Matthieu 25, v14-30

Dimanche 13 novembre 2005 – par Fabian Clavairoly

 

Ce texte dérange, et sa lecture fait peur. En tous cas à moi, elle m’a fait peur.

La Parabole des talents est la suite directe de celle des dix vierges abordée la semaine dernière. Ici aussi, c’est la vigilance qui domine l’instruction, une vigilance comprise comme une fidélité à une mission reçue, une vigilance susceptible d’être prise en défaut à n’importe quel moment.

Cette parabole fait partie du cinquième et dernier grand discours du Christ dans l’Evangile de Matthieu. Alors qu’au chapitre 24, il nous est dit que le Royaume encore caché va être révélé aux yeux de tous, le chapitre 25 insiste sur la conséquence directe que cela doit engendrer : une vigilance et une fidélité actives en prévision de ces événements.

Alors que les vierges folles sont infidèles par leur imprévoyance, c’est ici a priori une infidélité due à la paresse qui est pointée. C’est un message qui semble s’adresser à tous ceux qui ayant appliqué ce qu’ils ont compris dimanche dernier, ont passé la semaine à veiller. « Veiller ne suffit pas », pourrait donc être notre nouvelle devise hebdomadaire.

De tous temps cette interprétation a convaincu les exégètes, qui selon les époques, ont vu dans le mauvais serviteur, qui le légalisme pharisien, qui les scribes, accusés quant à eux de garder le trésor de la Loi sans le faire fructifier pour tous les hommes, qui le peuple d’Israël dans son ensemble, accusé de négliger la responsabilité que confère l’Alliance…

Vous comprenez que si ces interprétations présentent parfois un intérêt, elles se rejoignent toutes dans leur faiblesse : chacune d’entre-elles présuppose une conception du Jésus historique dans laquelle l’exégèse joue un rôle moins important que les préjugés dogmatiques de l’exégète.

Dans un souci d’actualisation, on pourrait d’ailleurs suggérer que notre mauvais serviteur représente les mauvais chrétiens, qui rejoindront dans les ténèbres ceux qu n’étaient pas là dimanche dernier.

Mes préjugés dogmatiques, plutôt que de me pousser à accuser ces pauvres pharisiens, m’ont fait me demander sous quel angle était-il le plus judicieux d’aborder ce texte, et parmi les innombrables possibilités, deux ont retenu mon attention. Deux interprétations qui si elles semblent se faire face, me paraissent se compléter. Mais ce texte m’a fait peur, quand même.

I- Eschatologie, œuvres et jugement.

Dans une atmosphère eschatologique, de fin des temps et d’approche d’un jugement qui se fait imminent, le maître quitte ses serviteurs. Les voilà seuls, nous voilà seuls. Le maître quitte ses serviteurs, et leur laisse une somme d’argent, nous est-il expliqué, une somme énorme, nous le verrons. Par cet argent, il reste donc présent, du moins dans les esprits, et ils prennent conscience que c’est à eux désormais, d’être utiles.

On pourrait aborder ce texte en se posant longuement la question de ce que représentent réellement ces talents qu’il s’agit de faire faire fructifier : une fortune véritable ; des dons naturels ; la foi peut-être ; des charismes ; le ministère, une vocation ? On peut penser aussi à la Parole de Dieu, plus prosaïquement à nos prochains, frères à secourir, voire à convertir. En fonction de la réponse à cette question, il serait alors possible de tenter une explication capitaliste à la mode wébérienne, ou alors plus sérieusement une harangue convaincante pointant la nécessité, que dis-je, l’urgence de se mettre au service des autres. La diaconie, l’évangélisation, les sujets ne manquent pas…

En tous cas, et quelle que soit l’option choisie, une fidélité active, qui implique personnellement chacune et chacun d’entre-nous, qui met en route, est ici requise. Vous avez la foi ? Mais montrez-le ! Prouvez-le ! Ne vous contentez pas d’attendre !

