Deutéronome 6, 1-9 ; Marc 3, 20-21 ; 31-35 ; Romains 8, 12-17 – Identité et Patrimoine

Prédication du Pasteur Samuel Amédro, le dimanche 17 septembre 2017

Je ne me lasse pas de constater l’engouement toujours croissant autour de ces journées du Patrimoine. N’y voyez aucune critique de ma part : il me semble qu’il y a là un signe des temps d’une identité qui se sent fragilisée et qui part à la recherche d’elle-même. Quand on se sent sûr de soi, nul besoin d’aller visiter la galerie de portraits de ses ancêtres ! Et c’est bien ce que nous démontrent ces personnes adoptées qui partent en quête de leurs géniteurs jusqu’à le revendiquer comme ce qu’ils appellent un « droit à l’origine ». Quel drôle d’expression…

Signe des temps, disais-je, il semble que nous soyons en quête de nous-mêmes contre l’éparpillement schizophrénique, fruit amère de la mondialisation (je ne suis personne quand je suis multiple), contre l’amnésie de notre propre histoire (je ne suis personne quand je n’ai pas de mémoire, pas de passé, et que je reste prisonnier de ce que j’ai appelé la tyrannie de l’immédiateté). Bref, dans ces journées du Patrimoine, nous cherchons une permanence dans le temps, une unité de soi, une continuité, une cohérence dans notre vie. On visite des Monuments Historiques. On s’identifie à des habitudes de vie qu’on appelle « Tradition » (chez nous, on a toujours fait comme ça). On se cramponne à nos croyances prises comme des idéaux ou des normes universelles. Et on affronte (moi le premier) avec angoisse et parfois avec un sentiment de culpabilité la question de la transmission à nos enfants. Avons-nous réussi à transmettre à nos enfants ? « Voici le commandement, les lois et les coutumes que le SEIGNEUR votre Dieu a ordonné de vous apprendre à mettre en pratique dans le pays où vous allez passer pour en prendre possession, afin que tu craignes le SEIGNEUR ton Dieu, toi, ton fils et ton petit-fils, en gardant tous les jours de ta vie toutes ses lois et ses commandements que je te donne, pour que tes jours se prolongent. Tu écouteras, Israël, et tu veilleras à les mettre en pratique : ainsi tu seras heureux, et vous deviendrez très nombreux, comme te l’a promis le SEIGNEUR, le Dieu de tes pères, dans un pays ruisselant de lait et de miel. » L’avertissement du Deutéronome nous fait lever les sourcils vers le ciel en signe d’impuissance et presque de résignation… Tu seras heureux et vous deviendrez très nombreux ? Force est de constater que nous avons raté quelque chose… Quel est donc ce pays ruisselant et de miel qui nous a été donné en héritage par le Dieu de nos pères ? Notre pays à nous s’appelle la tradition réformée. Voilà ce que nous avons reçu en héritage par nos pères (et nos mères la plupart du temps d’ailleurs). Certes aujourd’hui nous avons changé de nom puisque nous sommes l’Eglise Protestante Unie de France… mais nous nous inscrivons dans la tradition réformée (c’est d’ailleurs le nom qui est encore à l’entrée sur la plaque de marbre dont on m’a dit il y a quelques jours qu’elle ressemblait un peu à une pierre tombale). Nous sommes issus de l’Eglise Réformée voire calvinistes puisqu’en faisant communion avec les luthériens, nous avons réactivé notre fibre calviniste qui était en train de s’éteindre. Bref : c’est notre famille. C’est là que nous sommes nés. C’est une anecdote que me racontait mon ami le pasteur Jean-Pierre Nizet qui avait été nommé au cœur des Cévennes à Ste Croix Vallée Française et à qui une vieille paroissienne avait demandé le plus sérieusement du monde : « Monsieur le pasteur, est-ce que vous êtes né ? » N’allez pas croire qu’elle lui demandait s’il était né de nouveau, non ! Il a mis un très long moment avant de comprendre qu’elle voulait savoir s’il était né protestant réformé, autrement dit, est-ce qu’il faisait vraiment partie de la famille… Il est vrai que puisque nous fêtons en 2017 les 500 ans de la Réforme, il faudrait raconter notre histoire en commençant par Luther… mais chez nous, c’est Calvin et Théodore de Bèze qui font figure de pères fondateurs et Noyon ou Genève nous sont beaucoup plus familiers que Wittenberg ou Worms. Notre histoire de famille s’articule autour du principe fondateur de l’absolue souveraineté de Dieu (Soli Deo Gloria !) qui arrache à l’homme toute prétention à vouloir interférer sur son salut (Sola fide et Sola gratia jusqu’à la prédestination !) et qui construit l’Eglise de manière quasi démocratique sur la seule autorité de la Parole (Sola Scriptura et sacerdoce universel des croyants). Mais il faut avouer également que notre identité de réformés français s’est construite dans le conflit dur qui nous a opposé au catholicisme : dans chaque protestant français (ce qui ne se vérifie pas à l’étranger) sommeille la mémoire de la persécution, des dragonnades, de la guerre des camisards, de la résistance de Marie Durand ou de Pierre Laporte. Le Désert pour ceux qui subissaient la persécution. Le Refuge pour ceux qui réussissaient à fuir à l’étranger. Notre mémoire huguenote reste vivace des siècles après. C’est là une des racines probables de l’attachement viscéral de notre protestantisme réformé à liberté reçue par l’instruction publique gratuite et obligatoire ainsi qu’à la laïcité en tant que séparation des Eglises et de l’Etat : ce furent là pour nous des combats auxquels nous avons pris part pour assurer notre survie. Mais c’est également à cette source qu’il faut aller rechercher l’engagement constant de nos pères auprès des réfugiés et des persécutés quels qu’ils soient (au Chambon ou par la Cimade). C’est là notre histoire. Du moins celle que nous nous racontons de générations en générations… Parce qu’il faut avouer que cette histoire qui raconte notre identité réformée est, comme toutes les histoires d’ailleurs, une histoire mythique où l’on sélectionne les faits pour les agencer dans une intrigue. Mais il faut immédiatement ajouter qu’un mythe dit toujours la vérité en ce qu’il explique une identité par un récit. Ce récit dit ce que nous sommes et pourquoi nous sommes comme ça. Comme quand on essaie de se définir par ses traits de caractères : je n’y peux rien, je suis comme ça, c’est mon caractère. C’est notre identité, c’est notre caractère, nous sommes comme ça et parfois même, nous en sommes fiers. Nous revendiquons notre exigence intellectuelle dans les cultes (parfois avec une pointe d’élitisme), une certaine droiture morale (il arrive que ce soit jusqu’à la rigidité), une piété pudique et intériorisée (qui confine souvent à la froideur et la méfiance envers les émotions trop fortement exprimées), un accueil inconditionnel de quiconque s’approche au nom de la Grâce première (jusqu’à accepter de ne pas savoir qui est vraiment membre de l’Eglise) et une liberté imprescriptible (qui laisse bien souvent les gens se débrouiller avec leurs responsabilités). Et pour paraphraser ce que Dieu dit à Moïse devant le buisson ardent, nous pourrions conclure par un : Je suis qui je suis !  C’est comme ça… Désolé ! Et c’est cette identité-là que nous aimerions tant transmettre à nos enfants et petits-enfants… Malheureusement, il semble bien souvent qu’ils n’en veulent pas ! Ou tout au moins qu’ils restent à distance… Et pourtant, nous savons que notre avenir en dépend. Nous avons bien intégré ce que dit le Deutéronome : Les paroles des commandements que je te donne aujourd’hui seront présentes à ton cœur (nous les avons à cœur) ; tu les répéteras à tes fils (on a bien essayé, encore faudrait-il qu’ils écoutassent) ; tu les leur diras quand tu resteras chez toi et quand tu marcheras sur la route (à la maison comme dans l’espace public), quand tu seras couché et quand tu seras debout (au travail comme en vacances) ; tu en feras un signe attaché à ta main (pour t’en souvenir quand tu travailles avec tes mains), une marque placée entre tes yeux (pour t’en souvenir quand tu réfléchis) ; tu les inscriras sur les montants de porte de ta maison et à l’entrée de ta ville (ce sera écrit partout où tu vis)Tous ceux qui connaissent le judaïsme connaissent les mezzouza, les téfilines et les phylactères, prenant ce commandement du Deutéronome très au sérieux voire au pied de la lettre pour transmettre ce qui est essentiel. Il y a là, pour eux comme pour nous, un enjeu de survie. Il y a même un proverbe juif qui dit qu’on ne peut se dire juif que quand ses enfants le sont devenus. Autrement dit, le judaïsme ne se reçoit pas en héritage de sa mère mais par la responsabilité assumée de transmission à ses enfants. Et pour eux comme pour nous, le message à transmettre est simple. Il tient en quelques mots : Ecoute Israël, le Seigneur notre Dieu est UN. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force. Et Jésus ajoute à la suite du Lévitique (19,18) : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.  Afin que tu craignes le Seigneur ton Dieu, toi, ton fils et ton petit-fils… L’enjeu est là : quoi que tu fasses, qui que tu sois, n’oublie jamais la présence de Dieu dans ta vie. N’oublie pas Dieu. Garde-lui toujours une place dans ta vie, dans la famille, à la maison, au travail, en vacances, dans l’espace public comme dans l’espace privé, que tu sois manuel ou intellectuel, garde toujours une place pour Dieu dans ta vie. Pour Dieu et pour ton prochain. Voilà ce que je rêve de transmettre à mes enfants. Souviens-toi. Fais ce que tu veux de ta vie, mais souviens-toi. C’est une entreprise contre l’oubli, contre la mémoire courte, contre la tyrannie de l’immédiat, du présent instantané. N’oublie pas que Dieu t’aime ! N’oublie pas ton prochain ! C’est une part essentielle de ton identité, de ton histoire, de qui tu es au plus profond de toi.

