Ps 40, Jean 1 v29-34, Cor I 1, v1-3 – Heureux cet homme qui a mis sa confiance dans le Seigneur

Prédication et confession de foi du Pasteur Marc Schaeffer, le dimanche 15 janvier 2017

Trois textes bibliques, ce matin, riches qui disent et témoignent de la foi. La foi du psalmiste qui remet son espérance, sa reconnaissance en ce Seigneur en qui il peut pleinement placer sans risque sa confiance pour se mettre simplement, toujours et encore, à sa suite, même au temps de la faiblesse, de l’épreuve. Le psalmiste nous offre ainsi des paroles pour que nous sachions en toute humilité nous adresser nous aussi à Dieu, pour que nous trouvions les mots afin d’exprimer cette assurance que le Seigneur, en toute circonstance, continue de penser à nous, d’être à nos côtés.

Dieu l’a témoigné en envoyant son fils, Jésus-Christ suivi par ses apôtres et cette longue chaine de témoins qui peuvent comme nous encore aujourd’hui invoquer le Seigneur Jésus-Christ et mettre toujours et encore leur confiance en lui.

Il me semble donc important d’entendre ce matin comme l’auteur de ce psaume et celui de l’Evangile de Jean que : croire au Seigneur ce n’est pas prendre une assurance tout risque mais c’est savoir que dans tous les risques que je prends, que dans les chemins sur lequel nous sommes emmenés de grès ou de force, au final, nous ne sommes pas seul, le Seigneur est avec nous. Et c’est déjà là comme une forte espérance dans nos parcours de vie qui réservent, nous le savons tous, joie et douleurs.

Oui, quelque soit notre chemin, Dieu s’incline toujours vers nous, il écoute nos cris de joies, nos cris de colères et même, il y répond. Mais pour cela, il faut oser se mettre en chemin, en quête, en quête de Dieu, en quête de soi. « L’homme dans sa simple existence, est une expérience. […] l’homme doit aller jusqu’à la limite de ses possibilités, et encore au-delà, pour se trouver lui-même. Espérer ne veut pas dire avoir des espérances, aussi nombreuses soient –elles, mais être ouvert à l’espérance. […] Etre dans l’espérance signifie se trouver dans un état de disponibilité, ne pas être déterminé par un passé ni par des rêves nostalgiques et donner son assentiment à l’expérience que l’on est pour soi-même. En ce sens, l’espérance n’est pas une chose que l’un a et que l’autre n’a pas, mais [bien] une disposition fondamentale, l’élément constitutif le plus important de la vie humaine. Tant qu’il vit, l’homme espère et, inversement, il ne vit, dans l’ordre de vitalité qui lui est propre, qu’aussi longtemps qu’il espère. […] L’espérance est le souffle de la vie. »[1]

Il est ainsi important dans chacune de nos vies de savoir que nous pouvons nous confier au Seigneur. Oui, comme le dit le psalmiste : « heureux cet homme qui a mis sa confiance dans le Seigneur et ne s’est pas tourné vers les hommes de Rahav, ni vers les suppôts du mensonge » (v.5).

Méfions-nous encore aujourd’hui des faux prophètes et menteurs de ce monde qui peuvent prendre diverses formes mais mettons, plaçons notre confiance non en des hommes ou des femmes mais prioritairement en Dieu. Dieu attend de chacun et chacune d’entre nous que nous lui fassions réellement confiance, que nous fassions confiance à son Fils Jésus Christ en écoutant ses paroles et en appliquant ses enseignements. Et lui faire confiance va au-delà de ce qui me semble finalement possible. Lui faire confiance va au-delà de ce qui me paraît clair. Lui faire confiance conduit bien au-delà de tout ça. Lui faire confiance, se fier totalement à lui, c’est bien souvent, changer, changer vraiment, être un homme nouveau, une femme nouvelle.[2]

Placer ainsi sa confiance, ce n’est pas entrer dans un temps, dans une vie de sacrifice, d’offrande, de demande, d’holocauste. C’est plutôt ouvrir nos oreilles et notre cœur pour nous mettre à l’écoute de la volonté de Dieu, nous mettre à sa suite en ne nous taisant plus, en agissant dans ce monde. Le verset 11 du psaume que nous avons relu ce matin ne semble pas dire autre chose : « Je n’ai pas caché ta justice au fond de mon cœur, j’ai parlé de ta loyauté et de ton salut, je n’ai pas dissimulé ta fidélité et ta vérité à la grande assemblée. » Il ne nous faut pas retenir personnellement la justice mais il faut savoir rendre public la vérité, ce salut, cette bonté et cette fidélité de Dieu. C’est alors entrer dans le sens des réalités, c’est reconnaître qu’il y a logiquement un sens des possibilités.[3]

Chers amis dire, vivre sa foi, c’est oser dire, c’est oser témoigner en vivant cette parole de vie, en partageant une parole d’amour qui engage, qui bouleverse parce qu’elle construit et non parce qu’elle divise ou oppose. Comme en témoigne la salutation de Paul aux Corinthiens : « à vous grâce et paix de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus-Christ ». Cet amour de Dieu inconditionnel, cette grâce première qui est si cher à ce réformateur Luther dont nous nous réclamons en ce 500ième anniversaire de la Réforme, nous nous devons de l’attester. Que serait un amour sans expression vivante, sans parole et sans signe ? Dieu a manifesté son amour en Jésus-Christ, celui qui enlève le péché du monde. C’est sur lui qu’un signe fort s’est manifesté à travers cet Esprit Saint qui telle une colombe est descendu du ciel pour demeurer sur lui. Que serait notre foi si nous n’osions, dans le secret ou avec tout le peuple des croyants partager nos certitudes et affirmer, ouvertement, notre joie ? Vivre et exprimer sa foi au cœur de nos tranquillités et même surtout intranquillités, c’est laisser Dieu travailler notre cœur et accepter d’être emportés par le désir d’aller à la rencontre de Celui qui nous aime de toute éternité[4] quel que soit nos choix.

