Matthieu 5 v1-12 – « Les Béatitudes, une grâce et une promesse »

Dimanche 1er novembre 2009 – par Simone Bernard

 

Nous avons sous les yeux un texte bien connu, souvent mémorisé. Ils est adopté par certaines communautés. Je pense aux sœurs de Pomeyrol, aux Diaconnesses ou à la Fraternité des Veilleurs. Vous connaissez au moins de nom cette fraternité fondée en 1923 par le pasteur Wilfred Monod et son fils Théodore. Les membres décident de vivre par l’Esprit du Christ et acceptent ensemble un minimum de nécessaire discipline spirituelle. A heures fixes, là où ils se trouvent, les membres récitent des prières, en particulier le Notre Père et les Béatitudes. Le pasteur Daniel Bourguet en est actuellement l’animateur.

A quel moment Jésus délivre-t-il cet enseignement ? Il a commencé son ministère et prêche en Galilée. Il a déjà entraîné à sa suite les premiers disciples : Pierre et André, Jacques et Jean. Sa renommée gagne les foules qui le suivent, de Syrie comme de Galilée, de la Décapole et de Jérusalem, comme en Judée.

Mais il semble que les Béatitudes soient adressées uniquement aux disciples. « Ses disciples s’approchèrent de lui. Et prenant la parole, il les enseignait ». Voilà ce que rapporte l’évangéliste Matthieu. Je précise que si Luc en fait une relation un peu différente, ni Marc ni Jean ne relate cet épisode.

Les Béatitudes sont composées de phrases courtes, percutantes, commençant par le même mot « heureux ». A chaque ligne correspond une promesse. Mais en relisant attentivement les versets qui nous sont proposés, nous relevons ce que nous pourrions qualifier d’anomalies, de paradoxes.

« Heureux les pauvres de cœur » « Heureux les doux » « Heureux les cœurs purs »

Voilà qui ne choque pas, d’autant plus que ces affirmations s’accompagnent de promesses.

Mais voyons la suite :

« Heureux ceux qui pleurent » « Heureux ceux qui sont persécutés »

Ce sont là des assertions que nous comprenons beaucoup moins bien à première lecture, même si elles sont assorties de promesses réconfortantes : jouir du royaume des cieux, avoir la terre en partage, être consolés, être rassasiés ; voici des options que l’on accepte aisément.

Arrêtons-nous sur les derniers versets :

« Heureux êtes-vous lorsque l’on vous insulte », que « l’on vous persécute » et que l’on dit faussement « contre vous toute sorte de mal à cause de moi ». « Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ».

Toutes ces observations nous plongent dans un réel désarroi.

Faut-il vraiment, pour être heureux, recevoir des injures, être persécutés ?

Nous avons quelque envie de nous rebeller contre ce Dieu qui nous entraîne à sa suite sur un chemin quelquefois semé d’herbe tendre, douce à nos pas ; mais à d’autres endroits, nos pieds rencontrent la pierraille ou les épines. Essayons de voir cela plus en détail.

« Heureux les pauvres de cœur » : ce sont les gens qui se tournent en toute simplicité vers Dieu dont ils attendent tout. Et la réponse est là : le royaume des cieux est à eux.

« Heureux les doux : ils auront la terre en partage ». Dans notre monde de violence qui s’agite en tout sens, où l’actualité nous offre chaque jour son lot d’attentats, de meurtres, voire de suicides, saurons-nous discerner ces « doux » capables de remplir la terre ?

« Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés. » Peut-on prononcer sans frémir de telles paroles devant une famille endeuillée ? Dieu est là, certes, pour apporter soulagement et espérance, mais il y faudra du temps.

« Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés. »

Dès son plus jeune âge, l’enfant s’insurge devant des situations qui l’agacent. « C’est pas juste », s’exclame-t-il devant des interdictions ou des reproches. Et la vie sociale réserve bien des cas d’injustices en nombre de domaines. Même ce que l’on nomme Justice avec une majuscule semble recéler bien des cas d’injustices. En fait, il s’agit plutôt ici de la fidélité à la loi de Dieu qui est la source des relations justes entre les hommes.

Comment comprendre le mot « rassasiés » ? Peut-on faire régner un climat de concorde, de paix autour de soi, en dépit des agitations sociales et politiques ? Certes, nous rêvons tous d’une existence harmonieuse, sans tiraillements, mais savons-nous toujours établir l’harmonie autour de nous ?

« Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde. » Miséricordieux : voici un terme inusité de nos jours, où l’on parle plus volontiers de pardon. Pardonner n’est pas facile, et demander ne l’est pas plus. Il faut cependant reconnaître les fautes que l’on a pu commettre, afin de recevoir le pardon de la personne offensée. Alors, quand il s’agit de Dieu, le pardon est acquis car Il est tout amour.

« Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu. » La promesse est merveilleuse, mais la condition difficile. Notre pauvre humanité compte-t-elle des cœurs purs, vraiment purs ? L’homme est pécheur notoire sans le secours de Dieu. Au fil du temps, il y eut des âmes qui semblaient vraiment habitées par l’Esprit Saint. On les trouve parmi les saints et les saintes que nos frères catholiques célèbrent aujourd’hui, jour de Toussaint. Mais nous sommes tous appelés la sainteté. Nous lisons dans le Lévitique (19/2) : « L’Eternel dit à Moïse : « Parle à toute la communauté des fils d’Israël ; tu leur diras : soyez saints, car je suis saint, moi le Seigneur, votre Dieu. » »

« Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu. » Faire œuvre de paix est un programme ambitieux. Nous savons qu’est décerné chaque année le Prix Nobel de la Paix, récompensant des personnalités issues de milieux divers. Les lauréats, s’ils tendent à instaurer la paix dans leurs pays et dans le monde, parviennent-ils toujours à leurs fins ? Ont-ils présent à l’esprit le texte des Béatitudes quand ils reçoivent leur récompense ? Fils de Dieu est un titre bien plus merveilleux que le prestigieux Prix Nobel.

« Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le royaume des cieux est à eux. » Nous trouvons là un changement total. Le lecteur n’est plus l’acteur faisant œuvre de paix, de miséricorde, de justice ; il est confronté aux rudesses du monde, à l’injustice, aux insultes. Comment est-ce possible ? Il est un refuge où règnent la joie et l’amour : c’est le royaume des cieux promis à ceux qui aiment Dieu.

Parvenus à la fin de notre lecture, nous sommes partagés entre joie et crainte, entre confiance et doute. Le programme proposé peut-il vraiment être suivi dans sa totalité ? Non, bien sûr, si nous nous appuyons sur nos propres forces. Mais avec l’aide de Celui qui nous a laissé ces promesses, nous serons capables de suivre le chemin tracé.

Nous pouvons découvrir dans les Béatitudes à la fois une grâce et une promesse.

La grâce, c’est qu’elles sont un portrait, celui de Jésus qui a vécu pauvreté et larmes, douceur, justice et paix. Il est allé jusqu’au sacrifice suprême.

La promesse, c’est que toutes les béatitudes commencent par le même mot « heureux ». Elles sont une aspiration au dépouillement, à la compassion, à la générosité afin de pouvoir habiter la joie de Dieu. La lettre de Jean nous l’atteste : « dès à présent nous sommes enfants de Dieu » et « Quiconque fonde sur lui une telle espérance se rend pur comme lui, Jésus, est pur. »

Unis les uns aux autres et unis au Christ, nous pourrons affronter les difficultés de l’existence sans nous laisser abattre, disant avec le psalmiste : « Le Seigneur, le tout-puissant, c’est lui le roi de gloire. »

Amen.