Matthieu 25, 14-30 – La parabole des talents : « L’Evangile : religion sclérosée ou parole libératrice ? »

Dimanche 27 novembre 2011, par le pasteur François Clavairoly

 

« Il en sera comme d’un homme qui allait partir en voyage : il appela ses serviteurs et leur confia ses biens. Il remit à l’un cinq cents pièces d’or, à un autre deux cents, à un troisième cent : à chacun selon ses capacités. Puis il partit. Le serviteur qui avait reçu les cinq cents pièces d’or s’en alla aussitôt faire du commerce avec cet argent et gagna cinq cents autres pièces d’or. Celui qui avait reçu deux cents pièces agit de même et gagna deux cents autres pièces. Mais celui qui avait reçu cent pièces s’en alla creuser un trou dans la terre et y cacha l’argent de son maître. « Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint et se mit à régler ses comptes avec eux. Celui qui avait reçu cinq cents pièces d’or s’approcha et présenta les cinq cents autres pièces en disant : « Maître, tu m’avais remis cinq cents pièces d’or. J’en ai gagné cinq cents autres : les voici. » Son maître lui dit : « C’est bien, bon et fidèle serviteur. Tu as été fidèle dans des choses qui ont peu de valeur, je te confierai donc celles qui ont beaucoup de valeur. Viens te réjouir avec moi. » Le serviteur qui avait reçu les deux cents pièces s’approcha ensuite et dit : « Maître, tu m’avais remis deux cents pièces d’or. J’en ai gagné deux cents autres : les voici. » Son maître lui dit : « C’est bien, bon et fidèle serviteur. Tu as été fidèle dans des choses qui ont peu de valeur, je te confierai donc celles qui ont beaucoup de valeur. Viens te réjouir avec moi. » Enfin, le serviteur qui avait reçu les cent pièces s’approcha et dit : « Maître, je te connaissais comme un homme dur : tu moissonnes où tu n’as pas semé, tu récoltes où tu n’as rien planté. J’ai eu peur et je suis allé cacher ton argent dans la terre. Eh bien, voici ce qui t’appartient. » Son maître lui répondit : « Mauvais serviteur, paresseux ! Tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, que je récolte où je n’ai rien planté ? Eh bien, tu aurais dû placer mon argent à la banque et, à mon retour, j’aurais retiré mon bien avec les intérêts. Enlevez-lui donc les cent pièces d’or et remettez-les à celui qui en a mille. Car quiconque a quelque chose recevra davantage et il sera dans l’abondance ; mais à celui qui n’a rien, on enlèvera même le peu qui pourrait lui rester. Quant à ce serviteur bon à rien, jetez-le dehors, dans le noir, là où l’on pleure et grince des dents. » »

Chers amis, frères et sœurs,

Souvenons-nous, dimanche six novembre, la liste des lectures bibliques nous invitait à redécouvrir la parabole des dix jeunes filles équipées de leurs lampes, attendant le marié. Il s’agissait d’une histoire qui confirmait avec un intérêt dramatique particulièrement marqué que la porte du royaume était en vérité toujours ouverte, mais surtout qu’il revenait à l’Eglise, c’est-à-dire à chacun de nous, de partager cette information merveilleuse et d’en tirer toutes les conséquences dans nos vies de sorte qu’aucun d’entre nous ne reste dehors, exclu, comme le furent les cinq filles du récit (mais c’est une parabole !), jugées méchamment et méprisées par les cinq sages qui refusèrent tout geste de compagnonnage et toute attitude de partage.

Chacun aura compris que Jésus, aujourd’hui, dans cette parabole de l’évangile de Matthieu, dite parabole des talents, s’adresse aux chefs du peuple et qu’il les prend à partie, qu’il les interpelle en leur demandant ce qu’ils ont fait de la parole de Dieu qui leur avait été confiée : une parole de pardon et de bénédiction. L’ont-ils fait fructifier, justement, en pardon et en bénédictions innombrables ou bien l’ont-ils enterrée, l’ont-ils ignorée, ou l’ont-ils mal comprise en la prenant pour une parole de religion qui aliène ou d’obligation qui barre les chemins de la liberté, et qu’il vaut mieux, du coup, l’enfouir pour mieux la neutraliser ?

