Actes 10, 34-43 – Entre crainte et joie : le paradoxe du témoin

Dimanche 9 avril 2017 – Pâques, par le Pasteur Didier Crouzet

Autres textes : Romains 10, 13-15, Mat 28, 1-10

Si un cinéaste avait eu l’idée de tourner un film sur la résurrection, il aurait sans nul doute choisi l’Evangile de Matthieu. Car au début du récit, le premier Evangile multiplie les effets visuels. Revoyons la scène. Le jour se lève, la lumière pointe. Les femmes s’approchent pour voir le tombeau. Tout à coup, la terre tremble. Un séisme secoue les profondeurs. On  imagine les gens cherchant leur équilibre, les yeux rivés sur le sol qui bouge. Et voilà que le ciel s’y met lui aussi. Un être céleste en descend : il est brillant comme un éclair, tout de blanc vêtu. Quel contraste avec le gris minéral des pierres tombales au milieu desquelles il s’installe ! Puis il s’empare d’une pierre de plusieurs dizaines de kilos et la fait rouler, comme ça, presque en un claquement de doigt. Et il s’assoit dessus.

Ces images feraient déjà une très belle séquence d’ouverture. Mais le film ne s’arrête pas là. Le spectacle continue ! Les soldats qui gardaient le tombeau de Jésus se mettent à trembler, ils deviennent livides, ils sont blancs de peur. Saisis. Pétrifiés. Comme morts.

Et puis tout d’un coup, plus d’image. Seulement du son. Plus rien à voir. Mais beaucoup à entendre. Assis sur la pierre, le messager du Seigneur prend la parole. A partir de ce moment-là, le récit délaisse les images et privilégie la parole. Quasiment plus de visuel, mais des mots. Il y aura bien encore un appel à voir, mais ce sera pour montrer qu’il n’y a rien à voir. « Voyez, c’est ici qu’on l’avait déposé » dit l’ange. Juste après, il exhorte les femmes : « Courez dire à ses disciples ». Et il conclut « Voilà ce que j’avais à vous dire ».

La parole a pris le relais de l’image ; l’intensité visuelle a diminué, le volume du son a augmenté. Les femmes sont venues au tombeau pour voir. Elles en repartent avec une parole entendue et à répéter. Le VOIR s’estompe au profit de l’ECOUTE et du DIRE. Dans ce récit, c’est bien la parole qui est au centre, comme l’indique la consigne de l’ange aux femmes : « Courez DIRE à ses disciples : « Il s’est réveillé d’entre les morts et il vous attend en Galilée, où vous le verrez ». Tiens, encore un VOIR ! Mais c’est le dernier sursaut de l’image car l’histoire nous dit qu’après cette rencontre avec ses disciples, Jésus les quitte et les laisse avec la consigne de transmettre son Evangile en actes et en paroles. La parole, donc.

Mais quelle parole ? Tout ce que dit l’ange, c’est : « Il est réveillé d’entre les morts ». C’est court, c’est étrange, c’est abstrait. Mais ça fait de l’effet ! A l’écoute de cette parole, les femmes sont remplies tout à la fois de crainte et d’une grande joie, elles sont effrayées et elles sont heureuses. Et elles courent annoncer la nouvelle. Finalement, nous en savons très peu sur le contenu du message. En revanche, nous en apprenons beaucoup sur l’effet que le message produit.

Et si l’essentiel du récit était là ? Non pas l’image, non pas même la parole, mais le porteur de parole ? Non pas tant la parole énoncée que la parole reçue et ressentie ? C’est donc sur ce que produit la parole, la nouvelle, la bonne nouvelle, sur le témoin que je voudrais réfléchir avec vous. Chez les femmes, on en voit trois effet : le mouvement, la crainte, la joie.

