Genèse 29,16 – 30,25 et Matthieu 10,34-39 – Rachel et Léa, à la découverte d’un Dieu féministe

Prédication du pasteur Samuel Amédro, le dimanche 26 novembre 2017

Croyez-moi mais ce n’est ni de l’opportunisme ni céder à la mode du moment que de prendre le temps d’ouvrir ensemble ce matin la question du féminisme et du respect dû aux femmes. D’abord, il faut bien le dire, nous sommes convoqués par cette question et c’est heureux. Enfin ! Allais-je dire… Il était temps, même si l’on peut regretter que des scandales tels que les affaires DSK ou Weinstein soient nécessaires pour qu’une vague de prise de conscience secoue enfin la torpeur générale. L’égalité femme – homme grande cause du quinquennat ? Tant mieux. Des programmes spécifiques dans l’Education Nationale ? Je m’en réjouis. Rendre le sexisme délictueux ? Pourquoi pas, c’est sans doute nécessaire pour au moins faire taire les goujats. Se reposer la question de la maturité nécessaire pour parler de consentement des jeunes filles ? C’est absolument indispensable. Faciliter autant que possible la prise de parole des femmes abusées ? J’allais dire : il était temps ! Tout faire enfin pour que l’opprobre ne repose plus sur les victimes mais sur les agresseurs : oui, mille fois oui… Même si je dois avouer mon désaccord profond avec certaines stratégies militantes comme celles des Femen par exemple. J’espère que je ne serai pas conspué à mon tour sur les réseaux sociaux si j’avoue mon scepticisme concernant l’utilisation forcée du langage inclusif. Il semblerait qu’à la Mairie de Paris on envisage de rebaptiser les journées du Patrimoine en journées du Matrimoine et du Patrimoine ? A ce niveau, le néologisme frôle le ridicule et je ne suis pas certain que cela serve la cause… Même les églises ne sont pas en reste dans le genre puisque j’ai appris qu’une église féministe américaine avait décroché le Christ en Croix pour le remplacer par une femme en la nommant « Jesa Christa ». J’imagine que ce sont là les scories inévitables d’un combat qui n’en est pas moins honorable autant qu’urgent…

Non, si j’ouvre ce dossier ce matin c’est pour partager avec vous la découverte de notre étude biblique de ce mercredi. Suivant notre programme des frères et des sœurs dans la Bible, nous nous sommes penchés sur l’histoire de Rachel et Léa. C’est d’ailleurs, de toute la Bible, la seule histoire de sœurs qui nous soit racontée avec quelques détails. Nous y avons découvert avec étonnement un Dieu féministe à rebours des clichés habituels sur l’Ancien Testament et la place des femmes.

Oh bien sûr l’histoire de Rachel et Léa commence dans une société patriarcale sémitique tout ce qu’il y a de traditionnelle, une société où les femmes n’ont pas d’existence propre parce qu’elles sont toujours définies par rapport à quelqu’un d’autre. Elles ne sont que filles de, épouses de, mères de… Laban avait deux filles… une plus grande et une plus petite… Une société où l’on ne décrit les femmes que par leur physique :  Léa a les yeux tendres (ou faibles) Rachel était belle à voir et à regarder. Une société où les hommes décident entre eux de ce que sera la vie des femmes sans jamais leur demander leur avis : Pour moi il vaut mieux te la donner que la donner à un autre dit Laban à son neveu… Au moins, cela restera dans la famille, pense-t-il sûrement. Une société donc où la femme est un objet que l’on donne et que l’on prend, que l’on achète et que l’on vend et pour qui l’on passe un contrat : Je te servirai 7 ans pour Rachel la plus petite…  Une société où l’on échange l’une pour l’autre sans que les intéressées ne poussent la moindre protestation. De fait, il semble que cela ne pose aucun problème ni pour Rachel ni pour Léa. Et, mieux encore, sans même que l’intéressé ne se rende compte de rien : Et au matin, surprise, c’était Léa. Une société où l’on termine une semaine de noces avec une femme qu’on ne voulait pas, pour se tourner, à peine la fête terminée, vers celle qu’on convoitait et qu’on avait acheté par un dur labeur : Achève la semaine de noces de celle-ci et l’autre te sera donnée aussi pour le service que tu feras encore chez moi pendant 7 autres années.

Sans doute vous pensez qu’une telle société décrite par la Genèse qui considère les femmes comme des objets à la disposition des hommes reflète une situation aujourd’hui dépassée ? Détrompez-vous. Je ne veux pas revenir sur l’actualité qui s’étale dans nos journaux depuis quelques mois mais je veux évoquer devant vous le cas très concret d’un ami très cher, pasteur congolais responsable d’une Eglise de migrants à Rabat, qui m’écrit cette semaine pour me donner des nouvelles de son mariage : « J’ai demandé sa main et sa famille m’a donné son avis favorable, en envoyant une facture qui retrace un montant de 2000 dollars en espèces, et les choses en nature pour constituer la dot, le mois de mars j’ai versé la somme de 1300 euros à ma famille et quelques articles, et le 29 avril le conseil de ma famille a décidé deux choses ; compléter ce qui a compléter car dans notre tradition, le mariage n’est pas un acte personnel, c’est plutôt une affaire des familles et deuxièmement ; aller discuter en même temps remettre cette dot au mois d’aout auprès de la famille d’Esther. Chose faite le 14 octobre 2017 donc par la grâce de Dieu, nous venons de traverser l’étape du mariage coutumier. » Et il me joint la liste des différents objets réclamés par la famille pour la dot…

Les choses fonctionnent comme cela depuis la nuit des temps et personne ne les remet vraiment en question. Personne ? Si justement. Il y a quelqu’un qui ne se satisfait pas de cette situation. Quelqu’un que cette situation révolte suffisamment pour avoir envie d’y glisser un grain de sable pour essayer de gripper une mécanique bien huilée alors que personne ne s’y attend : Quand le Seigneur vit que Léa n’était pas aimée, il la rendit féconde alors que Rachel restait stérile…

Ainsi donc pour le Seigneur, il y a un problème suffisamment grave pour qu’il décide d’intervenir. Le Seigneur vit que Léa n’était pas aimée… Soit dit en passant, première nouveauté, radicale celle-là : aux yeux de Dieu, tous les mariages devraient être des mariages d’amour. Ce n’est une évidence pour nous que depuis à peine un siècle mais ce n’est toujours pas le cas ni en Afrique, ni en Asie, ni en Amérique du Sud.

Le Seigneur décide donc de rendre la mal-aimée féconde, laissant la bien-aimée stérile. A y regarder de près, Dieu ne vient pas tant rééquilibrer une situation injuste en offrant une espèce de prestation compensatoire à celle qui n’est pas aimée, il vient créer une injustice pour déséquilibrer une réalité sociale bien installée qui n’était jusque-là remise en cause par personne. 4 fois, coup sur coup, Léa donne naissance à des fils et 4 fois elle prend la parole pour clamer son désir d’être aimée de son mari : Le Seigneur a regardé mon humiliation et maintenant mon époux m’aimera… Oui le Seigneur a perçu que je n’étais pas aimée et il m’a donné aussi celui-ci… Cette fois-ci mon époux s’attachera désormais à moi puisque je lui ai donné 3 fils… Tous les thérapeutes de couples vous parleront de cette stratégie désespérée de celles qui font des enfants pour tenter de colmater les brèches de leur couple. Mais de fait, quoi qu’on en pense, pour la première fois et par la Grâce de Dieu, une femme prend la parole pour exprimer son désir, pour dire ce qu’elle veut. Et ça c’est nouveau. On ne sait rien de la réaction de Jacob mais on peut supposer que si 4 fils ne l’ont pas fait changer d’avis sur son épouse, ce n’est pas un 5ème qui règlera le problème. Donc, dit le récit, Léa s’arrêta d’enfanter.

