Matthieu 24, 1-3 et Matthieu 25, 1-13 – Est-ce que le Christ me connaît ?

Prédication du Pasteur Samuel Amédro, le dimanche 12 novembre 2017

Jésus était sorti du temple et s’en allait. Assis au mont des Oliviers, il contemplait dubitatif le spectacle du monde. En vérité je vous le déclare, il ne restera pas ici pierre sur pierre : tout sera détruit. Les disciples s’avancèrent vers lui, à l’écart, et lui dirent : Donne-nous une petite révélation spéciale, à nous les chrétiens, un petit cours privé, une indiscrétion en off comme disent les journalistes : Dis-nous quand cela arrivera, et quel sera le signe de ton avènement et de la fin du monde.

Quels sont les signes avant-coureurs ? Le réchauffement climatique ? Le terrorisme islamiste ? Donald Trump contre le reste du monde ? La montée des nationalismes et des communautarismes ? Nous sommes aujourd’hui entre le 11 novembre anniversaire de la fin de la Grande Guerre et 13 novembre anniversaire des attentats de Paris, il semble bien, Seigneur, que tu aies vu juste : bientôt il ne restera pas ici pierre sur pierre : tout sera détruit !

Jésus coupe court à toutes ces gesticulations apocalyptiques et aux faux-prophètes qui profitent de nos défaites et spéculent sur les soubresauts de l’histoire : Prenez garde que personne ne vous égare ! Ah bon ? Pourquoi ? Tout simplement parce que le Royaume des Cieux n’a rien d’une catastrophe apocalyptique qui doit tout détruire sur son passage pour ne laisser que pleurs et grincements de dents. Tout cela existe, c’est indéniable, les bruits de bottes, les catastrophes naturelles, les fous furieux abreuvés de haine, nous connaissons tout cela. Mais cela n’a strictement rien à voir, non, rien à voir avec la venue du Royaume des Cieux. Ainsi parle le Seigneur : il en sera du Royaume des cieux comme de 10 jeunes filles qui prirent leurs lampes pour aller à la rencontre de l’époux. Autrement dit, préparez-vous pour faire la fête, pour un mariage: un amour célébré par un banquet, des invités, des retrouvailles en famille, un grand repas, des rires, de la musique, des danses, des chants, des cadeaux… Un mariage, pas une catastrophe ! Alors n’essayons pas de discerner dans les spasmes de l’histoire des éventuels signes avant-coureurs de la fin du monde : voilà la vérité, nous ne connaissons ni le jour ni l’heure. Nous les chrétiens pas plus que les autres religions, nous n’avons aucune révélation spéciale, aucun savoir particulier, aucune information secrète qui aurait été dissimulée dans nos livres saints. Cela blesse un peu l’orgueil des disciples mais il faut avouer humblement la vérité, nous n’en savons pas plus que le commun des mortels. Aucune église, aucune religion n’est propriétaire du Royaume de Dieu : elles ne le préparent pas, elles ne le fabriquent pas, elles ne le gèrent pas, elles n’en possèdent même pas le ticket d’entrée. Comme le dit la parabole, tout se passe la nuit, quand tout le monde s’est endormi et que plus personne n’attend l’époux qui, d’ailleurs, vue l’heure tardive, ne viendra plus. Pas même le moindre petit grognement d’un quelconque chien errant qui signalerait une arrivée imminente… Rien. C’est sans espoir maintenant. Il est trop tard.

Alors, au beau milieu de la nuit, quand plus personne n’attend quoi que ce soit, quand on a perdu tout espoir à force d’attendre en vain que Dieu se manifeste et que tout le monde s’est endormi comme 10 jeunes filles innocentes et harassées, le Royaume de Dieu survient. Au milieu de la nuit, un cri retentit qui nous prend tous par surprise et nous réveille en sursaut : Voici l’époux ! Sortez à sa rencontre. Une décharge d’adrénaline parcourt notre échine. Vite ! Debout. C’est maintenant ou jamais.

L’histoire nous met sur le qui-vive. Tout le monde le sait, quand on raconte une histoire, on ne cherche pas à communiquer des informations, à donner un cours, à partager un savoir (à moins d’être un historien). Non, on raconte une histoire pour provoquer une émotion, une expérience. Si je veux faire rire, je raconte une blague. Si je veux faire peur, je tourne un film d’horreur. Si je veux émouvoir, j’écris une histoire d’amour. Quand Jésus nous raconte cette parabole, ce n’est pas pour nous fournir des informations concernant le Royaume de Dieu. Si telle avait été son intention, il aurait dû nous expliquer clairement ce que c’est que cette huile dont il faut absolument nous munir si nous voulons entrer à notre tour. Il aurait dû nous dire tout aussi clairement pourquoi les filles dites avisées ou sages refusent de partager leur huile. Et enfin il aurait pu nous expliquer pourquoi l’époux, soit-dit entre nous qui est quand même arrivé très en retard, ferme la porte au nez de ces jeunes filles dites folles ou insensées uniquement parce qu’elles n’ont pas pensé à acheter une réserve de cette fameuse huile… Toutes ces choses ne sont absolument pas expliquées par la parabole et ont occupé moultes théologiens au cours des siècles. Pas d’explication donc. Quand Jésus raconte sa parabole son intention est de provoquer notre réaction, de nous mettre sur le qui-vive, de nous donner une décharge d’adrénaline. Et je dois avouer qu’il y réussit fort bien ! Qui n’a pas été agacé, bousculé, chiffonné par cette parabole ?

