d’Abraham. Car le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu.

L’histoire de Zachée est probablement parmi les textes bibliques les plus connus de tous ; il est la revanche des petits sur les grands ; son histoire est illustrée à loisir par les ouvrages destinés aux enfants et aux écoles bibliques ; c’est un texte bref, vivant, bien écrit, plein de détails très parlant. Je pourrais insister sur le personnage lui-même, collecteur d’impôts donc riche parce que se sucrant au passage, donc un peu voleur, considéré comme un collaborateur de l’occupant romain ; petit, n’arrivant pas à se mêler à la foule, qui de fait le rejette, ne le considère pas comme l’un des siens… au point qu’il doit se débrouiller tout seul pour voir, grimpe sur un sycomore, et malgré la foule est vu, appelé par son nom, invité à accueillir Jésus ; et lui le prétendu ‘pécheur’, lui que la foule ostracise, il peut se tenir ‘debout’ devant Jésus, reconnaître ses fautes , les corriger et s’entendre réintégrer parmi les fils d’Abraham par Jésus venu le chercher et le sauver. Tout un parcours de vie, un parcours modèle, un parcours de ‘sainteté’, parcours de réintégration dans une communauté mais en même temps un modèle pour cette communauté …. Ainsi il me revient que la Communauté de l’Emmanuel, catholique, charismatique, a donné le nom de Zachée à un parcours de vie fondé sur … la doctrine sociale de l’Eglise catholique !!! Zachée à toutes les sauces !

Je souhaite aborder ce texte sous un autre jour. Moins concentré sur le personnage de Zachée. Plus attentif à la personne et à l’enseignement de Jésus. Et je fais cela parce que ce petit texte se trouve à un tournant de l’Evangile de Luc. Après les récits de l’enfance et le cycle de Jean-Baptiste, et après le ministère de Jésus en Galilée, l’Evangile de Luc est construit comme une lente montée vers Jérusalem, ponctuée d’annonces de sa passion. A la fin du chapitre 18, Jésus vient à nouveau de réunir ses disciples pour leur dire :’Nous montons vers Jérusalem’ et il leur annonce une dernière fois qu’il y sera livré aux non-juifs, qu’on le maltraitera,… le mettra à mort, mais que le troisième jour il se relèverait. Et c’est à la fin de notre chapitre qu’il va entrer à Jérusalem. Notre récit de Zachée se trouve juste à la charnière. En un mot, je dirais qu’il est comme un résumé de tout l’Evangile ! J’essaie de vous le montrer.

Nous sommes donc ‘en route vers Jérusalem’, lieu de la passion, de son ‘départ’ est-il dit dès le chapitre 9 (31) au moment de la transfiguration. Et si nous devions résumer le sens de cette marche, nous parlerions de son enseignement et de ses guérisons, des paraboles et des miracles. Ici, dans notre récit trois mots vont résumer la mission du Christ ‘chercher et sauver’. J’en ajoute un qui est présent dans un récit étrangement parallèle de Marc, lorsque Jésus dit à Lévi le collecteur de taxes ‘suis-moi’ et que, prenant son repas chez lui au grand scandale des scribes et pharisiens, il explique : je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs’. Appeler ! Le mot n’est pas employé chez Luc dans le récit de Zachée mais il s’agit bien de cela lorsque Jésus lève les yeux vers le sycomore et lui dit ‘Zachée descends vite. Il faut que je demeure aujourd’hui chez toi !
Jésus est venu chercher, appeler et sauver…mais qui donc ? Ce qui était perdu ! Non des justes mais des pécheurs ! Et Zachée sert ici de figure du pécheur. Non pas principalement parce qu’il a collaboré avec l’occupant romain ; non pas principalement parce qu’il s’est enrichi au dépends de ceux qu’il aurait dû taxer avec justesse ; mais bien parce qu’il est petit – que les petits dans ce temple ne s’émeuvent pas ! – petit signifie ici, de manière symbolique, qu’il ne peut être en relation avec Jésus ? Il est derrière la foule, il ne peut voir, il ne peut s’approcher de lui. Il devra ruser et pour cela monter dans un sycomore. Le péché, ce n’est pas une question de morale, c’est précisément la perte de relation avec Celui qui donne vie et du même coup la perte de relation avec les autres. Le péché c’est ce qui fait que nous ne sommes pas vraiment en vie, car ce qui fait la vie c’est la relation ; et la vie pleine et entière, c’est la relation avec le Christ, notre vie. Et Jésus rend la vie à Zachée en l’appelant. Il le connaît par son nom, comme une personne unique ; c’est chez lui qu’il veut demeurer…. Et tout le reste en découle, la joie de Zachée, la transformation de Zachée qui de riche va devenir moins riche mais qui aura des relations renouvelées avec sa communauté humaine, les fils d’Abraham. Un mot va symboliser cela : il est debout ! Il n’a plus besoin de grimper dans un arbre ; il n’a plus à avoir de crainte d’être exclu en raison de sa petite taille. Il est debout, grand en lui-même parce que le salut est venu pour sa maison.
Jésus est venu chercher, appeler et sauver ce qui était perdu… Voilà pourquoi il monte à Jérusalem.

Mais, chers amis, si nous avons bien là le résumé de l’Evangile, le condensé de la mission de Jésus, nous ne pouvons plus le lire aujourd’hui dans ce sens, de bas en haut ; comme si nous étions les spectateurs d’un film dont nous connaîtrions la fin. Car, précisément ce que Jésus annonçait à ses disciples, a eu lieu. Il est mort et ressuscité. Il a été relevé d’entre les morts pour que sa vie soit plus forte que toutes les forces de mort. Le salut est venu, non plus seulement dans la maison de Zachée, mais dans le monde, pour cette foule qui maugréait parce qu’il entrait chez un pécheur et qui ne pouvait savoir à l’époque que c’est elle qui avait besoin de retrouver la relation avec Dieu.
Aussi les termes de l’histoire sont retournés. Le salut est offert à tous pour que nous sachions appeler et chercher. Nous avons Jérusalem désormais derrière nous. Nous sommes dans le temps de l’Eglise, de l’après Pentecôte. Il nous revient d’être ceux qui appellent au nom du Christ, ou plus précisément qui relaient l’appel venu du Christ.

Bon ! Ne nous prenons pas pour plus que nous ne sommes. Rien ne se fera sans l’aide de l’Esprit, Pentecôte nous le dit, confirmant les promesses de Jésus. C’est lui qui ouvrira les cœurs, et nous donnera d’être témoins de l’Evangile.
Mais quoiqu’il en soit il nous revient d’appeler, d’appeler à la vie. Appeler à dépasser le mépris qui se déverse des justes, de ceux qui se croient justes, vers les pécheurs. A surmonter le mépris de soi-même qui fait penser aux pécheurs qu’ils sont nécessairement coupés de Dieu. Appeler à se connaître et nous même reconnaître que chaque être humain est créature unique que le Christ cherche et pour lequel il a donné sa vie et ouvert le chemin d’une vie nouvelle.
Ce que nous indique l’histoire de Zachée c’est qu’il nous faut peut-être surmonter nos frilosités ; apprendre à dire à ceux que nous côtoyons que Jésus a besoin d’eux, qu’il veut faire chez eux leur demeure.
Et cette parole reste forte et vraie pour chacun de nous… si nous ne nous croyons pas, trop facilement, justes, c’est-à-dire mieux que les autres. Mais dès lors que nous saurons grimper sur les sycomores, chercher la relation avec le Christ, il saura nous appeler par notre nom et nous dire ‘je veux demeurer chez toi’. Alors nous serons debout pour une vie renouvelée au service des autres pour qu’eux aussi soient un jour ‘debout devant le Christ’.

Luc 17, 4-10 : « Donne-nous plus de foi. »

Dimanche 6 octobre, par le pasteur Jean-Arnold de Clermont

 

Les apôtres dirent au Seigneur : Donne-nous plus de foi. Le Seigneur répondit : Si vous aviez de la foi comme une graine de moutarde, vous diriez à ce mûrier : « Déracine-toi et plante-toi dans la mer », et il vous obéirait.

