Matthieu 25, v1-13

Dimanche 6 novembre 2005 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

Un cri dans la nuit, un cri de joie, un cri retentissant qui appelle à la fête et qui invite à la noce ! Un appel joyeux et pressant pour nous associer à un banquet, à un festin, et pour voir, enfin, le marié ! Tel est l’événement attendu, tel est le salut que le Christ nous raconte dans cette étonnante parabole : un cri de joie qui traverse la nuit et nous réveille tous. Debout, réveillez-vous, le salut est arrivé !

Ainsi va l’espérance chrétienne, d’attentes interminables et difficiles à vivre en veilles tardives, harassantes et décourageantes, de longs préparatifs en illusions perdues, et en grande quantité. Les demoiselles d’honneur que sont les chrétiens sur cette terre veillent donc, et elles montent sur la pointe des pieds pour voir si l’on ne voir rien venir, pour voir si le salut est proche. Mais elles se fatiguent car elles sont si fragiles. Elles sont comme des sentinelles sans armes, dans la nuit, inquiètes et peu nombreuses. Elles sont seulement dix dans notre parabole, et toutes s’endormiront. Les chrétiens regardent au loin, le plus loin qu’il leur est possible, ils attendent impatiemment, et puis fatalement s’endorment [1].

Car le marié tarde à venir.

Heureusement, il convient de nous redire ici qu’il s’agit d’une véritable parabole et non pas d’une simple comparaison ou d’une allégorie, car alors il faudrait chercher des exemples dans notre quotidien pour illustrer ce récit et en tirer comme il se doit quelque leçon de morale…Que le marié soit en retard, cela peut se produire. Encore que mon expérience, comme la vôtre peut-être, amène à penser que lors des mariages, le retard est plutôt celui de l’épouse ( ?!)…Mais ici, point de morale, et point d’exemples à chercher pour illustrer le texte et faire la leçon.

L’arrivée du marié est en effet d’un autre ordre : elle symbolise le salut, le « shalom », et non seulement la fin des temps, elle évoque sans doute l’événement de la rencontre personnelle avec le Seigneur hic et nunc. Or le marié tarde sérieusement.

Le marié tarde et la noce va se passer en pleine nuit ! Personne jusqu’alors n’avait jamais vu cela. La parabole dérape, en un sens, comme souvent dans l’Evangile, et cette improbable noce étonnera tout le monde. Elle réveillera même ceux qui ne l’attendaient plus.

Voici donc, après ce simple constat, le premier enseignement de ce bref récit : c’est que les cinq vierges sages comme les cinq vierges folles, les avisées comme les imprévoyantes n’y croyaient plus vraiment, et se sont endormies. Comme beaucoup de nos contemporains ont eux-mêmes aussi, quant à leur espérance et à leur foi, baissé les bras, baissé la garde, baissé les yeux. Et c’est bien dommage pour eux. Car il n’est jamais trop tard, pour le Seigneur. Telle est la bonne nouvelle de ce jour : un cri jaillit dans la nuit et réveille le monde, il n’est jamais trop tard.

Un cri, et un seul, peut ressusciter tous les morts et tous les vieux de la vieille qui se croyaient solides mais qui avaient abandonné l’espoir et se voyaient déjà morts, déjà morts en eux-mêmes, comme refroidis et éteints, tels les lampes éteintes de la parabole. Tous ceux qui s’étaient vus devenir peu à peu sans foi ni loi ni joie…

Un seul cri, un cri de ralliement, un cri d’invitation : « Le seigneur est avec vous, il est là, il vient ! », et le monde ouvre les yeux, les croyants et les incroyants, les bons et les mauvais, ils relèvent la tête, ils se redressent, ils se mettent en route : « Voici le marié, allez à sa rencontre, bougez, bougez-vous, il arrive ! ». Le premier enseignement de cette page d’évangile est bien un message de joie, et il s’adresse à vous, à chacun de vous, qui que vous soyez, chrétiens de longue date ou depuis quelques temps, croyants ou incroyants, agnostiques cadenassés dans leurs conviction, laïcs tolérants ou laïc anticléricaux, grenouilles de bénitier ou marginaux de la foi, intégristes ou libéraux, et parfois même fatigués par toutes les religions, il n’est jamais trop tard pour vous faire « réveiller-ressusciter » par le cri de l’Evangile qui proclame « Venez, car tout est prêt ».

Entrez dans la noce, prenez place car vous y êtes attendus, personnellement. Le salut vous est offert, et le Seigneur aime chacune de ses créatures ; il n’en abandonne aucune à la nuit.

Le deuxième enseignement, tiré de ce récit, amène à la prise de conscience que nos vies sont inscrites dans le temps, dans la durée, dans la longue durée. Nous nous situons touts, en effet, dans une histoire, dans une longue histoire.

Et du temps de la première Eglise au temps de la Réforme, du temps de la Réforme au temps de la laïcité, du temps de la laïcité et du XXème siècle avec ses guerres et ses faux messies au temps d’aujourd’hui et du désenchantement du monde, la lumière de l’Evangile est passée de main en main, et elle ne s’est jamais éteinte.

