Psaume 139 – Penser l’horreur

Dimanche 22 Novembre 2015, par le pasteur François Clavairoly, Président de la Fédération Protestante de France

Frères et sœurs, chers amis,

Au milieu du jardin d’Eden, c’était un cobra. Un cobra ou un scorpion mais non pas un serpent ordinaire au verbe fleuri, discutant avec ruse et intelligence les questions du bien et du mal comme de questions théoriques. Un assassin, finalement, dont le discours contenait comme un venin mortel produisant par un effet à retardement, les pires exactions à venir et dont nous sommes maintenant les témoins.

Il nous faut donc aujourd’hui penser l’horreur en plus de penser le mal.

Nous avions en effet bien des mots pour parler de la souffrance et du mal, pour parler de la mort auprès de ceux qui se trouvaient en deuil, ou dans la souffrance de la maladie, lors de nos visites familiales, pastorales et amicales, dans nos maisons de retraites, dans les chambres où nos aînés s’éteignent, à l’hôpital, dans les services de soins palliatifs, et le pire, peut-être, dans les services des enfants malades. Nous avions bien réfléchi à toutes sortes de théologies, à cet effet, pour soigner nos propres angoisses et remplir le vide de nos cœurs, à défaut de dire les mots jutes à ceux à qui nous rendions visite. Nous avions la théologie de la rétribution, un peu simpliste, qui promettait des récompenses et même un paradis à ceux qui auraient fait de bonnes œuvres sur la terre avant de mourir. Nous avions la théologie de la grâce, plus radicale, qui acceptait tout péché pourvu qu’il soit reconnu, confessé et absout, afin qu’alors la grâce surabonde. Et même, le fin du fin, nous avions la théologie du silence, théologie apophatique, reconnaissant dans la méditation et par une spiritualité faite d’une humilité presque bouddhiste, une présence indicible mais réelle parmi nous de celui qui nous sauve.

Il nous faut désormais aller plus loin. Il nous faut penser l’horreur et l’effroi d’un monde très dangereux où les hommes eux-mêmes peuvent être des cobras, rapides, violents et imprévisibles.

Il nous faut penser un monde qui a traversé deux millénaires de ces théologies dont il s’est finalement émancipé ; un monde non plus seulement moderne – c’est-à-dire qui croirait encore que le progrès des idées et la raison feraient faire en sorte que demain sera meilleur qu’aujourd’hui – mais un monde post-moderne où rien de ce qui advient n’est mieux qu’hier ni moins bien ;où tout ce qui s’éboule en termes de valeur, de certitudes et de repères, cause du mal et produit de l’horreur auprès de tous.

Comment penser ce qui vient demain dans l’effroi quand on s’est éloigné, quand toute la société s’est éloignée et s’est même passé à ce point, du cadre ou du moule judéo-chrétien, et quand nos forces spirituelles ne sont relayées par rien d’autres que nos pauvres prédications et nos pauvres prières ?

Les prédicateurs, les théologiens, et finalement nous tous vont donc devoir faire face, dans les réflexions et dans les prises de parole, dans les conférences, dans les débats, à cette réalité qu’est le terrorisme. Peut-être même qu’il va falloir se demander comment nos prières, nos liturgies et notre catéchèse adressée aux enfants vont devoir refuser d’être dans le déni de ce qui nous attend. Soudain, nous le réalisons aujourd’hui, alors que nous le savions depuis longtemps, la foi est sans arme. Et elle est exposée. Comme chacun de nos corps, dans la ville, dans la vie de tous les jours, la foi est vulnérable, et la fraternité fragile. Le terrorisme, à l’inverse, est une réalité avec laquelle notre jeunesse et nous-mêmes apprenons d’ores et déjà à vivre et à mourir. Il est le geste violent et glacé d’une foi grimaçante et haineuse, le geste d’un simulacre de fraternité assassine.

Qui aurait imaginé il y a quelques années que nos pensées seraient à ce point marquées par cette réalité ?

Nous nous obsédions, en effet, dans des querelles de toutes sortes, enflammés, pour certains d’entre nous au feu d’une agressivité ridicule, par des questions sociétales qui occupaient tant nos esprits que nous ne voyions même pas le serpent au milieu du jardin, le méchant, l’ennemi comme dit le psalmiste des temps anciens, comme l’écrit précisément le psaume 139 qui résonne étonnement ce matin. Et je veux ici citer ce psaume que j’avais choisi pour faire écho au concert de Per Cantum de demain, mais sans jamais m’imaginer qu’une actualité aussi cruelle allait en révéler la force. Ce sont les versets 20 à 22 :

« Dieu, si tu voulais tuer le méchant ! Hommes sanguinaires, éloignez-vous de moi. Seigneur, tes adversaires disent ton nom pour tromper, ils le prononcent pour nuire. Seigneur comment ne pas haïr ceux qui te haïssent, ne pas être écœuré par ceux qui te combattent ? Je les hais comme haine parfaite, ils sont devenus mes propres ennemis. »

Ce psaume 139 est sans doute l’un des plus beaux du psautier : il n’est ni une plainte ni une complainte. Il ne se veut pas non plus un chant de triomphe, il n’appelle pas au secours ni ne confesse des péchés. Il redit avec foi, seulement, avec foi, combien le Seigneur est présent dans notre vie et combien cette présence suffit. Et il se termine par ce souhait que chacune de nos prières pourrait reprendre à son compte : « Conduis-moi sur le chemin de la plénitude ». Ce psaume est le psaume de la plénitude et de la présence de Dieu, de la shékina, de la providence, de la permanence de la miséricorde. Ecoutez à nouveau ces quelques phrases qui disent cette présence bienveillante :

« Tu sais quand je m’assieds et quand je me lève, tu pénètres de loin ma pensée ;
tu sais quand je marche et quand je me couche, et tu pénètres toutes mes voies.
…La parole n’est pas sur ma langue, que déjà, ô Éternel ! tu la connais entièrement.

Si je monte aux cieux, tu y es ; si je me couche au séjour des morts, t’y voilà ;
Si je prends les ailes de l’aurore, et que j’aille habiter à l’extrémité de la mer,
Là aussi ta main me conduira, et ta droite me saisira.
Même les ténèbres ne sont pas obscures pour toi, la nuit brille comme le jour, et les ténèbres comme la lumière. »

Peut-être alors y-a-t-il là une piste pour nous, au temps de la terreur et du bonheur, au temps de l’abondance et de la détresse de tant d’êtres humains : C’est qu’en relisant le psaume, en méditant ces mots, nous y trouvions enfin, et vraiment, la paix, et voici pourquoi :

Il ne s’agit pas ici d’un enseignement théorique et spéculatif sur la présence de Dieu dans nos vies et dans le monde, ni sur son omniscience ou son omnipotence comme au temps des théologies du moyen âge qui voulaient parfaitement rendre compte de Dieu par la raison. Le psalmiste, sans doute un calviniste avant l’heure, c’est-à-dire un humaniste en même temps qu’un croyant, veut tout simplement partager sa confiance, sa profonde confiance, et l’humilité exceptionnelle de tous ceux qui reconnaissent, (même si nous ne le savons pas, et nous ne pourrons jamais le savoir), que tout par avance a été préparé comme le redira l’apôtre Paul bien plus tard, dans son épître aux Ephésiens, de sorte que rien ni personne ne peut séparer quiconque de l’amour de Dieu. Le psaume 139 nous assure du compagnonnage de Dieu et sa sollicitude en toute circonstance, et sans condition.

Il ne faut donc pas s’étonner que dans un si beau psaume, nourri d’une telle confiance, un passage tourmenté apparaisse, avec la présence de la figure tragique de l’ennemi. Il nous faut comprendre que la question s’impose au psalmiste, comme elle s’impose à nous aujourd’hui, et notamment après les attentats : Comment se fait-il, en effet, que ce Dieu qui sait tout et qui voit tout, qui va partout, et qui a fait de si grandes choses, tolère l’existence de faux témoins, de méchants et d’horribles meurtriers ? A cette question, le psalmiste répond d’abord d’un souffle mais sans y croire : Ce serait si simple, si tu tuais tous les méchants … Ce serait si simple, si tu étais ce Dieu ou le prince d’un monde merveilleux, qui ferait cesser le mal et la souffrance des hommes. Ce serait si simple, comme nous le pensons secrètement, au soir de nos doutes et de nos questions sans réponses, comme pour nous rassurer.

Penser l’horreur et l’effroi, ce n’est toutefois pas s’arrêter à des pensées magiques ou à des soupirs dans la nuit en attendant le miracle ou la fin des temps. C’est au contraire affronter le mal en le nommant et rester dans le présent en espérant.

Ce n’est pas se rassurer à bon compte mais se lever, se relever, se tenir debout en soi-même, c’est être ressuscité et se tenir debout, puisqu’en grec, dans l’évangile, le mot choisi est le même, malgré la peine et malgré la brûlure de tant de larmes intérieures, malgré les cicatrices encore ouvertes et malgré les désirs de vengeance. Malgré tout.

C’est se tenir humblement debout en soi-même et recevoir le message de ce psaume comme on reçoit l’évangile. Ce psaume est l’évangile, en effet : la bonne nouvelle selon laquelle, écrit le dernier verset, quelqu’un nous conduit sur nos chemins.

Penser l’horreur et l’effroi, c’est dire que le mal est à l’œuvre dans ce monde mais c’est espérer qu’il n’aura pas le dernier mot.

Alors, avec cette espérance et cette bonne nouvelle, fortifié par cette espérance qui donne du souffle, il revient à chacun d’ouvrir les yeux et de regarder autour de soi, de voir les frères et les sœurs, de voir les humains, et de comprendre qu’une promesse encore inaccomplie est en train d’être tenue, la promesse d’une fraternité réconciliée, celle que le Christ désigne en choisissant ses disciples et en vous choisissant, frères et sœurs en Christ, pour en être les témoins. Une fraternité aux frontières débordant la famille, la ville, la nation et la religion, une fraternité à bâtir chaque jour, avec celles et ceux qui vous sont confiés.

Dans un monde qui oublie peu à peu la tradition du psalmiste, dans une société qui s’éloigne de la tradition chrétienne et qui est menacé par toutes sortes de périls, la foi si fragile, demeure, et la fraternité, toujours à naitre et à renaitre aura raison du serpent. Tel est l’horizon, telle est la destinée, tel est le chemin, telle est la promesse.

C’est donc une théologie de la promesse que je vous offre ce matin, une promesse fondée sur une espérance imprenable.

Et je vous invite à méditer pour finir ces derniers mots du psaume 139 que j’aurai lu pour vous comme un texte d’évangile qu’il est depuis toujours : Vois donc, Seigneur, si je prends le chemin de l’épreuve, et conduis- moi sur le chemin de plénitude. » Ce mot de plénitude que je prends la liberté de traduire ainsi évoque en hébreu l’éternité ou l’infini et se rend parfois par le mot de « toujours » (mle). Ce toujours résonne pour moi, désormais, et pour vous je l’espère, comme l’annonce d’une promesse, celle de la vie en plénitude offerte par celui qui n’abandonne jamais aucune de ses créatures,

Amen

Jean 1 v 1-18 – « Une Parole de Dieu bien singulière, où Noël n’est pas loin de Golgotha… »

Dimanche 25 décembre 2005 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs,

Le nom donné à cette introduction à l’évangile de Jean est celui de « Prologue ». Il s’agit en effet de quelques versets d’ouverture qui présentent à la fois les termes du récit qui va suivre, c’est-à-dire l’histoire de celui qu’annonce Jean Baptiste, le prophète du désert, et à la fois les thèmes principaux qui vont être traités au long de la narration. Le Prologue introduit l’évangile, mais il en offre aussi les principales lignes d’interprétation. Nous retenons ici deux de ces lignes, deux de ces idées directrices qui vont traverser l’ensemble du texte.

