Mot d’accueil pour le culte d’ouverture des 150 ans du temple

Prononcé par Frédéric Martin, Président du Conseil Presbytéral, le 12 septembre 2015

 

Bonjour à tous !

 

Soyez les bienvenus en ce lieu dont nous fêtons cette année les 150 ans !

Que vous veniez ici pour la première fois pour découvrir le lieu ou participer à un culte protestant, que vous soyez chrétien d’une autre confession, représentant d’autres Eglises ou institutions, ou tout simplement l’un de nos paroissiens, nous nous réjouissons d’accueillir aujourd’hui chacun d’entre vous pour partager ensemble un temps de louange et de reconnaissance.

Ce bâtiment, inscrit aux monuments historiques, fut édifié en 1865 sous l’impulsion de deux protestants : le Baron Haussmann et Victor Baltard. Il est le premier temple protestant construit par la collectivité publique après les siècles de persécutions qui avaient conduit à la destruction de tous les temples de la région parisienne, et d’ailleurs.

Il appartient à la Ville de Paris, qui l’a fait édifier, et nous sommes particulièrement heureux d’accueillir aujourd’hui Madame Jeanne d’Hauteserre, maire du 8e arrondissement. Elle est ici un peu chez elle et c’est l’occasion pour nous de la remercier pour tout le soutien qu’elle nous a apporté avec son équipe pour la préparation des manifestations qui se dérouleront des Journées du Patrimoine au culte de clôture en novembre.

Pour témoigner de l’esprit de bâtisseur qui a conduit à l’édification de ce lieu et qui se perpétue de générations en générations, une vingtaine de conférences et d’évènements artistiques rassembleront des historiens, des théologiens, des musiciens, des hommes et des femmes engagées dans la vie artistique, sociale, économique et bien d’autres invités.

En effet, au-delà de l’anniversaire de la construction d’un bâtiment, nous avons souhaité évoquer les « pierres vivantes », tous ceux qui agissent ou créent au nom de leur foi.

Je ne détaillerai pas le programme, vous l’avez vu, affiché à l’extérieur du temple, et toutes les précisions sont données sur notre site internet.

Je voudrais simplement évoquer la création d’œuvres artistiques réalisées spécialement pour l’occasion.

Etienne Lestringant, chef du Chœur Per Cantum, a composé une œuvre pour chœur et percussion, à partir du psaume 139 que notre pasteur commentera en présentant les toiles qu’elle a peintes, inspirées des mêmes versets.

Notre organiste, Kurt Lueders, et quatre autre titulaires d’orgues d’églises protestantes parisiennes, ont chacun composé pour les 150 ans une œuvre inspirée d’un même verset biblique. Ils viendront chacun un jour différent interpréter leur création ainsi qu’une œuvre de leur choix sur l’orgue Cavaillé-Coll.

Les protestants attachent une grande importance à la musique. Au moment de la Réforme, tous les psaumes ont été traduits en français par Clément Marot et Théodore de Bèze et mis en musique. Luther a mis la musique au service de la théologie.

Dans la Bible, les instruments de musique sont présents. Ainsi dans le livre des Nombres :

L’Eternel dit à Moïse : « Fais-toi deux trompettes d’argent (…).
Elles te serviront pour la convocation de la communauté et pour le départ des camps (…)
En vos jours de joie, lors de vos rencontres festives et de vos nouvelles  lunes, vous sonnerez des trompettes (…)
Ce sera une évocation pour vous devant Dieu. Je suis le Seigneur votre Dieu.

En échos avec les paroles du livre des Nombres, nous avons convié pour ce culte les Trompettes d’Argent, ensemble de jeunes musiciens de l’Eglise protestante unie, auquel se sont adjoints quelques jeunes de notre communauté. Nous les remercions pour leur présence parmi nous.

L’ouverture des manifestations organisées à l’occasion des 150 ans du temple du Saint-Esprit était une bonne occasion pour sortir les trompettes. Je ne sais pas si leurs trompettes sont d’argent mais ils porteront avec joie toutes nos louanges !

