Matthieu 22, v 34-40 : Le plus grand commandement… la liberté d’aimer

Dimanche 23 octobre 2005 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs,

Le texte de ce jour fait référence à un dialogue en forme de polémique entre les pharisiens et Jésus. Il ne faut cependant pas voir dans ce récit la trace d’une querelle incessante entre l’homme de Galilée et ceux qui ne seraient présentés que comme les vils promoteurs d’une méchante stratégie visant à le faire tomber : il y a là au contraire l’expression, somme toute assez courante, d’un dialogue théologique entre juifs pieux et fidèles qui essaient d’entrer avec leur interlocuteur dans un processus intellectuel et exigeant d’interprétation commune des textes de la Loi de Moïse. Mais l’attitude de Jésus étonne.

Jésus apparaît en effet dans l’évangile de Matthieu, ici comme ailleurs, moins comme un rabbin, simplement, que comme un véritable prophète ayant un sens particulièrement aigu et novateur de ce que veut signifier dans l’actualité de celui qui le lit et le reçoit, le texte même de cette Loi. La réponse qu’il formule, en effet, devant ses partenaires, à la question suivante : « Maître, quel est le plus grand commandement de la Loi ? » est celle non pas tant d’un commentateur érudit que d’un prédicateur étonnant, associant de façon originale et synthétique deux phrases de la bible jusque là éloignées l’une de l’autre : « Tu aimeras ton Dieu…et tu aimeras ton prochain comme toi-même. ». Jésus fait donc un choix parmi tous les commandements. Il ordonne, il agence, il opère une synthèse, et refuse l’idée reçue que tous les commandements sont, au moins en théorie, d’égale importance. Il ose une « parole devant témoins », sans le secours de la tradition, de la répétition, de la coutume. Il innove. Il prophétise.

Et le fait de ce rapprochement inédit entre deux versets produit un effet de sens que les auditeurs n’ont pas encore entièrement assumé dans leur pratique herméneutique pourtant si ancienne et si profonde. Un effet de sens qui croise verticalité et horizontalité. La référence à une dimension que nous pourrions qualifier ici de « verticale », à savoir celle de l’amour de Dieu, fait se croiser, en quelques mots, l’absolue transcendance et la l’amour du prochain, dans sa dimension « horizontale », pour sa part, et elle trace dans un espace imaginaire le dessin à venir de la croix du Christ, dressée au carrefour de l’adoration du Dieu unique et de la déréliction du Fils. Le Fils crucifié, pendu, vertical, mais les bras en croix, en un geste de bénédiction, horizontale, infinie, désignant son amour pour tous les hommes de la terre.

Le commandement de l’amour de Dieu renvoie donc bien au geste d’une reconnaissance monothéiste par excellence -se tenir en quelque sorte debout devant Dieu-, au moment même où Jésus y ajoute le commandement de l’amour du prochain qui en incarne l’aspect humain et principalement terrestre -se tenir devant les hommes-, fût-ce jusque sur une croix.

La leçon prophétique du Christ résonne alors comme une parole en forme de double injonction : d’une part la réaffirmation nécessaire de la reconnaissance de l’altérité divine devant qui se doit de répondre tout humain, critiquant par là toute idolâtrie et tout polythéisme, et d’autre part -et en même temps- l’indispensable amour du prochain devant qui se tient nécessairement tout humain, en toute circonstance.

Le sommaire de la Loi, tel que le présente Jésus devant ses interlocuteurs, en revient par conséquent à une sorte d’impératif éthique balisant la totalité du champ de la responsabilité des hommes, à savoir : Se tenir devant Dieu, d’une part (coram deo) et se tenir devant les hommes et devant soi, d’autre part.

1°) Se tenir devant Dieu et lui répondre, lorsqu’il le demande. Ou en répondre devant les hommes lorsqu’il est mis en question, même si c’est au prix de la vie.

2°) Et se tenir devant les hommes, en responsabilité. C’est-à-dire se tenir devant soi, être responsable de soi, s’aimer soi-même, s’accepter, se faire à soi-même, se recevoir comme un autre à aimer, et s’aimer enfin. Et alors aimer son prochain « comme soi-même ».

Dans ces deux cas, il s’agit bien de nous situer dans l’ordre de la responsabilité, c’est-à-dire dans la perspective d’une réponse à donner, à formuler, à prononcer après un appel, et de reconnaître par conséquent une antécédence à soi, l’antécédence de Dieu qui nous parle, et aussi celle d’autrui qui nous interroge. L’antécédence d’une grâce, celle de Dieu qui toujours nous aime en premier, qui nous aime le premier et nous appelle, comme aussi l’antécédence d’une histoire, celle de tous ceux qui nous précèdent, l’antécédence de celles et ceux qui nous ont aimé avant nous, celle de nos parents [1], et de nos aînés.

La parole de Jésus qui associe les deux commandements tirés du livre du Deutéronome et du livre du Lévitique [2], ressortit donc ainsi du domaine de l’éthique, et non pas seulement du dogme ou de la bonne compréhension de la Loi. Jésus rappelle à chacun l’horizon de responsabilité qui est le nôtre. Il appelle en effet chacun, à sa suite, à oser prendre la parole devant autrui et devant Dieu. Il appelle à « prophétiser [3] », à parler devant autrui. Il appelle à répondre.

Il nous convoque à la responsabilité.

Et ce faisant il nous crée « Eglise », hommes et femmes appelés à parler, à témoigner, à rendre compte, et finalement à aimer. Il n’y a pas à nous retourner en arrière ou sur les côtés pour voir si l’appel ne s’adresse pas à d’autres que nous, pour tenter d’y échapper, pour temporiser, pour déléguer, pour nous taire, en fin de compte. Son appel résonne, simplement, ouvrant un futur qu’il nous faut désormais inventer : « Tu aimeras ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée… », corps et âme, dirions-nous aujourd’hui, et « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. », librement, sous sa grâce, et dans les circonstances qui sont les nôtres,


[1] Le commandement de l’honneur dû aux parents tire aussi son origine de cette antécédence.

[2] Dt 25,5-6 et Lv, 19, 18.

[3] Selon le sens étymologique du verbe prophétiser.