Luc 2, 22-40 « La présentation au Temple…un signe qui provoquera la contradiction »

 

Dimanche 28 décembre 2014 – par François Père

 

22Et, quand les jours de leur purification furent accomplis selon la loi de Moïse, on l’amena à Jérusalem pour le présenter au Seigneur, — 23suivant ce qui est écrit dans la loi du Seigneur : Tout mâle premier-né sera consacré au Seigneur. —24Et pour offrir en sacrifice une paire de tourterelles ou deux jeunes pigeons, comme c’est prescrit dans la loi du Seigneur.

25Et voici qu’il y avait à Jérusalem un homme du nom de Siméon. Cet homme était juste et pieux ; il attendait la consolation d’Israël, et l’Esprit Saint était sur lui. 26Il avait été divinement averti par le Saint-Esprit qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ du Seigneur. 27Il vint au temple, (poussé) par l’Esprit. Et, comme les parents apportaient le petit enfant Jésus pour accomplir à son égard ce qui était en usage d’après la loi, 28il le reçut dans ses bras, bénit Dieu et dit :

29Maintenant, Maître, tu laisses ton serviteur S’en aller en paix selon ta parole.

30Car mes yeux ont vu ton salut,

31Que tu as préparé devant tous les peuples,

32Lumière pour éclairer les nations Et gloire de ton peuple, Israël.

33Son père et sa mère étaient dans l’admiration de ce qu’on disait de lui. 34Siméon les bénit et dit à Marie, sa mère : Voici : cet enfant est là pour la chute et le relèvement de beaucoup en Israël, et comme un signe qui provoquera la contradiction, 35et toi-même, une épée te transpercera l’âme, afin que les pensées de beaucoup de cœurs soient révélées.

36Il y avait aussi une prophétesse, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d’Aser. Elle était d’un âge fort avancé. Après avoir vécu sept ans avec son mari depuis sa virginité, 37elle resta veuve, et, âgée de quatre-vingt-quatre ans, elle ne quittait pas le temple et servait (Dieu), nuit et jour, par des jeûnes et des prières. 38Elle survint elle aussi, à cette même heure ; elle louait Dieu et parlait de Jésus à tous ceux qui attendaient la rédemption de Jérusalem.

39Lorsqu’ils eurent tout accompli selon la loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, à Nazareth, leur ville.

40Or le petit enfant grandissait et se fortifiait ; il était rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était sur lui.

 

Chers frères et sœurs,

 

Vous vous souvenez, Noël c’était il y a trois jours. En trois jours les choses changent très vite. Du temps de fête, de joie sans mélange, le texte d’aujourd’hui nous plonge dans une atmosphère beaucoup plus âpre, dans des sentiments mêlés. Ce moment de présentation au Temple, qui devrait être une fête, n’est plus dans le temps du merveilleux. Il est ancré dans le monde des hommes, avec sa dureté et avec ses promesses.

 

Reprenons le texte. Le père et la mère présentent Jésus au temple. Et dès les premières phrases ce qui trouble c’est la répétition du mot LOI. Trois fois en trois phrases. Selon la loi de Moïse… la loi du Seigneur…  La présentation est un rituel. Il est prescrit par une norme.

Mais le texte ne parle pas du déroulement du rite. Parce qu’intervient un événement beaucoup plus important, un événement inattendu, imprévu, l’arrivée de Siméon. Et là encore le texte s’appuie sur des répétitions : l’ESPRIT, là encore trois fois. . L’esprit Saint était avec lui … divinement averti par le Saint Esprit… Poussé par l’Esprit.

Et c’est en fait cet événement imprévu qui donne tout le sens à la scène, plus que le rite ou le respect de la loi. Notez bien, la loi est respectée, mais en fait, c’est indifférent au regard de ce que vont dire et faire Siméon et Anne.

 

La loi, c’est quelque chose sur quoi nous avons des sentiments mêlés nous autres. Nous savons bien que la loi, du point de vue religieux, assèche et limite. Mais en tant que simples particuliers, la loi nous rassure beaucoup. Le fait qu’il y ait des règles de fonctionnement entre nous, des règles de jeu, des comportements admis par tous, c’est sacrément pratique. La loi crée l’ordre. Ca fluidifie les relations, ça rassure, ça protège. La loi c’est ce qui crée du confort.

 

Et voici que deux personnes viennent se rajouter aux règles fournies par la loi, et c’est le Saint Esprit qui les envoie. Et ces personnes ne sont pas des casseurs ou des trublions, ce sont des personnes qui représentent la sagesse, par leur âge, et la piété, par leur activité au temple,et néanmoins ils interviennent à la surprise de tous. Inspirés par l’Esprit, Siméon et Anne parlent, ils outrepassent la loi. Ils prennent la parole et leurs paroles nous sortent du rituel, mais aussi de la trajectoire nimbée de magie de Noël. Ici plus d’anges et de bergers : On parle de mort, de chute, d’épée. On parle de toutes les nations (le message est universel). On parle de contradiction.

 

Cet enfant est un signe qui provoquera la contradiction, ou un signe de contradiction suivant les traductions. Contradiction. Le mot est très étrange. Contredire, c’est aller à l’inverse d’une phrase, d’un discours établi, d’une façon de parler. Dans un discours logique, la contradiction permet de remettre en cause la thèse, et de montrer la limite du système dans lequel la thèse est inscrite. La contradiction ne cherche pas forcément à respecter une logique ou une rationalité. L’esprit de contradiction n’est pas poli, ni respectueux.

 

Jésus est le signe qui provoquera cette contradiction. C’est lui qui fera chuter et se relever les hommes, c’est lui qui transpercera l’âme pour révéler les pensées de beaucoup.

 

En fait, de même que l’Esprit est présenté en opposition et en dépassement à la loi, de même  Jésus est présenté comme celui qui modifiera la trajectoire des hommes à titre individuel, personnel, intime.

 

Et c’est ce qui arrive à Siméon et à Anne. Eux qui sont décrits par leur sagesse et leur respect du rite, ils se mettent à parler à tout le monde. Siméon peut enfin appeler la mort sur lui. Ils peuvent témoigner, prophétiser, annoncer des choses belles et rudes. Ils appellent la contradiction sur le monde. Quel courage !

 

Nous aimons notre univers rationnel, nos repères et nos conforts, nous aimons tirer des règles et des enseignements, et notre éducation nous a toujours poussé vers là. Nous gérons le monde en bon père de famille. Nous aimons notre armure de protection que notre rationalité a construit autour de nous, triple épaisseur, un peu guindée, limitant les contacts douloureux. Mais en fait Jésus est là, et il apporte la contradiction à cet univers.

 

Provoquer la contradiction. C’est tout l’enjeu de Jésus et de son message. Jésus provoque sur chacun de nous, au fond de son âme, à titre personnel, un inconfort. Dès Noël, le roi des juifs dans une mangeoire, le paradoxe commence, et les phrases illogiques, et puis les miracles, et jusqu’à l’abaissement vil de la mort sur la croix. Jésus nous demande d’ôter notre armure de rationalité. Il nous dit que nous pouvons nous passer de ce type de protection. Et à l’image de Marie qui subit l’épée avec pour effet la révélation intime dans beaucoup de cœurs, il nous demande de nous déshabiller de notre armure parce que cela a un sens dans son plan pour le monde. Oui cela ne se fera pas sans douleur, sans mal subi et donné, mais le résultat est un dépassement, un relèvement, et les pensées de beaucoup de cœurs seront révélées. Notre vulnérabilité est un instrument de Dieu. Acceptons le. Ecoutons l’Esprit.

