Deutéronome 30, 11-20 / Matthieu 7, 24-27 / Apocalypse 5, 1-10 – Sous l’autorité de la Parole

Prédication du Pasteur Samuel Amédro, le dimanche 27 août 2017

Sur la route qui montait du sud, je réfléchissais à ce premier culte et c’est l’idée de bâtir qui s’imposait à moi et revenait sans cesse me travailler de l’intérieur… Etre comparé à un homme avisé qui a bâti sa maison sur le roc… N’est-ce pas là une perspective enviable au moment de démarrer mon ministère parmi vous ? Je dois avouer que la sagesse n’est pas forcément mon point fort : le qualificatif retenu dans mes adjectifs pour ma totémisation chez les Eclaireurs Unionistes ce n’était pas « avisé » mais « dynamique ». Et pourtant il semble bien que Jésus soit plus volontiers à la recherche de serviteurs avisés que dynamiques… Il lui est même arrivé d’inviter ses disciples à se comporter de manière rusée comme des serpents autant que pure comme des colombes (Mt 10,22). Ici, nous sommes invités à bâtir sur du roc, autrement dit de chercher à viser l’inébranlable en défiant l’usure du temps, la lente érosion inexorable des pluies, des torrents et des vents. Mais à vouloir lutter contre l’amenuisement inévitable de ce qui est mortel, ne cachons-nous pas une forme d’ubris bien trop humaine ? Jésus serait-il en train de nous inciter à fuir la réalité en cultivant un rêve d’éternité, le fantasme d’immortalité qui sommeille en chacun ? Il est question de bâtir sa maison. Mais de quelle maison précisément parlons-nous ? S’agit-il de construire sa vie familiale, son foyer sur des valeurs et des convictions solides qui pourront être transmises aux générations suivantes ? S’agit-il de se bâtir une carrière professionnelle en faisant des choix stratégiques avisés qui conduiront à la réussite et au succès de sa « maison » ? Ou alors s’agit-il de se forger une personnalité, une identité personnelle, un moi profond sur des fondations qui ne seront ébranlées ni par les événements malheureux, ni par les erreurs tragiques, ni par les défaites inévitables de la vie ? Ou parlons-nous aussi de l’édification du Corps du Christ ici présent dans notre paroisse du St Esprit par des projets, des stratégies de communication, des campagnes d’évangélisation ? Certainement que chacun doit pouvoir se sentir libre de se projeter à sa manière dans cette invitation de Jésus. En y réfléchissant, j’avais en mémoire la vie ébranlée de Coralie et Geoffroy par le décès tragique de leur fils : voilà de quoi faire tomber bien des maisons, même celles qui paraissent les plus solides n’est-ce pas ? Alors, je tiens absolument à rappeler ici que cette interpellation de Jésus à bâtir sa maison sur le roc constitue la conclusion du très fameux Sermon sur la Montagne, inauguré par cette magnifique promesse de bonheur posée sur les foules : Bienheureux les pauvres de cœur, le Royaume des cieux est à eux… Vouloir construire sa maison sur le roc, ce n’est pas de l’orgueil mal placé, c’est une réponse à la promesse de bonheur reçue dans les Béatitudes. C’est une manière de tourner son regard vers demain, vers un bonheur possible. C’est le désir de construire un avenir. C’est la ferme volonté de fonder sa vie, sa famille, son identité ou son Eglise sur l’espérance et la conviction profonde que le dernier mot n’a pas encore été prononcé. Dans les Souvenirs de la maison des morts, Dostoïevski affirme que “personne ne peut vivre sans espoir, et que les êtres humains qui ont vraiment perdu toute espérance deviennent souvent sauvages et méchants”[1]… Sans doute, y aurait-il là quelque piste pour tenter de comprendre la monstruosité des terroristes qui ensanglantent le monde en ce moment ? Mais pour le moment, je veux faire résonner pour nous cette magnifique promesse rapportée par le prophète Jérémie :  Je connais les projets que je forme pour vous. Ce sont des projets de bonheur et non de malheur afin de vous donner de l’avenir et une espérance (Jer 29,11). Je veux construire mon ministère parmi vous à la lumière de cette espérance.