Il est temps d’entrer dans ce moment de louange, avec reconnaissance et joie :

  • la joie de nous savoir accompagnés de générations en générations, dans les bons et les mauvais moments,
  • la joie de vivre au bénéfice de ceux qui nous ont précédés,
  • la joie de recevoir et de partager cette Parole vivante qui nous unit,
  • la joie, tout simplement de vous accueillir ce matin.

Que chacun d’entre vous se sente ici chez lui. Que ce moment soit un temps de de recueillement, une halte dans nos vies agitées.

Que la Paix soit avec chacun d’entre vous !

Matthieu 18, 23-35 – « Le serviteur impitoyable »

Dimanche 11 septembre 2011 – par Frédéric Martin

 

C’est pourquoi, voici à quoi ressemble le Royaume des cieux : Un roi décida de régler ses comptes avec ses serviteurs. Il commençait à le faire, quand on lui en amena un qui lui devait une énorme somme d’argent. Cet homme n’avait pas de quoi rendre cet argent ; alors son maître donna l’ordre de le vendre comme esclave et de vendre aussi sa femme, ses enfants et tout ce qu’il possédait, afin de rembourser ainsi la dette. Le serviteur se jeta à genoux devant son maître et lui dit : « Prends patience envers moi et je te paierai tout ! » Le maître en eut pitié : il annula sa dette et le laissa partir. Le serviteur sortit et rencontra un de ses compagnons de service qui lui devait une très petite somme d’argent. Il le saisit à la gorge et le serrait à l’étouffer en disant : « Paie ce que tu me dois ! » Son compagnon se jeta à ses pieds et le supplia en ces termes : « Prends patience envers moi et je te paierai ! » Mais l’autre refusa ; bien plus, il le fit jeter en prison en attendant qu’il ait payé sa dette. Quand les autres serviteurs virent ce qui était arrivé, ils en furent profondément attristés et allèrent tout raconter à leur maître. Alors le maître fit venir ce serviteur et lui dit : « Méchant serviteur ! j’ai annulé toute ta dette parce que tu m’as supplié de le faire. Tu devais toi aussi avoir pitié de ton compagnon, comme j’ai eu pitié de toi. » Le maître était fort en colère et il envoya le serviteur aux travaux forcés en attendant qu’il ait payé toute sa dette.

Cette parabole, que l’on ne trouve que chez Matthieu, est sans doute le texte le plus riche sur le pardon. Le récit prend place dans une série d’enseignements destinés aux disciples.

Un maître entreprend de faire rendre des comptes à ses serviteurs. L’un d’entre eux a une dette de 10 000 talents. C’est un chiffre colossal. Un talent valait environ 6 000 deniers. Si l’on se réfère à la parabole des ouvriers de la dernière heure, au chapitre 20, on apprend qu’un denier représentait une journée de travail d’un ouvrier agricole. 10 000 talents c’est ainsi 60 millions de journées de travail, une dette considérable que l’on ne peut évidemment pas rembourser.

Le serviteur étant insolvable, le maître le vend ainsi que sa famille, ce qui était une attitude juste à l’époque en Israël. Le serviteur implore son maître en sollicitant un délai et en promettant de tout régler, ce qui est naturellement irréaliste, et, chose stupéfiante, le maître, ému, le laisse aller et lui remet l’intégralité de sa dette sans plus de formalité. Ainsi, à l’image de ce serviteur, que le maître voulait vendre avec sa famille, nous sommes potentiellement réduits à l’esclavage par nos péchés. Dieu nous considère comme pleinement responsable et nous impute nos fautes. Mais le Seigneur est miséricordieux. Emu, il nous pardonne et nous délivre de l’angoisse quand nous prenons conscience de nos péchés, aussi colossale que soit la dette accumulée. 10 000 talents, 60 millions de journées de travail peuvent être effacées d’un coup ! Lorsqu’il dispense son pardon, le Seigneur ne compte pas, ne mesure pas, ne limite pas sa bienveillance, ne pose aucune condition. Pas de sursis, pas de période probatoire ou de remise de peine. Il lui suffit d’être ému.

