Ezéchiel 33, 7-9 ; Romains 13, 8-10 ; Matthieu 18, 15-20 – Une dette d’amour

Prédication du Pasteur Samuel Amédro – Dimanche 10 septembre 2017

Ce message d’aujourd’hui est la suite d’une discussion et d’un partage que nous avons entamé hier avec les 6 jeunes venus de toute la France pour la Ligue pour la Lecture de la Bible et qui ont passé le week-end dans nos locaux. Il m’avait été demandé par leur responsable Amélie de méditer sur le thème d’une église de témoins. Hier nous nous sommes donc arrêtés chez le prophète Ezéchiel et nous nous sommes reconnus dans ces « prophètes guetteurs » choisis et institués par Dieu. C’est donc toi, fils d’homme, que j’ai établi guetteur pour la maison d’Israël… Notre mission, si nous l’acceptons, consiste à porter la responsabilité de la vie des autres : c’est à toi que je demanderai compte de son sang… Lourde responsabilité s’il en est ! Mais qui sont, justement, ces « autres » dont on parle ?

Justement l’épître aux Romains va nous aider à approfondir. N’ayez aucune dette envers qui que ce soit, si ce n’est celle de vous aimer les uns les autres ; car celui qui aime l’autre accomplit pleinement la loi. Un petit verset qui donne beaucoup à penser… Luther donne une clé herméneutique à tous ceux qui cherchent à interpréter les Ecritures : quel que soit le texte de la Bible, il faut se demander s’il pose la Loi (en tant que volonté de Dieu reçue comme un devoir) ou s’il annonce l’Evangile (ce que Dieu a fait pour nous, ce qu’il a accompli dans nos vies). Et, de fait, notre petit verset peut se traduire et se comprendre des deux manières. Il peut se traduire comme une affirmation, au présent de l’indicatif : Vous ne devez rien à personne si ce n’est… Et il peut également tout aussi bien se traduire comme un commandement, un impératif : Ne devez rien à personne si ce n’est… Personnellement, je ne souhaite pas choisir. Ou plutôt, je choisis de garder les deux possibilités ouvertes devant nous.

Je choisis d’abord et avant tout de le traduire comme une affirmation forte et essentielle. Voilà l’Evangile, voilà la Bonne Nouvelle au sens propre, voilà ce que Dieu a fait pour nous et qui nous appartient en propre : Vous ne devez rien à personne… Vous n’avez aucune dette envers qui que ce soit… Aucune dette, aucun devoir, aucune obligation, aucune contrainte : en Christ nous sommes libres parce que Christ nous a libérés. C’est par ces mots que Luther (toujours lui) commence son très fameux traité De la liberté du chrétien de 1520 : « Le chrétien est l’homme le plus libre ; maître de toutes choses il n’est assujetti à personne ». Je rappelle que nous sommes à la fin de l’épître aux Romains et que Paul vient d’évoquer l’éthique chrétienne face aux autorités civiles et politiques : Que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir, car il n’y a d’autorité que par Dieu et celles qui existent sont établies par lui. (…) C’est pourquoi il est nécessaire de se soumettre, non par crainte de la colère, mais par motif de conscience. (Rom 13, 1-7). Par motif de conscience et non par la peur : parce que, quoi qu’il arrive, nous sommes libres, de la glorieuse liberté des enfants de Dieu, et nous ne devons rien à personne. Ne l’oublions jamais au moment de faire des choix : nous n’avons aucune dette envers qui que ce soit… Prenons nos décisions par motif de conscience et non sous la contrainte ou la peur. Premier point.