 

Siméon et Anne sont déjà des exemples. Inspirés par l’Esprit. Eux, qui sont de si beaux porteurs de justice, de piété, de rite, eux qui n’auraient pu être que des instruments de la loi et du premier testament, ils parlent, ils louent Dieu, ils transmettent.

 

Et peut-être est-ce un comportement à suivre… Laissons entrer ce qui, dans le message de Dieu, est si difficile à cadrer, à relier avec notre confortable rationalité, mais aussi laissons sortir ce qui de l’ordre de l’intuition, du discernement, du souci de l’autre. De même que l’Esprit a dépassé la loi, de même que Jésus a dépassé notre armure, à nous de nous mettre en lien avec les autres et de transmettre ce qui nous touche si profondément.

 

Et peut-être, s’il y avait une seule chose à faire cette semaine, ce serait cela. A l’instar de Anne, qui louait Dieu et parlait de Jésus à tous, et si, cette semaine, nous trouvions une occasion de faire de même et de parler de ce qui nous touche, de ce en quoi Jésus nous a changé. Alors, acceptons les signes de contradictions, écoutons l’Esprit, déposons notre confortable armure de rationalité, et parlons de Jésus à tous.

 

Amen !

Luc 17, 11-19 – La guérison des dix lépreux – « Qu’est-ce que la foi ? »

Dimanche 2 octobre 2013, par Monique Duizabo et François Père

 

Or, comme Jésus faisait route vers Jérusalem, il passa à travers la Samarie et la Galilée. A son entrée dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils s’arrêtèrent à distance et élevèrent la voix pour lui dire : « Jésus, maître, aie pitié de nous. » Les voyant, Jésus leur dit : « Allez vous montrer aux prêtres. » Or, pendant qu’ils y allaient, ils furent purifiés. L’un d’entre eux, voyant qu’il était guéri, revint en rendant gloire à Dieu à pleine voix. Il se jeta le visage contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce ; or c’était un Samaritain. Alors Jésus dit : « Est-ce que tous les dix n’ont pas été purifiés ? Et les neuf autres, où sont-ils ? Il ne s’est trouvé parmi eux personne pour revenir rendre gloire à Dieu : il n’y a que cet étranger ! » Et il lui dit : « Relève-toi et va. Ta foi t’a sauvé. »

Chers amis, frères et sœurs,

Drôle de récit qu’un récit de miracle. On pourrait prendre cette histoire de façon simple, où le balancement est presque binaire entre des lépreux oublieux et un seul juste qui sait dire merci. Car tout le monde le sait, c’est très important de dire merci quand on vous fait un miracle. Ne l’oubliez pas.

Et néanmoins quelque chose frotte, quelque chose est âpre dans ce court récit. Et déjà ces derniers mots, les deux dernières phrases, « Relève-toi et va. Ta foi t’a sauvé »

Revenons s’il vous plait sur le récit, et surtout sur ses acteurs :
1. dix lépreux, ou plutôt neuf lépreux,
2. un lépreux samaritain, le seul qui soit individualisé,
3. et puis Jésus.
Chacun a son rôle dans cette scène, chacun est là pour que la scène finisse sur « ta foi t’a sauvé ».

Commençons d’abord par les neuf lépreux. Car au fond, ce sont les acteurs dont nous sommes les plus proches. Qu’est-ce qu’ils ont fait de mal ? Au fond, on ne peut rien leur reprocher. Les lépreux s’approchent. Respectueux des règles en vigueur, ils se tiennent à distance, ils interpellent Jésus avec respect, par son nom, l’appellent maître, et ils ne demandent que la pitié. En tout cela ils sont respectueux du rôle de chacun. Et quand Jésus leur dit de se rendre chez les prêtres, ils s’exécutent. La règle, c’est quand on est guéri on fait homologuer la guérison par les prêtres. Or, en chemin, arrive ce qu’ils n’avaient pas osé demander, ils sont guéris. Ils peuvent revivre. Ensuite, que leur arrive-t-il ? Vont-ils voir les prêtres, en suivant la trajectoire que Jésus leur a demandé de suivre ? Rentrent-ils dans leurs familles ? Vont-ils à la synagogue remercier Dieu ? L’évangile ne dit pas que ce qu’ils font. En tous les cas, je subodore qu’en abandonnant leur statut passif de malade, ils ont renoué très naturellement avec les réseaux de relations de règles, de contraintes, qui faisaient leur vie avant la maladie. Mais pour autant, qu’ont-ils compris de la situation ? Ils ont vécu un miracle, mais face à cette situation inédite, leur réaction a été parfaitement logique, rationnelle, prévisible. Ils n’ont vu que la guérison, et sans doute ils n’ont rien fait que de normal, de logique. Mais le récit est clair : les 9 lépreux ne sont crédités d’aucun acte de foi. Pour autant, ils ne sont pas catalogués comme des « gens de peu de foi », mais ils ont disparu du récit et c’est une absence pleine de reproche et plus encore de regret.
Que faut-il en déduire sur la foi ? Tout d’abord que la foi n’est pas l’observance des conventions et des règles. Les neuf lépreux n’ont pas démérité ils ont parfaitement respecté les normes. Mais ils sont passés à côté. En tous les cas, ils n’ont pas été jusqu’à remettre en cause l’ordre des priorités. Il faut un sacré courage pour remettre en cause la règle, il faut un sacré courage pour faire acte de foi.

Après les neuf lépreux, portons-nous sur un autre acteur de la scène, le dixième lépreux, le Samaritain. Seules deux choses le différencient des neuf lépreux. D’une part, c’est un Samaritain, c’est-à-dire un étranger, parfaitement infréquentable, un peu louche. Il faut le dire, être à la fois lépreux et Samaritain, c’est vraiment la double peine. D’autre part son comportement à l’issue de la guérison diffère des autres. Car que fait-il ? Une fois la guérison survenue, il revient sur ses pas. Le Samaritain désobéit à ce que Jésus lui a explicitement demandé. Quel paradoxe : Comme si alors respecter la règle était devenu superflu. C’est celui qui ne respecte pas la consigne qui est dans le vrai. Et, arrivé devant Jésus, louant Dieu, le Samaritain se prosterne en lui rendant grâce. C’est un geste fort. Se jeter le visage contre terre aux pieds de Jésus, c’est le geste de celui qui se place sous l’autorité de l’autre. Par ce geste, le Samaritain reconnaît Jésus comme son maître, son seigneur. Plus fort que les mots, ce geste est littéralement, pleinement, une profession de foi.

Qu’est-ce qui motive ce Samaritain ? Pour moi ce geste de soumission n’a rien de fou. Bien au contraire, en faisant cela, le Samaritain obéit à un élan qui s’impose à lui, que le plus important pour lui à ce moment-là c’est de faire allégeance à Dieu et à Jésus.
En cela le comportement du Samaritain est certes une sorte d’impulsion, de désir irrépressible. Pour lui, à ce moment si important de sa vie, il lui est nécessaire de rendre grâce à Dieu et de reconnaître Jésus comme son maître. Ce qui fait agir le Samaritain n’est pas une pulsion immédiate, c’est un élan cohérent, un élan qui a son sens, je dirais un élan habité. Et Jésus lui donne un nom, cet élan habité, c’est la Foi. Ta foi t’a sauvé.

