Matthieu 5, 13-16 : « Le sel et la lumière ! »

Dimanche 20 novembre 2005 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs,

Les béatitudes et ces paroles sur le sel et la lumière vous sont adressées. Elles vous annoncent une bonne nouvelle. Elles introduisent ce que la tradition nomme « le Sermon sur la Montagne », moment essentiel dans l’Evangile de Matthieu, et elles mettent en route les disciples. J’aimerais donc reformuler ce matin en quelques mots la bonne nouvelle qu’annonce ce sermon. Voici donc en quelque sorte « un sermon sur le Sermon », proclamant une bonne nouvelle pour laquelle nous avons les uns et les autres trois raisons de nous réjouir !

Tout d’abord, le Christ nous donne une nouvelle identité, une identité étonnante. Ensuite il nous donne une vocation, une vocation passionnante, enfin il nous confie une responsabilité, une responsabilité libérée.

Une nouvelle identité, en premier lieu.

Au moment où Jésus commence son ministère en déclarant au monde une Parole de grâce et de pardon pour tous les hommes, les premiers mots par lesquels il désigne ses propres disciples sont les suivants : Vous êtes le sel et la lumière du monde. Vous êtes le sel et la lumière du monde. Ces mots sont pour vous ce matin, vous aussi disciples du Christ réunis dans cette église ! Il ne dit pas « vous serez » le sel ou « vous serez » la lumière, il n’évoque pas un futur, un hypothétique demain auquel nous accéderions seulement après l’accomplissement de telle ou telle condition. Il ne dit pas « vous serez le sel et la lumière si », si vous faites ceci, si vous réalisez cela, si vous faites preuve de telle attitude, si vous faites œuvre de religion. Aucune condition n’est requise. Le Christ désigne ses disciples et vous appelle aussi pour dire qui vous êtesmaintenant, et non ce que vous devez faire. Le Christ annonce la Grâce et non la Loi, fût-elle celle d’une Eglise. Une grâce qui accueille pleinement, et qui nous identifie chacun en particulier comme étant un être aimé par Dieu, et pardonné. Le jugement est passé, il est derrière nous, il a eu lieu en Christ, et désormais nous sommes pardonnés. Ces paroles qui ouvrent la première prédication de Jésus, juste après la déclaration des béatitudes offrant le bonheur à ceux qui les entendent, disent en effet l’essentiel du message. Ces paroles identifient les disciples, et elles révèlent leur nouvelle identité : sel de la terre et lumière du monde. Ils n’ont rien demandé, ces hommes, ni rien fait qui justifiait cette grâce et cette appellation. Ils ne possédaient aucune qualification requise ces pêcheurs de Galilée, pour être appelés comme disciples, de même les foules qui le suivaient. Ils avaient tout à recevoir et rien à donner, mais la rencontre avec le Christ a véritablement transformé leur vie. Comme nous d’ailleurs, qui n’avons rien demandé mais qui avons tant reçu par lui en grâce et en pardon. Comme nous qui n’avons rien mérité, mais qui chaque jour désormais vivons dans la certitude de son salut. Vous êtes le sel et la lumière, telle est votre identité que Christ proclame ce matin. Vous qui êtes appelés à entrer dans le Royaume, en d’autres termes, vous qui êtes désormais assurés du salut, vous voici identifiés, nommés par Christ, et votre existence est maintenant destinée à être connue et reconnue dans le monde. Vous comprenez pourquoi, frères et sœurs, ce Sermon sur la montagne n’est en rien un sermon comme les autres. Vous comprenez qu’il n’enseigne pas les bonnes œuvres, quelles qu’elles soient, qu’il faut accomplir pour être admis dans le Royaume de Dieu. L’entrée y est de toute façon assurée aux disciples. L’entrée vous y est assurée car le salut vous a été acquis en Christ. Heureux êtes-vous en effet ! Heureux êtes-vous, viennent de proclamer les béatitudes. Le Sermon sur la montagne nous enseigne qui nous sommes et comment vivre en attendant le Royaume, pour multiplier le nombre de ceux qui y entreront, pour que d’autres que nous découvrent cette grâce qui fait vivre heureux et qui libère, pour que d’autres que nous se trouvent au bénéfice des béatitudes et deviennent avec nous sel et lumière du monde ! Cette nouvelle identité de chrétiens comme sel et lumière du monde nous est commune, à nous tous protestants et catholiques, et nous invite à travailler ensemble.