Mais je reçois aussi cette parole comme une interpellation : c’est à nous qu’il revient de bâtir, de construire, d’édifier. Il y a là aussi, implicitement, une mise en garde contre la tentation de l’immobilisme ou de la paresse spirituelle qui voudrait que cela nous tombe tout cuit dans le bec : il y a un travail qui nous attend pour bâtir, construire, planter…

Alors comment faire ? Je pourrais ici paraphraser le jeune homme riche : Bon Maître, que faut-il que je fasse pour bâtir ma maison sur le roc ? Depuis que mon arrivée est annoncée au St Esprit, de nombreuses voix se sont faites entendre pour me dire (toujours avec gentillesse, je dois le dire) que j’étais vraiment très attendu (suivis de 3 petits points de suspension pleins d’espérance !) Cette semaine encore, quelqu’un me partageait l’envie de certains dans la paroisse d’être « réveillés » voire « bousculés ». Ici, il faudrait que je puisse avoir la sagesse de vous prévenir de ne pas trop me pousser dans ma pente naturelle ! La sagesse voudrait que je me méfie des frénésies de projets et de programmes. Quand je suis arrivé en poste au Maroc pour présider aux destinées de l’Eglise Evangélique Au Maroc, mon prédécesseur m’a rassuré à sa manière en me disant doctement : « Tu verras : on est toujours précédé par des imbéciles et suivis par des idiots ! » Une manière de mettre en garde contre les comparaisons aussi flatteuses qu’inutiles entre prédécesseurs et successeurs. Je crois qu’il convient d’éviter l’écueil du : « Moi je sais ce qu’il vous faut et je vais vous montrer : on va tout changer ! » Au trop plein de paroles creuses qui occupent tout l’espace sonore, Jésus oppose un appel à l’écoute qui précède nécessairement la moindre action : tout homme qui entend les paroles que je viens de dire… La consigne est très claire : « Prends un siège, Cinna, et assieds-toi par terre. Et si tu veux parler, commence par te taire. »[2]  pour reprendre la parodie du Cinna de Pierre Corneille… Jésus laisse la première place à l’écoute et au silence. Cela veut dire qu’il souhaite que nous laissions la première place à la Parole de l’Autre. Ceux qui se souviennent du côté provocateur de Jacques Ellul, ont en mémoire cette opposition qu’il aimait faire entre le catholicisme et le protestantisme, l’un donnant le primat à la vision (le catholicisme donnant, selon lui, plus à voir qu’à entendre) impliquant la mise au centre de celui qui regarde avec son point de vue prétendument normatif, l’autre donnant le primat à l’écoute (le protestantisme donnant, normalement, plus à entendre qu’à voir) impliquant un décentrement de celui qui écoute pour recevoir la Parole d’un Autre. Cet Autre étant Jésus lui-même : tout homme qui entend les paroles que je viens de dire… C’est Jésus qui parle. Lui seul a été jugé digne d’ouvrir le Livre et d’en rompre les 7 sceaux comme le dit l’Apocalypse. Il avait les 7 cornes (signe de plénitude de la puissance), les 7 yeux (signe d’omniscience), les 7 esprits de Dieu envoyés sur la terre (signe de la capacité à discerner la volonté de Dieu). Pour les Réformateurs et tout particulièrement Luther, Christ est la clé de compréhension et d’interprétation de toute la Bible. C’est ce qu’affirme l’Apocalypse à sa manière très imagée : Tu es digne de recevoir le livre et d’en rompre les sceaux, car tu as été immolé et tu as racheté pour Dieu par ton sang, des hommes de toute tribu, langue et nation. Autrement dit, c’est la Croix (et le salut que nous y recevons) qui donne au Christ son autorité pour interpréter toute l’Ecriture, dans la faiblesse de sa vie donnée. Voilà donc une solidité toute paradoxale puisqu’elle passe par la fragilité d’une Parole entendue (tout homme qui entend les paroles que je viens de dire) et par la faiblesse d’une Vie donnée sur la Croix (ne pleure pas, voici, il a remporté la victoire, le lion de la tribu de Juda, le rejeton de David).

