Actes 2, 1-13 – Pentecôte – « le buisson de noisetier … »

dimanche 19 mai 2013, par le pasteur François Clavairoly – Culte télévisé

 

Lorsque arriva le jour de la Pentecôte, ils étaient tous ensemble en un même lieu. Tout à coup, il vint du ciel un bruit comme celui d’un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où ils étaient assis. Des langues leur apparurent, qui semblaient de feu et qui se séparaient les unes des autres ; il s’en posa sur chacun d’eux. Ils furent tous remplis d’Esprit saint et se mirent à parler en d’autres langues, selon ce que l’Esprit leur donnait d’énoncer.
Or des Juifs pieux de toutes les nations qui sont sous le ciel habitaient Jérusalem. Au bruit qui se produisit, la multitude accourut et fut bouleversée, parce que chacun les entendait parler dans sa propre langue. 7Etonnés, stupéfaits, ils disaient : Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle ? Parthes, Mèdes, Elamites, habitants de Mésopotamie, de Judée, de Cappadoce, du Pont, d’Asie, de Phrygie, de Pamphylie, d’Egypte, de Libye cyrénaïque, citoyens romains, Juifs et prosélytes, Crétois et Arabes, nous les entendons dire dans notre langue les œuvres grandioses de Dieu ! Tous étaient stupéfaits et perplexes ; ils se disaient les uns aux autres : Qu’est-ce que cela veut dire ? Mais d’autres se moquaient en disant : Ils sont pleins de vin doux !

Chers amis,

Bandolo moussango mou bena bigno ! Yooo nopot kiivaanok mindinkinèt ! Yeo leo bun, Anyong haseyo ! Bonjour à tous !

Le récit de l’événement de Pentecôte attire mon attention sur ce point particulier que tous ceux qui se trouvent dans la ville « entendent parler des merveilles de Dieu dans leur langue maternelle ».

Je me suis demandé ce que pouvait bien signifier cette insistance du texte sur le fait que chacun entende parler « dans sa langue ».
Et je me suis réjoui de comprendre que c’était « chacun » des témoins qui était ici pris en compte dans sa « singularité », que chacun était vraiment pris au sérieux par celui qui est à l’origine de l’événement.
Certes, il devait y avoir du monde à Jérusalem, puisque le pèlerinage de Pentecôte réunissait des foules, et l’on cite dans le texte un nombre impressionnant de nationalités (même s’il y manque la coréenne, la française, la hongroise ou la camerounaise).
Mais ici « chacun », quelle que soit sa nationalité, s’est trouvé en quelque sorte « honoré » d’une attention particulière car chacun a reçu personnellement un message, car chacun a entendu parler « dans sa langue », des merveilles de Dieu.

Pentecôte est donc, je crois, cette grâce étonnante d’un événement de langage où chacun est « considéré », au point que c’est au plus intime de soi que résonne une parole.

Pentecôte dit exactement la façon dont l’évangile est adressé et reçu :
Non pas imposé à des masses anonymes, par un langage unique, défiguré ou traduit dans le patois du dogme ou de la morale qui voudrait s’imposer à tous, quelle que soient les situations. Mais reçu par chacun dans la singularité de son parcours humain.
Lorsqu’ à Pentecôte Dieu prend langue avec les personnes réunies dans la ville, il fait appel à leur intelligence, à leur langage, et quiconque peut donc être touché par lui.

Cette prise au sérieux de la diversité des langages est riche d’enseignements : tout d’abord, elle salue la richesse de ce monde qui est fait de relations entre des êtres différents.
Elle rappelle aussi que l’initiative des Réformateurs du XVIè siècle, tellement évidente aujourd’hui mais parfois tellement combattue, et qui consistait précisément à traduire les textes bibliques et leur message dans les langues des différents pays, s’inscrivait bien dans cette compréhension de l’évangile pour tous et pour chacun.

Cette prise en compte de la diversité des langages et des cultures, nous rappelle enfin et surtout que l’Eglise n’est pas tant le résultat d’un processus implacable menant vers « un » seul type institutionnel spécifique et uniforme, même si en occident une partie de l’Eglise s’est construite ainsi, que le fruit d’un événement de l’Esprit.
Un événement inattendu et marqué du double signe de la diversité des langages et de la singularité de chaque croyant.
Un événement assumant à la fois l’universalité d’une promesse adressée à tous et en même temps l’intelligence de chacune des situations humaines.