Mais il arrive (j’allais dire malheureusement) que les enfants décident de résister à leurs parents. C’est exactement ce que raconte le récit que j’ai lu dans l’Evangile de Marc quand Jésus essaie d’échapper à l’emprise de sa famille qui vient pour s’emparer de lui dit l’Evangile. Il arrive que l’identité et la tradition soient vécues comme des prisons, des enfermements, des héritages trop lourds à porter. Jésus se révolte contre sa famille qui tente de l’assigner à résidence. C’est bien ce qui arrive parfois avec notre jeunesse qui refuse de reproduire ce que nous aimerions lui transmettre du simple fait qu’on a toujours fait comme ça. Si la transmission de la tradition consiste simplement à rester dans la famille et à reproduire toujours la même chose, la même musique, la même manière de prier, la même manière de construire l’Eglise, alors l’identité se transforme en une prison, à une histoire subie, un héritage non choisi. Il ne faut jamais oublier que l’identité ce n’est pas seulement une histoire reçue en héritage. C’est aussi être soi, se reconnaître soi, exister par soi-même, dire « JE », apprendre à faire ses choix et à les assumer en toute responsabilité. L’histoire reçue en héritage doit pouvoir s’articuler avec une histoire encore à inventer. Le passé doit pouvoir se conjuguer au futur. Alors Jésus sort de sa prison et nous invite à faire de même. Il ne s’agit pas de s’imaginer vivre une vie solitaire, sans passé, sans histoire, sans famille, sans lien, dans une solitude magnifique à se laisser vivre au gré de ses pulsions et de ses envies ! En parcourant du regard ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de Dieu, voilà mon frère, ma sœur, ma mère. » Il s’agit donc d’entrer dans une nouvelle histoire familiale avec une nouvelle famille, un futur qui est devant soi mais avec des frères et des sœurs. Je retrouve un écho de cette même méfiance vis-à-vis de l’héritage subi dans le texte de l’épître aux Romains : Ainsi donc, frères, nous avons une dette… mais pas envers la chair pour devoir vivre de façon charnelle. Car si vous vivez de façon charnelle, vous mourrez ! Au fond, dit l’apôtre Paul, notre dette, cette identité de protestants réformés que nous avons reçue en héritage, ne peut pas rester attachée à ce qui est charnel, c’est à dire ce qui est voué à disparaître, ce qui est destiné à mourir. Si nous voulons transmettre notre identité à nos enfants uniquement pour essayer de ne pas mourir ou parce que nous avons peur de disparaître, alors nous nous trompons et nous les trompons parce que si nous vivons de façon charnelle, nous mourrons. Mais Paul nous invite à retrouver l’essence spirituelle de cette transmission. Mais si par l’Esprit, vous faites mourir votre comportement charnel, vous vivrez. En effet, ceux-là sont fils de Dieu qui sont conduits par l’Esprit de Dieu. Vous n’avez pas reçu un esprit qui vous rende esclaves et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et par lequel nous crions : Abba, Père. Cet Esprit lui-même atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Enfants, et donc héritiers : héritiers de Dieu, cohéritiers du Christ, puisque, ayant part à ses souffrances, nous aurons part aussi à sa gloire.

Dans l’identité de fils adoptifs de Dieu, nous héritons d’une liberté que rien ni personne ne peut nous arracher parce qu’elle n’est plus du tout motivée par la peur de mourir. Libérés de l’esclavage de la peur de disparaître, elle fait de nous des enfants de la promesse et elle nous ouvre les portes d’une aventure nouvelle, d’un avenir possible. En nous permettant de mettre une distance entre cette histoire que nous avons reçue en héritage et notre vie devant Dieu, Paul nous ouvre les portes d’un chemin de liberté : désormais, je sais que je ne me résume pas à mon histoire. Je peux alors librement prendre la décision de m’inscrire dans cette tradition que j’ai reçue de mes pères tout en sachant que je suis libre de la transformer pour en faire quelque chose de neuf. Je peux décider de choisir cette famille comme étant la mienne, cette paroisse, ce lieu de culte et je suis libre de les transformer, les habiter à ma façon, les faire vivre autrement. Cette identité qui fait de moi ce que je suis n’est plus seulement reçue en héritage mais elle devient aussi choisie et assumée : elle m’appartient en propre. Elle fait que je suis capable de faire des choix, d’assumer des responsabilités, de faire une promesse, de prendre des engagements et de les tenir. Désormais mon « oui » est un vrai « oui », mon « non » est un vrai « non ».

L’Evangile que je reçois aujourd’hui me permet d’articuler ce que je reçois de mes pères et ce que je choisis de faire de ma vie. J’y reçois une identité qui n’est pas seulement figée dans le passé mais souple et dynamique, enracinée dans un héritage que j’assume et résolument tournée vers l’avenir.

Et pour reprendre ce que Dieu disait à Moïse devant le buisson ardent, on peut tout aussi bien le traduire à la forme inaccomplie, en train d’être, en plein devenir. Non plus seulement Je suis qui je suis… Mais cette fois : Je serai qui je serai !  C’est comme ça… Grâce à Dieu, nous sommes en devenir. Et c’est heureux. Amen !

Deutéronome 30, 11-20 / Matthieu 7, 24-27 / Apocalypse 5, 1-10 – Sous l’autorité de la Parole

