Matthieu 4, v. 1 à 11 : pendant le carême, « déjeunez en paix ! »

Dimanche 10 février 2008 – par François Clavairoly

 

Chers amis, chères amies, frères et sœurs en Christ,

Trois lectures du récit de la tentation de Jésus sont possibles. Et sans doute aussi quelques autres : Une première lecture que nous nommerons « liturgique » peut être mise en relation, en particulier, avec ce que la tradition appelle « le temps du carême ». Une deuxième lecture qui pourrait être qualifiée de « christologique » insistera prioritairement sur le sens du dialogue avec Satan, et en développera les conséquences au sujet de l’identité même de Jésus. Une troisième lecture, « spirituelle » ou symbolique, tracera pour finir quelques pistes en vue d’une méditation plus personnelle que chacun poursuivra comme il l’entend.

1°) Lorsque mardi dernier j’interrogeais les enfants de l’école biblique sur le sens qu’ils donnaient au mot de carême, la réponse a fusé : « Ce mot veut dire quarante ! Parce que le carême dure 40 jours, jusqu’à Pâques. » Et il est vrai que du mercredi des cendres au samedi Saint, soit 46 jours, l’on n’est pas loin de 40…La signification de ce nombre renvoie sans doute à d’autres événements dont la bible hébraïque se fait l’écho comme les 40 années de marche dans le désert, avec tant d’épreuves et de tentations infligées au peuple d’Israël, ou bien comme les 40 jours de jeûne de Moïse au Sinaï, et ici les 40 jours et 40 nuits d’un jeûne effectué par Jésus, etc. La pratique du jeûne par les chrétiens, confirmée par la loi canonique que l’Eglise romaine d’occident va mettre en place, se fondera notamment sur ce récit évangélique évoquant le l’attitude de Jésus, comme une sorte de modèle à imiter. Il sera même précisé qu’il faut jeûner tous les jours, sauf le dimanche ( !), et que la l’obligation concernera toute personne âgée de 21 à 60 ans. Cet usage se répandra peu à peu au cours du IVème siècle, lorsque le christianisme trouvera une place mieux établie dans la société romaine. Il sera lié à la préparation des catéchumènes adultes qui se présenteront pour demander le baptême afin d’entrer, forcément de plus en plus nombreux, dans une Eglise qui vient d’obtenir l’aval des autorités civiles et politiques. Bien plus tard, la Réforme, pour sa part, considèrera cette pratique comme recommandable et légitime. Elle attirera cependant l’attention sur le risque qu’elle devienne une loi qui obsède, et que par conséquent son sens en soit corrompu ou que son observance soit perçue comme superstitieuse. Luther et Calvin auront des pages, à ce sujet, qui rappellent au plan théologique combien finalement c’est la vie toute entière du chrétien qui est pénitence, et combien il n’y a dès lors pas vraiment de temps singulier à mettre à part dans l’année liturgique pour qu’il en soit rendu conscient ! Et cette vision des choses relativisera de fait et de droit, on le comprend aisément, la pratique du carême, et par conséquent la lecture liturgique d’un tel récit s’en trouvera franchement dévalorisée. Très vite, les Réformateurs le savaient, le naturel revenant au galop et avec lui la tentation de se justifier par ses œuvres, le carême allait devenir, avec tant d’autres pratiques obligées, un œuvre de plus… Cassius, déjà au IVème siècle, ne parlait-il pas de ces 40 jours comme d’une dîme qu’on payait à Dieu par le jeûne, afin d’être quitte avec lui ? La limite de la lecture liturgique était donc évidente. Elle n’apparaissait d’ailleurs pas seulement dans le fait qu’elle orientait l’interprétation et la réduisait, en quelque sorte, au seul niveau de l’énoncé d’une pratique religieuse imposée -le jeûne- ; son défaut n’était pas seulement d’instrumentaliser le texte au profit d’une compréhension rituelle de ce qu’est la foi chrétienne en certaines circonstances, mais c’est qu’elle ne visait pas juste : Le véritable sens du récit de l’Evangile de Matthieu n’est pas à chercher, en effet, du côté de la justification d’une pratique rituelle (on sait bien qu’en son cœur, le texte de Matthieu contient les fameuses antithèses sermon sur la montagne contre la ritualisation du religieux), mais dans le fait qu’il s’agit de montrer que -précisément- par le fait même de ce jeûne de 40 jours réalisé une fois pour toutes, Jésus est présenté comme figure d’un nouveau Moïse qui jeûna lui aussi 40 jours au Mont Sinaï, et qui offrit au peuple rassemblé les 10 paroles pour son salut.