Il y a déjà quarante ans de cela dans une conférence sur l’espérance, France Quéré rappelait les tâches qui attendent chaque chrétien et qui restent me semble-t-il, si j’ose dire, malheureusement bien d’actualité :

« Rendre corps à des idées qui, dans le langage politique, s’enferment dans l’abstraction et la rhétorique des modes. Ainsi, le mot de justice est une parole en l’air si elle n’est portée par une foi ardente en l’unité de l’humanité. Sans cette conviction nous n’aurons jamais assez d’énergie pour traiter des problèmes mondiaux tels que la faim, l’aide au tiers-monde, l’armement nucléaire. Le chrétien doit dénoncer sans trêve tous les mouvements qui atténueraient cette conscience universelle. Or, ils ne manquent pas : les nationalismes exacerbés de petits peuples, les jeux féroces des grands pour accroître leur aire d’influence. […] Comment vivre avec les autres ? […] Aujourd’hui, mon prochain est devenu insupportablement trop proche et trop nombreux. […] Une réaction naturelle nous porte [même malheureusement] à l’isolement. Nous cherchons à oublier l’autre, dans l’importance accrue de la vie privée, ou à l’évincer dans le jeu d’une concurrence violente. Je vois donc tracé un projet très net à l’espérance : que l’autre redevienne celui qui m’attire et que je sois disposé à connaître et aimer. »[5]

Oui, soyons, continuons donc d’être tous ensemble à la recherche de cette espérance en Dieu qui est une espérance sans déception et qui ne limite pas l’homme dans sa liberté, mais qui ouvre l’homme à son avenir, à des horizons nouveaux. Soyons à la recherche avec chacun des membres de nos communautés, de la grande famille chrétienne ici dans votre arrondissement, dans la ville de Paris, dans la région parisienne mais aussi sur l’ensemble du territoire français, en Europe et dans le monde, soyons à la recherche d’une espérance qui permette d’envisager notre avenir dans la joie, d’avoir le courage d’être libre et de se passionner pour toutes nos possibilités de et du vivre ensemble. Ainsi nous pourrons triompher par cette espérance au cœur parfois de la tristesse et du désenchantement devant l’état présent de la vie et de la société où nous nous trouvons parfois.

Notre action, à vous comme à moi, n’est que seconde, secondaire par rapport à ce qui est capital, primordial et qui est l’amour de Dieu pour nous et pour tous les hommes que justement nos actions, nos vies ne doivent cesser d’essayer de refléter.[6] Et cela nous rappelle qu’effectivement toute notre vie n’est pas toujours une partie de plaisir, elle a ses petites et ses grandes épreuves. Mais le Psalmiste nous l’a dit et redit ce matin : « Toi Seigneur, tu ne retiendras pas loin de moi ta miséricorde, ta fidélité et ta vérité me préserveront toujours. » (v.12)

Alors en ce début d’année nouvelle où il est d’usage, de tradition dans notre société de nous souhaiter de bons vœux, souhaitons-nous simplement de savoir ainsi mettre notre espérance en l’Eternel, de savoir placer notre confiance et de pouvoir vivre un jour cette merveilleuse « passion pour le possible »[7].

Ayons tous le courage d’espérer, cette espérance qui est finalement une affirmation de la vie, même face aux épreuves, face à la mort. Et « les Eglises en tant que communautés de résurrection doivent devenir des sanctuaires de vie pour [toute] la communauté humaine. »[8] Pour cela, chacun doit y trouver sa place quel qu’en soit le lieu ou la fréquence des rendez-vous, de son âge, de ses origines ecclésiales, ethniques ou sociales.

Oui, Seigneur que tous ceux qui te cherchent soient dans l’allégresse et se réjouissent en toi. Nous sommes tous pauvres et humiliés nous dit notre psaume ce matin mais le Seigneur pense toujours et encore à nous. Il est notre aide, notre libérateur, il croit en nous comme personne. (v.18) Le Seigneur est peut-être finalement le meilleur des coachs pour chacun et chacune d’entre nous mais faudrait-il encore que nous sachions nous mettre même modestement à son écoute.

 

Amen


 

Confession de foi

D’après des affirmations partagées par des jeunes de 15 à 20 ans lors d’un rassemblement régional[9] :

 

La foi, ma foi c’est savoir lire entre les lignes, savoir pardonner.

La foi, c’est un chemin de vie qui nous accompagne et qui nous soutient, c’est un trésor fragile et précieux dont la valeur est inestimable.

Dieu est toujours là pour toi, pour moi, pour nous.

Si les hommes s’arrêtent aux apparences, Dieu, lui voit jusqu’au fond des cœurs.

Il est amour et avec son fils Jésus-Christ, nous pouvons à notre tour être lumière du monde, invité à être en paix, patient et bienveillant, témoin renouvelé de son amour.

Jésus est pour nous « le chemin, la vérité et la vie » que nous nous devons de crier, de partager au monde.

A travers son Esprit, Dieu nous accompagne dans chacun des pas du chemin de notre vie pour nous montrer la liberté.

En ouvrant les yeux, en regardant le monde tel qu’il est et en imaginant tel qu’il pourrait être, la communauté chrétienne, l’Eglise, aime, répand la joie autour d’elle et peux faire la différence pour ce monde.

Voilà, en quoi nous croyons.

 

Amen

 


 

[1] Jürgen Moltmann,  la religion de l’espérance, article paru dans ETR ?, p.389s.

[2] d’après Pierre Haag, Mille textes. Autrement. Les presses d’Ile de France, 1997, p.302.

[3] D’après une expression de Jurgen Moltmann.

[4] D’après Christine Reinbolt, Mille textes. Autrement. Les presses d’Ile de France, 1997, p.67.

[5] France Quéré, article paru dans ETR, Aujourd’hui l’espérance, conférence donnée au centre de rencontre et de recherche de Pau, en décembre 1974, p. 12 et 13.

[6] D’après Isabelle Grellier, Action sociale et reconnaissance, Oberlin, 2003, p.26.

[7] D’après Kierkegaard.

[8] Konrad Raiser, avant-propos in Samuel Kobia, Le courage de l’espérance, Cerf, 2006, p.9.

[9] Rassemblement Car Aimant KIFF de la région Centre Alpes Rhône, 29 – 31 octobre 2016.

1 Corinthiens 6, v.12-20 : « Tout m’est permis, mais tout n’est pas utile »

Dimanche 18 janvier 2009 – par Giovanni Musi, Etudiant en théologie

 

Que s’est-il passé à Corinthe, ville richissime, véritable carrefour entre les provinces orientales et occidentales de l’Empire ?

Que s’est-il passé à Corinthe, dans cette ville où toutes les divinités de l’époque étaient représentées, spécialement celles qui se consacraient à des cultes à mystère, comme ceux en faveur d’Isis, de Sérapis et de Cybèle ?

Que s’est-il passé à Corinthe, dans cette ville universellement connue pour la « dolce vita » qu’on y menait, à tel point qu’il existait un verbe – korinthiazein (vivre à la manière de Corinthe) qui évoquait les délices libertines promises aux voyageurs qui s’y rendaient ?