Prédication du Pasteur Samuel Amédro, le dimanche 27 août 2017

Sur la route qui montait du sud, je réfléchissais à ce premier culte et c’est l’idée de bâtir qui s’imposait à moi et revenait sans cesse me travailler de l’intérieur… Etre comparé à un homme avisé qui a bâti sa maison sur le roc… N’est-ce pas là une perspective enviable au moment de démarrer mon ministère parmi vous ? Je dois avouer que la sagesse n’est pas forcément mon point fort : le qualificatif retenu dans mes adjectifs pour ma totémisation chez les Eclaireurs Unionistes ce n’était pas « avisé » mais « dynamique ». Et pourtant il semble bien que Jésus soit plus volontiers à la recherche de serviteurs avisés que dynamiques… Il lui est même arrivé d’inviter ses disciples à se comporter de manière rusée comme des serpents autant que pure comme des colombes (Mt 10,22). Ici, nous sommes invités à bâtir sur du roc, autrement dit de chercher à viser l’inébranlable en défiant l’usure du temps, la lente érosion inexorable des pluies, des torrents et des vents. Mais à vouloir lutter contre l’amenuisement inévitable de ce qui est mortel, ne cachons-nous pas une forme d’ubris bien trop humaine ? Jésus serait-il en train de nous inciter à fuir la réalité en cultivant un rêve d’éternité, le fantasme d’immortalité qui sommeille en chacun ? Il est question de bâtir sa maison. Mais de quelle maison précisément parlons-nous ? S’agit-il de construire sa vie familiale, son foyer sur des valeurs et des convictions solides qui pourront être transmises aux générations suivantes ? S’agit-il de se bâtir une carrière professionnelle en faisant des choix stratégiques avisés qui conduiront à la réussite et au succès de sa « maison » ? Ou alors s’agit-il de se forger une personnalité, une identité personnelle, un moi profond sur des fondations qui ne seront ébranlées ni par les événements malheureux, ni par les erreurs tragiques, ni par les défaites inévitables de la vie ? Ou parlons-nous aussi de l’édification du Corps du Christ ici présent dans notre paroisse du St Esprit par des projets, des stratégies de communication, des campagnes d’évangélisation ? Certainement que chacun doit pouvoir se sentir libre de se projeter à sa manière dans cette invitation de Jésus. En y réfléchissant, j’avais en mémoire la vie ébranlée de Coralie et Geoffroy par le décès tragique de leur fils : voilà de quoi faire tomber bien des maisons, même celles qui paraissent les plus solides n’est-ce pas ? Alors, je tiens absolument à rappeler ici que cette interpellation de Jésus à bâtir sa maison sur le roc constitue la conclusion du très fameux Sermon sur la Montagne, inauguré par cette magnifique promesse de bonheur posée sur les foules : Bienheureux les pauvres de cœur, le Royaume des cieux est à eux… Vouloir construire sa maison sur le roc, ce n’est pas de l’orgueil mal placé, c’est une réponse à la promesse de bonheur reçue dans les Béatitudes. C’est une manière de tourner son regard vers demain, vers un bonheur possible. C’est le désir de construire un avenir. C’est la ferme volonté de fonder sa vie, sa famille, son identité ou son Eglise sur l’espérance et la conviction profonde que le dernier mot n’a pas encore été prononcé. Dans les Souvenirs de la maison des morts, Dostoïevski affirme que “personne ne peut vivre sans espoir, et que les êtres humains qui ont vraiment perdu toute espérance deviennent souvent sauvages et méchants”[1]… Sans doute, y aurait-il là quelque piste pour tenter de comprendre la monstruosité des terroristes qui ensanglantent le monde en ce moment ? Mais pour le moment, je veux faire résonner pour nous cette magnifique promesse rapportée par le prophète Jérémie :  Je connais les projets que je forme pour vous. Ce sont des projets de bonheur et non de malheur afin de vous donner de l’avenir et une espérance (Jer 29,11). Je veux construire mon ministère parmi vous à la lumière de cette espérance.

Mais je reçois aussi cette parole comme une interpellation : c’est à nous qu’il revient de bâtir, de construire, d’édifier. Il y a là aussi, implicitement, une mise en garde contre la tentation de l’immobilisme ou de la paresse spirituelle qui voudrait que cela nous tombe tout cuit dans le bec : il y a un travail qui nous attend pour bâtir, construire, planter…

Alors comment faire ? Je pourrais ici paraphraser le jeune homme riche : Bon Maître, que faut-il que je fasse pour bâtir ma maison sur le roc ? Depuis que mon arrivée est annoncée au St Esprit, de nombreuses voix se sont faites entendre pour me dire (toujours avec gentillesse, je dois le dire) que j’étais vraiment très attendu (suivis de 3 petits points de suspension pleins d’espérance !) Cette semaine encore, quelqu’un me partageait l’envie de certains dans la paroisse d’être « réveillés » voire « bousculés ». Ici, il faudrait que je puisse avoir la sagesse de vous prévenir de ne pas trop me pousser dans ma pente naturelle ! La sagesse voudrait que je me méfie des frénésies de projets et de programmes. Quand je suis arrivé en poste au Maroc pour présider aux destinées de l’Eglise Evangélique Au Maroc, mon prédécesseur m’a rassuré à sa manière en me disant doctement : « Tu verras : on est toujours précédé par des imbéciles et suivis par des idiots ! » Une manière de mettre en garde contre les comparaisons aussi flatteuses qu’inutiles entre prédécesseurs et successeurs. Je crois qu’il convient d’éviter l’écueil du : « Moi je sais ce qu’il vous faut et je vais vous montrer : on va tout changer ! » Au trop plein de paroles creuses qui occupent tout l’espace sonore, Jésus oppose un appel à l’écoute qui précède nécessairement la moindre action : tout homme qui entend les paroles que je viens de dire… La consigne est très claire : « Prends un siège, Cinna, et assieds-toi par terre. Et si tu veux parler, commence par te taire. »[2]  pour reprendre la parodie du Cinna de Pierre Corneille… Jésus laisse la première place à l’écoute et au silence. Cela veut dire qu’il souhaite que nous laissions la première place à la Parole de l’Autre. Ceux qui se souviennent du côté provocateur de Jacques Ellul, ont en mémoire cette opposition qu’il aimait faire entre le catholicisme et le protestantisme, l’un donnant le primat à la vision (le catholicisme donnant, selon lui, plus à voir qu’à entendre) impliquant la mise au centre de celui qui regarde avec son point de vue prétendument normatif, l’autre donnant le primat à l’écoute (le protestantisme donnant, normalement, plus à entendre qu’à voir) impliquant un décentrement de celui qui écoute pour recevoir la Parole d’un Autre. Cet Autre étant Jésus lui-même : tout homme qui entend les paroles que je viens de dire… C’est Jésus qui parle. Lui seul a été jugé digne d’ouvrir le Livre et d’en rompre les 7 sceaux comme le dit l’Apocalypse. Il avait les 7 cornes (signe de plénitude de la puissance), les 7 yeux (signe d’omniscience), les 7 esprits de Dieu envoyés sur la terre (signe de la capacité à discerner la volonté de Dieu). Pour les Réformateurs et tout particulièrement Luther, Christ est la clé de compréhension et d’interprétation de toute la Bible. C’est ce qu’affirme l’Apocalypse à sa manière très imagée : Tu es digne de recevoir le livre et d’en rompre les sceaux, car tu as été immolé et tu as racheté pour Dieu par ton sang, des hommes de toute tribu, langue et nation. Autrement dit, c’est la Croix (et le salut que nous y recevons) qui donne au Christ son autorité pour interpréter toute l’Ecriture, dans la faiblesse de sa vie donnée. Voilà donc une solidité toute paradoxale puisqu’elle passe par la fragilité d’une Parole entendue (tout homme qui entend les paroles que je viens de dire) et par la faiblesse d’une Vie donnée sur la Croix (ne pleure pas, voici, il a remporté la victoire, le lion de la tribu de Juda, le rejeton de David).

Mais à écouter la Parole du Christ ce matin, force est de constater que le délitement annoncé de la maison de l’homme insensé qui a construit sa maison sur le sable a bien eu lieu : depuis 25 ans que je suis pasteur dans notre Eglise, synode après synode, sont données les statistiques alarmantes sur l’érosion constante et réelle du nombre de donateurs, de temples qui se vendent, de paroisses qui fusionnent pour ne pas mourir. La pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé ; ils sont venus battre cette maison, elle s’est écroulée, et grande fut sa ruine… Je ne saurais dire si l’écroulement annoncé a déjà eu lieu ou pas encore mais il me semble que cette Parole du Christ nous offre un miroir peu flatteur tout en posant un diagnostic critique sévère : le problème, semble dire l’Evangile de Matthieu, ne réside pas tant dans le nombre de projets ou d’envergure des plans de sauvetage, le problème semble être que le centre n’est plus au centre. L’Ecriture ce matin nous dit que notre problème n’est pas de faire survivre l’Eglise (ce serait encore une manière déguisée de nous mettre au centre) mais de remettre la Parole du Christ au centre, que nous puissions l’écouter et la mettre en pratique. Voilà, me semble-t-il, la mission première et essentielle du pasteur que je veux être pour vous : rendre le Christ présent par sa Parole dans la vie des paroissiens d’abord, mais aussi de tous ceux qui s’approchent. Rendre le Christ présent, pour que chacun et chacune puisse entendre la promesse de bonheur qu’il a à dire à chacun et à chacune personnellement, pour sa vie de famille, pour sa vie professionnelle, pour sa vie personnelle comme pour sa vie spirituelle, tant il est vrai que le Christ revendique chaque dimension de notre existence. Il n’y a pas pour lui un domaine réservé qui serait celui du spirituel et de l’ecclésial, laissant en jachère toutes les autres dimensions de notre existence ! La laïcité est un concept politique qui ne saurait poser de barrière, de frontière, d’obstacle, de limite à notre Dieu : ou alors il faudrait lui expliquer de quelle partie de notre vie nous souhaitons l’expulser…

