Matthieu 24, 42-51 – « Veillez donc, puisque vous ne savez pas quel jour votre maître va venir. »

Dimanche 9 septembre 2012, par le pasteur François Clavairoly

 

Veillez donc, puisque vous ne savez pas quel jour votre Seigneur viendra. Sachez-le bien, si le maître de la maison savait à quelle veille de la nuit le voleur doit venir, il veillerait et ne laisserait pas percer sa maison. C’est pourquoi, vous aussi, tenez-vous prêts, car le Fils de l’homme viendra à l’heure où vous n’y penserez pas. Le bon et le mauvais serviteur

Quel est donc le serviteur fidèle et prudent, que son maître a établi sur ses gens, pour leur donner la nourriture au temps convenable ? Heureux ce serviteur, que son maître, à son arrivée, trouvera occupé de la sorte ! En vérité, je vous le dis, il l’établira sur tout ce qu’il possède. Mais si c’est un mauvais serviteur qui se dise en lui-même : Mon maître tarde à venir, s’il commence à battre ses compagnons, s’il mange et boit avec les ivrognes, le maître de ce serviteur viendra le jour où il ne s’y attend pas et à l’heure qu’il ne connaît pas, il le mettra en pièces et lui fera partager le sort des hypocrites : c’est là qu’il y aura des pleurs et des grincements de dents.

Chères frères et sœurs, que votre veille soit heureuse, bénie et courageuse !

Pour commencer, écoutez cette histoire : Schmuel est au chômage depuis plusieurs mois. En désespoir de cause, il se rend chez le rabbin pour lui demander s’il n’aurait pas un travail, un emploi, n’importe quoi à lui proposer. « Je ne vois qu’une possibilité, Schmuel, garde la porte d’entrée du ghetto en attendant le messie. Et dès qu’il arrivera tu préviendras tout le monde. » « Mais, Rabbi, je ne vais pas gagner beaucoup d’argent en faisant cela ! »

« Peut-être, Schmuel, mais au moins c’est un boulot stable. »

Je ne vous dirai pas d’où provient cette histoire, mais je crois que si elle s’inscrit parfaitement dans la ligne d’un messianisme, si elle correspond assez bien avec cette vision que chacun peut avoir du judaïsme comme spiritualité de l’attente, toute entière tendue vers un demain qui ne vient toujours pas, elle ne dit pourtant pas exactement les termes de la foi des chrétiens pour qui le messie est déjà venu en Jésus-Christ. C’est pourquoi, comme le disait Jacob Bernays, à notre sujet : « avoir le messie derrière soi n’est pas une position commode. »

Or c’est bien notre cas à nous chrétiens.

Et cette position est si peu commode que la tradition chrétienne a du mal à recevoir le récit de l’évangile et l’injonction qu’il semble porter à veiller, sans y instiller immédiatement une dose de messianisme angoissé.

Je voudrais, pour illustrer ce propos en quelques phrases, vous donner trois ou quatre lignes d’interprétations que chacun pourra apprécier et vis-à-vis desquelles chacun pourra se situer, et je vous en proposerai une cinquième, avec laquelle je me sens plus à l’aise et par laquelle je reçois une bonne nouvelle que je vous transmettrai.

-  La première ligne d’interprétation est celle-là même qui transparait dans le texte de Matthieu, assez sérieusement marqué, comme vous le savez tous, par les références à la tradition apocalyptique. Cette interprétation répond et veut faire face à la situation de la communauté à la fois juive et chrétienne, pour qui la destruction du Temple, notamment, est un malheur et le signe préfigurant la fin du monde.

L’injonction à veiller renvoie alors à une urgence devant le temps qui passe et les menaces de destruction à venir qui se dessinent chaque jour.

La pensée apocalyptique révèle ainsi en quelque sorte que la fin des temps est proche, et qu’il s’agit donc, avant cette fin figurée dans le récit par l’effraction commise par un voleur ou par l’arrivée impromptue du maitre au moment où le serviteur s’est entièrement relâché dans son effort et où il a déserté sa tâche, de rester vigilant pour ne pas sombrer dans le chaos final qui emportera tout avec lui.

Cette lecture apocalyptique, armée par la frayeur ou la terreur sacrée, a connu bien des succès et de nombreux avatars au cours des siècles. Et chacun comprendra ici qu’il nous faudra attendre encore décembre 2012 pour savoir et vérifier si les attentes inquiètes de Matthieu consonnent avec les hypothèses tout aussi sombres du calendrier Maya ou bien s’il faudra veiller encore en tremblant de nombreuses nuits…

-  La deuxième lecture pourrait être qualifiée de prophétique ou même de politique : il s’agit pour elle de voir dans le geste du veilleur celui de la sentinelle sur son créneau, celui de l’avant-garde du peuple, celui de l’élite qui sait lire les signes des temps. Cette avant-garde, par conséquent, peut éclairer les autres, leur dire les bonheurs et les malheurs qui viennent, et elle les engage à bâtir déjà ici-bas les premières bases du royaume dont elles ont su déchiffrer les plans à l’avance. La veille est alors non seulement anticipation mais désignation d’une utopie promise. Mais là encore, trop souvent, l’utopie devient méchante et la sentinelle se mue en agent de la terreur, en gourou ou en despote.

Ce qu’on attendait avec tant d’espoir apparait désespérant et l’espérance déserte les lieux pour faire place au scepticisme ou à une forme de cynisme désenchanté.