Par contre, il y en a une que l’intervention divine a vraiment bousculée : Rachel vit qu’elle ne donnait pas d’enfant à Jacob et elle devint jalouse de sa sœur… Elle aussi va découvrir la morsure du désir pour le jeter à la face de son homme comme une revendication, un ultimatum : Donne-moi des fils ou je meurs ! Chantage au suicide ? Expression d’un désespoir ? Qui sait ? Mais de fait, celle qui était aimée de Jacob découvre à son tour les problèmes de couple : Jacob se mit en colère contre Rachel et s’écria : Suis-je, moi, à la place de Dieu ? Lui qui n’a pas permis à ton sein de porter son fruit ! Jacob ne s’y est pas trompé et renvoie vers l’intervention de YHWH : c’est lui qui a créé le problème et Jacob s’en lave les mains… Ce n’est pas le courage qui l’étouffe.

Dès lors s’installe une compétition entre les sœurs et le conflit s’envenime. Rachel part immédiatement en Belgique pour avoir recours à la GPA (c’est encore interdit en France mais bon, pour la calmer, Jacob lui a laissé sa Carte Bleue) par le truchement de sa servante Bilha (à qui on ne demande rien… encore une femme dont on se sert comme d’un objet). Au premier fils, Rachel savoure sa victoire : Dieu m’a fait justice ! Il m’a exaucée et m’a donné un fils… Et au second, elle exulte : Par un combat divin j’ai su faire et je l’ai emporté sur ma sœur… Mais c’était compter sans la revanche de Léa qui, à son tour, décide d’avoir recours à la GPA grâce à sa servante Zilpa. Et pan ! 2 fils de plus pour Léa. Tout est à refaire et Léa exulte en public : Quel bonheur pour moi ! Car les filles (les copines ?) m’ont proclamée heureuse ! Remarquez que Léa ne dit pas qu’elle est heureuse, elle dit que, en public, tout le monde la croit heureuse et c’est ce qui lui importe pour le moment… Combien de gens font le sacrifice de leur désir profond pourvu que leur image sociale reste préservée ? Peu importe si je suis heureuse du moment que tout le monde croit que je le suis… Mais de fait la tension dramatique est à son comble et le conflit entre les deux sœurs loin d’être résolu. L’une veut être reconnue par son mari, l’autre veut des enfants pour se réaliser. 11 enfants sont nés de cette compétition implacable entre Rachel et Léa.

C’est alors que le récit prend un nouveau virage : Au temps de la moisson des blés, Ruben partit dans les champs… La situation conflictuelle entre les deux sœurs, suscitée par l’intervention de Dieu, semble mûre. L’heure de la moisson a sonnée, Dieu va pouvoir récolter ce qu’il a semé. Souvenez-vous de ce texte énigmatique de l’Evangile de Matthieu : N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix mais l’épée. Oui je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa maison…

C’est ici que notre récit est le plus subtil : si Dieu crée le problème, il n’apporte pas la solution sur un plateau d’argent. Les sœurs vont devoir trouver elles-mêmes le chemin pour enfin exister sans retourner sous la coupe de quelqu’un qui agirait à leur place, fut-ce Dieu lui-même. Mais de fait, dans leur conflit et leur jalousie, elles ont pris conscience que chacune aimerait avoir ce que l’autre a en sa possession. Alors pour la première fois, Rachel et Léa vont devoir se parler.

Au temps de la moisson, Ruben partit dans les champs en quête de mandragores. En fait de mandragores, Ruben est parti chercher pour sa mère une plante médicinale alcaloïde hallucinogène, appelée en hébreu dûda’îm = DWD = David = le bien-aimé : autrement dit, Ruben est parti chercher un filtre d’amour pour que son père Jacob tombe amoureux de sa mère Léa. On se croirait en plein Harry Potter mais là aussi c’est tellement classique quand les enfants se sentent investis de la mission de tout faire pour réunir leurs parents divorcés… Et de fait, il semble que le danger soit grand pour Rachel si Léa obtient l’amour de Jacob. Cette fois Léa se rebelle contre sa sœur : Ne te suffit-il pas de m’avoir pris mon époux que tu me prennes aussi les mandragores de mon fils ? Tu veux tout pour toi toute seule ?? Alors Rachel décide de faire un pas vers sa sœur pour lui donner ce qui lui manque, espérant en retour obtenir la même chose : Eh bien, que Jacob couche avec toi cette nuit en échange des mandragores de ton fils. Plutôt que de prendre et de garder, Rachel décide de donner : elle donne une place à sa sœur en autorisant la relation avec Jacob. Pour la première fois, Léa la mal-aimée devient Léa l’épouse légitime. Elle ne s’y trompe pas d’ailleurs à la naissance de son dernier fils, elle s’écrie : Dieu m’a fait un beau cadeau ! Cette fois-ci mon époux reconnaîtra mon rang. Remarquez qu’elle ne réclame plus l’amour de Jacob, parce qu’en cédant les mandragores à sa sœur, elle a renoncé de son côté à son filtre magique. Par contre, face à Jacob on a maintenant une femme pleine et entière qui n’hésite pas à revendiquer son droit avec force : Le soir, Jacob revint des champs, Léa sortit à sa rencontre et dit : Tu viendras à moi car je t’ai payé contre les mandragores de mon fils. Incroyable retournement de situation. Les femmes ont pris le pouvoir. Les deux sœurs se sont disputées, ont discuté, négocié et pour la première fois, elles ont pris leur vie en main et enfin, elles décident pour elles-mêmes.

Alors pour la seconde fois, le Seigneur intervient dans l’histoire : Dieu se souvint de Rachel, Dieu l’exauça et la rendit féconde. Elle devint enceinte, enfanta un fils et s’écria : Dieu a enfin enlevé mon opprobre !

Dois-je dire combien j’aime cette histoire et combien elle me semble emblématique ? J’aime ce Dieu qui se soucie de l’honneur des femmes, de la parole des femmes, de la liberté des femmes de la même manière qu’il se soucie de l’honneur des migrants, des minorités persécutées et des victimes d’oppression… J’aime ce Dieu qui intervient dans notre histoire pour glisser un grain de sable dans les machines trop bien huilées espérant susciter des problèmes pour nous inviter à essayer de les résoudre.

Amen.

Genèse 4, 1-16 – Caïn notre frère en humanité

Prédication du Pasteur Samuel Amedro, le dimanche 22 Octobre 2017

Comme une suite de notre réflexion de dimanche dernier à propos de la fraternité, histoire de nous préparer à la disputatio que nous organisons ici le 29 novembre prochain pour fêter les 500 ans du protestantisme, l’histoire de Caïn et Abel s’est imposée tout naturellement pour notre première étude biblique. Sommes-nous vraiment tous frères ? Il faut dire que l’histoire commence plutôt mal…

Avouons d’abord que nous écoutons cette histoire de Caïn et Abel avec un certain a priori en tête : une mauvaise opinion de Caïn, le « méchant » idéal, un sentiment d’injustice devant un Dieu qui, sans raison, regarde une offrande et rejette l’autre, et une vision de l’histoire de l’humanité plutôt pessimiste qui avance plus par la violence et le meurtre que par la discussion et la fraternité.

Alors je vous propose d’entrer dans cette histoire par la fin, au moment où Caïn implore la clémence de Dieu : Mon tort est trop grand à porter. Si tu me chasses aujourd’hui loin du sol et loin de ta face, je serai caché, fuyant et errant sur la terre, et tout homme qui me trouvera me tuera… Caïn sortit de la face de YHWH et il habitat sur la terre de Nod à l’Est d’Eden. Et c’est bien ce qui se passe en réalité dans ce « aujourd’hui » dont parle Caïn : cette histoire mythique raconte la défaite d’Israël devant les armées babyloniennes. Israël a perdu son jardin d’Eden, sa terre promise, et se trouve en exil à l’est d’Eden, à Babylone, au pays de Nod. La victoire de Nabuchodonosor en 587 avant JC a vu Israël perdre tout ce qui fonde son identité et son existence en tant que peuple. En fait, Israël vient d’être rayé de la carte.

Il a perdu sa terre promise, le sol donné à Adam et Eve pour qu’ils le cultivent : le Seigneur le renvoya du jardin d’Eden pour qu’il cultive le sol d’où il avait été tiré. Après avoir chassé l’homme, il posta à l’est du jardin d’Eden, les kéroubim et l’épée flamboyante qui tournoie, pour garder le chemin de l’arbre de vie. Caïn le cultivateur n’a plus de sol à cultiver. Il est désormais errant et fuyant sur la terre.

