Matthieu 25, 31-46 – « Tout est donné, mais tout reste à faire ! « 

Dimanche 20 novembre 2011, par le pasteur Fabian Clavairoly

 

Shmuel est au chômage depuis plusieurs mois. En désespoir de cause, il se rend chez le rabbin pour lui demander s’il n’aurait pas un travail, n’importe quoi, à lui proposer.

-   Je ne vois qu’une possibilité, Shmuel, garde la porte du ghetto en attendant l’arrivée du Messie, ainsi dès qu’il arrivera, tu préviendras tout le monde.

-   Mais Rabbi, je ne vais pas gagner d’argent en faisant ça.

-   Peut-être, Shmuel, mais c’est un boulot stable.

Je vais vous raconter pourquoi je ne suis pas d’accord avec ce rabbin, pourquoi selon moi, ce n’est pas un boulot stable, mais c’est vous, en dernière instance, qui déciderez. Jacob Bernays, un penseur juif trop compliqué pour moi, dit avec beaucoup d’humour : « avoir le messie derrière soi n’est pas une position commode ». Et c’est notre cas, à nous, les chrétiens. C’est à partir de cette citation que je voudrais m’arrêter sur un sujet finalement assez peu abordé dans la tradition réformée : le messianisme. Ce qu’il est, ce qu’il n’est pas, ce qu’il signifie pour moi.

Le messianisme peut être assez généralement défini comme étant, je cite : « essentiellement la croyance religieuse en la venue d’un rédempteur qui mettra fin à l’ordre actuel des choses soit de manière universelle soit pour un groupe isolé et qui instaurera un ordre nouveau fait de justice et de bonheur » [1] quasiment toujours à mettre en parallèle avec des conjonctures sociales ou politiques : de nombreuses études montrent que dans tous les pays du monde, revendications et protestations sociales apparaissent à la fois amorcées et masquées dans une revendication religieuse. Ainsi le messianisme est caractérisé par un lien fort entre les domaines sociaux et religieux ; mais dans tous les cas, il est important de noter le caractère radicalement novateur de son message par rapport au contexte dans lequel il émerge ; ainsi le messianisme est-il presque toujours dominé par un projet de réforme religieuse ou culturelle, et ce projet s’accompagne d’une prise de recul par rapport au monde déjà existant, qui peut se traduire par des comportements parfois contradictoires (du retrait pur et simple du monde de certaines communautés religieuses millénaristes, à l’activisme forcené des puritains anglo-saxons par exemple). Parmi les différentes sortes de messianisme qui ont existé, et qui existent encore aujourd’hui, deux sont identifiables assez aisément, d’après la classification de Gershom Scholem [2] : le courant restaurateur, celui qui a pour objectif le retour à une situation révolue, et qui voit l’espérance dans la mémoire du passé idéal qu’il faut chercher à rétablir ; et le courant utopique qui vise la venue d’un avenir synonyme de renouveau, perçu comme positif, bien qu’il soit complètement inconnu.

Ce petit rappel est important si l’on considère, et il faut le faire, que le texte de Matthieu est typiquement inspiré par la tradition apocalyptique juive. Quand je dis inspiré, c’est un euphémisme, en fait aujourd’hui, Matthieu aurait été accusé de plagiat, et perdu son procès, tant les citations empruntées aux livres d’Esaïe ou de de Daniel sont nombreuses. Ce fond apocalyptique évident s’explique, comme c’est souvent le cas et comme je l’ai dit plus haut, par une situation critique de la communauté à laquelle il s’adresse. La génération des premiers chrétiens, qu’on appelle aujourd’hui judéo-chrétiens, est parfaitement à l’aise avec ce genre de style. Une des hypothèse retenue est que ce passage a été écrit quelques années après la chute du Temple de Jérusalem en 70 après Jésus Christ, et qu’il s’adresse donc à des gens qui associent ce malheur à un signe préfigurant la venue du Christ, forcément imminente.