« La Parole était au commencement », annonce l’auteur. Nous pourrions comprendre tout aussi bien que le principe de création qu’il nomme le « logos » est par conséquent « la Parole », la parole créatrice, la Parole de Dieu. Tout ce qui a été fait, l’a été par elle. Pour l’évangéliste Jean, il existe donc un principe divin organisateur du monde, et qui se trouve être à l’origine de tout : le logos, autrement dit la raison, qui est au principe du monde. Cette première affirmation se veut manifestement à l’adresse des deux principaux interlocuteurs de l’évangéliste : les juifs et les grecs, c’est-à-dire ceux de la torah et ceux de la philosophie. Et cette affirmation est compréhensible et recevable par eux. La notion de logos, en effet, en tant que principe divin organisateur du monde, pouvait être reçue en judaïsme comme renvoyant à la torah elle-même, autre dénomination générique de la Parole de Dieu, force créatrice du monde et réalité divine à l’origine du projet de salut. Ainsi les lecteurs de tradition juive pouvaient entrer en dialogue avec cet évangile qui leur présentait l’origine du monde et du projet de salut à travers la « Dabar YHWH », la Parole de Dieu, la torah, lumière de Dieu révélée aux hommes de son peuple. Cette compréhension du logos était de même recevable par les tenants de la philosophie pour qui le monde n’était pas organisé autrement que selon le principe d’une logique – un logos – d’où Dieu, là encore, ne se trouvait pas absent puisqu’il y avait d’une part l’ordre de la pure réalité, transcendant et éternel, qui est la vraie pensée de Dieu, et d’autre part l’ordre empirique, l’ordre de l’humanité. Et c’est à partir de cette accroche possible, de cette agrafe littéraire religieuse et philosophique des premières phrases du Prologue de Jean, recevables par les uns et par les autres, que l’auteur va poursuivre son développement et avancer vers la présentation de ce qui constituera l’événement par excellence, l’événement singulier et christique qui va produire un effet de sens évangélique par excellence : l’annonce de l’incarnation. Cette Parole, ce logos, ce principe d’organisation du monde tel qu’il est compris par les uns, cette expression de la Parole de Dieu pour les autres, vient maintenant se faire connaître des hommes et se propose de leur être accessible. Cette parole est en effet devenue chair.

Et nous découvrons alors la deuxième idée directrice du Prologue, la deuxième ligne de force, celle-là irrecevable pour beaucoup. Irrecevable pour la raison du philosophe qui peut s’autoriser à « penser Dieu », mais non pas à témoigner d’une rencontre personnelle et humaine avec lui. Et irrecevable pour la pensée juive qui peut « témoigner de Dieu », pour sa part, mais dans le respect et la nécessité incontournables d’une irréductible mise à distance. La Parole s’est incarnée, énonce donc l’évangile chrétien. Ce « principe d’organisation du monde », et cette « Parole de Dieu » se rendent accessibles autrement que par la contemplation ou par l’observance, autrement que par la théorie ou par l’obéissance. Et les hommes peuvent y avoir accès par le fait d’une rencontre personnelle et vivante, dans la foi en Christ. L’étrange actualité de ce Prologue mène donc son lecteur à mieux dire et mieux comprendre ce qu’est exactement l’incarnation, et à mieux raconter cette folie de Dieu qui s’offre à l’humanité à travers la découverte personnelle de Jésus de Nazareth en tant que Christ. Elle exige aussi l’effort incessant qu’il faut savoir accomplir pour traduire cette découverte devant les interlocuteurs d’aujourd’hui, croyants et incroyants, philosophes athées ou confessant d’autres dieux. Le Prologue de Jean devient, après lecture, prologue et prélude à tout dialogue interreligieux qui se veut respectueux et vrai, tolérant et exigeant, sérieux et prometteur. « La Parole est devenue chair, elle a fait sa demeure parmi nous et nous avons vu sa gloire, une gloire de Fils unique du Père. » La référence à l’incarnation, autrement dit à Noël, est alors l’occasion immanquable, pour tout chrétien, de rappeler la face sombre de cette gloire dont parle Jean, où la naissance du « héros » est humble et sans éclat préfigurant sa mort, humiliante et ténébreuse. La présence de Dieu parmi les hommes, c’est-à-dire celle du Jésus de l’histoire confessé comme Christ dans la foi, sera humble et toute humaine et par conséquent reconnaissable par tous. Point n’est besoin d’être grand philosophe à la manière grecque ou fin théologien, féru de la Torah ou des Pères de l’Eglise. « Nous, en effet, de sa plénitude nous avons tout reçu, et grâce pour grâce, car la Loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ. » Par la rencontre avec Jésus et par la découverte en lui du Christ, cette « Parole » nous est révélée. Et avec elle la certitude de notre salut compris dans un immense projet inauguré en réalité depuis les origines. L’apôtre Paul qui écrivait quelques années seulement avant l’évangéliste Jean ne disait rien d’autre à cet égard. Il affirmait sa foi dans la même perspective lorsqu’il parlait, lui aussi, à ses interlocuteurs juifs et grecs comme ceux de l’évangéliste, en terme de « logos ». Un logos compris comme Parole de Dieu, mais là encore Parole faite chair, dans l’humilité, et dont la gloire paradoxale s’est révélée dans la mort au Golgotha. Non pas la mort du sage ou celle du héros mais la mort sur la croix. Au moment de parler de Noël, comme au croisement de tous nos dialogues interreligieux, présents et à venir, se trouvera donc évidemment prononcée, évoquée, mise en débat, d’une façon ou d’une autre et dans bien des langages différents, la Parole de Dieu. Mais pour ce qui concerne les chrétiens, elle sera à comprendre en Jésus, et nécessairement en lui et par lui, comme étant la Parole de la croix,

אָמֵן

Deutéronome 30, 15-20, Esaïe 40, 1-5 et Jean 4, 23-24 « Adorons en esprit et en vérité, c’est-à-dire en liberté et en responsabilité… »

dimanche 2 juin 2013 – Culte de départ du pasteur François Clavairoly, par le pasteur François Clavairoly

 

Deutéronome 30, 15-20 :

Vois, je mets aujourd’hui devant toi la vie et le bien, la mort et le mal. Car je te commande aujourd’hui d’aimer l’Éternel, ton Dieu, de marcher dans ses voies et d’observer ses commandements, ses prescriptions et ses ordonnances, afin que tu vives et que tu multiplies, et que l’Éternel, ton Dieu, te bénisse dans le pays où tu vas entrer pour en prendre possession. Mais si ton cœur se détourne, si tu n’obéis pas et si tu es poussé à te prosterner devant d’autres dieux et à leur rendre un culte, je vous annonce aujourd’hui que vous périrez, que vous ne prolongerez pas vos jours dans le territoire où tu vas entrer pour en prendre possession, après avoir passé le Jourdain. J’en prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre : j’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta descendance, pour aimer l’Éternel, ton Dieu, pour obéir à sa voix et pour t’attacher à lui : c’est lui qui est ta vie et qui prolongera tes jours, pour que tu habites le territoire que l’Éternel a juré de donner à tes pères, Abraham, Isaac et Jacob.

Esaïe 40, 1-5 :

Consolez, consolez mon peuple, Dit votre Dieu. Parlez au cœur de Jérusalem et criez-lui Que son combat est terminé, Qu’elle est graciée de sa faute, Qu’elle a reçu de la main de l’Éternel Au double de tous ses péchés. Une voix crie dans le désert : Ouvrez le chemin de l’Éternel, Nivelez dans la steppe Une route pour notre Dieu. Que toute vallée soit élevée, Que toute montagne et toute colline soient abaissées ! Que les reliefs se changent en terrain plat Et les escarpements en vallon ! Alors la gloire de l’Éternel sera révélée, Et toute chair à la fois (la) verra ; Car la bouche de l’Éternel a parlé.

Jean 4, 23-24 :

Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; car ce sont de tels adorateurs que le Père recherche. Dieu est esprit, et il faut que ceux qui l’adorent, l’adorent en esprit et en vérité.

Chers amis, frères et sœurs,

Le cri du prophète est celui du pardon. Le cri du prophète est celui de la grâce et de la joie. Et le cri de l’Eglise dans ce monde déchiré, est aussi doit rester à n’en pas douter, comme en écho à l’ancienne prophétie d’Esaïe, ce même message d’une grâce et d’un pardon, là où les hommes se haïssent et se déchirent pour leur rappeler l’espérance de la réconciliation.
Inlassablement, la parole de l’Eglise, en effet, se doit de résonner dans le cœur des hommes désespérés comme auprès de ceux qui sont abandonnés, au sein des couples en difficulté, au cœur des conflits et des violences, auprès de l’enfant maltraité ou de l’homme qui est humilié.
Hier, donc, Esaïe le prophète, annonçait au peuple déporté à Babylone la fin d’une longue et douloureuse histoire.
« Nehamou nehamou hami », disait il, « consolez consolez mon peuple », et plus que cela même, plus qu’un message de consolation, il s’agissait en même temps d’une annonce de réhabilitation, selon l’étymologie même du mot hébreu, « restaurez, réhabilitez mon peuple » dans son droit et dans sa dignité, car voici venu le temps de la liberté et de la joie retrouvée. « Nehamou nehamou hami »…
Vous entendez peut être dans ce cri le mot « neham » et la racine où se crée le nom même de Noé, un nom prédestiné pour la promesse d’un recommencement, pour une nouvelle donne, pour un pardon, pour une nouvelle alliance, pour un nouveau départ. Pour un monde nouveau à construire ensemble afin de permettre l’habitation en paix de toute l’humanité.
Un nom qui anticipe déjà la promesse de la vie et de la résurrection : Dieu a donc choisi. Il a choisi non pas la malédiction de sa création ou de son peuple, mais la bénédiction et la vie. La bénédiction de nos vies (Deutéronome 32).
Israël rentrera d’exil, alors, comme le rapportera le prophète, en une longue marche pleine d’allégresse, et son récit exaltera à ce point les conditions glorieuses de son retour vers Jérusalem qu’il l’écrira tel un magnifique exode, un exode à l’envers, comme pour défaire l’empreinte douloureuse du premier, au sortir de l’Egypte, une sorte de marche victorieuse dont les nations qui en sont témoins se réjouissent et s’étonnent lorsque passe le peuple, une marche où l’on voit que le chemin est plat et large, les vallées rehaussées, les montagnes rabaissées, la steppe nivelée et qu’il n’y a plus d’escarpement.
Il aura exagéré sans doute. Il en aura rajouté comme on dit aujourd’hui. Car nulle trace n’existe dans l’histoire d’un tel retour triomphal ni d’une marche aussi facile ni même de l’ouverture d’une telle voie royale dans le désert. Mais le sens de la prophétie demeure vif et présent à tous les esprits, et ce sens est le suivant : celui qui guide son peuple dans les déserts et les sombres vallées de l’ombre de la mort ne l’a jamais abandonné, celui qui l’a accompagné dans toute son histoire, y compris dans les moments les plus difficiles et les plus humiliants, ne l’a jamais renié ni même oublié.
Et il proclame aujourd’hui par la voix du prophète qu’un recommencement est en vue, pour une liberté retrouvée et pour un service renouvelé.
Il proclame la naissance d’un peuple libre, sa pâque et sa pentecôte tout à la fois.
Voici donc les faits, voici le sens de cette prophétie antique qui proclame un pardon et qui ouvre une nouvelle perspective au peuple d’Israël.
Je pourrais alors vous dire, à cet instant, et pour proposer une première interprétation actualisée de ce récit, qu’après mon départ de la paroisse, un recommencement vous sera possible, à vous aussi, qu’une nouvelle donne vous sera proposée, que l’Eglise se trouvera placée dans une situation de liberté et de service renouvelé. Je pourrais vous dire qu’après toutes ces années d’exil ou de servitude à Babylone avec moi, le temps vient où vous pourrez redémarrer sur de nouvelles bases, et disant cela, je ne trahirais pas totalement l’esprit de ce texte.
Car après tout, vous m’avez supporté comme on supporte un joug, à mainte occasion, et l’allégorie de la libération pourrait bien avoir quelque vérité à déployer ici :
Vous allez goûter à la liberté dans les mois qui viennent !