Et dans le même temps, je veux garder ouverte la seconde possibilité de traduction qui, après avoir annoncé l’Evangile, et à la lumière de ce que Dieu a fait pour nous, nous pouvons recevoir ce que dans la tradition réformée nous appellerions un chemin de sanctification. Voilà ce que Dieu attend de nous maintenant : N’ayez aucune dette envers qui que ce soit… Cette liberté reçue de Dieu doit aussi être accueillie, acceptée, j’allais dire, revendiquée et vécue concrètement : Ne devons rien à personne… Parce que notre liberté est la condition sine qua non pour un service véritable. Imaginez que nous soyons débiteurs de ceux qui ont le pouvoir et l’autorité, tout ce que nous ferions serait alors entaché du soupçon de marchandage voire de chantage. C’est ici qu’il faut entendre la seconde phrase de Luther qui complète la première. Certes, « Le chrétien est l’homme le plus libre ; maître de toutes choses il n’est assujetti à personne. Mais en même temps, L’homme chrétien est en toutes choses le plus serviable des serviteurs ; il est assujetti à tous. » La liberté du chrétien est donc la condition préalable à la possibilité d’être au service du Christ, libres de toute dette, les mains libres pour un service authentique qui ne soit ni un échange, ni un commerce et encore moins un chantage. Il y a là d’ailleurs un très bon symptôme qui nous permet de faire le tri : si nous ressentons la morsure de la déception quand on n’accueille pas notre témoignage, notre parole, notre service ou tout simplement quand on ne nous remercie pas à la mesure de notre engagement, c’est parce que nous en attendions une réponse positive, un merci, un retour, un succès, une reconnaissance, bref : nous étions en dette. N’ayez aucune dette envers qui que ce soit, dit l’apôtre Paul. C’est la condition préalable à un amour véritable et désintéressé. Parce que l’enjeu est bien celui-là : l’amour que nous devons…

Quelle que soit la traduction que nous choisissons, indicatif ou impératif, pour la dette, il y a un « SAUF » qui nous ramène vers l’essentiel et le fondamental, qui nous ramène au cœur de l’Evangile : vous n’avez aucune dette… SAUF celle de vous aimer les uns les autres ! Il y a donc un « sauf », une exception, un point nodal qui vient rompre la règle universelle : la seule dette que nous ayons, le seul devoir qui soit admis et revendiqué, c’est la dette d’amour. Nous nous devons l’amour les uns envers les autres.

Là encore, il y a deux manières de comprendre cette phrase. La TOB choisit de traduire : Celui qui aime son prochain a pleinement accompli la loi, là où la Segond traduit : Celui qui aime l’autre a accompli la loi. Alors, envers qui ai-je ma dette : envers « mon prochain » ou envers « l’autre » ? Parlons-nous d’un amour fraternel interne à la communauté chrétienne ou d’un amour pour l’autre, l’étranger, le non-chrétien, celui du dehors ? Là encore, je crois qu’il est nécessaire de garder les deux possibilités ouvertes devant nous.