Mais à écouter la Parole du Christ ce matin, force est de constater que le délitement annoncé de la maison de l’homme insensé qui a construit sa maison sur le sable a bien eu lieu : depuis 25 ans que je suis pasteur dans notre Eglise, synode après synode, sont données les statistiques alarmantes sur l’érosion constante et réelle du nombre de donateurs, de temples qui se vendent, de paroisses qui fusionnent pour ne pas mourir. La pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé ; ils sont venus battre cette maison, elle s’est écroulée, et grande fut sa ruine… Je ne saurais dire si l’écroulement annoncé a déjà eu lieu ou pas encore mais il me semble que cette Parole du Christ nous offre un miroir peu flatteur tout en posant un diagnostic critique sévère : le problème, semble dire l’Evangile de Matthieu, ne réside pas tant dans le nombre de projets ou d’envergure des plans de sauvetage, le problème semble être que le centre n’est plus au centre. L’Ecriture ce matin nous dit que notre problème n’est pas de faire survivre l’Eglise (ce serait encore une manière déguisée de nous mettre au centre) mais de remettre la Parole du Christ au centre, que nous puissions l’écouter et la mettre en pratique. Voilà, me semble-t-il, la mission première et essentielle du pasteur que je veux être pour vous : rendre le Christ présent par sa Parole dans la vie des paroissiens d’abord, mais aussi de tous ceux qui s’approchent. Rendre le Christ présent, pour que chacun et chacune puisse entendre la promesse de bonheur qu’il a à dire à chacun et à chacune personnellement, pour sa vie de famille, pour sa vie professionnelle, pour sa vie personnelle comme pour sa vie spirituelle, tant il est vrai que le Christ revendique chaque dimension de notre existence. Il n’y a pas pour lui un domaine réservé qui serait celui du spirituel et de l’ecclésial, laissant en jachère toutes les autres dimensions de notre existence ! La laïcité est un concept politique qui ne saurait poser de barrière, de frontière, d’obstacle, de limite à notre Dieu : ou alors il faudrait lui expliquer de quelle partie de notre vie nous souhaitons l’expulser…

Tel est l’enjeu de la mise en pratique. Parce qu’il ne suffit pas d’écouter mais il faut que cette Parole change notre réel et pour cela, il faut qu’elle nous touche, qu’elle nous concerne, qu’elle pointe les sujets qui nous posent des problèmes concrets (je pense au fanatisme religieux et au terrorisme islamique, je pense aux nouvelles formes de famille parfois problématiques, je pense aux conséquences écologiques et économiques du réchauffement de la planète, je pense aux questions posées par les migrants qui réclament justice et qui souhaitent participer à la mondialisation…) et non pas seulement les questions dogmatiques concernant le catéchisme, la trinité, la présence eucharistique ou la survie de l’Eglise. Et là, je dois faire le bilan avec humilité du prédicateur qui, après 25 ans de prise de parole, peut se demander à juste titre : est-ce que sa parole a changé quelque chose de concret, de réel, de central dans la vie d’au moins une personne à défaut d’une communauté ? Le prédicateur que je suis se demande si bien souvent l’Eglise n’a pas parlé pour ne rien dire, parce que, justement, elle n’avait rien à dire. C’est une question pour moi autant que pour mon Eglise. Je voudrais citer ici Dietrich Bonhoeffer qui, le 18 mai 1944, depuis sa prison, écrivait ces quelques mots à l’occasion du baptême de son filleul : « Ce n’est pas à nous de prédire le jour ­– mais ce jour viendra – où des êtres humains seront appelés à nouveau à prononcer la Parole de Dieu de telle façon que le monde en sera transformé et renouvelé. Ce sera un langage nouveau, peut-être tout à fait a-religieux, mais libérateur et rédempteur, comme celui du Christ ; les gens en seront épouvantés et, néanmoins, ils seront vaincus par son pouvoir ; ce sera le langage d’une justice et d’une vérité nouvelles, qui annoncera la réconciliation de Dieu avec les humains et l’approche de son Royaume. »[3] Il est vrai que cette Parole ne peut être que dérangeante et à ce titre, provoquer l’effroi ou, à tout le moins, être ressentie comme provocante. Alors, il faudra nous poser la question des freins, des blocages, des résistances qui se dresseront en nous pour tenter de fuir. Il faudra se poser la question de notre résistance au changement, des marges de manœuvres que nous acceptons pour changer ce qui doit l’être, laissant mourir ce qui doit mourir, pour laisser place à la vie nouvelle offerte par cette Parole libératrice. Cette Parole n’aura d’autre puissance que sa faiblesse, elle n’aura d’autre force que sa fragilité. Elle n’aura pas d’autre chemin que celui de nos cœurs et de nos intelligences. Elle n’aura pas d’autre visée que notre vie, une vie en abondance. Alors la Parole entendue dans le Deutéronome prendra tout son sens : J’en prends à témoin aujourd’hui contre vous le ciel et la terre : c’est la vie et la mort que j’ai mises devant vous, c’est la bénédiction et la malédiction. Tu choisiras la vie pour que tu vives, toi et ta descendance, en aimant le Seigneur ton Dieu, en écoutant sa voix et en t’attachant à Lui. C’est ainsi que tu vivras et que tu prolongeras tes jours, en habitant sur la terre que le Seigneur a juré de donner à tes pères…

Amen.