Mais je ne veux pas trop insister sur cet aspect des choses, et ne pas laisser vos esprits vagabonder à travers des pensées nostalgiques ou critiques, ni vous agacer encore plus en cherchant à vous faire comprendre un peu lourdement que désormais vous devrez vous débrouiller tout seul.
Je sais trop, en effet, combien la vie de paroisse est à la fois précieuse et fragile pour ne pas voir combien vous devrez être proches les uns des autres dans les temps qui viennent, proches de votre conseil presbytéral et de son président, proches des plus petits parmi vous, et pas seulement les plus petits en âge, pour vous tenir ensemble dans la communion de l’Eglise afin de témoigner fermement de l’évangile que vous avez reçu. Oui, vous devrez vous tenir proches et fraternels. Vous découvrirez même combien vous êtes frères et sœurs bien plus que vous ne le pensiez jusqu’ici et vous découvrirez dans l’émerveillement et la reconnaissance d’autres fraternités encore qui élargiront votre famille.

Je vous propose donc une autre piste d’interprétation que celle, toute paroissiale, d’un moment nouveau, d’une nouvelle étape de votre histoire à vivre ensemble. Parce qu’au fond, cela, vous le savez déjà. Et même, plus que cela, vous l’avez déjà vécu, lorsque Philippe Bertrand puis Jean-Arnold de Clermont ont quitté leur fonction. Et vous avez su assumer alors dans la fidélité et non sans une certaine élégance cette période difficile de liberté et de grâce que constitue le temps de l’absence pastorale. Vous y êtes d’ailleurs déjà prêts, en quelque sorte, puisque les choses sont pratiquement en place dès avant l’été pour la rentrée prochaine grâce au travail du conseil presbytéral.
Ce que je retiens donc de ce texte d’Esaïe, plus que l’appel à vivre la difficile liberté de l’Eglise, c’est l’appel à vivre votre liberté et votre responsabilité toute personnelle. Aussi, je ne veux pas tant ce matin prêcher à la paroisse dans une globalité qu’à chacun de vous en particulier ; je ne veux pas tant m’adresser à une communauté en tant que telle qu’à chacun de ses membres qui la fait vivre. Et pour ce faire je vous propose de relier entre eux ces deux textes d’Esaïe et de Jean.
Le premier, comme je viens de vous le dire, pour rappeler que votre vie, votre vie personnelle, votre vie toute entière, est placée sous le signe ineffaçable de la grâce et du pardon, quoique vous ayez fait et pensé, et qui que vous soyez : vous êtes pardonnés et graciés. Vous êtes justifiés comme le disait l’apôtre des gentils. Vous êtes en Christ des créatures nouvelles dont les déterminants ne sont plus ni votre origine, ni votre rang, ni votre sang, ni votre fortune, ni votre intelligence, ni votre compétence, ni votre ancienneté, ni votre droiture morale ou religieuse, ni quoi que ce soit d’autre, mais votre appartenance à Christ, à équidistance duquel nous nous trouvons tous les uns et les autres, grands et petits, riches et pauvres, droite et gauche, méchants ou gentils, nouveaux venus ou vieux de la vieille, pêcheurs honnêtes ou pêcheurs malhonnêtes.
Et le second texte est celui tiré de l’évangile de Jean, dont la phrase essentielle est précisément gravée et dorée dans ce temple : « Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l’adorent l’adorent en esprit et en vérité. »

Oui, placés sous le signe d’une grâce et d’un pardon, nous adorons. Nous adorons… -ah ! Les protestants n’aiment pas vraiment ce mot, car il leur fait penser immédiatement au veau d’or, ou aux adorateurs des idoles, ou encore aux adorateurs de l’hostie et du Saint Sacrement pour les plus remontés d’entre eux- oui, frères et sœurs, chers amis, nous adorons, nous aussi, c’est à dire que nous plaçons toute notre existence, tout ce qui fait notre vie personnelle et intime, tout ce qui fait ce que nous sommes au plus profond de nous-mêmes, sous l’autorité, sous la seule autorité de celui qui nous conduit- le mot même d’adoration signifie agenouillement ou prosternation- et par conséquent nous reconnaissons qu’au dessus de nous se tient l’autorité souveraine de Dieu devant qui nous nous prosternons en nous mêmes (à défaut de nous agenouiller par terre…).
Nous adorons en esprit, donc – c’est à dire précisément dans la liberté, librement, car là où est l’esprit là est la liberté- et nous adorons en vérité -c’est à dire précisément dans la responsabilité, car la vérité éclaire et engage notre discernement…
Nous adorons en esprit et en vérité, autrement dit dans la liberté et dans la responsabilité que Christ nous confie ; nous agissons et nous témoignons, mais en ne perdant pas de vue que ce n’est pas nous qui sommes au centre de l’affaire mais le Christ qui rayonne en nous et nous illumine.
Nous adorons en esprit -en liberté par conséquent- et nous ne nous attachons pas autre chose qu’à l’essentiel qui est l’écoute de la parole.
Jésus visait dans cette phrase quelques uns de ses contradicteurs. Il visait notamment ceux qui pensaient que pour adorer Dieu, il fallait absolument faire quelque chose, et notamment respecter des lois et des coutumes, accomplir des gestes prescrits de puis toujours et des usages immuables, et qu’il fallait aller à Jérusalem, dans son temple compris comme le seul lieu légitime. Et ceux qui pensaient ainsi pouvaient se permettre de juger les Samaritains, par exemple, qui agissaient autrement qu’eux, qui adoraient à Samarie, dans autre lieu, un autre temple, un lieu considéré comme impur ou en tout cas comme moins légitime.

Adorer en esprit, c’est donc pour Jésus reconnaître pleinement aux Samaritains la légitimité d’une adoration qui ne soit liée ni à des obligations ni à des coutumes exclusives ni même à un type unique de lieu.
Et pour nous-mêmes, c’est par conséquent être acceptés dans notre manière de croire et de célébrer avec la possibilité d’inventer à nouveau d’autres formes de fidélités, d’autres façons de vivre le culte, d’autres façons de gérer notre relation à Dieu, dans la liberté, c’est à dire sans ressentir la menace d’un quelconque jugement ou le sentiment d’enfreindre des usages qui seraient devenus des idoles à force d’être considérés comme intouchables et porteurs de condamnation.
Et après cet appel à la liberté, à la liberté de culte, voici l’appel à la responsabilité.
C’est à dire à l’appel à vivre sa relation à Dieu et aux hommes dans la vérité.
Mais alors, de quelle vérité s’agit-il ? De quelle vérité parle Jésus ?
Celle de la doctrine ? Mais laquelle ? Celle du dogme, mais lequel, celle de l’Eglise, mais quelle Eglise ?
La vérité, vous vous en souvenez, c’est Jésus lui-même, quand il dit « je suis la vérité ».
La vérité de ses gestes et de ses paroles, la vérité de tout ce qui a fait sa brève et intense vie, la vérité c’est Jésus lui même quand il prend la responsabilité personnelle de s’approcher du plus petit, qu’il le réhabilite et lui rend sa dignité ( souvenez-vous : « nehanmou nehamou hami » disait déjà Esaïe, proclamant que Dieu réhabilite et console chacune de ses créatures), la vérité quand Jésus parle avec l’étranger, quand il franchit les frontières, quand il touche la main de l’impur, quand il aborde celui qu’on ne veut pas à sa table et qu’il mange avec lui, quand il sert au lieu de se faire servir comme tout à l’heure, au repas de la cène, il nous servira le salut, la grâce et le pardon ; la vérité encore, quand il donne au lieu de calculer promptement ce qui lui reste. Jésus est la vérité quand il se dispute avec les tradis de son camp sur les questions de société, quand il prend la responsabilité d’accepte de dialoguer avec un officier romain de l’armée d’occupation et qu’il soigne sa fille, quand il refuse de condamner la femme adultère et qu’il révèle la violence atroce des hommes qui veulent la lapider, ou encore quand il refuse de voir dans le handicap et la maladie une malédiction, quand il pleure son ami Lazare et qu’il le ressuscite pour damer le pion à la mort une première fois comme pour l’avertir qu’à la seconde, le jour de Pâques, ce sera définitif et qu’elle n’aura plus le dernier mot ; la vérité quand il apprécie de vivre pleinement des moments de grâce comme celui de l’onction à Béthanie où plutôt que de rester dans une perspective comptable et pleine de reproche, déplorant par exemple l’inutile dépense de la femme qui le parfume si chèrement, il annonce sa mort et sa résurrection et considère ce parfum comme un embaumement anticipé de celui qui ne pourra pas avoir lieu au tombeau vide, la vérité quand il accomplit des gestes symboliques signifiant qu’il se tient au service des hommes, la vérité encore, celle d’un pardon indépassable quand il sait que Pierre le renie et qu’il ne le tue pas sur le champ mais qu’il en fait son principal porte-parole, lorsqu’il laisse Judas faire ce qu’il a à faire, librement, et nous permet de comprendre ainsi que nous sommes libres nous aussi de le trahir ou de le suivre, la vérité quand il crie sur la croix son effroi et sa douleur, comme chacun de nous crie ses détresses intérieures et pleure la mort, en une longue plainte, de son ami ou de son conjoint tant aimé.
La vérité en Christ, ici, est cette responsabilité que prend Jésus de vivre sa foi pleinement dans le monde : elle est celle à laquelle nous sommes invités.
La responsabilité de vivre une vie d’homme, dans notre monde, simplement, pleinement, dans la confiance éperdue en celui qui de tous temps nous aime, nous accompagne et nous attend.
Je veux conclure maintenant cette méditation en vous redisant combien j’ai voulu lire et relire l’évangile avec vous, depuis toutes ces années, non pas comme un catéchisme à répéter sans cesse ou comme une loi immuable et froide, mais, selon le mot de Jean Calvin que je ne peux pas omettre de citer ce jour, comme une « doctrine de vie ». Qui engage non pas seulement nos existences du bout de la spiritualité ou de l’intelligence mais entièrement, en plénitude, corps et âme, dans la liberté et la responsabilité, de sorte que c’est toute notre vie qui rend gloire à Dieu, y compris dans ses tristesses et ses fragilités, dans ses détresses et dans ses vanités.

Toute la vie pour la gloire de Dieu en Jésus Christ et dans la communion du Saint-Esprit !

Amen

Actes 2, 1-13 – Pentecôte – « le buisson de noisetier … »

dimanche 19 mai 2013, par le pasteur François Clavairoly – Culte télévisé

 

Lorsque arriva le jour de la Pentecôte, ils étaient tous ensemble en un même lieu. Tout à coup, il vint du ciel un bruit comme celui d’un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où ils étaient assis. Des langues leur apparurent, qui semblaient de feu et qui se séparaient les unes des autres ; il s’en posa sur chacun d’eux. Ils furent tous remplis d’Esprit saint et se mirent à parler en d’autres langues, selon ce que l’Esprit leur donnait d’énoncer.
Or des Juifs pieux de toutes les nations qui sont sous le ciel habitaient Jérusalem. Au bruit qui se produisit, la multitude accourut et fut bouleversée, parce que chacun les entendait parler dans sa propre langue. 7Etonnés, stupéfaits, ils disaient : Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle ? Parthes, Mèdes, Elamites, habitants de Mésopotamie, de Judée, de Cappadoce, du Pont, d’Asie, de Phrygie, de Pamphylie, d’Egypte, de Libye cyrénaïque, citoyens romains, Juifs et prosélytes, Crétois et Arabes, nous les entendons dire dans notre langue les œuvres grandioses de Dieu ! Tous étaient stupéfaits et perplexes ; ils se disaient les uns aux autres : Qu’est-ce que cela veut dire ? Mais d’autres se moquaient en disant : Ils sont pleins de vin doux !