Longtemps, le messianisme, complètement confondu ici avec l’eschatologie n’a été envisagé que sous l’angle d’une restauration de la grandeur d’Israël, parce que les difficultés du peuple hébreu l’ont amené peu à peu à une conception très développée du particularisme : rien ne compte plus aux yeux de Dieu que le peuple qu’il a choisi, le peuple élu entre tous. Et il faut bien comprendre que dans ce contexte, l’attente des croyants, conjuguée à l’imminence de l’événement, joue un rôle déterminant.

Le phénomène messianique dans son ensemble s’articule sur le phénomène de l’attente. On peut même dire que l’exaspération de l’attente apparaît comme la dimension essentielle de la conscience messianique » [3]. L’attente messianique n’est en fait rien d’autre que l’expression ardente d’une communauté tournée tout entière vers l’avenir que lui réserve son dieu, à une époque et dans un lieu précis. Dans l’Ancien Testament, le Dieu qui sauve est celui qui vient ; l’action salvatrice est représentée comme une dynamique qui vient de l’extérieur, et « venir » va de pair avec « sauver » parce que la détresse précédant l’événement est vécue comme l’absence de Dieu.

Le messianisme juif donc, vous l’avez compris, c’est l’entrée de Dieu dans le malheur de son peuple. L’avenir se définit par la venue de Dieu, et la seule chose que le croyant peut affirmer avec certitude, c’est que « nous allons au devant de Dieu et que lui vient au devant de nous » [4].

Et le fait que le peuple hébreu, soit par excellence un peuple messianique n’est pas du au hasard, mais très certainement au fait que toute son histoire est traversée par le doute, la peur, le malheur, la persécution, l’oppression, la souffrance, et même le désespoir. Si les prophéties ont été entendues, si une pertinence et une légitimité a pu leur être accordée, c’est qu’au moment où elles ont été prononcées, les personnes à qui elles étaient adressées ont pu voir en elles une parole forte et porteuse de signe, à une époque où le désespoir était à son apogée. D’autre part, la nature des changements annoncés par le messianisme, est à la hauteur des difficultés que connaît la communauté. En d’autres termes, il semblerait que l’importance et la radicalité de ces changements soient proportionnelles à l’ampleur du désarroi vécu. Vous comprenez maintenant pourquoi le style apocalyptique est à la mode à certaines époques, quand les raisons d’espérer diminuent.

Et les changements de comportement doivent être non seulement une réponse immédiate à la prophétie apocalyptique, mais ils doivent être maintenus : ça correspond typiquement au commandement de veille qui se trouvent juste avant notre texte : « Prenez garde, restez éveillés, car vous ne savez pas quand arrivera le moment ».

La question qui se pose ici, enfin, c’est moi qui la pose, c’est le problème de la durée de ce changement de comportement. Comment réussir à accomplir les commandements de manière si particulière, dans une tension telle provoquée par la prophétie apocalyptique ? C’est Émile Durkheim, dans un passage de Sociologie et Philosophie, qui nous apprend qu’il faut se rendre à l’évidence : « l’illusion n’est jamais durable parce que cette exaltation ne peut pas durer, elle est trop épuisante ; une fois le moment critique passé, la tension se relâche, les individus reviennent à leur quotidien ordinaire ; alors tout ce qui a été dit, fait, pensé pendant la période de tourmente ne survit plus que sous la forme de souvenir ». Le messianisme serait donc une impasse, parce que les changements qu’il provoque dans les mentalités et même dans les comportements, sont condamnés à n’être qu’éphémères.

C’est une réalité, on ne peut pas vivre dans la crainte, ou même dans l’attente en permanence : le temps de l’Avent par exemple, ne dure pas toute l’année, sa valeur réside dans sa concentration, dans le fait qu’il s’agit d’un événement.

On en sait maintenant un peu plus sur le sens du concept de messianisme.