Tel est l’enjeu de la mise en pratique. Parce qu’il ne suffit pas d’écouter mais il faut que cette Parole change notre réel et pour cela, il faut qu’elle nous touche, qu’elle nous concerne, qu’elle pointe les sujets qui nous posent des problèmes concrets (je pense au fanatisme religieux et au terrorisme islamique, je pense aux nouvelles formes de famille parfois problématiques, je pense aux conséquences écologiques et économiques du réchauffement de la planète, je pense aux questions posées par les migrants qui réclament justice et qui souhaitent participer à la mondialisation…) et non pas seulement les questions dogmatiques concernant le catéchisme, la trinité, la présence eucharistique ou la survie de l’Eglise. Et là, je dois faire le bilan avec humilité du prédicateur qui, après 25 ans de prise de parole, peut se demander à juste titre : est-ce que sa parole a changé quelque chose de concret, de réel, de central dans la vie d’au moins une personne à défaut d’une communauté ? Le prédicateur que je suis se demande si bien souvent l’Eglise n’a pas parlé pour ne rien dire, parce que, justement, elle n’avait rien à dire. C’est une question pour moi autant que pour mon Eglise. Je voudrais citer ici Dietrich Bonhoeffer qui, le 18 mai 1944, depuis sa prison, écrivait ces quelques mots à l’occasion du baptême de son filleul : « Ce n’est pas à nous de prédire le jour ­– mais ce jour viendra – où des êtres humains seront appelés à nouveau à prononcer la Parole de Dieu de telle façon que le monde en sera transformé et renouvelé. Ce sera un langage nouveau, peut-être tout à fait a-religieux, mais libérateur et rédempteur, comme celui du Christ ; les gens en seront épouvantés et, néanmoins, ils seront vaincus par son pouvoir ; ce sera le langage d’une justice et d’une vérité nouvelles, qui annoncera la réconciliation de Dieu avec les humains et l’approche de son Royaume. »[3] Il est vrai que cette Parole ne peut être que dérangeante et à ce titre, provoquer l’effroi ou, à tout le moins, être ressentie comme provocante. Alors, il faudra nous poser la question des freins, des blocages, des résistances qui se dresseront en nous pour tenter de fuir. Il faudra se poser la question de notre résistance au changement, des marges de manœuvres que nous acceptons pour changer ce qui doit l’être, laissant mourir ce qui doit mourir, pour laisser place à la vie nouvelle offerte par cette Parole libératrice. Cette Parole n’aura d’autre puissance que sa faiblesse, elle n’aura d’autre force que sa fragilité. Elle n’aura pas d’autre chemin que celui de nos cœurs et de nos intelligences. Elle n’aura pas d’autre visée que notre vie, une vie en abondance. Alors la Parole entendue dans le Deutéronome prendra tout son sens : J’en prends à témoin aujourd’hui contre vous le ciel et la terre : c’est la vie et la mort que j’ai mises devant vous, c’est la bénédiction et la malédiction. Tu choisiras la vie pour que tu vives, toi et ta descendance, en aimant le Seigneur ton Dieu, en écoutant sa voix et en t’attachant à Lui. C’est ainsi que tu vivras et que tu prolongeras tes jours, en habitant sur la terre que le Seigneur a juré de donner à tes pères…

Amen.

[1] Cité par D. BONHOEFFER, Résistance et Soumission, Labor et Fides, p.440.

[2] B. Cinna, parodie en 5 actes et en bônois de la tragédie de Corneille « Cinna » par Raymond Rua.

[3] D. BONHOEFFER, op. cit., p.353.

Deutéronome 30, 15-20, Esaïe 40, 1-5 et Jean 4, 23-24 « Adorons en esprit et en vérité, c’est-à-dire en liberté et en responsabilité… »

dimanche 2 juin 2013 – Culte de départ du pasteur François Clavairoly, par le pasteur François Clavairoly

 

Deutéronome 30, 15-20 :

Vois, je mets aujourd’hui devant toi la vie et le bien, la mort et le mal. Car je te commande aujourd’hui d’aimer l’Éternel, ton Dieu, de marcher dans ses voies et d’observer ses commandements, ses prescriptions et ses ordonnances, afin que tu vives et que tu multiplies, et que l’Éternel, ton Dieu, te bénisse dans le pays où tu vas entrer pour en prendre possession. Mais si ton cœur se détourne, si tu n’obéis pas et si tu es poussé à te prosterner devant d’autres dieux et à leur rendre un culte, je vous annonce aujourd’hui que vous périrez, que vous ne prolongerez pas vos jours dans le territoire où tu vas entrer pour en prendre possession, après avoir passé le Jourdain. J’en prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre : j’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta descendance, pour aimer l’Éternel, ton Dieu, pour obéir à sa voix et pour t’attacher à lui : c’est lui qui est ta vie et qui prolongera tes jours, pour que tu habites le territoire que l’Éternel a juré de donner à tes pères, Abraham, Isaac et Jacob.

Esaïe 40, 1-5 :

Consolez, consolez mon peuple, Dit votre Dieu. Parlez au cœur de Jérusalem et criez-lui Que son combat est terminé, Qu’elle est graciée de sa faute, Qu’elle a reçu de la main de l’Éternel Au double de tous ses péchés. Une voix crie dans le désert : Ouvrez le chemin de l’Éternel, Nivelez dans la steppe Une route pour notre Dieu. Que toute vallée soit élevée, Que toute montagne et toute colline soient abaissées ! Que les reliefs se changent en terrain plat Et les escarpements en vallon ! Alors la gloire de l’Éternel sera révélée, Et toute chair à la fois (la) verra ; Car la bouche de l’Éternel a parlé.

Jean 4, 23-24 :

Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; car ce sont de tels adorateurs que le Père recherche. Dieu est esprit, et il faut que ceux qui l’adorent, l’adorent en esprit et en vérité.

Chers amis, frères et sœurs,

Le cri du prophète est celui du pardon. Le cri du prophète est celui de la grâce et de la joie. Et le cri de l’Eglise dans ce monde déchiré, est aussi doit rester à n’en pas douter, comme en écho à l’ancienne prophétie d’Esaïe, ce même message d’une grâce et d’un pardon, là où les hommes se haïssent et se déchirent pour leur rappeler l’espérance de la réconciliation.
Inlassablement, la parole de l’Eglise, en effet, se doit de résonner dans le cœur des hommes désespérés comme auprès de ceux qui sont abandonnés, au sein des couples en difficulté, au cœur des conflits et des violences, auprès de l’enfant maltraité ou de l’homme qui est humilié.
Hier, donc, Esaïe le prophète, annonçait au peuple déporté à Babylone la fin d’une longue et douloureuse histoire.
« Nehamou nehamou hami », disait il, « consolez consolez mon peuple », et plus que cela même, plus qu’un message de consolation, il s’agissait en même temps d’une annonce de réhabilitation, selon l’étymologie même du mot hébreu, « restaurez, réhabilitez mon peuple » dans son droit et dans sa dignité, car voici venu le temps de la liberté et de la joie retrouvée. « Nehamou nehamou hami »…
Vous entendez peut être dans ce cri le mot « neham » et la racine où se crée le nom même de Noé, un nom prédestiné pour la promesse d’un recommencement, pour une nouvelle donne, pour un pardon, pour une nouvelle alliance, pour un nouveau départ. Pour un monde nouveau à construire ensemble afin de permettre l’habitation en paix de toute l’humanité.
Un nom qui anticipe déjà la promesse de la vie et de la résurrection : Dieu a donc choisi. Il a choisi non pas la malédiction de sa création ou de son peuple, mais la bénédiction et la vie. La bénédiction de nos vies (Deutéronome 32).
Israël rentrera d’exil, alors, comme le rapportera le prophète, en une longue marche pleine d’allégresse, et son récit exaltera à ce point les conditions glorieuses de son retour vers Jérusalem qu’il l’écrira tel un magnifique exode, un exode à l’envers, comme pour défaire l’empreinte douloureuse du premier, au sortir de l’Egypte, une sorte de marche victorieuse dont les nations qui en sont témoins se réjouissent et s’étonnent lorsque passe le peuple, une marche où l’on voit que le chemin est plat et large, les vallées rehaussées, les montagnes rabaissées, la steppe nivelée et qu’il n’y a plus d’escarpement.
Il aura exagéré sans doute. Il en aura rajouté comme on dit aujourd’hui. Car nulle trace n’existe dans l’histoire d’un tel retour triomphal ni d’une marche aussi facile ni même de l’ouverture d’une telle voie royale dans le désert. Mais le sens de la prophétie demeure vif et présent à tous les esprits, et ce sens est le suivant : celui qui guide son peuple dans les déserts et les sombres vallées de l’ombre de la mort ne l’a jamais abandonné, celui qui l’a accompagné dans toute son histoire, y compris dans les moments les plus difficiles et les plus humiliants, ne l’a jamais renié ni même oublié.
Et il proclame aujourd’hui par la voix du prophète qu’un recommencement est en vue, pour une liberté retrouvée et pour un service renouvelé.
Il proclame la naissance d’un peuple libre, sa pâque et sa pentecôte tout à la fois.
Voici donc les faits, voici le sens de cette prophétie antique qui proclame un pardon et qui ouvre une nouvelle perspective au peuple d’Israël.
Je pourrais alors vous dire, à cet instant, et pour proposer une première interprétation actualisée de ce récit, qu’après mon départ de la paroisse, un recommencement vous sera possible, à vous aussi, qu’une nouvelle donne vous sera proposée, que l’Eglise se trouvera placée dans une situation de liberté et de service renouvelé. Je pourrais vous dire qu’après toutes ces années d’exil ou de servitude à Babylone avec moi, le temps vient où vous pourrez redémarrer sur de nouvelles bases, et disant cela, je ne trahirais pas totalement l’esprit de ce texte.
Car après tout, vous m’avez supporté comme on supporte un joug, à mainte occasion, et l’allégorie de la libération pourrait bien avoir quelque vérité à déployer ici :
Vous allez goûter à la liberté dans les mois qui viennent !