Qu’en retirer à l’égard de la foi : Nous pouvons comprendre que la foi est une nécessité personnelle dont la structure et la cohérence nous dépassent. Elle se traduit par un élan, un désir de faire. Et enfin, dans ce cas, elle se traduit par un geste de soumission à l’égard de Dieu, de Jésus. Et que finalement, c’est cet élan qui sauve.

Maintenant, après les neuf lépreux, après le Samaritain, qu’en est-il du troisième acteur, Jésus ? Je ne peux m’empêcher de souligner le ton de surprise, un peu mélancolique, de sa phrase : « Est-ce que tous les dix n’ont pas été purifiés ? Et les neuf autres, où sont-ils ? Il ne s’est trouvé parmi eux personne pour revenir rendre gloire à Dieu : il n’y a que cet étranger ! » Car Jésus a lui aussi bien fait les choses. Face à la demande « Jésus, Maître, aie pitié de nous », il a eu pitié. En les purifiant il a apporté la guérison aux dix lépreux et il leur a transmis les moyens d’arriver au Salut, d’être sauvés. Quelle déception de voir leur absence de reconnaissance.

Qui plus est, quelle ironie, c’est le plus infréquentable, le plus étranger de tous qui rend gloire à Dieu. Preuve, s’il en est besoin, de l’universalité du miracle, et du message.

Mais surtout, Jésus constate qu’en limitant volontairement sa puissance, il a laissé l’initiative aux lépreux. Et c’est l’usage de leur liberté que font les neuf lépreux et le Samaritain qui peut nous instruire.

Jésus n’impose pas la foi aux lépreux. Il ne les force pas à être sauvés. Ce récit marque un nouveau signe de la liberté que Dieu accorde aux hommes. Dieu nous veut parfaitement libres. Dieu nous accordant cette liberté qui nous donne toute notre dignité. Mais ce faisant, Jésus prend un risque, qu’on ne le reconnaisse pas, qu’on ne le rencontre pas, qu’on ne respecte pas ses enseignements. Nous avons un rôle à jouer dans la rencontre avec Jésus. La foi a un rôle central dans cette rencontre. La foi nous aide à faire notre partie du chemin.

Cette situation n’est pas tellement confortable. Du fait de notre liberté, nous avons une responsabilité vis-à-vis de Dieu. Nous pouvons accepter ou refuser son offre de salut. Nous pouvons accepter ou refuser d’agir pour lui. Jésus n’a que la puissance que nous voulons lui reconnaître. Il ne s’imposera jamais à nous. Cette affaire ne se fera pas si nous ne voulons pas. C’est là où la foi est centrale. C’est en étant à l’écoute de la foi, en nous soumettant à l’élan de la foi, que nous pouvons faire notre partie du chemin. Jésus ne peut rien sans nous, Notre responsabilité est immense. et elle est d’autant plus grande que nous avons tous les instruments pour y arriver, nous avons l’aide de la foi.

Là encore, à travers la réaction de Jésus dans le récit, ce sont des caractéristiques de la foi qui apparaissent en filigrane. Son universalité d’une part, mais aussi sa nécessité dans notre relation avec Jésus et pour accomplir ce dont nous sommes responsables.

En fait, tout ce récit est sans doute un récit de miracle, mais c’est aussi une illustration de la foi. La foi doit être identifiée et entendue. La foi est cet élan habité qui nous pousse à agir au-delà des bienséances et des normes humaines. Et surtout la foi est l’instrument de la responsabilité que nous avons dans notre relation avec Dieu.

Et d’ailleurs, le seul ordre de Jésus au Samaritain qui est à ses pieds, c’est « Relève-toi et va » :
-   Relève-toi, avec ce même mot que la Bible utilise pour ressusciter, Relève-toi car tu as montré que tu avais entendu le message et que tu reconnais Jésus comme Seigneur.
-   Et puis va. Va point. Jésus n’indique pas où le Samaritain doit aller, c’est inutile, le Samaritain a déjà commencé son propre chemin et il est guidé par la foi. Pour lui, Jésus est le Seigneur. désormais, son initiative, en toute liberté, est de le servir. La foi le guide maintenant.

Maintenant, c’est à nous, c’est à nous d’écouter notre élan habité, de ressentir ce que nous dit notre foi au fond de nous-mêmes, à nous de reconnaître profondément que nous voulons être au service de Dieu, que nous sommes responsables de lui. Et surtout, ensuite, c’est à nous d’avoir le courage d’aller au-delà de nos obligations personnelles, c’est à nous d’agir.

Que Dieu nous vienne en aide pour cela !

Il me revient un autre geste que la face contre terre du Samaritain, c’est celui qu’un de nos anciens proposants, Giovanni Musi, il y a de cela quelques années, avait fait en disant « moi, un patron, je n’en ai qu’un seul » en pointant le ciel. Puissions-nous toujours nous rappeler qui est le patron, et toujours écouter ce qui nous guide vers lui.

Amen

 

Marc 10, 35-45 – « Quiconque veut être le premier parmi vous sera l’esclave de tous »

Dimanche 21 octobre 2012, par Chantal Martrenchar et François Père

 

Ils étaient en chemin pour monter à Jérusalem, et Jésus allait devant eux. Les disciples étaient effrayés, et ceux qui suivaient avaient peur. Il prit encore les Douze auprès de lui, et se mit à leur dire ce qui allait lui arriver : Nous montons à Jérusalem ; le Fils de l’homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes. Ils le condamneront à mort, ils le livreront aux non-Juifs, ils se moqueront de lui, ils lui cracheront dessus, ils le fouetteront et ils le tueront ; et trois jours après il se relèvera. Les deux fils de Zébédée, Jacques et Jean, viennent lui dire : Maître, nous voudrions que tu fasses pour nous ce que nous te demanderons. Il leur dit : Que voulez-vous que je fasse pour vous ? – Donne-nous, lui dirent-ils, de nous asseoir l’un à ta droite et l’autre à ta gauche dans ta gloire. Jésus leur dit : Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que, moi, je bois, ou recevoir le baptême que, moi, je reçois ? Ils lui dirent : Nous le pouvons. Jésus leur répondit : La coupe que, moi, je bois, vous la boirez, et vous recevrez le baptême que je reçois ; mais pour ce qui est de s’asseoir à ma droite ou à ma gauche, ce n’est pas à moi de le donner ; les places sont à ceux pour qui elles ont été préparées. 1Les dix autres, qui avaient entendu, commencèrent à s’indigner contre Jacques et Jean. Jésus les appela et leur dit : Vous savez que ceux qui paraissent gouverner les nations dominent sur elles en seigneurs, et que les grands leur font sentir leur autorité. Il n’en est pas de même parmi vous. Au contraire, quiconque veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur ; et quiconque veut être le premier parmi vous sera l’esclave de tous. Car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude.