Il s’était passé que les Chrétiens de cette ville vivaient une situation de crise. Le catalogue des leurs difficultés et de leurs égarements est bien fourni : dissensions, querelles, procès entre frères, inceste, ascétisme et j’en passe. Il s’était passé, en particulier, que les chrétiens (ou bon nombre d’entre eux), pensaient qu’une adhésion au message de l’Evangile sur le plan purement intellectuel ou spirituel était plus que suffisante. Ils n’avaient pas compris, ou ils avaient oublié, que la foi chrétienne est pleine rupture avec le paganisme et ses rites. Aussi, étaient-ils des chrétiens seulement dans la « tête », comme si l’Evangile n’était qu’une nouvelle philosophie, une croyance quelconque, une SOPHIA, c’est-à-dire une connaissance.

Pour le reste, ils continuaient à mener la vie de tous les jours, ce qui comportait :

1) La participation aux sacrifices rituels du temple. Une bonne occasion pour manger gratuitement la viande des animaux immolés sur les autels et pour pratiquer l’ivresse sacrée et se sentir ainsi plus près des dieux païens ;

2) La pratique de la prostitution sacrée en hommage à la déesse Aphrodite, (Vénus en latin), la déesse de la germination, de la fécondité, de la beauté, dont à Corinthe existait un temple réputé par sa richesse.

Aussi, ces chrétiens pensaient-ils avoir trouvé un compromis acceptable entre la foi en Christ et les et vieilles habitudes de leur vie antérieure, celles qu’ils avaient héritées du paganisme et qui leur permettaient, grâce à la participation aux rites propitiatoires consacrés aux dieux de la ville, de maintenir des liens d’appartenance, à la fois familiers et culturels, avec le milieu d’origine.

Pour eux, la « résurrection » attendue, devait se résumer en un « dépouillement » du corps lors de la mort. Aussi, libéré de ce corps dont il était prisonnier, l’esprit incorruptible aurait-il pu s’envoler dans les sphères célestes, le siège d’un nouvel Olympe chrétien. C’est ainsi qu’ils pensaient d’entrer dans la vie promise, la résurrection de la chair n’étant qu’une sottise ou une extravagance. Et c’est bien cette conception du corps, ressenti comme un obstacle ou une menace, qui explique les débordements sexuels des uns – dont il est question en cette lecture – alors que s’autres refusaient « de toucher une femme », comme nous pouvons lire au chapitre suivant de cette même épître. Probablement, les corinthiens pensaient d’être dans la droite ligne de l’enseignement paulinien sur la liberté, se croyant déliés des lois morales ordinaires d’une part et des différents tabous alimentaires, d’autre part.

Voici Paul prendre la parole pour mettre les choses au point. Il s’écrie : « Tout m’est permis, mais tout n’est pas utile ; tout m’est permis, mais moi, je ne permettrai à rien d’avoir autorité sur moi. »

Frères et sœurs, vous remarquerez qu’en cette invitation l’apôtre Paul raisonne et non pas fulmine ses interlocuteurs, ni même les condamne avec violence, mais il RAISONNE. Il ne fait pas non plus recours à une série d’interdits ou de permissions. Paul lui-même s’est affranchi d’un certain judaïsme rabbinique et de toute sa casuistique légaliste, qui comptait 613 commandements (Mitsvot) dont 248 positifs (fais-ceci !) et 365 négatifs (ne fais pas cela !). Paul fait appel à la liberté. Il fait appel à la liberté des enfants de Dieu, il fait appel à la liberté de tout un chacun, qui est celle d’être maître de soi-même. C’est au fond un appel à ne pas pervertir l’ordre de la création, à ne cas faire en sorte que le Tohu-bohu , le chaos, le néant d’avant, reprennent leur place. C’est un appel à ne pas se placer sous une autre autorité que celle du Dieu, révélée en Jésus-Christ. A partir de cette exhortation, plusieurs conséquences en découlent. Libre, bien sûr, mais libre surtout de ne plus aller voir ces prostituées païennes. Ce serait s’unir et communier à d’autres déesses ; ce serait rendre un culte aux dieux païens, un culte contraire à celui de Jésus-Christ. Or le Seigneur a uni à lui ses enfants pour qu’ils ne soient qu’à lui.

L’apôtre semble ensuite consacrer un statut à part au péché qu’on dit sexuel. Il n’est plus question de la prostitution sacrée, mais, si j’ose dire, de la prostitution tout court. Non pas parce qu’elle rendrait Dieu plus furieux que tout autre péché (le rapport perverti entre l’homme et l’argent est aussi destructeur de la relation avec Dieu et que Jésus fustige en rappelant que nul ne peut esclave de deux maîtres) mais parce que plus que tout autre, elle détruit psychologiquement et corporellement celui qui le commet. Pécher sexuellement, c’est d’abord pécher contre soi-même : il entraîne la perte de la maîtrise de soi.

Voilà pourquoi, d’après Paul, faut-il fuir la débauche. Parce qu’elle introduit une séparation entre l’esprit et la sexualité, le corps étant le lieu où un lien se construit entre le visible de l’homme et l’invisible de la présence de Dieu en lui. C’est en ce sens qu’il faut comprendre l’affirmation de Paul : LE CORPS EST LE SANCTUAIRE DE L’ESPRIT. Paul rappelle le fondement christologique de l’homme. De part sa mort et sa Résurrection, le Christ a scellé une relation filiale, charnelle, entre l’homme et Dieu. Ce que Paul met en cause en ce passage, ce n’est pas la sexualité comme telle, (ce n’est pas un traité sur les bons mœurs dont il est question en cette lettre), mais une sexualité instrumentalisée, séparée de l’ordre de la rencontre entre Dieu et l’homme.

Certes, les choses n’ont pas été toujours aussi évidentes pour l’Eglise. Quelques siècles plus tard, Ambroise, l’évêque de Milan et l’un des grands docteurs de l’Eglise Ancienne, exprime dans son commentaire de l’Evangile de Luc la position de bien des chrétiens à cet égard : « Il vaut mieux pour l’homme de se détacher du corps pour s’attacher à Dieu … »

Paul conteste énergiquement cette manière de refuser ce qui relève du corps. Dans la querelle entre les deux conceptions : celle qui veut hisser la vie spirituelle bien au-dessus du corps et celle qui exige toute liberté pour « les choses du corps », il prône le principe : « Glorifiez donc Dieu avec votre corps » (1 Cor 6, 20) par lequel notre lecture d’aujourd’hui se clôt. Selon Paul, le vrai culte ne peut être que celui rendu à Dieu, et cela dans l’unité du corps et de l’esprit (ou de l’âme si vous aimez mieux). D’ailleurs, qui peut se tourner vers l’autre, si ce n’est à l’aide du corps ? Paul se sert largement et librement des images tirées du sport professionnel de l’époque pour exprimer l’engagement exemplaire dont devra témoigner le chrétien dans sa vie de foi. Ainsi écrit il : « Tous les athlètes s’imposent une ascèse rigoureuse ; eux c’est pour une couronne périssable, nous pour une couronne impérissable » (1 Cor. 9, 25).