Cette compréhension qui naît de Pentecôte oriente alors mes pensées vers une image de l’Eglise qui ne serait plus du tout celle, même si elle est bien connue, d’un bel arbre, vous savez.
Un arbre dont le tronc, celui du chêne, (ne lésinons pas !), représenterait l’Eglise unique ; l’Eglise sur laquelle, comme par accident, même si cela lui est naturel, pousseraient malgré tout, des branches apparaissant au fur et à mesure de l’histoire :
Des branches coptes ou arméniennes, et puis plus tard orthodoxes, et encore plus tard des branches luthériennes ou réformées qui d’ailleurs s’entremêlent en ce moment, des baptistes, et puis des évangéliques et enfin, tout en haut, en un feuillage touffu, des jeunes pousses charismatiques, pentecôtistes et même néo-pentecôtistes, ici et là, toutes dépendantes du même tronc…

Mais cette image du bel arbre au tronc unique n’est-elle pas remise en question par cet événement qu’est la Pentecôte ? Un événement qui nous fait comprendre que dès l’origine, une « multiplicité » de témoignages de « plusieurs » chrétiens, dont on ne sait s’ils sont douze, ou bien plus encore, représentent la diversité programmatique des premiers christianismes, et vont disséminer le message et le culte dans les cultures environnantes ?
Et ne faudrait-il pas alors plutôt substituer à cette image d’un seul tronc, celle d’un « buissonnement », celle d’un buissonnement d’arbres, comme un buisson -non pas un buisson ardent, n’exagérons rien- mais un buisson de noisetiers par exemple, dont chaque tige, chaque tronc plonge dans le riche terreau de la Parole de Dieu, pour porter mille fruits différents ?
Ainsi pourrait-on faire droit à cette pluralité chrétienne, non pas en la constatant comme à contre coeur au long de l’histoire ni même en la regrettant, mais en la revendiquant comme étant bel et bien d’origine.

Ainsi pourrait-on comprendre enfin que la spiritualité pentecôtiste, par exemple, ne date pas du XXème siècle ni n’est américaine mais se trouve déjà présente aux premiers temps de l’Eglise.
Ainsi pourrait-on affirmer, comme je le crois profondément, que la Réforme n’est pas un accident de l’histoire mais une réalité enracinée dans la Parole depuis toujours, longtemps enfouie, inconnue ou cachée comme il en est de ces rivières souterraines qui jaillissent un jour alors qu’on les savaient présentes et vives.
Ainsi pourrait-on comprendre l’Eglise comme un buisson, un bosquet, un bouquet d’arbres, dont il faut se demander sérieusement comment il se fait que leurs branches, leurs fleurs et leurs fruits ne se rencontrent pas encore en pleine communion pour offrir au monde toute leur beauté.
Faudra-t-il en effet combien de siècles encore, après un demi-millénaire de protestantisme pour que la reconnaissance de nos Eglises séparées soit enfin réciproque, en un buissonnement oecuménique et heureux qui témoignerait des merveilles de Dieu dans une diversité assumée et réconciliée ? Combien de siècles encore faudra-t-il attendre ?

Mais je voudrais poursuivre sur l’évocation de cette diversité de nos langues maternelles pour rappeler ici que les merveilles de Dieu qu’elles proclament sont de des réalités qui touchent aussi nos cœurs au plus profond de nous-mêmes.
Et ces merveilles sont l’amour, la joie, la liberté de conscience, la persévérance et l’espérance, fruits de l’Esprit.
Car le message dont parle l’évangile est celui-ci :
« Il vient parmi nous », il est présent comme un feu, auprès de nos vies blessées et fragiles, auprès de nos corps fatigués, vieillis et infirmes, il vient sécher nos larmes intérieures et consoler nos blessures secrètes et connues de nous seuls, il vient même vers nos Eglises imparfaites et infidèles, il se tient encore, mystérieux visiteur, près de nos responsables, de nos élus, de nos magistrats, nos enseignants, nos chercheurs, nos entrepreneurs, et nos politiques qui agissent et prennent de la peine, il vient auprès des plus petits et de ceux qu’on ne voit même plus, ici et au loin :