[1] Cité par D. BONHOEFFER, Résistance et Soumission, Labor et Fides, p.440.

[2] B. Cinna, parodie en 5 actes et en bônois de la tragédie de Corneille « Cinna » par Raymond Rua.

[3] D. BONHOEFFER, op. cit., p.353.

Apocalypse 1, 10-19 – La Bible dans une main, le Journal dans l’autre 

Dimanche 18 septembre 2016, par le Pasteur Michel Leplay

Comme l’écrivait le voyant, l’Apocalypse – qui veut dire Révélation et non pas catastrophe, puissions-nous être, ce matin, « saisis par l’esprit au jour du Seigneur ». Je suis, pour ma part, saisi de joie en vous retrouvant et saisi de crainte devant la tâche de la prédication. Que l’Esprit nous permette de demeurer dans la joie qui demeure et d’annoncer sans crainte la Parole de Dieu.

St Jean, qui est pour nous le premier et le grand paroissien du Saint-Esprit, raconte qu’il « entendit derrière lui une puissante voix ». Celle-ci, à mon avis, ne peut être que la voix qui est avant nous, la parole qui nous précède, la voix de Moïse sur la montagne nous apportant les dix paroles commandées du Décalogue, la voix de Jésus dans la plaine nous recommandant les sept demandes du Notre Père. La voix d’avant, la voix d’hier, la voix première, parole initiale, « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre », et la basse continue du Seigneur quand « la Parole a été faite chair et a habité parmi nous ». Ainsi, les deux testaments témoignent de « cette puissante voix que nous entendons derrière nous », depuis que « au commencement, Dieu créa les cieux et la terre » de la Genèse, jusqu’au prologue de l’évangile de Jean « Au commencement était la parole, et la parole était Dieu », en passant par le Psaume « Avant que tu fus tissé dans le sein de ta mère, je te connaissais »…

Alors, il est dit au voyant par cette voix d’avant « Ce que tu vois, écris-le dans un livre » en grec BIBLOS. Vous avez bien entendu : BIBLOS, un livre, le livre, la Bible, une bibliothèque dont nous avons ce matin lu des extraits de trois livres. Et du dernier d’entre eux qui ferme la marche des témoins qui nous précèdent.

La BIBLE est ainsi en quelque sorte, en ce jour du Seigneur, notre « journal du dimanche »…

Notre génération maintenant vieillissante, s’était souvenu d’un aphorisme prêté à Karl Barth et qui nous tenait lieu de viatique pour notre ministère : « Le chrétien doit avoir la Bible dans une main et le journal dans l’autre ». Le professeur bâlois de théologie avait répondu au cours d’une interview en 1963.

« Les jeunes ne peuvent pas seulement étudier la théologie et regarder les nuages du ciel, il faut regarder la vie telle qu’elle est : oui, la lire dans le journal. Donc, ici la Bible, là le journal – les deux vont nécessairement ensemble. S’il ne s’agit pas de lire le journal sans la Bible, il ne s’agit pas non plus de lire la Bible sans le journal ». Et déjà, dans une interview du 11 novembre 1918, le jeune pasteur suisse avait conseillé : « prenez votre Bible et prenez votre journal. Mais interprétez le journal à la lumière de la Bible » ! Paul Ricœur reprenant Max Weber, mettra en tension la morale personnelle de conviction religieuse et la morale sociale de responsabilité politique.

Arrêtons-nous un instant sur la Bible, ce livre de papier, qui garde les traces d’une parole éternelle, le papier du journal et son éphémère écriture du jour.