Qui de vous, s’il a un esclave qui laboure ou fait paître les troupeaux, lui dira, quand il rentre des champs : « Viens tout de suite te mettre à table ! » Ne lui dira-t-il pas au contraire : « Prépare-moi à dîner, mets-toi en tenue pour me servir, jusqu’à ce que j’aie mangé et bu ; après cela, toi aussi, tu pourras manger et boire. » Saura-t-il gré à cet esclave d’avoir fait ce qui lui était ordonné ? De même, vous aussi, quand vous aurez fait tout ce qui vous a été ordonné, dites : « Nous sommes des esclaves inutiles, nous avons fait ce que nous devions faire. »

Qui de nous n’a un jour ou l’autre partagé cet appel des disciples à Jésus ; peut-être même, il y a un instant, en écoutant la lecture de l’Evangile du jour. Et cet appel peut avoir au moins deux significations : ‘Seigneur, je doute de toi, augmente ma foi !’ ou ‘Seigneur, devant les défis du témoignage, augmente ma foi !’. Et les évangélistes ont retenu l’une comme l’autre…
Dans le récit parallèle de Matthieu (17,19-20), c’est parce que les disciples n’arrivent pas à chasser le démon d’un enfant lunatique que Jésus reprend ses disciples en leur disant ‘si vous avez de la foi comme une graine de moutarde, vous direz à cette montagne « déplace-toi d’ici à là » et elle se déplacera’ ; une montagne, c’est encore plus fort que le mûrier de notre texte ! Le manque de foi est ici assimilé à un manque de confiance, au doute des disciples en leur capacité de guérir un enfant possédé. Le doute c’est aussi le sentiment qui s’insinue dans l’esprit du père de l’enfant, lui aussi possédé – c’est probablement le même dont nous parle ici l’évangile de Marc – les disciples n’ont pu le guérir – Son père se tourne vers Jésus, mais il n’est pas sûr du résultat… il lui dit : ‘Si tu peux faire quelque chose, laisse-toi émouvoir et viens à notre secours !’ et Jésus le rabroue : ‘Si tu peux ! Tout est possible pour celui qui croit.’ Et vous vous souvenez de l’admirable réponse : ‘ Je crois ! viens au secours de mon manque de foi !’
« Donne-nous plus de foi. » C’est évidemment le cri du croyant étreint par le doute, ou l’incompréhension ; faiblesse passagère ou durable.

Mais l’intérêt des évangiles synoptiques, c’est qu’en plaçant les dialogues de Jésus avec ses disciples dans des contextes différents ils leurs donnent de la profondeur, une richesse d’interprétation plus grande. Ici, dans l’évangile de Luc, ce n’est pas le doute ou l’incapacité d’être performant qui sont mis en avant ; je dirais qu’il s’agit ici de la foi ordinaire… et j’en veux pour preuve les versets que nous avons lus qui précèdent et suivent cette parole sur la foi.
Luc est obsédé par la question du pardon et de la conversion ; on lui doit les grandes paraboles du fils prodigue (15), de Zachée (19), du ‘bon larron’ (23) et l’extraordinaire parole de la croix ‘Père pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font !’(23,24). Ici, il partage avec Matthieu (18) l’enseignement de Jésus sur la disponibilité au pardon… même lorsqu’il faut le réitérer sept fois par jour ! La foi dans ce contexte est une assurance totale en la bienveillance de Dieu. Pardonner c’est s’y référer, c’est mettre hors de doute que sa bonté est plus forte que tous nos reniements.
Nous écoutions tout à l’heure le texte du prophète Habacuc : ‘Jusqu’à quand, Seigneur, appellerai-je au secours sans que tu entendes ?’ et la réponse était limpide à travers le geste du prophète :’Ecris une vision, grave la sur les tablettes… si elle tarde attends la…. Elle se réalisera bel et bien’. La foi, la foi ordinaire est confiance en Dieu, en un Dieu qui réalise sa promesse – même s’il tarde – un Dieu dont la bienveillance n’a de limite que notre disponibilité à l’accueillir.

Mais il faut compléter cela par la parabole – appelons comme cela le récit qui suit – la parabole des serviteurs ‘inutiles’. Dans la dynamique du texte évangélique, elle a pour objet d’illustrer l’enseignement de Jésus sur la foi, et sa parole intrigante ‘si vous aviez de la foi comme une graine de moutarde vous diriez à ce mûrier : « déracine-toi et plante-toi dans la mer » et il vous obéirait’.
Or de quoi parle cette parabole ? D’un esclave qui fait sa journée au champs, puis, rentré à la maison, commence par servir son maître à table, avant de pouvoir à son tour se restaurer. De même dit Jésus quand vous aurez fait tout ce qui vous est ordonné, dites : « Nous sommes des serviteurs inutiles – ne nous arrêtons pas sur le mot ‘inutile’ dont la traduction est incertaine… comprenons ‘non indispensables’ – nous sommes des serviteurs non indispensables, nous avons fait ce que nous devions faire ». Ainsi en est-il de la foi ! Qu’est-ce à dire ?
J’aimerais vous indiquer deux directions : C’est d’abord du Christ dont il est ici question ; c’est lui qui a rempli son devoir de parfait serviteur, accomplissant toute la mission que Dieu lui a confiée… jusqu’au bout ! Il a labouré ou fait paitre les troupeaux, il a servi ses disciples à table, leur a lavé les pieds, il a donné sa vie pour eux et alors, seulement, il a pu prendre part au repas du Royaume. C’est lui qui a pu véritablement se présenter devant son Père pour lui dire : ‘Tout est accompli… J’ai fait ce que je devais faire’.
Et la foi qui est ici illustrée, la foi à laquelle ce texte de Luc nous appelle, se résume en une proposition : Etre comme serviteur de nos frères à la place que Dieu nous a désignée ! Faire ce qu’il attend que nous fassions. En sachant qu’alors le Christ en trace le chemin et qu’il marche avec nous. Ce n’est pas une performance ; ce n’est pas œuvre de sainteté ; c’est le service non indispensable dont le monde peut se passer, mais qui participe à l’œuvre de Dieu, qui témoigne que le Christ s’est donné pour tous. La foi n’est pas une performance ; elle ne nous demande pas d’être différents, meilleurs, plus forts… je ne sais quoi encore. Elle nous appelle à être à notre place comme témoins de la grâce qui nous a été accordée en Jésus-Christ. Paul ne dit rien d’autre à Timothée, même si le contexte est différent puisqu’il est en prison et l’appelle à souffrir avec lui pour la bonne nouvelle. Pour nous qui vivons en des temps moins troublés, du moins pour ce qui est de la vie des chrétiens en Europe, l’essentiel tient dans la formule que Paul utilise à dessein, valable en toutes circonstances : Ne pas avoir honte du témoignage du Christ ! La foi, la foi ordinaire est dite ici : ne pas avoir honte de celui qui nous a appelés à son service.

Mais Paul sait bien que même cette foi ordinaire a besoin de béquilles. Notre foi risquerait fort de s’égarer, ou de s’étioler si elle n’était fondée et renouvelée dans l’écoute de la parole du Christ. Et c’est à cette écoute qu’il exhorte Timothée. C’est la deuxième piste que je souhaite rappeler concernant notre foi, dont vous avez compris qu’avec Luc je l’associe au service de nos frères, et par-dessus tout au service du pardon, c’est-à-dire de l’expression radicale de l’amour de Dieu tourné vers chaque être humain. Et nous avons besoin de nous laisser sans cesse renouveler dans notre connaissance, j’ai failli dire ‘découverte’ tant chaque lecture est re-découverte de la manière dont Dieu se tourne vers nous. Ecoute ! Retiens ! Garde ! dit Paul et il précise ‘au moyen de l’Esprit-saint qui habite en nous !’. Ecouter c’est bien sûr un effort, et même une discipline ; celle qui nous amène dans ce temple, celle qui nous fait ouvrir notre Bible, mais c’est surtout une attitude, une façon d’être attentif à ce que Dieu nous donne ; et si j’entends bien l’apôtre Paul, à nous laisser habiter par l’Esprit de Dieu qui nous met en communion avec Lui-même. La foi, la foi ordinaire, c’est cette disponibilité à nous laisser emplir par le dialogue de Dieu avec Lui-même qui vit en nous, par son Esprit-Saint ; c’est ne pas résister à sa grâce.