« Il vient. » Et Il nous donne du souffle. Il fait vivre en nous « et pour d’autres que nous » le bonheur d’être chrétien. Oui, Il vient, et chacun quel qu’il soit, peut l’entendre dans sa langue maternelle, s’il prête l’oreille, et c’est l’Esprit de notre Seigneur Jésus-Christ qui souffle et murmure sur chacune et chacun de vous une grâce et un pardon, écoutez-le, et accueillez-le,

Amen

Actes 2, 1-11 – « Pentecôte, où l’explosion du langage »

dimanche 12 juin 2011 – Culte de Pentecôte, par François Clavairoly

 

2 1 Quand le jour de la Pentecôte arriva, les croyants étaient réunis tous ensemble au même endroit. 2 Tout à coup, un bruit vint du ciel, comme si un vent violent se mettait à souffler, et il remplit toute la maison où ils étaient assis. 3 Ils virent alors apparaître des langues pareilles à des flammes de feu ; elles se séparèrent et elles se posèrent une à une sur chacun d’eux. 4 Ils furent tous remplis du Saint-Esprit et se mirent à parler en d’autres langues, selon ce que l’Esprit leur donnait d’exprimer.

5 A Jérusalem vivaient des Juifs pieux, venus de tous les pays du monde. 6 Quand ce bruit se fit entendre, ils s’assemblèrent en foule. Ils étaient tous profondément surpris, car chacun d’eux entendait les croyants parler dans sa propre langue. 7 Ils étaient remplis d’étonnement et d’admiration, et disaient : « Ces gens qui parlent, ne sont-ils pas tous Galiléens ? 8 Comment se fait-il alors que chacun de nous les entende parler dans sa langue maternelle ? 9 Parmi nous, il y en a qui viennent du pays des Parthes, de Médie et d’Élam. Il y a des habitants de Mésopotamie, de Judée et de Cappadoce, du Pont et de la province d’Asie, 10 de Phrygie et de Pamphylie, d’Égypte et de la région de Cyrène, en Libye ; il y en a qui sont venus de Rome, 11 de Crète et d’Arabie ; certains sont nés Juifs, et d’autres se sont convertis à la religion juive. Et pourtant nous les entendons parler dans nos diverses langues des grandes oeuvres de Dieu ! » 12 Ils étaient tous remplis d’étonnement et ne savaient plus que penser ; ils se disaient les uns aux autres : « Qu’est-ce que cela signifie ? » 13 Mais d’autres se moquaient des croyants en disant : « Ils sont complètement ivres ! »

Frères et soeurs, chers amis,

Pentecôte est une fête juive avant que d’être chrétienne. Elle est commémoration du don de la Loi au Sinaï et rappel de l’alliance avec Dieu. A cette occasion, les juifs de la diaspora venaient en pèlerinage à Jérusalem. C’est la raison pour laquelle le récit du livre des Actes qui relate cet événement en mettant en scène les disciples réunis en prière, rappelle combien il avait dans la capitale de très nombreux juifs issus de tous les pays environnants.

L’Esprit saint a donc bien choisi son jour pour que la communication soit la plus réussie possible et touche le plus grand nombre de personnes, en un même lieu. Et pour que le message passe. Pour que le dialogue ainsi instauré concerne la multitude.

S’il fallait maintenant nous redire les uns aux autres ce qu’est l’Eglise qui, pour sa part, célèbre la Pentecôte, comme elle le fait aujourd’hui dans le monde entier, nous pourrions affirmer sans conteste qu’elle est l’assemblée innombrable, visible et invisible, mystérieusement réunie par l’Esprit saint, de pèlerins du monde entier, une assemblée qui répond à l’appel de Dieu sur cette terre, une assemblée qui répond à l’appel de Dieu par la prière, la louange, le chant, la confession de foi, la lecture et l’écoute, c’est à dire qui entre à son tour en dialogue avec lui.

L’Eglise est l’assemblée des croyants qui, se parlant les uns aux autres, entrent en dialogue avec Dieu parce qu’il en a pris, ce jour, l’initiative.

L’Eglise est le lieu privilégié d’un dialogue où le langage humain rencontre le langage de Dieu, elle est le lieu d’une communication qui devient communion.

Et parmi les fêtes liturgiques par lesquelles elle célèbre cette rencontre dans le langage, la fe de pentecôte est sans doute la plus emblématique.