La deuxième raison de nous réjouir et de dire notre reconnaissance à Dieu provient de ce que nous recevons, avec ces paroles du Christ sur le sel et la lumière, une nouvelle vocation.

Le sel et la lumière dans la tradition d’Israël sont des symboles connus, et les auditeurs du Christ ne pouvaient rester insensibles devant une telle appellation. Certes, l’idée courante selon laquelle les chrétiens peuvent mettre un peu de saveur dans notre monde par leur témoignage et leur discours est une idée très intéressante et suggestive. Et l’on pourrait même se laisser aller à dire que lorsque leur ferveur disparaît, le monde perd un peu son goût. De même entend-on dire que la lumière des chrétiens peut éclairer la nuit païenne, le monde sécularisé disons-nous aujourd’hui, monde dans lequel l’humanité court le risque de se perdre, et qu’il n’y a par conséquent aucune raison de cacher l’enseignement de l’Eglise et la « splendeur de sa vérité ». Et l’on peut faire toute une série de variations sur ce thème curieux, somme toute, du goûtd’un monde plus ou moins salé, selon la qualité et la quantité des actions ou des bonnes œuvre des chrétiens, et de la lumière plus où moins éclairante de l’enseignement de l’Eglise, selon les temps et les lieux. Mais quelle prétention dans ce discours, et quelle arrogance ! Et aussi quel danger. Comme l’écrivait en effet un certain J .Calvin, un jour de 1561 : Que les saleurs avisent cependant de ne pas nourrir le monde en sa folie et fadesse : et beaucoup plus encore de ne l’infecter de quelque mauvaise saveur ! Oui, quel goût l’Eglise a -t’elle donné au monde en 2000 ans, sinon trop souvent le goût du sang des larmes et de la cendre de ses bûchers ? Et quelle lumière a t’elle fait briller, sinon trop souvent celle du discours obscur du dogme et de la norme, alors qu’on espérait celle de l’Evangile ? Il se trouve heureusement que la symbolique biblique est un peu différente de ce qu’on entend dire çà et là. Et il faut savoir écouter le magistère de l’Ecriture avant celui de l’Eglise. Dans l’Ancien Testament, le sel qui sert à la conservation est plutôt symbole de pérennité, d’éternité. Il était utilisé jadis abondamment sur les aliments, notamment lors des sacrifices, d’où l’expression biblique « le sel l’alliance ». Se trouver alors ainsi désigné comme le sel de la terre peut vouloir dire tout simplement ceci : avoir vocation à témoigner fidèlement de cette alliance de Dieu avec le monde, recevoir vocation à ne jamais oublier, en aucune circonstance, l’espérance et l’assurance du salut. Et perdre sa saveur, dans cette perspective, en revient, par conséquent, à malheureusement douter de la pérennité de l’alliance, et à ne plus conserver la qualité intrinsèque du sel à savoir cette saveur qui ne disparaît jamais, celle que procure la certitude d’une alliance éternelle. De quelle utilité serait un chrétien qui ne croirait ni dans la vérité de l’alliance en Christ ni dans la réalité de son salut ? La vocation du chrétien ici comme sel de la terre, est donc bien vocation passionnante à vivre de la fidélité même de Dieu, dans la persévérance et dans la foi. Etre le sel de la terre ne se réduit donc pas à une accumulation d’œuvres à accomplir pour ce monde ou pour justifier nos vies à nos propres yeux ou devant Dieu, mais une véritable grâce de Dieu, à vivre par la foi, une grâce offerte. Une grâce à recevoir et découvrir chaque jour, et non un devoir qui culpabilise sans fin, un effort désespérant parce que forcément jamais à la hauteur de l’exigence, surtout si cette exigence est divine ! Vous êtes le sel de la terre. Vous êtes établis comme témoins d’une alliance irrévocable signée en Jésus-Christ.