Comme nous disons avec les apôtres : ‘Donne-nous plus de foi’ !

Amen

Ephésiens 3, 2-6 « Les non-juifs ont un même héritage, forment un même corps et participent à la même promesse, par la bonne nouvelle dont je suis devenu ministre … »

Dimanche 5 janvier 2014, par le pasteur Jean-Arnold de Clermont

 

Voilà le mystère dont Paul a eu la révélation et qu’il a pour vocation de révéler …
Cela bien sûr ne nous surprend pas, nous qui quelques siècles plus tard savons bien que Paul a été surnommé l’apôtre des païens.
Mais il nous faut bien comprendre ce que cette révélation a de surprenant et ce qu’elle peut signifier. Nous ne devons pas perdre de vue, en effet, que cette révélation et les conséquences que l’apôtre en a tirées ont mené le monde à une crise sans précédent qui a permis l’irruption du christianisme. C’est bien parce que Paul et ses disciples se sont résolument tournés vers les païens de leur temps, que s’est ouverte une ère nouvelle qui cinq siècles plus tard amènerait une fixation progressive du calendrier sur la date présumée de la naissance du Christ. C’est sur la base de cette révélation et dès que les moyens de transports l’ont rendu possible que la mission chrétienne s’est répandue en tous lieux.

Ce qui est surprenant en tout premier lieu c’est que Paul en ait eu la révélation dans la découverte de la grâce de Dieu. Paul a rencontré le Christ et cela l’a amené à tout remettre en question. Il n’était personnellement confronté à aucune crise morale ou spirituelle. Il était attaché à la Loi et s’attachait, o combien !, à la faire respecter. Il rencontre le Christ et tout bascule. La grâce remplace la Loi ! Le Christ lui révèle l’état de crise dans lequel se trouvait le peuple juif, l’incapacité de la Loi à lui assurer le salut. Aucun juif orthodoxe, ce qu’il était, ne pouvait avoir une telle vision de la crise. Seul le Christ ressuscité pouvait lui ouvrir les yeux.
Mais si c’est la grâce qui opère, si c’est le ressuscité qui vient à la rencontre de celui qui doit être sauvé, alors la Loi n’a plus rien à voir avec le salut. Elle qui établit un corps, un peuple, le mettant au bénéfice d’un même héritage, d’une même promesse, si elle n’est plus le vecteur du salut, c’est que ce corps, cet héritage, cette promesse, sont ouverts à d’autres qu’à ceux qui se soumettent à cette Loi.

Voilà, je crois, la révélation dont Paul est porteur et qu’il nous offre de partager comme une bonne nouvelle qui libère. Et nous ouvre de nouveaux horizons.
Et j’aimerais seulement l’entendre pour nous aujourd’hui, en ce début d’année.

Ce qui est assuré c’est qu’elle a été pour Paul à l’origine d’un regard nouveau porté sur ses contemporains. Pour Saul, l’adepte fidèle de la Loi, il y avait un unique cadre de vie possible, celui du peuple juif. Pour Paul, voici que juifs et non-juifs se retrouvent ensemble, unis par le même destin, ou plutôt destinés les uns comme les autres au salut.
C’est le fruit d’une révélation ! C’est dire que ce regard n’était pas son regard mais celui que la grâce dont il était l’objet lui donnait de recevoir comme un nouveau regard, le regard de Dieu sur l’humanité.
C’est ce regard qu’à son tour il nous demande de recevoir en même temps que la grâce de Dieu vient à notre rencontre. Et il nous faut vraiment le recevoir. Car tout nous pousse à nous enfermer dans un autre regard plus restrictif qui sélectionne ceux qui sont « admissibles » et rejette tous les autres. Tout nous engage à une telle sélection ; nous valorisons les bienfaits du christianisme ; nous construisons des ensembles économiques et politiques ; nous nous défendons contre les intrusions étrangères… rien en cela n’est répréhensible. Il nous revient de gérer au mieux les affaires de notre vie, de notre peuple. Mais subrepticement se glissent des notions de supériorité des uns sur les autres, des exclusives, des prérogatives.
Or il nous faut recevoir ce regard renouvelé qui nous amène à voir tout autre comme destiné au salut. J’entends bien que cela n’a rien à voir ni avec l’économie, ni avec la politique. Mais il nous faut nous préserver de tout ce qui pourrait mettre ce regard positif en question.
Bien plus, il nous faut rechercher avec la même ardeur que l’apôtre ce qui nous permet d’être porteurs pour tous de la bonne nouvelle du salut.

La mission ou l’évangélisation, peu importe le nom que nous leur donnons, n’ont pas très bonne presse chez nous, protestants classiques. La mission, nous nous demandons si elle a encore lieu d’être vis à vis de pays indépendants et surtout lorsque des Eglises sont déjà plantées dans ces pays. Elle a le plus souvent pris le nom d’aide au développement. Quant à l’évangélisation, qui en fait est la même chose mais ici, auprès de nous, nous nous demandons comment l’exercer. En fait vous sentez bien que les deux questions sont liées et que si nous étions au clair sur l’une nous y verrions clair pour l’autre.
Il y a quelques semaines j’ai reçu le tapuscrit d’un ouvrage qui paraitra au mois de mars ou avril dont l’auteur était en même temps que moi en Centrafrique… au siècle dernier ! Et il raconte comment l’Evangile est venu bouleverser des hommes et des femmes au plus profond de la brousse africaine. Libération de l’alcool, mais aussi de forces occultes, du pouvoir de la sorcellerie. Il en a été le témoin autant que l’acteur. Qui pourrait douter après un tel récit de la grâce de l’Evangile dans la vie des hommes. Mais en le lisant je me demandais s’il n’était pas toujours temps de croire dans la force de libération de l’Evangile dans notre monde occidental ?

Pour l’apôtre cela consiste simplement à témoigner de la grâce qui lui a été faite en Jésus Christ !
Somme-nous prêts à le faire ? Dans notre style ! J’entends par là qu’il ne nous est pas demandé d’aller dans les rues raconter avec force détails notre conversion ! Mais sommes nous disposés à dire ce qui fait que notre vie a un sens, que notre « péché », c’est à dire ce qui nous sépare de Dieu, ce qui est contraire à sa volonté, est déjà pardonné et qu’il nous est donc possible de prendre un autre chemin dès lors que nous reconnaissons notre faute. Nous est-il possible de donner des signes d’une vie qui accepte de se laisser conduire par sa Parole. Je le crois ; et j’en connais qui frappe à la porte de nos Eglises pour y avoir entendu cette parole qui libère et ce témoignage qui en atteste la force.

Mais précisément libérés de quoi ? Quelle est la sorcellerie de notre monde occidental ?
Je m’avance ici dans un domaine ou la parole n’est faite que pour appeler la parole ; ma réponse pour appeler vos réponses….
La sorcellerie, les pouvoirs occultes, ils existent sans nul doute. Des exorcistes sont à l’œuvre qui s’y opposent de toute la force de leur foi et de leurs prières. J’ai tendance à penser que ne sont sujets de ces forces maléfiques que ceux qui y croient, mais les en délivrer ne consiste pas seulement à les nier.
Toutefois, il me semble que ce qui menace le plus notre monde occidental et dont seules peuvent le délivrer la foi et la prière, c’est l’enfermement des hommes dans leur propre personne…
C’est ce qu’on désigne par l’individualisme des occidentaux. Encore faut-il s’entendre sur ce que nous disons. Que chacun soit reconnu dans sa singularité et non plus à travers le clan, le milieu, le lieu dont il est originaire, voilà une grande conquête, probablement une grande libération que l’on doit au christianisme et peut-être bien assez fortement au protestantisme, avec sa conviction que chacun par la Parole de Dieu est placé dans un face à face avec son Seigneur.
Mais précisément le monde contemporain, avec sa foi dans le progrès de l’humanité et dans le dépassement de ses limites humaines, ne nous a-t-il pas ré – enfermé dans la prison de notre propre individualité. Nous voulons être les seuls maitres de notre vie. Nous n’acceptons que très difficilement qu’un autre nous conduise, guide nos choix, ouvre nos horizons.