Le temple de Jérusalem ayant été totalement détruit, le peuple élu a aussi perdu le lieu de la présence de YHWH. Plus de temple, plus de sacrifice, plus de moyens de réparer le péché, plus de possibilité de communion avec YHWH… Désormais sur la terre de Nod, à l’est d’Eden, Israël se sait chassé loin de la face de YHWH.

Alors, rien n’empêche désormais la destruction totale, la disparition du judaïsme, l’anéantissement complet du peuple de Dieu : Tout homme qui me trouvera me tuera ! dit Caïn. Le roi d’Israël, lieutenant de Dieu sur terre, chef des armées de l’Eternel, le gardien d’Israël, celui qui, normalement, ne permet pas que son pied chancelle, le roi Sédécias est mort en exil, les yeux crevés après avoir vu ses enfants égorgés devant lui. Désormais Israël se trouve à la merci de tous les envahisseurs qui se succèderont sur sa terre au cours des siècles : égyptiens, assyriens, babyloniens, perses, grecs, romains, turcs, anglais… jusqu’à aujourd’hui cette situation perdure et on ne comprend rien à la situation en Israël-Palestine, si on ne comprend pas cet appel au secours de Caïn vers YHWH : je vais disparaître de la face du sol !

Ayant perdu sa terre, son temple, son roi, Israël en exil se met à écrire, remontant le cours de son histoire depuis les prophètes jusqu’à l’origine du monde, jusqu’au jardin d’Eden pour essayer de comprendre et d’expliquer. La mise par écrit de ce que nous appelons l’AT est née de cette peur de disparaître autant que de cette nécessité de donner du sens au malheur qui frappe. Voilà pourquoi Caïn ne fait que décrire la réalité vécue : à l’est d’Eden, au pays de Nod, loin de la face de YHWH, errant sur la terre, à la merci du premier venu…

Et pourtant… Et pourtant Dieu avait prévenu ! Depuis le commencement : Tu pourras manger de tous les arbres du jardin mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras. Mais Eve n’a pas écouté l’avertissement. Et ils avaient été chassés du jardin d’Eden. Dieu a aussi prévenu Caïn : Pourquoi t’enfièvres-tu ? Pourquoi ta face est tombée ? N’est-ce pas que si tu agis bien, tu te relèveras, mais si tu n’agis pas bien, le faute est tapie à ta porte, son désir guette vers toi et toi tu peux le dominer… Mais Caïn non plus n’a pas écouté… Avec les conséquences qu’on connaît maintenant ! Ah si j’avais su… Et la Bible répond : mais tu savais !

Par-delà la situation particulière de l’Exil à Babylone, le narrateur de la Genèse a bien conscience de parler pour tous les hommes depuis l’origine de l’humanité (symbolisé par Caïn et Abel) jusqu’au dernier jour puisque ce récit est situé aux derniers jours quand Caïn et Abel se présentent devant Dieu pour faire l’offrande du fruit de leur vie et de leur travail. En quête de fraternité, nous devons prendre conscience que nous sommes tous des Caïn ou des Abel, vivant la plupart du temps loin de la face de Dieu dans un monde régit par la loi de la jungle, à la merci du premier attentat venu et que nous ne nous battons pas tous à armes égales. Le récit biblique n’est que le miroir qui dévoile le cœur de l’homme en toute lucidité et sans faux semblant loin d’un humanisme certes flatteur pour notre narcissisme mais guère réaliste quand on regarde la violence et l’injustice du monde tel qu’il va.

Et les choses difficiles commencent dès la vie de famille, avant même de se confronter au monde extérieur. Soyons honnêtes : nul ne sait ce qui se passe dans les familles quand la porte est fermée. Par mon ministère, j’ai appris que, derrière les façades respectables (il ne faut jamais faire tomber la face), les réalités familiales sont souvent bien plus complexes qu’il n’y paraît. L’histoire de Caïn et Abel nous parle d’un père absent (le Adam connu Eve sa femme avant de disparaître complètement de l’histoire) et d’une mère qui décide de tout (elle conçut et elle enfanta Caïn, et elle dit « J’ai acquis un homme avec Yhwh » et elle continua à enfanter son frère Abel…). Officiellement on veille à garder la stricte équivalence dans la présentation des deux frères (leur naissance, leur métier, leur offrande et la réponse à leur offrande) mais en apparence seulement parce que, dans la réalité, le plus jeune a, dès le départ, bien du mal à se faire une place au soleil. La différence est flagrante. A la naissance de Caïn, sa mère lance un cri de joie et une louange au créateur : J’ai acquis (créé) un homme avec Dieu !  Dès sa naissance, Dieu est là pour Caïn et Eve a le sentiment de continuer et perpétuer l’œuvre créatrice de Dieu. Elle en est fière et elle s’en réjouit. Abel, lui, n’a le droit à rien de comparable : ni père, ni louange, ni présence de Dieu. Le récit biblique dit simplement qu’il est rajouté, en plus… Là où Caïn est présenté comme un homme, Abel, lui, n’est que le petit frère, rien de plus. 7 fois le récit ne parlera d’Abel que comme le frère… Aucune parole ne lui est adressée et il n’a pas droit à la parole. Là où Caïn apporte une offrande devant Dieu, le texte biblique dit qu’Abel ne fait qu’imiter son frère. Il n’y a pas jusqu’à son nom qui n’exprime cette différence comme on porte un malheur : Abel, la buée, la vapeur, la vacuité, la vanité… Celui qui n’a pas d’existence propre.

Caïn seul existe. Abel n’est rien.

Voilà la réalité qui nous rattrape. On essaie toujours de sauver les apparences d’égalité entre les frères et pourtant la réalité est toute différente. Les Droits de l’Homme peuvent bien poser comme une déclaration péremptoire l’égalité en droits de tous les êtres humains, la réalité des inégalités ne peut être niée par personne. Il n’est qu’à parler des migrants ou des SDF : ils n’ont pas de visage, pas d’existence propre, pas de nom, pas de famille, pas d’histoire, on ne parle d’eux que comme un problème. Rien d’autre. Voilà la réalité du monde tel qu’il va.

C’est ici que Dieu intervient dans l’histoire des hommes, dans notre histoire.

Yhwh regarda vers Abel et vers son offrande. Et vers Caïn et son offrande, il ne regarda pas.

Notre Dieu se détourne de celui qui a tout pour regarder celui qui n’est rien. Par son intervention, il donne une existence à celui qui n’en a pas. Et on accuse Dieu d’être injuste avec Caïn ? Vraiment ? Mais avons-nous jamais lu les Evangiles ? N’est-ce pas là une constante ? Notre Dieu regarde celui que tous ignorent, celui qui n’est que vapeur, buée, vacuité : l’offrande de la veuve, le larron sur la Croix, Zachée dans son sycomore, la femme adultère, l’aveugle sur le bord de la route, la brebis perdue… Alors que Caïn captait toute la lumière, Dieu nous force à regarder vers Abel et il n’aura de cesse que de faire entendre : Qu’as-tu fait de ton frère ?

C’est vrai qu’il détourne intentionnellement son regard de l’offrande Caïn… et, ce faisant, il crée un déséquilibre dans l’autre sens, une discrimination positive. C’est ce que le grand philosophe américain John Rawls[1] appelle l’équité par opposition à l’égalité : dans l’équité, le plus petit reçoit la plus grosse part du gâteau alors que dans l’égalité toutes les parts sont identiques. Dans l’équité, on met un marchepied pour aider le plus petit à voir par-dessus la balustrade, on ne coupe pas les jambes du plus grand pour que les deux aient la même longueur de jambes. En ce sens, il ne sert à rien de chercher à punir les plus riches, il vaut mieux tout faire pour enrichir les plus pauvres. Mais voilà que la jalousie nait dans le cœur de Caïn du sentiment d’injustice et de l’incompréhension : voilà pourquoi cette réforme de l’ISF est aujourd’hui ressentie comme injuste parce qu’incompréhensible : elle provoque colère, ressentiment, jalousie, et envie de meurtre. Caïn et Abel.