Qu’est ce que Jacques et Jean ont dans la tête pour dire des choses pareilles ? Jésus vient d’annoncer sa Passion, sa mort et sa résurrection. C’est la troisième fois. Ses phrases sont factuelles, brutales et sans équivoque. « Ils le tueront, et trois jours après il se relèvera ». La dureté des paroles ne peut que faire réagir les disciples. Ils interprètent. Ca fait trois ans qu’ils sillonnent la terre d’Israël en tous sens avec Jésus, en montant à Jérusalem, peut-être vont-ils enfin passer au moment tant attendu de l’établissement du Royaume. Et Jacques et Jean ont cela en tête. Jésus parle de sa Passion, ils n’entendent que la Gloire. Mettant de côté les images cauchemardesques de l’épreuve de Jésus, ils entendent surtout qu’il se relèvera, c’est-à-dire peut-être, qu’il pourra apparaître comme Messie. Leur demande a son sens, dans cette perspective. Ils veulent participer à la gloire. Face à cette demande, Jésus insiste non sans ironie, sur ce qui se passe avant cette gloire tant attendue. Il les interroge. Sont-ils prêts à souffrir ? La coupe à laquelle il fait référence, c’est la coupe d’amertume. Et ce baptême, il est à interpréter comme un passage de la mort à la vie. Face à ce programme, Jacques et Jean répondent positivement, avec enthousiasme. Oui ils sont prêts à l’épreuve, oui ils sont prêts à la souffrance. En effet cette souffrance a un sens, elle aboutira à l’établissement du Royaume, à l’arrivée du Messie. Mais Jésus conclut, et précise une fois de plus son rôle. Oui il subira l’épreuve, mais ce n’est pas lui qui distribuera les honneurs. En cela, il n’agit pas comme un roi ayant tout pouvoir, affermissant son trône à l’aide de fidèles lieutenants, Il le dit lui-même, Ces places « ce n’est pas à moi de les donner ». Sous-entendu, c’est au Père. Face à l’annonce, Jacques et Jean réagissent comme ils peuvent. Une épreuve aussi violente et cruelle là où l’on s’attendait à la gloire, à la puissance et aux honneurs est inaudible, pas admissible, inacceptable. Dans ce que dit Jésus, Jacques et Jean n’entendent que ce qui cadre avec leur volonté, et leur espérance du Messie. Ils restent à leur niveau, dans leurs préoccupations, avec leurs enthousiasmes.

De même, les dix autres disciples n’ont pas retiré grand-chose des paroles de Jésus, focalisés sur les prétentions de Jacques et de Jean.

Leur réaction se situe là encore en référence aux organisations humaines classiques. Pourquoi Jacques et Jean plutôt que moi ? Dans une organisation non hiérarchique comme les disciples de Jésus, mettre en place un classement serait malsain, inutile. Mais rien ne dit qu’ils aient mieux compris ou intégré l’annonce faite par Jésus. Et c’est pour cela que Jésus continue. Il va nous accompagner au bout de sa réflexion.

Tout d’abord il décrit un fonctionnement habituel d’une organisation humaine. Il y a des gens qui dirigent, et qui donnent des ordres aux autres. C’est effectivement ce qu’on retrouve dans quasiment toutes les organisations, il y a des responsables et des subordonnés. Jésus fait ce constat de façon factuelle. Pas de critique dans ses paroles. Mais Jésus ne s’en tient pas là : « il n’en est pas de même parmi vous » dit-il. « Quiconque veut être le premier parmi vous sera l’esclave de tous ». Cette formulation est provocante, totalement paradoxale. Si je veux être le premier, je dois être l’esclave, et à ce moment-là, je serai le premier, mais alors qui sera esclave à ma place…. Ce serait le monde à l’envers. Quelle organisation peut choisir celui qui est l’esclave, le serviteur, c’est-à-dire quelqu’un qui exécute les ordres, précisément pour donner les ordres, pour diriger ? Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne, ou plutôt ce n’est pas comme ça que fonctionne une organisation humaine. Et c’est précisément là où Jésus veut nous mener. Il nous invite à quitter le référentiel des hommes, celui des organisations humaines et à le dépasser. Dire « Il n’en est pas de même parmi vous », c’est inviter à concevoir les relations entre les disciples sur un autre niveau que les relations classiques d’organisation humaines. C’est acquérir une dimension où les références se font au nom de Dieu, appelons-la une dimension spirituelle. Et d’un coup, les phrases prennent un sens. « Quiconque veut être le premier parmi vous sera l’esclave de tous », ce n’est pas une invitation aux disciples, et partant de là à nous, à entendre la parole, à nous lever de nos bancs, à nous précipiter hors du temple et essayer de trouver un job d’esclave. C’est une invitation à changer notre mentalité, notre perception sur l’autre. Je veux être ici pour te servir. Je te regarde et je recherche l’utilité que je peux avoir pour toi, ce que je peux t’apporter, en quoi je peux te faire du bien. C’est une invitation à changer de regard sur l’autre, à le regarder avec bienveillance et attention. Ce changement de mentalité a bien sûr pour conséquence des gestes, mais dans le fond les gestes sont seconds. Le vrai changement c’est de ne plus considérer l’autre en termes de position sociale ou de concurrence, mais comme un semblable. Ceci ne change rien à notre rôle dans une organisation humaine, ça change notre façon d’envisager notre utilité dans le monde. Et nous-mêmes, ici même, dans ce temple, Paris Huitième, nous le savons bien, nous sommes bien nourris, socialisés, intégrés. Nous avons pour beaucoup des responsabilités dans des entreprises ou des administrations ou des associations, ou nous en avons eues, ou nous en aurons. En cela pas de critique, c’est comme cela que l’humanité fonctionne. Mais ce que je peux changer, c’est mon regard, et c’est mon action à l’égard des autres. Je peux regarder l’autre comme si je le servais, comme si je devais lui être utile, avec mon intelligence et ma force. Comme si je devais anticiper ses besoins. Comme si j’en étais responsable. En fait, les paroles de Jésus sont une invitation à ne pas nous cantonner au niveau des hommes, où nous avons notre vie, nos relations, nos enjeux de pouvoir, et à aller à un niveau spirituel, un niveau qui nous rapproche de Dieu, où nous voyons en chaque homme notre semblable, notre semblable que nous pouvons aider, notre semblable dont nous pouvons être responsables. Si j’osais, je dirais que c’est passer des « responsabilités » dans le monde des hommes à « la responsabilité » à l’égard des hommes.

La demande de Jésus est exigeante. Changer de regard, envisager une nouvelle dimension n’est pas une action facile. Bien au contraire, quand Jésus poursuit ses paroles. « Car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude. ».

Le plus grand exemple de cette dimension spirituelle, c’est Jésus. C’est lui qui est notre modèle Il se présente comme instrument de Dieu. Jésus est ici décrit comme celui qui est venu pour servir et ceci dans un but précis, libérer les hommes. C’est notre regard sur Jésus qui change alors. Au-delà de l’image du Christ en gloire, au-delà de celle du Christ souffrant, c’est le Christ serviteur, instrument dans les mains de Dieu, instrument du dessein de Dieu, qui apparait. Le premier modèle du rôle du serviteur qu’il nous est demandé de tenir, c’est Jésus. C’est Jésus qui accepte de servir aux hommes par sa passion et sa résurrection. Sa Passion est un signe de son service.

Jésus donne sa vie, en rançon pour nous. Généralement on verse une rançon quand on veut libérer une personne de prison. Celui qui donne une rançon, c’est qu’il libère. Et de quoi Jésus nous libère-t-il ? Je crois précisément qu’il nous libère de nos propres fonctionnements habituels dans une organisation humaine. Nous sommes parfois entravés, embourbés, pris dans la glaise de ces relations humaines. Elles nous prennent notre temps et notre énergie. Jésus nous dit qu’il existe un autre référentiel au-delà de celui des hommes. Il nous parle de ce regard de service et de l’amour à avoir dans les relations avec les autres. S’il est mort et ressuscité, c’est précisément pour que nous en soyons conscients, pour que nous ne puissions pas l’oublier, pour que nous sachions ce qu’il y a à faire. Son sacrifice, les épreuves annoncées, si difficiles à entendre, prennent leur sens. S’il fait cela, c’est pour nous libérer.