Le pardon ne présuppose même pas une demande de pardon. Vous l’avez remarqué, le serviteur ne demande pas l’annulation de la dette mais son échelonnement. Il est prêt à payer toute sa dette. Cette attitude de Dieu va l’encontre de toute démarche de pénitence. Dieu ne compte pas, ne conditionne pas son pardon qui ne dépend que de lui.

La suite du récit est plus perturbante. Le sort réservé au serviteur qui exige le remboursement jusqu’au dernier denier d’une dette, somme toute modeste, est peu enviable. Malheureusement, nous nous identifions assez facilement à lui. Nous savons la difficulté qui est la nôtre de pardonner le mal qui nous est fait. Pardonner nous semble une position de faiblesse et si nous pardonnons de petites offenses, nous pensons que nous risquons d’en subir de plus importantes. Nous ne voulons rien laisser passer, faire un exemple, donner une leçon. Nous jugeons et quantifions avec notre propre échelle et nous commençons à nous enfermer, à enfermer notre relation avec l’autre, dans un système, une posture dont il est difficile de sortir. Le pardon va à l’encontre de notre désir d’obtenir notre revanche et plus nous plaçons haut la mesure du mal qui nous est fait, moins nous sommes enclins à pardonner.

Quand nous commençons à compter, la perspective du pardon s’éloigne.

En refusant le pardon, nous restons lié au mal. Comme le serviteur impitoyable, nous sommes malheureux et nous répandons la peine autour de nous. Nous nous maintenons dans une posture de victime.

Par le contraste saisissant des deux récits, Jésus balaye d’un coup cette logique toute humaine. D’un côté une dette incommensurable effacée d’un coup par le maître. De l’autre un acharnement mortifère pour quelques deniers.

L’attitude du roi est également surprenante ; dans une affaire d’une importance considérable pour lui, il abandonne 10 000 talents puis il va se mêler d’une histoire qui ne le concerne pas directement et qui ne porte que sur 100 deniers dus à un autre !

Mais ce qui préoccupe le roi, ce qui est au cœur de cette parabole, ce n’est pas la dette, ce n’est pas le préjudice, le péché ou le mal subi mais avant tout le comportement du serviteur.

Tout cela nous met mal à l’aise car nous connaissons nos faiblesses.

La dureté des paroles rapportées par Matthieu (le serviteur est livré aux bourreaux) est proportionnelle à notre réticence à pardonner, même les plus petites fautes. Elle vise à nous bousculer, à nous faire changer de direction, à suivre un tout autre chemin. Nous ne sommes pas appelés à de petits ajustements furtifs pour améliorer notre quotidien mais à une véritable démarche de conversion.

L’Evangile de Matthieu est un « évangile de combat » et, plus que tous les autres, il met en valeur la condition du disciple. Un manuel à notre intention avec une référence : la perfection divine. Ainsi dans le chapitre 6 au verset 44 : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent. Alors vous serez fils de votre Père qui es dans les cieux. Qui aime ses ennemis ? Qui pardonne à ses ennemis ? Cette exigence divine nous semble impossible à atteindre. Mais cette perfection est celle d’un Dieu plein de sollicitude qui connaît nos faiblesses.

Depuis la croix et la résurrection, il n’y a plus rien à payer, juste à accueillir la grâce, la promesse du royaume déjà présent dans le pardon reçu et donné. Face à notre montagne de dettes, face à notre impossibilité à pardonner, une croix et dressée et s’ouvre la possibilité d’une libération, d’un nouveau départ, d’une renaissance.

La parole absolue, excessive de Jésus est la parole même du Règne de Dieu qui fait surgir, pour celui qui le reçoit dans la foi, une nouvelle compréhension de Dieu, du monde, des autres. Cette parole ouvre une voie, un chemin sur lequel nous sommes accompagnés, portés par le Seigneur.