Pour l’apôtre, les choses ne sont pas pures ou impures en elles-mêmes, mais tout dépend si et comment elles servent à l’édification de la vie chrétienne et de la communauté chrétienne.

Frères et sœurs, deux mille ans nous séparent de cet écrit de Paul, mais il ne semple pas que la situation a véritablement évolué.

« VOICI MON CORPS » : C’était le titre du numéro de l’été dernier du mensuel de l’économie « Les Echos », montrant un magnifique corps de jeune femme, nue. Dans notre société, le fait de monter des corps nus, jeunes et beaux, est désormais un fait banal. Dans le langage de la publicité et de la communication en général, le corps humain devient le vecteur d’une image de performance, de beauté, de jeunesse. Il évoque l’été, le sport, le mouvement, me fait d’être désinhibé et sans complexes, et donc LIBRES. Nous assistons de plus en plus à une esthétisation, voire une sacralisation du corps, ce qui explique l’utilisation d’un langage rituel, presque sacramentel, dans le domaine de la communication. Cette phrase « voici mon corps », collée devant l’image d’un corps féminin dans toute sa splendeur, synthétise à merveille cette nouvelle sacralité (ou idolâtrie) et, pour que ce message soit attrayant, percutant ou choquant, on n’hésite pas à faire recours à un message fort symbolique, comme celui de la Cène.

La nôtre, est donc une société qui, en apparence, et je souligne, en apparence, semble avoir réglé, une fois pour toutes, ses problèmes et ses rapports avec le corps humain. En apparence, disais-je, parce qu’en effet l’état de la question n’est pas si simple que cela.

Si d’un côté les corps jeunes et beaux sont exhibés sans pudeur et sans scrupules, ceux des vieilles personnes, des souffrants ou des mourants, sont cachés, refoulés, non pas pour une forme de respect, loin de là, mais parce que ces images ne sont pas « politiquement correctes » par rapport à la pensée unique d’une société soi-disant heureuse, qui voudrait être satisfaite d’elle-même. Elles sont jugées intenables, insupportables. A moins qu’il n’y ait quelques raisons d’ordre pratique. Voici alors que les images des enfants d’Afrique ou d’ailleurs en train de mourir de dysenterie ou de SIDA, nous sont crachées sur la figure, dans le but de collecter de l’argent pour telle ou telle autre action humanitaire.

Et ce n’est pas encore tout. L’image du corps que notre société reflète, a la tendance à donner une image pervertie de lui-même. Je fais référence à la pornographie qui est devenue de nos jours un secteur du commerce de masse, le sexe pouvant faire recette au même titre que la violence. En alternative à la prostitution, qui implique l’esclavage pour la femme (ou pour l’enfant) et le libertinage pour l’homme, la pornographie présente l’avantage d’offrir un produit qui excite la curiosité et l’imagination, tout en évitant le risque de la relation interpersonnelle. Tous deux, (prostitution et pornographie), partent toutefois du même principe, du même axiome : la réduction du corps humain à sa seule dimension charnelle, physique ou génitale. Comme s’il représentait un objet dont on pourrait disposer à sa propre guise : un produit destiné à produire de l’argent : une vache à lait. Aussi, l’homme devient-il exproprié de lui-même. Comme si une fracture entre la personne et le corps avait eu lieu. Aussi, l’homme, qu’il le veuille ou non, devient-il étranger à lui-même. Il devient l’esclave de lui-même ou d’un autre, mais toujours esclave.

Et nous, Frères et sœurs, réunis en ce dimanche de janvier, au commencement d’une nouvelle année, qu’est ce que nous allons retenir de cette lecture de Paul. Moi, j’en ai retenu trois, au moins :

1) NOUS SOMMES UN CORPS : Jeunes ou vieux, beaux ou laids, hommes ou femmes, malades ou bien-portants, nous sommes aimés de Dieu tels que nous sommes et, de la même manière, nous avons le droit d’aimer Dieu tels que nous sommes, dans notre fragilité et dans notre péché, sachant que nous tous, nous sommes au bénéficie de l’amour de Dieu, notre Père, qui est le père commun de l’humanité : « qui fait lever son soleil sur les mauvais et sur les bons et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes », ainsi que nous lisons dans l’Evangile de Matthieu.

2) NOUS AVONS UN CORPS : Nous pouvons peut être faire référence à l’homme comme une catégorie philosophique totalement abstraite. En revanche, le corps comme réalité abstraite, n’existe pas. Seuls existent des corps : le mien, le vôtre, celui de tous nos conjoints et de tout autre être humain. Le fait qu’il existe une pluralité de corps, présuppose des liens de relation réciproque régis par l’amour fraternel, la compréhension réciproque et le service pour le plus pauvre ou démuni, ce que nous appelons la diaconie : le service. Celle de l’homme avec son corps est une relation fusionnelle qui engage les sens, l’intelligence, le désir, la sexualité et toutes les tentations qui vont avec. Celui qui use son corps comme s’il était un instrument, un outil quelconque, se trompe.

3) LA LIBERTE DANS LE SERVICE AUX AUTRES COMME CRITERE DE CETTE RELATION ET LA RESPONSABILITE COMME LIMITE : Frères et sœurs, j’ai ressenti cette exhortation de Paul : « Tout m’est permis, mais tout n’est pas utile », comme un cri de liberté, un cri de délivrance et un cri d’engagement aussi. Je l’ai ressentie comme la vraie parole de Dieu : réconfortante, tonique, engageante.

« Tout m’est permis, mais moi, (Paul), je ne permettrai à rien d’avoir autorité sur moi ». Vous vous rendez compte que ce merveilleux passage où tout est fondé sur la liberté chrétienne n’a rien à voir avec cette piété moralisante par laquelle des générations et des générations des chrétiens ont été gavés jusqu’à les étouffer sous une chape de conformisme et de légalisme si peu évangéliques. Il faudra attendre Luther pour voir les choses d’une autre manière. Soin message, au début de la Réforme, a été précisément un message de liberté et de joie, oui de joie. « Sola gratia », c’est le cœur de la Réforme et de l’Evangile ; par la seule grâce de Dieu.