 

1. Le mouvement. Il est frappant d’observer les mouvements de Marie de Magdala et de l’autre Marie. Au début de l’histoire, elles vont voir le tombeau. « Elles vont », elles marchent, elles s’approchent. Elles regardent. On imagine des mouvements plutôt lents, prudents, circonspects.

Puis, dès que l’ange a fini de parler, vite, elles s’éloignent du tombeau. Elles ne tardent pas, elles se dépêchent. Elles courent annoncer la nouvelle aux disciples. C’est bien ce que l’ange leur avait dit : « Maintenant, hâtez-vous, vite, allez ! ».

Ces deux femmes qui venaient simplement « pour voir » sont d’un coup propulsées vers l’avant. Leurs pas du début deviennent de grandes enjambées. Elles sont entrées dans une dynamique. La parole entendue leur a donné un élan nouveau. Le contraste est saisissant avec les gardes. La vue de l’ange les a paralysés, ils sont devenus comme morts. Ils n’ont pas entendu la parole qui d’ailleurs ne leur était pas adressée. D’un côté une image qui paralyse, de l’autre une parole qui dynamise. Les témoins sont au bénéfice d’une parole qui dynamise.

Le témoin est ainsi celui que la parole met en mouvement, déplace, fait bouger. Peu importe ici le contenu du message, qui comme on l’a dit se résume à peu de mot et n’est pas évident à comprendre. L’essentiel est que ce message mobilise, donne des forces, de l’énergie. Une fois qu’il l’a entendu, le témoin ne peut pas rester immobile. Il perçoit une sorte d’urgence à partager ce qu’il a entendu, même avec de pauvres mots, même avec des mots qu’il ne comprend pas lui-même. Parce qu’il sent que ces mots ont une immense force vitale. Parce qu’il a fait l’expérience que ces mots ont réveillé en lui un désir, un souffle, une espérance. Parce que ces mots ont provoqué en lui une grande joie. Comme chez les femmes. Sauf que chez les femmes, cette joie est accompagnée de crainte : « Elles quittèrent rapidement le tombeau, remplies tout à la fois de crainte et d’une grande joie ».

 

2. La crainte et la joie. Ce double sentiment peut nous paraître étrange. Il est en fait l’expression exacte de la réalité du témoin. Il est la marque de son existence. La crainte tout d’abord. Les femmes ont peur. Peur de quoi, le texte ne le dit pas. Peur de l’ange ? Peur du tremblement de terre ? Peut-être. Peur de ce qu’elles ont entendu ? Pourquoi pas. Je fais une hypothèse : les femmes ont peur des conséquences de ce qu’elles ont entendu sur leur vie à venir. En effet, à partir du moment où elles ont entendu le message de l’ange, leur vie ne sera plus jamais comme avant. Elles, des femmes, vont devoir aller raconter tout ça aux disciples, des hommes. Sans doute ne vont-ils pas les prendre au sérieux. Un tombeau vide ? Un mort qui se réveille ? De simples histoires de bonnes femmes !

Elles ont peur aussi parce qu’elles mesurent leur responsabilité. Si elles ne parlent pas, la nouvelle reste secrète. Si elles se taisent, elles tournent le dos au Seigneur qui à travers l’ange leur demande d’aller porter l’Evangile. Et si elles parlent, on va se moquer d’elles, les rabrouer. Mais elles s’obstineront au risque des railleries et des incompréhensions. Parce que la joie est plus forte.

Le texte dit bien que les femmes quittent le tombeau avec crainte et grande joie. La peur est là, mais elle n’empêche pas la joie. Plus même : aucune crainte ne pourra détruire la joie que procure l’écoute de la bonne nouvelle. Cette crainte joyeuse est très différente de la crainte des soldats qui gardent le tombeau. C’est bien le même mot, le même sentiment, mais ressenti de manière totalement opposée. D’un côté, une peur qui fige, qui dessèche, qui paralyse ; de l’autre une crainte qui n’empêche pas d’avancer, de courir, de parler. La parole de l’ange n’a pas supprimé la peur, mais elle l’a en quelque sorte « évangélisé». Pour résumer le message de la résurrection, on dit parfois : « La vie est plus forte que la mort ». Ici, ce serait plutôt : « La joie est plus forte que la peur ».