Les avis sont cependant partagés quant à l’interprétation temporelle qu’il faut donner à la messianité : s’agit-il d’un Messie « déjà venu » comme le croient les chrétiens, ou d’un Messie « encore attendu » selon la tradition juive ? Je crois qu’il ne faut pas se tromper quand on lit ce texte, c’est clair : le Messie est déjà venu. Certes le texte commence par : « Quand le Fils de l’Homme viendra », mais comme pour éviter tout malentendu, la phrase qui suit notre texte est claire. Il dit à ses disciples : Vous savez que la Pâque a lieu dans deux jours, et que le Fils de l’homme est sur le point d’être livré pour être crucifié ».

La question est donc : comment penser le temps messianique, et surtout comment l’habiter, quand le Messie est déjà venu ? C’est la fameuse phrase : « avoir le messie derrière soi n’est pas une position commode ».

Dans le christianisme, le temps messianique n’est pas le temps de l’eschatologie, le temps dernier, qui annonce la fin de tout, l’armageddon, et le jugement comme le fait le temps apocalyptique. Le messianique, n’est pas la fin du temps mais le temps de la fin, « le temps qui reste entre le temps et sa fin ». Là c’est un peu compliqué, c’est le moment où on perd ceux qui n’ont pas pris de petit déjeuner, mais je veux insister sur le fait que malgré l’idée de fin qu’il contient en son sein, le messianique est un temps à vivre au présent, et à investir pleinement. Le fait que pour la plupart des judéo-chrétiens, le retour du Christ ait pu être imminent explique la méprise qui reste encore très présente entre messianisme et eschatologie (on comprend maintenant l’extrême ferveur des premiers chrétiens, et on comprend aussi l’origine de leur comportement intrépide face aux risques de persécution : ils étaient persuadés que le jugement dernier allait arriver très vite, à cause de la destruction du Temple qui en était un signe annonciateur).

Le temps messianique, c’est donc le temps qu’il reste au croyant, et qu’il doit assumer malgré la tension qui existe entre un « déjà » de la résurrection et un « pas encore » de la venue du Fils de l’homme. Dans cet espace temporel, le messianique se défini comme une position que je qualifierais du « demeurer dans le devenir », c’est-à-dire que quelque chose reste inchangé malgré la radicale transformation de tout le reste. L’enjeu, qualifié comme le fait de « parvenir à une nouvelle relation fondamentale », consiste à concevoir le rapport au monde de manière totalement différente.

Le contexte particulier dans lequel écrit Matthieu nous renseigne sur l’attente, fébrile, dans laquelle vivent les premiers chrétiens ; juifs convertis, ils sont à l’affût de tous les signes qui pourraient annoncer cet événement, annoncé comme imminent.

Ainsi dès cette époque, les avis sur le comportement à adopter divergent, opposant les partisans d’un changement radical, d’une conversion complète intégrale, y compris dans les actes de la vie quotidienne, à ceux de ce qu’on pourrait appeler une « indifférence eschatologique » fondée sur l’imminence des événements apocalyptiques.

Mais là, il faut reconnaître la finesse de Jésus, qui ne se contente pas de plagier l’Ancien Testament en le citant, mais expose en fait, et c’est très fort, une mise en garde contre la ferveur apocalyptique.

En apparence, Jésus répond à ses disciples, et leur fournit des indices précis quant au moment du point final de l’histoire. Il décrit la venue du Fils de l’homme, dans des termes classiques, on l’a vu, que n’importe quel croyant qui lit un peu les Écritures peut comprendre facilement. Mais les signes qu’il donne sont comparables à la fin des temps, c’est-à-dire que les disciples n’en sauront finalement pas plus que les autres, parce qu’à vrai dire, tout le monde se rendra bien compte que quelque chose ne tourne pas rond, le jour où ça arrivera. Comble de l’ironie, pour ce qui concerne le jour et l’heure, ces paroles ne vous seront d’aucun secours puisque je n’en sais rien nous disait Jésus au chapitre précédent : « Mais ce jour ou cette heure, nul ne les connaît, ni les anges du ciel, ni le Fils, personne sinon le Père ».