Et sommes-nous prêts à aller plus loin. Ne pas nous suffire de notre témoignage personnel, mais nous tourner ensemble vers ceux qui nous entourent pour lever des barrières qui souvent nous séparent d’eux et partager avec eux cette parole libératrice ? L’enjeu de la mission… dire ensemble l’Evangile au monde ! Sommes-nous prêts à y réfléchir ensemble, y consacrer du temps, et des forces ?

Si nous le faisons, ce sera en nous laissant porter par l’apôtre Paul et la révélation du mystère qu’il nous donne : les païens ont un même héritage, forment un même corps et participent à la même promesse en Christ Jésus.

Ce regard différent sur nos contemporains, un regard qui n’est pas le nôtre mais nous est offert, c’est ce que je veux nous souhaiter en ce début d’année. Il n’empêche nullement de nous souhaiter les uns aux autres paix et santé, bonheur et nouveauté, mais il consiste à ne pas attendre de nous même d’avoir les moyens de contrôler notre avenir. Il ne s’agit nullement de nous abandonner sans autre à la fatalité. Non ! Notre avenir est entre nos mains – pour une bonne part ! – mais de laisser conduire notre vie par ce regard nouveau que Dieu nous donne. Recevoir sa grâce c’est avoir une boussole pour notre vie, des critères de choix, une espérance sans cesse renouvelée, pour nous et tous ceux qui croiseront notre chemin.

Romains 6, 3-12 – « estimez-vous morts pour le péché et vivants pour Dieu, en Jésus-Christ »

Dimanche 29 juin 2014, par le pasteur Jean-Arnold de Clermont

Nous savons qu’en nous l’homme ancien a été crucifié avec lui, pour que le corps du péché soit réduit à rien et que nous ne soyons plus esclaves du péché ; 7car celui qui est mort est justifié, il est quitte du péché. 8Or si nous sommes morts avec le Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui, 9sachant que le Christ réveillé d’entre les morts ne meurt plus ; la mort n’exerce plus sur lui sa maîtrise. 10S’il est mort, en effet, c’est pour le péché qu’il est mort, une fois pour toutes ; et s’il vit, il vit pour Dieu. 11Ainsi vous-mêmes, estimez-vous morts pour le péché et vivants pour Dieu, en Jésus-Christ. 12Que le péché ne règne donc pas dans votre corps mortel : n’obéissez pas à ses désirs.
Je ressens comme un privilège de pouvoir encore partager avec vous ce texte de l’apôtre Paul que je considère comme étant peut-être le texte central du Nouveau Testament. Certes, ce texte serait sans signification s’il n’y avait les récits des évangiles, les commentaires du reste de l’Epître aux Romains ou l’Epître aux Galates… mais ici, par une sublime inspiration, Paul concentre en quelques mots tout ce qui fait le mystère de notre salut, et la richesse de notre vie chrétienne.

Laissons de côté la question du baptême, ou plutôt acceptons le principe que Paul appelle « baptême » ce qui relève de l’initiative de Dieu par laquelle nous sommes appelés au salut, et dans un même mouvement la réponse de foi que l’Esprit nous inspire. Notre pratique d’Eglise qui baptise les petits enfants distingue ces deux dimensions du baptême, les séparant dans le temps. Pour Paul, cela ne fait qu’un. Mais cela étant recevons ce cadeau magnifique que nous fait l’apôtre en nous dévoilant ce que signifie « être en Christ ».
Le baptisé, nous dit Paul, est en Christ. Ce n’est pas le résultat d’une extase mystique, même si celle-là peut exister. Pour Paul c’est le fruit d’une histoire et d’une parole. Je m’explique :
L’histoire est celle de Jésus Christ lui-même. Il a été, comme tous, soumis au péché. Mais il a refusé le règne du péché. Et sa mort au lieu d’être victoire du péché a été sa propre victoire sur le péché. La mort n’a plus d’empire sur lui. Christ ne meurt plus ! dit Paul, il est ressuscité des morts. Cela c’est l’histoire. Ce sur quoi repose toute la conviction de l’apôtre et la parole qu’il nous adresse. Et cette parole est simple : le baptême est votre union, votre assimilation à cette histoire. Si Christ est mort, vous êtes morts aussi. Avec lui ! Comprenons bien, dit Paul : ce que nous voyons, entendons et comprenons du Christ, nous concerne au premier chef. C’est de nous qu’il s’agit, nous qui avons été faits une même plante avec lui, comme le traduisait Segond.

Mais ce n’est là que le premier temps de la démonstration de Paul. Et voici le second : notre vie en Christ ouvre à la vie du Christ en nous, en chacun et en tous. Ou pour dire les choses autrement, le Christ nous a fait passer de l’ordre ancien à une nouvelle sphère de vie, où sa résurrection donne sens à toutes choses. C’est le présent de notre existence. Etre une même plante avec lui, c’est le laisser croître en nous.

Bien plus, nous sommes entraînés vers la vie avec lui, ce futur de notre existence où toutes choses seront accomplies, dans la présence du Père.

Dans cette description de notre existence de baptisés, j’aimerais souligner deux dimensions qui me semble capitales. La première concerne notre « Immortalité ». J’emploie le mot parce qu’il est choquant, mais il doit nous faire réfléchir. Nous l’entendons souvent employer pour parler de l’âme. Elle serait immortelle et retournerait vers Dieu lors de la mort de notre enveloppe physique. Vous entendez bien, combien Paul est éloigné de cette compréhension des choses. Il n’est pas question chez lui d’un petit morceau de nous-même qui serait agréable à Dieu et pourrait monter vers Dieu. Mais bien du Christ qui à travers la mort, la sienne, et ce qu’elle signifie comme condamnation de notre humanité pécheresse, et malgré elle, nous prend avec lui et nous ouvre à la vie éternelle, la vie en lui afin que nous marchions vers le royaume de son père.
Et c’est cette assurance de vivre en lui et lui en nous qui nous permet de faire de notre vie une vie au service de Dieu.
C’est à dire une vie où nous luttions contre le péché – c’est à dire l’éloignement de Dieu ; une vie où nous luttions contre l’injustice, c’est à dire où nous donnions des signes de sa justice.
C’est la relation étroite que le baptême établit entre le Christ et nous qui fonde tout à la fois notre culte – le service de Dieu- et notre engagement dans la société – le service des hommes.

C’est à la lecture de ces quelques versets que j’entends qu’une vie devant Dieu vaut la peine d’être vécue. Sans crainte. Avec enthousiasme.

Sans crainte. Est-ce le fruit d’une nature optimiste ? Peut-être. Mais je suis convaincu que l’optimisme ne suffit pas. Car vient à nous cette parole véritablement libératrice qui nous fait entrer dans une autre compréhension de notre vie. Elle n’est plus soumise au jugement. Ou plutôt le jugement est déjà passé sur notre vie. Le Christ a déjà fait la part de ce qui doit être purifié, pardonné. Et cette part a déjà été éliminée par la mort du Christ pour nous. Que craindrais-je encore ? Peut-être de ne pas savoir accueillir ce pardon. De rester les yeux tournés en arrière et de devenir statue de sel comme la femme de Lot. Mais si j’entends cette parole, si je la reçois comme la parole de Dieu pour moi, alors je peux regarder devant moi et marcher.

Et j’ajoute, avec enthousiasme. Parce que rien ne me retient. Je risque de me tromper, de faire des faux pas, de ne pas entendre ou comprendre ce que Dieu attend de moi. Cela ne portera pas à conséquence, dès lors que je serai engagé dans le combat pour sa justice, dès lors que je chercherai à lui rendre un culte par la vie que je mènerai. Tout sera sous sa grâce.