C’est l’intuition centrale de la Réforme, et qui fait de moi d’abord un chrétien et, ensuite, un protestant. Le protestant, un homme libre. Libre, mais responsable, selon la célèbre définition de Luther, dans ce petit libre admirable intitulé : « De la liberté du chrétien », qui est un vrai chant de joie, un véritable cri de délivrance : « Un chrétien – dit Luther – est un libre seigneur de toutes choses et il n’est soumis à personne. Un chrétien – ajoute-t-il – est un serviteur corvéable en toutes choses et il est soumis à tout le monde. »

Amen

1 Corinthiens 2, 1-8 « Fides ratio et caritas, vérité du christianisme ? »

Dimanche 6 février 2011 – par François Clavairoly

 

1 Pour moi, frères, lorsque je suis allé chez vous, ce n’est pas avec une supériorité de langage ou de sagesse que je suis allé vous annoncer le témoignage de Dieu. 2 Car je n’ai pas eu la pensée de savoir parmi vous autre chose que Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié. 3 Moi-même j’étais auprès de vous dans un état de faiblesse, de crainte, et de grand tremblement ; 4 et ma parole et ma prédication ne reposaient pas sur les discours persuasifs de la sagesse, mais sur une démonstration d’Esprit et de puissance, 5 afin que votre foi fût fondée, non sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu. 6 Cependant, c’est une sagesse que nous prêchons parmi les parfaits, sagesse qui n’est pas de ce siècle, ni des chefs de ce siècle, qui vont être anéantis ; 7 nous prêchons la sagesse de Dieu, mystérieuse et cachée, que Dieu, avant les siècles, avait destinée pour notre gloire, 8 sagesse qu’aucun des chefs de ce siècle n’a connue, car, s’ils l’eussent connue, ils n’auraient pas crucifié le Seigneur de gloire.

Chers amis, frères et soeurs,

Ces quelques versets posent sans conteste la question de la singularité du statut de la religion chrétienne parmi les religions du monde, et celle de sa spécificité au regard des discours de philosophie et de sagesse qui s’expriment en même temps qu’elle.

Les termes de ces deux questions du statut et de la spécificité de la religion chrétienne posent alors de fait, et comme en filigrane, le problème antique et classique de son originalité et de sa vérité.

Le mot est lâché : vérité. La religion chrétienne peut-elle prétendre être religion vera [1] ? Et si tel est le cas, quel est son argument, quelles en sont les conséquences ? J’aimerais par ces quelques mots introduire une réflexion sur la question de la vérité du christianisme et de son rapport à la raison et à la vérité. Introduire une réflexion et laisser chacun la poursuivre avec ses pensées propres, ses références et ses convictions…

Précisément, en Europe, depuis les découvertes savantes de la Renaissance et les affirmations critiques de la Réforme et des Lumières, depuis les processus d’émancipations intellectuelles de la Modernité proposant une refondation des discours des origines du monde, et des formulations scientifiques novatrices, le christianisme se trouve dans une crise profonde quant à sa prétention à la vérité.

Il apparaît, de plus, que se pose la question de savoir s’il est juste, devant cette nouvelle donne, d’appliquer la notion même de vérité à la religion, et si les hommes, par le truchement de la religion, peuvent avoir un quelconque accès à une vérité sur Dieu ou sur les mystères du monde.

Pour avancer, devant un tel questionnement, nous nous retrouverons sans doute plus à l’aise avec le récit de cette parabole venue de l’Inde, une parabole qui n’est pas biblique, certes, la parabole de l’éléphant et des aveugles, mais qui illustre notre propos : un roi réunit un jour tous les habitants aveugles d’une ville. Il fit passer devant ces aveugles un éléphant. Il laissa les uns toucher la tête en leur disant : « C’est cela un éléphant ». D’autres purent toucher l’oreille ou la défense, la trompe, la patte, la croupe, les poils de la queue…Puis le roi demanda à chacun : « Qu’est-ce qu’un éléphant ? ». Alors, selon la partie qu’ils avaient touchée, certains disaient : « C’est comme une corbeille tressée, c’est comme un pot, c’est comme la barre d’une charrue, c’est comme un entrepôt, comme un pilastre, comme un mortier, comme un balai… ». Là dessus, ils se mirent à se disputer en criant : « L’éléphant est comme ceci, comme cela… ! », et ils se jetèrent l’un sur l’autre et se frappèrent avec les poings, pour le plus grand divertissement du roi.

La querelle des religions, y compris celle qui concerne le christianisme en débat avec d’autres, ressemble un peu à cette querelle des aveugles-nés. Et le christianisme, en l’occurrence, ne se retrouve en aucune manière dans une situation privilégiée ou plus positive que les autres, bien au contraire. Sa prétention à la vérité, en effet, le rend particulièrement aveugle à la limite de toute notre connaissance du divin, et le marque parfois d’un fanatisme insensé, lui faisant prendre à lui aussi pour le tout, le petit bout touché par l’expérience personnelle.

Le scepticisme général à l’égard de la prétention à la vérité en matière de religion se trouve par ailleurs renforcé encore par tout ce que la science moderne a permis de soulever en ce qui concerne la question des origines de la vie : la théorie de l’évolution semble surclasser la doctrine de la création ; les connaissances de l’homme en matière de neurobiologie, de chimie, de psychologie, semblent surclasser la doctrine du péché originel ; l’exégèse critique relativise tout ce que nous croyions connaître de la figure même de Jésus et de sa conscience de Fils ; les origines de l’Eglise en Jésus apparaissent plus que douteuses et beaucoup plus complexes qu’une simple vision linéaire des choses laissait croire, etc.

La fin de la métaphysique et la rationalité ont rendu problématique le fondement philosophique du christianisme. Et quasiment conflictuel le rapport de la foi et de la raison.

Aujourd’hui, en réalité, il est plus facile de réduire les contenus chrétiens à un ensemble de discours symboliques, de ne leur attribuer qu’une vérité de même nature que celle des mythes de l’histoire des religions, et de les comprendre comme un mode d’expérience religieuse de même type que tant d’autres.

