Actes 10, 34-43 – Entre crainte et joie : le paradoxe du témoin

Dimanche 9 avril 2017 – Pâques, par le Pasteur Didier Crouzet

Autres textes : Romains 10, 13-15, Mat 28, 1-10

Si un cinéaste avait eu l’idée de tourner un film sur la résurrection, il aurait sans nul doute choisi l’Evangile de Matthieu. Car au début du récit, le premier Evangile multiplie les effets visuels. Revoyons la scène. Le jour se lève, la lumière pointe. Les femmes s’approchent pour voir le tombeau. Tout à coup, la terre tremble. Un séisme secoue les profondeurs. On  imagine les gens cherchant leur équilibre, les yeux rivés sur le sol qui bouge. Et voilà que le ciel s’y met lui aussi. Un être céleste en descend : il est brillant comme un éclair, tout de blanc vêtu. Quel contraste avec le gris minéral des pierres tombales au milieu desquelles il s’installe ! Puis il s’empare d’une pierre de plusieurs dizaines de kilos et la fait rouler, comme ça, presque en un claquement de doigt. Et il s’assoit dessus.

Ces images feraient déjà une très belle séquence d’ouverture. Mais le film ne s’arrête pas là. Le spectacle continue ! Les soldats qui gardaient le tombeau de Jésus se mettent à trembler, ils deviennent livides, ils sont blancs de peur. Saisis. Pétrifiés. Comme morts.

Et puis tout d’un coup, plus d’image. Seulement du son. Plus rien à voir. Mais beaucoup à entendre. Assis sur la pierre, le messager du Seigneur prend la parole. A partir de ce moment-là, le récit délaisse les images et privilégie la parole. Quasiment plus de visuel, mais des mots. Il y aura bien encore un appel à voir, mais ce sera pour montrer qu’il n’y a rien à voir. « Voyez, c’est ici qu’on l’avait déposé » dit l’ange. Juste après, il exhorte les femmes : « Courez dire à ses disciples ». Et il conclut « Voilà ce que j’avais à vous dire ».

La parole a pris le relais de l’image ; l’intensité visuelle a diminué, le volume du son a augmenté. Les femmes sont venues au tombeau pour voir. Elles en repartent avec une parole entendue et à répéter. Le VOIR s’estompe au profit de l’ECOUTE et du DIRE. Dans ce récit, c’est bien la parole qui est au centre, comme l’indique la consigne de l’ange aux femmes : « Courez DIRE à ses disciples : « Il s’est réveillé d’entre les morts et il vous attend en Galilée, où vous le verrez ». Tiens, encore un VOIR ! Mais c’est le dernier sursaut de l’image car l’histoire nous dit qu’après cette rencontre avec ses disciples, Jésus les quitte et les laisse avec la consigne de transmettre son Evangile en actes et en paroles. La parole, donc.

Mais quelle parole ? Tout ce que dit l’ange, c’est : « Il est réveillé d’entre les morts ». C’est court, c’est étrange, c’est abstrait. Mais ça fait de l’effet ! A l’écoute de cette parole, les femmes sont remplies tout à la fois de crainte et d’une grande joie, elles sont effrayées et elles sont heureuses. Et elles courent annoncer la nouvelle. Finalement, nous en savons très peu sur le contenu du message. En revanche, nous en apprenons beaucoup sur l’effet que le message produit.

Et si l’essentiel du récit était là ? Non pas l’image, non pas même la parole, mais le porteur de parole ? Non pas tant la parole énoncée que la parole reçue et ressentie ? C’est donc sur ce que produit la parole, la nouvelle, la bonne nouvelle, sur le témoin que je voudrais réfléchir avec vous. Chez les femmes, on en voit trois effet : le mouvement, la crainte, la joie.

 

1. Le mouvement. Il est frappant d’observer les mouvements de Marie de Magdala et de l’autre Marie. Au début de l’histoire, elles vont voir le tombeau. « Elles vont », elles marchent, elles s’approchent. Elles regardent. On imagine des mouvements plutôt lents, prudents, circonspects.

Puis, dès que l’ange a fini de parler, vite, elles s’éloignent du tombeau. Elles ne tardent pas, elles se dépêchent. Elles courent annoncer la nouvelle aux disciples. C’est bien ce que l’ange leur avait dit : « Maintenant, hâtez-vous, vite, allez ! ».

Ces deux femmes qui venaient simplement « pour voir » sont d’un coup propulsées vers l’avant. Leurs pas du début deviennent de grandes enjambées. Elles sont entrées dans une dynamique. La parole entendue leur a donné un élan nouveau. Le contraste est saisissant avec les gardes. La vue de l’ange les a paralysés, ils sont devenus comme morts. Ils n’ont pas entendu la parole qui d’ailleurs ne leur était pas adressée. D’un côté une image qui paralyse, de l’autre une parole qui dynamise. Les témoins sont au bénéfice d’une parole qui dynamise.

Le témoin est ainsi celui que la parole met en mouvement, déplace, fait bouger. Peu importe ici le contenu du message, qui comme on l’a dit se résume à peu de mot et n’est pas évident à comprendre. L’essentiel est que ce message mobilise, donne des forces, de l’énergie. Une fois qu’il l’a entendu, le témoin ne peut pas rester immobile. Il perçoit une sorte d’urgence à partager ce qu’il a entendu, même avec de pauvres mots, même avec des mots qu’il ne comprend pas lui-même. Parce qu’il sent que ces mots ont une immense force vitale. Parce qu’il a fait l’expérience que ces mots ont réveillé en lui un désir, un souffle, une espérance. Parce que ces mots ont provoqué en lui une grande joie. Comme chez les femmes. Sauf que chez les femmes, cette joie est accompagnée de crainte : « Elles quittèrent rapidement le tombeau, remplies tout à la fois de crainte et d’une grande joie ».

 

2. La crainte et la joie. Ce double sentiment peut nous paraître étrange. Il est en fait l’expression exacte de la réalité du témoin. Il est la marque de son existence. La crainte tout d’abord. Les femmes ont peur. Peur de quoi, le texte ne le dit pas. Peur de l’ange ? Peur du tremblement de terre ? Peut-être. Peur de ce qu’elles ont entendu ? Pourquoi pas. Je fais une hypothèse : les femmes ont peur des conséquences de ce qu’elles ont entendu sur leur vie à venir. En effet, à partir du moment où elles ont entendu le message de l’ange, leur vie ne sera plus jamais comme avant. Elles, des femmes, vont devoir aller raconter tout ça aux disciples, des hommes. Sans doute ne vont-ils pas les prendre au sérieux. Un tombeau vide ? Un mort qui se réveille ? De simples histoires de bonnes femmes !

Elles ont peur aussi parce qu’elles mesurent leur responsabilité. Si elles ne parlent pas, la nouvelle reste secrète. Si elles se taisent, elles tournent le dos au Seigneur qui à travers l’ange leur demande d’aller porter l’Evangile. Et si elles parlent, on va se moquer d’elles, les rabrouer. Mais elles s’obstineront au risque des railleries et des incompréhensions. Parce que la joie est plus forte.

Le texte dit bien que les femmes quittent le tombeau avec crainte et grande joie. La peur est là, mais elle n’empêche pas la joie. Plus même : aucune crainte ne pourra détruire la joie que procure l’écoute de la bonne nouvelle. Cette crainte joyeuse est très différente de la crainte des soldats qui gardent le tombeau. C’est bien le même mot, le même sentiment, mais ressenti de manière totalement opposée. D’un côté, une peur qui fige, qui dessèche, qui paralyse ; de l’autre une crainte qui n’empêche pas d’avancer, de courir, de parler. La parole de l’ange n’a pas supprimé la peur, mais elle l’a en quelque sorte « évangélisé». Pour résumer le message de la résurrection, on dit parfois : « La vie est plus forte que la mort ». Ici, ce serait plutôt : « La joie est plus forte que la peur ».

