Matthieu 9, v. 9-13 : « Quand Jésus nous invite à sa table, dans sa propre maison… ! »

Dimanche 8 juin 2008 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

Le repas est une occasion quotidienne et banale qui inaugure un moment particulièrement fort et significatif, tant au plan culturel, anthropologique que spirituel.

1. Il est en effet le temps d’un accueil.

2. Il est aussi le temps d’un partage.

3. Il est heureusement le temps d’une restauration et d’un rassasiement.

4. Il est enfin le temps de la joie et de la reconnaissance.

En ce sens, le repas est symbolique d’une quantité de choses que les évangiles n’ont pas manqué de mettre en avant pour illustrer ce que pouvait être le temps du Christ et de son royaume. Et il est devenu la figure emblématique de la rencontre où le message est annoncé.

1. Un message d’accueil : un accueil où les convives se trouvent réunis autour d’une même table, chacun à sa place, invité par son nom et installé avec soin. Un accueil qui honore celui qui est présent, qui respecte son identité, sa singularité et l’intégrité de sa personne [1]. Cet accueil commence au moment où s’ouvre la porte, et lorsque le maître de maison fait un geste, prononce la parole de bienvenue et indique à chacun la place qui lui revient. Le message d’accueil peut même se prolonger le temps d’un « recueil », c’est à dire d’un recueillement dans la prière qui place le repas sous le regard de Dieu qui, précisément, accueille tous le présents.

2. Le repas est l’occasion d’un message de partage. La nourriture est effectivement partagée, les regards aussi, de même que les paroles et certains gestes : circulent en effet de main en main le plat, le pain et le sel, et chacun des convives dépend de l’autre, au plan symbolique, et pour un instant. Chacun accepte cette dépendance heureuse, partage d’humanité qui s’aide et se sert mutuellement.

3. Le repas est le moment d’un rassasiement : si du moins le repas est bien préparé et la quantité de nourriture suffisante ! Il est restauration du corps et de l’esprit. Il est nécessaire halte pour calmer la faim. Mais il offre toujours, en réalité, quelque chose de plus, il offre comme un surplus de grâce. Il y a là beaucoup plus, en effet, qu’à manger et à boire : il y a de quoi vivre un temps agréable, tel un bonheur, une surabondance faite de fraternité, de familiarité, d’amitié…

4. Enfin, le repas est le temps de la joie et de la reconnaissance, car à coup sûr un bon mot, histoire, une anecdote ou un récit illuminent les visages et donnent sens à l’existence de cette petite parcelle d’humanité réunie. La joie et la reconnaissance ressenties et exprimées, de même que les remerciements des convives qui s’échangent à la fin de la rencontre, sont d’ailleurs des signes guettés et attendus impatiemment par ceux qui reçoivent, et ils sont alors acceptés avec grand plaisir.

Mille choses donc, dans un repas ! Et sans doute, avec notre récit d’Evangile, une chose de plus, encore, que le Christ réalise, tout simplement :l’accueil de la différence et le refus de la discrimination. Ici, la discrimination fondée sur une pratique religieuse, sur une conviction politique ou sur un préjugé social : les collecteurs d’impôts sont en effet impurs, de par leur proximité avec l’administration romaine, et rendus infréquentables de par leur compromission avec la force occupante. Ils sont, à vrai dire, suspects de corruption et susceptibles de pratiquer le recel et l’abus de bien social, puisqu’ils doivent se payer sur le produit de leur collecte… Le repas évangélique transgresse donc les lignes de démarcations sociales et religieuses : le repas du Christ, comme d’ailleurs le repas de la cène, offre alors cette possibilité d’une invitation qui ne soit pas discrimination. De même que nos pratiques personnelles de vie quotidienne peuvent offrir, au cours d’un repas ou d’un rendez-vous à la maison, la possibilité d’une rencontre, d’un moment non discriminant. Comme un signal, simple mais réel signal, qui annonce à qui sait ouvrir les yeux sur l’invisible, l’existence possible et promise d’un monde décloisonné, d’une société non formatée aux usages du temps présent et de la mode, ni soumis aux canons de la correction imposée par l’air du temps, mais transgressant tranquillement tout cela. Jésus répond, à cet égard, sans s’énerver à ceux qui lui reprochent cette transgression tranquille. Et voici traduite en mon langage la substance de cette réponse : « Ce n’est pas la conformité aux usages que je suis venu vous rappeler ni la politesse ni l’esprit de classe, mais la compassion. » « Et ceux qui souffrent du manque de compassion, je les regarde donc avec attention, et je les invite. Les autres, heureusement, savent déjà où manger et où se rassasier ».

Le texte de l’évangile propose, qui plus est, une lecture insolite. Nous pouvions imaginer simplement, à la lecture de notre récit, que Jésus était invité chez le collecteur d’impôts, et qu’il énonçait ces paroles comme convive.

Mais le texte laisse entendre ici que Jésus invite chez lui, dans sa propre maison. « Jésus dit à Matthieu : suis-moi ! Et celui-ci se leva et le suivit. Comme il était à table dans la maison, beaucoup de collecteurs d’impôts et de pécheurs étaient venus prendre place avec Jésus et ses disciples… » La force de cette image réside bien dans l’invitation lancée par le Christ -« Suis-moi ! » – invitation qui produit une réelle proximité entre des êtres qui ne devaient pas se fréquenter pour les raisons qui viennent d’être notées. Et la puissance évocatrice de ce récit interpelle le lecteur en suggérant qu’il y a là un appel incessant qui invite chacun à retrouver son frère, à retrouver en tout humain son frère, afin de découvrir qu’il est possible de vivre avec lui l’accueil, le partage, le rassasiement, la joie et la reconnaissance. Et aussi et surtout, ce qui donne sens à toute cette histoire, la possible vision d’une humanité réconciliée au moment le plus humble et le plus naturel de la vie, le plus simple et le moins « religieux » qui soit, le moment du repas, un repas qui préfigure, sans conteste, le festin messianique et la communion des saints, le salut, la création renouvelée parce qu’enfin recueillie, restaurée, rassasiée et pleine de reconnaissance,

Amen


[1] Une étiquette indique parfois le nom du convive, et l’on s’informe sur l’existence d’un régime alimentaire particulier, d’un interdit, etc. Le rituel peut même indiquer les places selon les préséances, de sorte que tout soit en ordre.