2°) Jésus, selon la deuxième lecture qui est sans aucun doute plus cohérente et mieux enracinée dans la tradition juive, est donc présenté comme un « nouveau Moïse » délivrant au monde entier et non à un seul peuple, cette fois, les paroles d’un salut transmis par le Dieu d’Israël. Et dans ce dialogue étonnant qui permet cette transmission universelle, et où Satan se révèle à la fois comme contradicteur, tentateur, et fin connaisseur de la bible hébraïque mais aussi et surtout comme mauvais interprète, Jésus énonce les termes d’une bonne nouvelle que l’on peut reformuler ainsi :

-  « L’homme (tout homme) ne vit pas de pain seulement mais d’une parole qui donne sens à la vie »

-  « L’homme n’a pas la maîtrise sur tout, et sa limite est celle qui le fait se reconnaître sereinement et humblement comme créature, non comme égal de Dieu avec qui il pourrait négocier le prix de ses actes. »

-  « L’homme, enfin, ne trouve pas son bonheur en s’adorant lui-même, en s’instaurant comme idole de ses propres actions de grâces, mais c’est Dieu qui est l’horizon de sa vie et de sa route, et c’est à lui seul qu’il doit rendre un culte, non pas à lui-même. »

Et cette parole nouvellement mosaïque puisque énoncée en vue du salut, non par Moïse mais par Jésus qui la met en pratique devant nous, devient parole de libération et d’ouverture symbolique et spirituelle, une parole centrée non sur l’hybris, ou la puissance humaine mais sur l’acte d’une reconnaissance. Jésus le Christ, nouveau Moïse, veut inaugurer son projet de libération en nous libérant de nos propres tentations de nous suffire en tout à nous-mêmes et de nous croire en tout « maître absolu ».

3°) La troisième lecture, spirituelle, amène donc à penser que quiconque découvre cette histoire un peu baroque d’un Jésus qui jeûne 40 jours et 40 nuits, peut alors entendre une parole qui le concerne au plus intime de lui-même : Nous avons évidemment tous besoin de pain pour vivre -c’est-à-dire d’argent, de biens et de choses matérielles nécessaires, utiles, et bonnes de surcroît-… Jésus lui-même n’a-t-il pas multiplié les pains pour nourrir les foules affamées, n’a-t-il pas guéri des malades, restauré des esprits aliénés, remis en marche des paralytiques et des boiteux ? N’a-t-il pas mangé avec ses amis, partagé la vie quotidienne, les préoccupations concrètes de l’existence ? Certes. Mais au travers de ces actes (rencontres, guérisons, gestes prophétiques…) une parole a toujours été dite, énoncée, annoncée. Une parole de vie, une parole autorisant, permettant, provoquant même la louange, le remerciement, l’action de grâce, la reconnaissance, et renouant le dialogue brisé entre la créature enfin restaurée dans sa dignité et son créateur, renouant le dialogue entre l’être humain rétabli dans son intégrité et celui qui le sauve. Comme pour nous rappeler que la tentation par excellence est de nous croire seuls et capables de tout par nous-mêmes, sans liens avec celui sui nous a faits, sans vis-à-vis, sans relation à Dieu, sans lien avec le créateur (« Satan » en hébreu signifie « celui qui se met en travers » qui « empêche le lien », mot traduit en grec par « Diabolos », qui a donné diable, « le diviseur »…). Reprenons maintenant les trois tentations de Satan telles qu’elles se donnent dans le récit, et relisons-les à la lumière de cette lecture spirituelle :

-  Le miracle de la multiplication du pain, tel qu’il est proposé par Satan mais surtout tel qu’il est compris et tel qu’il sera réalisé plus tard par Jésus, ne nourrira pas alors seulement le corps de ceux qui ont faim, mais bien leur être tout entier. Et ce signe devenu parole de vie leur fera discerner leur vocation d’humains appelés non seulement au rassasiement, au contentement, à la satiété, mais aussi au salut, au bonheur, à la gloire, et par conséquent à la reconnaissance joyeuse et à la louange, sans cesse renouvelées envers leur créateur et sauveur.

-  De même l’injonction à ne pas provoquer Dieu en reviendra à rappeler l’impératif de la reconnaissance de nos limites : limites face à notre hybris, à notre prétention d’être nous-mêmes équivalents de Dieu, à briller comme nous imaginons qu’il brille, mais sans lui, alors que nous brûlons seulement, et que nous nous consumons, et que nous disparaissons seuls dans les braises de notre orgueil humain et de notre pauvre vanité. Ne pas provoquer Dieu, ne pas le tenter, n’est-ce pas en effet reconnaître sereinement, sagement, et humblement, la distance, l’immense distance entre lui et nous, mais une distance qu’il franchit lui-même pour nous rejoindre ?

-  Enfin, nous dit Jésus, en citant Dt 6, « c’est devant Dieu que tu te prosterneras, et c’est à lui seul que tu rendras un culte », c’est à dire précisément pas à quelqu’un d’autre qui serait toi-même, le pouvoir, l’argent ou quelque autre terrible addiction.

La symbolique déployée ici par les réponses de Jésus, est bien celle de la liberté : il s’agit de la liberté de servir enfin celui qui nous a libérés de tout esclavage, qui nous a libérés de l’esclavage de toute faim inextinguible (1), qui nous a libérés de l’esclavage de notre orgueil et de toute démesure (2), qui nous a libérés enfin de l’esclavage de tout pouvoir (3) afin de nous mettre au service les uns des autres. Et cette liberté nous fait comprendre le carême de Jésus comme geste libérateur : un geste posé une fois pour toutes et qui fait comprendre à Satan qu’aucune faim, aucun orgueil, aucun pouvoir ne détourneront le Christ de sa mission. Ainsi, dès le début de l’évangile de Matthieu, Jésus a spirituellement vaincu Satan. C’est là la bonne nouvelle de ce récit. Vous pouvez désormais, temps de carême ou non, et comme le dit la chanson : « Déjeuner en paix » !

Amen