Dans cette perspective, il n’est plus possible de parler du christianisme comme d’une vérité qui serait pour l’homme, pour tout homme, quelle que soit son origine géographique et sa culture, une force qui s’imposerait à lui, telle une promesse fiable. Il faut en parler bien plutôt comme d’une expression culturelle particulière de la sensibilité religieuse générale, elle-même produit des aléas de notre origine européenne. Tout cela, nous le savons, a été formulé dès le début du XXè siècle par de grands intellectuels et de grands chercheurs, issus notamment de l’université allemande. En termes philosophiques et théologiques, on a décelé et décrit cette sorte de rétrécissement du champ du christianisme, ce retrait intérieur par rapport à une vision universelle originelle qui se fondait sur sa prétention à la vérité. L’on était presque arrivé à la conviction que, les cultures étant insurpassables et les religions étant liées aux cultures, le christianisme n’était, pour reprendre l’enseignement de la parabole de l’éléphant et des aveugles, que le côté du visage de Dieu tourné vers l’ Europe…

La raison aurait donc eu raison. La raison aurait eu raison de la religion. Du moins en Europe…Et ce qu’elle dit aujourd’hui, en toute rationalité, est effectivement ceci : la vérité en tant que telle, nous ne la connaissons pas. Certes, à travers des images les plus diverses, c’est au fond la même chose que nous visons, mais un mystère aussi grand, le divin, ne peut être réduit à une seule figure qui exclue toutes les autres. Il y a beaucoup de voies, beaucoup d’images, toutes reflètent quelque chose du tout, et aucune n’est elle-même le tout.

Autrement dit, il n’y a pas de certitude de la vérité, sur Dieu, mais seulement des opinions.

Et la porte s’ouvre, alors sur une forme d’indifférentisme, de tolérance et de cohabitation de toutes les croyances, où chacune s’insère paisiblement dans la symphonie polymorphe de l’éternel inaccessible. Écoutons comment s’exprime ce sentiment : « C’est la même chose que tous vénèrent, c’est une unique chose que nous pensons, ce sont les mêmes étoiles que nous contemplons, le ciel au dessus de nous est unique, c’est le même monde qui nous enveloppe ; qu’importent les espèces variées de sagesse par lesquelles chacun cherche la vérité. On ne peut parvenir par une unique voie à un mystère aussi grand. »

Ces mots ne sont pas d’hier, bien qu’ils résonnent agréablement à nos oreilles, et ils trouveraient chez nos contemporains, convenons-en, un écho manifestement favorable : ainsi parlait pourtant le sénateur Symmaque en 384 devant l’empereur Valentinien II, défendant le paganisme et voulant rétablir la déesse Victoria dans le sénat romain…

Où en sommes-nous, aujourd’hui ? Et que s’est-il passé pour que nous en soyons arrivés là ? Le christianisme aurait-il définitivement renoncé à se percevoir comme discours de vérité ? Et ce faisant, n’étant plus porté par cette quête exigeante de discernement du monde et du mystère divin, aurait-il renoncé à s’aider de la raison pour en exprimer avec rationalité les enjeux et l’espérance pour le monde entier, au delà de toute frontière culturelle ? Aurait-il divorcé avec la raison après avoir été humilié par elle ? La foi se réduirait-elle, au pire, à une expérience religieuse comme on le voit dans toute une partie du christianisme en plein développement et marqué notamment par le pentecôtisme ? Serait-elle, au mieux, un discours en forme de commentaire du monde et de l’histoire parmi d’autres, mais un commentaire seulement ? Ne pourrait-elle être le lieu d’une herméneutique exigeante, la proposition d’un message, le témoignage d’une interpellation critique et l’expression d’une vérité, en débat, justement, avec les sagesses de ce monde et se plaçant sans crainte sur le terrain de la raison, d’autant plus que l’un des mots clés de son discours est précisément celui de Logos ? L’apôtre Paul, écrivant à Corinthe, a un avis sur le sujet : sagesse contre sagesse, raison contre raison, discours contre discours, c’est bien avec des mots, avec un discours et avec la raison qu’il argumente. C’est avec la parole de la croix o& lovgoß tou’ stau’rou qu’il défend son point de vue. Il ne présente d’ailleurs que cet argument discursif, un argument qu’il nomme « Jésus-Christ crucifié ».

Trois mots seulement pour dire tout à la fois ce qui est de l’ordre du religieux et ce qui est de l’ordre de la raison, mais trois mots pour les lier l’un à l’autre : Religieux, en effet, est le nom de Jésus qui signifie sauveur, christ, messie et envoyé de Dieu ; et raisonnable, le fait qu’il s’agisse bien ici d’un homme et non d’un demi dieu, d’un titan ou d’un héros. Un mortel donc, puisqu’il meurt sur la croix. Jésus-Christ crucifié.

Le langage de Dieu, pourrait-on dire, est donc religieux, mystérieux, et il demande qu’on le croie, sans conteste, car il nous faut y entendre dans la foi que Jésus vient donc de sa part.

Mais ce langage, notre raison le comprend tout autant, le lit même, le déchiffre dans le texte, le critique et le cerne, l’examine, l’étudie, comme n’importe quel langage. Il est langage humain, inscrit dans une logique humaine, celle d’un homme du premier siècle de notre ère, dans un contexte précis, un homme au destin étonnant mais compréhensible pourtant, au regard des discours qu’il a prononcés et dont on a gardé trace, et des discours de ceux, prophètes d’Israël, qui l’ont précédé.

En Jésus- Christ crucifié, foi et raison peuvent se conjuguer pour qui prête une attention spirituelle et intelligente au récit et à la pensée, pour qui s’intéresse à l’homme.

Mais il y a plus que cela encore, et ce point est décisif dans notre réflexion qui se conclura ici de façon toute provisoire : la foi et la raison, devant cet homme Jésus-Christ crucifié dont parle l’apôtre aux corinthiens, la foi et la raison devant cet argument de « la parole de la croix », s’étonnent soudain d’y découvrir, outre l’envoyé de Dieu, pour l’une, ou le simple mortel au destin étonnant, pour l’autre, que la vérité que chacune d’elles cherche n’existera pas sans une troisième dimension, celle de l’amour.

Ratio (la raison) n’y avait pas pensé, en effet. Malgré toute sa sagesse, elle pour qui tout s’explique, en ce monde, par des processus et des logiques, des enchaînements et des probabilités, des causes et des effets, mais sans autre éthos que celui qu’autorisent les lois de la physique ou celle de l’évolution, pouvait très bien raisonner le monde et le destin des hommes sans faire appel à une éthique, sans introduire la dimension de l’amour.