Chers amis,

Bandolo moussango mou bena bigno ! Yooo nopot kiivaanok mindinkinèt ! Yeo leo bun, Anyong haseyo ! Bonjour à tous !

Le récit de l’événement de Pentecôte attire mon attention sur ce point particulier que tous ceux qui se trouvent dans la ville « entendent parler des merveilles de Dieu dans leur langue maternelle ».

Je me suis demandé ce que pouvait bien signifier cette insistance du texte sur le fait que chacun entende parler « dans sa langue ».
Et je me suis réjoui de comprendre que c’était « chacun » des témoins qui était ici pris en compte dans sa « singularité », que chacun était vraiment pris au sérieux par celui qui est à l’origine de l’événement.
Certes, il devait y avoir du monde à Jérusalem, puisque le pèlerinage de Pentecôte réunissait des foules, et l’on cite dans le texte un nombre impressionnant de nationalités (même s’il y manque la coréenne, la française, la hongroise ou la camerounaise).
Mais ici « chacun », quelle que soit sa nationalité, s’est trouvé en quelque sorte « honoré » d’une attention particulière car chacun a reçu personnellement un message, car chacun a entendu parler « dans sa langue », des merveilles de Dieu.

Pentecôte est donc, je crois, cette grâce étonnante d’un événement de langage où chacun est « considéré », au point que c’est au plus intime de soi que résonne une parole.

Pentecôte dit exactement la façon dont l’évangile est adressé et reçu :
Non pas imposé à des masses anonymes, par un langage unique, défiguré ou traduit dans le patois du dogme ou de la morale qui voudrait s’imposer à tous, quelle que soient les situations. Mais reçu par chacun dans la singularité de son parcours humain.
Lorsqu’ à Pentecôte Dieu prend langue avec les personnes réunies dans la ville, il fait appel à leur intelligence, à leur langage, et quiconque peut donc être touché par lui.

Cette prise au sérieux de la diversité des langages est riche d’enseignements : tout d’abord, elle salue la richesse de ce monde qui est fait de relations entre des êtres différents.
Elle rappelle aussi que l’initiative des Réformateurs du XVIè siècle, tellement évidente aujourd’hui mais parfois tellement combattue, et qui consistait précisément à traduire les textes bibliques et leur message dans les langues des différents pays, s’inscrivait bien dans cette compréhension de l’évangile pour tous et pour chacun.

Cette prise en compte de la diversité des langages et des cultures, nous rappelle enfin et surtout que l’Eglise n’est pas tant le résultat d’un processus implacable menant vers « un » seul type institutionnel spécifique et uniforme, même si en occident une partie de l’Eglise s’est construite ainsi, que le fruit d’un événement de l’Esprit.
Un événement inattendu et marqué du double signe de la diversité des langages et de la singularité de chaque croyant.
Un événement assumant à la fois l’universalité d’une promesse adressée à tous et en même temps l’intelligence de chacune des situations humaines.

Cette compréhension qui naît de Pentecôte oriente alors mes pensées vers une image de l’Eglise qui ne serait plus du tout celle, même si elle est bien connue, d’un bel arbre, vous savez.
Un arbre dont le tronc, celui du chêne, (ne lésinons pas !), représenterait l’Eglise unique ; l’Eglise sur laquelle, comme par accident, même si cela lui est naturel, pousseraient malgré tout, des branches apparaissant au fur et à mesure de l’histoire :
Des branches coptes ou arméniennes, et puis plus tard orthodoxes, et encore plus tard des branches luthériennes ou réformées qui d’ailleurs s’entremêlent en ce moment, des baptistes, et puis des évangéliques et enfin, tout en haut, en un feuillage touffu, des jeunes pousses charismatiques, pentecôtistes et même néo-pentecôtistes, ici et là, toutes dépendantes du même tronc…

Mais cette image du bel arbre au tronc unique n’est-elle pas remise en question par cet événement qu’est la Pentecôte ? Un événement qui nous fait comprendre que dès l’origine, une « multiplicité » de témoignages de « plusieurs » chrétiens, dont on ne sait s’ils sont douze, ou bien plus encore, représentent la diversité programmatique des premiers christianismes, et vont disséminer le message et le culte dans les cultures environnantes ?
Et ne faudrait-il pas alors plutôt substituer à cette image d’un seul tronc, celle d’un « buissonnement », celle d’un buissonnement d’arbres, comme un buisson -non pas un buisson ardent, n’exagérons rien- mais un buisson de noisetiers par exemple, dont chaque tige, chaque tronc plonge dans le riche terreau de la Parole de Dieu, pour porter mille fruits différents ?
Ainsi pourrait-on faire droit à cette pluralité chrétienne, non pas en la constatant comme à contre coeur au long de l’histoire ni même en la regrettant, mais en la revendiquant comme étant bel et bien d’origine.

Ainsi pourrait-on comprendre enfin que la spiritualité pentecôtiste, par exemple, ne date pas du XXème siècle ni n’est américaine mais se trouve déjà présente aux premiers temps de l’Eglise.
Ainsi pourrait-on affirmer, comme je le crois profondément, que la Réforme n’est pas un accident de l’histoire mais une réalité enracinée dans la Parole depuis toujours, longtemps enfouie, inconnue ou cachée comme il en est de ces rivières souterraines qui jaillissent un jour alors qu’on les savaient présentes et vives.
Ainsi pourrait-on comprendre l’Eglise comme un buisson, un bosquet, un bouquet d’arbres, dont il faut se demander sérieusement comment il se fait que leurs branches, leurs fleurs et leurs fruits ne se rencontrent pas encore en pleine communion pour offrir au monde toute leur beauté.
Faudra-t-il en effet combien de siècles encore, après un demi-millénaire de protestantisme pour que la reconnaissance de nos Eglises séparées soit enfin réciproque, en un buissonnement oecuménique et heureux qui témoignerait des merveilles de Dieu dans une diversité assumée et réconciliée ? Combien de siècles encore faudra-t-il attendre ?

Mais je voudrais poursuivre sur l’évocation de cette diversité de nos langues maternelles pour rappeler ici que les merveilles de Dieu qu’elles proclament sont de des réalités qui touchent aussi nos cœurs au plus profond de nous-mêmes.
Et ces merveilles sont l’amour, la joie, la liberté de conscience, la persévérance et l’espérance, fruits de l’Esprit.
Car le message dont parle l’évangile est celui-ci :
« Il vient parmi nous », il est présent comme un feu, auprès de nos vies blessées et fragiles, auprès de nos corps fatigués, vieillis et infirmes, il vient sécher nos larmes intérieures et consoler nos blessures secrètes et connues de nous seuls, il vient même vers nos Eglises imparfaites et infidèles, il se tient encore, mystérieux visiteur, près de nos responsables, de nos élus, de nos magistrats, nos enseignants, nos chercheurs, nos entrepreneurs, et nos politiques qui agissent et prennent de la peine, il vient auprès des plus petits et de ceux qu’on ne voit même plus, ici et au loin :

« Il vient. » Et Il nous donne du souffle. Il fait vivre en nous « et pour d’autres que nous » le bonheur d’être chrétien. Oui, Il vient, et chacun quel qu’il soit, peut l’entendre dans sa langue maternelle, s’il prête l’oreille, et c’est l’Esprit de notre Seigneur Jésus-Christ qui souffle et murmure sur chacune et chacun de vous une grâce et un pardon, écoutez-le, et accueillez-le,

Amen

Actes 2, 1-11 – « Pentecôte, où l’explosion du langage »

dimanche 12 juin 2011 – Culte de Pentecôte, par François Clavairoly

 

2 1 Quand le jour de la Pentecôte arriva, les croyants étaient réunis tous ensemble au même endroit. 2 Tout à coup, un bruit vint du ciel, comme si un vent violent se mettait à souffler, et il remplit toute la maison où ils étaient assis. 3 Ils virent alors apparaître des langues pareilles à des flammes de feu ; elles se séparèrent et elles se posèrent une à une sur chacun d’eux. 4 Ils furent tous remplis du Saint-Esprit et se mirent à parler en d’autres langues, selon ce que l’Esprit leur donnait d’exprimer.

5 A Jérusalem vivaient des Juifs pieux, venus de tous les pays du monde. 6 Quand ce bruit se fit entendre, ils s’assemblèrent en foule. Ils étaient tous profondément surpris, car chacun d’eux entendait les croyants parler dans sa propre langue. 7 Ils étaient remplis d’étonnement et d’admiration, et disaient : « Ces gens qui parlent, ne sont-ils pas tous Galiléens ? 8 Comment se fait-il alors que chacun de nous les entende parler dans sa langue maternelle ? 9 Parmi nous, il y en a qui viennent du pays des Parthes, de Médie et d’Élam. Il y a des habitants de Mésopotamie, de Judée et de Cappadoce, du Pont et de la province d’Asie, 10 de Phrygie et de Pamphylie, d’Égypte et de la région de Cyrène, en Libye ; il y en a qui sont venus de Rome, 11 de Crète et d’Arabie ; certains sont nés Juifs, et d’autres se sont convertis à la religion juive. Et pourtant nous les entendons parler dans nos diverses langues des grandes oeuvres de Dieu ! » 12 Ils étaient tous remplis d’étonnement et ne savaient plus que penser ; ils se disaient les uns aux autres : « Qu’est-ce que cela signifie ? » 13 Mais d’autres se moquaient des croyants en disant : « Ils sont complètement ivres ! »

Frères et soeurs, chers amis,

Pentecôte est une fête juive avant que d’être chrétienne. Elle est commémoration du don de la Loi au Sinaï et rappel de l’alliance avec Dieu. A cette occasion, les juifs de la diaspora venaient en pèlerinage à Jérusalem. C’est la raison pour laquelle le récit du livre des Actes qui relate cet événement en mettant en scène les disciples réunis en prière, rappelle combien il avait dans la capitale de très nombreux juifs issus de tous les pays environnants.

L’Esprit saint a donc bien choisi son jour pour que la communication soit la plus réussie possible et touche le plus grand nombre de personnes, en un même lieu. Et pour que le message passe. Pour que le dialogue ainsi instauré concerne la multitude.

S’il fallait maintenant nous redire les uns aux autres ce qu’est l’Eglise qui, pour sa part, célèbre la Pentecôte, comme elle le fait aujourd’hui dans le monde entier, nous pourrions affirmer sans conteste qu’elle est l’assemblée innombrable, visible et invisible, mystérieusement réunie par l’Esprit saint, de pèlerins du monde entier, une assemblée qui répond à l’appel de Dieu sur cette terre, une assemblée qui répond à l’appel de Dieu par la prière, la louange, le chant, la confession de foi, la lecture et l’écoute, c’est à dire qui entre à son tour en dialogue avec lui.

L’Eglise est l’assemblée des croyants qui, se parlant les uns aux autres, entrent en dialogue avec Dieu parce qu’il en a pris, ce jour, l’initiative.

L’Eglise est le lieu privilégié d’un dialogue où le langage humain rencontre le langage de Dieu, elle est le lieu d’une communication qui devient communion.

Et parmi les fêtes liturgiques par lesquelles elle célèbre cette rencontre dans le langage, la fe de pentecôte est sans doute la plus emblématique.

Elle est explosion du langage.

Déjà, le terme d’Eglise renvoie par son étymologie même à la notion de vocation ou d’appel, vocation adressée à chacune et chacun, appel reçu et accepté par celui ou par celle qui répond et qui entre dans une confiance imprenable.

Mais l’Eglise, ecclesia, assemblée de celles et ceux qui sont appelés, va aussi se trouver envoyée au dehors pour le témoignage, c’est-à-dire qu’elle va devoir adresser à son tour, dans le langage de la foi, l’appel reçu de Dieu à d’autres qu’à elle-même.

