Matthieu 25, 1-12 – « La porte du Royaume est ouverte »

Dimanche 6 novembre 2011 par le pasteur François Clavairoly

 

« Alors le Royaume des cieux ressemblera à l’histoire de dix jeunes filles qui prirent leurs lampes et sortirent pour aller à la rencontre du marié. Cinq d’entre elles étaient imprévoyantes et cinq étaient raisonnables. Celles qui étaient imprévoyantes prirent leurs lampes mais sans emporter une réserve d’huile. En revanche, celles qui étaient raisonnables emportèrent des flacons d’huile avec leurs lampes. Or, le marié tardait à venir ; les jeunes filles eurent toutes sommeil et s’endormirent. A minuit, un cri se fit entendre : « Voici le marié ! Sortez à sa rencontre ! » Alors ces dix jeunes filles se réveillèrent et se mirent à préparer leurs lampes. Les imprévoyantes demandèrent aux raisonnables : « Donnez-nous un peu de votre huile, car nos lampes s’éteignent. » Les raisonnables répondirent : « Non, car il n’y en aurait pas assez pour nous et pour vous. Vous feriez mieux d’aller au magasin en acheter pour vous. » Les imprévoyantes partirent donc acheter de l’huile, mais pendant ce temps, le marié arriva. Les cinq jeunes filles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle de mariage et l’on ferma la porte à clé. Plus tard, les autres jeunes filles arrivèrent et s’écrièrent : « Maître, maître, ouvre-nous ! » Mais le marié répondit : « Je vous le déclare, c’est la vérité : je ne vous connais pas. »

Chers amis, frères et soeurs,

Ce texte pourrait être lu comme une justification, en parabole, de l’affirmation théologique selon laquelle le salut de Dieu n’est pas offert à tous, que certains seront sauvés mais que d’autres ne le seront pas.

Et à tous ceux qui tiennent que le salut de Dieu n’est pas universel, ce récit confirmera que certains, le moment venu, resteront à la porte et que cette porte demeurera fermée.

Cette lecture exclut par conséquent ceux qui ne sont pas prévus, choisis ou élus.

Ce texte pourrait être reçu, également, comme une justification d’un salut qui n’est tant pas fondé sur la grâce de Dieu que sur le comportement des humains devant lui. Et l’on pourrait comprendre que c’est en fonction des actes ou des aptitudes de ces derniers, de ce qu’ils feront ou ne feront pas, que l’accès au Royaume leur sera rendu possible ou leur sera interdit. Si leur « lampe » est remplie d’huile, pour reprendre l’image de la lampe portée par les jeunes filles du récit, c’est heureux ; dans le cas contraire, quel malheur ! L’accès au Royaume sera dès lors, selon cette vision des choses, déterminé par une justice distributive ou de type comptable qui récuse ou condamne ceux qui n’ont pas assez agi : pas assez prié Dieu, pas assez médité la bible, pas assez fréquenté la paroisse ( !), pas assez réfléchi aux questions théologiques, pas assez pris de temps pour exercer les bénéfices de la spiritualité, pas assez donné aux pauvres. Et, selon cette lecture, le droit d’entrée dépendra du taux de « remplissage » de la lampe, autrement dit du taux et de la qualité de la pratique religieuse. Le Royaume sera réservé aux bons en la matière, et seulement à eux. Cette compréhension de la parabole aura par ailleurs été longuement commentée par les Pères, selon la théorie des cinq sens, dans cette perspective [1] spiritualisante : « Les vierges sages sont au nombre de cinq parce qu’elles figurent les cinq formes de la contemplation intérieure, qui sont comme les cinq sens de l’âme… »…« Notre flambeau à cinq lumières, c’est vraiment notre corps que l’âme porte comme une torche au devant du fiancé… » « Parons donc les lampes de nos sens par un usage droit et conforme à l’évangile afin que nos yeux voient ce qui est fait pour être admiré, et se ferment pour ne point voir l’iniquité. Et l’ouïe de même est une parure, un titre de noblesse quand nous l’appliquons non pas à écouter de vains propos, mais quand nous fermons nos oreilles pour ne pas entendre le jugement du sang et que nous écoutons au contraire Jésus…Celui qui fait mauvais usage de ses sens ne possède aucune parure dans ses yeux, ses oreilles et dans ses autres sens… ».