Mais je ne veux pas trop insister sur cet aspect des choses, et ne pas laisser vos esprits vagabonder à travers des pensées nostalgiques ou critiques, ni vous agacer encore plus en cherchant à vous faire comprendre un peu lourdement que désormais vous devrez vous débrouiller tout seul.
Je sais trop, en effet, combien la vie de paroisse est à la fois précieuse et fragile pour ne pas voir combien vous devrez être proches les uns des autres dans les temps qui viennent, proches de votre conseil presbytéral et de son président, proches des plus petits parmi vous, et pas seulement les plus petits en âge, pour vous tenir ensemble dans la communion de l’Eglise afin de témoigner fermement de l’évangile que vous avez reçu. Oui, vous devrez vous tenir proches et fraternels. Vous découvrirez même combien vous êtes frères et sœurs bien plus que vous ne le pensiez jusqu’ici et vous découvrirez dans l’émerveillement et la reconnaissance d’autres fraternités encore qui élargiront votre famille.

Je vous propose donc une autre piste d’interprétation que celle, toute paroissiale, d’un moment nouveau, d’une nouvelle étape de votre histoire à vivre ensemble. Parce qu’au fond, cela, vous le savez déjà. Et même, plus que cela, vous l’avez déjà vécu, lorsque Philippe Bertrand puis Jean-Arnold de Clermont ont quitté leur fonction. Et vous avez su assumer alors dans la fidélité et non sans une certaine élégance cette période difficile de liberté et de grâce que constitue le temps de l’absence pastorale. Vous y êtes d’ailleurs déjà prêts, en quelque sorte, puisque les choses sont pratiquement en place dès avant l’été pour la rentrée prochaine grâce au travail du conseil presbytéral.
Ce que je retiens donc de ce texte d’Esaïe, plus que l’appel à vivre la difficile liberté de l’Eglise, c’est l’appel à vivre votre liberté et votre responsabilité toute personnelle. Aussi, je ne veux pas tant ce matin prêcher à la paroisse dans une globalité qu’à chacun de vous en particulier ; je ne veux pas tant m’adresser à une communauté en tant que telle qu’à chacun de ses membres qui la fait vivre. Et pour ce faire je vous propose de relier entre eux ces deux textes d’Esaïe et de Jean.
Le premier, comme je viens de vous le dire, pour rappeler que votre vie, votre vie personnelle, votre vie toute entière, est placée sous le signe ineffaçable de la grâce et du pardon, quoique vous ayez fait et pensé, et qui que vous soyez : vous êtes pardonnés et graciés. Vous êtes justifiés comme le disait l’apôtre des gentils. Vous êtes en Christ des créatures nouvelles dont les déterminants ne sont plus ni votre origine, ni votre rang, ni votre sang, ni votre fortune, ni votre intelligence, ni votre compétence, ni votre ancienneté, ni votre droiture morale ou religieuse, ni quoi que ce soit d’autre, mais votre appartenance à Christ, à équidistance duquel nous nous trouvons tous les uns et les autres, grands et petits, riches et pauvres, droite et gauche, méchants ou gentils, nouveaux venus ou vieux de la vieille, pêcheurs honnêtes ou pêcheurs malhonnêtes.
Et le second texte est celui tiré de l’évangile de Jean, dont la phrase essentielle est précisément gravée et dorée dans ce temple : « Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l’adorent l’adorent en esprit et en vérité. »

Oui, placés sous le signe d’une grâce et d’un pardon, nous adorons. Nous adorons… -ah ! Les protestants n’aiment pas vraiment ce mot, car il leur fait penser immédiatement au veau d’or, ou aux adorateurs des idoles, ou encore aux adorateurs de l’hostie et du Saint Sacrement pour les plus remontés d’entre eux- oui, frères et sœurs, chers amis, nous adorons, nous aussi, c’est à dire que nous plaçons toute notre existence, tout ce qui fait notre vie personnelle et intime, tout ce qui fait ce que nous sommes au plus profond de nous-mêmes, sous l’autorité, sous la seule autorité de celui qui nous conduit- le mot même d’adoration signifie agenouillement ou prosternation- et par conséquent nous reconnaissons qu’au dessus de nous se tient l’autorité souveraine de Dieu devant qui nous nous prosternons en nous mêmes (à défaut de nous agenouiller par terre…).
Nous adorons en esprit, donc – c’est à dire précisément dans la liberté, librement, car là où est l’esprit là est la liberté- et nous adorons en vérité -c’est à dire précisément dans la responsabilité, car la vérité éclaire et engage notre discernement…
Nous adorons en esprit et en vérité, autrement dit dans la liberté et dans la responsabilité que Christ nous confie ; nous agissons et nous témoignons, mais en ne perdant pas de vue que ce n’est pas nous qui sommes au centre de l’affaire mais le Christ qui rayonne en nous et nous illumine.
Nous adorons en esprit -en liberté par conséquent- et nous ne nous attachons pas autre chose qu’à l’essentiel qui est l’écoute de la parole.
Jésus visait dans cette phrase quelques uns de ses contradicteurs. Il visait notamment ceux qui pensaient que pour adorer Dieu, il fallait absolument faire quelque chose, et notamment respecter des lois et des coutumes, accomplir des gestes prescrits de puis toujours et des usages immuables, et qu’il fallait aller à Jérusalem, dans son temple compris comme le seul lieu légitime. Et ceux qui pensaient ainsi pouvaient se permettre de juger les Samaritains, par exemple, qui agissaient autrement qu’eux, qui adoraient à Samarie, dans autre lieu, un autre temple, un lieu considéré comme impur ou en tout cas comme moins légitime.