Et elle va transmettre ce témoignage à travers le monde dans la mission, dans l’annonce du pardon et de la grâce, dans l’oeuvre de réconciliation, partout où cela est possible, dans le geste de bénédiction et dans toutes choses qui sont de l’ordre du langage de la foi et de la reconnaissance.

L’Eglise est elle-même, si nous pouvons nous exprimer ainsi, effet de langage pour le monde.

Un effet de langage qui déploie pour toute l’humanité et pour chacun en particulier, la parole de Dieu jadis adressée à Abraham, à Moïse, à David et à tous ceux qui nous ont précédés.

Et dans cette perspective, l’Esprit saint, autrement dit l’expression tangible de l’initiative de Dieu sur nos vies, donne sens à nos existences, donne sens à nos paroles et aux mots qu’il nous faut prononcer pour que d’autres que nous entendent le message et comprennent de quoi il s’agit.

Mais de quoi s’agit-il précisément ?

Il s’agit de « proclamer les merveilles de Dieu » ! Il s’agit de reconnaître que Dieu à fait pour nous de grandes choses, qu’il nous a acceptés tels que nous sommes, qu’il nous a accueillis dans son amour et dans sa grâce, et qu’ainsi, il nous a libérés de toutes nos tentations de nous justifier nous-mêmes ou de prouver aux autres notre grande importance.

Reconnaître qu’il donne et renouvelle chaque jour la grâce de la vie, qu’il donne sens à nos existences et qu’il donne la joie, y compris dans le temps de l’épreuve et de la souffrance, une joie profonde et complète que rien ne saurait submerger.

Ensuite, « proclamer les merveilles » de Dieu revient à reconnaître que chacun peut être touché, concerné, bouleversé. Non pas seulement celui qui a la foi -celui du sérail, du dedans, de l’Eglise- mais celui qui cherche la foi et qui s’interroge, celui qui se tient au dehors ou sur le seuil et qui attend.

Et enfin, c’est attester que ce langage de Dieu qui s’adresse à nous, chacun, quel qu’il soit, peut le recevoir, l’entendre et le comprendre car Dieu parle à notre coeur, dans notre coeur…car Dieu qui parle, comme l’écrit l’auteur du récit du livre des Actes, parle notre langue maternelle. Il parle, dit le texte grec, « le dialecte dans lequel nous sommes nés »…

Et j’aimerais m’arrêter quelques instants sur cette idée que Dieu s’adresse à nous dans notre langue maternelle. J’aimerais insister sur ce point pour relever qu’ainsi Dieu se fait proche, très proche, qu’il se tient à notre portée, qu’il se met à notre portée, qu’il nous porte…qu’il nous enfante comme une mère porte son enfant et le met au monde et lui parle, et que par lui nous apprenons le langage même de la vie.

La langue maternelle peut être ici comprise comme métaphore de l’enfantement spirituel auquel nous sommes appelés, un enfantement se prolongeant par le balbutiement qui est le nôtre, avec Dieu, à travers les premiers mots de la foi –merci, pardon, amen…- à travers le b a ba de la reconnaissance, et par l’éclat de rire, enfin, tel celui de l’enfant avec sa mère, où explose la joie de l’amour et de la confiance.

Et peu importe si certains, autour de nous, s’interrogent et se moquent. Peu importe si l’on nous dit que nous sommes « enfantins », pleins de vin doux ou un peu fous. Cet apprentissage de la proximité de Dieu dans notre langue maternelle nous assure que tant que nous saurons parler, tant que nous connaîtrons ce langage qui est à la fois le nôtre et le sien, nous serons en communion avec lui. Car s’il parle, s’il nous parle, c’est au plus intime de nos vies, au plus singulier de nos existences fragiles, au plus secret de notre coeur, et s’il nous comprend, s’il nous accueille, nous aussi nous l’entendons et le recevons, nous aussi nous l’accueillons, en une secrète communion.

La Sainte cène que nous allons célébrer lors du culte manifestera, pour sa part, et publiquement, ce lien de communion intime que crée le langage de Dieu, un langage merveilleux et polyphonique :

- Le langage de l’écriture tout d’abord. Et c’est la bible que nous lisons ensemble, autrement dit l’Ecriture qu’il nous est donné de découvrir sans cesse, un écrit que nous lisons et où nous écoutons la parole que Dieu nous adresse. En effet « lire, c’est écouter » dit le philosophe [1].

- Le langage de la parole, ensuite. Et c’est la prédication que nous nous adressons les uns aux autres, dimanche après dimanche, et que nous méditons.

- Le langage du signe, enfin, avec le signe du pain et du vin de ce repas de fête. Quelques morceaux seulement et quelques gouttes dans une coupe, mais le pain et le vin qui désignent de loin le royaume qui vient et le festin qui l’accompagne.

Pentecôte est fête du langage, fête des langages et des langues des humains sur la terre, promesse d’une immense et commune louange des merveilles de Dieu.

Fête universelle et particulière tout à la fois, de sorte que chacun trouve sa place, se trouve à sa place, accueilli, reconnu, gratifié, et honoré dans son inaliénable humanité.

Pentecôte est alors fête de la reconnaissance du prix incommensurable que Dieu attache à chacune de nos vies. Et pour nous le dire et nous ne redire, pour nous le communiquer, pour nous l’indiquer, il pose sur chacune d’elles, sur chacune de nos vies, un signe de sa présence : Par ce langage, par cette langue, cette fameuse « langue de feu » de pentecôte, par ce signe, il signe nos existences de son amour indéfectible.

Allez maintenant !

Allez, et là où l’existence de quiconque est bafouée, là où l’homme est méprisé, rejeté, humilié, là où il ’a plus de place là où il n’a plus de place, annoncez sans relâche, avec audace, dans le langage de la foi que chacun comprendra, soyez-en assurés, la grâce et le pardon, la réhabilitation et la réconciliation, la joie et la flamme jamais éteintes de l’amour de Dieu pour le monde, et fêtez, comme à la pentecôte d’Israël et avec l’Eglise universelle, l’alliance de Dieu avec l’humanité, et sa Loi à jamais inscrite dans nos coeurs,

Amen

[1] Cf. paul Ricoeur, Nommer Dieu, in Lectures 3, p280 ss, Seuil, Paris, 2006

Actes 2 v1-11 – « Des esclaves qui deviennent prophètes, signes de contestation et d’espérance »

Dimanche 4 juin 2006 (Pentecôte) – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

La pentecôte est la fête de l’Eglise rassemblée et de l’Eglise dispersée. Elle est la fête d’un peuple qui célèbre ensemble, et la fête que chacun ressent dans son cœur ici et maintenant. Elle est à l’origine d’un « vivre ensemble » dès la première communauté chrétienne, et en même temps la reconnaissance de la singularité de chaque être humain appelé par son nom. Et en ce sens Pentecôte est la fête de tous et de chacun en particulier ; elle exprime un collectif et se vit au plus profond de soi-même. Elle dit la communion des êtres et aussi la singularité de chacun d’eux.

Cinquante jours après pâques qui est l’événement de la résurrection, elle est le moment de la création de l’Eglise, non pas le bâtiment ni l’institution ou la hiérarchie, mais l’assemblée d’hommes et de femmes dignes, debout et confessants. Une création par le souffle de l’Esprit, par le feu de Dieu et par la parole du ressuscité.

Au moment où certains pourraient se laisser aller à dire que l’Evangile n’est que du vent, le souffle de l’Esprit fouette nos visages. Il exalte nos chants et nos cœurs ; alors que d’autres s’imaginent qu’il n’y a au fond de nous qu’une petite flamme vacillante, le feu de Dieu brûle nos lèvres et nous fait témoigner sur la terre entière. Et alors que d’autres encore peuvent faire le reproche à l’Eglise d’être sans parole, elle annonce les merveilles de Dieu ! L’Eglise, qui est-elle sinon chacun de nous et tous ensemble réunis ce matin ?

Vous aurez remarqué à cet égard, à l’écoute du récit du livre des Actes des Apôtres, la récurrence de ces mots « tous » et « chacun », et leurs liens entre eux, inextricables : « Tous ensemble ils étaient réunis en un même lieu », « Dans toute la maison un bruit se fit entendre », « Sur chacun d’eux se posa une flamme », « Tous furent remplis du Saint Esprit », « De toutes les nations venaient les juifs », « Tous furent surpris », « Mais chacun d’eux entendait parler dans sa propre langue », « Tous galiléens… », « Tous stupéfaits… ». La présence certainement pas aléatoire de ces mots et de leur agencement exprime simplement ce qu’est l’Eglise : un « nous » et un « je », un ensemble et des singularités, une communion et des êtres irremplaçables. Comme notre Eglise même, portant le nom commun de paroisse ou d’Eglise réformée du Saint Esprit, et comme chacun de nous portant un nom propre et unique, tel Eliott, Maxine ou Baïkal [1] : un nom unique pour une personne unique. A l’image de ce qui se joue dans le récit de la tour de Babel, où le terrible projet des hommes voulant se rendre maîtres du monde et se faire par eux-mêmes un nom, projet qui consistait à bâtir une ville pour tous, à parler une seule et même langue en une cité finalement rendue totale, totalitaire et peuplée d’une foule anonyme [2], et où Dieu intervient, heureusement, de façon salutaire, la pentecôte érige, là encore, la communion entre les êtres par le fait même de la reconnaissance de leur diversité, de leur dignité et de leur singularité [3] . Dans cette perspective, pentecôte a véritablement quelque chose à voir avec la réalité de notre monde dans lequel elle se trouve célébrée : Pentecôte peut être reçue et comprise, en effet, comme la mise en œuvre liturgique, humble et persévérante, d’un signe de contestation et d’espérance. Un signe de contestation de toutes les forces qui, précisément, déshumanisent, qui altèrent la diversité et bafouent la dignité des êtres, qui mettent en cause leur unicité et leur singularité irréductible ; contestation de tous les esclavages et de tous les projets qui mettent en danger la liberté de parole et le langage des hommes. Et espérance de toutes les libérations. Nous retrouvons, en affirmant ces choses, le sens de la pentecôte comme fête juive, fête du don de la Loi de Moïse au Sinaï, mais un loi qui libère : après la libération de l’esclavage en Egypte, un peuple, en effet, se constitue enfin en tribus, en clans et en familles, avec des noms et une identité particulière d’hommes et de femmes libres et libérés pour servir. Un peuple recevant la Loi de Moïse comme parole de vie et comme chemin à suivre [4], pour traverser le désert, symbole des épreuves de la vie.

Pentecôte est tout cela à la fois ! Elle est la fête de l’événement qui constitue des hommes et des femmes en un peuple pour le mettre en marche, au service de la dignité humaine et pour la célébration de la gloire de Dieu. Signe de contestation de tous les esclavages et signe d’espérance pour ceux qui sont enchaînés, d’une façon ou d’une autre, elle est le temps de la première prise de parole publique de l’Eglise, le temps de la première prédication, de la première audace où les disciples devenus apôtres racontent dans le langage des hommes toutes les merveilles de Dieu. Non pas celles de César, non pas la louange de l’empereur, mais les merveilles de Dieu. Cette prédication, arrimée à la tradition d’Israël, cite en tout premier lieu les mots extraordinaires du prophète Osée, faisant référence à cette libération : « Oui, sur mes esclaves, hommes et femmes, en ces jours-là, je répandrai mon Esprit, et ils parleront en prophètes ! Alors quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. » Pentecôte est le jour où les esclaves deviennent prophètes, où le salut est offert à celui qui a le courage de dire qu’il croit en Dieu, et en Jésus-Christ mort et ressuscité. C’est le jour, notre jour, où de l’anonymat l’homme passe à la confession de la foi personnelle, où de la soumission il passe à la liberté, où de la mort il passe à la vie, comme le signifie ce geste étonnant qu’est le baptême : passer de la mort à la vie, par la figuration symbolique de la noyade, au moyen de quelques gouttes d’eau versées sur le front, et attester de la manifestation de la vie, par la sortie de l’eau, comme Israël sortant des eaux de la Mer rouge, libéré, vivant et victorieux. Et comme le peuple qui se trouve appelé à traverser les épreuves de la vie, le désert, la faim, la guerre et le doute, arrive enfin à la terre promise, le baptisé, lui aussi esclave devenu prophète, libéré pour servir Dieu et son prochain, est convoqué pour vivre sa vie dans l’espérance du royaume.