Le témoin est donc celui ou celle qui vit à la fois avec crainte et joie. Ce double sentiment est, je crois, la marque du chrétien qui veut témoigner. Il illustre le paradoxe de la vie chrétienne et de la foi. Croire, être témoin, ça n’empêche pas d’avoir des soucis, d’avoir le cafard, d’être découragé. Croire, ça n’empêche pas  de craindre pour l’avenir et d’être pessimiste. La vie du croyant est semblable à celle de tout être humain. Une vie où s’entremêlent la joie et la tristesse, la grandeur et la bassesse, la laideur et la beauté, la blessure et la douceur, le malheur et la tendresse, le bien-être et le vague à l’âme, les certitudes et les doutes. On voudrait être un chrétien joyeux et dynamique, et l’on se voit craintif et silencieux. Mais voilà : nous apprenons ce matin qu’il est parfaitement légitime et normal pour un témoin de l’Evangile d’être en même temps craintif et joyeux. Le récit de Pâques nous rappelle que ce mélange est la marque même de notre condition chrétienne. Il n’y a pas de honte à avoir peur de témoigner, pas de honte à avoir peur de l’avenir, pas de honte à être tenté parfois de baisser les bras devant l’ampleur de la tâche. C’est normal quand on est chrétien d’être tiraillé entre la crainte et la joie, entre le repli et l’élan. Mais l’exemple des femmes quittant le tombeau nous indique que la joie l’emporte sur la crainte. L’Evangile, même s’il bouleverse nos vies et nous remet en question, nous offre plus de motifs d’être joyeux que d’occasions d’avoir peur. Au fond, le slogan du témoin pourrait être : « Un jour je pleure, un jour je ris, mais quand je ris la vie compte double ».

Le témoin est donc celui ou celle qui assume de vivre entre peur et joie sans toutefois oublier que la joie est plus forte et puis qui se met en mouvement pour témoigner. « Remplies tout à la fois de crainte et d’une grande joie, elles coururent porter la nouvelle aux disciples ».

Avec les femmes commence ainsi la grande nuée de témoins qui vont dire, non pas ce qu’ils ont vu, mais ce qu’ils ont entendu et surtout ce qu’ils ont ressenti. Sans les premiers témoins, femmes, disciples, apôtres, Pierre, Paul, nous ne serions pas là ce matin. Notre mission de témoin est donc de nous bouger pour faire entendre cette bonne nouvelle et dire comment elle nous a transformés. Nous sommes, chacun d’entre nous, un maillon indispensable dans la chaîne de transmission de l’Evangile.

 

3. Le témoin, un maillon indispensable pour l’Evangile. Pour tous ceux qui hésitent à rendre compte de leur foi, par esprit de timidité, par peur de la moquerie, ou pour ne pas mettre mal à l’aise leurs interlocuteurs, le texte de Paul dans l’épitre aux Romains sonne comme un rappel salutaire [relire le texte]. Sa logique toute simple est implacable : pas de message sans messager. Pas de bonne nouvelle sans porteur de bonne nouvelle. Sans facteur, pas de courrier. Le Christ, parole de Dieu, a besoin de porte-parole. Ne pas annoncer Christ, c’est le réduire au silence.

Il aurait alors vécu pour presque rien, seulement pour les quelques milliers de gens qui l’ont côtoyé de son vivant. Mais à coup sûr il serait mort pour rien. Enfermé à jamais dans le vide du tombeau. Si personne n’avait parlé. Si aujourd’hui personne ne parle, le Christ retourne dans son caveau de pierre. Sa parole est comme morte. Lorsque nous nous taisons, c’est Christ que l’on bâillonne. Nos silences le rendent muet. Est-ce cela que nous voulons ? Nous n’avons pas le choix : soit nous nous taisons, et le feu de l’Evangile s’éteindra doucement. Soit nous annonçons la Bonne nouvelle, et la braise se maintiendra.

Alors, lorsque nous nous replions sur notre foi toute intérieure, lorsque la crainte l’emporte sur la joie, relisons cette exhortation de Paul. C’est comme un soufflet qui attise la braise. Nous voilà à nouveau tout rempli du feu de l’Evangile, avec l’irrépressible envie de crier : «Bonne Nouvelle» : Jésus vient instaurer un nouvel ordre des choses. « Bonne nouvelle » : avec Jésus, les derniers valent autant que les derniers. « Bonne nouvelle » : avec Jésus, fraternité, joie, justice, sont enfin au rendez-vous !

 

Comment garder une telle nouvelle pour soi ? Si vraiment l’Evangile a transformé nos vies, s’il nous a vraiment mis en route, il nous appartient de le partager et de poursuivre le mouvement, malgré nos peurs, avec nos peurs. Nous avons, nous chrétiens, un métier magnifique et une mission exaltante. Notre métier ? Facteur du Christ. Notre mission ? Porter de bonnes nouvelles, celles qui enchantent l’existence et qui donnent des raisons de vivre. Nous le ferons avec crainte et tremblement, mais surtout, surtout, avec la joie chevillée au cœur.

Amen.

Luc 24, 51-52, Actes 1, 9-10 – Or comme il les bénissait, il se sépara d’eux et fut emporté au ciel

Prédication du jeudi 5 Mai 2016 (Ascension), par Pascale Kromrek

Luc 24, 51-52 ; …. Pour vous, demeurez dans la ville jusqu’à ce que vous soyez, d’en haut, revêtus de puissance. Puis il les emmena vers Béthanie et levant les mains il les bénit. Or comme il les bénissait, il se sépara d’eux et fut emporté au ciel. Eux après s’être prosternés devant lui, s’en retournèrent à Jérusalem pleins de joie, et ils étaient sans cesse dans le temple à bénir Dieu

Actes 1, 9-10 : Ils étaient donc réunis et lui avaient posé cette question : Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le Royaume pour Israël ? ». Il leur dit : « Vous n’avez pas à connaitre les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité ; mais vous allez recevoir une puissance, celle du Saint-Esprit qui viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. »

A ces mots, sous leurs yeux, il s’éleva et une nuée vint le soustraire à leurs regards. Comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s’en allait, voici que deux hommes en vêtements blancs se trouvèrent à leur côté et leur dirent : « Gens de Galilée, pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ? Ce Jésus qui vous a été enlevé pour le ciel viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel. »

 

La vie terrestre de Jésus le Christ s’achève. Son autre vie va commencer. L’Ascension est le récit de cette dernière fois où la présence de Jésus se manifeste parmi ses disciples, les derniers instants de cette présence.

L’Ascension du Christ, littéralement « le voyage du Christ au ciel » comme il est dit notamment en allemand, néerlandais, en suédois et danois, est une fête obligatoire du calendrier chrétien, dont la célébration ne s’est généralisée qu’au cours du 4ème siècle. Dans notre République française, laïque et indivisible, la date de l’Ascension est assez bien connue – en raison des possibilités de « pont » qu’elle offre aux salariés. Mais pour les Protestants, elle n’est pas la fête chrétienne la plus célébrée. Les synodes ont souvent lieu ce jour-là, de même que les voyages de paroisse, certaines paroisses la suppriment même et certains pasteurs reconnaissent qu’ils ne se sentent pas tellement à l’aise avec cet évènement. Et pourtant… !

Et pourtant, pour certains de nos Réformateurs, comme Zwingli et Calvin, l’épisode a une importance décisive, puisqu’il contribuera à fonder la conception réformée de la Cène, appuyée sur l’absence de présence réelle matérielle dans le pain.

Et pourtant, que de fois évoquons-nous cet épisode dans le Credo « Il est monté au ciel, il siège à la droite de Dieu le Père Tout Puissant… » ; savons-nous bien ce que nous disons alors ?

Et pourtant, et surtout, l’Ascension nous envoie un message de confiance et d’espérance.

Tout d’abord voyons la scène elle-même :

Jésus s’en va – et ne reviendra plus, ni parmi ses disciples, ni parmi nous au cours des siècles qui suivent, et nul ne sait quand il reviendra. Il l‘a dit à ses disciples et aux foules, il les a préparés ; mais lorsque l’évènement arrive, il s’agit bien d’une disparition.