D’abord par ce « chacun pour soi » des jeunes filles dites sages qui refusent de partager leur réserve, en parfait adéquation avec notre société de l’exclusion ? Difficile de ne pas voir ici une parabole du fonctionnement égoïste de nos sociétés qui refusent de partager le gâteau de la mondialisation avec les quelques migrants qui quémandent dans nos rues et que nous ne voyons plus. Ensuite, comme l’a très justement remarqué un des participants à notre étude biblique de ce vendredi, n’avons-nous pas là un parfait reflet de la société actuelle qui ne laisse aucun droit à l’erreur quand elle sanctionne brutalement le moindre faux-pas ? Dallas, ton univers impitoyable… Et enfin, qui n’a pas été choqué par ce ticket d’entrée délivré par l’époux uniquement à ceux qu’il connaît : pur arbitraire ? passe-droit ? entre-soi ? Là encore les résonnances sont nombreuses avec le fonctionnement parfois détestable de notre société. Triple choc donc. L’Ecriture ne nous ménage pas. Elle ne nous caresse pas dans le sens du poil… Et pourtant dois-je rappeler que nous avons là un fragment d’Evangile ? Dois-je rappeler que le projet de Jésus n’est pas de nous annoncer une catastrophe de plus, une souffrance supplémentaire, une mauvaise nouvelle comme il nous en arrive chaque jour par médias interposés ? Il en sera du Royaume des cieux comme de 10 jeunes filles qui prirent leurs lampes et sortirent à la rencontre de l’époux… Et moi je vous dis que dans ce triple choc qui nous bouscule s’offre une Bonne Nouvelle pour chacun d’entre nous et je suis ici pour les partager avec vous : la porte est ouverte, profitons-en !

Egoïsme et chacun pour soi pensez-vous ? Eh bien moi je vous dis : Bonne Nouvelle ! Bonne nouvelle que d’être enfin libre de parler pour soi-même sans possibilité d’utiliser l’huile du voisin. Chers catéchumènes, personne ne pensera à votre place, personne ne décidera à votre place. C’est entre vous et Dieu que cela se passe et personne ne peut interférer ou participer à cette rencontre. C’est entre vous et lui. C’est lui qui vous reconnaîtra à l’entrée de son Royaume. En régime protestant, on appelle cela la « liberté de conscience » : c’est un bien inaliénable qui est devenu un bien commun de l’humanité reconnu par l’article 18 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion. » Je ne résiste pas à l’envie de vous citer un petit bout du sermon du 10 août 1522 par le moine Martin Luther. C’est pour moi un texte fondateur : « Le Christ ne parle pas seulement au pape, mais à tous […] : « Gardez-vous des faux prophètes ! » Si donc je dois prendre garde et discerner la fausse doctrine, c’est à moi de juger et de dire : pape, toi ou les conciles, vous avez décidé ceci, mais il me reste à juger si je peux l’accepter ou pas. En effet, tu ne combattras pas pour moi et tu ne répondras pas pour moi lorsque je mourrai. C’est à moi qu’il incombera de savoir où j’en suis. Il faut [nous dit la parole de Dieu] que tu sois certain qu’il s’agit de la parole de Dieu, aussi certain que du fait que tu es encore en vie et encore plus certain, afin d’y fonder ta conscience. Même si tous les hommes s’y mettaient, voir les anges, pour trancher, si tu ne peux pas décider toi-même et juger, tu es perdu. Car tu ne dois pas fonder ton jugement sur le pape ou sur les autres ; tu dois être capable de dire de ton propre chef : ceci est juste, ceci est faux. Sinon, tu ne pourras pas subsister. Car si tu voulais dire sur ton lit de mort : le pape a dit ceci, les conciles ont décidé cela, les saints pères Augustin et Jérôme ont défini ceci ou cela, le diable percera aussitôt un trou et fera irruption : et si c’était faux ? N’ont-ils pas pu se tromper ? Et te voilà à terre. C’est pourquoi tu dois être certain de pouvoir dire : ceci est la parole de Dieu, c’est sur elle que je me fonde.  […] Eh bien ! Laisse-les décider et dire ce qu’ils veulent. Tu ne peux pas y placer ta confiance, ni donner par-là la paix à ta conscience. Il s’agit de ta tête, de ta vie, c’est pourquoi Dieu doit te parler au cœur et te dire : voilà la parole de Dieu ; sinon c’est incertain. Il faut que tu en sois certain toi-même, en excluant [l’avis de] tous les autres hommes.[1] »