Pentecôte est encore tout cela : La mise en route d’un peuple, la reconnaissance de chacun de ses membres en particulier, la contestation des forces qui déshumanisent et qui rendent esclaves, et l’espérance du royaume.

Certes, il est courant de désigner pentecôte comme l’événement inaugural de l’Eglise. Il ne faudra pas oublier, cependant, que cette inauguration ouvre sur un témoignage très particulier : le témoignage d’un peuple dont l’existence même signifie cette contestation et cette espérance, dans ses liturgies, dans ses paroles et dans ses « actes »…comme le relate le Livre des « Actes » des Apôtres :

Une Eglise où tous sont appelés, et où chacun, comme l’écrit la liturgie de notre Eglise, aura sa place toujours marquée,

! אָמֵ

[1] Noms des trois personnes baptisées ce jour.

[2] Le texte de Genèse 11 est le récit d’une bénédiction de Dieu qui réalise pour les hommes qui en sont incapables, la possibilité de la reconnaissance de l’altérité, par la création des langages et l’apprentissage de la rencontre de l’autre, dans une diversité à découvrir et une histoire à vivre et à recevoir comme une grâce.

[3] « Chacun entendait parler dans sa langue » : tout le contraire, ici, et grâce à Dieu, de la pensée unique. Et toutes les possibilités offertes de communiquer dans l’espace ainsi créé, dans cet écart entre les hommes constitué par le langage humain qui est fait de la parole, de toutes ses traductions et de toutes ses interprétations infinies que sont la parabole, le conte, le mythe, l’allégorie, la narration, le songe, le raisonnement, la poésie, la philosophie, le chant, la mathématique, le théâtre, la logique, le dialogue, le roman, la lettre, la prédication, le discours politique, la déclaration d’amour, la langue de bois, le discours humoristique, la lamentation, le psaume, le discours juridique, administratif, théologique, etc…

[4] Le terme hébraïque de loi peut se traduire aussi par « voie » ou « chemin à suivre »…

Actes 2 v 1-11 : « Des témoins, et des sentinelles… »

Dimanche 29 mai 2007 – par François Clavairoly

 

Pentecôte est un mot d’origine grecque qui signifie cinquante. Cinquante jours après Pâques. C’est la fête d’inauguration de la création de l’Eglise, qui trouve son premier récit dans le livre des Actes des Apôtres.

Cette fête s’enracine dans un événement qui la précède de plusieurs siècles : la fête juive du don de la Loi, elle aussi célébrée cinquante jour après la Pâques, c’est à dire la fête de libération de l’esclavage en Egypte.

C’est en effet pour fêter le don de la Loi à Moïse au Sinaï que touts les pèlerins se rendent à Jérusalem ce jour-là chaque année, cinquante jours après Pessah, ce qui explique la foule présente au moment des faits.

Et comme lors du don de la Loi à Moïse il est raconté dans le livre de l’Exode qu’il y eut des coups de tonnerre, des éclairs, une épaisse fumée, de même au moment de l’inauguration de l’Eglise, il est écrit qu’il y eut un bruit venu du ciel, comme un vent violent, et des flammes de feu.

La Pentecôte chrétienne qui marque le don de l’Esprit Saint s’origine donc dans la Pentecôte juive appelée Shavouot, qui marque le don de la Loi au peuple d’Israël et le constitue comme tel.

Israël est alors équipé de la Loi en quelque sorte comme l’Eglise du Saint-Esprit.

Cette inauguration de la vie de l’Eglise racontée par l’évangéliste Luc est devenue naturellement l’occasion de célébrer l’entrée de nouveaux membres dans l’Eglise, soit par le baptême soit, plus tard, par la confirmation.

Pentecôte est devenue la date anniversaire de l’Eglise.

Un jour, quelqu’un a dit d’un ton dépité : « Jésus annonçait le royaume, et c’est l’Eglise qui est venue ! » Il disait cela comme si la venue de l’Eglise n’avait pas été une bonne chose. Comme si cette création de l’Eglise par l’Esprit Saint n’était pas à la hauteur de son espérance. Comme s’il aurait été mieux de faire l’économie de l’histoire et d’entrer tout de suite dans le royaume ! Comme si nous n’aurions pas du exister ni connaître le temps et l’histoire, et tout ce que l’humanité a vécu à travers elle.

Je crois pour ma part au contraire que la création de l’Eglise, enracinée dans ce monde, est un événement extraordinaire qui a permis et qui permet encore aujourd’hui à des hommes et des femmes en quête de sens et d’espérance de reconnaître dans le message du Christ l’annonce d’un amour incommensurable et d’une sollicitude infinie au service de l’humanité.

Je crois que devant les peurs, les détresses et les épreuves, devant les échecs et les impasses, l’Eglise, même lorsqu’elle peine à le faire savoir et à le transmettre, porte au monde un message très fort de consolation, de réconciliation et de guérison. Une parole de paix, là où bouillonnent tant de violence et de souffrance.

Reprenons la lecture de notre récit pour y redécouvrir cela :

Pentecôte est un événement. Un événement qui n’est pas de nous mais qu’il nous est donné de vivre. Un événement acoustique étonnant (il y a du bruit, comme un vent violent…) qui nous dépasse et qui signe le fait que c’est d’un autre que vient l’initiative. L’Eglise ne s’est pas autoproclamée, auto instituée mais a été créée a divino.

Pentecôte est deuxièmement une expérience. Une expérience linguistique là encore étonnante. C’est que cet « Autre » se fait entendre dans chacune des langues maternelles des témoins et des présents. Ce « Tout Autre » se tient au plus près de nous, au plus intime de nos existences et nous rencontre par la parole là où nous nous trouvons, dans nos certitudes comme dans nos doutes, dans nos situations de force comme de faiblesse, dans nos convictions et nos fragilités…

Pentecôte est enfin un enseignement. L’enseignement d’une nouvelle étonnante : nous sommes depuis ce jour-là établis comme témoins, sommes habilités à parler à notre tour et à proclamer publiquement ce que Dieu a fait pour nous [1].

L’Eglise de Pentecôte, notre Eglise est donc ainsi faite : elle est événement créé par Dieu, elle est expérience d’une proximité et d’une présence parmi nous, elle est enseignement d’une nouvelle dont nous sommes témoins.

Au moment où tant de questions se posent sur la mission de l’Eglise et sur ses difficultés, notamment sur ce que l’on nomme la panne de transmission dont elle est victime, avec beaucoup d’autres institutions [2], au moment où nous réfléchissons sur les obstacles rencontrés dans la responsabilité qui est la nôtre de transmettre les valeurs, au moment où beaucoup s’interrogent sur les nouvelles donnes religieuses de ce monde et sur ce que les sociologues appellent la recomposition en cours du paysage religieux, nous pouvons tout simplement et avec confiance nous redire les uns aux autres que notre vocation est d’être témoins. Des témoins fidèles. Ni juges de la société, ni donneurs de leçon ni marchands de valeurs, mais témoins. En faisant connaître autour de nous la joie et l’espérance immenses qui nous habitent, la joie d’une présence qui jaillit d’un pardon et d’une réconciliation avec nous-mêmes et avec Dieu, et l’espérance d’un royaume qui vient déjà maintenant, et non à la fin de l’histoire des hommes ou à sa place. Un royaume qui vient déjà maintenant et dont nous recevons les signe prometteurs, chaque fois qu’une réconciliation a lieu, dans la communion, entre des personnes de conditions sociales différentes, d’origines ethniques différentes, de convictions politiques différentes, chaque fois qu’en présence du Christ, des hommes et des femmes se trouvent à équidistance de Dieu, quels que soient leur statut, leur fonction, leur situation.

C’est tout le sens de la cène que l’Eglise célèbre en assemblée : rappelant qui est au centre de nos vies, quel en est l’horizon, et guettant, comme une sentinelle, la venue, enfin, du royaume, Amen

[1] Comme les parents de Pauline, Héloïse, Clara et Alice viennent de le faire ce jour en demandant explicitement le signe du baptême sur leurs enfants.

[2] Le thème de la transmission était au cœur de la rencontre entre notre paroisse et celle de St André de l’Europe.

Romains 10, v. 9-11 (Psaume 90) : « De la bouche et du cœur, parler de Dieu avec intelligence, être théologien ! »

Dimanche 23 septembre 2007 – par François Clavairoly

Chers amis, frères et sœurs,

Prononcer avec sa bouche que Jésus est le Seigneur, le dire avec ces simples mots : « Jésus est le Seigneur », et puis confesser avec son cœur qu’il est ressuscité, qu’il a été « réveillé d’entre les morts », c’est affirmer tout simplement qu’il est vivant pour nous, c’est-à-dire, essentiellement, qu’il a quelque chose à dire et à réaliser pour nous aujourd’hui. Sinon, sans notre bouche pour proclamer en cet instant qu’il est Seigneur, et sans notre cœur -c’est-à-dire notre intelligence- pour croire aujourd’hui en sa résurrection, nous ne serions ici que dans la commémoration, le souvenir, le faire mémoire d’un homme mort il y a bien longtemps. Nous serions tournés uniquement vers le passé. Et nos mots comme nos gestes, y compris la prédication et la cène, ne seraient que des rituels du souvenir et des reprises interprétées à l’infini d’un événement révolu. Nous serions dans le rappel et l’hommage. Et ce ne serait déjà pas si mal ! Car après tout, nos souvenirs s’effacent et l’écho lointain de la parole de Jésus, comme le souvenir de ses quelques gestes s’estompent peu à peu dans nos esprits. Le rappel, en bonne pédagogie, peut donc nous être d’une grande utilité, à cet égard ! Cependant, la foi chrétienne ne peut se laisser réduire à devenir le lieu fermé d’un conservatoire d’idées ou de souvenirs, ni même, à plus forte raison, le musée, même prestigieux, des grandes œuvres de Jésus Christ ou de celles qui lui seraient attribuées, et que l’Eglise, devenue gardienne du patrimoine, exposerait solennellement au public, certains jours ouvrables comme le dimanche…

Car la foi chrétienne n’est pas de l’ordre du rappel seulement, mais de l’appel. Et de la vocation. La bouche qui proclame « Jésus est le Seigneur » et le cœur intelligent qui croit en sa résurrection, tout notre être, en réalité, sont requis par cet appel : toute notre existence est aux aguets, à l’écoute d’une parole qui interroge, bouscule, nourrit et réalise ce qu’elle promet.