En liant au travers de cette parabole le pardon donné par Dieu et le pardon donné (ou refusé par les hommes), Dieu bouleverse nos constructions humaines ; les torts que nous avons subis, et auxquels nous donnons une importance démesurée, se révèlent bien faibles par rapport à notre dette vis-à-vis de Dieu.

En prenant conscience de la remise totale, gratuite, inconditionnelle de notre dette, nous sommes libérés pour pardonner à notre tour.

Pardonner c’est peut-être faire preuve de faiblesse car nous abandonnons une dette. Mais de cette faiblesse libératrice naît une force que rien n’arrête et qui nous dépasse, à l’image du dénuement complet de Jésus sur la croix, de son abandon total, et de la force qui jaillira de la résurrection.

Ce lien avec le pardon reçu change la nature du pardon donné. Ce n’est plus une morale, une règle de vie sociale ou psychologique ni même une obligation religieuse mais une conséquence de notre condition de disciple. « pardonne à ton frère de tout ton cœur » nous dit Jésus en conclusion de la parabole. Le pardon est une nécessité existentielle pour notre salut. Il est au cœur de la foi.

C’est à mon pardon plein, total, absolu, sincère que je reconnais, les autres avec moi, que je vis moi-même du pardon reçu de Dieu. Dieu me pardonne et me permet de pardonner. Quand Dieu a transformé mon passé, je peux à mon tour transformer celui des autres. En me disant « je te pardonne », Dieu me dit en même temps : « va maintenant et pardonne ». En nous aimant, il nous demande d’aimer. La grâce de Dieu est à l’œuvre quand nous sommes pardonnés. Elle est à l’œuvre quand nous pardonnons. Le royaume de Dieu est déjà là.

Nous regardons alors l’autre non comme un débiteur mais comme un frère en Christ.

Nous coupons notre lien avec le mal subi qui empoisonnait notre relation et nous enfermait dans une prison, comme le serviteur impitoyable.

Nous réalisons que nous ne tenons pas les autres entre nos mains mais que nous sommes nous-mêmes dans les mains de Dieu et qu’il suffit de nous laisser conduire là où il veut nous mener.

Peut-on tout pardonner ? Cette interrogation retentit particulièrement en ce dimanche 11 septembre chez tous ceux qui ont pu être touchés par les attentats terroristes de New York et de Washington. Elle retentit aussi dans le cadre familial ou professionnel dans lequel nous subissons parfois des offenses ou des agressions qui nous minent.

Dieu appelle au pardon de l’impardonnable. D’une certaine manière il n’y a de véritable pardon que si le mal est impardonnable car ainsi nous entrons alors véritablement dans le royaume de Dieu qui n’est pas le monde du compromis et de l’amour distillé au compte-gouttes mais celui du don total et gratuit.

Certes le chemin est difficile mais il n’y a pas d’autres issues. Il faut souvent du temps et sans l’aide de Dieu, rien n’est possible. Mais le Seigneur est persévérant et ne nous laisse jamais tomber ! Le psalmiste nous l’a rappelé dans notre première lecture : Le Seigneur est compatissant et clément, patient et grand par la fidélité.

Par cette parabole, Jésus nous met sur le chemin du pardon qui est d’abord bénéfique pour celui qui le donne.

Il nous annonce qu’il est possible de sortir de l’enfermement du mal, de la vengeance et du désir de réparation.

Il nous pousse à notre tour à pardonner, comme il l’a fait sur la croix : Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font.

Nous sommes désormais entre les mains de Dieu, sous son regard bienveillant, sur le chemin qu’il nous trace et que nous empruntons avec confiance.

Et je terminerai avec ces paroles de Paul aux Ephésiens : Soyez bons les uns envers les autres, compatissants. Faites-vous grâce réciproquement comme Dieu vous a fait grâce en Christ [1].

