Matthieu 2, v1-12 – « Nous autres, pauvres rois mages devenus riches… »

Dimanche 3 janvier 2010 – par François Clavairoly

 

[2.1.] Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem [2.2.] en disant : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu, en effet, son astre à son lever et sommes venus lui rendre hommage. » [2.3.] L’ayant appris, le roi Hérode s’émut, et tout Jérusalem avec lui. [2.4.] Il assembla tous les grands prêtres avec les scribes du peuple, et il s’enquérait auprès d’eux du lieu où devait naître le Christ. [2.5.] « A Bethléem de Judée, lui dirent-ils ; ainsi, en effet, est-il écrit par le prophète : [2.6.] Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es nullement le moindre des clans de Juda ; car de toi sortira un chef qui sera pasteur de mon peuple Israël. » [2.7.] Alors Hérode manda secrètement les mages, se fit préciser par eux le temps de l’apparition de l’astre, [2.8.] et les envoya à Bethléem en disant : « Allez vous renseigner exactement sur l’enfant ; et quand vous l’aurez trouvé, avisez-moi, afin que j’aille, moi aussi, lui rendre hommage. » [2.9.] Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route ; et voici que l’astre, qu’ils avaient vu à son lever, les précédait jusqu’à ce qu’il vînt s’arrêter au-dessus de l’endroit où était l’enfant. [2.10.] A la vue de l’astre ils se réjouirent d’une très grande joie. [2.11.] Entrant alors dans le logis, ils virent l’enfant avec Marie sa mère, et, se prosternant, ils lui rendirent hommage ; puis, ouvrant leurs cassettes, ils lui offrirent en présents de l’or, de l’encens et de la myrrhe. [2.12.] Après quoi, avertis en songe de ne point retourner chez Hérode, ils prirent une autre route pour rentrer dans leur pays.

Chers amis,

Les mages apparaissent au début et disparaissent à la fin de notre récit.

Nous ne les retrouverons plus nulle part dans les évangiles.

Et s’il y a une épiphanie aujourd’hui, c’est, je crois bien, en plus de celle de Jésus révélé à Bethléem comme messie, cette apparition soudaine et imprévue de ces personnages troublants et inconnus venus de l’orient.

Les mages font une apparition dans l’évangile, telle une épiphanie du monde rendu présent dans ce bourg de Judée.

Et puis ils retournent à leur histoire et à leur destin dont nous ne saurons plus rien.

La tradition de l’Eglise, jalouse de voir lui échapper ces personnages et toutes ces choses étonnantes, voudra les garder encore un peu, les apprivoiser, les capturer. Elle parlera d’eux sans hésiter en affirmant qu’ils étaient au nombre de trois, ce que ne précise pas le texte biblique, elle parlera d’eux en les nommant par leur nom, alors qu’aucun nom n’est écrit : Gaspard, Melchior et Balthazar, ce qui ne manque pas d’allure et fait penser à des origines lointaines et exotiques…

De même, les présents qu’ils offrent au nouveau-né seront chargés par elle de quelques significations symboliques, et notamment, pour ce qui est de l’or, elle parlera de la royauté de Jésus, pour ce qui est de l’encens, de sa divinité, et pour ce qui est de la myrrhe, de son humanité et de sa mort à venir sur une croix.

L’épiphanie des mages est donc brève et mystérieuse dans le récit évangélique, elle s’étoffera selon les siècles et durera très longtemps dans la tradition, jusqu’au Moyen âge, jusqu’à Cologne en Allemagne où, devenus au cours d’une histoire imaginaire évêques et martyrs, leurs reliques déposées dans une châsse y seront vénérées et feront l’objet d’un culte.

Alors que retenir de tout cela ? Le texte, et le texte seulement, dans sa concision et mystère ? Ou bien la tradition, dans sa confusion, dans sa profusion de légendes et son imaginaire fécond ?

Albrecht Dürer – l’Adoration des Mages

Voilà bien deux routes devant nous, deux directions à suivre, comme deux formes de spiritualité qui se saluent à distance et s’empêchent apparemment l’une l’autre…La première attachée à l’Ecriture comme à un repère exclusif, un guide, un jalon suffisant, définitif et critique de tout autre considération.

La seconde, laissant libre cours à des narrations, des contes, des histoires, des rêves et des itinéraires imaginés.

Après tout, l’enjeu n’est peut-être pas si grave. Cette histoire de l’Evangile, tellement sobre, ne contient-elle pas -au sens de retenir- le désir et l’envie de tout lecteur de laisser jouer son imagination au point d’ajouter au mystère d’autres histoires, d’autres détails, d’autres anecdotes, comme des suites « contenues » mais non écrites, retenues et presque suscitées, suggérées par les silences du récit ? Et est-ce un hasard s’il faut attendre peu à peu le VIè siècle, avec la tradition apocryphe, pour « découvrir » enfin qu’ils étaient trois, et le IXè pour « apprendre » qu’ils étaient rois, ces mages, et puis évêques et martyrs !

Leur épiphanie n’en finit pas de nous étonner.