Quant à la lumière, là encore le sens des mots peut être différent ; la lumière est en effet, dans le judaïsme, une métaphore courante de la Torah, le judaïsme comprenant sa mission dans le monde comme étant celle de faire briller la lumière de la Torah. Il faut évidemment entendre ce mot de Torah au sens large d’ « enseignement » reçu par Israël, témoin de Dieu dans le monde. Ainsi doit-on comprendre que l’Evangile demande à ses lecteurs, à tous ceux qui découvrent ce texte, et à chacun de vous, de vivre une vocation jusque là assumée par Israël seulement, la vocation d’être maintenant après lui et avec lui « lumière du monde », c’est à dire de mettre au service de Dieu sa vie toute entière, de consacrer sa vie, corps et âme, parole et geste, enseignement et témoignage, et le tout librement, comme une réponse à sa grâce. La vocation du chrétien comme lumière du monde sera alors celle d’un témoignage et d’une libre obéissance dans la ligne de l’enseignement du Sermon sur la montagne. Nous sommes loin, vous le voyez, d’une compréhension de la lumière qui éclairerait les malheureux païens vivant dans les ténèbres de l’erreur ou de l’ignorance. Nous sommes loin de l’idée que l’Eglise aurait un enseignement propre à elle-même, un magistère ou une loi qui s’imposerait à tous les hommes, pour qu’ils disposent enfin, par son biais exclusif, d’un accès à la vérité. Etre lumière du monde consiste en revanche à se laisser soi-même guider par les paroles du Christ, par son enseignement et non par celui de nos pères et de la tradition seulement. Etre lumière du monde, c’est simplement vivre ouvertement et librement sa foi, de sorte que ceux qui ne connaissent pas le Christ et son enseignement le discernent avec nous. Sans le filtre obligé d’une Loi impossible à accomplir, d’un dogme impossible à croire ou d’un système moral impossible à vivre. Etre lumière du monde nous place en situation d’être comme un signe visible et joyeux, là où nous sommes, permettant ainsi que d’autres que nous se laissent à leur tour rencontrer par le Christ. C’est au fond rayonner d’une lumière qui ne vient pas de nous mais qui vient de loin et qui nous traverse, la lumière d’un enseignement reçu et d’une bonne nouvelle qui nous fait vivre, la lumière de l’Evangile .

Et la troisième raison de nous réjouir de cette bonne nouvelle, enfin, s’exprime dans le fait que le Christ attend notre réponse. Il nous veut responsables et libres.

« Vous êtes le sel de la terre » signifie que vous êtes désormais témoins assurés de la fidélité de Dieu et de son alliance, « vous êtes la lumière du monde » signifie que vous ne vous cachez pas et que votre vie de foi peut être exposée, pas seulement le dimanche matin, et pas seulement entre amis, mais dans toute votre vie. Maintenant le monde vous attend. Maintenant vous pouvez sortir, en quelque sorte ! Vous pouvez risquer votre parole dans un débat, une rencontre, un dialogue, personnellement et librement, sans aucune crainte d’être jugés par aucune instance, car Lui vous a déjà justifiés. Et de même vous pouvez agir. Au plan éthique -et les problèmes ne manquent pas, qui cherchent leur réponse- comme au plan politique -et l’actualité de ces prochains mois va exiger de nous des choix qu’il faudra faire en toute liberté, sans consigne de quiconque – là encore votre réflexion et votre engagement pourront être sollicités. Vous vous souviendrez alors que vous êtes libres et libérés. Car vous avez reçu une nouvelle identité, non pas seulement celle de votre généalogie qui vous détermine ou celle de votre appartenance sociale, mais celle que Christ vous donne aujourd’hui. Car vous avez reçu une nouvelle vocation, non pas seulement celle que votre profession vous commande, mais celle d’agir et d’œuvrer librement dans ce monde, non pour vous-mêmes et votre justification, celle-là est déjà acquise en Christ, mais pour la gloire de Dieu et pour que d’autres chantent avec vous leur joie et leur reconnaissance. Dans tout cela, le Christ ne nous laisse pas seul. Il nous aide et nous conduit, il nous montre lui-même la route. Et sans cesse il nous appelle à nous replacer devant sa Parole, transmise dans les textes comme celui du Sermon sur la montagne. Sans cesse il nous demande de nous y ressourcer, d’y puiser des richesses spirituelles, de nous y nourrir, afin qu’ensemble nous y trouvions cette bonne nouvelle qui réjouit tous les cœurs, à savoir que son alliance ne sera jamais remise en cause et que sa lumière, qui traverse nos vies et fait briller nos yeux, éclairera un jour le monde entier pour le salut et pour sa gloire,

אָמֵן