Punition brutale qui refuse le moindre faux-pas à celui qui n’a pas acheté sa réserve d’huile pensez-vous ? Eh bien moi je vous dis : Bonne Nouvelle là encore ! Bonne Nouvelle pour celui qui a le choix parce qu’il a été prévenu, informé, qu’il est allé au catéchisme par la décision de ses parents, qu’il a entendu la prédication de son pasteur, qui a pris le temps de réfléchir et qui a décidé de réorienter sa vie. Je voudrais vous raconter une histoire que j’ai reçue par mail et qui illustre parfaitement ce dont je parle maintenant. C’est le compte-rendu d’une conversation paraît-il tout à fait réelle captée sur le canal 106, fréquence des secours maritimes de la côte du Finistère de Galice (Espagne), entre des galiciens et des nord-américains…

Galiciens (bruit de fond) : Ici A-853, merci de bien vouloir dévier votre trajectoire de 15° au sud pour éviter d’entrer en collision avec nous. Vous arrivez directement sur nous à une distance de 25 milles nautiques.

Américains (bruit de fond) : Nous vous recommandons de dévier vous-mêmes votre trajectoire de 15° nord pour éviter la collision.

Galiciens : Négatif ! Nous répétons : déviez votre trajectoire de 15° sud pour éviter la collision.

Américains (une voix différente de la précédente) : Ici le capitaine ! Le capitaine d’un navire des États-Unis d’Amérique. Nous insistons, déviez votre trajectoire de 15° nord pour éviter collision.

Galiciens : Négatif ! Nous ne pensons pas que cette alternative puisse convenir, nous vous suggérons donc de dévier votre trajectoire de 15° sud pour éviter la collision.

Américains (voix irritée) : Ici le capitaine Richard James Howard, au commandement du porte-avions USS Lincoln de la Marine Nationale des États-Unis d’Amérique, le 2ème plus gros navire de guerre de la flotte américaine ! Nous sommes escortés par 2 cuirassiers, 6 destroyers, 5 croiseurs, 4 sous-marins et de nombreuses embarcations d’appui. Nous nous dirigeons vers les eaux du Golf Persique pour préparer les manœuvres militaires en prévision d’une éventuelle offensive irakienne. Nous ne suggérons pas, nous vous ordonnons de dévier votre route de 15° Nord ! Dans le cas contraire, nous nous verrions obligés de prendre les mesures qui s’imposent pour garantir la sécurité de cette flotte et de la force de cette coalition. Vous appartenez à un pays allié membre de l’OTAN et de cette coalition, svp obéissez immédiatement et sortez de notre trajectoire.

Galiciens : C’est Juan Manuel Salas Alcantara qui vous parle. Nous sommes deux personnes, nous sommes escortés par notre chien, par notre bouffe, 2 bières et 1 canari qui est actuellement en train de dormir. Nous avons l’appui de la radio de la Corogne et du canal 106 « Urgences Maritimes ». Nous ne nous dirigeons nulle part, dans la mesure où nous vous parlons depuis la terre ferme. Nous sommes dans le phare A-853 au Finistère de la côte de Galice. Nous n’avons strictement aucune idée de la position que nous occupons au classement des phares espagnols. Vous pouvez prendre toutes les mesures que vous considérez opportunes car nous vous laissons le soin de garantir la sécurité de votre foutue flotte qui va se ramasser la tronche contre les rochers ! C’est pour cela que nous insistons à nouveau et nous vous rappelons que le mieux à faire, le plus logique et le plus raisonnable serait que vous déviiez votre trajectoire de 15° Sud pour éviter de nous rentrer dedans !

Américains : Bien reçu, merci……………… !

Parfois il est sage d’accepter de changer de direction. C’est une question de vie ou de mort. C’est vrai pour notre vie, pour notre église et pour notre monde. Voici dit le Seigneur : J’en prends à témoin aujourd’hui contre vous le ciel et la terre : c’est la vie et la mort que j’ai mises devant vous, c’est la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie pour que tu vives, toi et ta descendance.[2] Alors quand tu seras devant lui, tu ne te poseras plus la question de savoir s’il te connaît ou pas ! Par la foi, tu le sauras. Toute ta vie, tu te souviendras de ces mots qui transmis par le prophète Esaïe : La femme oublie-t-elle son nourrisson ? Moi je ne t’oublierai pas ! J’ai gravé ton nom sur les paumes de mes mains.[3] Parole de Dieu. Amen !

[1] Luther. Sermon du 8e dimanche après la Trinité (10 août 1522), sur Mt 7, 15 s. : « Gardez-vous des faux prophètes ». (WA 10, III, p. 258, 18- 260, 10, trad. Marc Lienhard)

[2] Deutéronome 30, 19

[3] Esaïe 49, 15