Il n’y a rien à faire, la venue du Fils de l’homme n’est pas calculable, nul sinon le Père, ne sait quant elle aura lieu. Nous sommes ici en présence d’un pied de nez de la part de Jésus à ses disciples, et de l’Évangéliste, aux premiers chrétiens enthousiastes, qui attendent le Christ avec ferveur. Non les disciples n’auront pas droit à une position privilégiée, contrairement aux apparences, ils n’en sauront pas plus que les autres.

Nous en arrivons à la signification chrétienne du messianisme. Le messianisme chrétien, définitivement, n’est pas apocalyptique. Le messianisme chrétien, est spirituel. Le chrétien est celui qui a fait l’expérience de la fin, du monde ancien, au plus profond de lui-même, en entendant, et en recevant dans la foi, les paroles de Jésus. Le messie est venu, est il a été reconnu par les premiers chrétiens, qui en bons juifs, ont apposé leur compréhension du messianisme sur cette foi nouvelle, mais il ne faut pas se tromper. Si vous êtes là, ce matin, c’est que vous aussi, vous avez reconnu ce messie. Il est venu pour vous, personnellement, et sa parole vous est adressée aujourd’hui, maintenant, et elle est actuelle, soyez en persuadés.

Ce qui est vraiment apocalyptique, dans ce texte, au sens étymologique du terme, c’est-à-dire au sens de « révélation », c’est qu’il nous dit que la fin des temps a déjà eu lieu.

Votre vie a déjà été bouleversée. La voilà l’apocalypse de Matthieu, la révélation offerte par Jésus : le christianisme n’est pas une religion qui fonde toute sa théologie sur un futur hypothétique, qu’il faudrait scruter à travers des signes improbables. Il s’agit d’une foi à vivre maintenant, ici et maintenant, au nom du Christ, qui est venu sur terre, est mort pour nous, et a vaincu la mort une fois pour toutes.

Matthieu n’était pas un auteur en manque d’inspiration, obligé de copier des phrases de l’Ancien Testament, il avait déjà compris ça, et pour l’expliquer, en bon pédagogue, il utilise les mots, les références littéraires et le style qui sera compris par le plus grand nombre. Son rôle ici, est d’exhorter ses frères à se méfier des faux prophètes et des faux signes, et de les aider à ne pas succomber à la tentation d’un millénarisme désastreux.

Il ne s’agit pas pour autant de croire que tout est joué. Tout est donné, mais tout reste à faire !

Je terminerai par une petite histoire :

-  Un maître avait l’habitude de dire à ses élèves : Repentez-vous de vos péchés au moins un jour avant votre mort.

Un de ses disciples lui demanda : Comment peut-on savoir quel est ce jour ?

Le maître répondit : Précisément, on ne peut le connaître, c’est pourquoi il faut se repentir tout de suite.

Le maître interrogea alors ses disciples : Que feriez-vous si vous saviez que ce soir, vous allez mourir ?

J’irai embrasser les miens, et leur dire combien je les aime répondit le premier ; je planterais un arbre dis le deuxième ; j’irais me réconcilier avec mes ennemis, répondit le troisième. Ce que vous feriez alors, faîtes le tout de suite.

« Cette génération ne passera pas que tout cela arrive », nous dit Jésus, vous êtes concernés, non pas parce que la fin des temps arrivera peut être un jour, mais parce qu’elle a lieu, maintenant, pour chacun d’entre nous, dans sa rencontre avec le Christ.

Amen.


[1] D’après le définition de H. KOHN, « Messianism », in The Encyclopaedia of Social Sciences.

[2] Gershom SCHOLEM, Le messianisme juif, essai sur la spiritualité du judaïsme, Calmann-Lévy, Paris, 1974, p. 26.

[3] Danièle HERVIEU-LEGER, « Messianisme, millénarisme et utopie », in : Etudes Théologiques et Religieuses, 1974, p. 299.

[4] Claus WESTERMANN, Théologie de l’Ancien Testament, Labor et Fides, Genève, 2002, p. 72.