C’est ici que Dieu intervient une seconde fois dans l’histoire des hommes…

Cette fois, pour se tourner vers Caïn pour retenir sa colère, sa violence, soigner sa blessure. J’entends là quelque chose d’une grande importance pour comprendre et gérer notre violence intérieure : l’origine de ton problème, dit Dieu, n’est pas chez ton frère, il ne sert à rien de toujours chercher un coupable, un responsable, un procès à intenter ! Il n’est même pas en dehors de toi… la violence est nichée dans ton cœur et nulle part ailleurs. Pourquoi t’enfièvres-tu ? Et pourquoi ta face est-elle tombée ? N’est-ce pas que si tu agis bien, tu te relèveras. Mais si tu n’agis pas bien, la faute est à ta porte et son désir guette vers toi, et toi tu peux dominer sur lui. Quand tu sens la brûlure de la colère monter en toi, ne cherche pas à éliminer l’autre : le problème – et la solution ! – sont en toi et uniquement en toi.

Je constate ici que Dieu se préoccupe autant de Caïn que d’Abel mais il ne peut pas faire le trajet à sa place. Il ne peut que lui montrer le chemin de la guérison intérieure pour sortir de sa colère, de sa jalousie, de son ressentiment. Dieu intervient pour retenir le bras de Caïn comme il interviendra pour retenir le bras d’Abraham sacrifiant. Dieu refuse la mort d’Abel comme il refuse la mise à mort d’Isaac. Il cherche toujours une autre solution. Mais à la différence d’Abraham, Caïn ne répond rien à Dieu qui l’interpelle. Il s’adresse à son frère mais aucune parole ne sort de sa bouche. Comme toujours, il y a meurtre parce qu’il n’y a plus de mots. Dieu ne peut pas forcer le chemin de notre cœur, il ne peut que retenir nos bras vengeurs et armés pour essayer de convertir nos cœurs à regarder nos frères. Seule la parole est capable de nous arracher les armes des mains. Comme le dit un autre théologien américain, John D Caputo[2], quand Dieu intervient dans l’histoire des hommes, ce n’est jamais par la puissance d’une force contraignante mais toujours par la fragilité d’une parole qui essaie de convaincre, de persuader de choisir une autre voie, d’ouvrir une autre possibilité. Obtenir ce qu’il veut par la force ne ferait que confronter sa puissance à celle de Caïn. La seule violence de Dieu est celle de son amour disait Martin Luther King. Mais Caïn tue Abel.

C’est ici que, pour la 3ème fois, Dieu intervient dans l’histoire des hommes.

Où est ton frère ? Une fois encore, Dieu fait le choix de nous ramener vers celui qu’on cherche à oublier, à éliminer. Il nous empêche de détourner les yeux de ce frère mort par notre faute : Qu’as-tu fait ? La voix des sangs de ton frère (notez le pluriel des sangs versés depuis l’aube de l’humanité !) crie vers moi du sol ! Paul dira la même chose dans la 1ère aux Corinthiens : Ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages ; ce qui est faible dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre ce qui est fort ; ce qui est vil et méprisé dans le monde, ce qui n’est pas, Dieu l’a choisi pour réduire à rien ce qui est…[3] Alors, pour la 1ère fois, Caïn semble prendre conscience et regarder la réalité en face. Pour la 1ère fois, il répond à la parole de Dieu qui l’interpelle : ma faute est trop lourde… Caïn a pris conscience des conséquences dramatiques de son acte et de la fragilité qui en découle : Loin de ta face je serai caché, quiconque me trouvera me tuera…

Alors, pour la dernière fois, Dieu intervient dans l’histoire des hommes.

Pour que le meurtre et la violence ne puissent pas avoir le dernier mot dans l’histoire des hommes, Yhwh posa pour Caïn un signe pour que tout homme qui le trouve ne le frappe pas. Dieu pose un signe sur Caïn pour mettre un obstacle et une limite à la violence. Un signe qui brise l’engrenage infernal qui semble régir notre monde et qui cherche à éliminer tout ce qui est fragile et vulnérable. Pour que le malheur n’ait jamais le dernier mot.

Alors, toi qui entends cette histoire, je veux te laisser partir avec une question importante : as-tu appris à discerner ce signe sur toi comme sur les autres ? Sais-tu le reconnaître, le décrire, le montrer, le transmettre à tes enfants, à ton entourage ? Quel est-il donc ce « signe » que Dieu a posé sur chaque être humain descendant de Caïn, le racheté ? Je t’en prie, mon frère, ma sœur, ne prend pas sur toi de frapper celui que Dieu lui-même a décidé de protéger. Parce qu’il est ton frère et que Dieu a posé un signe sur lui pour que tu t’en souviennes. Amen.

[1] John Rawls, Théorie de la Justice, Point Essais, 2009 (1971).

[2] John D. Caputo, La faiblesse de Dieu, Genève : Labor et Fides, 2016.

[3] 1 Corinthiens 1, 27-29

Genèse 9, 8-15 – « l’alliance avec Dieu »

dimanche 26 février 2012, par – Simone Bernard

 

Le texte de la Genèse que nous venons de lire rapporte le « re-commencement » de l’humanité. En effet Dieu, constatant la méchanceté toujours plus grande qui règne sur la terre, décide d’anéantir Sa création. Nous sommes loin de la satisfaction affichée par le Créateur au chapitre premier de la Genèse « Dieu vit tout ce qu’il avait fait. Voilà, c’était très bon. »

Toutefois, Noé et sa famille seront épargnés, ainsi qu’un spécimen de chaque espèce animale. Et c’est ainsi que Noé va construire l’arche, sélectionner les animaux qui permettront la reproduction des espèces. Avec eux, il mettra à l’abri sa femme, ses fils et leurs épouses, huit personnes en tout ainsi que le précise l’apôtre Pierre dans sa lettre.

Le déluge s’est abattu sur la terre, tout est noyé, anéanti. Puis le calme revient ; la terre sèche, la nature reverdit, la colombe revient avec en son bec un rameau d’olivier. La vie peut reprendre. Le cauchemar est fini. Mais Dieu veut totalement rassurer Noé et les siens. « Il n’y aura plus de déluge sur la terre » affirme-t-il. Est-ce à dire que les humains ne connaitront plus des risques liés aux intempéries : orages, pluies torrentielles et autres cataclysmes ? L’Eternel ne dit rien de tel. Nous savons bien que des désastres liés à la nature se produisent périodiquement, que viennent souvent compliquer les imprudences humaines.

Mais Dieu annonce un signe par lequel ces « rescapés »et leur descendance après eux sauront que lui, Dieu, les protégera. De cette arme de guerre, Il ne fera plus usage contre les humains. Plus jamais.

Et l’arme devient l’arc-en-ciel, figure de protection et non plus de destruction. Voici ce que qu’écrit Antoine Nouïs à propos de l’arc-en-ciel : « Nous savons que l’arc-en-ciel est un phénomène naturel qui résulte de la réfaction des rayons du soleil sur les nuages. La Bible nous invite à le regarder comme un signe de la grâce, un clin d’œil du Créateur. Il est le symbole de l’alliance entre Dieu et toute l’humanité qui est inconditionnelle : rien n’est demandé à l’homme, ni aux animaux, en échange de l’engagement de Dieu. Depuis ce jour, chaque fois qu’il voit l’arc-en-ciel, le Juif est invité à prononcer une bénédiction sur Dieu qui se souvient de l’alliance, qui est fidèle à son alliance, et qui accomplit sa parole ».

Quand nous admirons un arc-en-ciel, bouquet de lumière après la pluie, pensons à l’alliance qu’il représente. C’est avec l’humanité entière que Dieu a fait alliance. L’alliance est un contrat qui induit des droits et des devoirs pour chacun des partenaires. Sur le plan théologique, le terme évoque la relation qui unit Dieu aux hommes.

Ce contrat initial avec Noé, Dieu le renouvellera avec Abraham à qui il promet une descendance pourtant improbable, et le signe en est la circoncision. L’Alliance avec un grand A, celle de Dieu avec Moïse, celle du Sinaï (Exode 19-20) a pour signe l’arche et las dix commandements. Le peuple emportera l’arche avec lui dans sa longue errance et l’installera au cœur du temple de Jérusalem lorsque celui-ci sera construit.