Les mots des textes sont d’ailleurs très forts : il s’agit d’enlever, d’emporter, dérober, soustraire, de disparition, de départ. Il suffit de se souvenir des adieux sur un quai de gare, sur un quai maritime, un trottoir d’où de se rappeler l’arrière d’une voiture qui s’éloigne et devient de plus en plus petite ; les départs de personnes aimées laissent rarement indifférents, quand on y assiste et que l’on reste soi-même. Et quand on sait que c’est la dernière fois que l’on se voit, qu’on ne se reverra pas dans ce monde, cela fait mal. La question du « quand » et « où » « de nouveau » se pose alors. J.S. Bach le fait chanter ainsi au début de son oratorio de l’Ascension : Ah, Jésus, ton départ est-il déjà si proche ? Hélas, l’heure est-elle déjà venue où nous devons nous séparer de toi ? Ah ne t’éloigne pas encore ! Ton adieu et ton départ prématuré me causent la plus grande douleur ! Ah, demeure donc encore ici ! Oui, ne tarde pas à revenir et bannis ma triste affliction ; sinon chaque instant me sera odieux et il en sera ainsi des années !

La séparation d’avec Jésus commence donc et on ne sait pas combien de temps elle va durer. Il ne s’agit pas d’un deuil, Jésus est ressuscité ; la plupart des disciples l’ont vu, ils savent qu’il est vivant, c’est simplement un départ et donc une absence, sans connaitre le moment du retour, et ce n’en est pas moins pénible.

Leurs yeux des disciples sont rivés au ciel, on peut le comprendre, c’est un extraordinaire spectacle qui s’offre à eux ; pardonnez-moi si j’entre un peu dans une lecture peu calvinienne, et évoque les représentations si parlantes de cette scène ! L’Ascension est en effet un sujet de choix qui a inspiré icônes, fresques, tableaux, sculptures… Artistes orthodoxes, catholiques et même protestants (Rembrandt) ont traité le sujet ; chacun a sa manière a imaginé la scène, avec Jésus qui s’élève seul, ou bien porté, ou même soufflé par les anges ; la nuée l’enveloppe ou l’attend plus haut ou se dissipe déjà ; il regarde vers le ciel, parfois même vers Dieu assis dans une mandorle, ou vers les disciples, ou droit devant lui, vers nous ; ses pieds sont presque toujours visibles, flottants ou appuyés ; à terre, agenouillés, courbés ou debout, les disciples regardent tête renversée, et parfois lèvent les mains, comme pour le retenir ou pour l’accompagner… Dans les icônes, Marie est bien sûr la figure dominante, souvent debout, les disciples à ses pieds. Ne nous attardons pas davantage sur ces représentations, mais constatons seulement que Jésus n’est plus là, que les disciples ne le voient plus. Ils restent alors les yeux fixés au ciel.

Mais ils se font rappeler à l’ordre par les deux anges, (qui sans doute figurent Elie et Moïse) : « Pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ? » ce ciel où il n’y a plus rien à voir ; il reviendra celui que vous attendez, mais un jour, de la même manière qu’il est parti. Cela signifie-t-il pour les disciples qu’ils sont désormais libres ? ou au contraire vont-ils éprouver une tristesse permanente ?

Non, la tristesse, c’était avant sa crucifixion, quand Jésus essayait de les préparer à ce qui allait arriver et leur annonçait sa mort ; entre temps ils savent que Christ est mort mais est ressuscité, ils ont vu Jésus vivant ou ont fini par croire les récits de ceux qui l’avaient vu. Désormais Jésus est pour eux non seulement leur Maitre et ami, mais aussi le Seigneur. Lors de son ascension, et la toute première fois, Jésus les bénit et pour la toute première fois ils l’adorent ; Ils s’en retournent donc joyeux à Jérusalem. En les quittant, Jésus leur laisse sa joie, ainsi qu’il le leur avait annoncé, comme le rapporte l’Evangile de Jean relatant leur dernier entretien : « « Vous serez dans la tristesse, mais votre tristesse sera changée en joie…. Vous avez maintenant de la tristesse, mais je vous verrai de nouveau et nul ne vous ôtera votre joie… ».

Libres ? oui, mais évidemment pas libérés de Jésus. Celui-ci, comme le relate encore l’Evangile de Jean, dans ce même dernier entretien avec eux, leur a dit « il est avantageux pour vous que je parte ». Etrange formulation ! Mais c’est parce que la puissance du St Esprit va leur être donnée, mouvement descendant après le mouvement ascendant, qui redonne aux disciples la présence qui vient de leur être enlevée. Les disciples sont donc désormais libres pour mettre en pratique ce que Jésus a prévu pour eux : sans connaitre les temps et les moments, sans savoir quand aura lieu son retour, ils vont désormais être ses témoins, ses seuls témoins, dans le monde entier. L’absence physique de Jésus s’est transformée pour eux en une présence spirituelle, transmise par la puissance qui va leur être conférée à la Pentecôte. Marc l’atteste ainsi : « Le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu ; quant à eux ils partirent prêcher partout : le Seigneur agissait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient ».

Qu’est-ce que cette scène veut dire pour nous aujourd’hui ? Et même pouvons-nous y croire, esprits prétendument rationalistes ? Nous qui n’avons pas connu la personne de Jésus, ni ceux qui l’ont connu et qui ont rendu compte, mais qui avons leurs témoignages et les Ecritures pour seul fondement de notre foi ! Allons-nous rester les yeux au ciel ? Allons-nous nous sentir libres ?

Et d’abord un mot sur « les yeux au ciel » : C’est une attitude que nous connaissons bien, mais qui a plusieurs significations : Signe d’attente, de découragement, de lassitude, de dépit, ou d’incompréhension ; signe de résignation, jusqu’au constat du ciel vide, sans Dieu. Ou bien aussi, recherche d’une solution, signe de concentration, ou simplement contemplation d’un ciel bleu, ou « à la Turner », ou étoilé, et de l’immensité des cieux, et signe de méditation ; mais une telle attitude n’a qu’un temps et risque de se révéler stérile. Dans la montée de Jésus au ciel L. Gagnebin voit l’indication que Jésus nous échappe, qu’il ne saurait y avoir de mainmise de notre part sur Jésus ou sur Dieu. Dieu, « compris comme Transcendance, nous demeure inaccessible… il nous dépasse infiniment ».

Mais ce n’est pas pour autant que ce Jésus a disparu. En même temps qu’un récit d’absence, l’Ascension est aussi un témoignage de la présence de Jésus auprès de nous. Ni Dieu, ni Jésus ne nous abandonne dans cette montée vers le Père.

Dans le récit que nous avons lu, Luc a ajouté un geste dans cette scène de la montée au ciel : Jésus a fait ses dernières recommandations aux disciples et leur demande d’être ses témoins, et il les bénit pendant qu’il est emporté. Le geste de la bénédiction se poursuit pendant l’élévation et l’éloignement…… « …. Et levant les mains au ciel, il les bénit ; or comme il les bénissait, il se sépara d’eux et fut emporté au ciel… ».

C’est une bénédiction ininterrompue, qui perdure indéfiniment, au bénéfice de laquelle se trouvent les disciples, puis ceux qu’ils ont convertis, et puis toute la chaine de témoins jusqu’à nous, qui sommes également au bénéfice de cette bénédiction, et de la promesse qu’elle contient ; nous sommes alors, nous aussi, témoins et relais de cette promesse, et nous sommes mis en marche par cette bénédiction. Pour nous comme pour les disciples, il n’est pas question de rester ainsi en contemplation apathique. Il nous faut agir, nous mettre en marche, témoigner….

Il n’est pas possible non plus de considérer que nous sommes libérés de Jésus qui « retourne » à son Père et nous laisse à notre condition humaine. Nous ne sommes pas seuls. Le récit de l’Ascension contient des rappels symboliques du Premier Testament comme celui de la nuée dans laquelle Jésus va vers son Père, et celui des 40 jours qui la séparent de Pâques ; c’est un rappel des promesses renouvelées de Dieu aux hommes et témoigne, ainsi que le disait Jean Vitaux, « de l’accomplissement de l’Ancienne alliance dans la Nouvelle Alliance ».

La bénédiction continue est ainsi le signe de l’alliance toujours renouvelée, entre Dieu et les hommes, entre son Fils et nous, et manifestée, concrétisée et mise en mouvement par l’Esprit. La Pentecôte va achever, accomplir la promesse donnée à l’Ascension ; en même temps que la parousie est attendue, la réalité de l’amour du Christ Le rend dès aujourd’hui présent à nos cœurs et à nos âmes.