Par commodité pour cet inventaire et paresse culturelle, je m’en tiendrai aux journaux papier, quotidiens ou hebdomadaires, en kiosque ou par abonnement. Voyez plutôt une diversité aussi vaste que celle de la Bible elle-même, Je les cite en désordre, avec des points d’humour qui ne vous étonneront pas. Car le journal dans une main signifie concrètement pour les uns le FIGARO, quotidien des familles bien-pensantes et parfois divisées, ou le MONDE, ce quotidien du soir qui se veut être la lumière du matin, ou encore pour citer les plus grands titres de la presse, l’HUMANITE qui porte si mal le programme de son titre, LIBERATION qui en toute liberté nous entraine parfois à trop de liberté, et parmi le autres, je n’en retiens que trois, MATCH- avec ses concours de mots et de photos, les ECHOS pour les économes de la sagesse financière, l’EQUIPE qui annonce le meilleur esprit communautaire et pour clore cette liste incomplète, le quotidien la CROIX bien souvent plus chrétien que catholique si l’on peut dire, et notre hebdomadaire REFORME, le plus ancien de la presse française, qui est protestant sans animosité, actuel sans servilité, plus biblique qu’ecclésiastique, l’hebdo qu’il vous faut pour conjuguer au mieux le journal et la Bible.

Je signale en passant que ce matin, à cette heure même, l’émission de Présence protestant à la TV est consacrée à un reportage sur le journal REFORME.

Après cette embardée sur le journal qui est, disons dans notre main gauche, j’en viens à la Bible, autorité ancienne, actuelle et décisive pour les Eglises de la Reforme comme pour toute chrétienté normale. Après ses premières paroles que nous avons méditées sur l’écriture d’un livre au jour du Seigneur, l’apôtre Jean ajoute : « Je me retournai pour voir une voix qui me parlait…»

Se retourner, c’est faire un demi-tour, tourner le dos, changer d’horizon, ce qui impliquerait que l’écrivain et le lecteur du livre se détournent du papier et des lettes pour « regarder la voix qui parle ». Alors, la Bible n’est plus seulement du papier blanc de lettres noires, mais une sorte de « journal parlé’’, comme le « porte-parole » d’un Dieu dont la voix se donne à entendre et à voir. Mais quelle histoire, surréaliste, du papier fragile avec son encre noire et une parole certaine dans la lumière ! Il voit sept chanceliers d’or, les sept églises d’Asie mineure, à l’époque, comme les communautés chrétiennes du 8° arrondissement de Paris ! Alors, écoutons à notre tour ce que « l’Esprit dit aux Eglises ». Aux Eglises sur la terre des hommes et leur histoire quotidienne.

Et là j’en reviens, pour conclure, au journal, au quotidien, papier, écran, ou voix qui nous parle de notre solitude et des béatitudes, de l’actualité temporelle des hommes et de l’éternité éternellement présente de Dieu lui-même.

Le paradoxe, pour conclure cette chevauchée un peu désordonnée, est que le papier, pour en rester à la galaxie Gutenberg, le papier qui porte les mots des nouvelles et de la Parole, papier journal ou papier-bible, ce papier fait écran, il nous protège du choc impitoyable de la réalité, soit celle de l’actualité humaine vécue, soit celle de la sainteté divine entrevue. Deux exemples.

Pour le JOURNAL, dans une main, il y a une distance qualitative entre ce qu’il me raconte et ce que je vois dans mon quartier : des centaines de migrants échoués à Paris. C’est proprement ingérable et tant les aides particulières, que les solutions politiques sont momentanément insuffisantes. On mesure ainsi la distance entre savoir par le journal et voir dans la rue.

Quant au papier-bible, aussi respecté et noble que le papier journal est de tous usages populaires, il est aussi écran. Les vieux sages juifs du hassidisme disaient que le nom imprononçable de Dieu les protégeait de la vue insupportable de sa gloire ; « Nul ne peut voir ma face et vivre »… et l’écriture même de la Thora nous protège de la parole tellement lumineuse qu’elle nous brûlerait sans cet écran.

Ainsi le papier, de la Bible ou du journal est-il ce qui garde le témoignage et qui en même temps nous garde de l’incandescence. « L’Eternel, béni soit-Il, a dû restreindre l’intensité de sa lumière infinie pour créer les mondes afin qu’ils puissent recevoir cette lumière sans être aussitôt anéantis » (Le Maggid de Mezeritch, C. Chalier, p.159).

Toutes proportions gardées, quand nous célébrons la Sainte-Gène, il est juste et bon que le corps et le sang du Seigneur soient représentés par du pain et du vin et les paroles liturgiques conservées sur le papier.

Alors, en mémoire de lui, dans l’aujourd’hui de Dieu, le journal dans une main et la bible dans l’autre, nous sommes en communion avec et en lui les uns avec les autres.