C’est ainsi avec quelques nuances que cette lecture spirituelle essaie d’équilibrer l’action de Dieu et la réponse des humains. Un dieu qui organise la noce, qui invite les siens, qui vient à la rencontre des invités, certes, mais encore faut-il que les humains répondent , s’impliquent dans cette noce, s’apprêtent convenablement au plan spirituel pour avoir réellement part à la fête. L’action de Dieu et celle des humains représentés par les 10 jeunes filles sont alors conjointement nécessaires. Certes, il peut être question de grâce, dans cette perspective, mais d’une grâce conditionnée, ce qui, pour le moins, en ternit la gloire. La joie du Royaume ou l’accès à la noce sont seulement, là encore, pour ceux qui ont bien agi. Dans ce cas, il est évidemment préférable d’être dans de bonnes dispositions d’esprit, il est bon d’avoir été baptisé, d’avoir participé à la cène et d’avoir pratiqué tout ce que la religion peut encourager. C’est ici la description d’un Royaume qui ne concernera donc pas ceux qui n’ont pas été « sages »….

Ces deux types de lectures ont été développés par différentes traditions du christianisme et elles trouvent toujours quelque écho ou quelque oreille favorable.

Nous-mêmes, en effet, ne désirons-nous pas secrètement nous rassurer parfois sur le fait que nous ferons bien partie de ces élus, à l’image des cinq sages, que nous seront présents parmi ceux qui accompagneront l’époux jusqu’à la noce ? Ne cherchons-nous pas à nous rassurer sur le fait que nous pourrons assister à la fête, que nous serons de la partie, au temps choisi ? Ce sont des types de lectures, avec toutes sortes de nuances possibles, dont nous sommes effectivement capables lorsque nous recherchons des certitudes sur le salut, des assurances quant à notre place parmi les élus. Et nous nous mettons alors à penser qu’il suffit d’avoir toujours « une lampe » prête à l’emploi, pleine de toutes sortes de choses que Dieu a mises à notre disposition : l’Esprit, la bénédiction, la sagesse, la persévérance… pour faire partie du beau cortège qui marchera vers la noce divine.

Mais c’est oublier un peu vite que le Royaume est semblable à dix vierges, dont la moitié étaient insensées et les autres sages, et qui prirent toutes leur lampe pour aller à la rencontre de l’époux. Ou encore, c’est passer un peu trop rapidement sur le fait que le Royaume est cet époux qui surgit , à l’improviste, personne ne sachant ni le jour, ni l’heure : ni les insensées ni les sages. Le Royaume n’est donc pas le lieu ou le temps d’ un jeu de massacre ni même le but d’un parcours de sélection. Le Royaume, ce sont,ensemble, ces dix vierges, certaines prêtes et d’autres beaucoup moins.

Et le dernier verset du récit donnera la clef d’interprétation en conseillant de veiller puisque nul ne peut prétendre savoir quand adviendra le Règne. Nous reviendrons sur ce sujet.

Or quelle curieuse injonction que cet appel à veiller, justement, alors que toutes les vierges se sont endormies, les dix, les insensées avec les sages elles-mêmes, et que cela n’a pas empêché cinq d’entre elles d’accéder ensuite à la noce ! S’il fallait veiller, au sens habituel qui est celui de « rester éveillé », toutes n’auraient-elles pas dû être recalées puisque toutes se sont endormies ? Et si veiller en revenait à « être capable d’être réveillé », toutes n’auraient-elles pas dû être admises, puisque toutes ont été réveillées par le cri dans la nuit ? Or chaque lecteur ou chaque auditeur de la parabole aura bien noté que les cinq filles insensées n’ont pas eu plus de mal que les sages à sortir de leur sommeil et à être remises debout par le cri dans la nuit.