Si nous ne sommes pas sauvés par nos œuvres, nous ne sommes pas sauvés non plus par les œuvres que nous ne faisons pas.

Vous le sentez, une des raisons pour lesquelles cette parabole sonne étrangement à nos oreilles protestantes, c’est qu’elle semble aller un peu à contre courant de ce que les Réformateurs nous ont transmis.

C’est par la grâce que vous êtes sauvés, enseignait Paul aux Ephésiens, par le moyen de votre foi ; certes semble lui répondre Matthieu, mais la grâce sans les œuvres est comme un arbre sans fruits. Rajoutant avant de baisser le rideau, avec un soupçon de théâtralité : « Et vous savez ce qu’on fait d’un arbre stérile ! »

Nous sommes ici sur le point de découvrir le premier enseignement de la parabole, et tout peut déraper. L’effort consiste donc non pas à trouver une recette de salut, en nous identifiant à un des serviteurs, de peur de développer à peu de frais une théologie des œuvres de seconde zone, mais de se poser la bonne question : si il y a dans ce texte Révélation de Dieu, cela signifie-t-il que Dieu nous révèle quelque chose, ou que Dieu se révèle ?

Les talents, qu’elle que soit la signification que vous leur donnerez, sont un don, et si les serviteurs n’ont rien fait de particulier pour les mériter, ils ont, dès lors qu’ils les ont acceptés, une responsabilité. Les deux premiers s’en sortent bien, ils doublent la mise. Le troisième a moins de chance, il a parié la sécurité, a voulu être quitte avec le maître. Dommage. On n’est pas quitte avec Dieu.

Est-ce vraiment la paresse qui a empêché notre troisième serviteur d’agir ? Je ne le crois pas : « Maître, je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes où tu n’as pas semé, et tu récoltes où tu n’as pas répandu ; j’ai pris peur et je suis allé cacher ton talent dans la terre, le voici, prends ce qui est à toi ». La première raison, vous le voyez, est qu’il ne connaît pas bien son maître. Ce qui relève de la puissance a été compris comme de la dureté par le serviteur, et entraîne un jugement, formulé comme un reproche : « tu moissonnes où tu n’as pas semé, et tu récoltes où tu n’as pas répandu ». Et sa conséquence directe : « j’ai pris peur ».

C’est donc la peur, conséquence de cette méconnaissance, qui l’a fait agir, ou plutôt qui l’en a empêché. Bien que confiant dans le fait que le Maître reviendrait, il n’a voulu prendre aucun risque. La peur, et pas la paresse. Et il a de bonnes raisons d’avoir peur, car je ne sais pas si vous êtes très versés dans la numismatique, mais un talent représente 6000 deniers, et en sachant qu’un denier représente le salaire quotidien de l’époque, on s’aperçoit que ce qu’il confie au troisième serviteur représente quand même 26 kg de métal et 16 ans de travail. On comprend tout de suite un peu mieux que devant l’ampleur du don, il se soit contenté de tout poser directement, pris de panique, et ait décidé de tout enterrer. Une réaction somme toute assez honnête, vous ne trouvez pas ?

La dureté présumée du maître a agi au sens propre : elle l’a sclérosé. Voilà ce qu’il s’est passé. Il a voulu placer la sécurité de l’argent et du coup sa propre sécurité au-dessus de tout le reste, et ce faisant en a oublié l’essentiel.

Paradoxalement, c’est la politique sécuritaire qui le mène à sa perte. Il faut donc apprendre à connaître le maître, et reconnaître sa puissance : certes, il attend beaucoup, mais il a tant donné !

On n’est pas quitte avec Dieu. Voilà le premier enseignement.

II- Fidélité, confiance et grâce.