Et Fides (la foi) non plus, n’y avait pas pensé. Elle qui se croyait comme en surplomb du monde et des hommes, n’ayant besoin de rien de plus que sa superbe et la force de sa conviction…

Voici donc une troisième invitée au débat de la vérité, en plus de Fides et de ratio :

Caritas, l’amour, qui préside à tout ce que fait et dit Jésus-Christ crucifié, caritas qui motive sa venue et l’initiative même de Dieu, qui oriente les actes et le comportement du Christ, ses paroles, sa vie même, jusqu’au dernier souffle : « Père, pardonne-leur… »

La religion chrétienne a ceci de bien singulier et sans doute d’original -et de vrai ?- qu’elle ose le pari de faire entrer en dialogue incessant la foi et la raison, et qu’elle soumet à chaque instant l’une et l’autre au regard bienveillant et critique de l’amour. Un amour qui aime jusqu’à l’abandon de soi, gratuitement, au-delà de toute loi et de toute raison…

Pour un discernement commun de la vérité,

Amen

[1] Voir particulièrement la communication de Joseph Ratzinger « Vérité du christianisme ? », in Christianisme : héritages et destins, LGF, Paris, 2002 (p.303 et ss) -et l’ensemble de l’ouvrage- dont je m’inspire largement

1 Corinthiens 12, 3-13 – « Nous avons été baptisés pour former un seul corps par le même esprit… Et personne ne peut dire : ‘Jésus est le Seigneur !’ s’il n’est pas guidé par le Saint-Esprit. »

Dimanche de Pentecôte 8 juin 2014 – par le pasteur Jean-Arnold de Clermont

 

3C’est pourquoi je vous le déclare : nul, s’il parle par l’Esprit de Dieu, ne dit : Jésus est anathème ! et nul ne peut dire : Jésus est le Seigneur ! si ce n’est par le Saint-Esprit. 4Il y a diversité de dons, mais le même Esprit ; 5diversité de services, mais le même Seigneur ; 6diversité d’opérations, mais le même Dieu qui opère tout en tous. 7Or, à chacun la manifestation de l’Esprit est donnée pour l’utilité (commune) . 8En effet, à l’un est donnée par l’Esprit une parole de sagesse ; à un autre, une parole de connaissance, selon le même Esprit ; 9à un autre, la foi, par le même Esprit ; à un autre, des dons de guérisons, par le même Esprit ; 10à un autre, (le don) d’opérer des miracles ; à un autre, la prophétie ; à un autre, le discernement des esprits ; à un autre, diverses sortes de langues ; à un autre, l’interprétation des langues. 11Un seul et même Esprit opère toutes ces choses, les distribuant à chacun en particulier comme il veut. 12En effet, comme le corps est un, tout en ayant plusieurs membres, et comme tous les membres du corps, malgré leur nombre, ne sont qu’un seul corps, – ainsi en est-il du Christ. 13Car c’est dans un seul Esprit que nous tous, pour former un seul corps, avons tous été baptisés, soit Juifs, soit Grecs, soit esclaves, soit libres, et nous avons tous été abreuvés d’un seul Esprit.

Si j’étais plus jeune je me lancerais dans un combat pour que le dimanche de pentecôte soit déclaré dimanche de l’unité des Eglises, que seul ce dimanche soit ouvert à la célébration des baptêmes et que le texte de l’épitre de Paul aux Corinthiens que nous venons de lire soit systématiquement utilisé ou misen exergue de la liturgie…combat perdu d’avance, parce que l’unité des Eglises reste limitée à une semaine de janvier, et chaque famille veut choisir librement la date du baptême de son enfant…. Alors profitons-en aujourd’hui car toutes les conditions sont réunies, de date, de baptêmes et de texte.

Oui, le baptême est le sacrement de l’unité des chrétiens et donc des Eglises. Si les Evangiles en parlent peu – sinon pour parler du baptême de Jésus par Jean Baptiste et de l’ordre donné par Jésus à ses disciples, après sa résurrection, d’aller et de baptiser au nom du Père, du fils et du Saint-Esprit – c’est l’apôtre Paul qui a précisé le sens du baptême et le texte des Corinthiens que nous venons de lire en est la meilleure expression. Le baptême est destiné à nous faire membres d’un seul corps et c’est à propos de ce corps que l’apôtre nous dit : ‘le Christ est semblable à un corps qui se compose de plusieurs parties. Toutes ses parties bien que nombreuses forment un seul corps’. On ne peut être plus clair. Il n’y a pas d’un côté les juifs, et de l’autre les non-juifs ; il n’y a pas le corps des catholiques, et le corps des anglicans, et le corps des orthodoxes, et le corps des protestants, et parmi ceux-ci celui des évangéliques, des pentecôtistes, des réformés, des luthériens, des baptistes, des mennonites….Il y a le corps du Christ dont notre baptême nous fait membre ; il y a un seul corps et nos baptêmes quelques soient leurs formes ne sont ni catholiques, ni anglicans, ni…. Ils sont baptêmes au nom du Père, du fils et du Saint-Esprit. Je dis quelques soient leurs formes car nous avons apporté une extraordinaire diversité…. J’ai connu des protestants qui plongeaient le baptisé en avant dans la rivière, d’autres en arrière ; j’ai vu récemment un collègue de notre Eglise verser trois fois de l’eau sur la tête de l’enfant au nom du Père , puis au nom du fils, puis au nom du Saint-Esprit. Notre sœur l’Eglise catholique ajoute au rite de l’eau le très beau rite de la lumière puisé lui-aussi dans l’enseignement de Paul et des Evangiles qui fait du chrétien un reflet de la lumière du Christ…Qu’importe ! Ce qui compte c’est que nous comprenions bien que le baptême nous unit au Christ en un seul corps qui est le sien.

Comment cela ? Ce n’est pas un geste magique… à la limite on pourrait même se passer de l’eau comme en période de grande disette on pourrait se passer de pain et de vin pour célébrer la Sainte-Cène ; car ce qui compte, ce qui a du sens et fait l’efficacité du sacrement c’est la parole du Christ qui est dite et reçue dans la foi ; l’eau comme le pain et le vin renvoient à la parolepar laquelle le Christ s’engage. Ici à l’ordre d’ « allez et baptisez » de l’Evangile répond le commentaire ou plutôt la méditation inspirée de l’apôtre : « nous avons été baptisés pour former un seul corps par le même Esprit Saint ! ». C’est le Christ qui, par sa parole méditée et reçue, fait que l’eau de notre baptême qui n’est qu’un signe devient un lien plus fort que la mort… dans les liturgies de notre Eglise nous disons du baptisé et de sa relation à l’Eglise… : ‘ s’il venait à s’en séparer sa place y resterait toujours marquée !’. Il vaudrait mieux dire : ‘Dans ce corps qui est le Christ et auquel ton baptême t’agrège, ta place restera toujours marquée.’ Ainsi aucune tentation récupératrice, dans une Eglise particulière, ne pouvait se faire entendre. Car nous voici par notre baptême ouverts à une autre dimension que celle de nos familles confessionnelles, la vie de l’Esprit Saint. Il faut bien en parler au moins aujourd’hui : c’est Pentecôte !