Elle est explosion du langage.

Déjà, le terme d’Eglise renvoie par son étymologie même à la notion de vocation ou d’appel, vocation adressée à chacune et chacun, appel reçu et accepté par celui ou par celle qui répond et qui entre dans une confiance imprenable.

Mais l’Eglise, ecclesia, assemblée de celles et ceux qui sont appelés, va aussi se trouver envoyée au dehors pour le témoignage, c’est-à-dire qu’elle va devoir adresser à son tour, dans le langage de la foi, l’appel reçu de Dieu à d’autres qu’à elle-même.

Et elle va transmettre ce témoignage à travers le monde dans la mission, dans l’annonce du pardon et de la grâce, dans l’oeuvre de réconciliation, partout où cela est possible, dans le geste de bénédiction et dans toutes choses qui sont de l’ordre du langage de la foi et de la reconnaissance.

L’Eglise est elle-même, si nous pouvons nous exprimer ainsi, effet de langage pour le monde.

Un effet de langage qui déploie pour toute l’humanité et pour chacun en particulier, la parole de Dieu jadis adressée à Abraham, à Moïse, à David et à tous ceux qui nous ont précédés.

Et dans cette perspective, l’Esprit saint, autrement dit l’expression tangible de l’initiative de Dieu sur nos vies, donne sens à nos existences, donne sens à nos paroles et aux mots qu’il nous faut prononcer pour que d’autres que nous entendent le message et comprennent de quoi il s’agit.

Mais de quoi s’agit-il précisément ?

Il s’agit de « proclamer les merveilles de Dieu » ! Il s’agit de reconnaître que Dieu à fait pour nous de grandes choses, qu’il nous a acceptés tels que nous sommes, qu’il nous a accueillis dans son amour et dans sa grâce, et qu’ainsi, il nous a libérés de toutes nos tentations de nous justifier nous-mêmes ou de prouver aux autres notre grande importance.

Reconnaître qu’il donne et renouvelle chaque jour la grâce de la vie, qu’il donne sens à nos existences et qu’il donne la joie, y compris dans le temps de l’épreuve et de la souffrance, une joie profonde et complète que rien ne saurait submerger.

Ensuite, « proclamer les merveilles » de Dieu revient à reconnaître que chacun peut être touché, concerné, bouleversé. Non pas seulement celui qui a la foi -celui du sérail, du dedans, de l’Eglise- mais celui qui cherche la foi et qui s’interroge, celui qui se tient au dehors ou sur le seuil et qui attend.

Et enfin, c’est attester que ce langage de Dieu qui s’adresse à nous, chacun, quel qu’il soit, peut le recevoir, l’entendre et le comprendre car Dieu parle à notre coeur, dans notre coeur…car Dieu qui parle, comme l’écrit l’auteur du récit du livre des Actes, parle notre langue maternelle. Il parle, dit le texte grec, « le dialecte dans lequel nous sommes nés »…

Et j’aimerais m’arrêter quelques instants sur cette idée que Dieu s’adresse à nous dans notre langue maternelle. J’aimerais insister sur ce point pour relever qu’ainsi Dieu se fait proche, très proche, qu’il se tient à notre portée, qu’il se met à notre portée, qu’il nous porte…qu’il nous enfante comme une mère porte son enfant et le met au monde et lui parle, et que par lui nous apprenons le langage même de la vie.

La langue maternelle peut être ici comprise comme métaphore de l’enfantement spirituel auquel nous sommes appelés, un enfantement se prolongeant par le balbutiement qui est le nôtre, avec Dieu, à travers les premiers mots de la foi –merci, pardon, amen…- à travers le b a ba de la reconnaissance, et par l’éclat de rire, enfin, tel celui de l’enfant avec sa mère, où explose la joie de l’amour et de la confiance.

Et peu importe si certains, autour de nous, s’interrogent et se moquent. Peu importe si l’on nous dit que nous sommes « enfantins », pleins de vin doux ou un peu fous. Cet apprentissage de la proximité de Dieu dans notre langue maternelle nous assure que tant que nous saurons parler, tant que nous connaîtrons ce langage qui est à la fois le nôtre et le sien, nous serons en communion avec lui. Car s’il parle, s’il nous parle, c’est au plus intime de nos vies, au plus singulier de nos existences fragiles, au plus secret de notre coeur, et s’il nous comprend, s’il nous accueille, nous aussi nous l’entendons et le recevons, nous aussi nous l’accueillons, en une secrète communion.