Adorer en esprit, c’est donc pour Jésus reconnaître pleinement aux Samaritains la légitimité d’une adoration qui ne soit liée ni à des obligations ni à des coutumes exclusives ni même à un type unique de lieu.
Et pour nous-mêmes, c’est par conséquent être acceptés dans notre manière de croire et de célébrer avec la possibilité d’inventer à nouveau d’autres formes de fidélités, d’autres façons de vivre le culte, d’autres façons de gérer notre relation à Dieu, dans la liberté, c’est à dire sans ressentir la menace d’un quelconque jugement ou le sentiment d’enfreindre des usages qui seraient devenus des idoles à force d’être considérés comme intouchables et porteurs de condamnation.
Et après cet appel à la liberté, à la liberté de culte, voici l’appel à la responsabilité.
C’est à dire à l’appel à vivre sa relation à Dieu et aux hommes dans la vérité.
Mais alors, de quelle vérité s’agit-il ? De quelle vérité parle Jésus ?
Celle de la doctrine ? Mais laquelle ? Celle du dogme, mais lequel, celle de l’Eglise, mais quelle Eglise ?
La vérité, vous vous en souvenez, c’est Jésus lui-même, quand il dit « je suis la vérité ».
La vérité de ses gestes et de ses paroles, la vérité de tout ce qui a fait sa brève et intense vie, la vérité c’est Jésus lui même quand il prend la responsabilité personnelle de s’approcher du plus petit, qu’il le réhabilite et lui rend sa dignité ( souvenez-vous : « nehanmou nehamou hami » disait déjà Esaïe, proclamant que Dieu réhabilite et console chacune de ses créatures), la vérité quand Jésus parle avec l’étranger, quand il franchit les frontières, quand il touche la main de l’impur, quand il aborde celui qu’on ne veut pas à sa table et qu’il mange avec lui, quand il sert au lieu de se faire servir comme tout à l’heure, au repas de la cène, il nous servira le salut, la grâce et le pardon ; la vérité encore, quand il donne au lieu de calculer promptement ce qui lui reste. Jésus est la vérité quand il se dispute avec les tradis de son camp sur les questions de société, quand il prend la responsabilité d’accepte de dialoguer avec un officier romain de l’armée d’occupation et qu’il soigne sa fille, quand il refuse de condamner la femme adultère et qu’il révèle la violence atroce des hommes qui veulent la lapider, ou encore quand il refuse de voir dans le handicap et la maladie une malédiction, quand il pleure son ami Lazare et qu’il le ressuscite pour damer le pion à la mort une première fois comme pour l’avertir qu’à la seconde, le jour de Pâques, ce sera définitif et qu’elle n’aura plus le dernier mot ; la vérité quand il apprécie de vivre pleinement des moments de grâce comme celui de l’onction à Béthanie où plutôt que de rester dans une perspective comptable et pleine de reproche, déplorant par exemple l’inutile dépense de la femme qui le parfume si chèrement, il annonce sa mort et sa résurrection et considère ce parfum comme un embaumement anticipé de celui qui ne pourra pas avoir lieu au tombeau vide, la vérité quand il accomplit des gestes symboliques signifiant qu’il se tient au service des hommes, la vérité encore, celle d’un pardon indépassable quand il sait que Pierre le renie et qu’il ne le tue pas sur le champ mais qu’il en fait son principal porte-parole, lorsqu’il laisse Judas faire ce qu’il a à faire, librement, et nous permet de comprendre ainsi que nous sommes libres nous aussi de le trahir ou de le suivre, la vérité quand il crie sur la croix son effroi et sa douleur, comme chacun de nous crie ses détresses intérieures et pleure la mort, en une longue plainte, de son ami ou de son conjoint tant aimé.
La vérité en Christ, ici, est cette responsabilité que prend Jésus de vivre sa foi pleinement dans le monde : elle est celle à laquelle nous sommes invités.
La responsabilité de vivre une vie d’homme, dans notre monde, simplement, pleinement, dans la confiance éperdue en celui qui de tous temps nous aime, nous accompagne et nous attend.
Je veux conclure maintenant cette méditation en vous redisant combien j’ai voulu lire et relire l’évangile avec vous, depuis toutes ces années, non pas comme un catéchisme à répéter sans cesse ou comme une loi immuable et froide, mais, selon le mot de Jean Calvin que je ne peux pas omettre de citer ce jour, comme une « doctrine de vie ». Qui engage non pas seulement nos existences du bout de la spiritualité ou de l’intelligence mais entièrement, en plénitude, corps et âme, dans la liberté et la responsabilité, de sorte que c’est toute notre vie qui rend gloire à Dieu, y compris dans ses tristesses et ses fragilités, dans ses détresses et dans ses vanités.

Toute la vie pour la gloire de Dieu en Jésus Christ et dans la communion du Saint-Esprit !

Amen

Deutéronome 26 v 5-11 : « La confession de foi n‘est pas seulement une affaire de mots… »

Dimanche 1er octobre 2006 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs,

Nous sommes devant l’un des plus anciens credo de l’Ancien Testament, l’une des confessions de foi les plus authentiques et les plus primitives de l’histoire de Israël. Cette confession de foi se présente non pas comme une prière, comme un psaume ni même comme une affirmation d’ordre doctrinal, mais comme une mise en récit de l’acte de Dieu en faveur de son peuple. Un credo comme une narration, donc, et comme une histoire que l’on se raconte les uns aux autres ! Nous pourrions d’ailleurs dès ici nous inspirer de cette page de la bible pour y puiser nous-mêmes le sens d’une véritable « audace narrative » lorsque nous devons témoigner de notre propre foi…les mots que nous choisirions alors ne résonneraient pas comme un dogme que nous imposerions dans la discussion à notre interlocuteur, ou comme un « symbole » que nous réciterions en litanie, de façon mécanique et sans trop prêter attention à ce nos propos signifient, mais véritablement comme une histoire, comme notre propre histoire disant : « Dieu a libéré les miens, et il m’a libéré à mon tour de toute servitude, aussi je veux raconter tout cela à mes enfants et à mes proches, avec les mots relatant les péripéties de mon parcours personnel… » La confession de foi sera par conséquent comprise comme étant traversée, ici, par la vérité d’un témoignage personnel, celui de tout un peuple et celui de chacun de ses membres, celui de chacun de nous, comme celui de vous deux, chers amis, qui amenez votre enfant aujourd’hui pour qu’il reçoive le baptême [1]. Mais la confession de foi est plus que cela. Elle est plus que narration et témoignage personnel entremêlés : elle est, entre mémoire et promesse, un appel à la célébration et à la joie. Entre la mémoire vive de ce qu’il ne nous faut pas oublier, à savoir qu’avant nous déjà quelqu’un était à l’œuvre pour le salut, et la promesse qu’elle porte, à savoir qu’après nous quelque chose se réalisera grâce à Dieu, dans ce temps qui est le nôtre, donc, entre mémoire des faits anciens et promesse du temps qui vient, réside pour nous la responsabilité de confesser la foi comme une célébration Dieu pour tous ses bienfaits. Et c’est ce qui nous revient. Comme l’écrit un commentateur : « Dans ce credo (Dt 26), il manque comme dans le symbole des Apôtres, toute allusion à des révélations, à des enseignements, et même à toute espèce de réflexion sur la manière dont Israël s’est comporté en présence de cette histoire divine. » Mais c’est bien à la célébration qu’elle aboutit, à la louange et à la glorification de Dieu, et à l’adoration. Narration et témoignage, d’une part, célébration de Dieu et adoration, d’autre part, voici l’horizon de ce credo de l’ancien Israël. Et puis le texte continue : Et l’enracinement de la confession de foi dans la vie de ce peuple comme l’enracinement de toute confession de foi dans nos vies, prend sens et nous interpelle au cœur de notre actualité : « Ensuite, est-il écrit, avec les lévites et les étrangers qui habitent votre pays, vous vous réjouirez de tous les bienfaits que le Seigneur votre Dieu vous a accordés, à vous et à vos familles. » Avec les lévites, c’est-à-dire avec tous ceux qui, hier en Israël et aujourd’hui dans l’Eglise, ont pris ou prennent encore une part à la célébration de Dieu, à la vie religieuse, c’est-à-dire avec chacun de vous, et avec les immigrés, vous serez dans la joie ! Peut-être alors faut-il ici se rappeler et se redire quelle est la principale perspective de cette confession de foi, comme la perspective de toute confession de foi : non pas la mise en œuvre se voulant définitive d’une affirmation doctrinale qui va clouer le bec au déviant, à l’hérétique ou à « l’autre » ennemi, non pas la leçon d’université à la façon de Benoît XVI voulant cartographier une fois pour toutes les contours de la pensée bonne et vraie, non pas la présentation d’une sorte de carte d’identité confessionnelle qui fera que les chrétiens ne sont pas « sans papiers » puisqu’ils sont en règle au plan de la doctrine qui serait comprise alors comme une sorte de laisser passer, mais vraiment comme une histoire extraordinaire à partager, à raconter, dans un témoignage auprès d’un grand nombre, et comme une fête à vivre avec d’autres, en célébration et en adoration, et surtout, surtout, comme une joie à recevoir et à partager avec l’étranger, avec l’autre soi-même, avec le prochain, avec celui que le Seigneur place sur notre route. Une route jamais finie, pour une histoire déjà commencée et pas encore terminée : « Mon père était un araméen errant (nomade)… » Et voici, nous marchons après lui depuis des siècles sur les traces de son Dieu. Voici donc la perspective de toute confession de foi : une histoire personnelle qui se trouve rencontrée et bouleversée par la parole de Dieu, et que l’on veut raconter avec ses propres mots, une célébration et une louange qui en témoignent, et une joie que l’on partage avec l’autre, avec ceux de la communauté, ceux de la famille, ceux de l’Eglise, mais aussi avec l’autre étranger, avec l’immigré qui habite chez nous. La confession de foi se traduit donc en acte, et devient acte de foi. Il y a quelque chose qui ressortit à l’évangélisation en elle. Elle est exigeante, et nous amène à aller vers les autres. Elle est parole en acte, sinon elle devient parole vaine,