Nous pouvons désormais prendre notre place parmi les témoins et poursuivre la chaine des témoignages ; mais nous pouvons aussi, quand même, parfois, jeter un coup d’œil vers le ciel, pour reprendre souffle, et faire le lien entre notre monde terrestre et celui de la spiritualité. « Le ciel me parle de ce Dieu qui m’attire vers plus grand que moi » dit James Woody. Laissons-nous inspirer alors par la joie des disciples en mission et par la force de leur témoignage.

AMEN

 

Actes 1, v. 1 – 11 – « les paroles du Christ, fondatrices de notre église… »

Jeudi 17 Mai 2012 – Ascension – par le Dr Jean VITAUX.

 

Théophile, j’ai parlé, dans mon premier livre, de tout ce que Jésus a commencé de faire et d’enseigner, jusqu’au jour où il fut enlevé (au ciel), après avoir donné ses ordres, par le Saint-Esprit, aux apôtres qu’il avait choisis. C’est à eux aussi qu’avec plusieurs preuves, il se présenta vivant, après avoir souffert, et leur apparut pendant quarante jours en parlant de ce qui concerne le royaume de Dieu. Comme il se trouvait avec eux, il leur recommanda de ne pas s’éloigner de Jérusalem, mais d’attendre la promesse du Père dont, leur dit-il, vous m’avez entendu parler ; car Jean a baptisé d’eau, mais vous, dans peu de jours, vous serez baptisés d’Esprit Saint. Eux donc, réunis, demandèrent : Seigneur, est-ce en ce temps que tu rétabliras le royaume pour Israël ? Il leur répondit : Ce n’est pas à vous de connaître les temps ou les moments que le Père a fixés de sa propre autorité. Mais vous recevrez une puissance, celle du Saint-Esprit survenant sur vous, et vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée, dans la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre. Après avoir dit cela, il fut élevé pendant qu’ils le regardaient, et une nuée le déroba à leurs yeux. Et comme ils avaient les regards fixés vers le ciel pendant qu’il s’en allait, voici que deux hommes, en vêtements blancs, se présentèrent à eux et dirent : Vous Galiléens, pourquoi vous arrêtez-vous à regarder au ciel ? Ce Jésus, qui a été enlevé au ciel du milieu de vous, reviendra de la même manière dont vous l’avez vu aller au ciel.

Le récit de l’ascension du Christ marque une rupture profonde dans le Nouveau Testament. Luc nous le montre bien en en faisant la césure entre le dernier chapitre de son évangile et le premier chapitre des Actes des apôtres, nous donnant deux relations successives de l’Ascension. En effet après sa mort sur la croix et sa résurrection, où, après la résurrection, le Christ apparaît encore aux apôtres, parlant avec eux, se faisant reconnaître par les stigmates de son supplice, et même mangeant avec eux pour affirmer sa résurrection et vaincre leur incrédulité. La thématique de l’Ascension est la disparition du Christ ressuscité aux yeux des disciples et par voie de conséquence à l’humanité entière, à tout homme et donc à chacun de nous jusqu’à son retour, au jugement dernier et à la parousie, accomplissement du Royaume de Dieu. Le Christ quitte donc la scène, et seuls les hommes désormais pourront en assurer la mémoire et en témoigner : c’est une rupture profonde, qui est toujours d’actualité pour tous : le Christ a disparu de nos yeux, mais son message transmis par les écritures et par le témoignage nous a été transmis de génération en génération par les apôtres, puis par leurs disciples, puis par tous les croyants jusqu’à nos jours. Le Christ, une fois disparu des yeux des disciples lors de l’Ascension au ciel, sera remplacé par la puissance de l’Esprit Saint.

Nous ne nous attarderons pas sur la représentation de l’Ascension céleste du Christ dans les Cieux, qui reprend les mots de la transfiguration (Luc 9, 2-8), où le Christ apparaît à trois apôtres, Pierre, Jacques et Jean : il apparaît vêtu d’une blancheur éclatante, son visage changea et il était accompagné de Moïse et d’Élie qui parlaient avec lui de vive voix de son départ. La scénographie de l’Ascenscion dans les Actes est la même : Jésus est accompagné de deux hommes en vêtements blancs, qui cette fois s’adressent directement aux apôtres après le Christ pour compléter son message : c’est donc Moïse et Elie qui s’adressent aux apôtres pour signifier l’accomplissement de l’Ancienne Alliance dans la Nouvelle Alliance. La nuée qui cache le Christ aux hommes est aussi un rappel de l’Ancien Testament, où Dieu apparaît souvent, comme à Moïse, sous la forme d’une nuée, nuage obscurcissant le ciel. L’ascension est donc la réalisation de la promesse de la transfiguration. La durée de 40 jours qui sépare l’Ascension de la passion est également un rappel de l’ancien et du nouveau testaments : le chiffre quarante rappelle à la fois les 40 jours que Jésus passa dans le désert conduit par l’Esprit et tenté par le Malin avant d’entreprendre son ministère en Galilée, et les 40 années d’errance du peuple d’Israël dans le désert sous la conduite de Moïse avant d’apercevoir la Terre Promise. C’est encore un rappel indéfectible de l’accomplissement de l’Ancienne Alliance dans la Nouvelle Alliance.

Par contre, les paroles du Christ s’adressent certes aux apôtres, mais aussi et surtout à nous, tous les Chrétiens qui se sont succédés depuis 2000 ans. Nous n’avons pas eu comme les onze apôtres la chance de voir le Christ ressuscité, ni le Christ en gloire lors de l’ascension avant qu’il ne soit soustrait à leurs regards par la nuée. Nous sommes en cela tout à fait comparables au douzième apôtre Matthias qui sera désigné par tirage au sort en remplacement de Judas (Actes 1, 15-26). Matthias avait suivi le Christ depuis la première heure, mais n’avait vu ni la transfiguration, ni les apparitions du Christ ressuscité, ni l’Ascension. Notre connaissance de Jésus pour nous, Chrétiens, repose depuis sur le témoignage des apôtres, transmis par l’écriture, qui est le fondement de notre foi, comme l’affirmait Jean Calvin : « solo scriptura, solo fide », une seule écriture, une seule foi. Le Christ nous transmet plusieurs messages :

Le premier message du Christ est le remplacement de la présence réelle du Christ ressuscité par la présence invisible du Saint-Esprit : « Vous allez recevoir une puissance, celle du Saint-Esprit qui viendra sur vous ». Dans le dernier chapitre de l’évangile de Luc, il dit aussi : « Et moi, je vais envoyer sur vous ce que mon père a promis ».Et il ordonne aux apôtres de rester à Jérusalem afin de recevoir l’Esprit Saint, ce qui sera accompli à la Pentecôte pour les apôtres. Ce message, initialement adressé aux apôtres, nous concerne directement. Puisque nous n’avons pas pu connaître le Christ, seul l’Esprit Saint peut nous guider par la grâce de Dieu et entretenir notre foi. Et dans le dernier chapitre de Luc, il précise la puissance opérative du Christ puis du Saint Esprit : « Alors il leur ouvrit l’intelligence pour comprendre les écritures ». C’est pourquoi la lecture des Écritures reste le fondement de notre foi par la puissance opérative du Saint-Esprit. L’Esprit saint, dont le Christ annonce la venue, remplacera la présence réelle du Christ : il assistera efficacement les apôtres, ce qui est le thème principal du livre des Actes des Apôtres, de telle sorte que Jésus peut s’effacer sans les laisser orphelins selon le terme employé par l’apôtre Jean (Jn 14, 18). C’est en quelque sorte l’acte de création de l’Église : le temps de l’Église sera celui de l’absence de Jésus jusqu’à son retour en gloire comme le soulignait Charles L’Eplattenier.