La parabole nous présente donc trois serviteurs, ou plus exactement trois responsables en qui le maitre a totalement confiance. Il ne leur attribue pas des talents au sens de « compétence » ou au sens de « dons » particuliers dont il espère qu’ils vont savoir les mettre en valeur, mais il leur confie des talents dont la réalité marchande de l’époque correspond à un lingot de trente-quatre kilo d’or…

Une somme considérable. Une confiance incroyable. A l’un, cinq talents ; à l’autre, deux ; au troisième, un.

Et ce à quoi renvoient ces talents ou ces lingots d’or, est, là encore, comme dans la parabole des dix jeunes filles, la promesse offerte d’une fête, d’une noce, ou encore la parole de Dieu qui annonce un royaume ! Car ce trésor considérable n’est autre que l’Evangile confié à ceux qui, l’ayant reçu, ont, par ce fait même, la charge d’en transmettre autour d’eux l’immense pertinence et l’imprenable beauté. Et il ne faudrait pas se méprendre, comme trop souvent nous le faisons avec les meilleures intentions du monde, en insistant sur l’action entreprise par les serviteurs en terme de réalisation de soi ou en terme d’accomplissement de compétences personnelles, en admirant par exemple la capacité des deux premiers à être de bons et véritables chrétiens, et pourquoi pas en louant leurs compétences de « trader », et d’autre part en étant tout à fait (faussement ?) navré de l’attitude du dernier qui apparait vraiment comme le dernier des derniers [1].

L’importance de la valeur confiée par le maitre désigne bien la richesse incommensurable de la parole de salut transmise aux hommes, parole qui peut produire encore et encore des fruits en abondance et des bienfaits inestimables.

L’interprétation de la parabole, à mes yeux, consiste donc à savoir ce que les uns et les autres vont réellement comprendre du trésor reçu, c’est-à-dire de cette richesse immense qu’est l’Evangile : une religion trop « lourde » à porter, sclérosée et sclérosante, ou la bonne nouvelle d’une parole qui libère.

Dans la tradition des commentaires des Pères, on verra se développer une interprétation devenue classique, faisant du premier serviteur le juif enfin converti à l’Evangile, et c’est alors, au temps de la première Eglise, l’immense joie de la découverte de la grâce et du pardon de Dieu et de sa diffusion dans tout le pays d’Israël et au-delà, la découverte de l’accomplissement des paroles des prophètes, et même l’inauguration du royaume en Jésus-Christ. Le deuxième serviteur y est compris comme le païen – le chrétien issu des nations – qui lui aussi découvre cette parole de liberté et en tire mille profits dont il témoigne à son tour, dès l’arrivée du maitre. Le troisième serviteur est vu comme le juif malheureusement resté toujours fidèle à sa foi et qui n’a pas reçu Jésus comme messie, enterrant son bien dans le terreau de la tradition et de l’observance sclérosées

Ce mot de « sclérose » apparaît d’ailleurs dans le texte, désignant la façon dont ce troisième serviteur perçoit son maitre, tel un maitre « dur » – c’est ici le mot « skleros » qui apparait. Et c’est par l’ironie de l’histoire, telle qu’elle est racontée, que le serviteur s’endurcit lui-même et s’exclue, en cachant son trésor.

Cette interprétation de la parabole a ses qualités, certes, dans la mesure où elle ne décerne pas de brevet de moralité et se situe pleinement sur le plan spirituel, mais elle comporte en son cœur la terrible pointe anti judaïque qui atteint le partenaire juif et le blesse, comme elle blesse le judéo christianisme visé par la même occasion, puisque ce dernier refusait en son temps la mission aux païens ; non seulement elle les blesse en les renvoyant l’un et l’autre dans les ténèbres du dehors, mais en outre, cela me trouble, elle ne dit pas l’essentiel :

Et l’essentiel est cette notation remarquable selon laquelle les deux premiers serviteurs s’empressent d’agir. « Aussitôt » dit le texte, le premier serviteur fit en effet travailler son argent, tel est le terme employé, et le second fit de même : aussitôt !