-  La troisième lecture, plus calme et plus raisonnable sera celle que j’appelle monastique, reconnaissant que certains seulement pouvaient être sérieusement préparés à la vocation de la veille : non pas des sentinelles sur les murailles des idéologies, non pas des apprentis sorciers qui voudraient construire un monde nouveau, une « cité nouvelle », une Eglise enfin parfaite, un corpus purum, mais simplement des hommes et des femmes mis à part, formés, enseignés, régulés. Non pas des laïcs, donc, incapables de se consacrer nuit et jour à la veille et à la prière car trop occupés à leurs affaires et aux choses de ce monde, mais des moines et des moniales portant spirituellement à leur place le souci de Dieu, et priant pour ceux qui précisément n’en ont ni le temps ni le courage.

Mais voilà, la Réforme a questionné en son temps cette lecture, la soupçonnant de faire de l’humanité une espèce à deux vitesses, à deux fonctions, à deux étages. Et les veilles si nombreuses, si fidèles, si acharnées de Luther lui-même, moine finalement envolé du couvent et convolant en noce avec sa chère « Käte », n’ont pas abouti à autre chose qu’à leur remise en cause.

-  La quatrième lecture, enfin, la plus contemporaine si l’on veut, bien que la longue tradition des Pères s’y trouve aussi à l’aise, est la lecture moraliste ou éthique qui fait des veilleurs des vigiles sourcilleux et de ceux qui s’endorment ou se laissent aller à des comportements laxistes et déviants de futurs gibiers de potence condamnés par la morale chrétienne.

Cette lecture, au fond, ne dit rien d’autre que ceci : « Tenez bon, tenez-vous correctement, en attendant le Maitre, sinon gare à vous, … garde à vous ».

Et toute une série de prédications à la culpabilité sournoise ou tranquillement assumée s’est fait jour dans les Eglises qui d’ailleurs se vident de leur auditoire qui, heureusement, n’est pas si masochiste que cela.

-  Reste alors la cinquième lecture. Mais sans doute y en a-t-il une sixième ou une septième, ce qui serait parfait.

C’est qu’avoir le messie derrière soi, c’est en quelque sorte se trouver dé-préoccupé de la question de son salut puisqu’il a été offert en Christ, et être délivré de l’attente inquiète d’un bonheur ou d’un malheur en forme de règlement de compte. Avoir le messie derrière soi aide à comprendre notre texte autrement et à y voir un peu mieux ceci : se tenir prêt et veiller, certes, mais alors non pas comme s’il s’agissait d’une injonction qui contient sa menace. Se tenir prêt et veiller c’est à dire être à l’écoute d’un appel à vivre du bonheur d’être libre. Recevoir une belle invitation à goûter, sans aucune frayeur, la joie d’être compté parmi les serviteurs du maitre qui, vous l’avez entendu dans un autre évangile, les appelle-nous appelle- désormais ses amis. Consentir aussi aux choses qui adviennent dans la vie, au long de cette veille : un malheur, un drame, un accident, un cancer, ou pire s’il est possible. Consentir aux choses qui adviennent, mais aussi et surtout faire ce qu’il y a à faire quand on est établi disciple et reconnu comme ami de ce messie. Consentir et agir, être ne confiance et être responsable.

Mais qu’y a-t-il donc à faire ?

Le texte qui prolonge le nôtre expose tout cela dans une belle suite que vous connaissez : « donne à manger à celui qui attend mains ouvertes, et à boire à celui dont les lèvres sont sèches, recueille chez toi l’étranger qui est perdu et couvre le pauvre sans habit, visite le malade et rends-toi en prison », autrement dit, en plein cœur de ce monde, entre en responsabilité et, s’il est possible, cherche le visage du messie dans celui de ton prochain, et tu le trouveras.

Non pas dans celui, grimaçant, d’un dieu comptable de tes fautes qui attend la fin du mois ou de la vie pour régler tous ses comptes, mais dans le visage du prochain quel qu’il soit.

Et les grincements de dents, me dire-vous, dont parle le texte ? Et la violence du maitre qui met en pièce son mauvais serviteur, qu’en fait-on ici ? Mais vous savez aussi ces choses, en vérité, exactement comme vous connaissez les histoires terribles et les contes pour enfants qui sont, de fait, destinés aux adultes, et où ces figures de violence qui existent bel et bien sont figures, précisément, des violences réelles du monde qu’il nous faut affronter : elles replacent chacun de nous devant la responsabilité de disciple et de veilleur, de chrétien membre de l’Eglise au cœur de ce monde.

Alors, serons-nous des veilleurs pleins de crainte, envahis par le remord de toutes les choses mal faites dans nos vies, serons-nous rongés par le ressentiment devant tant d’injustice et si peu de reconnaissance ? Grincerons-nous des dents de peur d’être jugés ou bien serons-nous veilleurs heureux, bénis et courageux ?

Des veilleurs bénis, heureux et courageux !

Avec nos corps fragiles, avec notre solitude et avec nos faiblesses, avec nos blessures tenues secrètes et douloureuses comme celles qui ne sont pas encore cicatrisées… mais veilleurs dans la joie, l’action de grâce et la louange, car le messie, venu il y a si longtemps, se révèle à nous chaque jour pour qui sait le reconnaitre -mystérieuse origine et inlassable commencement de nos vies-.

Que votre veille, chers frères et sœurs, chers amis, soit toute entière louange, pour le service du monde, en Jésus-Christ et dans la communion du Saint-Esprit,

amen.