Le témoin est donc celui ou celle qui vit à la fois avec crainte et joie. Ce double sentiment est, je crois, la marque du chrétien qui veut témoigner. Il illustre le paradoxe de la vie chrétienne et de la foi. Croire, être témoin, ça n’empêche pas d’avoir des soucis, d’avoir le cafard, d’être découragé. Croire, ça n’empêche pas  de craindre pour l’avenir et d’être pessimiste. La vie du croyant est semblable à celle de tout être humain. Une vie où s’entremêlent la joie et la tristesse, la grandeur et la bassesse, la laideur et la beauté, la blessure et la douceur, le malheur et la tendresse, le bien-être et le vague à l’âme, les certitudes et les doutes. On voudrait être un chrétien joyeux et dynamique, et l’on se voit craintif et silencieux. Mais voilà : nous apprenons ce matin qu’il est parfaitement légitime et normal pour un témoin de l’Evangile d’être en même temps craintif et joyeux. Le récit de Pâques nous rappelle que ce mélange est la marque même de notre condition chrétienne. Il n’y a pas de honte à avoir peur de témoigner, pas de honte à avoir peur de l’avenir, pas de honte à être tenté parfois de baisser les bras devant l’ampleur de la tâche. C’est normal quand on est chrétien d’être tiraillé entre la crainte et la joie, entre le repli et l’élan. Mais l’exemple des femmes quittant le tombeau nous indique que la joie l’emporte sur la crainte. L’Evangile, même s’il bouleverse nos vies et nous remet en question, nous offre plus de motifs d’être joyeux que d’occasions d’avoir peur. Au fond, le slogan du témoin pourrait être : « Un jour je pleure, un jour je ris, mais quand je ris la vie compte double ».

Le témoin est donc celui ou celle qui assume de vivre entre peur et joie sans toutefois oublier que la joie est plus forte et puis qui se met en mouvement pour témoigner. « Remplies tout à la fois de crainte et d’une grande joie, elles coururent porter la nouvelle aux disciples ».

Avec les femmes commence ainsi la grande nuée de témoins qui vont dire, non pas ce qu’ils ont vu, mais ce qu’ils ont entendu et surtout ce qu’ils ont ressenti. Sans les premiers témoins, femmes, disciples, apôtres, Pierre, Paul, nous ne serions pas là ce matin. Notre mission de témoin est donc de nous bouger pour faire entendre cette bonne nouvelle et dire comment elle nous a transformés. Nous sommes, chacun d’entre nous, un maillon indispensable dans la chaîne de transmission de l’Evangile.

 

3. Le témoin, un maillon indispensable pour l’Evangile. Pour tous ceux qui hésitent à rendre compte de leur foi, par esprit de timidité, par peur de la moquerie, ou pour ne pas mettre mal à l’aise leurs interlocuteurs, le texte de Paul dans l’épitre aux Romains sonne comme un rappel salutaire [relire le texte]. Sa logique toute simple est implacable : pas de message sans messager. Pas de bonne nouvelle sans porteur de bonne nouvelle. Sans facteur, pas de courrier. Le Christ, parole de Dieu, a besoin de porte-parole. Ne pas annoncer Christ, c’est le réduire au silence.

Il aurait alors vécu pour presque rien, seulement pour les quelques milliers de gens qui l’ont côtoyé de son vivant. Mais à coup sûr il serait mort pour rien. Enfermé à jamais dans le vide du tombeau. Si personne n’avait parlé. Si aujourd’hui personne ne parle, le Christ retourne dans son caveau de pierre. Sa parole est comme morte. Lorsque nous nous taisons, c’est Christ que l’on bâillonne. Nos silences le rendent muet. Est-ce cela que nous voulons ? Nous n’avons pas le choix : soit nous nous taisons, et le feu de l’Evangile s’éteindra doucement. Soit nous annonçons la Bonne nouvelle, et la braise se maintiendra.