Mais pour conclure, avec quelque audace, et puisque nous allons célébrer la Sainte-Cène, voici dans une main notre pain quotidien, fruit de la peine des hommes et du soleil de Dieu, et dans l’autre, à droite, la coupe du Royaume et le vin du sacrifice de Jésus-Christ et de la joie du Royaume de Dieu.

Amen

Apocalypse 13, 1-8 – « L’apocalypse annonce tous les recommencements du monde »

dimanche 14 novembre 2010 – par François Clavairoly

13 1 Puis je vis une bête sortir de la mer. Elle avait dix cornes et sept têtes ; elle portait une couronne sur chacune de ses cornes, et des noms insultants pour Dieu étaient inscrits sur ses têtes. 2 La bête que je vis ressemblait à un léopard, ses pattes étaient comme celles d’un ours et sa gueule comme celle d’un lion. Le dragon lui confia sa puissance, son trône et un grand pouvoir d . 3 L’une des têtes de la bête semblait blessée à mort, mais la blessure mortelle fut guérie. La terre entière fut remplie d’admiration et suivit la bête. 4 Tout le monde se mit à adorer le dragon, parce qu’il avait donné le pouvoir à la bête. Tous adorèrent également la bête, en disant : « Qui est semblable à la bête ? Qui peut la combattre ? »

5 La bête fut autorisée à prononcer des paroles arrogantes et insultantes pour Dieu ; elle reçut le pouvoir d’agir pendant quarante-deux mois. 6 Elle se mit à dire du mal de Dieu, à insulter son nom et le lieu où il réside, ainsi que tous ceux qui demeurent dans le ciel. 7 Elle fut autorisée à combattre le peuple de Dieu et à le vaincre e ; elle reçut le pouvoir sur toute tribu, tout peuple, toute langue et toute nation. 8 Tous les habitants de la terre l’adoreront, tous ceux dont le nom ne se trouve pas inscrit, depuis la création du monde, dans le livre de vie, qui est celui de l’Agneau mis à mort.
Chers amis, frères et soeurs en Christ,

Est-ce qu’il s’agit de Néron (54-68), de Vespasien (69-79), de Titus (79-81), de Domitien (81-96) ? Nul ne le sait vraiment, mais le récit hallucinant de l’Apocalypse est suffisamment elliptique pour laisser supposer à son lecteur qu’il peut s’agir, dans le récit, du règne de l’un d’entre eux : ces empereurs à qui le pouvoir donnait une légitimité quasi divine, et qui avaient le droit de vie et de mort sur quiconque, qui pouvaient faire ou défaire la cour, nommer ou révoquer tel collaborateur, avaient cependant affaire, dès les débuts de l’Eglise, à des hommes et des femmes qu’on appelait chrétiens, qui refusaient de sacrifier à leur culte païen et ne se laissaient pas faire.

Sacrifier au culte de l’empereur n’était apparemment pas grand chose. Saluer une effigie, au carrefour des villes où se trouvait un autel sur lequel brûlait quelque encens et donner quelque offrande, suffisait à marquer une appartenance, une obédience, une reconnaissance.

Mais les chrétiens de ces temps-là résistaient à ces petites choses, comme aux grandes, c’est à dire à la reconnaissance d’une autre seigneurie que celle du Christ et d’une autre filiation divine que celle de Jésus.

Devant cette posture de refus, la bête se déchaîne et le pouvoir administratif, politique et policier de Rome entre en action. Il entreprend un processus de persécution. Sous Néron tout d’abord, puis sous Domitien notamment. L’un causera le martyre de Pierre et Paul, selon la tradition, l’autre l’exil de Jean à Patmos. Les trois colonnes de l’Eglise sont ainsi touchées par la bête, c’est à dire par la prétention de l’homme à tout réguler dans le monde, les corps et les esprits, du haut de la hiérarchie au plus profond des catacombes.

L’apocalypse, alors, résonne comme un cri de révolte et de détresse, et se déploie comme un message d’espérance.

Un cri de détresse et de révolte avec ses passages déchirants, ses textes au langage désarticulé et parfois obscur, parfois codé, et dont les seuls connaisseurs des prophètes d’Israël, en particulier Ezéchiel, reconnaissent en filigrane les visions défigurées et les liturgies transfigurées…

Mais aussi un message d’espérance. L’apocalypse est d’abord et avant tout un message d’espérance.

