Matthieu 4, v. 12-23 : « Je ferai de vous des pêcheurs d’hommes »

Dimanche 27 janvier 2008 – par Frédéric Martin

 

« Je ferai de vous des pêcheurs d’hommes »

Nous sommes ici à un moment charnière de l’Evangile de Matthieu ; Jean a été arrêté, lui qui appelait à la repentance et à la conversion et qui annonçait le ministère de Jésus. Et voici que Jésus se retire, loin des siens, près de Capharnaüm, à côté de la mer de Galilée (aujourd’hui le lac de Tibériade), sur les territoires de Zabulon et de Nephtali. La mission de Jésus est rythmée par ces retraites (dans le désert, à Capharnaüm, à Gesthsémané), ces moments paradoxaux, où, devant la menace, il semble renoncer. Jésus n’est jamais là où on l’attend ! Il surprend. Peut-être veut-il tout simplement ne pas aller au devant du danger car sa mission ne fait que commencer ?

Capharnaüm est un lieu de ténèbres, comme le rappelle le texte d’Esaïe que nous avons lu et qui est cité par Matthieu. Un lieu habité par des païens, des gens pauvres, de simples pêcheurs. Et c’est dans cet endroit excentré, humble, que le ministère de Jésus va commencer. « Sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre de la mort une lumière resplendit. » La lumière de Noël, qui a mis en mouvement les mages, va resplendir au bord de ce lac sur Simon et André, sur Jacques et Jean et puis sur tant d’autres.

Ainsi Jésus commence à constituer son groupe de douze disciples, douze comme les tribus d’Israël, car Dieu s’incarne dans une histoire, dans l’histoire d’un peuple. Douze pour manifester l’universalité de la mission de Jésus, représenter ce peuple nouveau rassemblé par Dieu à la fin des temps.

Pour commencer, loin de Jérusalem, loin des institutions religieuses ou sociales, il s’adresse à des pêcheurs en pleine activité. Dans ce récit, comme dans bien d’autres rencontres de Jésus rapportées par les Evangiles, le déroulement est le même. Jésus marche, il voit, il appelle, il est suivi :
-   « il vit deux frères », « il leur dit », « ils le suivirent ».
-   « il vit deux autres frères », « il les appela », « ils le suivirent ».
-   Au chapitre 8 : « il vit la belle-mère de Pierre couchée », « il lui toucha la main », « elle se leva et se mit à le servir ».
-   Au chapitre 9 : « il vit Matthieu », « il lui dit : suis-moi », « il se leva et le suivit ».

Notre vocation, car c’est de cela qu’il s’agit, ne dépend ainsi pas de nous, de notre recherche, de notre intelligence, de nos mérites, de nos capacités ou même de notre piété. C’est avant tout un appel qui nous est adressé par Celui qui nous a vu avant même que nous pensions à lui. Il vient nous surprendre dans notre quotidien, tout comme la lumière qui s’est levée sur ceux qui étaient assis dans les ténèbres à Nephtali.

Jésus s’adresse à des pêcheurs pour en faire des pêcheurs d’hommes. L’image de la pêche, des poissons tirés de l’eau, pointe vers le cœur de la mission de Jésus : ramener les hommes de la mort à la vie. Vous me direz : les poissons tirés hors de l’eau ont plutôt tendance à mourir ! Mais, vous le savez, la mer est associée à la mort dans la culture de cette époque et c’est au fond de la mer que Jonas, qui fuyait Dieu, a été englouti avant d’être arraché à la mort, repêché par Dieu. C’est dans l’eau du baptistère que, symboliquement, nous sommes plongés, pour mourir à notre vie ancienne avant de renaître à la vie nouvelle. C’est le sens de cette pêche. Et les filets, qui seront pleins à craquer dans la scène de la pêche miraculeuse de l’évangile de Luc ne sont pas le signe d’un emprisonnement, d’une rafle, d’une mort collective mais au contraire la manifestation de la surabondance de la grâce de Dieu, de cet amour qui s’adresse à la multitude, sans distinction ni tri préalable, et qui donne la vie..