Or cet « aussitôt » révèle une confiance, un désir, un plaisir, une joie, mais aussi, plus que cela, une promptitude heureuse qui est celle de l’empressement au témoignage et à l’engagement pour le maitre ; le troisième ne fit pas de même. Le texte raconte qu’il alla faire un trou dans la terre et qu’il y cacha l’argent de son maitre, comme si le temps s’arrêtait pour lui, comme si l’initiative du maitre, inaugurée par cette confiance et ce don ne le concernait plus, comme si, à ses yeux, le temps n’était pas dès aujourd’hui à la responsabilité du témoignage, sans plus attendre, mais à la responsabilité sans doute encore plus urgente de ses propres affaires dont il devait s’occuper prioritairement. Le troisième ne se pressa donc pas, pensant à lui d’abord, et non à tout ce qui lui était confié. Et il en fut ainsi parce que, manifestement, il n’aimait pas son maitre. Et s’il n’aimait pas son maitre, c’est qu’il s’en faisait une mauvaise idée.

C’est ici, me semble-t-il, que se fait jour l’essentiel de la parabole, à savoir que ceux qui se font une mauvaise idée de leur maitre, c’est à dire une idée sclérosée de Dieu, ne peuvent ni n’ont envie de comprendre ce qu’il leur demande, ni même s’empresser d’accomplir ce qui leur est confié. Ceux qui, en effet, et ils sont nombreux parmi nos contemporains, le voient méchant, arbitraire, violent ou injuste ou pire encore, inutile, ne peuvent entrer, nous le comprenons bien, dans sa démarche.

Et c’est alors la responsabilité de l’Eglise et de chacun de nous que de faire connaitre sans tarder notre maitre, de le faire connaitre comme un maitre non seulement aimable mais aimant, comme un maitre « doux et compatissant » qui nous fait confiance, tout le contraire d’une divinité dure et menaçante. C’est notre responsabilité de serviteurs de dire autour de nous promptement, à temps et à contre temps que Dieu est fidèle dans nos vies, au lieu de laisser dire qu’il est despote ou personnage injuste et violent, et par conséquent de laisser tant de personnes s’endormir ou « s’enterrer » dans cette idée fausse, comme semble le faire le troisième serviteur.

C’est notre responsabilité de lire et relire sans cesse les Ecritures, comme nous le faisons en ce moment même, pour y découvrir et pour faire découvrir à d’autres que nous les richesses et les bénédictions de sa parole, au lieu de laisser d’autres encore en caricaturer le message à travers le déploiement maladroit de dogmes sclérosant, à travers le développement imprudent de morales soi-disant religieuses et qui tuent, à travers des idées reçues véhiculées sans esprit critique ou fondées sur une réflexion quelque peu paresseuse.

Chers amis, frères et sœurs, lecteurs et destinataires de la parabole de ce jour, vous êtes établis serviteurs du maitre, et voici, vous disposez au moins de 34 kilos d’or de « bonne nouvelle » à partager, à faire fructifier, à « placer », en quelque sorte, à investir avec discernement dans le monde.

Vous êtes porteurs de cette valeur inestimable. A vous, donc, de faire travailler sans tarder cette valeur pour que d’autres que vous, nombreux, autour de vous, dans vos familles comme parmi vos connaissances, découvrent le visage aimant de Dieu en Jésus-Christ et suivent, heureux, ce chemin ouvert à tous par Jésus-Christ du royaume et de la liberté,

Amen


[1] Cf. François Quiévreux, Evangile et tradition : les paraboles, éd. « Je sers » Paris, 1946, p. 221, s.