Alors quel est le problème ? Et bien voici :

Ce texte peut bien parler d’exclusion si tel interprète le souhaite et s’il veut faire de cette lecture l’occasion discursive et pourquoi pas prédictive d’une discrimination divine qui retient 5 et qui exclue 5, bref qui rejette la moitié. Ce texte peut aussi bien parler de châtiment si son interprète veut faire de l’évangile non pas une bonne nouvelle -ce qu’il est, ne l’oublions jamais- mais une annonce de condamnation et de rejet, et si, inconsciemment, il en organise, par cette curieuse interprétation, l’effrayante réalité dans l’imaginaire halluciné de ses interlocuteurs.

Il peut encore parler de la dureté de coeur de Dieu, et même suggérer, sans s’en rendre vraiment compte, la perversité et l’intransigeance de ses choix. Si tel lecteur projette cette dureté de coeur sur Dieu et finalement la convoque dans sa prédication, par le retournement complet d’un message de pardon en un verdict d’indignité, il n’annonce pas le Royaume mais s’en fait plutôt, et sans que personne ne l’y autorise, le guichetier à la morale sourcilleuse, le cerbère féroce qui demande des justificatifs, et dans ce cas précis, l’agent de surveillance ou même le gros bras qui en ferme la porte… !

Or tout cela ne peut se dire et ne peut s’interpréter ainsi qu’à la condition de couper cette histoire et de cesser la lecture au verset 12, et de considérer que l’acte final du récit est la réponse faite par l’homme qui se tient à la porte et dont on ignore l’identité, disant : « Je ne vous connais pas ! ». (Il se pourrait qu’il s’agisse du maître de la maison où se tient la noce… car s’il s’agit du Christ, alors il faudrait que ce soit un Christ, dans ce cas, devenu entièrement amnésique, un Christ qui aurait oublié les siens, qui ne connaîtrait plus ses brebis chacune par leur nom, qui n’ouvrirait plus la porte quand on frappe, qui ne donnerait plus quand on demande ou quand on prie, et qui retirerait sa grâce avec la plus grande nonchalance qui soit à quiconque…Si l’histoire s’arrêtait là, en effet, ce qui étonnera le lecteur et le connaisseur de l’évangile dans son ensemble et qui a déjà assisté à la rencontre entre la femme cananéenne qui ne faisait pas partie du plan de salut de Jésus mais qui s’est justement retrouvé intégrée au troupeau, « (Mt 15/21-28), le Christ ne serait plus celui qui dit « Suis-moi » (Mt 4/19 ; 9/9), mais celui qui rejette et qui s’exclame : « Dehors ! ».

Redisons les choses simplement : il s’agit d’une parabole ! Non pas d’une description de ce qui est ou de ce qui sera mais d’un récit qui a pour fonction de donner à penser aujourd’hui-même la question du Royaume, du salut, de l’agir de Dieu, et qui, par son effet littéraire, ouvre des possibles et des promesses cachées. Il semble, alors, que nous avons dans cette parabole un équivalent théologique et spirituel de l’épisode de la brebis perdue pour laquelle tout est mis en œuvre pour qu’elle soit retrouvée (Mt 18/12-14), un épisode qui encourage à faire corps, qui ne laisse pas le soin à chacun de s’en tirer seul, qui ne laisse pas abandonnés ceux qui sont dans la nuit, seuls et sans lumière. Il semble que se déploie ici un épisode frappant l’imagination, et qui invite à être en communion avec ceux qui ne sont pas très bien équipés, avec ceux qui n’ont pas forcément fait ou qui n’ont pas pu faire le plein de tout ce qui pouvait être utile et nécessaire dans la vie, ceux qui avaient ou qui ont peut être la tête ailleurs, qui ont du mal à se projeter dans l’avenir, qui ont du mal à se préparer pour la suite, et qui sont du genre à se perdre facilement dans la vie et à s’égarer, loin de l’essentiel. Et précisément parce que Dieu ne veut pas perdre un seul de ces petits, le rédacteur de la parabole veut rendre l’auditeur de cette petite histoire attentif aux moins bien lotis que lui, veut le rendre par l’effet du récit frère et soeur des moins bien servis, proche et prochain de ceux qui n’ont pas forcément conscience de tout ce qu’il faut faire, de ce qu’il faut entreprendre, envisager, anticiper pour avoir une vie à la hauteur de l’espérance de Dieu. Et l’indice, l’élément qui ouvre à cette compréhension apparaît dans le fait que le récit se termine bien ainsi, non par la sentence du maître de maison : « Je ne vous connais pas ! », mais bien par ces mots de Jésus : « Veillez, car vous ne connaissez ni le jour ni l’heure ».