Alors, lorsque nous nous replions sur notre foi toute intérieure, lorsque la crainte l’emporte sur la joie, relisons cette exhortation de Paul. C’est comme un soufflet qui attise la braise. Nous voilà à nouveau tout rempli du feu de l’Evangile, avec l’irrépressible envie de crier : «Bonne Nouvelle» : Jésus vient instaurer un nouvel ordre des choses. « Bonne nouvelle » : avec Jésus, les derniers valent autant que les derniers. « Bonne nouvelle » : avec Jésus, fraternité, joie, justice, sont enfin au rendez-vous !

 

Comment garder une telle nouvelle pour soi ? Si vraiment l’Evangile a transformé nos vies, s’il nous a vraiment mis en route, il nous appartient de le partager et de poursuivre le mouvement, malgré nos peurs, avec nos peurs. Nous avons, nous chrétiens, un métier magnifique et une mission exaltante. Notre métier ? Facteur du Christ. Notre mission ? Porter de bonnes nouvelles, celles qui enchantent l’existence et qui donnent des raisons de vivre. Nous le ferons avec crainte et tremblement, mais surtout, surtout, avec la joie chevillée au cœur.

Amen.

Marc 1, 12-15 « Maintenant, faire silence, accueillir la Puissance »

Dimanche 9 mars 2014, 1er dimanche de Carême, par le Pasteur Didier Crouzet

 

Aussitôt l’Esprit poussa Jésus dans le désert. Il passa dans le désert quarante jours, tenté par Satan. Il était avec les bêtes sauvages, et les anges le servaient.

Après que Jean eut été livré, Jésus alla dans la Galilée ; il prêchait la bonne nouvelle de Dieu et disait : Le temps est accompli et le royaume de Dieu est proche. Repentez-vous, et croyez à la bonne nouvelle.

Le Carême a commencé mercredi dernier. Il s’achèvera le samedi Saint au soir, veille de Pâques. Le mot « carême » dérive d’un mot latin qui signifie « quarante ». En effet, il dure quarante jours sans compter les dimanches, en référence aux quarante années passées au Sinaï par le peuple d’Israël et les quarante jours passés par le Christ au désert entre son baptême et le début de sa vie publique. C’est pourquoi le texte de l’Evangile de ce matin débute avec cet épisode.

40 jours, donc, pour se préparer à Pâques. C’est du moins ce que la tradition chrétienne a retenu. Depuis le 4ème siècle où il a été institué, le Carême constitue un temps de pénitence, de purification du coeur, de jeûne. A l’époque les fidèles ne prenaient qu’un seul repas par jour, le soir, sans viande, ni œuf, ni laitage, ni vin. Aujourd’hui, l’Eglise orthodoxe préconise toujours de s’abstenir de ces aliments pendant le Carême, et l’Eglise catholique recommande de jeûner le mercredi des cendres et le vendredi Saint. Ce jeûne a pour but de donner faim et soif de Dieu et de sa Parole.

Mais justement, que dit-elle, cette Parole que nous avons entendue pour ce premier dimanche de Carême ? Elle nous livre la toute première prédication de Jésus. Elle tient en deux phrases et quatre propositions : « Le temps est accompli et le Règne de Dieu s’est approché », « Convertissez-vous et croyez à l’Evangile ». Examinons-les de plus près. Elles nous permettront de réfléchir au sens du Carême et d’en redécouvrir la pertinence évangélique.