Et c’est là où la notion de service prend alors, pour chacun d’entre nous, tout son sens. Si Jésus nous donne cette injonction de servir, ce n’est pas uniquement pour nous même, pour notre accomplissement personnel, pour notre salut, pour pouvoir aller au-delà de ce monde des hommes. C’est aussi pour répondre au dessein de Dieu. Je suis responsable vis-à-vis de mon prochain, vis-à-vis de la création, parce qu’il y a un modèle, le Christ, et qu’il m’a montré le chemin. Je suis aussi responsable du message donné, j’en suis en quelque sorte le dépositaire, je l’ai reçu, à moi de le faire vivre et de le communiquer. Et même j’irais plus loin : j’oserais dire, je suis chrétien, je me ressens une dette à l’égard du Christ. Je me sens redevable vis-à-vis de lui parce qu’il m’a racheté, parce ce qu’il m’a libéré. Je ne veux pas que sa mission, que son sacrifice soit inutile ou reste lettre morte. Au nom de cette dette, je me dois aussi de prolonger sa propre mission, à ma façon, à mon niveau. C’est le moins que je puisse faire. De même que Jésus se place en position de service pour nous, de même notre mission est de nous placer en position de service pour les hommes en son nom, de nous placer nous même en tant qu’instrument de Dieu.

Le programme est ambitieux ! Voilà qui peut mettre la pression, ou nous faire considérer que la demande est au-delà de nos forces. Mais si Dieu nous invite à le faire, c’est aussi qu’il nous donne la force de le faire. Cette invitation à changer peut commencer dès maintenant. Elle commence par des petites choses, une façon différente d’ouvrir les yeux, de regarder les gens autour, d’entrer en relation avec eux et d’agir ensuite. Ce message est pour nous. Jésus nous montre l’exemple, maintenant à nous d’y aller. Alors, allons-y ! En route ! Nous aussi, allons entrer au service des hommes au nom de Dieu !

Amen

Marc 9, 30 – 37 « recevoir Christ, c’est s’accueillir les uns les autres en Son nom »

Dimanche 23 septembre 2012 – par Pascale Kromarek et François Père

 

Ils partirent de là et traversèrent la Galilée. Jésus ne voulait pas qu’on sache où il était. Voici, en effet, ce qu’il enseignait à ses disciples : « Le Fils de l’homme sera livré aux mains des hommes, ceux-ci le mettront à mort ; et trois jours après, il se relèvera de la mort. » Mais les disciples ne comprenaient pas la signification de ces paroles et ils avaient peur de lui poser des questions.

Ils arrivèrent à Capernaüm. Quand il fut à la maison, Jésus questionna ses disciples : « De quoi discutiez-vous en chemin ? » Mais ils se taisaient, car, en chemin, ils avaient discuté entre eux pour savoir lequel était le plus grand. Alors Jésus s’assit, il appela les douze disciples et leur dit : « Si quelqu’un veut être le premier, il doit être le dernier de tous et le serviteur de tous. » Puis il prit un petit enfant et le plaça au milieu d’eux ; il le serra dans ses bras et leur dit : « Celui qui reçoit un enfant comme celui-ci par amour pour moi, me reçoit moi-même ; et celui qui me reçoit ne reçoit pas seulement moi-même, mais aussi celui qui m’a envoyé. »

L’évangéliste Marc nous raconte deux petites scènes, tout en contrastes, que racontent d’ailleurs aussi Matthieu (18,1-5) et Luc (9, 46-48). Mais Marc fait preuve de plus de souci du détail que ses confrères.

La première scène est celle du mouvement : Jésus va vers Jérusalem et traverse toute la Galilée du nord au sud. Il marche, avec ses disciples, et en chemin, il les enseigne. Mais cet enseignement n’est pas compris ; l’ambiance est empreinte de silence, de secret, d’incompréhension, de crainte.

Deuxième scène, la pause : En Galilée, Jésus s’arrête à Capernaüm, « à la maison » dit le texte. Si l’on doit croire Matthieu et Marc, c’est là qu’habite Jésus, qui s’y est installé après avoir quitté Nazareth, au début de son ministère. Et l’atmosphère est tout autre : Jésus s’assied, il appelle les Douze, ceux qu’il a choisis pour être avec Lui, et qui pour une fois ne sont pas auprès de lui ; il prend dans ses bras un petit enfant – on ne le lui amène pas, comme dans les autres scènes où Jésus est en présence d’enfants….l’enfant est là, il se promène librement ….. J’aime l’idée que nous assistons à une scène intime, plus personnelle de la vie de Jésus, que nous sommes en présence de sa famille, de ses amis et proches, de leurs enfants. Marc, en général peu expansif, nous dépeint une scène qui dégage une impression de confiance et tendresse ! On est loin de l’ambiance « plombée » de la marche !

Pendant cette marche, Jésus ne veut pas qu’on sache qu’il va à Jérusalem ; est-ce de la prudence de sa part ? Est-ce parce qu’il ne peut pas encore dévoiler la raison de sa mission sur terre ? Parce qu’il sait que bien peu de personnes pourront le comprendre et que cela attirera sur lui l’attention des autorités et déclenchera le processus qui le mènera au Golgotha, alors que le moment n’est pas encore arrivé, car il a encore une mission d’enseignement, de diffusion, à accomplir avant d’accomplir le sacrifice suprême ?

Ensuite il délivre, pour la seconde fois, un message que ses disciples ne comprennent pas : « Le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, lorsqu’il aura été tué, trois jours après il ressuscitera ».

Les disciples peuvent-ils comprendre ce message ? Ils n’osent pas interroger Jésus sur le sens de ses paroles ; ils s’imaginent peut-être qu’ils devraient comprendre, ou bien ils ne souhaitent pas comprendre ; et peut-être aussi, certains ont-ils, en fait, déjà deviné, et ne veulent pas être confrontés à de telles pensées dérangeantes : Le Fils de l’homme, qui est-ce ? Qui va être tué ? Et comment quelqu’un pourrait-il ressusciter ? S’il était question de Jésus, qui est avec eux, qui marche avec eux ? Quelle pensée inquiétante ! Ils commenceront à comprendre lorsque le message sera délivré pour la troisième fois, pendant la montée à Jérusalem. Et ils comprendront vraiment lorsque Jésus ressuscité viendra les retrouver dans la salle haute et leur montrera ses blessures.

Pierre a sans doute compris, lui qui confessait quelque temps avant, « tu es le Christ », devant Jésus qui demandait « qui dites-vous que je suis «  ; mais c’est Jésus lui-même qui leur commandait de ne rien divulguer. Et cette fois encore, Jésus n’explique rien et garde le silence ; en effet le temps de dire et se faire connaître n’est pas encore venu !

Le premier message de Jésus ne passe pas ! Et dans cette atmosphère de non-dit et d’inquiétude, les disciples discutent d’un étrange sujet en marchant ; savoir qui était le plus grand ; certaines versions traduisent même « ils se disputaient pour savoir qui était le plus grand ». Mal à l’aise, inquiets des propos que Jésus leur a tenus, ont-ils besoin de se raccrocher à quelque chose qui les rassure, à du plus grand, à une hiérarchie qui serait dans l’ordre des choses ? Mais quand Jésus leur demande de quoi ils discutaient, ils ne répondent pas.