La Sainte cène que nous allons célébrer lors du culte manifestera, pour sa part, et publiquement, ce lien de communion intime que crée le langage de Dieu, un langage merveilleux et polyphonique :

- Le langage de l’écriture tout d’abord. Et c’est la bible que nous lisons ensemble, autrement dit l’Ecriture qu’il nous est donné de découvrir sans cesse, un écrit que nous lisons et où nous écoutons la parole que Dieu nous adresse. En effet « lire, c’est écouter » dit le philosophe [1].

- Le langage de la parole, ensuite. Et c’est la prédication que nous nous adressons les uns aux autres, dimanche après dimanche, et que nous méditons.

- Le langage du signe, enfin, avec le signe du pain et du vin de ce repas de fête. Quelques morceaux seulement et quelques gouttes dans une coupe, mais le pain et le vin qui désignent de loin le royaume qui vient et le festin qui l’accompagne.

Pentecôte est fête du langage, fête des langages et des langues des humains sur la terre, promesse d’une immense et commune louange des merveilles de Dieu.

Fête universelle et particulière tout à la fois, de sorte que chacun trouve sa place, se trouve à sa place, accueilli, reconnu, gratifié, et honoré dans son inaliénable humanité.

Pentecôte est alors fête de la reconnaissance du prix incommensurable que Dieu attache à chacune de nos vies. Et pour nous le dire et nous ne redire, pour nous le communiquer, pour nous l’indiquer, il pose sur chacune d’elles, sur chacune de nos vies, un signe de sa présence : Par ce langage, par cette langue, cette fameuse « langue de feu » de pentecôte, par ce signe, il signe nos existences de son amour indéfectible.

Allez maintenant !

Allez, et là où l’existence de quiconque est bafouée, là où l’homme est méprisé, rejeté, humilié, là où il ’a plus de place là où il n’a plus de place, annoncez sans relâche, avec audace, dans le langage de la foi que chacun comprendra, soyez-en assurés, la grâce et le pardon, la réhabilitation et la réconciliation, la joie et la flamme jamais éteintes de l’amour de Dieu pour le monde, et fêtez, comme à la pentecôte d’Israël et avec l’Eglise universelle, l’alliance de Dieu avec l’humanité, et sa Loi à jamais inscrite dans nos coeurs,

Amen

[1] Cf. paul Ricoeur, Nommer Dieu, in Lectures 3, p280 ss, Seuil, Paris, 2006

Actes 2 v1-11 – « Des esclaves qui deviennent prophètes, signes de contestation et d’espérance »

Dimanche 4 juin 2006 (Pentecôte) – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

La pentecôte est la fête de l’Eglise rassemblée et de l’Eglise dispersée. Elle est la fête d’un peuple qui célèbre ensemble, et la fête que chacun ressent dans son cœur ici et maintenant. Elle est à l’origine d’un « vivre ensemble » dès la première communauté chrétienne, et en même temps la reconnaissance de la singularité de chaque être humain appelé par son nom. Et en ce sens Pentecôte est la fête de tous et de chacun en particulier ; elle exprime un collectif et se vit au plus profond de soi-même. Elle dit la communion des êtres et aussi la singularité de chacun d’eux.

Cinquante jours après pâques qui est l’événement de la résurrection, elle est le moment de la création de l’Eglise, non pas le bâtiment ni l’institution ou la hiérarchie, mais l’assemblée d’hommes et de femmes dignes, debout et confessants. Une création par le souffle de l’Esprit, par le feu de Dieu et par la parole du ressuscité.

Au moment où certains pourraient se laisser aller à dire que l’Evangile n’est que du vent, le souffle de l’Esprit fouette nos visages. Il exalte nos chants et nos cœurs ; alors que d’autres s’imaginent qu’il n’y a au fond de nous qu’une petite flamme vacillante, le feu de Dieu brûle nos lèvres et nous fait témoigner sur la terre entière. Et alors que d’autres encore peuvent faire le reproche à l’Eglise d’être sans parole, elle annonce les merveilles de Dieu ! L’Eglise, qui est-elle sinon chacun de nous et tous ensemble réunis ce matin ?