Il faut d’une part réaffirmer fortement que notre responsabilité s’exerce au sein de la communauté chrétienne : nous nous devons l’amour les uns aux autres entre frères et sœurs en Christ. Et pourtant, ceux qui idéalisent l’Eglise sont en général ceux qui la connaissent le moins. Nous nous devons l’amour les uns aux autres mais nous avons toutes et tous été confrontés dans l’Eglise à des paroles malheureuses, pour le moins maladroites et blessantes, des pensées toujours critiques ou négatives qui abîment ce que d’autres essaient de construire difficilement, des enjeux de pouvoir, de domination voire de compétition au sein même de la communauté. Il faut avouer aussi des phénomènes de rejet ou pire de l’indifférence, du silence, un refus de la relation qui éveille chez celui qui le subit le sentiment d’être transparent et inexistant (exemple vécu à Montpellier). Il me semble significatif que dans l’Evangile de Matthieu le seul discours de Jésus qui s’adresse spécifiquement à la communauté des disciples s’attèle principalement à essayer de résoudre les conflits et les difficultés relationnelles… Si ton frère te fait du mal… Cela arrive, j’allais dire, inévitablement : vous en savez quelque chose. Comme beaucoup d’autres, vous avez eu à traverser ici ce genre de tempête. Et comme tous, vous aussi vous avez contracté une dette d’amour les uns envers les autres.  Alors, notre responsabilité spécifique envers nos frères et sœurs nous appelle à faire de notre Eglise un lieu d’apaisement et de réconciliation. J’aimerais m’engager avec vous dans ce sens. Mais nous faisons face à une évolution de l’Eglise qui rend les choses plus difficiles. Pendant longtemps l’Eglise s’est vécue comme une grande famille. On naissait, on grandissait, on confirmait, on se mariait entourés des anciens et des aînés qui avaient vécu la même chose avant nous. On se connaissait, nos enfants faisaient du scoutisme ensemble, on savait que quoiqu’il arrive on faisait partie de la même famille, presque du même clan. Même avec des conflits (qui existaient immanquablement), les liens restaient noués indéfectiblement. Aujourd’hui, l’Eglise est devenue une famille recomposée, recréée (par Dieu qui nous envoie des nouveaux venus à l’image de ces jeunes venus nous visiter ce week-end ou des coréens de l’Eglise Sonaan ou encore des camerounais de la chorale Dipita) mais cette recomposition rend les choses beaucoup plus difficiles à construire parce que les relations n’ont plus la même force de l’évidence. Les maintenir demande désormais un effort, un travail, un projet. L’apôtre Paul pose comme une dette, un devoir de nouer dans la communauté un pacte, un contrat, une alliance, un engagement réciproque que nous nous devons les uns les autres : la promesse d’une bienveillance et d’un amour réciproque comme un droit opposable. Ici, nous nous devons l’amour. Tout le reste c’est du domaine de la liberté mais pour ce qui est des relations et des liens, ce que vous lierez sur la terre sera lié au ciel. Karl Barth écrit que « en tant que devoir, [l’amour] est à l’abri de tous les arbitraires, de toutes les déceptions, de tous les abus. »[1] Je veux lire dans ce sens ces mots de Jésus à ses disciples dans son discours d’adieux de l’Evangile de Jean : Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres ; comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que tous connaîtront que vous êtes mes disciples. (Jn 13,34-35) Tant il est vrai que la qualité des relations est ressentie de manière bien plus efficace que les belles paroles. C’est là le premier témoignage rendu par l’Eglise et c’est malheureusement parfois un contre-témoignage qui se donne et qui éloigne irrémédiablement les plus sensibles d’entre nous. Et c’est ce point qui nous entraîne vers la seconde possibilité de comprendre cette dette d’amour non plus seulement orientée vers les membres de la communauté mais d’une manière totalement ouverte vers celui que Paul appelle « l’autre » : Celui qui aime l’autre a accompli la loi. L’amour de l’autre en tant qu’étranger, inconnu, celui qui ne partage pas ma foi, ma religion, mon histoire, mes valeurs, ma culture, mes règles et habitudes de vies. Est-ce antinomique ? Comment aimer celui que je ne connais pas ? Faut-il faire semblant ? Ne faudrait-il pas convenir que c’est impossible à maîtriser, à commander, à provoquer ? Et pourtant, le Christ ne va-t-il pas encore plus loin quand il exige de nous l’amour des ennemis ? Moi je vous dis, aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous maltraitent et vous persécutent (Mt 5,44). Il ne s’agit donc pas seulement d’aimer le pauvre malheureux SDF ou migrant dans la rue qui a besoin de moi. Ne pensez-vous pas qu’il serait malsain d’utiliser la faiblesse et la détresse de l’autre, s’engouffrer dans sa faille pour y coller nos réponses religieuses ? A mon sens, l’aide sociale ne devrait jamais être utilisée comme une stratégie au service de l’évangélisation. Non, ce qui change les cœurs c’est l’amour. Voilà pourquoi, cela relève de notre responsabilité chrétienne, de la dette que nous avons envers l’autre, celui qui ne fait pas partie de nos frères et sœurs et qui, peut-être, se comporte comme notre ennemi. En disant cela, j’ai en tête les djihadistes qui reviennent au bercail après la défaite de l’organisation Etat Islamique, avec sans aucun doute la haine qui déborde du cœur. Qu’allons-nous faire ? Les jeter tous en prison pour essayer de préserver notre sécurité ? Il faudrait alors les garder enfermés à vie ! Il n’y a à ce jour aucun programme de déradicalisation qui ait fait ses preuves sur le terrain. Pourquoi ? Parce qu’on est resté à la surface, dans le domaine des idées, des concepts, de la rationalité… alors que c’est le cœur qui est malade. N’est-ce pas le moment d’assumer notre dette d’amour ? Si nous ne le faisons pas, qui le fera pour nous ? Je veux ici citer encore K. Barth dans son commentaire de ce passage de l’épître aux Romains : « Dans ce royaume de l’ombre, il faut absolument en arriver à l’acte d’amour (et pas seulement au non-acte, au retrait) car l’amour n’est pas soumis à la loi du mal. »[2] Autrement dit, le seul acte réellement libre c’est d’aimer parce qu’il témoigne de l’étrangeté de notre Dieu. Martin Luther King ne nous a-t-il pas démontré de manière définitive que la seule force capable de changer les cœurs de nos ennemis était la puissance d’aimer ? La fin recherchée, c’est la rédemption et la réconciliation, et non l’humiliation de l’adversaire ; c’est donc beaucoup plus qu’une simple question éthique puisqu’elle vise la conversion de l’adversaire et qu’elle dévoile le Royaume de Dieu qui vient : On doit affirmer très clairement que la résistance et la non-violence ne sont pas bonnes en soi. Il faut ajouter un autre élément à notre lutte, et qui leur donne sens : c’est la réconciliation. Notre but final doit être la création de la Communauté bien-aimée.[3] Dieu est amour. Nous n’avons aucune autre dette que celle-ci, par Celui qui nous a aimé. C’est ce que je crois. Amen.