1. Le temps est accompli et le Règne de Dieu s’est approché. Le temps dont il est question ici n’évoque pas une durée mais un moment précis. Il ne s’agit pas du temps en général, mais d’un moment particulier : un temps opportun, le « bon moment ». C’est le moment où après avoir roulé plusieurs kilomètres derrière un camion, je choisis de le dépasser. C’est le moment où après s’être préparé de long mois pour la course, le coureur jaillit des starting-blocks. C’est le moment où après avoir mûrement réfléchi d’arrêter de fumer, le fumeur jette sa dernière cigarette. Par rapport au temps qui s’écoule, au temps passé, au temps à venir, le temps dont parle Jésus est un instant précis. Nos traductions traduisent d’ailleurs tantôt par « temps » tantôt par « moment ». L’une traduit même : « l’heure où tout se joue est venue ».

J’aime beaucoup cette traduction, car elle marque bien l’importance du moment. C’est maintenant qu’il se passe quelque chose. C’est maintenant qu’il faut être attentif. Après les 40 jours de Jésus au désert, l’Histoire s’arrête. Une cassure s’opère dans le déroulé du temps. Maintenant. Mais maintenant, quoi ? Que se passe-t-il ? Eh bien maintenant le Règne de Dieu s’est approché. Le Règne de Dieu, c’est à dire Dieu lui-même. Dieu est là, tout proche. Il n’est plus au ciel où les prières le placent si souvent, il n’est pas enfermé dans un sanctuaire. Il ne se tient pas dans les pages d’un livre. Il est là, à portée de main, à portée de voix. La première phrase de la première prédication de Jésus nous place devant un événement unique : Dieu vient à notre rencontre, et c’est maintenant.

Oui, c’est maintenant. Tout de suite. Et c’est tout le contraire de la manière dont le Carême est communément présenté. En effet, la tradition fait du Carême une chronologie où le croyant cherche jour après jour à progresser sur le chemin de la foi. L’accent est mis sur la pénitence, qui implique un regard en arrière, et sur la préparation à Pâques qui projette vers l’avenir. Les sites web qui proposent de vivre le Carême par internet, incitent les internautes à faire des efforts pour renouveler leur vie spirituelle. Tel site envoie chaque jour aux internautes une méditation et un conseil et même une bonne résolution à observer qui leur permet de cumuler des points et de mesurer leur progression vers Pâques. Tel autre met à leur disposition un « coach de Carême » pour les aider à avancer. Et pourquoi pas après tout ? On ne peut que se réjouir que des croyants veuillent approfondir leur vie chrétienne. Mais ce faisant, ils risquent de passer à côté de ce qui fait l’essence même de l’Evangile : une rupture dans le temps qui s’opère maintenant. A trop rester dans le fil de leur histoire, à trop regarder en arrière et en avant, à force de se demander où était Dieu dans leur vie et comment ils pourront le rejoindre, ils risquent d’oublier qu’aujourd’hui, Dieu s’approche, qu’aujourd’hui Dieu les rejoint. C’est maintenant qu’il faut l’accueillir. C’est l’appel que Jésus nous lance : « convertissez-vous et croyez à l’Evangile ».

2. Convertissez-vous et croyez à l’Evangile. Mais de quel Evangile s’agit-il ? Marc précise : « Jésus proclamait l’Evangile de Dieu ». Mais au tout début de son livre, il écrit : « Commencement de l’Evangile de Jésus-Christ ». Et son livre est connu sous le nom de « Evangile selon Marc ». Alors, qu’est-ce que l’Evangile ? Qu’est-ce que la Bonne Nouvelle ? Est-ce la personne de Jésus ? Est-ce son message, ses miracles ? Est-ce l’interprétation que Marc en fait ? Comment se convertir si on ne sait pas à quoi ? Jésus nous demande de croire à l’Evangile, et nous n’en connaissons pas le contenu ! Jésus vient de nous dire que le Règne de Dieu s’est approché, il nous demande de nous tourner vers ce Règne, et on ne sait pas à quoi il ressemble ! Il est déjà là ou pas encore ? Et c’est dans ce flou qu’il dit : « c’est maintenant, aujourd’hui, qu’il faut vous convertir et croire ».