Est-ce un regard idéalisé sur notre existence ? Je ne le crois pas. C’est un regard sur ce qui dans notre existence appartient à notre relation avec le Christ. Certes, il reste et restera bien des aspects de cette existence qui échapperont à cette grâce. Le vieil homme s’accroche. Mais l’esprit est à l’œuvre pour que l’homme nouveau apparaisse sous cette carapace. Et viendra le jour où il sera pleinement révélé.

Luc 24, 13-35 – Sur le chemin d’Emmaüs – « Nous espérions qu’il était celui qui allait délivrer Israël ! »

Dimanche 3 mai 2014, par le pasteur Jean-Arnold de Clermont

 

Or, ce même jour, deux d’entre eux se rendaient à un village du nom d’Emmaüs, à soixante stades de Jérusalem, et ils s’entretenaient de tout ce qui s’était passé. Pendant qu’ils s’entretenaient et débattaient, Jésus lui-même s’approcha et fit route avec eux. Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. Il leur dit : Quels sont ces propos que vous échangez en marchant ? Ils s’arrêtèrent, l’air sombre. L’un d’eux, nommé Cléopas, lui répondit : Es-tu le seul qui, tout en séjournant à Jérusalem, ne sache pas ce qui s’y est produit ces jours-ci ? – Quoi ? leur dit-il. Ils lui répondirent : Ce qui concerne Jésus le Nazaréen, qui était un prophète puissant en œuvre et en parole devant Dieu et devant tout le peuple, comment nos grands prêtres et nos chefs l’ont livré pour qu’il soit condamné à mort et l’ont crucifié. Nous espérions que ce serait lui qui apporterait la rédemption à Israël, mais avec tout cela, c’est aujourd’hui le troisième jour depuis que ces événements se sont produits. Il est vrai que quelques femmes d’entre nous nous ont stupéfiés ; elles se sont rendues de bon matin au tombeau et, n’ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire qu’elles avaient eu une vision d’anges qui le disaient vivant. Quelques-uns de ceux qui étaient avec nous sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses tout comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu. Alors il leur dit : Que vous êtes stupides ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce qu’ont dit les prophètes ! Le Christ ne devait-il pas souffrir de la sorte pour entrer dans sa gloire ? Et, commençant par Moïse et par tous les Prophètes, il leur fit l’interprétation de ce qui, dans toutes les Ecritures, le concernait. Lorsqu’ils approchèrent du village où ils allaient, il parut vouloir aller plus loin. Mais ils le pressèrent, en disant : Reste avec nous, car le soir approche, le jour est déjà sur son déclin. Il entra, pour demeurer avec eux. Une fois installé à table avec eux, il prit le pain et prononça la bénédiction ; puis il le rompit et le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent ; mais il disparut de devant eux. Et ils se dirent l’un à l’autre : Notre cœur ne brûlait-il pas en nous, lorsqu’il nous parlait en chemin et nous ouvrait le sens des Ecritures ? Ils se levèrent à ce moment même, retournèrent à Jérusalem et trouvèrent assemblés les Onze et ceux qui étaient avec eux, qui leur dirent : Le Seigneur s’est réellement réveillé, et il est apparu à Simon ! Ils racontèrent ce qui leur était arrivé en chemin, et comment il s’était fait reconnaître d’eux en rompant le pain.

« Nous espérions qu’il était celui qui allait délivrer Israël ! »
Je pointe ce passage du récit des disciples d’Emmaüs car il exprime tout le désespoir de ces hommes qui ont fuient Jérusalem qui, pour eux, n’est plus que la ville où ils ont perdu leur maître, ce « prophète puissant en action et en parole devant Dieu et tout le peuple » mais qui n’a pas été pour autant protégé de la mort. Qui plus est, le troisième jour est arrivé et rien ne s’est produit ! En parlant de ce troisième jour, Luc souligne toute la cruauté de la situation : ils y ont cru et tout s’est effondré. Ils avaient un espoir, il est complètement déçu. Ils n’ont plus qu’à s’enfuir.
Derrière eux la mort, devant eux l’inconnu, et la route, qui est une route d’exil.

Ces mots, cette situation de désespoir et de fuite prend aujourd’hui une résonance toute particulière, alors que, à quelques milliers de kilomètres d’ici, par centaines de milliers des hommes, des femmes et des enfants, ont pris la fuite, désespérés ; un million au Liban, venus de Syrie ; trois à quatre cent mille, au Tchad et au Cameroun, venus de Centrafrique. Mais ces mots résonnent aussi dans le cœur de tous ceux qui se trouvent affrontés à l’échec, ou à la mort. Les portes se sont fermées. Ils sont sur une route dont ils ne savent pas où elle les conduit. Certes, il n’y a aucune commune mesure entre les situations de guerre ou de deuil ou d’échec que je viens d’évoquer, sinon que leurs désespoirs se rejoignent. Chacun se retrouve, au mieux, en train ce marcher sur une route mais sans horizon.

Et sur cette route, voici Jésus qui marche avec eux ! Certes ils ne l’ont pas reconnu, mais il est bien là qui leur explique les Ecritures. Etonnant résumé des Ecritures que l’affirmation qu’il fallait que le Christ souffrît la condamnation par les puissants et la mort la plus abjecte ! Et pourtant Luc nous place au centre de l’évangile, quand il y découvre la route incognito du Christ au cœur même de la souffrance des hommes. Qui peut comprendre cela, qui peut attendre cela de Dieu ? Qui peut entendre que la gloire de Dieu est dans son abaissement ?
Pourtant il n’est pas d’autre chemin pour sortir du désespoir que ce retour en arrière, que cette lecture de notre passé. Pour les syriens ou les centrafricains, comme pour les familles endeuillées par la perte d’un être cher, comme pour les victimes d’un échec professionnel ou personnel, il faut accepter cette relecture des événements avec Jésus pour commentateur. Comprenez moi bien : Il ne s’agit pas de refaire l’histoire que l’on a vécu, de lui donner une nouvelle interprétation ni, comme l’on dit volontiers aujourd’hui sans préciser ce que cela signifie, de revisiter l’histoire ! Non, il s’agit d’y entendre et d’y voir la présence du fils de Dieu qui accompagne cette histoire, qui accepte d’y souffrir et d’en souffrir avec nous, d’en mourir pour nous, non par accident, mais selon sa volonté d’amour pour chacun de nous.
Comment dire aux syriens ou centrafricains de toutes origines, que le Christ accompagne de sa présence, autant leur vie que celle de leur ennemis, et qu’avec eux il meurt de leur haine les uns pour les autres ? Je ne sais. Et c’est ce qui nous trouble, nous chrétiens, que de ne pas savoir comment dire aujourd’hui dans cette crise horrible, l’évangile de l’amour. Mais je sais au moins qu’il nous faut partager ce message avec ceux qui ne comprennent pas la mort d’un de leurs proches ; je sais qu’il nous faut le dire et le redire à ceux qui se sentent malmenés par l’existence, par le monde injuste qui les entoure : dire et redire la compassion de Dieu en Jésus Christ ! Dire : ‘Dans cette épreuve, vous n’êtes pas seuls !’. Et non seulement le dire mais le manifester.