« La parole de la foi », comme l’écrit l’apôtre Paul, est bien ainsi : portée par la longue tradition de l’Eglise, charriée au travers des siècles et des cultures, roulée et travaillée dans les mots et les pensées de tous ceux qui nous ont précédés, certes, mais elle advient à notre esprit, touche nos oreilles, et nous amène à la proclamer à notre tour par la bouche et le cœur, sollicités ensemble aujourd’hui même l’une et l’autre, pour le témoignage et la confession de foi publique. Et alors, comme au temps de l’empire romain, ouvrir la bouche, « l’ouvrir » en quelque sorte, et puis avoir du cœur, c’est à dire « faire montre d’intelligence » pour que la foi ne se résume pas en un sentiment ni ne se pétrifie en un dogme, en revient à accepter de se laisser interpeller par la parole du Christ vivant ; à discerner que cette interpellation intervient bien en vue de notre libération et de notre salut. Non pas comme « promesse » de salut seulement, mais comme salut déjà là, offert, et comme libération déjà réalisée : en Christ, vous êtes libres et libérés, vous qui proclamez « la parole de la foi » ! Car proclamer de sa bouche la seigneurie du Christ et croire avec intelligence qu’il est la vie, c’est être sauvé et participer aujourd’hui même au salut : C’est précisément n’être plus inféodé à quiconque, à tel autre seigneur, à telle puissance de ce monde, à telle idole, à telle méchante tentation de se taire et de ne plus vouloir faire preuve d’intelligence. La force de la foi et de cet attachement au Christ seul maître de nos vies, est de nous libérer de toutes les forces qui asservissent : celles du désir du pouvoir, du désir de l’argent, du désir du sexe et de la toute puissance, qui préoccupent et « occupent », comme une force hostile occupe un territoire, nos pauvres esprits fragiles. Et c’est dans cette perspective que l’épître aux Romains n’est pas adressée aux chrétiens de Rome seulement, dans cette année 57 de notre ère, mais qu’en elle jaillit, dans notre aujourd’hui même, la parole du Christ ressuscité : il faut donc y puiser abondamment et nous y abreuver sans hésiter, en la lisant et en la relisant, en y revenant volontiers comme on se désaltère à une fontaine inépuisable que l’on connaît et que l’on apprécie. Afin de rendre compte, au plan personnel, familial, professionnel, de cette parole qui énonce et qui en même temps réalise le possible de notre liberté, au lieu de l’enfermement, qui énonce et réalise le possible de l’ouverture, au lieu de la culpabilisation, de la plénitude, au lieu de la peur, le toujours possible de la tendresse et de la compassion, au lieu du cynisme. Le possible du salut là où tout semble perdu. Voilà, tout est dit ( !).

La « parole de la foi » rend compte de ce possible déjà offert, déjà là, sans cesse redonné, et renouvelé par le Christ vivant. Un possible « impossible aux hommes » mais pas à lui, qui guide nos vies, et qui ne nous permet pas de demeurer ou de nous complaire « dans la confusion », dans la paralysie, dans le silence, dans l’immobilisme…et dans l’incompréhension des choses et des êtres. La bouche qu’évoque l’apôtre Paul, frères et sœurs, chers amis, que ce soit la vôtre, cette année encore, pour dire ce que vous savez du Christ ! Et le cœur dont il parle, que ce soit aussi le vôtre, intelligence de la foi qui cherche et qui se laisse trouver, non pas sentiment inconsistant ou conviction martelée, mais intelligence vive et sans cesse en veille, et sans cesse renouvelée par l’Esprit ! Afin que vous sachiez dire« je », le moment venu, en matière de foi ; un « je » qui n’exclue pas l’autre, qui ne méprise pas le « tu » ou le « nous » de nos contemporains mais qui, au contraire, les salue, les invite et les incite à parler à leur tour, en dialogue et en confession communautaire, fraternelle et ouverte au monde. « De la bouche et du cœur », par conséquent, puissiez-vous être des témoins du Christ, et rendre compte de cette espérance imprenable, puissiez-vous être témoins d’un Dieu « qui fait parler tout le monde, qui nous devance sans cesse, et qui nous rend toutes et tous, théologiens » [1],

Amen

[1] Cf. Raphaël Picon, « Tous théologiens », Van Dieren, Paris, 2001, p107.

2 Timothée 1, 1-18 – « car ce n’est pas un esprit de timidité que Dieu nous a donné mais un esprit de force d’amour et de sagesse »

Dimanche 7 octobre 2012 – Culte de confirmation des catéchumènes – par François Clavairoly

 

Paul, apôtre du Christ-Jésus, par la volonté de Dieu, selon la promesse de la vie qui est en Christ-Jésus ; à Timothée, mon enfant bien-aimé : Grâce, miséricorde et paix de la part de Dieu le Père et du Christ-Jésus notre Seigneur !

Je rends grâces à Dieu, que je sers à la suite de mes ancêtres avec une conscience pure, et je ne cesse de faire mention de toi dans mes prières, nuit et jour ; car je me souviens de tes larmes et j’ai le vif désir de te revoir, afin d’être rempli de joie ; je garde aussi le souvenir de la foi sans hypocrisie qui est en toi, et qui habita d’abord dans ton aïeule Loïs et dans ta mère Eunice, comme j’en suis persuadé, (elle habite) aussi en toi. C’est pourquoi, je t’exhorte à ranimer la flamme du don de Dieu que tu as reçu par l’imposition de mes mains. Car ce n’est pas un esprit de timidité que Dieu nous a donné, mais (un esprit) de force, d’amour et de sagesse. N’aie donc pas honte du témoignage à rendre à notre Seigneur, ni de moi, prisonnier pour lui. Mais souffre avec moi pour l’Évangile, par la puissance de Dieu. C’est lui qui nous a sauvés et nous a adressé un saint appel, non à cause de nos œuvres, mais à cause de son propre dessein et de la grâce qui nous a été donnée en Christ-Jésus avant les temps éternels. Cette grâce a été manifestée maintenant par l’apparition de notre Sauveur Christ-Jésus, qui a réduit à l’impuissance la mort et mis en lumière la vie et l’incorruptibilité par l’Évangile. C’est pour cet Évangile que j’ai été établi prédicateur, apôtre et docteur. Et pour cette cause, j’endure ces souffrances, mais je n’en ai pas honte, car je sais en qui j’ai cru, et je suis persuadé qu’il a la puissance de garder mon dépôt jusqu’à ce Jour-là. Retiens dans la foi et dans l’amour qui est en Christ-Jésus, le modèle des saines paroles que tu as reçues de moi. Garde le bon dépôt par le Saint-Esprit qui habite en nous. Tu sais que tous ceux qui sont en Asie m’ont abandonné, entre autres Phygèle et Hermogène. Que le Seigneur répande sa miséricorde sur la famille d’Onésiphore, car il m’a souvent consolé et il n’a pas eu honte de mes chaînes ; au contraire, lorsqu’il est venu à Rome, il m’a cherché avec beaucoup d’empressement et il m’a trouvé. Que le Seigneur lui donne d’obtenir miséricorde auprès du Seigneur en ce Jour-là. Tu sais mieux que personne combien de services il m’a rendus à Éphèse.

Chers catéchumènes,

Il vous a été transmis, transmettez à votre tour !

Vous avez reçu depuis des années déjà toute une série d’enseignements, et de grande qualité ! – à l’école biblique et au catéchisme, au culte, à la maison, dans vos familles, par vos parents et grands-parents, par vos parrains et marraines- par toute une chaine de témoins qui vous ont précédés et qui ont porté devant vous, chacun à leur manière, la parole de l’évangile. Ces enseignements, quels sont-ils, s’il nous fallait les résumer ?

1. Vous n’êtes pas seuls : une communauté vous attend. Une Eglise vous précède et vous accueille aujourd’hui. Vous n’êtes pas seuls, vous êtes attendus.

2. Vous n’êtes pas sans connaissance, sans repères, sans informations : une bible vous attend, contenant mille récits où se cache et se révèle dans des histoires parfois compliquées, parfois lumineuses, le message d’un pardon et d’une joie extraordinaire : le pardon de Dieu, la joie qui nous illumine quand nous le comprenons et quand nous le recevons, et le sourire bienveillant de celui qui garde nos vies. Les textes bibliques sont alors pour vous des référents essentiels qui illustrent ce message et en portent la force et la beauté. Sola scriptura, l’une des devises latines de la Réforme, rappelle combien en matière de foi l’Ecriture est décisive : l’Ecriture seule, et l’Ecriture en son entier, pleinement, pour toutes choses qui concernent la foi.

3. Vous n’êtes pas sans nourriture spirituelle : non seulement la bible mais encore la prédication, la cène, le culte, la vie de l’Eglise, tout cela vous est renouvelé dimanche après dimanche comme la manne au désert (Exode 16) et votre place en cette Eglise reste à jamais marquée : venez donc vous ravitailler en prédication et en liturgie, venez prier avec d’autres, venez chanter les louanges de Dieu, en toute liberté, ici ou ailleurs, demain et après-demain, tout au long de votre existence !

Et puis, chers catéchumènes -mais c’est aussi à chacune et à chacune de vous, frères et sœurs de notre Eglise, que s’adresse cette exhortation : mettez en œuvre ce à quoi vous êtes conviés « car ce n’est pas un esprit de timidité que Dieu nous a donné mais un esprit de force d’amour et de sagesse ».

Le terme de timidité (de peur ou de crainte) qui est utilisé par l’apôtre Paul laisse place, dans sa lettre à Timothée, aux beaux mots de force, d’amour et de sagesse : la force en grec, se dit dynameis et il évoque donc une réelle dynamique dans la parole que nous prononçons et dans les engagement que nous prenons ; le terme d’amour se traduit par agapè, en grec, et au contraire de l’éros qui séduit, désire et possède ou de la philia qui désigne l’amitié qui aime le frère, le proche ou le même, l’agapè veut être amour sans frontière, amour de l’autre différent, et même de l’autre « ennemi », s’il le fallait. La sagesse pour sa part, est celle du discernement et de l’intelligence des situations, non pas celle des gourous ou des professeurs de bonheur à la petite semaine.

Cet encouragement de Paul à son jeune disciple ou catéchumène qu’est Timothée, lui qui vient d’une famille chrétienne, puisque sa mère et sa grand-mère, Eunice et Loïs étaient converties, résonne ainsi comme une injonction qui fait de lui, à son tour, un véritable disciple du Christ, non pas paralysé par sa faiblesse ou sa timidité mais confiant et assuré d’être accompagné : je veux formuler aujourd’hui le souhait qu’à votre tour aussi vous entendiez et receviez l’écho -telle est la racine de ce curieux mot de catéch]umène- de ce message de l’évangile et que vous soyez aussi appelés à être disciples du Christ. Certes, vous êtes jeunes, encore, mais ce n’est pas grave du tout, bien au contraire ! Vous pouvez en effet grandir, en force, en amour et en sagesse, et témoigner de tous les biens que vous avez reçus, et vous pouvez garder, comme dit l’apôtre, le bon dépôt (de la foi). Vous pouvez faire tout cela et persévérer dans cette voie.

Reprenons maintenant les trois points que je viens de citer :

1. Vous n’êtes pas seuls.

Désormais, ne restez pas seuls. Entrez en compagnie de quelques autres ou de beaucoup d’autres, pour partager votre engagement, vos questions et vos recherches personnelles. Acceptez et goûtez la compagnie des autres pour vivre ces engagements et ces questionnements qui sont les vôtres, simples et authentiques. Qu’il s’agisse, dans les mois qui viennent, d’un groupe de jeunes, qu’il s’agisse, un jour prochain, quand vous serez adultes, d’une action de solidarité ou d’un temps de service dans l’Eglise ou ailleurs : donnez du temps, donnez de l’argent, donnez ce qui vous coûte, osez agir, agir pour d’autres et pas seulement à votre profit.

2. Vous n’êtes pas sans connaissance ni information : restez informés !

Lisez ! Lisez ce que vous voulez, la bible, si vous êtes courageux, mais aussi le journal : Causette, pour les filles et les garçons, Charlie Hebdo pour les uns et les autres, le Figaro, aussi, mais pas trop, le Monde et Libération, mais pas trop, lisez les chroniques économiques et politiques, mais aussi les chroniques religieuses, et les informations d’ordre éthique ou spirituel, et commencez sans tarder à forger votre jugement. Personne ne doit le faire à votre place. Pour pouvoir, le moment venu, ne pas vous laisser ballotter par les courants et les doctrines, vous aurez à apprendre à penser par vous-mêmes, et par conséquent pour exercer votre discernement, à argumenter : croire c’est penser, disait Paul Ricoeur, le philosophe protestant.