D’autres engagements jalonnent l’histoire d’Israël : Josué à Sichem – Jos.24 ; David et sa dynastie, 2 Samuel 7 ; la dédicace du Temple – 1 Rois 8 ; la réforme de Josias, 2 Rois 23 ; l’engagement de Néhémie Ne 9-10, ne sont que des rappels et des réactualisations de l’Alliance du Sinaï. Dans le Nouveau Testament, l’alliance nouvelle est évoquée de façon explicite au cours du dernier repas de Jésus avec ses disciples. « Il prit la coupe après le repas et la leur donna en disant : cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang qui est répandu pour vous » (Luc 22, 20). Le sang de la nouvelle alliance fait référence au sang de la cérémonie accompagnant l’alliance du Sinaï. La croix est le sceau de l’alliance nouvelle entre Dieu et les hommes.

L’Ecriture nous présente donc la relation de Dieu avec les hommes en termes d’alliance ; cela nous dit trois choses :
- Dieu a pris l’initiative de toutes les alliances. Il s’implique dans l’histoire de l’humanité, il ne reste pas spectateur.
- Dieu a choisi l’homme comme partenaire pour construire cette histoire, il ne veut pas la faire seul.
- Par la Croix, Dieu nous invite à vivre une alliance nouvelle marquée par l’amour et la liberté.

Mais qui dit « alliance » implique une réciprocité. Certes nous sommes au bénéfice des évènements que nous venons d’évoquer. Et nous sommes en particulier marqués par le sceau de la Croix. Or Dieu s’engage seul et ne pose aucune condition. Il est toue amour.

Quels que soient les difficultés, les découragements dont l’existence humaine est jalonnée, Dieu reste fidèle et renouvelle son alliance avec chacun d’entre nous. Souvenons-nous en en toute circonstance et pas seulement lorsque nous sommes émerveillés devant un arc-en-ciel. Souvenons-nous en, lorsque réunis autour de la table de communion, nous rappelons l’institution de la Cène : « Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang versé pour vous ».

Amen

 

Genèse 7-9 – « Noé, et le recommencement du monde… »

Dimanche 1er mai 2011 – par François Clavairoly

 

Un récit comme celui du déluge et de l’histoire de Noé peut évidemment être lu et reçu de plusieurs manières. J’en retiens deux en particulier, ce jour. Il est possible d’en retenir principalement l’aspect étrange et merveilleux qui s’est ancré dans notre mémoire d’enfant, lorsque nous l’avions entendu pour la première fois et lorsque, oubliant quelque peu l’anéantissement et la disparition du premier monde, nous évoquions la fascinante cohorte de tous les couples d’animaux, et que nous nous enchantions à les nommer sans fin, émerveillés par l’innombrable création de Dieu.

Je repense à nos enfants de l’école biblique, d’ici ou d’ailleurs, décrivant la procession solennelle d’entrée des éléphants, des girafes, des chèvres et des moutons, des crocodiles et des perroquets, et …des scorpions. Ou bien encore aux représentations plus ou moins fantaisistes de l’arche, faite en papier, en carton ou en bois et de toutes les formes possibles. Avec Noé à bord, accompagnés de quelques hôtes rescapés.

Première lecture, donc, et non des moindres : l’histoire de Noé et du déluge est racontée et comprise comme l’extraordinaire histoire d’un sauvetage du monde entier [1]. Et si cette façon de recevoir le récit a tellement marqué nos esprits, c’est parce que le héros, Noé, a su réagir à tant et bâtir le navire, mais parce qu’aussi ce geste solidaire et généreux, sur ordre de l’Eternel dont on ne comprend pas bien l’initiative -sinon comme celle d’un Dieu en colère, comme celle d’un père ombrageux qui se fâche et décide de punir- acquiert symboliquement un caractère fondateur.

Heureusement, ici, la punition nous épargne tous et l’histoire devient conte, que ce soit pour enfant ou pour adulte, qui se termine bien.

L’autre manière de lire le récit n’est pas si éloignée de celle de notre enfance. Car elle fait droit au même merveilleux et à la même confiance en Dieu. Il s’agit plus sérieusement de recevoir le texte comme un mythe. Entendons-nous sur ce mot étonnant : mythe, en grec, signifie premièrement récit. Nous avons affaire à un « récit », donc, et non pas au compte rendu d’un fait divers, d’un événement, à un article de presse relatant telle catastrophe qui aurait eu lieu dans notre histoire, mais un récit – un récit, certes, peut-être inspiré par une pluie exceptionnelle dont on aurait gardé le souvenir effrayé- mais un récit ayant pour but de dire quelque chose de spécifique que les mots eux-mêmes contiennent et déploient devant nos yeux, un monde de représentation qui nous parle de Dieu et non pas d’un accident climatique.

Ce récit possède plusieurs significations entremêlées dans le texte, un texte qui lui-même, au plan de la rédaction, témoigne d’une complexité rédactionnelle. Il porte ainsi plusieurs accents, ouvre et suggère plusieurs pistes de lecture.

Je voudrais, ce matin, à l’occasion d’un baptême, en suivre une. Et le signe qui nous guidera sera celui de l’arc-en-ciel.

L’arc-en-ciel dont les enfants et même les adultes, parfois, cherchent la racine, la source ou l’origine, sans jamais la trouver sur cette terre, est un signe qui donne à penser.

Ici, dans ce temple, s’il fallait nous interroger sur cette signification, nous dirions sans nous tromper beaucoup, que l’arc-en-ciel est signe de paix, de réconciliation entre Dieu et les hommes, signe d’un temps apaisé, d’un beau temps qui vient après l’orage, signe d’un shalom offert à toute l’humanité.

Certes, la colombe, qui au deuxième lâcher revient vers l’arche de Noé avec dans le bec un rameau d’olivier puisqu’elle a trouvé un arbre, et qui , au troisième envoi, ne revient plus, est devenue symbole de paix, l’arc-en-ciel est perçu de même par beaucoup comme tel. Toutefois, ce n’est pas exactement ce que le récit nous indique et il ne faut pas se laisser dériver vers des compréhensions trop « romantiques » ou naïves de ces symboles.

Ce que dit le texte -et ce sera les sens de ce message-, c’est que l’arc-en-ciel est signe posé par Dieu pour Dieu lui-même. Il est signe posé par Dieu pour qu’il n’oublie pas de plus jamais anéantir sa création, pour qu’il n’oublie pas l’alliance qu’il a faite avec l’humanité.

L’arc dans les nuées est signe mnémotechnique pour que l’Eternel se souvienne qu’il est responsable de chacun de nous sur cette terre.

Qu’il se souvienne et nous, alors même qu’il sait de quoi nous sommes faits, et de quoi nous sommes capables, puisqu’au commencement du monde nous l’avions rejeté, nous l’avions méprisé en commettant des actes d’injustice et de méchanceté, nous avions désobéi à sa parole. Ce signe dans le ciel rappelle à Dieu qu’avec les humains, il accepte de recommencer. Il accepte de recommencer avec nous et jamais plus il ne rayera nos vies de sa mémoire.

Nous pouvons ainsi relire ce récit du déluge et de l’histoire de Noé comme une sorte de redoublement, comme une réplique du récit de la création, avec l’histoire édifiante d’Adam et Eve, ou comme un recommencement du récit de la lutte fratricide de Caïn avec Abel, un récit où il nous est promis, pour toujours, et malgré nos mensonges, nos trahisons, nos violences et nos passages à l’acte, malgré notre aptitude à faire tant de mal à autrui et à soi-même que Dieu veut recommencer avec nous.

Et peut-être faut-il recevoir la bible toute entière comme ce message qui nous redit -et c’est une bonne nouvelle, c’est l’Evangile- que Dieu ne se lasse pas de nous et désire tellement nous offrir un avenir qu’il nous « embarque » à nouveau avec lui, avec Noé, nous relève, nous redresse, nous reprend par la main, tel un père aimant, même un peu fâché, mais aimant…et dont l’initiative prend un caractère irrévocable. Dieu nous aime pour toujours.

L’alliance faite avec Noé, renouvelée avec Abraham, avec Moïse, avec David, selon ce que les textes bibliques relatent, est une alliance de paix qui ne sera jamais remise ne cause.

Des guerres, des violences, il y en aura toujours. De la violence, et des souffrances, en ce moment même, dans le monde, au loin, comme tout près de nous, il en aura toujours.