J’ai une certaine sympathie pour l’apôtre Paul. Cela tient, je crois, à l’optimisme qui est le sien et que je trouve résolument stimulant. Nous en avons ici un bel exemple, car affirmer que « personne ne peut dire ‘Jésus est le Seigneur’, si ce n’est par l’Esprit Saint » me semble relever à première vue soit de la naïveté soit d’un optimisme béat. Peut-on vraiment attribuer à l’Esprit de Dieu nos balbutiantes confessions de foi ? Peut-on vraiment attribuer à l’Esprit de Dieu ces affirmations, souvent prononcées sans trop y réfléchir ? Notre foi n’est-elle pas trop souvent chancelante pour que nous osions la rattacher à l’œuvre de l’Esprit ? Certes, nous avons entendu parler de grands « spirituels », ou peut-être en connaissons-nous. Ceux-là, sans aucun doute, sont porteurs de l’Esprit de Dieu et en font bénéficier leur entourage et toute l’Eglise. Ils savent dire un message qui aide à vivre, ils savent apporter la paix à ceux que la vie malmène, ils savent orienter les esprits de ceux qui les entourent vers la volonté de Dieu. On en a fait des « saints », ou maintenant des « prix Nobel de la paix ». Mais nous n’arrivons pas à leur cheville !

« Personne ne peut dire ’Jésus est le Seigneur’ si ce n’est par l’Esprit Saint ! » c’est ici le message de l’apôtre pour nous en ce dimanche de Pentecôte. Et c’est d’abord un message de grâce ! La conviction de l’apôtre me semble bien être que l’Esprit n’est pas chose extraordinaire ! Il est notre bien commun ; il est ce qui accompagne la Parole de Dieu qui œuvre en nous et nous engage dans les multiples dimensions de la vie chrétienne. Un geste d’amitié, une parole de réconfort, une lueur d’espoir, un moment de paix intérieure, sont autant de manifestations de cet Esprit. Sans lui la parole reste lettre morte, elle ne produit rien en nous, sinon à considérer l’Ecriture sainte comme un roman policier ou un livre d’aventures. Mais dès lors qu’elle nous parle, nous fait réfléchir, oriente notre propre parole et notre attitude, l’Esprit est là.
Qui de vous pourrait se croire à l’abri de l’Esprit, comme Jonas fuyant pour ne plus entendre la Parole de Dieu alors même qu’elle l’habite et l’accompagne en tout lieu ? Qui de vous ne saurait entendre ce bruissement qui l’empêche de se croire seul devant l’existence et lui parle de Dieu comme Seigneur ?
Certes, le récit de Pentecôte nous fait rêver parfois d’un grand vent de tempête qui nous emporterait vers des cimes élevées et nous ferait contempler le monde du haut d’une foi indestructible. Cela existe sans doute ! Mais la vie de foi dont parle l’apôtre est la vôtre et la mienne, où se mêlent le doute et la foi, les hauts et les bas, les certitudes et les interrogations, qu’accompagne l’Esprit comme une nécessaire béquille. La grâce qui fait vivre au quotidien. Ainsi je reçois ce texte de l’apôtre comme un message de grâce mais tout autant comme un message d’humilité collective autant que personnelle.
Humilité personnelle, comme une foi qui ne vit pas dans le rêve, mais se réjouit de sa chaotique réalité. Et se réjouit tout autant de la voir surgir même furtivement dans la bouche d’un enfant qui ose dire ce qu’il croit, avec ses mots, avec son expérience d’enfant. Et qui m’appelle à manifester la mienne avec mes mots et mon expérience.
Humilité collective, à laquelle nous invite l’apôtre lorsqu’il développe cette image du corps pour parler de l’Eglise, avec ses sages et ses ignorants, ses doués de guérisons ou de miracles et ceux qui peuvent seulement s’en émerveiller, ses apôtres, ses docteurs et ses simples fidèles.
Humilité collective qui nous apprend à attendre beaucoup les uns des autres, mais en même temps à ne pas garder pour nous les dons qui nous sont offerts.
Une Eglise, des fidèles qui entendent ce message de l’apôtre, et se disposent à partager.
Humilité aussi quand je sais ce que nous faisons de ce constat que d’autres ont quelque chose à nous dire de la part de Dieu … Qu’en faisons-nous, en fait ? Savons-nous traverser les quelques mètres qui nous séparent de l’Eglise sœur d’à côté, catholique, baptiste ou pentecôtiste, pour entendre ce qu’elle reçoit de l’Esprit de Dieu et partager avec elle ce que nous en recevons ?
Je ne dis pas cela en pensant que puisque nous sommes chrétiens tout sera bon et gentil… Je sais nos tensions, nos divisions, parfois nos incompatibilités. Mais je dis cela parce qu’il s’agit, comme dit l’apôtre d’un « même Esprit ». Notre unité dans la diversité est en lui, et c’est de lui que nous avons à rendre compte. C’est cet Esprit que nous ne devons pas trahir !

C’est pourquoi je vous demande d’entendre ce message de l’apôtre comme un appel à la disponibilité. Ce que ces quelques lignes de Paul laissent entendre, c’est à la fois la diversité des visages de la foi chrétienne dès lors qu’elle se traduit en actes, et la multiplicité des stimulations, des effets de l’Esprit de Dieu. Chacun de nous est destiné à en être l’instrument. Car l’œuvre de Dieu ce n’est pas seulement une Parole venue d’en haut, c’est un peuple conduit et accompagné dans sa pérégrination pour être témoin du Règne à venir. Chacun doit et peut y trouver sa place. C’est le sens de l’image du corps ! Mais elle signifie que chacun doit en recevoir l’appel. C’est ce que nous font entendre les baptêmes de ce jour. Un appel tout simple par le prénom qui nous a été donné le jour de note baptême.
Cet appel, j’en suis convaincu, cet appel de l’Esprit, n’est pas une voix secrète révélée aux seuls chrétiens supérieurs. Il est la voix douce et paisible de Dieu, ferme et pressante, qui nous dit et redit son amour sans limite, et nous en fait les témoins.
Dieu a besoin de chacun de nous. C’est cela le premier message de Pentecôte. Sa mission, la mission de Dieu portée par Jésus Christ, qui est de révéler à chacun qu’il a une place dans le cœur de Dieu, ne peut s’accomplir qu’à travers des témoins, chacun de nous témoin de son amour. Et pour cela son Esprit nous est donné. Et cette grande famille qu’il constitue par son Esprit, son Eglise, si diverse mais qu’il appelle à l’unité de l’Esprit. Chacun de vous, faible ou fort, pauvre ou riche, y a sa place, car sur chacun souffle l’Esprit de Dieu pour le bénéfice de tous. Et pour que chacun et ensemble nous soyons un écho de sa parole, un reflet de sa lumière.

Amen