En lisant le récit de Matthieu, nous sommes surpris par la brièveté de la scène. Sur une simple parole de Jésus, Simon, André, Jacques et Jean vont lâcher leurs filets, abandonner leur barque et leur père et suivre Jésus sans le moindre état d’âme, sans poser aucune question, sans s’inquiéter de la suite. Certains ont parfois tenté de trouver une explication dans l’Evangile de Jean qui rapporte une première rencontre avec Jésus avant la mort de Jean-Baptiste. On imagine alors Simon et André renonçant à suivre Jésus après l’arrestation de Jean-Baptiste, puis Jésus, cherchant inlassablement à ramener à lui ceux qui l’ont abandonné, venant les appeler sur leur lieu de travail. Je préfère m’en tenir à la simplicité et à la cohérence du récit de Matthieu. Ici nous est manifestée la radicalité du changement de vie auquel nous sommes appelés. Il ne s’agit pas d’abandonner femmes et enfants et de se retirer loin du monde mais de répondre immédiatement à cet appel, sans nous poser de question, sans regarder en arrière ni penser à l’avenir, sans nous interroger sur nos capacités. Dire tout simplement « oui ».
-  « oui » pour que Jésus transforme nos vies,
-  « oui » pour que Jésus nous conduise vers les autres,
-  « oui » pour que, à notre tour, après avoir été pêchés, nous devenions pêcheurs d’hommes. L’obéissance à Jésus ne souffre pas de délais, de tergiversations. Jésus nous appelle, suivons-le ! Mais si l’appel est radical, c’est que le don est sans mesure. Le royaume est proche, il est même là, en sa personne.

Suivre Jésus et devenir pêcheur d’hommes, est-ce vraiment à notre portée ? Comment peut-on le suivre ? En l’observant et en l’écoutant : il marche, il voit, il appelle. Cela semble si simple … Comme Jésus, et avec son aide, nous pouvons nous mettre en marche à notre tour, essayer de ne pas prendre racine, apprendre à lâcher nos filets si lourdement chargés de pierres inutiles, pour nous laisser prendre dans les filets de la grâce, joyeusement, librement, avec confiance.

Nous qui aimons nous organiser, planifier nos rencontres, réfléchir avant de répondre, connaître à l’avance les conséquences de nos choix et qui pensons nous rassurer parce que tout est prévu et que nos agendas sont remplis, essayons de nous laisser surprendre par la rencontre imprévue ! Si nous marchons – il ne s’agit pas de courir ! – nous prendrons le temps de voir ceux qui sont placés sur notre chemin, à la sortie du culte, dans la rue, dans notre immeuble, à la maison, dans nos familles, dans tous nos lieux de vie. Nous pourrons être attentifs, prêts à les écouter, à partager leurs joies et leurs peines, leurs difficultés. Ne nous préoccupons surtout pas du résultat ou de nous-même. C’est l’affaire de Jésus !

C’est dans l’humilité et la simplicité d’une rencontre au bord d’un lac que l’Evangile se joue, pas dans le spectaculaire, pas dans un discours interminable, argumenté ou offensif. C’est par sa seule présence ou avec des paroles ou des gestes tout simples que Jésus guérit. Il s’invite dans le quotidien de notre vie. Et c’est avec les autres que nous sommes appelés à répondre à son invitation.

En effet, nous ne sommes pas seuls sur ce chemin mais en Eglise ; vous l’avez remarqué dans ce récit, Jésus a appelé ses disciples deux par deux : « Suivez-moi » leur a-t-il dit. Dès le début, Simon, qui deviendra Pierre, est associé à un autre disciple. Pour accomplir sa mission, Dieu a besoin des talents de tous, aussi modestes soient-ils, et de talents conjugués. Dans la communauté que nous formons, et dans laquelle nous ne pouvons rien seuls, chacun d’entre nous peut recevoir avec confiance cet appel et marcher avec les autres à la suite de Jésus. Chacun a sa place. Maintenant. Alors, lâchons nos filets et partons à la pêche avec Jésus !

Amen.