Ce n’est que lorsque les disciples d’Emmaus ont entendu cela que la reconnaissance a pu se faire. Luc en quelques mots choisis à dessein assimile le repas d’Emmaüs à la multiplication des pains. Alors leurs yeux s’ouvrent. Enfin ils voient et comprennent tout. Mais déjà il n’est plus « visible ». Il n’a pas dit absent, seulement « invisible » !
Et désormais ils vont vivre l’absence, ou ce qui est la même chose la présence invisible de Jésus. Il sera dans leur cœur, dans leurs paroles, dans leur témoignage.
C’est ici, sans doute, qu’est notre privilège : dans un moment nous allons nous réunir autour de cette table pour rompre le pain et partager le vin. Nous le ferons par obéissance à l’ordre du Seigneur, à sa parole qui nous dit « faîtes ceci en mémoire de moi ». Nous le ferons tous ensemble, apportant autour de cette table la diversité de nos origines, de nos situations, de nos peines et de nos joies. Symboliquement sur nos routes, nous marquerons un temps d’arrêt pour prendre part ensemble au repas du Seigneur. Ce sera un moment de reconnaissance, avec toute la richesse de ce terme qui dit autant ce que nous comprendrons – la présence offerte de notre Seigneur – que la louange qui l’accompagne.
Oui ce sera un moment de reconnaissance mais qui n’aura de sens que dès lors que nous aurons repris notre chemin.
Car cela reste pour nous le défi de la présence du ressuscité !
Tout à la fois emplir de paix et de joie nos cœurs et nos vies blessées. C’est le ministère que nous devons remplir les uns à l’égard des autres en nous soutenant mutuellement. Mais il nous faut aussi vivre dans cette présence/absence du Seigneur de telle sorte que ceux que nous rencontrerons entendent parler de celui qui nous accompagne et en reçoivent le témoignage dans notre vie. Pour cela, il faut nous fortifier les uns les autres, nous encourager au témoignage, chercher ensemble les voies les meilleures.
Au soir d’Emmaüs naît la vie de l’Eglise comme communauté de partage et de témoignage rendu au Christ vivant. Autour de cette table où nous partageons le pain et le vin, renaît la communauté ecclésiale au service du Christ vivant.
Mais quand j’évoque les syriens ou les centrafricains, vous entendez bien que cette communauté ecclésiale, cette communauté de partage et de témoignage, je ne peux la limiter aux seules dimensions de notre communauté paroissiale, et je cherche comment ne pas la limiter à cela. Cela ne pourra se faire que dans la prière, une prière nourrie d’informations régulières, d’attention particulière portée à des peuples en déroute. Cela se fera dans notre solidarité active avec tous ceux qui leur apportent secours et assistance. Cela se fera dans notre manière d’en parler autour de nous et d’encourager nos gouvernements français et européens à être résolument engagés aux côtés des artisans de justice et de paix.
L’évangile de Luc nous appelle à être des témoins de la justice et de la paix qui viennent de Dieu pour qu’au milieu de la haine et du désespoir brille une lumière qui aide des hommes et des femmes à faire demi-tour sur le chemin de l’exil ; pour que des hommes et des femmes aujourd’hui accablés retrouvent l’espérance qui fait vivre.
Que Dieu nous soit en aide.

 

Matthieu 6, 24-34 « En marche vers le Royaume… ou plutôt comme un signe du Royaume qui vient, à travers une vie juste ! »

Dimanche 2 mars 2014 – par le pasteur Jean-Arnold de Clermont

 

Ne vous inquiétez donc pas en disant : ‘Qu’allons-nous manger ? Qu’allons-nous boire ? Qu’allons-nous mettre pour nous habiller ?’ Ce sont les païens qui recherchent sans arrêt tout cela. Mais votre Père qui est au ciel sait que vous en avez besoin. Préoccupez-vous d’abord du Royaume de Dieu et de la vie juste qu’il demande et Dieu vous accordera aussi tout le reste.

La traduction en français courant que je viens de citer au lieu de la formule classique ‘le Royaume de Dieu et sa justice’ a préféré ‘et de la vie juste qu’il demande’ que j’utilise ici car elle me semble plus immédiatement significative ; il s’agit dans ce passage du Sermon sur la Montagne de notre vie et pas d’un cours de morale sur l’usage de nos biens et notamment de notre argent. Une vie juste. Qu’est-ce que c’est précisément ?

Car le texte dont nous parlons ce matin est gentiment naïf sinon proprement scandaleux pour certains. Nous voici, en effet, comparés aux oiseaux du ciel et aux lys des champs. Qui ne se soucient pas du lendemain, pour les uns, et se laissent nourrir par Dieu ! Qui ne travaillent pas et ne filent pas, pour les autres, et se laissent habiller par Dieu ! Si pour les fleurs des champs et des montagnes, la comparaison tient la route, pour les oiseaux elle relève d’une aimable naïveté. Car si le Père céleste est bien censé les nourrir, ils ont pour leur part une contrepartie bien dure ; ils y passent leurs journées. Se nourrir et survivre, me semble être leur emploi du temps principal. Mais admettons le côté poétique, il n’empêche que je ne nous vois guère ne pas nous soucier du lendemain sauf à appartenir à ce club très fermé des fortunes mondiales qui même en temps de crise voient plutôt celles-ci progresser que diminuer. Et quand bien même ce ne serait pas le cas, il leur en resterait toujours. Mais Jésus ne parle pas de cela, ne peut parler de cela. Il parle à tous y compris à ceux qui portent leur aujourd’hui comme une inquiétude lancinante, comme l’est leur nourriture pour ce midi, leur logement pour ce soir, leur vêtement pour tout de suite… mais ne pas se soucier du lendemain est pour ceux-ci inacceptable !
Vous l’avez compris, je cherche à recevoir ce texte comme une parole de Jésus pour tous, y compris pour ceux qui galèrent dans la vie ; mais y compris aussi pour ceux qui sont à l’abri du besoin. Vraiment pour tous !
Il y a une solution simple, en repartant des versets initiaux de notre lecture de ce jour qui affirmaient ‘Vous ne pouvez être esclaves de Dieu et de Mammon’.Et la simplicité consiste à ajouter dans notre tête un : ‘simultanément !’ ‘Vous ne pouvez être simultanément esclaves de Dieu et de Mammon’. Mais être à mes heures ‘esclave de Dieu’ et à d’autres ‘esclave de Mammon’ ou si vous préférez servir l’un et l’autre comme deux employeurs à temps partiels, n’est-ce pas la solution ? Celle d’ailleurs que nous pratiquons majoritairement ! Il faut bien vivre !
L’enjeu de notre réflexion est de sortir de ce dilemme. Pouvoir vraiment ne servir que Dieu y compris dans l’usage de Mammon !
Je sais que de dire les choses ainsi peut sembler au premier abord nier la radicalité de l’Evangile. Et il est bon que certains nous la rappellent en vivant uniquement de la charité publique, comme des bonzes…. Mais je ne crois pas un seul instant que ce soit le propos de Jésus. Son propos c’est l’engagement exclusif au service de Dieu dans une vie juste !
Essayons de nous en approcher.
L’engagement exclusif commence par un amour exclusif ! Dire cela c’est replacer notre texte dans le contexte de tout le sermon sur la montagne :
Avec les Béatitudes en prologue, comme l’affirmation d’un bonheur qui ne tient pas à ce que nous acquérons, ou possédons, mais à ce que nous sommes dans le fond de nous-mêmes et dans nos relations avec nos contemporains, et à ce qui nous est offert gratuitement, dans la grâce de Dieu.
Avec le sermon sur la montagne, et son projet de vie au service des hommes : être ce qui donne saveur et lumière ; pour que la réconciliation soit plus forte que l’offense ; pour que l’amour de l’autre dépasse toute division et inimitié ; pour que notre manière d’être soit totalement inspirée par notre relation à Dieu.
C’est dans un tel contexte qu’il nous faut entendre l’engagement exclusif au service de Dieu ; car il ne s’agit pas d’être moine ou moniale, d’être prêtre ou pasteur – toute chose cependant parfaitement compatible ! – mais il s’agit de notre relation à nos frères et sœurs ; c’est dans leur service exclusif que se vit le service exclusif de Dieu, c’est dans l’amour pour eux que se vit l’amour pour Dieu.