A Marrakech, un attentat, à Abidjan, des vengeances, à Tripoli, des meurtres et des viols, à Damas, des fusillades…à Paris, à New-York, et même à Neuchâtel où à Tahiti…Chez les truands, les assassins et les petites frappes, chez les malades, chez les enfants, et même les tout petits ! L’oeuvre du mal s’exprime et nul n’est à l’abri.

Mais Dieu qui ne se satisfait pas de ce « déjà là « qu’est le mal dans le monde, s’il ne veut pas l’anéantir car alors il supprimerait toute vie par la même occasion, veut cependant le combattre jour et nuit, jusque dans la nuit de Pâques où il tue la mort en Jésus-Christ.

De Noé à Jésus-Christ, nous pouvons par conséquent recevoir le grand récit biblique comme l’histoire significative d’un Dieu qui lutte contre le mal et l’injustice, et qui nous apprend à grandir « dans » ce mal et « dans » cette injustice mais sans plus jamais désespérer,

Amen

Genèse 12.1-5, Genèse 18.20-33, et Jean 15.9-15 – « L’amitié de Dieu »

Dimanche 1er juin 2014 par le pasteur Antoine Nouis

 

Genèse 12.1-5
1L’Éternel dit à Abram : Va-t’en de ton pays, de ta patrie et de la maison de ton père, vers le pays que je te montrerai. 2Je ferai de toi une grande nation et je te bénirai ; je rendrai ton nom grand. Deviens donc (une source) de bénédiction. 3Je bénirai ceux qui te béniront, Je maudirai celui qui te maudira.

Toutes les familles de la terre

Seront bénies en toi.

4Abram partit, comme l’Éternel le lui avait dit, et Loth partit avec lui. 5Abram était âgé de 75 ans, lorsqu’il sortit de Harân. Abram prit sa femme Saraï et son neveu Loth, avec tous les biens qu’ils possédaient et le personnel qu’ils avaient acquis à Harân. Ils sortirent pour se rendre dans le pays de Canaan. Ils arrivèrent donc au pays de Canaan.
Genèse 18.20-33
20L’Éternel dit : Ce qu’on reproche à Sodome et Gomorrhe est si énorme, et leur péché si grave 21que je vais descendre et voir s’ils ont agi tout à fait comme je l’entends dire ; et si cela n’est pas, je le saurai aussi. 22Les hommes se détournèrent de là et se rendirent à Sodome. Mais Abraham se tint encore en présence de l’Éternel. 23Abraham s’approcha et dit : Feras-tu aussi succomber le juste avec le méchant ? 24Peut-être y a-t-il cinquante justes au milieu de la ville : les feras-tu succomber aussi et ne pardonneras-tu pas à cette localité à cause des cinquante justes qui sont au milieu d’elle ? 25Loin de toi de faire une chose pareille : mettre à mort le juste avec le méchant, en sorte qu’il en serait du juste comme du méchant, loin de toi ! Celui qui juge toute la terre n’agira-t-il pas selon le droit ? 26L’Éternel dit : Si je trouve dans Sodome cinquante justes au milieu de la ville, je pardonnerai à toute cette localité, à cause d’eux. 27Abraham reprit et dit : Voici donc que j’ai osé parler au Seigneur, moi qui ne suis que poussière et cendre. 28Peut-être des cinquante justes en manquera-t-il cinq : pour cinq, détruiras-tu toute la ville ? Et l’Éternel dit : Je ne la détruirai pas, si j’en trouve là quarante-cinq. 29Abraham continua de lui parler en ces termes : peut-être s’en trouvera-t-il là quarante. L’Éternel dit : Je ne ferai rien à cause de ces quarante. 30Abraham dit : Que le Seigneur ne s’enflamme pas (de colère), et je parlerai encore. Peut-être s’en trouvera-t-il là trente. L’Éternel dit : Je ne ferai rien si j’en trouve là trente. 31Abraham dit : Voilà que j’ai osé parler au Seigneur. Peut-être s’en trouvera-t-il là vingt. L’Éternel dit : Je ne (la) détruirai pas, à cause de ces vingt. 32Abraham dit : Que le Seigneur ne s’enflamme pas (de colère), et je ne parlerai plus que cette fois-ci. Peut-être s’en trouvera-t-il dix. L’Éternel dit : Je ne (la) détruirai pas, à cause de ces dix. 33L’Éternel s’en alla, lorsqu’il eut achevé de parler à Abraham, et Abraham retourna chez lui.

Jean 15.9-15
9Comme le Père m’a aimé, moi aussi, je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour. 10Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme j’ai gardé les commandements de mon Père et que je demeure dans son amour. 11Je vous ai parlé ainsi, afin que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète. 12Voici mon commandement : Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés. 13Il n’y a pour personne de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. 14Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande. 15Je ne vous appelle plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Je vous ai appelé amis, parce que tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître.

Schématiquement, les spiritualités peuvent se distinguer selon deux grandes catégories. Il y a d’abord les spiritualités de l’acceptation. Elles considèrent que nous n’avons aucune prise sur ce qui nous arrive et que la spiritualité consiste à un travail sur soi pour nous aider à accepter, et à aimer ce qui advient. Nous retrouvons cette spiritualité dans le stoïcisme dont un de ses représentants, Épictète a dit : « Être libre, c’est vouloir que les choses arrivent, non comme il te plait, mais comme elles arrivent. » Les religions orientales, et notamment le bouddhisme, sont dans la même perspective que le stoïcisme, mais aussi l’islam dont le grand mot est la soumission à la volonté divine qui se confond parfois avec le réel.
Nous trouvons des éléments de soumission dans la Bible, mais ils sont en tension avec une autre spiritualité, la spiritualité de la parole qui se déploie dans l’articulation entre l’écoute et la parole.

La foi comme écoute

Une légende rabbinique raconte que, lorsqu’il était enfant, Abraham a été caché dans une grotte pour fuir la colère de Nemrod, le roi de Our, qui voulait le tuer. Le souverain avait été prévenu par des mages que les descendants d’Abraham occuperaient sa terre. Devenu grand, Abraham sort de sa grotte, et s’interroge : « qui a créé le ciel, la terre, et moi-même ? » Quand il voit le soleil se lever, il se dit que seul le maître du monde pouvait donner tant de lumière, et il passe la journée en prière devant le soleil. Mais le soir le soleil se couche à l’ouest, et la lune se lève à l’est, entourée d’étoiles. Alors il se dit : « c’est la lune qui a créé le ciel, la terre, et moi-même car elle commande le soleil, et ces étoiles sont ses serviteurs. » Toute la nuit, il reste en prière devant la lune. Mais au matin, la lune se couche à l’ouest, et le soleil se lève à l’est. Alors Abraham dit : « le soleil et la lune n’ont aucun pouvoir, il y a un Dieu au-dessus d’eux. C’est lui que je chercherai, je le prierai, et je me prosternerai devant lui. »
Si Abraham est parti dans le désert comme le dit le premier texte que nous avons lu, c’est au nom d’une quête, pour chercher ce Dieu qu’il soupçonnait être au-dessus du soleil, de la lune et des étoiles. Cette légende inscrit la foi dans le registre de la quête.
Celui qui écoute est celui qui garde la question de Dieu toujours vivante. La foi se situe entre le scepticisme et le dogmatisme. Le sceptique dit : « Ce n’est pas la peine d’écouter car il n’y a rien à entendre ! » et le dogmatique dit : « Ce n’est pas la peine d’écouter car je connais toutes les réponses ! » L’homme de foi dit : « J’écoute ! »
Si la foi est écoute, elle est aussi parole