Le deuxième message du Christ, relaté dans le dernier chapitre de Luc est une authentique confession de foi et un appel au témoignage : « Le Christ souffrira et ressuscitera des morts le troisième jour et on prêchera en son nom la conversion et le pardon des péchés à toutes les nations à commencer par Jérusalem. C’est vous qui en êtes les témoins ». Cette courte confession de foi retient l’essentiel, et la confession de foi est un des fondements majeurs des églises issues de la Réforme. L’appel du Christ au témoignage est non moins fondamental. Si la foi est individuelle et est l’expression de la grâce divine, le témoignage, en diffusant l’écriture, et en donnant en exemple les vertus du chrétien (certes avec toutes ses limites liées à la faiblesse de l’homme) a permis la transmission de la parole du Christ depuis les apôtres jusqu’à nos jours. La prédication et la méditation des écritures est le fondement avec la louange et le chant des psaumes, de nos cultes. Témoigner au nom de Christ est et a toujours été le propre du Chrétien, que ce soit au sein de son église, de sa famille, de son entourage amical, relationnel ou professionnel, et aussi de la société. Cette valeur fondamentale nous a été donnée en mission par le Christ lui-même avant de disparaître de la vue des apôtres, dont nous sommes chacun un peu les descendants.

Le troisième message du Christ était sans doute plus destiné aux contemporains du Christ lors de la rédaction de ce texte vers 80 après Jésus-Christ ou un peu plus tard. : « vous n’avez pas à connaître les temps et les moments que le père a fixés de sa propre autorité ». En effet, de nombreux chrétiens dans l’attente proche du jugement dernier et de la parousie, renonçaient au monde, vendaient leurs biens et attendaient la fin du monde et l’achèvement de l’histoire du salut. Si Paul a fait de la parousie un des éléments de l’espérance chrétienne, cette espérance escathologique projetée dans le présent ne pouvait avoir que des conséquences désastreuses : en effet, outre ses effets destructurants sur l’église et la société, la non venue rapide de la fin du monde et le regret de ne pas voir personnellement la parousie avaient comme risque la lassitude, l’inassouvissement des espérances eschatologiques et le rejet de la croyance en Christ. Pour nous, après 2000 ans de chrétienté sans Christ, ce message nous paraît admis et nous n’attendons plus la venue imminente de la parousie et l’instauration du royaume de Dieu,bien que… les tentations millénaristes soient toujours fortement répandues dans le public et même dans certaines sectes religieuses. En témoignent encore cette année, les théories de la fin du monde le 21 décembre 2012, fondées sur des spéculations hasardeuses sur le complexe calendrier maya.

Le dernier message du Christ nous touche beaucoup plus, car c’est son universalité : « Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre ». Après avoir rappelé l’accomplissement de l’Ancienne Alliance dans la Nouvelle Alliance, avec la présence d’Élie et de Moïse, Jésus invite les apôtres à aller à Jérusalem, où dix jours plus tard, l’action du Saint-Esprit les fera parler en langues lors de la Pentecôte. De là, ils pourront se répandre jusqu’aux confins de la terre, et même en Samarie, terre d’une déviance hérétique juive unanimement réprouvée par les juifs contemporains. Les confins du monde font sans aucun doute allusion à Rome et à son empire mais aussi à la seconde diaspora juive, consécutive à la destruction du temple de Jérusalem par Titus en 70 de notre ère. C’est surtout pour nous, un témoignage fort de l’universalité de la parole du Christ, qui s’étend à tous, juifs, hérétiques, païens de toutes origines.

La conclusion de l’Ascenscion revient à Moïse et à Élie qui expriment l’espérance chrétienne : « Ce Jésus qui vous a été enlevé pour le ciel viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel ». La parousie nous attend donc, mais nous ne la verrons pas de notre vivant. L’espérance chrétienne est intacte, mais ne soyons pas présomptueux pour en déterminer les effets et la date.

Ce récit de l’Ascension, rapporté deux fois par Luc dans son dernier chapitre de son Évangile et dans le premier chapitre des Actes des Apôtres, nous impressionne finalement moins par la théâtralité de l’Ascension, tellement souvent peinte par les peintres baroques, mais bien plus par les paroles du Christ, qui se révèlent fondatrices de notre église : grâce et foi par la puissance de l’Esprit Saint, rôle central des Écritures, universalité de la parole du Christ, valeur du témoignage, transmission de génération en génération du message évangélique du Christ, espérance eschatologique chrétienne, sans tomber dans les affres du millénarisme et de la parousie imminente. Les paroles du Christ lors de l’Ascension sont vraiment fondatrices de notre église, en particulier protestante : rapport à l’Ecriture, Témoignage, Universalité. Le temps de l’Église étant celui de l’absence du Christ visible, suivons son enseignement et remettons nous sous la garde de l’Esprit Saint pour assurer notre foi.

Amen.

Actes 1, v.3-14 et Luc 24, v.33-53 – « une fin et un début »

Jeudi 13 mai 2010 – Jeudi de l’Ascension, par Simone Bernard

 

Actes 1, v.3-14

3 à qui aussi, après avoir souffert, il se présenta lui-même vivant, avec plusieurs preuves assurées, étant vu par eux durant quarante jours, et parlant des choses qui regardent le royaume de Dieu. 4 Et étant assemblé avec eux, il leur commanda de ne pas partir de Jérusalem, mais d’attendre la promesse du Père, laquelle, [dit-il], vous avez ouïe de moi : 5 car Jean a baptisé avec de l’eau ; mais vous, vous serez baptisés de¹ l’Esprit Saint, dans peu de jours. 6 ▪ Eux donc étant assemblés, l’interrogèrent, disant : Seigneur, est-ce en ce temps-ci que tu rétablis le royaume pour Israël ? 7 Mais il leur dit : Ce n’est pas à vous de connaître les temps ou les saisons que le Père a réservés à sa propre autorité ; 8 mais vous recevrez de la puissance, le Saint Esprit venant sur vous¹ ; et vous serez mes témoins à Jérusalem et dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’au bout de la terre². 9 Et ayant dit ces choses, il fut élevé [de la terre], comme ils regardaient, et une nuée le reçut [et l’emporta] de devant leurs yeux. 10 ▪ Et comme ils regardaient fixement vers le ciel, tandis qu’il s’en allait, voici, deux hommes en vêtements blancs, se tinrent là à côté d’eux, 11 qui aussi dirent : Hommes galiléens, Pourquoi vous tenez-vous ici, regardant vers le ciel ? Ce Jésus, qui a été élevé d’avec vous dans le ciel, viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en allant au ciel. 12 Alors ils s’en retournèrent à Jérusalem, de la montagne appelée des Oliviers, qui est près de Jérusalem, le chemin d’un sabbat¹. 13 Et quand ils furent entrés [dans la ville], ils montèrent dans la chambre haute où demeuraient Pierre, et Jean, et Jacques, et André, Philippe et Thomas, Barthélemy et Matthieu, Jacques [fils] d’Alphée et Simon Zélote¹, et Jude [frère] de Jacques. 14 Tous ceux-ci persévéraient d’un commun accord dans la prière, avec les femmes, et avec Marie, la mère de Jésus, et avec ses frères.

Luc 24, v.33-53

33 Et se levant à l’heure même, ils s’en retournèrent à Jérusalem, et trouvèrent assemblés les onze et ceux qui étaient avec eux, 34 disant : Le Seigneur est réellement ressuscité, et il est apparu à Simon. 35 Et ils racontèrent les choses qui étaient arrivées en chemin, et comment il s’était fait connaître à eux dans la fraction du pain.

36 ▪ Et comme ils disaient ces choses, il se trouva lui-même là au milieu d’eux, et leur dit : Paix vous soit ! 37 Et eux, tout effrayés et remplis de crainte, croyaient voir un esprit. 38 Et il leur dit : Pourquoi êtes-vous troublés, et pourquoi monte-t-il des pensées dans vos cœurs ? 39 Voyez mes mains et mes pieds ; – que c’est moi-même : touchez-moi, et voyez ; car un esprit n’a pas de la chair et des os, comme vous voyez que j’ai. 40 Et en disant cela, il leur montra ses mains et ses pieds. 41 Et comme, de joie, ils ne croyaient pas encore et s’étonnaient, il leur dit : Avez-vous ici quelque chose à manger ? 42 Et ils lui donnèrent un morceau de poisson cuit et [quelque peu] d’un rayon de miel ; 43 et l’ayant pris, il en mangea devant eux. 44 Et il leur dit : Ce sont ici les paroles que je vous disais quand j’étais encore avec vous, qu’il fallait que toutes les choses qui sont écrites de moi dans la loi de Moïse, et dans les prophètes, et dans les psaumes, fussent accomplies. 45 Alors il leur ouvrit l’intelligence pour entendre les écritures. 46 Et il leur dit : Il est ainsi écrit ; et ainsi il fallait que le Christ souffrît, et qu’il ressuscitât d’entre les morts le troisième jour, 47 et que la repentance et la rémission des péchés fussent prêchées en son nom à toutes les nations, en commençant par Jérusalem. 48 Et vous, vous êtes témoins de ces choses ; 49 et voici, moi, j’envoie sur vous la promesse de mon Père. Mais vous, demeurez dans la ville, jusqu’à ce que vous soyez revêtus de puissance d’en haut.