3. Vous n’êtes pas sans nourriture : le pain, le vin, la grâce, tout cela vous est offert.

Tout cela vous a été transmis, comme à Timothée, jadis, par sa mère et sa grand-mère. Ah, l’importance des grands-mères !

Chers catéchumènes, vous aurez compris, si vous m’avez suivi jusqu’ici, que cette responsabilité ou cette vocation de transmettre est essentielle, et que c’est le cœur de mon message. Cette transmission a permis que vous soyez avec nous aujourd’hui, exactement comme elle a permis que nous-mêmes soyons avec vous, pour faire en sorte que ce jour soit un jour exceptionnel, un jour qui compte et qui marque une étape décisive dans votre recherche et votre parcours de vie. Un jour que vous considèrerez dès demain comme ayant été un jalon indispensable, comme le premier jour où vous aurez dit « oui » et « amen » à l’évangile de Jésus-Christ qui vous conduit, qui vous met debout en vous-mêmes et qui vous éveille à la vie.

Cette transmission, vous en avez donc été les bénéficiaires, grâce à vos grands-parents et tous les membres de vos familles. Maintenant, vous me voyez venir, il s’agit pour vous d’avancer en âge, en stature, en grâce et en sagesse, et par conséquent de faire fructifier tout cela. Il s’agit pour vous, comme dans la parabole des talents (Mt 25, 14-30) que vous connaissez bien, de faire les bons placements dans votre vie. Les bons placements spirituels… Il s’agit de garder le bon dépôt et de prendre conscience de son immense richesse.

Toute votre vie, devant vous, pour découvrir et redécouvrir ce trésor ! Toute votre vie pour vous émerveiller de la grâce de Dieu et du pardon qu’il vous offre !

Et vous, Eglise du Saint-Esprit, accueillez maintenant ces catéchumènes comme vos frères et sœurs en Christ. Ils constituent l’Eglise d’aujourd’hui avec vous, et celle de demain. Ils acceptent de prendre leur responsabilité, de répondre présent lorsque Christ les nomme et les appelle. Ils peuvent désormais recevoir, avec vous, la plus belle bénédiction qui soit, celle qui bénit tout Israël et toute l’Eglise en un seul peuple choisi : « Que le Seigneur vous bénisse et vous garde, qu’il tourne sa face vers vous et vous accorde sa grâce. Qu’il lève sa face vers vous et vous donne la paix, Amen [1] ».

[1] Nb 6, 24-25.

2 Corinthiens 2, 5-17 – « Le triomphe du pardon et le parfum de la grâce »

dimanche 24 juin 2012 – par le pasteur François Clavairoly

 

Si quelqu’un a été une cause de tristesse, ce n’est pas moi qu’il a attristé, c’est vous tous, du moins en partie, pour ne rien exagérer. Il suffit pour cet homme du blâme qui lui a été infligé par le plus grand nombre, en sorte que vous devez bien plutôt lui pardonner et le consoler, de peur qu’il ne soit accablé par une tristesse excessive. Je vous exhorte donc à faire prévaloir l’amour envers lui ; car je vous ai écrit aussi afin de savoir, en vous mettant à l’épreuve, si vous êtes obéissants en tout. Or, à qui vous pardonnez, je pardonne aussi ; et pour ma part, ce que j’ai pardonné – si j’ai pardonné quelque chose – c’est à cause de vous en présence de Christ, 11afin de ne pas laisser à Satan l’avantage sur nous, car nous n’ignorons pas ses desseins. Lorsque je fus arrivé à Troas pour l’Évangile du Christ, bien que le Seigneur m’y ait ouvert une porte, mon esprit n’a pas eu de repos, parce que je n’ai pas trouvé Tite, mon frère ; alors j’ai pris congé d’eux et suis parti pour la Macédoine.

Grâces (soient rendues) à Dieu, qui nous fait toujours triompher en Christ, et qui par nous, répand en tout lieu l’odeur de sa connaissance ! Nous sommes, en effet, pour Dieu le parfum de Christ, parmi ceux qui sont sauvés et parmi ceux qui périssent : aux uns, une odeur de mort, qui mène à la mort ; aux autres, une odeur de vie, qui mène à la vie. Et qui est suffisant pour ces choses ? Car nous ne sommes pas, comme plusieurs, des falsificateurs de la parole de Dieu, c’est avec sincérité, c’est de la part de Dieu, devant Dieu et en Christ que nous parlons.

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

Paul, l’apôtre, utilise une image, une image très puissante, pour communiquer, pour se faire comprendre, pour dire exactement ce qu’est à ses yeux la vocation chrétienne : une image risquée, dans la mesure où son interprétation n’est pas simple, à savoir l’image du « triomphe et du parfum ».

Nous pourrions nous dire, en écoutant distraitement ce récit : « Catastrophe ! Voici l’origine de la compréhension d’un christianisme triomphant dont le monde a tant souffert, et alors tout est dit, tout est fini. Tout est discrédité ! »

Nous pourrions nous dire : « Catastrophe, voici l’origine de la compréhension d’un christianisme à l’odeur de sainteté dont chacun sait qu’il n’en est rien, et là encore tout est fini, tout est ridiculisé. Mais non, chers amis, relisons le texte, faisons œuvre de religion, c’est-à-dire de « relecture et de liaison ».

« Grâce soit rendue à Dieu qui nous fait toujours triompher en Christ et qui par nous répand en tout lieu l’odeur de sa connaissance, nous sommes en effet pour Dieu parfum du Christ parmi ceux qui sont sauvés et parmi ceux qui périssent »

Triompher en Christ !

Quelle audace que celle de parler de triomphe alors que l’évangile peine à se faire entendre, alors qu’à Corinthe même il est en péril à cause des dissensions et des problèmes de toutes sortes, dissensions que l’apôtre a du mal à corriger parce que les paroissiens ne sont pas vraiment à la hauteur et n’engagent pas entièrement leur vie, parce qu’ils se jalousent ou encore se disputent, alors même qu’il tente de faire passer le seul message qui vaille, à savoir celui du pardon et de la réconciliation entre eux.

Quelle audace de parler de triomphe alors que notre monde ne semble pas vraiment reconnaitre l’évangile, tant les difficultés et les violences qui le défigurent ne cessent de se reproduire, tant l’exemple même de certaines Eglises est déprimant, tant est fragile notre propre Eglise comme aussi notre propre engagement.

Mais c’est ainsi, l’apôtre, à l’image des prophètes, ne se laisse pas décourager. Il ne s’interdit pas d’espérer, et il ne se morfond pas ni ne se laisse submerger par un esprit chagrin. Au contraire, malgré les obstacles et malgré les faiblesses de son projet d’évangélisation, malgré les échecs et les refus devant lesquels il se trouve placé, il cherche inlassablement à transmettre, à faire passer le message, à communiquer ce qui le porte et qui lui est essentiel : une parole, donc, une parole de pardon et de salut en Jésus Christ.

Une parole dont il sait qu’elle est victorieuse, sinon il n’en serait pas le porteur, le héraut ou l’apôtre. Et l’évocation de la référence à un triomphe ne lui fait pas peur.

Paul doit avoir en mémoire les fameux triomphes romains, c’est-à-dire ces marches triomphales des armées romaines, après une victoire, où les soldats défilent bruyamment dans les rues, jusqu’au cœur de la ville, devant des populations fascinées et en liesse, des marches militaires au long desquelles étaient exhibés sur des chevaux et sur des chars le butin ainsi que tous les hommes faits prisonniers, attachés et vaincus. Lors de ce défilé, de l’encens était brûlé et une forte odeur se répandait dans le cortège et bien au-delà, de sorte que pour les uns, était immédiatement associés à cette odeur le parfum de la victoire et la joie d’être parmi les survivants ou les vainqueurs, tandis que pour d’autres comme les prisonniers ou les vaincus, cette odeur était le signal d’une mort prochaine.

L’image du triomphe est donc est puissante et elle évoque la mort et la vie, la fin ou un nouveau commencement, une perdition ou un salut, et c’est la raison pour laquelle l’apôtre Paul l’utilise dans son courrier aux Corinthiens comme pour rappeler la puissance de revendication qui est celle du Christ qui appelle nos vies et qui nous entraine…dans son triomphe.

Il exagère, sans doute, avec cette image presque excessive et même guerrière, mais le sens est bien présent dans le fond, et voici comment je pourrai le présenter : l’appel que nous recevons consiste en une parole -une parole de pardon et d’espérance- qui requiert nos vies afin que nous parcourions le monde mais dans le but de la partager avec d’autres, d’en faire comprendre la profondeur et l’importance, d’en faire goûter la saveur, d’en faire sentir la bonne odeur, au plus grand nombre, et par conséquent, pour accomplir cette vocation, de sortir de nous-mêmes et de porte cette parole autour de nous, dans l’espace public, sur l’agora, dans les rues, dans les maisons, et partout où les moyens de communiquer peuvent lui laisser une place.

L’image du triomphe et l’évocation des parfums d’encens rejoignent bien l’idée qu’il s’agit d’exposer et de s’exposer en public, d’attester ouvertement, de témoigner à visage découvert, de se montrer, bref de porter le message de l’évangile sans honte ni fausse modestie, sans complexe, dirions-nous aujourd’hui, sous le faux prétexte que nous serions une ultra-minorité, que nous n’aurions pas les capacités, que la société nous l’interdirait ou qu’elle serait hermétique à ce genre de discours.

A cet égard, l’apôtre Paul nous rappelle, en même temps qu’il l’écrit aux corinthiens, que nous n’avons pas le choix, en vérité, car nous sommes déjà porteurs de cette odeur du Christ et de l’évangile, que nous sentons déjà ce message, en quelque sorte, et que, même si aucun de nous n’est vraiment totalement préparé, comme il le note dans ce passage en écrivant : « Et qui est suffisant pour ces choses ? », autrement dit : « qui est vraiment qualifié ? », c’est au moins avec sincérité que nous parlons.

Cette posture d’attestation sincère et de témoignage, dont Laurent Schlumberger a rappelé l’importance dans son message au synode de Belfort, que vous avez tous lu lorsque vous en avez pris connaissance dans la presse, sur le site de l’Eglise ou ici même sur les feuilles qui avaient été diffusées, est notre réponse joyeuse et disponible à l’appel du Christ. Si Paul évoque donc une marche triomphale c’est pour dire que c’est Christ qui en est le chef, non pas l’Eglise, et que nous sommes en quelque sorte les porteurs d’encens, c’est-à-dire les émetteurs du message, et que par conséquent nous ne devons pas cesser de répandre la bonne nouvelle dont nous avons la charge d’annoncer le parfum :

La lettre aux Corinthiens est explicite au sujet de ce parfum de l’évangile : il y est question de pardon, en vérité. Et c’est exactement le début de notre texte ce matin : plus personne ne connait le détail de l’histoire et le récit est trop imprécis, mais ce que nous pouvons reconstituer du sens du conflit à Corinthe, c’est qu’un homme avait certainement causé un réel tort à l’Eglise, et qu’il avait remis en cause l’évangile annoncé par Paul. Et au lieu d’en appeler à l’exclusion et à la condamnation, les corinthiens et Paul lui-même en arrivent au pardon et à la réconciliation. De sorte que ce tout petit exemple, placé juste avant l’image du triomphe, devient l’indice étonnant et décisif de ce qu’est le motif de la « marche triomphale » de l’épitre aux corinthiens, le motif de notre attestation publique auprès de nos contemporains de ce qu’est la foi en Jésus-Christ : non pas l’annonce bruyante au long des rues des villes de ce monde, de l’exécution des vaincus, non pas l’humiliation des perdants, non pas le rire effrayant des vainqueurs, mais l’annonce inlassable, partout où se noue un conflit, du pardon et de la réconciliation, l’annonce inlassable de la grâce, partout où se fige une haine, et l’infatigable promesse d’un recommencement rendu toujours possible en Jésus-Christ, en tout lieu où l’humain se croit dans une impasse,

Amen.