Vous aurez remarqué à cet égard, à l’écoute du récit du livre des Actes des Apôtres, la récurrence de ces mots « tous » et « chacun », et leurs liens entre eux, inextricables : « Tous ensemble ils étaient réunis en un même lieu », « Dans toute la maison un bruit se fit entendre », « Sur chacun d’eux se posa une flamme », « Tous furent remplis du Saint Esprit », « De toutes les nations venaient les juifs », « Tous furent surpris », « Mais chacun d’eux entendait parler dans sa propre langue », « Tous galiléens… », « Tous stupéfaits… ». La présence certainement pas aléatoire de ces mots et de leur agencement exprime simplement ce qu’est l’Eglise : un « nous » et un « je », un ensemble et des singularités, une communion et des êtres irremplaçables. Comme notre Eglise même, portant le nom commun de paroisse ou d’Eglise réformée du Saint Esprit, et comme chacun de nous portant un nom propre et unique, tel Eliott, Maxine ou Baïkal [1] : un nom unique pour une personne unique. A l’image de ce qui se joue dans le récit de la tour de Babel, où le terrible projet des hommes voulant se rendre maîtres du monde et se faire par eux-mêmes un nom, projet qui consistait à bâtir une ville pour tous, à parler une seule et même langue en une cité finalement rendue totale, totalitaire et peuplée d’une foule anonyme [2], et où Dieu intervient, heureusement, de façon salutaire, la pentecôte érige, là encore, la communion entre les êtres par le fait même de la reconnaissance de leur diversité, de leur dignité et de leur singularité [3] . Dans cette perspective, pentecôte a véritablement quelque chose à voir avec la réalité de notre monde dans lequel elle se trouve célébrée : Pentecôte peut être reçue et comprise, en effet, comme la mise en œuvre liturgique, humble et persévérante, d’un signe de contestation et d’espérance. Un signe de contestation de toutes les forces qui, précisément, déshumanisent, qui altèrent la diversité et bafouent la dignité des êtres, qui mettent en cause leur unicité et leur singularité irréductible ; contestation de tous les esclavages et de tous les projets qui mettent en danger la liberté de parole et le langage des hommes. Et espérance de toutes les libérations. Nous retrouvons, en affirmant ces choses, le sens de la pentecôte comme fête juive, fête du don de la Loi de Moïse au Sinaï, mais un loi qui libère : après la libération de l’esclavage en Egypte, un peuple, en effet, se constitue enfin en tribus, en clans et en familles, avec des noms et une identité particulière d’hommes et de femmes libres et libérés pour servir. Un peuple recevant la Loi de Moïse comme parole de vie et comme chemin à suivre [4], pour traverser le désert, symbole des épreuves de la vie.

Pentecôte est tout cela à la fois ! Elle est la fête de l’événement qui constitue des hommes et des femmes en un peuple pour le mettre en marche, au service de la dignité humaine et pour la célébration de la gloire de Dieu. Signe de contestation de tous les esclavages et signe d’espérance pour ceux qui sont enchaînés, d’une façon ou d’une autre, elle est le temps de la première prise de parole publique de l’Eglise, le temps de la première prédication, de la première audace où les disciples devenus apôtres racontent dans le langage des hommes toutes les merveilles de Dieu. Non pas celles de César, non pas la louange de l’empereur, mais les merveilles de Dieu. Cette prédication, arrimée à la tradition d’Israël, cite en tout premier lieu les mots extraordinaires du prophète Osée, faisant référence à cette libération : « Oui, sur mes esclaves, hommes et femmes, en ces jours-là, je répandrai mon Esprit, et ils parleront en prophètes ! Alors quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. » Pentecôte est le jour où les esclaves deviennent prophètes, où le salut est offert à celui qui a le courage de dire qu’il croit en Dieu, et en Jésus-Christ mort et ressuscité. C’est le jour, notre jour, où de l’anonymat l’homme passe à la confession de la foi personnelle, où de la soumission il passe à la liberté, où de la mort il passe à la vie, comme le signifie ce geste étonnant qu’est le baptême : passer de la mort à la vie, par la figuration symbolique de la noyade, au moyen de quelques gouttes d’eau versées sur le front, et attester de la manifestation de la vie, par la sortie de l’eau, comme Israël sortant des eaux de la Mer rouge, libéré, vivant et victorieux. Et comme le peuple qui se trouve appelé à traverser les épreuves de la vie, le désert, la faim, la guerre et le doute, arrive enfin à la terre promise, le baptisé, lui aussi esclave devenu prophète, libéré pour servir Dieu et son prochain, est convoqué pour vivre sa vie dans l’espérance du royaume.