Or « veillez », en grec, cela se dit « grhgoreite », verbe que l’on pourrait traduire en un « restez vigilants, soyez attentifs » en quelque sorte, « car vous ne savez ni le jour ni l’heure ». « Regardez autour de vous » « Ouvrez les yeux » et « Demeurez en lien », Parce que ce sont les plus faibles qui vont se perdre comme vont se trouver perdues les cinq filles de la parabole, évidemment, si chacun de reste de son côté, parce que ce sont les plus forts, les bien nés, les mieux instruits, les plus équipés qui s’en sortent le mieux. Parce que -s’il fallait poursuivre sur cette piste en donnant des exemples- ce sont toujours les paroisses les plus riches, les plus grandes qui avancent et se développent, les grosses entreprises qui subissent le moins cruellement la crise malgré, cependant, beaucoup de dégâts et de pertes, etc.

Restez groupés, veillez ensemble : afin que les moins avisés ne restent pas seuls, dehors, à la rue, sur le carreau, dans la nuit noire. Veiller consiste ici à être attentif au fait que la porte du Royaume n’est pas ouverte que pour soi…

L’interprétation qui se dessine alors quant à ce texte nous donne à voir un tout autre Dieu que celui entrevu avec effroi par les tenants d’une vision judiciaire : un Dieu non pas comptable de nos actes et de nos aptitudes à mériter le salut -et d’ailleurs qui oserait et pourrait, en conscience, se prévaloir de tels actes ou de telles aptitudes devant lui ?- mais un Dieu comptant sur nous, et même croyant en nous, pour que son Royaume ne soit pas un lieu d’exclusion -un de plus, après tant d’autres lieux sur cette terre- un lieu qui ne soit pas inaccessible aux plus petits d’entre nous, expurgé des moins bien disposés, et de ceux auxquels on ne pense même plus et qui, pourtant, sont véritablement figures du Christ, comme nous l’apprendra la fin de ce même chapitre 25, à peine quelques lignes plus loin, lorsque il sera dit par Jésus : « ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous l’avez fait ». Dieu compte sur nous pour que notre sagesse ne soit pas semblable à celle qui professe le « tant pis pour toi » exprimé par les jeunes filles sages de la parabole, mais une sagesse inspirée par l’Evangile du partage attentif et d’une communion où l’on se regarde les uns et les autres.

Cette parabole ne considèrerait donc pas forcément d’un bon œil la sagesse des cinq qui avaient prévu de l’huile pour elles seules et qui n’ont pas été de bon conseil auprès des cinq autres en les envoyant au diable alors que le Royaume était tout proche et que la porte s’ouvrait. La sagesse des cinq vierges est ici bien relative car elle est sagesse du monde consistant à dire qu’il vaut mieux sauver 5 -c’est à dire se sauver soi-même- que courir le risque de perdre 10.

Mais qu’est-ce qui aurait empêché les cinq vierges sans lumière de se joindre aux cinq autres et de profiter de l’éclat de leur flamme, si l’on veut filer la métaphore ? Et qu’est-ce qui aurait empêché que les sages d’être attentives, en veille, bienveillantes et non malveillantes, invitant les autres à se joindre à elles et à faire corps, à rester ensemble, à se présenter unies, à faire vivre la communion de leurs talents ? Cette sagesse-là dont la flamme est celle de l’Esprit et non celle de nos pauvres lumières personnelles, est celle que Christ nous donne à discerner, à percevoir, à recevoir au fil de la parabole : la sagesse d’une communion qui appelle chacun, attend l’autre plus fragile et assemble toute l’humanité pour le royaume, contre nos petites raisons religieuses, étroites, faussement vertueuses et génératrices d’exclusion. Le Royaume est promis à tous, telle est la « révélation-apocalypse » de Jésus-Christ : « Voici, j’ai placé devant toi une porte ouverte que nul ne peut refermer ! »,

Amen


[1] Grégoire de Nysse, Origène, Anselme de Laon, etc.