De quoi précisément discutent-ils ? Que signifie « savoir qui est le plus grand ? ». Luc dit « lequel d’entre eux pouvait bien être le plus grand ? » Ne s’agit-il que d’eux-mêmes ? Jésus fait-il partie de leur panel de gens supposés être les plus grands ? Matthieu précise « qui est le plus grand dans le royaume des Cieux ? ». S’il s’agit du royaume des cieux, les prophètes sont-ils aussi concernés ? S’agit-il de savoir qui y entrera le premier dans ce Royaume ? Pourquoi n’osent-ils pas répondre à Jésus de quoi ils débattaient ?

Jésus ne les interroge pas davantage, car lui, il sait bien de quoi ils discutaient ; comme souvent, il pose une question dont il connaît la réponse. Arrêtons-nous une seconde : Est-ce pour mettre ceux qu’il interroge à l’épreuve, pour tester leur sens de l’honnêteté et de la vérité ? Les pousser à formuler ce qui les préoccupe ? Et à le lui confier ?

Le non-dit par crainte, par honte….. nous connaissons ! Mais Jésus aussi, qui nous connaît ! Et nous, nous savons que Jésus sait ce qui nous occupe, nous préoccupe, et dont nous ne parlons pas ; si nous osons reconnaître que Jésus connaît tout de nous, cela peut être très dérangeant, mais en même temps, nous comprenons que nous pouvons nous confier en lui, lui faire pleinement confiance, et nous recevons ainsi nous-mêmes un message de confiance pour affronter ….. ce qui viendra.

Revenons à notre texte : Le second message que va délivrer Jésus à la maison, en deux parties, sera-t-il mieux compris ?

Ce n’est pas sûr ! La première partie du message : « si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous », le premier qui est le dernier, c’est une arithmétique étrange ! Les disciples peuvent-ils comprendre cela ?

En réalité, Jésus ne répond pas directement à la question des disciples, « qui est le plus grand », il n’entre pas dans leur jeu ; il va délivrer un message théologique. Ce n’est pas une promesse qu’en étant serviteurs, ils deviendront les premiers. Et il n’y a aucune corrélation logique entre être le dernier et le serviteur, et être le premier ou le plus grand.

Jésus en effet ne dit pas « celui qui est le premier qu’il soit le dernier », mais celui qui « veut » être le premier ; ….cela signifie que personne n’est premier, qu’il ne s’agit que de conventions humaines, qui font considérer les uns comme plus grands que les autres…..Il ne s’agit pas d’échelle sociale ! Ce n’est pas une leçon d’humilité ; ce n’est pas dire « mettez-vous en dernier dans la queue, à l’arrière de la salle, à la table la plus éloignée de celle des directeurs et présidents ; restez dans l’ombre, ne vous montrez pas ….. ». D’ailleurs, le serviteur n’est pas derrière les autres ou en retrait, il n’est pas dans l’obscurité, il se montre, il faut qu’on le voie ! Mais ce n’est pas pour lui qu’il est visible, il n’est pas placé dans une relation de pouvoir et de puissance, il ne compte que parce qu’il va vers chacun, et qu’il prend soin des autres, il compte par le service qu’il rend aux autres.

Non, ce n’est pas une leçon d’humilité : Jésus ne condamne d’ailleurs pas le souhait de vouloir être le plus grand ; mais sa réponse est à l’opposé de ce que nous attendons ! Il répond que vouloir être le plus grand n’a pas de sens dans une perspective chrétienne….. Car un seul est grand, Dieu, Celui au nom duquel, lui, Jésus, son fils, est sur terre, afin que pour nous il soit le Christ, homme et messie.

Et Jésus illustre cette réponse théorique par une séance de travaux pratiques, en délivrant la deuxième partie de son message et en mettant en scène une toute petite parabole : il prend un enfant, le met au milieu d’eux, l’enfant devient la personne importante parmi eux, il l’embrasse, signe de cette importance, signe de la réception de l’enfant parmi eux, et signe de confiance, de prise en charge et de tendresse ; il délivre la seconde partie de son message aux disciples : « Quiconque reçoit en mon nom un de ces petits enfants, me reçoit moi-même, et quiconque me reçoit, ne me reçoit pas moi-même, mais celui qui m’a envoyé ».

Nous passons ainsi de l’image du serviteur à celle de l’enfant. Le lien entre ces deux images est celui de l’accueil : Le serviteur n’accueille pas en son propre nom, mais au nom de son maître ; ce n’est pas lui qui reçoit, mais son maître à travers lui. Les serviteurs que Christ nous recommande d’être agissent au nom du Christ, au nom de Dieu. Et c’est un enfant qu’il nous est demandé d’accueillir – au nom de Dieu.

Pourquoi « accueillir », recevoir un enfant ? Et surtout pourquoi l’accueillir au nom de Jésus ? N’est-ce pas très facile d’accueillir un enfant ? Le mot « enfant » était moins chargé de sens et de connotations psychologiques et juridiques à l’époque de Jésus que de nos jours. Mais si l’enfant représentait un être sans valeur intrinsèque particulière, il s’agissait bien d’un petit d’homme, à éduquer et à former, d’un être faible, à protéger, que, comme le fait Jésus, on prend dans ses bras. L’enfant est synonyme de dépendance ; et quand on l’accueille, ce n’est pas seulement une fois, en faisant sa connaissance, ou à la naissance, mais tous les jours, à tout instant, jusqu’à l’avoir amené à l’âge d’homme et de femme.

Pour ceux qui se réclament de Jésus, cet accueil doit se faire précisément en Son nom. Même par rapport à un petit enfant, symbole de tout ce qui est petit, faible, démuni, nous accueillons au nom d’un autre, plus grand. Signe de l’égale valeur de chacun de nous au regard de Dieu. Et en définitive en accueillant chaque enfant au nom du Christ, en nous accueillant nous-mêmes entre nous comme des enfants, nous qui si souvent nous sentons faibles et sommes démunis, c’est le Christ que nous accueillons.

Servir, recevoir, accueillir, vocabulaire bien connu de nos églises ! Qui nous renvoie à toutes nos activités paroissiales, au service de Dieu dans le culte, au service des tables, à l’accueil diaconal, à l’accueil des nouveaux arrivés dans la paroisse, de passage ou plus fidèles, aux retrouvailles lors des cultes de rentrée…..

Mais c’est un accueil « au nom de Jésus » ; pas en notre nom propre, ou en fonction des missions dont nous sommes chargés : Pas comme la présidente du diaconat ou le président du conseil presbytéral, ou le responsable de la catéchèse…. Dans l’Eglise, il s’agit de s’accueillir les uns les autres comme des enfants, c’est-à-dire sans préséance, sans ces titres qui expriment bien sûr d’abord la responsabilité de ceux qui sont en charge d’une mission, mais qui aussi, très souvent symbolisent une certaine relation hiérarchique, le service exige une obéissance, mais aussi une certaine liberté, une affirmation de responsabilité dans l’action – et donc parfois le pouvoir !

L’accueil, lui se fait à égalité ! En nous faisant passer du service à l’accueil, Jésus nous fait passer du registre du service, de l’action pour les autres, du faire, à un registre différent, celui de l’être, être avec, être en confiance, ensemble, égaux devant Christ. Il l’exprime de cette façon imagée : chacun, celui qui accueille et celui qui est accueilli, étant enfant, aucun n’a plus de titre que l’autre, ne domine l’autre, n’a de pouvoir sur l’autre.