Amen

Deutéronome 30, 15-20, Esaïe 40, 1-5 et Jean 4, 23-24 « Adorons en esprit et en vérité, c’est-à-dire en liberté et en responsabilité… »

Dimanche 2 juin 2013 – Culte de départ du pasteur François Clavairoly, par le pasteur François Clavairoly

 

Deutéronome 30, 15-20 :

Vois, je mets aujourd’hui devant toi la vie et le bien, la mort et le mal. Car je te commande aujourd’hui d’aimer l’Éternel, ton Dieu, de marcher dans ses voies et d’observer ses commandements, ses prescriptions et ses ordonnances, afin que tu vives et que tu multiplies, et que l’Éternel, ton Dieu, te bénisse dans le pays où tu vas entrer pour en prendre possession. Mais si ton cœur se détourne, si tu n’obéis pas et si tu es poussé à te prosterner devant d’autres dieux et à leur rendre un culte, je vous annonce aujourd’hui que vous périrez, que vous ne prolongerez pas vos jours dans le territoire où tu vas entrer pour en prendre possession, après avoir passé le Jourdain. J’en prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre : j’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta descendance, pour aimer l’Éternel, ton Dieu, pour obéir à sa voix et pour t’attacher à lui : c’est lui qui est ta vie et qui prolongera tes jours, pour que tu habites le territoire que l’Éternel a juré de donner à tes pères, Abraham, Isaac et Jacob.

Esaïe 40, 1-5 :

Consolez, consolez mon peuple, Dit votre Dieu. Parlez au cœur de Jérusalem et criez-lui Que son combat est terminé, Qu’elle est graciée de sa faute, Qu’elle a reçu de la main de l’Éternel Au double de tous ses péchés. Une voix crie dans le désert : Ouvrez le chemin de l’Éternel, Nivelez dans la steppe Une route pour notre Dieu. Que toute vallée soit élevée, Que toute montagne et toute colline soient abaissées ! Que les reliefs se changent en terrain plat Et les escarpements en vallon ! Alors la gloire de l’Éternel sera révélée, Et toute chair à la fois (la) verra ; Car la bouche de l’Éternel a parlé.

Jean 4, 23-24 :

Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; car ce sont de tels adorateurs que le Père recherche. Dieu est esprit, et il faut que ceux qui l’adorent, l’adorent en esprit et en vérité.

Chers amis, frères et sœurs,

Le cri du prophète est celui du pardon. Le cri du prophète est celui de la grâce et de la joie. Et le cri de l’Eglise dans ce monde déchiré, est aussi doit rester à n’en pas douter, comme en écho à l’ancienne prophétie d’Esaïe, ce même message d’une grâce et d’un pardon, là où les hommes se haïssent et se déchirent pour leur rappeler l’espérance de la réconciliation.
Inlassablement, la parole de l’Eglise, en effet, se doit de résonner dans le cœur des hommes désespérés comme auprès de ceux qui sont abandonnés, au sein des couples en difficulté, au cœur des conflits et des violences, auprès de l’enfant maltraité ou de l’homme qui est humilié.
Hier, donc, Esaïe le prophète, annonçait au peuple déporté à Babylone la fin d’une longue et douloureuse histoire.
« Nehamou nehamou hami », disait il, « consolez consolez mon peuple », et plus que cela même, plus qu’un message de consolation, il s’agissait en même temps d’une annonce de réhabilitation, selon l’étymologie même du mot hébreu, « restaurez, réhabilitez mon peuple » dans son droit et dans sa dignité, car voici venu le temps de la liberté et de la joie retrouvée. « Nehamou nehamou hami »…
Vous entendez peut être dans ce cri le mot « neham » et la racine où se crée le nom même de Noé, un nom prédestiné pour la promesse d’un recommencement, pour une nouvelle donne, pour un pardon, pour une nouvelle alliance, pour un nouveau départ. Pour un monde nouveau à construire ensemble afin de permettre l’habitation en paix de toute l’humanité.
Un nom qui anticipe déjà la promesse de la vie et de la résurrection : Dieu a donc choisi. Il a choisi non pas la malédiction de sa création ou de son peuple, mais la bénédiction et la vie. La bénédiction de nos vies (Deutéronome 32).
Israël rentrera d’exil, alors, comme le rapportera le prophète, en une longue marche pleine d’allégresse, et son récit exaltera à ce point les conditions glorieuses de son retour vers Jérusalem qu’il l’écrira tel un magnifique exode, un exode à l’envers, comme pour défaire l’empreinte douloureuse du premier, au sortir de l’Egypte, une sorte de marche victorieuse dont les nations qui en sont témoins se réjouissent et s’étonnent lorsque passe le peuple, une marche où l’on voit que le chemin est plat et large, les vallées rehaussées, les montagnes rabaissées, la steppe nivelée et qu’il n’y a plus d’escarpement.
Il aura exagéré sans doute. Il en aura rajouté comme on dit aujourd’hui. Car nulle trace n’existe dans l’histoire d’un tel retour triomphal ni d’une marche aussi facile ni même de l’ouverture d’une telle voie royale dans le désert. Mais le sens de la prophétie demeure vif et présent à tous les esprits, et ce sens est le suivant : celui qui guide son peuple dans les déserts et les sombres vallées de l’ombre de la mort ne l’a jamais abandonné, celui qui l’a accompagné dans toute son histoire, y compris dans les moments les plus difficiles et les plus humiliants, ne l’a jamais renié ni même oublié.
Et il proclame aujourd’hui par la voix du prophète qu’un recommencement est en vue, pour une liberté retrouvée et pour un service renouvelé.
Il proclame la naissance d’un peuple libre, sa pâque et sa pentecôte tout à la fois.
Voici donc les faits, voici le sens de cette prophétie antique qui proclame un pardon et qui ouvre une nouvelle perspective au peuple d’Israël.
Je pourrais alors vous dire, à cet instant, et pour proposer une première interprétation actualisée de ce récit, qu’après mon départ de la paroisse, un recommencement vous sera possible, à vous aussi, qu’une nouvelle donne vous sera proposée, que l’Eglise se trouvera placée dans une situation de liberté et de service renouvelé. Je pourrais vous dire qu’après toutes ces années d’exil ou de servitude à Babylone avec moi, le temps vient où vous pourrez redémarrer sur de nouvelles bases, et disant cela, je ne trahirais pas totalement l’esprit de ce texte.
Car après tout, vous m’avez supporté comme on supporte un joug, à mainte occasion, et l’allégorie de la libération pourrait bien avoir quelque vérité à déployer ici :
Vous allez goûter à la liberté dans les mois qui viennent !

Mais je ne veux pas trop insister sur cet aspect des choses, et ne pas laisser vos esprits vagabonder à travers des pensées nostalgiques ou critiques, ni vous agacer encore plus en cherchant à vous faire comprendre un peu lourdement que désormais vous devrez vous débrouiller tout seul.
Je sais trop, en effet, combien la vie de paroisse est à la fois précieuse et fragile pour ne pas voir combien vous devrez être proches les uns des autres dans les temps qui viennent, proches de votre conseil presbytéral et de son président, proches des plus petits parmi vous, et pas seulement les plus petits en âge, pour vous tenir ensemble dans la communion de l’Eglise afin de témoigner fermement de l’évangile que vous avez reçu. Oui, vous devrez vous tenir proches et fraternels. Vous découvrirez même combien vous êtes frères et sœurs bien plus que vous ne le pensiez jusqu’ici et vous découvrirez dans l’émerveillement et la reconnaissance d’autres fraternités encore qui élargiront votre famille.