50 ▪ Et il les mena dehors jusqu’à Béthanie, et, levant ses mains en haut, il les bénit. 51 Et il arriva qu’en les bénissant, il fut séparé¹ d’eux, et fut élevé dans le ciel. 52 Et eux, lui ayant rendu hommage, s’en retournèrent à Jérusalem avec une grande joie. 53 Et ils étaient continuellement dans le temple, louant et bénissant Dieu.

Les deux lectures que nous venons de faire relatent l’une et l’autre l’Ascension du Christ. Elles émanent du même auteur, Luc, un médecin compagnon de Paul, et sont adressées au même Théophile.

Est-ce vraiment une simple redite, ou plutôt une vision différente du même événement ?

Replaçons-nous dans le temps. Où en sont les disciples de Jésus ? Ils ont vécu des heures, des jours terribles : l’arrestation de Jésus, son procès, sa crucifixion, sa mort, ces trois jours d’un silence lourd où ils se sont terrés, craignant pour leur vie, ne comprenant plus ce qui leur arrivait. Leur confiance dans ce maître bien aimé n’a plus d’assise.

Et puis il y eut cette merveilleuse nouvelle de la résurrection du Christ. Les preuves se multiplient : Jésus est vivant, reconnu par les uns et les autres. La joie revient. Vont-ils pouvoir reprendre le chemin, tous ensemble, comme autrefois ? Continuer ce ministère itinérant, écouter l’enseignement du maître, le voir consoler et guérir.

Mais la réalité est toute autre : Jésus leur est enlevé, à nouveau. Pas brutalement par les autorités politiques ou religieuses. Non, il les quitte en douceur pour aller vers son Père, ainsi qu’il le leur avait annoncé. Il en avait été de même pour le prophète Elie, ou Habacuc.

Et c’est bien pour cela que les disciples ne sont pas vraiment tristes, malgré la séparation. Il est même précisé : « ils retournèrent à Jérusalem pleins de joie et ils étaient sans cesse dans le temple à bénir Dieu ».

Ils ont compris que la présence de Jésus est devenue différente, intérieure en quelque sorte, ce que le Pasteur François Clavairoly qualifiait mardi de « présence-absence ». Ils ne sont pas abandonnés. Et ils ont une tâche à accomplir : être les témoins du Christ, partout sur la terre. Ils vont recevoir le Saint Esprit afin de réaliser l’œuvre dont ils sont chargés.

L’Ascension du Christ marque l’entrée définitive de Jésus dans le domaine céleste de Dieu – d’où il reviendra en un temps ignoré – mais qui entre-temps le cache aux yeux des hommes. Il nous précède dans le Royaume du Père pour que nous, membres de son corps, vivions dans l’espérance d’être un jour éternellement avec lui. Rappelons-nous ce qu’il dit à Marie de Magdala au matin de Pâques : « Va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père, vers mon Dieu qui est votre Dieu ».

Dans l’évangile de Luc, l’ascension de Jésus met un terme à son activité terrestre ; il annonce la parole en son nom et la conversion « générale ». Il annonce également la venue de l’Esprit : « Je vais envoyer sur vous ce que le Père a promis ». En parallèle nous lisons dans le livre des actes : « Vous allez recevoir une puissance, celle du Saint-Esprit qui viendra sur vous ». Dans l’un et l’autre textes, nous trouvons la même injonction : vous serez mes témoins. D’abord ici, à Jérusalem, en Judée et en Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre. Et c’est bien ce qui est arrivé : Pierre et Jean à Jérusalem, Philippe en Samarie annoncent la bonne nouvelle. Paul et Barnabas se tournent vers les païens et continuent leur route vers Antioche, Iconium, Lystre…Paul poursuivra sa mission jusqu’à Rome où il finira sa vie.

A travers les apôtres, le message a été transmis, en dépit des difficultés, des luttes multiples, et il nous est parvenu, par delà les siècles. Nous ne le connaissons qu’à travers les Ecritures, les témoignages de ces hommes et de ces femmes qui l’avaient écouté, accompagné pendant son ministère terrestre. Ils furent les premiers témoins. Ceux qui vinrent ensuite, comme Luc, comme Paul, s’ils n’ont pas connu directement Jésus, ont pu recueillir le témoignage de ses contemporains, des disciples eux-mêmes.

Et les années se sont écoulées : les témoins « visuels » de l’Ascension ont quitté ce monde. Les récits se sont multipliés, parfois enjolivés. Mais la base demeure : l’Ascension du Christ marque la fin de sa présence parmi les hommes et le début de la longue attente de son retour en gloire.

A nous, chrétiens du XXIe siècle, de savoir être des témoins fidèles de ce Christ qui, enlevé au ciel, en reviendra au temps fixé par le Père.

Amen

Actes 1, v. 12 à 26 « Il n’y a pas d’autre succession apostolique que l’œuvre efficace et actuelle du Saint-Esprit « 

Dimanche 28 mai 2006 – par Fabian Clavairoly

 

C’est un petit texte discret, sans prétention. L’adjonction de Matthias aux Onze apôtres. Rien de bien extraordinaire. Un de ces textes qu’on lit de manière distraite, en diagonale sur la grande route des fêtes chrétiennes quand on sort de l’Ascension direction Pentecôte. Pourtant, à y regarder de près, il est majeur, à tel point qu’après relecture, on se rend compte que les thèmes abordés y abondent : la nature de l’Eglise par exemple et son rôle ; le thème de l’Election ; le hasard aussi, de manière un peu surprenante ; les gens qu’on ne remarque pas et qui restent en retrait comme Matthias… Est-ce qu’il y a un rapport entre ces sujets ? Pas sûr non, il est possible qu’il n’y en ait pas, mais je crois que si on ne parle que des choses qui ont un rapport entre elles, on ne va pas très loin.

I- L’Eglise, entre nature et mission.