Les lampes sont restées allumées, en effet. Et des sentinelles, mêmes endormies à de si nombreuses reprises, au temps des persécutions où elles n’ont pas donné l’alerte, au temps des massacres où elles n’ont rien dénoncé, au temps des vaudois qu’on a brûlés vifs, des réformés qu’on a pendus, des divorcés qu’on excommuniés, des homosexuels qu’on a méprisés, au temps des guerres et des fascismes qu’elles n’ont pas su éviter et où beaucoup de lampes, c’est vrai, ne se sont jamais rallumées, quelques sentinelles, heureusement, se sont soudain réveillées, et elles se sont dressées – Pierre Valdo, François d’Assise, Jean Huss, John Wycliffe, Martin Luther, Jean Calvin, John Wesley, et plus près de nous Dietrich Bonhoeffer, Martin Luther King dont le message et le combat retrouvent dans notre pays même une cruelle actualité [2]. Et puis aussi chacun de vous qui êtes dans ce temple, chacun de vous qui gardez les yeux ouverts sur ce monde violent, un monde en attente de ce qu’il ne reçoit pas suffisamment aujourd’hui, un monde en attente de consolation, de justice, de réparation, et d’espérance. Chacun de vous qui gardez les yeux ouverts non sur un banquet mais sur des banlieues qui souffrent, et sur des responsables politiques qui peinent à assumer dans la durée, précisément, ou « sur le long terme », comme l’on dit parfois, leur responsabilité immense et difficile à vivre.

L’enseignement de cette parabole, le deuxième enseignement, sera donc la prise de conscience de ce nécessaire apprentissage de la durée, de la longue durée, de la veille vigilante, du nécessaire et profond travail d’enracinement dans la vie sociale et économique des efforts nécessaires à entreprendre, si nous voulons que les lampes de l’Evangile éclairent vraiment la nuit, et non les feux ou les incendies de la révolte contre un monde à vrai dire injuste.

Le troisième enseignement pourrait être désigné par ce mot de kaïros, ce mot grec qu’on trouve dans la bible, et qui veut dire l’attention portée à l’occasion décisive qui se présente parfois, au discernement du temps qu’il ne faut pas laisser passer, et à l’importance, dans nos vies, des moments de décision.

Les vierges sages (qui ne sont pas si sages car elles ne partageront pas leur huile [3]) saisissent l’occasion, elles, et entrent dans la noce « car elles sont prêtes ». Elles se sont réveillées comme les autres, mais en plus elles sont prêtes à accompagner le marié, c’est-à-dire à vivre la foi, malgré la nuit qui les entoure.

Il s’agit, frères et soeurs, d’une parabole, d’une image en vue de la réflexion. D’une réflexion sur le fait qu’il y a des moments à saisir dans la vie. Des invitations à ne pas refuser, des paroles à ne pas négliger ou mépriser. Parce qu’il s’y présente le salut, tout simplement, et la possibilité offerte du bonheur de la vie.

Et l’histoire de cette noce nocturne impossible exprime tout cela : on n’a jamais vu, certes, un tel retard, un tel mariage en pleine nuit, une salle de noce fermée à clef, un marié qui refuse même l’entrée à ses propres demoiselles d’honneur. C’est qu’il y a là, nous le ressentons bien, quelque chose de l’ordre du conte pour enfant où l’excès du récit provoque la crainte, l’horreur et l’effroi. Mais tout cela porte réellement à la réflexion, et renvoie à ce triple enseignement que je voulais rappeler pour conclure et dont vous poursuivrez tranquillement, si vous le désirez, la méditation en vous-mêmes :

-  A ceux qui attendent pour eux-mêmes mais en vain le salut, la foi, et la tranquillité de l’âme, il est dit par le Christ qu’il n’est jamais trop tard. Un cri jaillit, en effet, au moment où l’on ne s’y attend pas. Au moment même où l’on dort, où l’on se croit spirituellement mort et sans plus aucune force pour espérer, encore, en qui ou en quoi que ce soit.

-  A ceux qui, ensuite, pensent que dans l’illumination soudaine de la foi, lorsqu’elle est offerte et reçue, tout est alors réglé dans la vie, comme par magie, d’un coup d’un seul, est annoncé par le Christ ce rappel à la patience et à la persévérance, à la prévoyance et à la vigilance -l’huile des lampes de sa petite histoire symbolise tout cela-. A ceux-là est donc rappelée la longue durée des veilles dans nos vies, et la réalité des épreuves qu’elles doivent traverser, dans la foi mais aussi dans l’endurance et l’espérance.

-  A ceux, enfin, qui s’imaginent qu’il n’y aurait plus rien à faire une fois la certitude du salut acquise et la prévoyance assumée, une fois les lampes de la vigilance préparées et les réserves de la persévérance remplies, il est dit par le Christ que vient parfois, et de façon inattendue, le temps du choix, le temps de l’engagement, le temps de l’occasion à saisir puisqu’on est prêt, le temps de venir : « Venez, car tout est prêt ! [4] »


[1] De même qu’à Gethsémané les disciples sombreront dans un profond sommeil au lieu de veiller et prier avec leur maître.

[2] Cf. La décision du gouvernement français d’instaurer un couvre-feu là où les préfets le jugeront nécessaire, pour répondre aux problèmes posés par les émeutes de ces dix derniers jours dans de nombreuses villes.

[3] Mais au moment de la décision, les choses doivent aller si vite…

[4] Cette invitation fait explicitement référence à l’accueil des fidèles à la cène dans la liturgie dominicale.