Le message de Jésus n’est pas l’éloge du plus petit ; une leçon d’humilité ; ce n’est pas la morale sociale chrétienne du « small is beautiful », ce n’est pas dire « les premiers seront les derniers…. ». C’est reconnaître en chacun, en chaque être humain, même dans le plus petit, le plus faible, celui qui ne dit encore rien, qui pense à peine, qui n’a que des besoins existentiels et n’a pas encore « vécu », la présence divine, la filiation avec le Christ. Pouvoir dire, aux enfants comme à ceux qui n’en sont plus, je vois en toi l’enfant que tu étais et l’enfant que tu continues d’être, cette qualité d’enfant, car tu es fils et fille de Dieu, et nous sommes tous frères et sœurs en Christ. Nous sommes tous accueillis par le Seigneur comme des enfants, les enfants de Dieu ; accueillons-nous donc aussi les uns les autres de cette façon ; percevons en chacun de ceux que nous rencontrons, ici dans ce temple, dans la paroisse, mais aussi en dehors, dans la rue, partout, cette qualité d’enfant de Dieu ! Et ainsi, nous reconnaissons en même temps qu’entre nous il n’y a pas de hiérarchie, de grand et de moins grand, et qu’un seul est grand. Jésus lui-même nous dit que lui non plus, il n’accueille pas lui-même, en son nom, mais au nom de son père. Oui il y a des petits, les faibles, les déshérités, et même si aujourd’hui nous ne pensons pas en faire partie, cela peut arriver à tout moment ; et nous savons combien nous nous sentons si souvent faibles, désarmés et « petits » !

Résumons ces différents messages : dans l’Eglise, accueillir les autres, cela se fait au nom du Christ ; recevoir Christ, c’est s’accueillir les uns les autres en Son nom. Pour nous accueillir les uns les autres, traitons-nous, les uns les autres, comme frères et sœurs en Christ et enfants de Dieu. Est-ce très exigeant d’accueillir chacun au nom de Dieu ? Même en dehors de l’Eglise ? N’est-ce pas aussi très simple ? A chacun de répondre ! Mais en tout cas quel engagement !

Il parait que nous savons bien accueillir les nouveaux arrivés dans notre paroisse, leur faire une place, demander des nouvelles des uns et des autres, s’enquérir de la santé des malades, se recevoir en tables 4×4….. Notre convivialité est reconnue ! Et dans la mesure de nos forces et de notre temps, nous sommes disponibles pour le service. Le faisons-nous au nom de Dieu, pour sa gloire ? Savons-nous laisser l’écho de ce premier accueil apprécié, perdurer et subsister, se renouveler et se vivifier ? Dieu, qui nous connaît, sait à quel point c’est parfois difficile ; qu’il nous donne conscience et force pour le faire durer ; faisons-lui confiance et demandons-lui de nous y aider.

Amen

Jean 15, v. 9-17 – « Aimez-vous les uns les autres… être ami de Christ, c’est mettre en pratique »

Dimanche 13 mai 2012 – par Pascale Kromarek et François Père

 

Comme le Père m’a aimé, moi aussi, je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour. Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme j’ai gardé les commandements de mon Père et que je demeure dans son amour. Je vous ai parlé ainsi, afin que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète.

Voici mon commandement : Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés. Il n’y a pour personne de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande. Je ne vous appelle plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Je vous ai appelé amis, parce que tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître. Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais moi, je vous ai choisis et je vous ai établis, afin que vous alliez, que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure, pour que tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donne. Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres.

Ce texte fait suite à la parabole de la vigne que nous avons méditée dimanche dernier, et fait partie des discours d’adieu de Jésus à ses disciples, qu’il essaie de préparer à sa mort, et à ce qui va se passer avant et après. Et comme l’évoquait l’image du cep et des sarments, il leur délivre un message qui doit les faire tenir, tenir ensemble et rester fidèles. Message dont l’actualité ne s’est jamais démentie, et qui vaut pour nous aussi aujourd’hui.

Ce texte est très connu, et nous avons eu quelques scrupules à venir vous dire comment nous le recevons, mais nous avons eu tellement de curiosité et de joie à le « découvrir », au sens propre, que nous souhaitons vous en rendre témoins.

Le passage est conçu dans un balancement paradoxal constant, autour des deux thèmes amour et amitié, et de leurs deux échos en réponse, commandement et service. C’est ainsi que nous allons articuler cette méditation.

I Les mots « amour » et « aimer » sont au cœur de ce texte ! Cet amour, l’évangéliste le désigne sous le terme d’Agapé, laissant entendre ainsi qu’il ne s’agit pas de l’amour « philos », d’un attachement filial, amical, ni de « l’eros », de l’amour passion, sensuel. « Agape » c’est le mot de la 1ère épitre aux Corinthiens : « l’amour est patient, il rend service, il excuse tout, il croit tout, il espère tout, il endure tout ». C’est de cet amour que Dieu a aimé son fils ; de cet amour que Christ nous a aimés, et qu’il nous invite à nous aimer les uns les autres.

En fait, c’est un premier paradoxe, Jésus n’invite pas ses disciples à un tel amour, il le leur ordonne, il leur commande ; « Demeurez en mon amour », (ou à les voir rapprochés du mot « commandement ») ; « voici quel est mon commandement : aimez-vous les uns les autres ». Et nous avons une interrogation : peut-on commander d’aimer ? A notre époque, cela parait étrange. Mais pour les disciples, comme pour nous, lecteurs du premier Testament, ce n’est pas étonnant : Les commandements du Deutéronome et du Lévitique nous reviennent en mémoire : « Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée » ; et « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Commander d’aimer c’est ……. biblique !

Autre étonnement, autre paradoxe : l’amour peut-il cesser, avoir été et ne plus être ? il le semblerait, si l’on fait attention aux temps utilisés dans le texte. Les Bibles en « français courant » ont tout mis au présent ; mais le texte grec est bien au passé…. « Je vous ai aimés dit Jésus, comme le Père m’a aimé » ; Cela veut-il dire que c’est fini, que le Père ne l’aime plus ? et que Lui, il ne nous aime plus ?

La réponse à cette question est, bien sûr, dans le texte : Jésus nous rappelle que c’est le Père qui l’a aimé en premier. C’est le préalable de tout, le Père aime d’abord, il donne son amour dès le commencement, il a aimé à jamais ; Jésus demeure donc dans l’amour de son Père. Puis, le Christ nous a aimés, Lui, en premier, il nous a donné son amour. Et désormais nous demeurons dans son amour. Voilà la réponse à ce paradoxe : Celui qui a aimé, a donné son amour, ne le retire pas, ne peut pas le retirer, et celui qui est aimédemeure dans cet amour. C’est cette certitude que nous apporte le texte : l’amour divin, premier et à jamais !

Mais pourquoi alors le 3ème paradoxe de la conditionnalité de l’amour ? « Si vous observez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour ; de même que moi, j’ai observé les commandements de mon Père, et que je demeure dans son amour ». Cet ordre parait rude, pour demeurer dans l’amour, il faudrait obéir aux commandements. Nous venons de dire que ces commandements sont ceux d’aimer Dieu et d’aimer le prochain. Alors, en aimant Dieu, en aimant notre prochain, nous demeurons dans l’amour de Dieu, dans celui du Christ ! Et de cet amour de Dieu pour nous, naît celui que nous Lui portons et que nous portons au prochain. Il n’y a pas de condition ni de conséquence : L’obéissance au commandement d’amour est inséparable de l’amour donné ; c’est une réciprocité, une équivalence complète. L’amour de Dieu est donné, c’est un don pur, qui nous fait aimer. Il suffit d’accepter ce don.