[1] Karl Barth, L’Epître aux Romains, Genève, Labor et Fides, 2016, p.467.

[2] K. Barth, ibid, p.464.

[3] MLK, « Statement to the Press », 60/04/15.

Ezechiel 34, v. 11-17 et Matthieu 25, v. 31-46 : « Toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites »

Dimanche 23 novembre 2008 – par Clotaire d’Engremont

 

Chères sœurs, Chers frères, Chers Amis,

De prime abord, la lecture du texte du jour peut laisser perplexe ; au point que j’ai un moment pensé m’écarter de la liste des lectures communes proposées chaque jour aux catholiques et aux protestants de notre pays. Mais il m’a semblé préférable de ne pas sortir impunément des règles qui font que nos églises méditent en même temps sur le texte du jour. Comme nous le constaterons, le symbole d’unité en ce qui concerne le texte d’aujourd’hui est particulièrement significatif.

Néanmoins, sa lecture laisse planer un certain malaise. Il s’agit du jugement dernier que l’évangéliste Matthieu place juste après l’ensemble des paraboles et juste avant le récit du complot contre Jésus qui le mènera à la crucifixion. Même si ce texte utilise quelques images, ce n’est plus une parabole ; c’est à peine une allégorie car il précise avec une totale clarté qu’un jour le christ reviendra pour juger les hommes et les femmes en triant les bons, c’est-à-dire les brebis qui passent par la porte de droite, et les méchants, c’est-à-dire les boucs qui sont orientés vers la porte de gauche. Et le triage, mot de sinistre mémoire qui évoque pour notre génération les camps de concentration de la seconde guerre mondiale, s’exercerait, précise Matthieu, de façon systématique pour déterminer ceux qui devront aller au châtiment éternel et ceux qui iront à la vie éternelle. Le malaise ne peut pas être dissipé en cherchant une analogie dans les deux autres évangiles synoptiques, car seul Matthieu nous donne ce récit du jugement dernier à la suite des paraboles.

Où est alors la miséricorde pour les hommes et les femmes de notre temps qui souvent ne croient plus à l’enfer, au purgatoire ou au paradis ? Où est donc le Seigneur dont l’amour est incommensurable ?

Pourtant, malgré les apparences, ce texte donne encore un sens à la vie des hommes et des femmes de notre temps en insistant sur l’urgence de l’amour du prochain ; il reprend d’ailleurs, sous d’autres formes, l’enseignement de Jésus qui lors du sermon sur la montagne rappelait que la foi chrétienne se mesurait également à l’amour porté au prochain, plus qu’aux simples paroles aussi belles soient-elles ; à ce propos, nous pouvons nous référer utilement au verset 21 du chapitre 7 de l’évangile de Matthieu d’où il ressort qu’il « ne suffit pas de dire Seigneur, Seigneur, pour entrer dans le Royaume des cieux. »

C’est pourquoi, avant d’en venir au jugement dernier, dans une troisième partie de conclusion, je vous convie à lire le texte du jour autour de deux idées principales et essentielles à mes yeux, à savoir l’universalisme du message chrétien d’une part et l’urgence qu’il y a à s’engager au service d’autrui d’autre part.

Premièrement donc, l’Évangile, c’est-à-dire la « bonne nouvelle », s’adresse à la terre entière, car il est dit au verset 32 « Toutes les nations seront rassemblées devant lui. » Il faut toujours et toujours insister sur l’universalité du message chrétien. Les références à l’ancienne alliance sont certes fréquentes chez Matthieu car il s’adresse souvent à des « judéo-chrétiens » encore attachés à un certain légalisme ; mais pour autant le Dieu de la nouvelle alliance est bien pour toutes et tous, c’est-à-dire pour les juifs et les non juifs, les hommes libres et les esclaves, les romains et les barbares, les petits et les grands, et j’oserai dire pour les croyants et les incroyants et pour les demi croyants que nous sommes parfois… Encore une fois, le Fils de l’homme qui viendra dans sa gloire exercera son jugement même sur les païens et pas seulement sur le seul peuple élu comme il était précisé dans le passage d’Ézéchiel, lu tout à l’heure. L’universalisme du message chrétien a pour conséquence immédiate que chaque être humain est unique, égal aux autres, digne de l’amour de Dieu, sans condition. Chacun peut alors agir, même modestement. Il ne convient pas non plus de se retrancher derrière sa propre modestie… Pensons par exemple chers amis, au petit geste de la pauvre veuve qui, devant les notables religieux, mit deux toutes petites piécettes, faisant un quart de sou, dans le tronc de la quête ; nul doute que, pour Matthieu, elle fait partie, sans le savoir, des brebis destinées à la vie éternelle. Le message chrétien est bien le même pour toutes et tous depuis deux mille ans. Et, il est réconfortant de savoir que pour nous il est possible de s’inscrire dans la nuée des témoins, à notre mesure.