Elle n’annonce pas l’avenir ! Et nous n’y trouverons pas, après tous ceux qui déjà ont vainement tenté de le faire, les clefs du futur ou la date de la fin du monde. Elle n’est pas divination mais déchiffrement du temps présent, invitation à le vivre et à le traverser avec courage.

Elle n’annonce pas l’avenir mais parle d’aujourd’hui dans son obscurité pourtant déjà illuminée par Christ.

En effet, c’est en son cœur même, au chapitre 12, juste avant le récit du chapitre 13, qu’elle raconte la victoire du ressuscité, la Pâques de tous les humiliés et des persécutés du monde.

L’apocalypse n’annonce pas la fin du monde, elle l’expérimente déjà au moment même où, avec le lecteur et en communion avec lui, elle parle d’exil, d’épreuve et de des terribles questionnements d’ordre spirituel que chacun peut connaître.

Elle désigne non pas un après demain terrifiant où des astres tomberaient sur notre planète à cause d’une vengeance -de quelle sorte de dieu parlerait-elle !- mais un aujourd’hui pathétique où nos contemporains chrétiens -et d’autres avec eux, d’autres croyants, d’autres opposants, d’autres victimes- sont molestés, massacrés ou humiliés pour leur foi, attendant un secours et une parole de réconfort.

Elle montre non pas un ciel menaçant, là-haut, inaccessible, mais l’Irak, la Corée du Nord ou Haïti par exemple, ou encore ces cohortes de réfugiés en Afrique et ses innombrables petites gens qui meurent en fuyant leur pays, le pauvre Lazare au coin de nos rues.

L’apocalypse dénonce et conteste la bête, c’ette réelle puissance dont disposent les hommes, puissance qu’ils mettent au service de l’oppression et de la comédie du pouvoir plutôt qu’au service des pauvres et des petits.

La bête, ici, n’a rien à voir ou si peu, entendons-nous, avec notre régime politique, dans notre pays, ni avec notre pouvoir, plutôt « bébête » qu’autre chose en vérité, mais elle symbolise ce que précisément le Christ vient contester de fond en comble : dans le langage codé du récit, souvenez-vous, cette contestation est menée sans crainte : d’un côté l’agneau, le Christ sauveur, et de l’autre la bête, l’oppression ; l’un avec sept cornes, l’autre avec dix ; l’un portant un nom glorieux, l’autre un nom blasphématoire ; l’un blessé mortellement mais ressuscité, l’autre blessé et seulement guéri ; l’agneau victorieux qui combat pour les siens et parle au nom de Dieu, et la bête qui combat les saints et parle au nom du dragon.

Cette mise en récit d’un combat céleste était sans doute nécessaire pour que les chrétiens désorientés et affolés dans ces temps de trouble, retrouvent quelques repères dans une narration saisissante qui oriente clairement le regard vers l’espérance, non vers la peur et le doute. Comme aujourd’hui, nos Eglises essaient, à leur façon, de trouver leur chemin dans ce monde incertain et dangereux, par l’analyse qu’elles font des problèmes et des questions vives, par le discernement du temps présent et leur mise en récit, en prédications, en commentaires et en déclarations de foi.

La bête peut, certes, se comparer encore à tel ou tel régime dictatorial, mais elle possède bien d’autres ressources, tel le monstre a plusieurs têtes, et elle sévit ici et là par le terrorisme, par les tracasseries administratives, par les mafias, par les menaces de mort, et elle se trouve aidée, c’est un comble, par telle situation politique désastreuse, par telle catastrophe naturelle, et elle déstabilise même les plus solides.

Et c’est d’aujourd’hui qu’il s’agit.

L’appel est lancé à l’espérance, à l’engagement, non pour demain mais pour maintenant : lorsqu’on entend un cri de détresse, ne répond-on pas le plus vite possible [1] ?

L’apocalypse, telle une sentinelle à la proue de la bible, telle la vigie sur la barque de l’Eglise, veille et garde les yeux ouverts pour saisir dans l’obscurité de nos vies la lumière de la résurrection, éclair déchirant la nuit, et signe définitif de la victoire du Christ sur toute mort. Elle révèle -tel est le sens de son nom- à qui sait la lire avec les yeux de la foi, l’évangile de Jésus-Christ, et la bonne nouvelle de tous les recommencements du monde qu’il nous est donné de vivre,

Amen
[1] Aujourd’hui est lancé l’appel en faveur de Haïti par l’AECE