Ce texte nous parle du groupe de disciples qui entourait Jésus lors de sa prédication en Galilée. Une sorte de garde rapprochée d’hommes… et de femmes. Compagnons de la première heure, ils ont été conquis par un geste, une phrase, par un message. Ils sont la lumière du monde, le sel de la terre (Mt 5,13) ; doivent être écoutés comme Jésus Christ (Lc 10,16) et c’est à eux que revient la tâche de répandre la Parole parmi les nations. Eux, ce sont les Apôtres. Vous êtes au clair avec les apôtres ? Ce qui pour l’évangéliste Luc, l’auteur des Actes des Apôtres, forme l’identité et l’essence de l’Eglise, ce sont ces Apôtres. Ils en constituent le fondement parce que, avec le Saint-Esprit, ils assurent la continuité de la prédication de Jésus en annonçant au monde entier sa résurrection. Ces Douze -parce qu’il parait qu’ils étaient Douze- tirent leur importance de leur place charnière, unique et irremplaçable, entre l’histoire de la prédication de Jésus et les débuts du christianisme primitif. A ce titre, ils ne peuvent avoir de successeurs : les successeurs des témoins directs de la résurrection n’en sont plus les témoins directs ! Donc Douze finalement, le chiffre biblique, la totalité, ça arrangeait tout le monde. C’était très clair sur le papier, au début. Mais très vite, tout a dérapé. Vous-vous souvenez qu’à l’origine Judas était parmi eux, mais il a trahi, ce qui signifie que la parole de Jésus dans Jn 17,18, « comme tu m’as envoyé je les ai envoyés » ne s’applique déjà plus aux Douze au complet, Judas en est exclu… Une fois les entrailles de Judas répandues, c’est Matthias qui remplace Judas au pied levé, et quand l’Eglise remplace Judas par Matthias, ce ne sont pas les Onze, c’est l’assemblée des cent vingt personnes présentes ce jour-là nous dit le texte, qui établit le nouvel apôtre dans ses fonctions [1]. D’autre part, Saul de Tarse « mis à part par Dieu et non par les hommes » d’après lui (cf. Ga. 1,1) devint l’apôtre Paul de ce fameux collège des Douze + 1 donc… En fait, il semble que si le titre d’apôtre avait été l’apanage des Douze, Paul n’aurait pas pris tant de peine à démontrer que ceux qui le combattaient à Corinthe ne méritaient pas ce nom. Songez aussi à tous ceux que Paul nomme apôtres dans ses lettres (Jacques, Barnabas, Andronique et Junias, Sylvain et Timothée…) sur lesquels je ne m’étendrai pas pour ne pas compliquer les choses. Vous le voyez, du symbolisme -le chiffre 12- signifiant la plénitude, la totalité, c’est-à-dire finalement l’universalité à qui s’adresse le message de l’Evangile, on passe rapidement à la réalité humaine de l’Eglise. A la pratique, la pragmatique. La question qui se pose alors, et très vite, les premiers chrétiens vont la poser, c’est de savoir comment la communauté des chrétiens peut rester fidèle. Qu’est-ce qui légitime l’Eglise, qu’est-ce qui fonde réellement son « apostolicité » -ça y est le mot est lâché. Cette Eglise qui ne peut plus se contenter d’un symbole, si beau soit-il. Ma réponse ici, veut être claire. Du fondement posé par les apôtres, certains éléments ne sont pas transmissibles, d’autres le sont. Les éléments intransmissibles sont : la rencontre avec le Ressuscité, La suivance des quarante jours, le mystère de l’Ascension et le miracle de la première Pentecôte. Ces témoignages originels sont originaux, uniques ils sont universels, témoignages ils demandent à être reçus sans pouvoir être dupliqués. Les éléments transmissibles quant à eux sont la vocation et la charge de prêcher, de témoigner et d’édifier, de baptiser et d’enseigner. Il faut donc, vous voyez, pour faire vivre le message, une forme de tradition, une tradition qui prend ici son sens noble, du latin tradere : transmettre. La transmission d’une succession apostolique non pas marquée d’un quelconque sceau de caste sacerdotale, mais mue par la chaîne des apôtres qui transmettent un message : la Parole, grâce au Saint-Esprit.

Il n’y a pas d’autre succession apostolique que l’œuvre efficace et actuelle du Saint-Esprit qui offre et accomplit pour nous l’Evangile de Jésus Christ à travers ses témoins. Calvin et toute la Réforme protestante, expliquera que l’Eglise est apostolique non pas par une continuité juridique, mais par sa capacité à proclamer l’Evangile grâce à la prédication, et à l’administration des sacrements selon la volonté de Jésus Christ. C’est ce qui fonde la légitimité de l’Eglise, c’est son rôle « ultime ». Entre un déjà et un pas encore, la nature de l’Eglise est indissociable de sa mission. Le fondement, l’origine, impliquent la mission, le témoignage. Mais qui est appelé à témoigner ?

II- L’élection est le fondement de l’Eglise universelle

Cette mission, ce témoignage, sans lequel l’Eglise n’existe pas est pour la première fois destiné à être proclamé à tous par-delà les frontières. Il n’est pas, et c’est une nouveauté, l’apanage de certains, de la civilisation par exemple (contre les barbares), des initiés gnostiques (contre le monde), ou même du peuple élu (contre des goyim)… La vocation chrétienne, en dépassant toute autre vocation, ne rentre pas en compétition avec les autres. C’est pour cela qu’elle peut coïncider avec la condition de celui à qui elle s’adresse. Mais précisément pour cela, elle la révoque entièrement. C’est la révocation de toute vocation. Et qu’est-ce donc qu’une vocation, sinon la révocation de toutes les vocations factuelles ? Tandis que la loi mosaïque ne concerne que le peuple élu, et que par définition, le barbare ne fait pas partie de la civilisation, la foi, ce fruit d’une grâce offerte à tous, permet à tout homme de répondre à l’appel de Dieu. A tout homme ! Mais quelles sont les conditions ? Quelles qualités, quelles qualifications sont requises ? Y’en a-t-il seulement ? Pour compléter le cercle, pour arriver à Douze et signifier que l’Evangile a une portée qui casse les frontières humaines, les apôtres décident de choisir parmi ceux qui sont là depuis le début de l’aventure, ils prient, et ils tirent au sort. Ils prient : « Toi, Seigneur, qui connais les cœurs de tous, désigne celui des deux que tu as choisi […] ». C’est Dieu qui aura le dernier mot, pas les hommes. Rappelez-vous de la phrase de Paul qui tient, lui aussi, à cette précision en se présentant comme étant « mis à part par Dieu et non par les hommes ». Je ne sais pas si vous réalisez bien ce que ça veut dire pour Matthias à qui l’on ne demande rien, et qui ne s’est vraisemblablement pas posé de question. Il a été appelé, de ces appels qu’on ne discute pas ; il a eu une vocation, au sens étymologique du terme. Il a été l’objet de la phrase, et non le sujet, comme les premiers apôtres, comme Paul et bien d’autres après eux. L’élection est le fondement de l’Eglise universelle. Comme jamais auparavant, tout le monde, et chacun en particulier, est concerné. Ça vous est arrivé, ou ça peut vous arriver, comme c’est arrivé à ce Matthias. Un type qui finalement n’avait rien demandé à personne, dont on n’avait jamais entendu parler avant, et dont on n’entendra plus parler après d’ailleurs. L’Election, la vocation externe dont fait l’objet Matthias est double, il est certes discerné par les autres, mais ceux-ci laissent le dernier mot à Dieu. Alors il y a cette histoire de hasard, qui peut en embêter certains, dont je fais partie. Les apôtres prient certes, mais ils tirent au sort : le kleros qui pour le coup n’a rien de vraiment biblique. C’est une habitude grecque, traditionnellement on jetait des pierres ou des bouts de bois dans un casque pour tirer au sort. Mais en fait, c’est du hasard si on croit au hasard ; ici, c’est la notion de Providence qu’il faut comprendre, qui a pour but essentiel de marquer la priorité de l’initiative divine, et de mettre en exergue l’antécédence de la grâce. Là où les incroyants ne verront que le jeu de forces naturelles ou l’effet du hasard, les croyants apercevront la main de Dieu. Le hasard n’existe pas, c’est le pseudonyme que prend Dieu lorsqu’il veut passer incognito. C’est donc derrière le thème de l’Election, de la prédestination, celui de la Providence de Dieu qui transparaît. Les apôtres, pris dans un projet qui les dépasse complètement, ne peuvent que réaliser ce dépassement d’eux-mêmes à la lumière de leur vocation, et se remettre entre les mains de Dieu dans la prière. Parler de l’Election, de la Providence, ces mots un peu impressionnants, ne signifie finalement pas autre chose que parler de la grâce, de la priorité de l’initiative de Dieu dans son action à l’égard des hommes. D’une invitation qui nous est lancée. Car vous l’avez compris, ce texte veut nous dire quelque chose, il nous parle, vous l’entendez ? Voici ce que nous dit ce texte aujourd’hui : dans cette Eglise qui ne peut sous aucun prétexte devenir un but en elle-même, mais qui n’existe que dans la mesure ou elle répond à sa vocation, tout le monde, et chacun en particulier est appelé. Ne vous y trompez pas, cet appel n’est pas celui des hommes, ni même d’une institution, mais bien celui du Maître. Il frappe à la porte de ceux qui un peu comme Matthias, font tapisserie comme on dit, restent dans l’ombre, par humilité ou par crainte. Ceux-là Il les appelle, et Il leur dit, et Il vous dit : « Toi là-bas, au fond, oui toi, c’est à toi que je parle ! Il y a une place pour toi, une place de choix à mes côtés. Viens donc plus près ! De quoi as-tu peur ? Ne crains pas, que pourrait-il t’arriver si tu as la foi ? ». Il vous dit que vous êtes l’Eglise, et que vous tenez le flambeau, ce message d’une grande valeur qu’il faut partager. Il vous rappelle par ce texte aujourd’hui, que le fondement, l’origine, impliquent la mission, le témoignage, et que c’est à vous, après Pierre, après les Douze, les Douze + 1 + 2 + des milliers d’autres, que l’invitation est lancée. Et comme Matthias, vous vous sentez dépassés, dérangés, dépassés. Parce que ça dérange, ça déplace. Alors quoi, on ne peut pas être tranquille ? Vous percevez ce que cet appel a d’irrévocable. La vocation est irrévocable. Non, on ne peut plus être tranquille.