Amen


[1] Eph. 4, 32

Matthieu 4, v. 12-23 : « Je ferai de vous des pêcheurs d’hommes »

Dimanche 27 janvier 2008 – par Frédéric Martin

 

« Je ferai de vous des pêcheurs d’hommes »

Nous sommes ici à un moment charnière de l’Evangile de Matthieu ; Jean a été arrêté, lui qui appelait à la repentance et à la conversion et qui annonçait le ministère de Jésus. Et voici que Jésus se retire, loin des siens, près de Capharnaüm, à côté de la mer de Galilée (aujourd’hui le lac de Tibériade), sur les territoires de Zabulon et de Nephtali. La mission de Jésus est rythmée par ces retraites (dans le désert, à Capharnaüm, à Gesthsémané), ces moments paradoxaux, où, devant la menace, il semble renoncer. Jésus n’est jamais là où on l’attend ! Il surprend. Peut-être veut-il tout simplement ne pas aller au devant du danger car sa mission ne fait que commencer ?

Capharnaüm est un lieu de ténèbres, comme le rappelle le texte d’Esaïe que nous avons lu et qui est cité par Matthieu. Un lieu habité par des païens, des gens pauvres, de simples pêcheurs. Et c’est dans cet endroit excentré, humble, que le ministère de Jésus va commencer. « Sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre de la mort une lumière resplendit. » La lumière de Noël, qui a mis en mouvement les mages, va resplendir au bord de ce lac sur Simon et André, sur Jacques et Jean et puis sur tant d’autres.

Ainsi Jésus commence à constituer son groupe de douze disciples, douze comme les tribus d’Israël, car Dieu s’incarne dans une histoire, dans l’histoire d’un peuple. Douze pour manifester l’universalité de la mission de Jésus, représenter ce peuple nouveau rassemblé par Dieu à la fin des temps.

Pour commencer, loin de Jérusalem, loin des institutions religieuses ou sociales, il s’adresse à des pêcheurs en pleine activité. Dans ce récit, comme dans bien d’autres rencontres de Jésus rapportées par les Evangiles, le déroulement est le même. Jésus marche, il voit, il appelle, il est suivi :
-   « il vit deux frères », « il leur dit », « ils le suivirent ».
-   « il vit deux autres frères », « il les appela », « ils le suivirent ».
-   Au chapitre 8 : « il vit la belle-mère de Pierre couchée », « il lui toucha la main », « elle se leva et se mit à le servir ».
-   Au chapitre 9 : « il vit Matthieu », « il lui dit : suis-moi », « il se leva et le suivit ».

Notre vocation, car c’est de cela qu’il s’agit, ne dépend ainsi pas de nous, de notre recherche, de notre intelligence, de nos mérites, de nos capacités ou même de notre piété. C’est avant tout un appel qui nous est adressé par Celui qui nous a vu avant même que nous pensions à lui. Il vient nous surprendre dans notre quotidien, tout comme la lumière qui s’est levée sur ceux qui étaient assis dans les ténèbres à Nephtali.

Jésus s’adresse à des pêcheurs pour en faire des pêcheurs d’hommes. L’image de la pêche, des poissons tirés de l’eau, pointe vers le cœur de la mission de Jésus : ramener les hommes de la mort à la vie. Vous me direz : les poissons tirés hors de l’eau ont plutôt tendance à mourir ! Mais, vous le savez, la mer est associée à la mort dans la culture de cette époque et c’est au fond de la mer que Jonas, qui fuyait Dieu, a été englouti avant d’être arraché à la mort, repêché par Dieu. C’est dans l’eau du baptistère que, symboliquement, nous sommes plongés, pour mourir à notre vie ancienne avant de renaître à la vie nouvelle. C’est le sens de cette pêche. Et les filets, qui seront pleins à craquer dans la scène de la pêche miraculeuse de l’évangile de Luc ne sont pas le signe d’un emprisonnement, d’une rafle, d’une mort collective mais au contraire la manifestation de la surabondance de la grâce de Dieu, de cet amour qui s’adresse à la multitude, sans distinction ni tri préalable, et qui donne la vie..