Ma deuxième approche, concerne le message lui-même contenu dans le double dialogue qui, en parallèle, oppose les « brebis » et les « boucs ». L’énumération des actes charitables que les « brebis », c’est-à-dire les « justes » sont sensés avoir commis est très précise et très concrète ; elle concerne la faim, la soif, la vêture, l’accueil des étrangers. Vous remarquerez que la charité ainsi conçue est de style profane ; rien n’évoque le sens du sacré ou le rite.

Il est intéressant de noter que certains commentateurs insistent sur le fait que la liste des actes de charité est déjà présente dans certains passages de l’Ancien Testament. Je vous citerai par exemple le verset 7 du chapitre 58 du prophète Ésaïe « Partage ton pain avec celui qui a faim, et fait entrer dans ta maison les malheureux sans asile ; si tu vois un homme nu, couvre-le, et ne te détourne pas de ton semblable. » Cette citation nous rappelle opportunément que Matthieu s’enracine dans les meilleures sources de l’Ancienne Alliance. Notons en outre que Matthieu fait référence aux visites en prison qui constituent un impératif supplémentaire se rapportant certainement aux premiers chrétiens emprisonnés lors des persécutions.

Toujours est-il que ces règles de charité – profanes répétons-le – sont reprises selon le même schéma dans le dialogue avec ceux qui sont maudits parce qu’ils sont restés inactifs. Ce parallélisme entre les deux dialogues souligne le souci pédagogique de Matthieu ; à ses yeux, il est urgent d’agir sans attendre la fin des temps, maintenant, là où nous sommes. S’abstenir de faire est de la plus grande gravité et peut mener à la peine éternelle. Aucun texte du Nouveau testament n’insiste autant sur le fait que ne rien faire est impardonnable. Mais en vérité, le jugement dernier n’est pas cité ici pour lui-même ; il semble être cité pour donner un sens à nos vies, pour que nous prenions au sérieux le message évangélique qui met en évidence la nécessité absolue d’être attentif à autrui. Il est vain de penser que l’on peut être chrétien tout seul !

Forts de notre conviction sur l’universalité dans le temps et dans l’espace du message chrétien et portés par l’urgence de traduire en actes l’amour du prochain, il nous est possible d’aborder l’idée de jugement sans en être terrifié, car, dans sa vision eschatologique, Matthieu nous révèle que les « justes » ignorent qu’ils ont servi Dieu en aidant les plus petits et que les « réprouvés » ignorent tout autant qu’ils se sont éloignés de Dieu en ne faisant rien.

Il n’est pas question pour Matthieu de se servir du plus petit à qui l’on rendrait service pour gagner son salut. Il n’y a donc pas de rétribution à attendre ; les œuvres accomplies n’ont pas de signification méritoire. Nous sommes pleinement dans le registre de la liberté, dans le registre de la gratuité et, en conséquence, dans le registre de la responsabilité des hommes.

Cette responsabilité implique que le chrétien reste debout, car à côté de l’amour du prochain il y a de la place pour la foi dans le Christ Sauveur. Pourquoi donc, chères Sœurs et chers Frères aurions-nous peur du jugement puisque le Christ lui-même a subi le jugement des hommes qui n’ont pas hésité à le conduire au supplice de la croix. Les chrétiens, dont vous et moi, doivent donc attendre en confiance le « verdict du souverain Juge » pour reprendre une expression chère aux Réformateurs.

D’ici-là, soyons fidèles à Dieu et attentifs à autrui. Car comme nous le dit Matthieu : à quoi pourrait bien servir une foi qui ne se traduirait pas en actes dans l’obéissance au commandement de l’Amour ? D’autant plus que, chères sœurs et chers frères, et ce n’est pas contradictoire avec l’enseignement de Matthieu, il n’est pas interdit, par surcroît, de se laisser prendre, de se laisser porter par la grâce divine qui, elle, ne se questionne pas.

Amen