Amen.

[1] Si la doctrine ecclésiastique romaine de la succession apostolique avait existé de ce temps-là, les choses se seraient passées moins démocratiquement…

Actes 1, 1-13 et Matthieu 28, 16-20 « le Christ, à la foi pleinement homme : c’est celui qui nous comprend, et pleinement Dieu : c’est celui qui n’abandonne jamais personne »

Culte de l’Ascension – Jeudi 29 mai 2014, par Clotaire d’Engremont

 

Dans notre credo, c’est-à-dire « le symbole des Apôtres », il est dit : « Il est monté au ciel, il s’est assis à la droite de Dieu, le Père tout-puissant ». Voilà comment en une seule phrase il est rendu compte de l’Ascension. C’est la fin des apparitions terrestres.

Les deux phrases précédentes, aussi lapidaires, nous apprennent que : « Il a été crucifié, il est mort, il a été enseveli, il est descendu aux enfers, le troisième jour il est ressuscité des morts ». L’Ascension tient bien sa place dans le temps liturgique de Pâques qui commence le vendredi Saint pour se terminer dans 10 jours avec la Pentecôte. Malgré cela, la fête de l’Ascension est souvent oubliée aujourd’hui, dans notre Eglise d’Europe occidentale tout au moins. Il est vrai que l’évènement tient moins de place dans la bible que la crucifixion et la résurrection. Pourtant il n’est pas inutile de s’interroger sur cette élévation après les errances du Fils de Dieu pendant 40 jours sur terre. Que peut bien signifier le fait d’être « élevé au ciel » ? Il ne peut pas s’agir pour nos esprits prétendument rationnels d’un voyage d’agrément dans le ciel bleu ! L’Ascension : réalité ou mythe ? Peu importe à la limite, bien que je sois enclin à privilégier, comme vous peut-être, une lecture métaphorique qui convient bien pour ces faits rapportés. Car aux yeux de la foi, c’est l’amour et l’espérance qui vous sont proposés par cet évènement. Le Christ s’absente, mais il nous laisse sa bénédiction jusqu’à la fin du monde : dernier verset (v 20) du dernier chapitre (28) de l’évangile de Matthieu.

Le Christ enlevé au ciel n’est jamais aussi présent que placé à la droite du Père, car précisément c’est par lui que nous pourrons accéder au Père désormais. Cette tension entre l’absence et la présence du Christ intercesseur nous plonge aux tréfonds du mystère chrétien. Dieu est, certes, hors de notre vue mais il n’est jamais aussi fortement présent qu’à travers le visage souffrant de Jésus son Fils. Nous le savons depuis Pâques, l’Ascension nous le redit. Dieu n’est plus le Dieu de l’Ancien testament qu’on n’osait même pas réellement désigner, par crainte. Le Dieu tout puissant des Evangiles porte une puissance d’amour, potentielle et bienveillante. C’est Dieu le Père… pour ses enfants, que nous sommes avec nos imperfections, nos douleurs, nos angoisses mais aussi avec nos joies et nos rires, nos rêves.

Vous aurez compris, chers frères, chères sœurs, que la fête de l’Ascension n’est pas un moment étrange du temps de Pâques, sous prétexte de la montée au ciel du Fils de Dieu ! Cette élévation est en fait non pas une espèce de localisation divine mais le signe métaphorique de l’autorité souveraine de Dieu pour tous les êtres humains liés à la condition terrestre.

Mais il est grand temps, chères sœurs, chers frères, que nous quittions le ciel ; il est grand temps que nous ne restions pas figés et béats devant la beauté d’un ciel étoilé. Souvenez-vous de ce qui arriva aux disciples qui restaient immobiles les yeux rivés vers le ciel : « deux hommes vêtus de blanc leur apparurent et leur dirent : « hommes galiléens pourquoi vous arrêtez-vous à regarder le ciel ? » (Actes 1, 10). Il est grand temps d’affronter le temps terrestre qui passe ! Car, rajoute l’auteur des Actes (Actes 1, 7) « ce n’est pas à vous de connaître les temps ou les moments que le Père a fixés de sa propre autorité ». C’est le temps de l’Eglise. C’est toujours une question de temps : il n’est plus temps de se poser des questions sur les fins dernières. Il y a urgence du moment. Car le chrétien est, nous le savons, à la fois « dans le monde et hors du monde ». Il est dans le monde, il lui est en effet donné, il lui est même enjoint, d’être le témoin en Christ pour partager un trésor dont personne sur cette terre n’est propriétaire, car personne ne peut enfermer Dieu dans une cassette comme le faisait Harpagon avec son or. Pour que nous ne soyons plus « des enfants flottants et emportés à tout vent », selon les paroles pauliennes, il est de l’honneur chrétien de donner un sens au temps qui passe qui n’est pas la recherche du ciel sans la terre mais qui est plutôt l’espérance dans le temps nouveau qui vient. Car sur notre terre, pour chacun de nous, « la grâce a été donnée selon la mesure du don de Christ », comme le rappelle fort théologiquement Paul dans sa lettre aux Ephésiens.

Quel programme pour l’Eglise et pour la communauté des fidèles que le Père appelle à témoigner ! Il faut pour les chrétiens affronter avec courage tous les temps, au sens propre ou figuré, les bourrasques dans les terres froides comme le soleil brûlant des zones désertiques. Certes devant les tempêtes nous avons parfois du mal à rester debout ! Nous avons parfois aussi du mal à nous extraire des platitudes journalières dans nos pays tempérés. Combien de temps perdu quand nous sommes englués dans nos solitudes, dans nos angoisses de toutes sortes. Combien de révoltes qui naissent de la violence des hommes et non pas de la volonté de Dieu le Père ! Combien aussi d’Eglises dont le témoignage flotte quelque peu ! Et pourtant dès les premières communautés chrétiennes tout est dit : tout doit avoir un sens. Depuis 2 000 ans les chrétiens sont exhortés à œuvrer la où ils sont à la venue d’un monde meilleur, dès maintenant, dès aujourd’hui. Pour le dire autrement, le mystère pascal, approfondi par l’Ascension et conforté par la Pentecôte que nous fêterons dans 10 jours, nous rapproche du Père et nous fait mieux comprendre l’Amour que le Père a pour sa création, pour un ici-bas toujours renouvelé.

En effet, si le Christ « monte vers son Père », ce n’est pas pour fuir le monde ! Le Christ n’abandonne pas les hommes et les femmes, ne dédaigne pas les réalités terrestres qui seraient définitivement prisonnières du Mal pour rejoindre une sorte de « nirvana » perdu dans je ne sais quel ciel étoilé. Non ! La foi chrétienne est une foi incarnée dans le Christ, à la foi pleinement homme : c’est celui qui nous comprend, et pleinement Dieu : c’est celui qui n’abandonne jamais personne. Notre finitude humaine doit être assumée sans qu’il y ait besoin de chercher une purification prétendue parfaite. Dieu le Père, à la lumière des Evangiles, s’intéresse à tous et à toutes, à chacun en personne puisque Jésus est retourné vers LUI. Nous ne sommes plus des petits enfants ballottés par les vents, ni de beaux papillons qui butent contre la vitre. Le chrétien, au-delà du ciel et de la terre, doit rester debout en rendant gloire au Père, ici et maintenant, tout en sachant qu’un jour, à la fin des temps, viendra le retour glorieux.

Amen !