Matthieu 22, v. 15-22 : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu, ce qui est à Dieu »

Dimanche 19 octobre 2008 – par Jean Vitaux

 

Cet épisode est rapporté presque mot pour mot dans les trois évangiles synoptiques Matthieu (22), Luc (20) et Marc (12). Le rapport à l’argent de Matthieu est cependant très différent de celui des deux autres évangélistes. La tradition rapporte que Matthieu, nommé Lévi par Marc et Luc, était certes un des douze apôtres, mais exerçait, avant de suivre Jésus, la profession de publicain, ou péager, c’est-à-dire de collecteur des impôts pour Rome. Les publicains étaient méprisés et dans le même évangile de Matthieu, ils sont rangés au même niveau que les pêcheurs (ch. 9), les prostituées (ch. 21) et même les païens (ch. 18). Cependant le Christ nous affirme que les collecteurs d’impôts et les prostituées précèdent dans le royaume de Dieu – les pharisiens (ch. 21). C’est donc un orfèvre en la matière, Matthieu, qui nous rapporte les paroles du Christ sur l’impôt du à César.

Ce passage commence par nous avertir : la question que posent les pharisiens est un piège. Se mêlant aux hérodiens, proches du roi Hérode Antipas, vassal de Rome, ils essayent de mettre le Christ en porte-à-faux vis-à-vis du pouvoir séculier et du procurateur de Judée, Pilate. En effet, toute réponse s’opposant à Rome serait un bon motif pour s’emparer du Christ et le remettre au pouvoir séculier de Rome, pour insubordination et rébellion, les révoltes ayant déjà souvent sous l’Empire romain, une cause fiscale, comme dans notre Ancien Régime. Jésus voit d’emblée le piège et traite d’hypocrites les pharisiens. Le Christ qui affiche un mépris pour l’argent et renverse les tables des changeurs des marchands du Temple (où l’on changeait la monnaie courante impure contre une monnaie « du temple », avec bénéfice), va appliquer le commandement rapporté à Moïse du Mont Sinaï : « tu ne feras pas d’idole, rien qui ait la forme de ce qui se trouve au ciel là haut, sur terre ici bas ou dans les eaux sous la terre » (Deutéronome 5). Comme l’image de Dieu, et donc du Messie, son fils unique, représentant de Dieu sur la Terre, ne peut être représentée, il est donc facile au Christ d’opposer le profil de César, ou plutôt du César, car ce terme s’appliquait à tous les empereurs romains après Jules César (c’était Tibère à l’époque du Christ), à l’absence d’effigie de Dieu. Le Christ s’adresse aux pharisiens et leur dit : « Cette effigie et cette inscription, de qui sont-elles ? » et les pharisiens de répondre « de César ». Le piège est donc déjoué : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu, ce qui est à Dieu ».

Le Christ sépare donc de façon très moderne ce qui revient à César, et ce qui revient à Dieu, ce qu’en termes plus actuels nous pourrions qualifier de séparation de l’église et de l’état. Le Christ nous prévient dès à présent que son royaume n’est pas de ce monde. Bien qu’il ne soit pas compris, comme le jour des Rameaux, où on l’acclame comme le roi, sa problématique est très claire : le royaume de Dieu n’est pas le monde des hommes, et César n’est pas Dieu. Cependant, tout n’est pas si simple : le Christ est Dieu et les hommes vivent dans le monde. Le Christ recommande de s’acquitter de l’impôt de César, de le reconnaître pour ce qu’il est, mais non comme un Dieu. De là venaient les persécutions de Rome contre les chrétiens, qui ne voulaient pas sacrifier sur l’autel de César déifié, même si dans la pratique romaine, très syncrétique, ce geste assurait plus la reconnaissance de l’empire et de l’état qu’une réelle reconnaissance de la divinité.

Paul suivra Jésus et va même beaucoup plus loin que lui. Dans le chapitre 13 de l’épître aux Romains, Paul nous dit : « que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir, car il n’y a d’autorité que par Dieu et celles qui existent sont établies par lui. Ainsi, celui qui s’oppose à l’autorité se rebelle contre l’ordre voulu par Dieu et les rebelles attireront la condamnation que eux-mêmes ». C’est sans doute le citoyen romain Paul qui parle en même temps que l’apôtre. Mais aux temps troublés de la Réforme, ces pages ont eu leur écho. Si les anabaptistes, conduits par Tomas Münster, violemment rebelles contre l’ordre établi, ont mal fini, Luther pendant la guerre des paysans s’est résolument rangé du côté de l’ordre et a aidé à leur écrasement.

L’apôtre Paul va encore plus loin : il glorifie les impôts « c’est encore la raison pour laquelle vous payez des impôts : ceux qui les perçoivent sont chargés par Dieu de s’appliquer à cet office ». Si je ne peux que souscrire au premier terme de cette phrase, je m’étonne que le deuxième terme n’ait pas pu servir d’exergue ou d’épître dédicatoire au code des impôts.

En pensant à notre temps, l’application de la phrase fameuse : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu, ce qui est à Dieu » nous laisse cependant beaucoup de questions. Si cette dichotomie s’imposait au Christ, elle nous pose dans notre vie quotidienne de nombreuses questions. Les conflits entre la politique et le service de Dieu sont en effet innombrables à toute époque : comment appliquer cette phrase lorsque le roi Louis XIV et son ministre Louvois appliquaient aux protestants récalcitrants les dragonnades pour les faire abjurer. Comment souscrire aux horreurs des dictateurs de ce siècle de feu que fut le XX° siècle, et ne pas discuter cette phrase. Dans notre état, certes Dieu et ses églises et l’état sont certes séparés, mais il existe toujours des interférences, sur les droits de l’homme, les problèmes du droit d’asile et de l’immigration, la politique sécuritaire, les prisons, les secrets d’état, etc…

C’est pourquoi je pense que s’il faut rendre à César ce qui est à César, il ne faut pas sous-estimer la part de ce qui revient à Dieu : certes les églises, notre église, notre foi, appartiennent à ce domaine, mais également nos principes moraux, éthiques et notre libre arbitre, face à de multiples situations. L’apôtre Paul a sans doute raison de dire, « rendez à chacun ce qui lui est du : l’impôt, les taxes, la crainte, le respect, à chacun ce que vous lui devez », mais ne faut-il pas ne plus mettre encore plus haut le plus grand commandement du Seigneur « aimes ton prochain comme toi-même » et l’appliquer ou au moins essayer de l’appliquer. C’est pourquoi, si la rébellion violente est à proscrire, il faut sans doute s’armer de courage et ne pas hésiter à dire fermement ce que nous pensons, quitte à être incompris ou mal compris. C’est après avoir rendu à César ce qui est à César, notre devoir de le dire pour rester fidèles à notre foi en le Seigneur, que ce soit à titre individuel ou dans le cadre de nos églises.

Amen