Le deuxième enseignement de cette parabole transparaît d’après moi en filigrane tout au long du texte, et il vient appuyer le premier, tout en le dépassant. Nous avons vu au début dans quel contexte surgit la Parabole des Talents : l’heure du jugement arrive : il est pour le verset suivant d’ailleurs. On y est ! Quel que soit le message intrinsèque, il y a urgence. Ces paraboles sont décidemment bien compliquées à interpréter, parfois contradictoires, on ne sait pas toujours quelle posture adopter après leur lecture. Tout ce qu’on sait, c’est qu’il faut le faire vite. « Où allez-vous ? On ne sait pas, mais vient avec nous, vite ! ».

C’est une manière de voir les choses, on peut vivre dans l’urgence et dans la peur du jugement, mais combien de temps ? Combien de temps est-il possible de mobiliser les foules et de convaincre en jouant sur la peur du maître et sur la culpabilité ? Jusqu’à la crise d’adolescence ? Jusqu’à la période des Lumières, de la laïcité ? L’Evangile n’annonce pas la peur. Son message peut nous effrayer, c’est différent. Je pense que cette parabole justement nous apprend cela, de manière détournée. Plutôt que de jouer sur les faiblesses de l’homme, elle insiste sur sa force, l’autre nom de la responsabilité, et fait un pied de nez à la peur.

C’est le maître qui, dès le début de la parabole, montre l’exemple en faisant preuve d’une confiance inouïe, en remettant huit talents à ses serviteurs (pour mémoire : 48000 deniers ; un siècle de salaire…), il n’a vraiment pas peur, et s’en trouve récompensé.

Les deux premiers serviteurs font valoir cette somme, ils osent, ils prennent un risque, et doublent la mise. Ils n’ont pas peur, et sont récompensés eux aussi. Le troisième a été aveuglé, et n’a pas voulu voir que le maître lui offrait la chance de sa vie, et c’est cela qui lui est reproché.

La foi, la confiance ou la fidélité, trois mots qui en fait ne font qu’un, et forment d’après moi la trame de l’histoire. En nous faisant confiance le premier, en prenant un risque, le Seigneur nous pousse à l’imiter. La foi dérange, déplace, fait rêver, fait chuter et relève.

Mais il s’agit de ne pas trembler ! Et pour quelle raison aurions nous peur ? Dieu nous a fait confiance. A la question de ce que représentent ces talents, j’ai décidé de ne pas répondre. Une responsabilité nous est souverainement confiée, en connaissance de cause, chacun selon ses capacités, que chacun donc, se pose la question : « qu’est-ce que le Maître m’a confié ? ». Que chacun y réponde, et se lance comme défi de doubler la mise, pour la seule gloire de Dieu.

Ce texte contribue grandement à nous placer face à nos responsabilités. La puissance en laquelle le mauvais serviteur voit de la dureté, loin de paralyser, suscite le courage et la responsabilité, et la confiance qui nous est manifestée à travers l’optimisme démesuré de Dieu doit nous donner des ailes.

L’absence n’est plus alors comprise comme un abandon mais comme une place donnée à la liberté : pas d’ingérence dans nos vies. A nous de jouer maintenant.

Le seul moyen de garder la Parole de Dieu est de ne pas la garder pour soi. C’est un capital qu’on n’acquiert qu’en le dépensant sans compter, pour le faire fructifier.

Le Christ n’est pas venu sur la terre pour nous dicter des préceptes, mais pour annoncer l’amour de Dieu pour tous les hommes. Souvenez-vous en toujours.

Ce texte qui m’a fait tellement peur, nous apprend que si la grâce est exigeante, est exigence, elle l’est dans la mesure ou j’accepte de m’y abandonner totalement, en y répondant joyeusement. La Parabole des Talents est une invitation, entrez dans la danse ! Reprenez le flambeau, et donnez-le à votre tour !

Une invitation lancée avec simplicité, mais souverainement par le Seigneur, à laquelle la bonne réponse n’est pas « je suis obligé et je dois », mais « il m’est permis et je veux ».

N’ayez pas peur !

Amen.