Mais concrètement, dans le domaine qui nous occupe ce matin, le rapport à l’argent, qu’est-ce que cela signifie ? Il s’agit en fait de la place que nous prenons, essayons de prendre ou défendons, dans l’espace économique.
Dans un ouvrage récent, Richard Sitbon, économiste, directeur au ministère du trésor israélien et auteur d’un ouvrage intitulé ‘L’économie selon la Bible ’ propose un certain nombre de lignes directrices à partir de l’interprétation de textes de l’Ancien Testament. Il commence par citer l’installation d’Abraham à Beer Shéva où il nous est dit qu’il y planta un arbre ; Richard Sitbon dit que les lettres du nom de l’arbre correspondent aux initiales de trois mots que sont la nourriture, la boisson et le logis. Je dois vous dire que je ne suis pas très sensible à ce type d’exégèse sur des lettres de l’alphabet, mais je ne vois aucune difficulté à affirmer avec lui, et j’ajoute avec Jésus dans la poétique du texte de Matthieu, que la volonté de Dieu pout tout être humain est celle de le voir bénéficier de ce que ce même Richard Sitbon appelle un revenu minimum de survie. Je ne me risquerai pas à débattre des formules économiques pour atteindre ce but. Je dis simplement que cette attention élémentaire à la ‘survie’ de tous les êtres humains ne peut être que la traduction de cet amour que le sermon sur la montagne met au cœur du projet de Dieu. Ou pour dire les choses autrement : le service de Mammon, entendez la manière dont nous gérons l’économie, s’il a pour objet de permettre la survie de tous les êtres humains devient véritablement le service de Dieu.
La deuxième référence que Richard Sitbon puise dans l’Ancien testament est celle de l’année sabbatique. Il imagine une année de croissance zéro tous les sept ans associée à un temps de travail ralenti pour tous, qui permette à l’homme de ‘souffler, se recentrer sur lui-même, ses proches, en un mot se ressourcer’. Là encore je ne veux pas débattre de la faisabilité économique que pourtant il affirme. Mais reprendre à mon compte l’importance décisive de la notion de sabbat. Celle que nous vivons ensemble aujourd’hui dans ce temple en prenant du temps pour chanter, prier et méditer, ensemble ; cet ‘autre chose’ que la vie des autres jours et que nous vivons ensemble. Mais plus que cela, la place suggérée dans notre vie pour une autre vie, de repos par rapport au travail, de rencontres par rapport à la solitude, de paix par rapport à la tension, de lumière par rapport à l’ombre des jours……souffler, se ressourcer…
« Ne vous inquiétez donc pas en disant : ‘Qu’allons-nous manger ? Qu’allons-nous boire ? Qu’allons-nous mettre pour nous habiller ? »
Si je dépasse l’apparente naïveté de ce message de Jésus, j’entends d’abord un appel à placer au cœur de ma vie le souci d’autres que de moi-même ; je ne suis plus au centre du monde avec mon inquiétude pour demain ou même aujourd’hui ; l’autre devient mon horizon ? C’est cela cherchez le Royaume : l’amour de Dieu à travers l’amour de l’autre.
Mais cela se traduit par une vie différente ; juste ! C’est-à-dire ‘réorientée’ ! Dans un monde qui n’a d’autre mot à l’esprit que celui de la croissance et du progrès – et il en faut probablement pour nourrir à terme huit milliards de terriens – Jésus vient parler de lys des champs et d’oiseaux du ciel pour que nous retrouvions une vraie capacité de remettre les choses à leur place, dans nos vies, dans nos rapports avec ceux qui nous entourent, dans notre capacité de partager, de prendre le temps de vivre…. Une vie juste !

Tous peuvent-ils entendre ce message ? Y compris ceux qui sont dans l’incertitude pour leur lendemain ou même leur aujourd’hui ? Je ne le pense pas. Et je me garderais bien d’aller sans autre lire ce texte de l’Evangile de Matthieu, qui nous conduit ce matin, le lire dans la rue. Et peut-être même ici ce matin reste-t-il insupportable pour l’un ou l’autre d’entre nous… Mais si je persiste à le recevoir comme une parole de Jésus pour nous, c’est précisément parce qu’il y a un ‘nous’. C’est à nous, nous communauté de ses disciples, qu’il parle. C’est à notre communauté qu’il adresse cette parole pour qu’elle soit reçue ensemble, vécue ensemble. De sorte que ceux qui pour de multiples raisons ne peuvent la recevoir, ne peuvent se décentrer d’eux-mêmes, tant leur corps, leur vie, leurs douleurs les ramènent sans cesse à l’inquiétude de l’heure qui passe ou au souci du lendemain, ceux-là se sachent portés par notre communauté. C’est dans cette communauté qu’ils pourront trouver cette paix intérieure qui permet d’être comme les lys des champs ou les oiseaux du ciel ! C’est à cela qu’est appelée notre communauté ; être une communauté d’apaisement et de partage. En marche vers le Royaume… ou plutôt comme un signe du Royaume qui vient, à travers une vie juste !

Jean 1, 1-18 – « La lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres n’ont pas pu la saisir. »

25 décembre 2013 – Noël, par le pasteur Jean-Arnold de Clermont

 

1Au commencement était la Parole ; la Parole était auprès de Dieu ;

la Parole était Dieu.

2Elle était au commencement auprès de Dieu. 3Tout est venu à l’existence par elle, et rien n’est venu à l’existence sans elle.

Ce qui est venu à l’existence 4en elle était vie, et la vie était la lumière des humains.

5La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres n’ont pas pu la saisir.

6Survint un homme, envoyé de Dieu, du nom de Jean. 7Il vint comme témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous croient par lui. 8Ce n’est pas lui qui était la lumière ; il venait rendre témoignage à la lumière. 9La Parole était la vraie lumière, celle qui éclaire tout humain ; elle venait dans le monde. 10Elle était dans le monde, et le monde est venu à l’existence par elle,

mais le monde ne l’a jamais connue.

11Elle est venue chez elle, et les siens ne l’ont pas accueillie ;

12mais à tous ceux qui l’ont reçue, elle a donné le pouvoir

de devenir enfants de Dieu à ceux qui mettent leur foi en son nom.13Ceux-là sont nés, non pas du sang, ni d’une volonté de chair, ni d’une volonté d’homme, mais de Dieu. 14La Parole est devenue chair ; elle a fait sa demeure parmi nous,

et nous avons vu sa gloire,

une gloire de Fils unique issu du Père ;

elle était pleine de grâce et de vérité.

15Jean lui rend témoignage, il s’est écrié : C’était de lui que j’ai dit : Celui qui vient derrière moi est passé devant moi, car, avant moi, il était. 16Nous, en effet, de sa plénitude nous avons tous reçu,

et grâce pour grâce ;

17car la loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ. 18Personne n’a jamais vu Dieu ; celui qui l’a annoncé, c’est le Dieu Fils unique qui est sur le sein du Père.

A chaque évangéliste son style, sa construction, son introduction….
Pour Marc, c’est concis, en forme de confession de foi : ‘Commencement de l’Evangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu….’
Matthieu et Luc ont opté pour les récits de l’enfance, narratifs, légendaires et poétiques, mais à y bien regarder ils confessent pareillement la foi chrétienne concernant le salut en Jésus-Christ. Jean ! C’est du lourd ! Bref, 18 versets, mais un portique pour tout son Evangile. Là aussi telle une confession de foi.
Il lui donne la forme d’un récit de création « Au commencement était la Parole… »
Mais le cœur est bien la révélation de l’identité de Jésus ; la proclamation de la foi de l’Eglise primitive autour de trois mots clés : Parole, vie et lumière.

J’ai choisi de n’en conserver qu’un ce matin ; celui de la lumière. Suis-je influencé par la période de l’année où l’obscurité semble parfois l’emporter sur la lumière ? Suis-je sensible au règne du mal qui enveloppe des contrées entières, telles la Centrafrique ou la Syrie ? Ai-je besoin d’entendre parler de lumière dans les ténèbres de vies familiales éclatées ?
Peut-être tout simplement parce que c’est aujourd’hui Noël, fête de la lumière ; comme le thème de la vie conviendra particulièrement à un matin de Pâques, célébration de la vie nouvelle, de la résurrection ; comme celui de la Parole créatrice de vie et illuminant toutes choses, est lui à l’arrière plan de tout ce que nous dirons. Et je vous propose un triple regard, un triple parcours dans la lumière de Noël.
Commençons par le plus simple : un parcours historique.