Ces questions peuvent paraître un peu artificielles, car nous connaissons la suite de l’histoire. Nous pourrions donner du contenu à l’Evangile : pardon, amour, grâce, justice. Nous avons bien quelque idée sur ce qu’est le Règne de Dieu : un monde de paix, de fraternité, de partage. Et j’avoue qu’en préparant cette prédication, j’ai été tenté d’étoffer un peu ces quelques paroles de Jésus et de développer plus concrètement ces mots « Evangile » et « Règne de Dieu ». Et puis j’ai résisté. J’ai résisté, parce que si Jésus n’en dit pas plus alors même que c’est sa première prédication, il doit y avoir une raison.

Et la raison la voici : l’Evangile, la Bonne Nouvelle n’est pas d’abord une affaire de mots, d’idées, de concepts, mais une puissance, un bouleversement qui fait irruption dans l’Histoire. Après Jésus, le monde a changé. Plus rien ne sera jamais comme avant. De nouvelles perspectives s’ouvrent. C’est cela que Jésus veut dire lorsqu’il annonce : « Le temps est accompli et le Règne de Dieu s’est approché ». Mais pour Jésus, l’Histoire ne s’écrit pas avec un grand H. L’Histoire, c’est la vie quotidienne des gens qu’il rencontre. Voilà pourquoi il ajoute : « Convertissez-vous et croyez à l’Evangile ». Cette puissance, c’est dans la vie des gens qu’elle fait irruption. C’est leur vie qu’elle change. La seule question est donc : « Croyez-vous que la puissance de Dieu peut changer votre vie ? Acceptez-vous de vous convertir, c’est à dire de vous tourner vers ce Dieu qui vient vers vous ? »

Je sens pourtant que nous résistons encore. Nous voudrions en savoir plus. Nous hésitons à nous engager sur une simple phrase. Comment recevrons-nous cette puissance ? Elle changera quoi en fait ? Et qu’est-ce qu’il faut faire pour se convertir ? Nous avons de la peine à faire confiance à ces paroles de Jésus. C’est un peu comme s’il nous demandait de nous jeter à l’eau sans savoir nager. C’est difficile.

Car nous voudrions bien pouvoir définir l’Evangile et le Royaume de Dieu. Nous aimerions en savoir un peu plus sur Dieu, sur la foi. Ce serait tellement rassurant de pouvoir mettre des mots sur ces réalités compliquées. Ce serait tellement confortable si l’on avait un catéchisme avec questions-réponses qu’il suffirait d’apprendre par cœur. Je me souviens de ces personnes qui découvraient le protestantisme et qui me demandaient « qu’est-ce qu’il faut croire pour être protestant ? », comme s’il y avait des conditions à remplir. Et cet autre qui faisait le tour des différents responsables religieux de la ville, avec une liste de questions, pour déterminer quelle religion il allait choisir. Je le vois encore devant moi avec ses questions et les cases qu’il cochait ou pas en fonction de ce que je lui disais. Oui, ce serait tellement plus confortable de cocher les cases d’un questionnaire pour savoir si on est « dans les clous ». Ce serait tellement plus simple de savoir précisément ce qu’il faut faire et ne pas faire, croire et ne pas croire.
Nous aimerions tant savoir une fois pour toutes – tentation suprême !- ce qui est permis et ce qui ne l’est pas, ce qui est bien et ce qui est mal, comme Adam et Eve au jardin d’Eden.

Oui, mais voilà. Jésus n’en dit rien. Il nous indique ainsi que l’Evangile échappe à toute formulation. Il ne rentre dans aucun cadre. Il est impossible d’en faire un système, une dogmatique. Il n’est ni un ensemble de doctrines, ni un catalogue de consignes, ni un manuel de savoir-vivre. L’Evangile est avant tout une puissance. Une puissance qui change le cours des choses dans ma vie et dans la vie du monde. Voilà pourquoi en ce début de ministère Jésus n’explique pas l’Evangile : il appelle à le recevoir comme une puissance bouleversante. Il l’offre telle une force libératrice.