Pentecôte est encore tout cela : La mise en route d’un peuple, la reconnaissance de chacun de ses membres en particulier, la contestation des forces qui déshumanisent et qui rendent esclaves, et l’espérance du royaume.

Certes, il est courant de désigner pentecôte comme l’événement inaugural de l’Eglise. Il ne faudra pas oublier, cependant, que cette inauguration ouvre sur un témoignage très particulier : le témoignage d’un peuple dont l’existence même signifie cette contestation et cette espérance, dans ses liturgies, dans ses paroles et dans ses « actes »…comme le relate le Livre des « Actes » des Apôtres :

Une Eglise où tous sont appelés, et où chacun, comme l’écrit la liturgie de notre Eglise, aura sa place toujours marquée,

! אָמֵ

[1] Noms des trois personnes baptisées ce jour.

[2] Le texte de Genèse 11 est le récit d’une bénédiction de Dieu qui réalise pour les hommes qui en sont incapables, la possibilité de la reconnaissance de l’altérité, par la création des langages et l’apprentissage de la rencontre de l’autre, dans une diversité à découvrir et une histoire à vivre et à recevoir comme une grâce.

[3] « Chacun entendait parler dans sa langue » : tout le contraire, ici, et grâce à Dieu, de la pensée unique. Et toutes les possibilités offertes de communiquer dans l’espace ainsi créé, dans cet écart entre les hommes constitué par le langage humain qui est fait de la parole, de toutes ses traductions et de toutes ses interprétations infinies que sont la parabole, le conte, le mythe, l’allégorie, la narration, le songe, le raisonnement, la poésie, la philosophie, le chant, la mathématique, le théâtre, la logique, le dialogue, le roman, la lettre, la prédication, le discours politique, la déclaration d’amour, la langue de bois, le discours humoristique, la lamentation, le psaume, le discours juridique, administratif, théologique, etc…

[4] Le terme hébraïque de loi peut se traduire aussi par « voie » ou « chemin à suivre »…

Actes 2 v 1-11 : « Des témoins, et des sentinelles… »

Dimanche 29 mai 2007 – par François Clavairoly

 

Pentecôte est un mot d’origine grecque qui signifie cinquante. Cinquante jours après Pâques. C’est la fête d’inauguration de la création de l’Eglise, qui trouve son premier récit dans le livre des Actes des Apôtres.

Cette fête s’enracine dans un événement qui la précède de plusieurs siècles : la fête juive du don de la Loi, elle aussi célébrée cinquante jour après la Pâques, c’est à dire la fête de libération de l’esclavage en Egypte.

C’est en effet pour fêter le don de la Loi à Moïse au Sinaï que touts les pèlerins se rendent à Jérusalem ce jour-là chaque année, cinquante jours après Pessah, ce qui explique la foule présente au moment des faits.

Et comme lors du don de la Loi à Moïse il est raconté dans le livre de l’Exode qu’il y eut des coups de tonnerre, des éclairs, une épaisse fumée, de même au moment de l’inauguration de l’Eglise, il est écrit qu’il y eut un bruit venu du ciel, comme un vent violent, et des flammes de feu.

La Pentecôte chrétienne qui marque le don de l’Esprit Saint s’origine donc dans la Pentecôte juive appelée Shavouot, qui marque le don de la Loi au peuple d’Israël et le constitue comme tel.

Israël est alors équipé de la Loi en quelque sorte comme l’Eglise du Saint-Esprit.

Cette inauguration de la vie de l’Eglise racontée par l’évangéliste Luc est devenue naturellement l’occasion de célébrer l’entrée de nouveaux membres dans l’Eglise, soit par le baptême soit, plus tard, par la confirmation.

Pentecôte est devenue la date anniversaire de l’Eglise.