Les commentateurs de ce Prologue de Jean ont bien repéré, en effet, que l’évangéliste l’inscrit dans un déroulement historique, de la création à l’inauguration du règne du Christ. Jean, le Baptiste, arrive dans ce texte un peu comme un cheveu sur la soupe, interrompant l’hymne consacré à la Parole, la vie et la lumière ; mais il lui donne sa dimension historique. Il y a un avant, qui peut être résumé en une seule phrase : ‘La lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres n’ont pu la saisir’
C’est-à-dire, la Parole à offert aux hommes une vie lumineuse, faite pour le bonheur, mais ils n’ont pu la saisir. Ils se sont laissés enfermer par les ténèbres et n’ont pu trouver le chemin qui leur était offert, chemin illuminé par la Parole. C’est une lecture possible de l’histoire du peuple de Dieu ; c’est une écoute des prophètes !
Mais il y a un après : Jean est venu témoigner de la lumière ; la Parole qui est vraie lumière et qui maintenant est venue dans le monde, a été faite chair. Et si les siens ne l’ont pas accueillie elle a donné à certains le pouvoir de devenir enfants de Dieu ; et ceux là sont nés non pas du sang, ni d’une volonté de chair ni d’une volonté d’homme, mais de Dieu.
Comment mieux dire : Emmanuel, Dieu venu avec nous et pour nous en Jésus Christ, la Parole qui est devenue chair, qui a fait sa demeure parmi nous, pleine de grâce et de vérité.
Comment mieux résumer l’histoire du salut, de la création jusqu’à nous ; désillusion devant l’humanité incapable de recevoir la lumière ; jusqu’à la nouvelle création, œuvre de Dieu venu lui-même, par pure grâce, illuminer l’histoire des hommes et les rendre capables de sortir des ténèbres du mal.
Et Jean, le Baptiste de dire : « Celui qui était derrière moi est passé devant moi … et nous avons reçu grâce pour grâce. »
Que fêtons-nous donc aujourd’hui ? L’irruption de la lumière dans un monde de ténèbres, de telle sorte que les ténèbres, même si elles se manifestent toujours, n’ont plus le pouvoir de couvrir la lumière. Peut-être l’obscurcir ! Mais désormais, et pour toujours, aussi sombre soit la nuit de nos existences, nous savons qu’elle ne peut dominer. Un lumignon, telle une veilleuse, demeure toujours qui peut à tout moment illuminer notre chemin.. C’est cela, Noël !

Mais vous vous doutez bien que Jean, pas moins que les autres évangélistes, ne se contente d’une interprétation historique de la venue de Jésus, lumière du monde. C’est nous qui le plus souvent nous contentons de l’histoire et même nous y ajoutons des détails pour la rendre plus crédible… la crèche est entourée d’animaux, les mages sont rois et reçoivent des prénoms ! Alors que les évangiles tentent d’attirer nos regards au-delà de l’histoire, là où elle questionne notre foi. Et l’interrogation pour notre foi est ici ni plus ni moins la question du mal. Ces ténèbres qui enserrent notre monde et nous rendent incapables ‘ par nous-mêmes’, comme disait Calvin, d’y vivre dans l’espérance et le bonheur. Ces ténèbres de l’incrédulité et de l’aveuglement de l’esprit humain.
En trois touches successives l’évangéliste va dire et la puissance des ténèbres et la force de la lumière.
C’est d’abord dans l’entretien avec Nicodème (Jn. 3,19) : ‘quiconque pratique le mal déteste la lumière ; celui-là ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient dévoilées ; mais celui qui fait la vérité vient à la lumière, pour qu’il soit manifeste que ses œuvres ont été accomplies en Dieu’. Ainsi, il n’y a aucune fatalité à rester dans les ténèbres ; elles existent bien et nos vies en sont remplies ; quant à notre monde il en déborde. Mais Jésus s’adressant à ce sage qu’est Nicodème peut tracer devant lui un chemin, celui de la vérité.
Il y a dans la Bible deux livres qu’il faut bien l’avouer nous lisons peu… les Proverbes et l’Ecclésiaste. Nous en citons parfois quelques passages qui nous parlent directement mais avouons que tout cela nous semble bien lointain …
Ils ont pour moi un mérite, même si je les trouve souvent obscurs ou ‘culturellement décalés’… (je suis prudent dans mes propos pour n’être pas soupçonné d’hérésie !) ; ce mérite c’est de nous indiquer le chemin de la sagesse pour répondre à l’appel de la Parole. Rechercher la vérité pour venir à la lumière et que nos œuvres entrent ainsi dans le projet de Dieu. Laisser entrer dans nos vies sa lumière, sa parole qui est vie et lumière ! Ce que Jésus dit à Nicodème, c’est que le défi vaut d’être relevé, parce qu’encore une fois, il n’y a pas fatalité des ténèbres ! Il vaut la peine de se battre pour la vérité, ce qui a du sens, à la lumière de notre écoute de la Parole.

Mais ce que Nicodème a du mal à accepter – vous vous en souvenez – c’est que cela passe par une seconde naissance ; et l’évangéliste, par une nouvelle touche, va compléter notre compréhension de la lumière qui est parole et vie.
Nous sommes pour l’évangéliste dans le temps qui suit le récit de la femme adultère, condamnée par les hommes an nom de la Loi ; hommes qui ferment les yeux sur leur propre péché ; ce que Jésus leur fait remarquer ; et la voici, elle, dégagée de toute condamnation pour entrer dans une vie nouvelle : ‘Va, et désormais ne pèche plus’. Et Jésus poursuit : ‘C’est moi qui suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres mais il aura la lumière de la vie’ (Jn, 8, 12).
La lumière dont il est question ici, celle qui se présentait à Nicodème comme une nouvelle naissance, celle qui pour la femme adultère est pardon et vie, c’est ‘moi’ dit Jésus. C’est-à-dire non seulement l’adhésion intelligente à sa parole et à ses exhortations, mais l’abandon de toute notre vie entre ses mains, l’abandon de nos projets dans son projet pour nous, l’abandon de nos inquiétudes et de nos peines dans son amour pour nous.

C’est pourquoi, ajoutant encore une touche à la compréhension du Christ, vie et lumière, l’évangéliste, alors que s’ouvrent les récits de la passion, nous présente Jésus qui s’écrie : ‘Moi, la lumière, je suis venu dans le monde, pour que quiconque met sa foi en moi ne demeure pas dans les ténèbres’ (Jn.12, 46).
Mettre sa foi en lui ! Ce matin, lui faisons-nous confiance pour nous conduire dans la lumière, pour que lui-même éclaire notre chemin ?
Je ne doute pas de notre réponse. Sinon nous ne serions pas ici. Nous aspirons à recevoir de lui sa lumière. Il nous y invite mais c’est lui-même qui, ‘grâce pour grâce’, nous donne de le recevoir en nos cœurs et de marcher avec lui.

Ainsi la lumière est recherche de vérité et abandon dans la foi…
Mais au moment de terminer ce moment de communion avec la Parole qui est vie et lumière, il nous faut ‘retomber sur terre’, faire droit à cette objection qui nous vient inévitablement à l’esprit… une fois sortis d’ici, n’allons-nous pas retrouver les ténèbres, ou pour le moins tout ce qui obscurcit nos existences. Certes ! Alors il nous faudra garder cette promesse :
‘La parole était la vraie lumière…. Elle est venue chez elle… A tous ceux qui l’ont reçue, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu’. Comme cette communion les uns avec les autres, comme cette communion avec le Christ, dans le pain et le vin partagés, humblement autour d’une table, rien ni personne ne pourra nous retirer ce don qui nous est fait d’être enfant de Dieu. En nous, profondément enfouie peut-être, brille sa lumière qui éclaire notre chemin. Rien, ni personne, ne peut nous priver de cette lumière. Demandons seulement qu’il nous soit donné, en plus, la grâce de faire rayonner cette lumière.