En lisant le récit de Matthieu, nous sommes surpris par la brièveté de la scène. Sur une simple parole de Jésus, Simon, André, Jacques et Jean vont lâcher leurs filets, abandonner leur barque et leur père et suivre Jésus sans le moindre état d’âme, sans poser aucune question, sans s’inquiéter de la suite. Certains ont parfois tenté de trouver une explication dans l’Evangile de Jean qui rapporte une première rencontre avec Jésus avant la mort de Jean-Baptiste. On imagine alors Simon et André renonçant à suivre Jésus après l’arrestation de Jean-Baptiste, puis Jésus, cherchant inlassablement à ramener à lui ceux qui l’ont abandonné, venant les appeler sur leur lieu de travail. Je préfère m’en tenir à la simplicité et à la cohérence du récit de Matthieu. Ici nous est manifestée la radicalité du changement de vie auquel nous sommes appelés. Il ne s’agit pas d’abandonner femmes et enfants et de se retirer loin du monde mais de répondre immédiatement à cet appel, sans nous poser de question, sans regarder en arrière ni penser à l’avenir, sans nous interroger sur nos capacités. Dire tout simplement « oui ».
-  « oui » pour que Jésus transforme nos vies,
-  « oui » pour que Jésus nous conduise vers les autres,
-  « oui » pour que, à notre tour, après avoir été pêchés, nous devenions pêcheurs d’hommes. L’obéissance à Jésus ne souffre pas de délais, de tergiversations. Jésus nous appelle, suivons-le ! Mais si l’appel est radical, c’est que le don est sans mesure. Le royaume est proche, il est même là, en sa personne.

Suivre Jésus et devenir pêcheur d’hommes, est-ce vraiment à notre portée ? Comment peut-on le suivre ? En l’observant et en l’écoutant : il marche, il voit, il appelle. Cela semble si simple … Comme Jésus, et avec son aide, nous pouvons nous mettre en marche à notre tour, essayer de ne pas prendre racine, apprendre à lâcher nos filets si lourdement chargés de pierres inutiles, pour nous laisser prendre dans les filets de la grâce, joyeusement, librement, avec confiance.

Nous qui aimons nous organiser, planifier nos rencontres, réfléchir avant de répondre, connaître à l’avance les conséquences de nos choix et qui pensons nous rassurer parce que tout est prévu et que nos agendas sont remplis, essayons de nous laisser surprendre par la rencontre imprévue ! Si nous marchons – il ne s’agit pas de courir ! – nous prendrons le temps de voir ceux qui sont placés sur notre chemin, à la sortie du culte, dans la rue, dans notre immeuble, à la maison, dans nos familles, dans tous nos lieux de vie. Nous pourrons être attentifs, prêts à les écouter, à partager leurs joies et leurs peines, leurs difficultés. Ne nous préoccupons surtout pas du résultat ou de nous-même. C’est l’affaire de Jésus !

C’est dans l’humilité et la simplicité d’une rencontre au bord d’un lac que l’Evangile se joue, pas dans le spectaculaire, pas dans un discours interminable, argumenté ou offensif. C’est par sa seule présence ou avec des paroles ou des gestes tout simples que Jésus guérit. Il s’invite dans le quotidien de notre vie. Et c’est avec les autres que nous sommes appelés à répondre à son invitation.

En effet, nous ne sommes pas seuls sur ce chemin mais en Eglise ; vous l’avez remarqué dans ce récit, Jésus a appelé ses disciples deux par deux : « Suivez-moi » leur a-t-il dit. Dès le début, Simon, qui deviendra Pierre, est associé à un autre disciple. Pour accomplir sa mission, Dieu a besoin des talents de tous, aussi modestes soient-ils, et de talents conjugués. Dans la communauté que nous formons, et dans laquelle nous ne pouvons rien seuls, chacun d’entre nous peut recevoir avec confiance cet appel et marcher avec les autres à la suite de Jésus. Chacun a sa place. Maintenant. Alors, lâchons nos filets et partons à la pêche avec Jésus !

Amen.

Luc 23, v. 35-43 : « Quel est ce roi ? »

Dimanche 25 novembre 2007 – par Frédéric Martin

 

En ce dernier dimanche de l’année liturgique, nous poursuivons notre parcours dans l’Evangile de Luc par le récit de la mort de Jésus. Nous sommes aujourd’hui au pied de la croix, dans le lieu et au moment où tout va s’accomplir.