Un jour, quelqu’un a dit d’un ton dépité : « Jésus annonçait le royaume, et c’est l’Eglise qui est venue ! » Il disait cela comme si la venue de l’Eglise n’avait pas été une bonne chose. Comme si cette création de l’Eglise par l’Esprit Saint n’était pas à la hauteur de son espérance. Comme s’il aurait été mieux de faire l’économie de l’histoire et d’entrer tout de suite dans le royaume ! Comme si nous n’aurions pas du exister ni connaître le temps et l’histoire, et tout ce que l’humanité a vécu à travers elle.

Je crois pour ma part au contraire que la création de l’Eglise, enracinée dans ce monde, est un événement extraordinaire qui a permis et qui permet encore aujourd’hui à des hommes et des femmes en quête de sens et d’espérance de reconnaître dans le message du Christ l’annonce d’un amour incommensurable et d’une sollicitude infinie au service de l’humanité.

Je crois que devant les peurs, les détresses et les épreuves, devant les échecs et les impasses, l’Eglise, même lorsqu’elle peine à le faire savoir et à le transmettre, porte au monde un message très fort de consolation, de réconciliation et de guérison. Une parole de paix, là où bouillonnent tant de violence et de souffrance.

Reprenons la lecture de notre récit pour y redécouvrir cela :

Pentecôte est un événement. Un événement qui n’est pas de nous mais qu’il nous est donné de vivre. Un événement acoustique étonnant (il y a du bruit, comme un vent violent…) qui nous dépasse et qui signe le fait que c’est d’un autre que vient l’initiative. L’Eglise ne s’est pas autoproclamée, auto instituée mais a été créée a divino.

Pentecôte est deuxièmement une expérience. Une expérience linguistique là encore étonnante. C’est que cet « Autre » se fait entendre dans chacune des langues maternelles des témoins et des présents. Ce « Tout Autre » se tient au plus près de nous, au plus intime de nos existences et nous rencontre par la parole là où nous nous trouvons, dans nos certitudes comme dans nos doutes, dans nos situations de force comme de faiblesse, dans nos convictions et nos fragilités…

Pentecôte est enfin un enseignement. L’enseignement d’une nouvelle étonnante : nous sommes depuis ce jour-là établis comme témoins, sommes habilités à parler à notre tour et à proclamer publiquement ce que Dieu a fait pour nous [1].

L’Eglise de Pentecôte, notre Eglise est donc ainsi faite : elle est événement créé par Dieu, elle est expérience d’une proximité et d’une présence parmi nous, elle est enseignement d’une nouvelle dont nous sommes témoins.

Au moment où tant de questions se posent sur la mission de l’Eglise et sur ses difficultés, notamment sur ce que l’on nomme la panne de transmission dont elle est victime, avec beaucoup d’autres institutions [2], au moment où nous réfléchissons sur les obstacles rencontrés dans la responsabilité qui est la nôtre de transmettre les valeurs, au moment où beaucoup s’interrogent sur les nouvelles donnes religieuses de ce monde et sur ce que les sociologues appellent la recomposition en cours du paysage religieux, nous pouvons tout simplement et avec confiance nous redire les uns aux autres que notre vocation est d’être témoins. Des témoins fidèles. Ni juges de la société, ni donneurs de leçon ni marchands de valeurs, mais témoins. En faisant connaître autour de nous la joie et l’espérance immenses qui nous habitent, la joie d’une présence qui jaillit d’un pardon et d’une réconciliation avec nous-mêmes et avec Dieu, et l’espérance d’un royaume qui vient déjà maintenant, et non à la fin de l’histoire des hommes ou à sa place. Un royaume qui vient déjà maintenant et dont nous recevons les signe prometteurs, chaque fois qu’une réconciliation a lieu, dans la communion, entre des personnes de conditions sociales différentes, d’origines ethniques différentes, de convictions politiques différentes, chaque fois qu’en présence du Christ, des hommes et des femmes se trouvent à équidistance de Dieu, quels que soient leur statut, leur fonction, leur situation.

C’est tout le sens de la cène que l’Eglise célèbre en assemblée : rappelant qui est au centre de nos vies, quel en est l’horizon, et guettant, comme une sentinelle, la venue, enfin, du royaume, Amen

[1] Comme les parents de Pauline, Héloïse, Clara et Alice viennent de le faire ce jour en demandant explicitement le signe du baptême sur leurs enfants.

[2] Le thème de la transmission était au cœur de la rencontre entre notre paroisse et celle de St André de l’Europe.