Je vous propose donc une autre piste d’interprétation que celle, toute paroissiale, d’un moment nouveau, d’une nouvelle étape de votre histoire à vivre ensemble. Parce qu’au fond, cela, vous le savez déjà. Et même, plus que cela, vous l’avez déjà vécu, lorsque Philippe Bertrand puis Jean-Arnold de Clermont ont quitté leur fonction. Et vous avez su assumer alors dans la fidélité et non sans une certaine élégance cette période difficile de liberté et de grâce que constitue le temps de l’absence pastorale. Vous y êtes d’ailleurs déjà prêts, en quelque sorte, puisque les choses sont pratiquement en place dès avant l’été pour la rentrée prochaine grâce au travail du conseil presbytéral.
Ce que je retiens donc de ce texte d’Esaïe, plus que l’appel à vivre la difficile liberté de l’Eglise, c’est l’appel à vivre votre liberté et votre responsabilité toute personnelle. Aussi, je ne veux pas tant ce matin prêcher à la paroisse dans une globalité qu’à chacun de vous en particulier ; je ne veux pas tant m’adresser à une communauté en tant que telle qu’à chacun de ses membres qui la fait vivre. Et pour ce faire je vous propose de relier entre eux ces deux textes d’Esaïe et de Jean.
Le premier, comme je viens de vous le dire, pour rappeler que votre vie, votre vie personnelle, votre vie toute entière, est placée sous le signe ineffaçable de la grâce et du pardon, quoique vous ayez fait et pensé, et qui que vous soyez : vous êtes pardonnés et graciés. Vous êtes justifiés comme le disait l’apôtre des gentils. Vous êtes en Christ des créatures nouvelles dont les déterminants ne sont plus ni votre origine, ni votre rang, ni votre sang, ni votre fortune, ni votre intelligence, ni votre compétence, ni votre ancienneté, ni votre droiture morale ou religieuse, ni quoi que ce soit d’autre, mais votre appartenance à Christ, à équidistance duquel nous nous trouvons tous les uns et les autres, grands et petits, riches et pauvres, droite et gauche, méchants ou gentils, nouveaux venus ou vieux de la vieille, pêcheurs honnêtes ou pêcheurs malhonnêtes.
Et le second texte est celui tiré de l’évangile de Jean, dont la phrase essentielle est précisément gravée et dorée dans ce temple : « Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l’adorent l’adorent en esprit et en vérité. »

Oui, placés sous le signe d’une grâce et d’un pardon, nous adorons. Nous adorons… -ah ! Les protestants n’aiment pas vraiment ce mot, car il leur fait penser immédiatement au veau d’or, ou aux adorateurs des idoles, ou encore aux adorateurs de l’hostie et du Saint Sacrement pour les plus remontés d’entre eux- oui, frères et sœurs, chers amis, nous adorons, nous aussi, c’est à dire que nous plaçons toute notre existence, tout ce qui fait notre vie personnelle et intime, tout ce qui fait ce que nous sommes au plus profond de nous-mêmes, sous l’autorité, sous la seule autorité de celui qui nous conduit- le mot même d’adoration signifie agenouillement ou prosternation- et par conséquent nous reconnaissons qu’au dessus de nous se tient l’autorité souveraine de Dieu devant qui nous nous prosternons en nous mêmes (à défaut de nous agenouiller par terre…).
Nous adorons en esprit, donc – c’est à dire précisément dans la liberté, librement, car là où est l’esprit là est la liberté- et nous adorons en vérité -c’est à dire précisément dans la responsabilité, car la vérité éclaire et engage notre discernement…
Nous adorons en esprit et en vérité, autrement dit dans la liberté et dans la responsabilité que Christ nous confie ; nous agissons et nous témoignons, mais en ne perdant pas de vue que ce n’est pas nous qui sommes au centre de l’affaire mais le Christ qui rayonne en nous et nous illumine.
Nous adorons en esprit -en liberté par conséquent- et nous ne nous attachons pas autre chose qu’à l’essentiel qui est l’écoute de la parole.
Jésus visait dans cette phrase quelques uns de ses contradicteurs. Il visait notamment ceux qui pensaient que pour adorer Dieu, il fallait absolument faire quelque chose, et notamment respecter des lois et des coutumes, accomplir des gestes prescrits de puis toujours et des usages immuables, et qu’il fallait aller à Jérusalem, dans son temple compris comme le seul lieu légitime. Et ceux qui pensaient ainsi pouvaient se permettre de juger les Samaritains, par exemple, qui agissaient autrement qu’eux, qui adoraient à Samarie, dans autre lieu, un autre temple, un lieu considéré comme impur ou en tout cas comme moins légitime.

Adorer en esprit, c’est donc pour Jésus reconnaître pleinement aux Samaritains la légitimité d’une adoration qui ne soit liée ni à des obligations ni à des coutumes exclusives ni même à un type unique de lieu.
Et pour nous-mêmes, c’est par conséquent être acceptés dans notre manière de croire et de célébrer avec la possibilité d’inventer à nouveau d’autres formes de fidélités, d’autres façons de vivre le culte, d’autres façons de gérer notre relation à Dieu, dans la liberté, c’est à dire sans ressentir la menace d’un quelconque jugement ou le sentiment d’enfreindre des usages qui seraient devenus des idoles à force d’être considérés comme intouchables et porteurs de condamnation.
Et après cet appel à la liberté, à la liberté de culte, voici l’appel à la responsabilité.
C’est à dire à l’appel à vivre sa relation à Dieu et aux hommes dans la vérité.
Mais alors, de quelle vérité s’agit-il ? De quelle vérité parle Jésus ?
Celle de la doctrine ? Mais laquelle ? Celle du dogme, mais lequel, celle de l’Eglise, mais quelle Eglise ?
La vérité, vous vous en souvenez, c’est Jésus lui-même, quand il dit « je suis la vérité ».
La vérité de ses gestes et de ses paroles, la vérité de tout ce qui a fait sa brève et intense vie, la vérité c’est Jésus lui même quand il prend la responsabilité personnelle de s’approcher du plus petit, qu’il le réhabilite et lui rend sa dignité ( souvenez-vous : « nehanmou nehamou hami » disait déjà Esaïe, proclamant que Dieu réhabilite et console chacune de ses créatures), la vérité quand Jésus parle avec l’étranger, quand il franchit les frontières, quand il touche la main de l’impur, quand il aborde celui qu’on ne veut pas à sa table et qu’il mange avec lui, quand il sert au lieu de se faire servir comme tout à l’heure, au repas de la cène, il nous servira le salut, la grâce et le pardon ; la vérité encore, quand il donne au lieu de calculer promptement ce qui lui reste. Jésus est la vérité quand il se dispute avec les tradis de son camp sur les questions de société, quand il prend la responsabilité d’accepte de dialoguer avec un officier romain de l’armée d’occupation et qu’il soigne sa fille, quand il refuse de condamner la femme adultère et qu’il révèle la violence atroce des hommes qui veulent la lapider, ou encore quand il refuse de voir dans le handicap et la maladie une malédiction, quand il pleure son ami Lazare et qu’il le ressuscite pour damer le pion à la mort une première fois comme pour l’avertir qu’à la seconde, le jour de Pâques, ce sera définitif et qu’elle n’aura plus le dernier mot ; la vérité quand il apprécie de vivre pleinement des moments de grâce comme celui de l’onction à Béthanie où plutôt que de rester dans une perspective comptable et pleine de reproche, déplorant par exemple l’inutile dépense de la femme qui le parfume si chèrement, il annonce sa mort et sa résurrection et considère ce parfum comme un embaumement anticipé de celui qui ne pourra pas avoir lieu au tombeau vide, la vérité quand il accomplit des gestes symboliques signifiant qu’il se tient au service des hommes, la vérité encore, celle d’un pardon indépassable quand il sait que Pierre le renie et qu’il ne le tue pas sur le champ mais qu’il en fait son principal porte-parole, lorsqu’il laisse Judas faire ce qu’il a à faire, librement, et nous permet de comprendre ainsi que nous sommes libres nous aussi de le trahir ou de le suivre, la vérité quand il crie sur la croix son effroi et sa douleur, comme chacun de nous crie ses détresses intérieures et pleure la mort, en une longue plainte, de son ami ou de son conjoint tant aimé.
La vérité en Christ, ici, est cette responsabilité que prend Jésus de vivre sa foi pleinement dans le monde : elle est celle à laquelle nous sommes invités.
La responsabilité de vivre une vie d’homme, dans notre monde, simplement, pleinement, dans la confiance éperdue en celui qui de tous temps nous aime, nous accompagne et nous attend.
Je veux conclure maintenant cette méditation en vous redisant combien j’ai voulu lire et relire l’évangile avec vous, depuis toutes ces années, non pas comme un catéchisme à répéter sans cesse ou comme une loi immuable et froide, mais, selon le mot de Jean Calvin que je ne peux pas omettre de citer ce jour, comme une « doctrine de vie ». Qui engage non pas seulement nos existences du bout de la spiritualité ou de l’intelligence mais entièrement, en plénitude, corps et âme, dans la liberté et la responsabilité, de sorte que c’est toute notre vie qui rend gloire à Dieu, y compris dans ses tristesses et ses fragilités, dans ses détresses et dans ses vanités.

Toute la vie pour la gloire de Dieu en Jésus Christ et dans la communion du Saint-Esprit !

Amen