Il suffit ! c’est vite dit… et si nous ne le voulions pas ? Peut-on se soustraire au commandement d’amour, comme on peut se soustraire à tout commandement, volontairement ou non ? Ne pas obéir ? L’évangéliste le laisse entendre dans les paroles mêmes de Jésus : oui c’est possible ; Nous pouvons ne pas « garder les commandements », c’est-à-dire que nous pouvons ne pas accepter ce cadeau, ce don ! Nous pouvons rester en dehors de l’amour, celui des autres pour nous, celui que nous portons aux autres, celui du Christ pour nous……Mais dans ce cas, que voulons-nous de Dieu ? Quelle est notre relation au Christ ?

Pour celui qui accepte le don d’amour, la réaction est celle de la joie : joie de qui se sait aimé à jamais ! Joie de celui qui découvre un trésor, comme l’homme de la parabole qui découvre un trésor dans son champ ou celle du marchand qui découvre la plus belle perle de sa collection. Joie parfaite ayant son modèle dans la joie du Christ. « Je vous ai dit ces choses afin que ma joie soit en vous, afin que votre joie soit parfaite ». C’est sans doute une joie comme l’ont éprouvée les grands mystiques, rappelons-nous par exemple les pleurs de joie de Blaise Pascal. Mais il s’agit bien d’une joie personnelle, concrète, qui vient de la certitude de l’amour indéfectible de Dieu pour nous, pour chacun de nous.

II Mais ce n’est pas tout que d’accepter l’amour, de demeurer dans l’amour de Dieu, et d’aimer à son tour, en retour ; c’est un peu trop statique, et ce n’est pas seulement cela que le Christ veut pour ses disciples, pour nous. Les verbes du début du passage sont des verbes d’état : « demeurer » dans l’amour, « observez » les commandements. Et le ton va changer ensuite, le Christ ordonne à ses disciples, à nous, de devenir actifs. Il ne s’agit plus seulement d’observer les commandements d’amour envers Dieu et envers le prochain ; Jésus donne à ses disciples son commandement, au moment où il va les quitter : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés » ! Et nous allons recevoir, de la part de Jésus, une leçon d’amour actif, de mise en pratique de cet amour.

Comme souvent, le Christ énonce immédiatement, le plus exigeant de ce qu’il veut ; c’est le superlatif, le plus haut, presque l’inaccessible de ce commandement, la façon dont Lui l’a mis en pratique : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » ; (c’est l’évocation de l’amour absolu, qui confond dans le don de sa vie, l’action par excellence avec l’anéantissement par excellence). Mais Jésus ne s’attarde pas à cette évocation de sa mort ; au moment où il parle à ses disciples, ce n’est pas cela l’important ; l’important c’est d’affirmer que nous sommes ses amis ! « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis ; Vous êtes mes amis ». Il crée ainsi un lien personnel avec eux, un lien concret, comme avec chacun d’entre nous.

Ce qualificatif d’amis est nouveau pour les disciples ; appelés par Jésus, ils l’avaient suivi et accompagné, pour le servir, lui qu’ils appelaient Rabbi, Maître, montrant par là qu’ils reconnaissaient bien à ce Jésus une autorité sur eux. Or, celui-ci leur dit soudain, « vous n’êtes plus serviteurs, vous êtes mes amis », semblant ainsi créer une relation d’égalité avec eux. Pas de réelle notion sentimentale dans ce mot d’amis, mais le même partage d’une connaissance et d’un message. Jésus leur explique en effet, qu’Il les considère comme ses amis parce qu’Il leur a fait Maître tout ce que Lui, avait appris de Son Père. Désormais ceux qu’il a enseignés, ou, comme le disait l’auteur de l’épître aux Ephésiens, ceux qui ont « appris » le Christ, sont appelés à s’aimer les uns les autres.

Avec cette nouvelle appellation « d’ami », Jésus nous plonge dans un double ou même triple paradoxe : Il nous dit « je vous ai instruits, enseignés, et vous êtes mes amis » ; cela parait simple. Mais il ne suffit pas d’avoir été instruits ; il semble qu’il y ait aussi une condition, « vous êtes mes amis, Si vous faites ce que je vous commande ». Et enfin, Jésus nous…. percute avec un énoncé qui contredit et anéantit totalement cette conditionnalité : « ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis. »

Ainsi, nous n’avons aucune part dans ce choix, nos réalisations, nos œuvres n’ont joué aucun rôle et ne vont pas non plus en jouer, par la suite. Nous ne sommes donc pas non plus « à égalité » avec Jésus, et ne pouvons donc même pas non plus nous déclarer nous-mêmes ses amis. Nous pouvons seulement dire que Lui nous considère comme ses amis. Nous avons à agir en fonction de ce qu’il nous commande, ce qui nous laisse dans la position d’un serviteur, mais un serviteur « enseigné », conscient de ce que veut son Maître.

Et Jésus définit encore plus précisément notre rôle d’ami choisi, c’est-à-dire de serviteur conscient- et là nous entrons dans le domaine de l’action ; Nous avons été non seulement choisis, et instruits, mais aussi institués, établis, dans un but précis : pour agir : 3 verbes désignent ce que le Christ attend de nous, « allez, portez du fruit qui demeure, demandez ». Ainsi, la relation qui se fait jour entre le Christ et nous, c’est donc celle d’un serviteur conscient, envoyé pour annoncer, diffuser, partager l’universalité de la bonne nouvelle.

« Allez » ! Il nous envoie dans le monde, vers les autres, sans exclusive pour porter le message du Christ ; nous n’avons pas à nous demander si nous avons le droit d’entrer dans la maison d’étrangers, si nous pouvons parler à des juifs, des grecs, à des prostituées, à des samaritains ou des pharisiens, à des centeniers ou des percepteurs, à des croyants circoncis, ou à des païens incirconcis…., nous n’avons pas à nous demander si celui vers qui nous allons est souillé ou impur, et nous pouvons dire comme Pierre chez Corneille « Dieu m’a montré qu’il ne fallait dire d’aucun homme qu’il est souillé ou impur ». Donc allez, sans aucune exclusive.

« Portez du fruit » : rappelant l’image de la vigne du début du chapitre, il exige de nous que nous diffusions Sa parole, et que dans l’action, les actions, nous le prenions pour modèle.

Et enfin, « Demandez au père ». Jésus nous renvoie, nous adresse, nous ses amis, à son Père, dont l’amour est premier, préalable à tout. Notre mission est donc (aussi) de revenir au Père, de lui demander, au nom de Jésus, de faire intervenir son amour pour nous, au service des uns pour les autres. C’est jusque là que va l’amour de Dieu, lui tout puissant, lui qui sait tout, il accepte, souhaite que nous lui demandions, que nous le prions, et il donnera ce que nous demandons. C’est là aussi où le rôle de l’ami, notre rôle, prend sa pleine dimension : Nous détenons, nous serviteurs, choisis et établis par le Christ, ce pouvoir extraordinaire d’être entendus de Dieu.

La crainte, le vertige, l’orgueil peuvent nous saisir devant un tel pouvoir, et l’ampleur de la mission ! Mais si le Christ nous a choisis, nous pouvons être sûrs que nous saurons observer son commandement d’amour, car il nous donne la capacité, la force, le moyen d’aimer. A nous, littéralement, de lui confier le soin de l’action, de le laisser agir par et en nous. Nous acceptons d’être agis par lui, et nous le sommes, en confiance avec Lui, car il sait nous entendre. Etre ami de Christ c’est mettre en pratique, au service des autres, au sein de l’Eglise et dans le monde, l’amour qu’il a commandé, au moyen d’une action concrète, priante, et pleinement joyeuse.

AMEN