Dans ce récit, comme dans le dernier acte d’une tragédie, nous retrouvons tous les protagonistes du drame pour le dénouement. Mais nous ne sommes pas ici au théâtre. C’est de notre propre histoire et de notre propre vie dont il est question. Les principaux acteurs des récits de l’Evangile de Luc sont présents au Golgotha : le peuple et ses chefs, les autorités romaines et les exclus. Il est à remarquer à cet égard l’insistance de Luc dans tout son Evangile sur l’attention portée par Jésus aux plus petits et à ceux qui sont rejetés. C’est lui qui fait apparaître le plus souvent les Samaritains dans l’Evangile. Le dialogue du deuxième malfaiteur avec Jésus n’apparaît que chez Luc. L’Evangile de Luc est ainsi souvent présenté comme l’Evangile du salut et de la miséricorde, « L’Evangile de la tendresse de Dieu » disait Dante.

Tous les acteurs sont donc en place, sauf les apôtres. Où sont-ils ceux qui se bousculaient autour de Jésus pour savoir qui était le premier ? Où sont-ils ceux qui l’assuraient de leur fidélité en toutes circonstances ? Où sont-ils ceux qui s’étonnaient que Jésus s’intéresse à des marginaux ? Nous le voyons dans ce texte, le plus proche de Jésus, à tous points de vue, en ce moment dramatique, c’est justement un marginal, un malfaiteur crucifié.

Nous sommes arrivés au bout du parcours terrestre de Jésus. Au moment où tout va basculer. Echec complet de sa mission ou victoire éclatante ? Dans le livre de Samuel, dont nous avons lu quelques versets, le Seigneur disait : « C’est toi qui feras paître Israël, mon peuple, c’est toi qui seras chef sur Israël. » Mais quel est ce berger qui devait conduire son troupeau en de verts pâturages ? Il apparaît ici comme un agneau sacrifié. Quelle est la puissance de ce roi, qui devait libérer son peuple ? Il est cloué à la croix comme un bandit et méprisé de tous. Les catholiques appellent ce dimanche la « Fête du Christ roi ». Mais quel est-il ce roi ? Le chef d’une Eglise triomphante ? Une autorité qui s’impose à toute la société ? Sur quels royaumes règne-il ? Où est son trône ? A Rome ? À Genève ? Dans le ciel ? Au sommet de quoi est-il ? Quel est son pouvoir ?

C’est au pied de la croix qu’apparaît de manière saisissante le décalage complet entre la vision des hommes et la Révélation. « Sauve-toi toi-même ! » ne cessent de répéter les témoins de la crucifixion. Les chefs du peuple ne comprennent pas qu’un homme qui en a sauvé d’autres ne puisse échapper à la mort. Les soldats romains, qui ne peuvent que constater l’échec de cet agitateur, ironisent sur la pancarte, le « titulus », accroché au dessus de la croix : « Cet homme est le roi des juifs ». Le premier malfaiteur, dans sa révolte face à la mort qui s’approche, lui crie aussi : « Sauve-toi toi-même et sauve-nous ! ». C’est l’incompréhension totale et la provocation.

Ce moment nous rappelle le chapitre 4 lorsque le diable provoquait Jésus dans le désert avec trois offres mensongères : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre qu’elle devienne du pain ! », « Si tu te prosternes devant moi, toute la puissance et la gloire de ces royaumes sera à toi ! », « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi d’ici en bas car tu seras porté par les anges ! ». Comme dans le désert, Jésus n’entre pas dans le jeu de ceux qui l’invectivent. Il ne cherche pas à se sauver, mais entièrement tourné vers les autres, il va jusqu’au bout de sa mission, jusqu’à la mort, sans se défiler. Tous se trompent sur la puissance de Jésus, sur la nature de sa royauté. Dans le désert, loin de répondre aux promesses de gloire et de pouvoir du diable, Jésus suit une autre voie et commence son ministère en Galilée, dans l’humilité, jusqu’à la montée vers Jérusalem, sur un âne. Et sur la croix, il ne répond pas non plus aux provocations et s’il triomphe, c’est dans l’abandon et l’agonie, et sa couronne est d’épines. Il est le serviteur souffrant.