La foi comme parole

Deux récits bibliques sont emblématiques pour évoquer cette dimension de la foi. Le premier est le dialogue d’Abraham avec Dieu à propos de Sodome. L’histoire est la suivante. Lorsque Dieu a décidé de supprimer Sodome parce qu’il ne supporte plus l’injustice de la ville, il en fait part à son ami Abraham [1].
Dieu dit à Abraham : « Je vais détruire Sodome. » Devant une telle annonce, si Abraham avait été un bon stoïcien, il aurait répondu : « Tu es Dieu et tout ce que tu fais est juste. C’est vrai que les Sodomites se sont mal comportés. Louange à toi Seigneur car tu es le Dieu de la justice ! » Au lieu de cette attitude de soumission, Abraham commence par entrer en discussion avec Dieu : « Tu veux détruire Sodome car la ville est injuste, mais es-tu sûr qu’il n’y a aucun juste à Sodome ? Posons l’hypothèse qu’il y ait cinquante justes dans la ville. Si tu la détruisais, tu détruirais les justes avec les injustes, ce qui est le contraire de la justice. » Dieu est obligé de reconnaître la logique de l’argumentation et annonce à Abraham qu’il ne détruira pas Sodome s’il trouve cinquante juste en son sein. Avec habileté, Abraham fait remarquer que l’argumentation demeure pertinente si, au lieu de cinquante, il n’y avait à Sodome que quarante-cinq, quarante, trente, vingt, dix justes. Dieu déclare qu’il ne détruira pas Sodome s’il trouve dix justes dans la ville. Abraham s’arrête là et Sodome a été détruite car il ne s’est trouvé qu’un seul juste en son sein, Loth. Dieu a pris soin de le faire sortir de la ville avant de la détruire.
Un autre récit rappelle le marchandage d’Abraham à propos de Sodome, c’est l’intercession de Moïse lorsque Dieu a décidé de détruire le peuple après l’idolâtrie du veau d’or [2]. Lorsque Dieu déclare à Moïse qu’il sera épargné car il n’a pas participé à l’érection de l’idole, ce dernier aurait pu rendre grâce de la bienveillance de Dieu à son égard. Au lieu de cela, il va utiliser tous les arguments pour faire revenir Dieu sur sa décision. Il commence par lui dire qu’il ne peut pas détruire son peuple car il serait alors la risée des Égyptiens qui se moqueraient de lui en disant : « Qui est ce Dieu qui a libéré son peuple pour le faire périr dans le désert ? » Ensuite, de même qu’Abraham a opposé la justice de Dieu à Dieu lui-même, Moïse va lui opposer sa promesse et dire : « Tu as promis à tes serviteurs Abraham, Isaac et Israël de donner une terre à leur descendance, tu ne peux pas revenir sur ta parole. » Et le texte se conclut en déclarant que Dieu regretta le malheur dont il avait décidé qu’il frapperait son peuple.
Abraham et Moïse ce sont élevés contre Dieu et, apparemment, Dieu ne le leur en a pas voulu si on en croit ces deux versets : « Le Seigneur parlait avec Moïse face à face, comme un homme parle à son ami [3] » et « Toi, Israël, mon serviteur, Jacob, que j’ai choisi, descendance d’Abraham, mon ami [4] ! » Dans le Premier Testament, Abraham et Moïse sont les deux seules personnes à porter le titre d’ami de Dieu. Le propre d’un ami est qu’on peut tout lui dire, quand on est d’accord et quand on n’est pas d’accord.
Nous trouvons dans l’évangile de Jean, un passage qui est spécifique à cet évangile. Entre le dernier repas de Jésus et son arrestation, il récapitule pour ses disciples, sous la forme d’un testament spirituel, l’essentiel de son enseignement. Et au cœur de ce testament, les quelques versets que nous avons lus, que nous pouvons considérer comme le joyaux de son évangile : Que ma joie soit en vous… Aimez-vous… Je ne vous appelle plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Je vous ai appelés amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j’ai entendu de mon Père [5]. Jésus nous invite à entrer dans l’amitié de Dieu, là où se sont tenus Abraham et Moïse.
Autrefois, les protestant étaient appelés les tutoyeurs de Dieu. Le tutoiement induit l’amitié, l’écoute et la parole. Dans quelques années, en 2017, nous célébrerons les cinq-cents ans de la Réforme. À cette occasion, le pasteur Laurent Schlumberger a invité l’Église à réfléchir aux thèses qu’elle pourrait afficher pour dire sa compréhension de l’Évangile. Ma propre thèse parlerait de l’amitié de Dieu. Pour entrer dans cette amitié, je suis appelé à l’écoute et à la parole. Celui qui n’écoute pas a une foi autiste et celui qui ne parle pas a une foi muette. Écouter parce que Dieu parle. Parler parce que Dieu n’est pas sourd à la parole de l’humain.

Amen

[1] Gn 18.17-33.

[2] Ex 32.11-14.

[3] Ex 33.11.

[4] Es 41.8, voir aussi Jc 2.23.

[5] Jn 15.15.

Genèse 18, 20-3, Colossiens 2, 11-14 et Luc 11, 1-13 : « Pourquoi prier ? »

Dimanche 11 janvier 2009 – par Giovanni Musi, Etudiant en théologie

 

Les textes que nous venons de lire ce dimanche ont tous comme objet la prière, et c’est bien sur la prière que je vais orienter ma prédication.

Mais, d’abord, une question se pose : POURQUOI PRIER ? Pourquoi en effet, nous adresser au Père tout puissant qui sait déjà ce dont nous avons besoin, avant même que nous le lui demandions ? Même si Dieu connaît nos demandes, nos besoins, nos appels, nos souffrances, nos faiblesses et notre péché, il attend que nous nous tournions vers Lui, que nous Lui parlions et l’écoutions.

En effet, la prière est centrale dans notre vie de foi ; elle est un moyen privilégié de rencontre et de dialogue avec le Dieu trinitaire : le Père, Le Fils et l’Esprit Saint.

Car Dieu nous appelle, il nous parle, il nous écoute, IL ATTEND NOTRE PRIERE.

Il y a dans la prière quelque chose du mystère de la communion des saints, au travers de la grande montée de toutes les prières qui relient les hommes à Dieu et, à travers Dieu, relient les hommes entre eux. La prière est présence de Dieu à nous et de nous à Dieu : elle EST COMMUNICATION ET RENCONTRE AVEC DIEU. La prière est omniprésente chez le peuple Juif, le peuple de l’Alliance, à commencer par les psaumes qui sont prière d’intercession, de louange et de supplication à la fois.

Jésus lui-même exhortait ses disciples à prier et à veiller, comme nous pouvons lire au chapitre 26 de l’évangile de Matthieu.

Frères et sœurs PRIER EST AUSSI VEILLER, c’est-à-dire tenir éveillé l’esprit de Dieu, rester attentif aux signes des temps, ne pas succomber à la tentation d’une vie qui ne serait rien d’autre qu’une fuite dans le domaine du possible, de ce que nous pouvons faire nous-mêmes (travailler, nous marier, gagner ou ne pas gagner de l’argent) une vie que suffit à elle-même, avec ses succès, ses déconfitures, ses échecs. Une vie à notre mesure, qui n’a pas besoin de Dieu. Veiller signifie aussi TENIR UNE LAMPE ALLUMEE dans l’attente de Celui qui est, qui était et qui VIENT.

Frères et Sœurs,

C’est Dieu qui s’est rapproché de nous, et non pas l’inverse. Dieu reste Dieu. Mais il a donné à l’homme une possibilité : celle de Le connaître à travers son FILS – Jésus, qui n’a pas hésité à prendre sur soi la condition de l’Homme jusqu’au sacrifice de la Croix.

Jésus lui-même a appris à ses disciples comment prier, comment s’adresser à Dieu, faisant recours à des concepts simples, compréhensibles, qui étaient à la portée de ses disciples qui lui ont demandé :

« Seigneur, enseigne-nous à prier ! » Et Jésus leur apprit une prière toute simple, mais néanmoins riche et profonde sur le plan théologique. Jésus leur répondit : « Quand vous priez, dites : PERE ! »Voilà, Frères et Sœurs, PRIER C’EST SI SIMPLE QUE CA. CA COMMENCE PAR L’ACCEPTATION D’UN RAPPORT DE FILIATION, ENTRE DIEU ET NOUS MEMES.

LA PRIERE EST PEUT ETRE D’ABORD CET ELAN, CET ACTE PAR LEQUEL NOUS NOUS FAISONS PETITS DEVANT DIEU POUR QU’IL GRANDISSE EN NOUS , COMME IL LE PROCLAMAIT JESUS LUI-MEME LORSQU’IL PRONONCA CES PAROLES :

« JE TE LOUE, SEIGNEUR DU CIEL ET DE LA TERRE, DE CE QUE TU AS CACHE CES CHOSES AUX SAGES ET AUX INTELLIGENTS, ET DE CE QUE TU LES A REVELEES AUX ENFANTS » comme nous pouvons lire en Luc, 10,21.