Et nous voilà encore une fois à contre-courant de l’opinion commune sur le Carême, compris comme un temps de repentance et de purification qui doit amener le croyant à une pratique meilleure de la vie chrétienne. Je crois plus fondamentalement que ces 40 jours qui nous séparent de Pâques nous offrent l’occasion de purifier nos images de Dieu et de l’Evangile, de purifier notre foi. Le carême est bien une ascèse, mais une ascèse qui nous appelle au dépouillement de toutes nos certitudes. Il nous invite à abandonner toute prétention à définir ce que nous croyons. Il veut nous libérer de tous nos a priori concernant notre propre religion. Loin d’avoir des cases à cocher pour mesurer notre progression dans la foi, nous sommes devant une page blanche. Avant de chercher à comprendre, il nous faut commencer par ne rien savoir. Ne rien savoir d’autre que la puissance de Dieu annoncée par Jésus. A l’image de l’apôtre Paul qui, devant les chrétiens de Corinthe, balbutie une prédication approximative, portée par la seule puissance de Dieu.

La rupture à laquelle Jésus appelle le croyant, c’est d’abord une remise en question de son image de Dieu et de son idée de l’Evangile. Celui qui se convertit est celui qui accepte de se laisser balayer intérieurement par la puissance de Dieu. Comme un grand souffle, elle vient faire le ménage dans nos expressions de foi, nos habitudes liturgiques, notre vie de chrétien.

C’est un peu comme si Jésus disait : « Oubliez qui vous étiez. Oubliez ce que vous saviez. Arrêtez de répéter les mêmes choses. Tirez un trait sur le passé. Ne vous préoccupez pas de l’avenir. Maintenant, tournez-vous vers Dieu. Sentez sa puissance. Laissez-vous porter par son souffle. Vous aurez bien le temps demain, après demain de faire de la théologie et des études bibliques. Vous aurez bien le temps après Pâques de réfléchir au mystère divin et à la manière de vivre en chrétien. Mais avant tout, prenez conscience de la puissance de Dieu. Prenez conscience que plus rien n’est comme avant depuis que Dieu s’est approché. Faites l’expérience que pour vous aujourd’hui, plus rien ne sera comme avant si vous vous tournez vers le Dieu de Jésus-Christ ».

Ce matin, la question qui est renvoyée à chacun de nous est celle-ci : « Est-ce que je crois que quelque chose d’essentiel se joue pour moi maintenant ? » Pour en prendre conscience, et pour conclure, je vous invite à méditer cinq verbes : Etre là, Ne rien dire, Suspendre, S’ouvrir, Attendre.

Etre là : tout simplement ressentir pleinement le moment présent. Oublier l’avant et l’après, se situer dans le « maintenant ». Ne rien dire : ne pas chercher de mots pour exprimer ce que vous ressentez, ce que vous pensez, ce que vous croyez. Faire silence. Suspendre ses pensées, sa volonté. Faire le vide dans son esprit. S’abandonner. Ne pas chercher à faire quelque chose. Déconnecter le cérébral. S’ouvrir : se mettre en éveil, sortir de son intériorité, se tenir prêt à ce qui va suivre. Attendre : rester tranquillement en position d’accueillir ce que Jésus fera et dira d’ici Pâques. Au fond, par cet exercice d’ascèse spirituelle, il s’agit de redécouvrir notre Seigneur dans toute sa puissance et dans toute sa nouveauté.

Hier, j’ai entendu une pub à la radio qui disait : « c’est le bon moment pour acheter un camping-car, maintenant ! » C’est exactement ce que propose Jésus, camping-car mis à part : « C’est le bon moment pour accueillir Dieu et sa puissance, maintenant ! »

Amen.