Et pourtant, c’est de cet abaissement que jaillit le salut ! Une fois encore, peu avant de mourir, Jésus annonce la résurrection. Car loin d’être un achèvement dans la mort, le néant, la croix marque le début d’une ère nouvelle. « Amen, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis. » dit Jésus au deuxième malfaiteur. Le mot « paradis », dont l’origine ethymologique est « jardin », nous renvoie à la Genèse, à la création. C’est le seul endroit des Evangiles où le mot « paradis » est cité. Jésus, par sa mort et sa résurrection, nous entraîne avec lui vers le jardin dont il est l’arbre de vie. Le deuxième malfaiteur, déjà entré dans la vie nouvelle par le témoignage de Jésus (peut-être a-t-il connu Jésus en étant mêlé aux foules en Galilée ?), ce malfaiteur reçoit la promesse d’être avec Jésus après la mort. Ainsi Jésus triomphe de la mort ! Il n’est pas un roi au sens humain où nous l’entendons mais Celui, envoyé par Dieu, qui a partagé notre humanité jusqu’à l’agonie et la mort, qui transforme nos vies aujourd’hui et promet d’être avec nous au-delà même de la mort.

Tout le mystère de Jésus est là : mourir pour donner sa vie pour les autres. Jésus partage la souffrance du malfaiteur, jusqu’à la mort, mais annonce la victoire immédiate de la vie et de l’amour sur la mort et le désespoir.

Quant à nous, face à ce récit, nous nous identifions assez facilement à tous les personnages. Comme les apôtres, nous sommes souvent absents, faute d’avoir le courage d’aller au bout de nos engagements ou tout simplement parce que nous ne comprenons pas ce qui est en jeu. Comme la foule, nous sommes souvent silencieux face à l’injustice criante qui est sous nos yeux, comme les chefs ou les soldats, nous doutons en l’absence de preuves de l’action de Jésus sur le monde, comme le premier malfaiteur, nous nous révoltons contre la souffrance et la mort. Cependant, lorsque nous tournons notre regard vers le deuxième malfaiteur, nous nous sentons aussi proches de lui et de Jésus. Malgré la profondeur de ses fautes, il est sauvé par Jésus. Malgré ses doutes – il dit à Jésus : « Souviens toi de moi lorsque tu entreras dans ton royaume », comme si Jésus pouvait l’oublier et l’abandonner ! – Jésus lui répond : « Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis ».

Ainsi, au pied de la croix, en reconnaissant Jésus comme notre Seigneur, nous lions notre destin à lui, dans une relation personnelle et unique. Par sa mort et sa résurrection, à laquelle il nous associe, la promesse du salut nous est donnée.

Comme nous l’avons lu dans l’Epître aux Colossiens : « Il nous a délivrés de l’autorité des ténèbres pour nous transporter dans le royaume de son Fils bien-aimé, en qui nous avons la rédemption, le pardon des péchés. » Et Paul ajoute un peu plus loin : « Car il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute plénitude et, par lui, de tout réconcilier avec lui-même, aussi bien ce qui est sur la terre que ce qui est dans les cieux, en faisant la paix par lui, par le sang de sa croix. »

Comme Jésus, soyons à notre tour porteurs autour de nous de la paix et de la réconciliation, ayons de l’attention pour les plus faibles et participons à la construction de ce monde nouveau qu’il a inauguré par son ministère. Sa royauté, qu’il partage avec nous, c’est le don de la vie pour les autres. Faisons nôtre cet amour qui donne mais ne domine pas, qui se tait quand c’est nécessaire, qui répand la paix autour de lui. Laissons-nous transformer par Lui. Il est le chemin, la vérité et la vie, et a promis d’être avec nous jusqu’à la fin des temps.

Amen.