Ainsi, par cet abandon au Père, nous lui remettons tout. Nous déposons notre fardeau et nous nous présentons à Lui tel que nous sommes vraiment : pauvres et humbles de cœur.

S’adresser à Dieu en l’appelant par la parole que Jésus nous a apprise – PERE – est une chose simple, à la portée de tout le monde, ne s’agissant que d’un nom de quatre lettres.

Il s’agit d’un nom que tout le monde connaît. Il évoque le souvenir, l’image même, du père que nous avons perdu et que nous regrettons, ou que nous n’avons jamais eu, ou, encore, celle du père que nous aurions aimé avoir.

Mais, si l’invocation du père ne nous demande pas un effort particulier sur le plan de la compréhension verbale, elle s’avère beaucoup plus difficile sur le plan théologique.

Oui, frères et sœurs, la COMPREHENSION DE DIEU EN TANT QUE PERE NOUS DEMANDE UN EFFORT PARTICULIER. Nous sommes encore habitués à concevoir Dieu comme un juge, prêt à nous châtier quand nous faisons le mal et à nous récompenser quand nous faisons OU QUAND NOUS PENSONS FAIRE LE BIEN.

Ou encore, cessons d’être les juges de nous-mêmes. Nos accusateurs, ceux qui plaident coupable à tous les coups, ceux qui se sentent indignes, pécheurs impénitents, et, par conséquent, incapables de mériter le pardon et la miséricorde de Dieu.

Frères et sœurs, VIVRE ET PECHER, VONT DE PAIR. L’homme ne peut pas échapper à ses insuffisances, à ses manquements, à ses égarements

Mais il y a aussi du bon en nous. Comme il y a aussi des justes dans le monde. Une minorité, sans doute, mais il y en a.

C’est pour cela qu’Abraham, défini le père des croyants, se fait l’avocat de l’humanité entière, comme nous l’avons entendu tout à l’heure, lors de la première lecture, celle du livre de la Genèse, où Abraham intercède en faveur de la ville de Sodome.

Les péchés de cette ville étaient montés jusqu’à Dieu et Dieu envisage d’envoyer ses messagers sur la terre pour qu’ils vérifient le bien-fondé des accusations infamantes portées contre elle, LA SURVIE OU LA DESTRUCTION DE LA VILLE ELLE MEME ET DE SES HABITANTS EN AURAIENT DEPENDU.

Et voici alors Abraham qui intercède en faveur de Sodome et de ses habitants (qui n’étaient pas Juifs) au nom des quelques justes qui y habitaient. Frères et Sœurs, le premier trait que nous dévoile cette prière, c’est la ferme croyance d’Abraham en la justice de Dieu.

« Celui qui juge toute la terre n’exercera-t-il pas la justice ? », Nous lisons au verset 25. Si le Dieu d’Abraham est juste, il est aussi universel, sa justice s’étend sur toute la terre, et cela ressort du verset que nous venons de citer.

Mais, en poursuivant ce commentaire, voyons quel était l’état d’âme du patriarche d’après cette même prière.

Abraham pressent l’existence d’une LOI DE SOLIDARITE’ et c’est ainsi qu’il s’adresse à Dieu : « ……Ne pardonneras-tu pas à la ville à cause des cinquante justes qui sont au milieu d’elle ? » Nous lisons au verset 24. Abraham pense que l’existence d’un nombre, fût-ce limité et minoritaire, de justes est en mesure de racheter la faute collective et faire en sorte que l’ensemble des habitants de Sodome échappent à la mort.

Ainsi, dans son humilité, conscient de la distance abyssale qui le sépare de Dieu, il persévère dans la prière et il marchande avec Dieu le salut de la ville jusqu’à s’arrêter au nombre de 10 justes. Pourquoi 10 ? Le nombre de 10 constitue chez les Juifs, hier comme aujourd’hui, le MINIAN, c’est à dire le NOMBRE LEGAL MINIMUM pour que l’on puisse parler d’une communauté humaine établie en tant que telle et pour que l’on puisse célébrer un culte à la synagogue. La suite de l’histoire nous la connaissons. Les 10 justes ne seront pas trouvés. Sodome, ainsi que Gomorrhe, seront détruites avec leurs habitants : tous, sauf un, Lot et sa famille.

Aussi, la prière d’Abraham ne fut-elle pas inutile.

Frères et Sœurs, La prière d’Abraham et la prière que Jésus nous a apprise s’adressent au même Dieu : celui d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.

Mais quelle différence entre les deux !

Le souci principal d’Abraham est que son Dieu SOIT JUSTE, QU’IL SOIT UN JUGE EQUITABLE. ET C’EST EN TANT QUE JUGE QU’IL S’ADRESSE A LUI. Souvenez-vous du verset 25, Abraham interpelle Dieu en lui disant : « Celui qui juge toute la terre….. ». Et il ajoute : « FAIRE MOURIR LE JUSTE AVEC LE MECHANT, LOIN DE TOI CETTE MANIERE D’AGIR, LOIN DE TOI. »

Voilà, Frères et Sœurs, nous voici au cœur du problème : Abraham n’arrive pas à concevoir l’idée que le juste et l’impie soient logés à la même enseigne, c’est à dire qu’ils soient châtiés de la même manière. Pour Abraham les justes doivent être récompensés, et les méchants punis en proportion de la faute commise. Et ceci vaut pour Sodome comme pour toute autre situation.

Celle d’Abraham, constitue, pour son époque, une idée révolutionnaire, car elle introduit une notion jusque là inconnue : celle de la responsabilité individuelle et personnelle. Dans le contexte d’Abraham, celui d’une société tribale, fondée sur l’alliance de diverses et différentes familles ou clans familiaux, la faute individuelle entraînait inévitablement la responsabilité collective du clan d’appartenance, qui était solidaire de chacun de ses membres, dans le bon comme dans le mauvais sort. Pour Abraham, en revanche, les rapports avec Dieu doivent répondre à une notion de JUSTICE ET EQUITE’ : (Tsadequé et Mitzphat en Hébreu).

Frères et Sœurs : justice et équité constituent les 2 mots clefs de l’ensemble des livres de la Première Alliance. Ils traduisent le souci du peuple Juif d’être en perpétuelle adéquation avec la Loi de Moïse, d’être quitte vis-à-vis de Dieu. D’où (entre autre) les dégénérations légalistes que Jésus reprochait aux Pharisiens qui étaient, pourtant, par leur zèle et leur piété était le plus proche à sa sensibilité. Mais, avec Jésus, le discours change radicalement. Nous nous trouvons face à une autre compréhension de Dieu. Dieu n’est plus le JUGE mais le PERE. Un Dieu qui ne se limite plus à envoyer sur terre ses rapporteurs, mais qui en revanche a envoyé sur terre, son propre FILS, pour qu’il se charge des péchés collectifs comme des péchés individuels.

Un Fils, Jésus, NOTRE SAUVEUR, qui a envoyé à la retraite le DIEU JUGE.

Un Fils, comme il nous le rappelle la LETTRE AUX COLOSSIENS QUE NOUS AVONS ENTENDU CE MATIN :

« A VOUS QUI ETIEZ MORTS PAR VOS OFFENSES…. IL VOUS A RENDUS A LA VIE AVEC LUI, EN NOUS FAISANT GRACE POUR TOUTES NOS OFFENSES ».

Et encore : « Il a effacé l’acte dont les ordonnances nous condamnaient et qui subsistait contre nous, et IL L’A ELIMINE EN LE CLOUANT A LA CROIX ; »

De cette manière, la croix, dans la lettre aux Colossiens, n’est plus un instrument de mort, mais elle se transforme dans le symbole de l’amour parfait, celui de Jésus. Oui, frères et sœurs, nous avons été rachetés par le sacrifice d’un AUTRE : par le sacrifice de Jésus, nous avons été innocentés.

Il n’y a plus de juges, ni de tribunaux, MAIS IL Y A UN PERE, NOTRE PERE.

Invoquons-le, prions-le, et tout le reste nous sera donné en plus.

AMEN !