En tous cas -la chose est essentielle- l’idée de la tradition, une tradition si belle et si prolixe, comme l’idée du récit biblique dans sa sobriété, restent les mêmes et peuvent se résumer ainsi : des gens venus de loin, des gens venus d’on ne sait où, ont reconnu le messie, l’ont adoré et puis sont repartis.

Comme dans l’Eglise, comme dans nos paroisses, il arrive de temps en temps que des personnes inconnues, des personnages venus de loin, venus d’on ne sait où, s’arrêtent un jour, guidés par leur étoile, s’assoient sur nos bancs et passent un temps parmi nous et puis repartent et disparaissent.

Que dire alors de ces personnes de passage, que dire d’autre ? Etaient-elles croyantes, étaient-elles incroyantes ? Et ces mages de l’Evangile sont-ils devenus juifs, sont-ils devenus chrétiens ? Nul ne le sait -sauf la tradition, évidemment, qui les imagine et les rêve martyrs…et y croit-.

Je pense pour ma part qu’il y a dans ce monde beaucoup de rois mages comme nos trois Gaspard, Melchior et Balthazar, beaucoup d’êtres qui cherchent et qui se cherchent en même temps, et qui trouvent avec nous, en présence du Christ, tout ce dont ils ont besoin pour leur vie, le temps ou le moment d’une adoration et d’un culte, …et puis s’en vont. Et qu’on ne verra plus. Des êtres qui ont suivi une route les menant au Christ, mystérieusement, des êtres qui poursuivront leur voyage avec dans le coeur l’or, l’encens et la myrrhe qu’ils ont cru déposer là, mais qui les ont enrichis, en réalité, au plus profond d’eux-mêmes. Puisqu’ils ont compris en un éclair que Christ était roi, et aussi présence de Dieu, et enfin crucifié pour leur salut. L’or, l’encens et la myrrhe, ces premiers cadeaux de la foi offerts par les mages sont alors étonnamment devenus les cadeaux du Christ lui-même à chacun d’eux : l’or comme symbole de la certitude de sa royauté sur le monde, l’encens comme symbole de sa divinité bienveillante et la myrrhe comme symbole de son humanité livrée pour le salut de tous.

Mais il y a plus que cela, il y a plus que ces êtres qui, comme les mages, s’arrêtent un jour et adorent le Seigneur et puis repartent sans laisser de trace : il y a chacun de nous. Chacun de nous comme « roi mage » ou « reine mage », faisant une apparition ou plus exactement nous présentant devant Dieu tels que nous sommes. Et ce n’est pas tous les jours que nous osons faire cela ! Nous présenter à Dieu tels que nous sommes, nous arrêtant un instant, le temps d’un dimanche, le temps d’un culte, d’une célébration, d’une prière chez soi, le temps d’une minute seulement. Le temps d’une halte où nous « apparaissons » devant Dieu après avoir parcouru nos propres itinéraires, venant d’on ne sait où, de si loin parfois et de tant de détresses, de tant de fatigues. Et voulant nous restaurer, nous reposer, nous arrêter un peu pour que cesse un instant notre si longue marche.

Le culte est en vérité l’un de ces instants, comme aussi quelques autres plus secrets, où nous déposons devant Dieu nos convictions et nos doutes, le poids de nos soucis, nos élans et nos joies, nos peines et nos interrogations les plus intimes.

Et où tout cela se trouve soudain comme transfiguré, transformé, récapitulé en Christ et restitué comme un cadeau inattendu qu’il nous fait, comme une grâce qui nous remet debout et permet alors un autre départ.

En ce début d’année où l’actualité du monde offre une réalité à voir faite de chaos et de grandes détresses, où nous ressentons des sentiments mêlés de peine, de chagrin et d’impuissance, au moment où comme le crie le psalmiste, nous nous demandons « ce qu’est l’homme si petit que tu en aies souci », nous pouvons recevoir ce récit de l’épiphanie des mages comme l’histoire simple mais tellement vraie des hommes sur cette terre, des hommes fragiles, comme des rois pauvres et misérables qui apparaissent et qui disparaissent soudain, et qui n’ont d’autre que leur vie à faire valoir « devant Dieu », qui n’ont rien d’autre que leur vie « pour Dieu ». Nous pouvons recevoir ce récit comme l’histoire de la fragilité des hommes : venus de loin pour adorer, et repartant les mains vides dans la nuit, mais devenus définitivement riches de leur voyage et de leur adoration. Comme chacun de nous sur cette terre, où notre seule richesse est le chemin et le voyage que le Seigneur nous donne de découvrir jour après jour pour aller à sa rencontre, et l’adoration, la louange et la reconnaissance qu’il est lui, et lui seul, le sauveur de toute mort.

Tout un voyage, donc, toute une vie pour rencontrer ce Seigneur, pour se mettre à genoux et pour l’honorer, telle est notre épiphanie. Et dès demain, d’autres routes, d’autres voyages pour en parler autour de nous, en témoigner avec d’autres dans le partage et la joie.

L’épiphanie est donc bien évidemment en premier lieu l’apparition du Seigneur sur la terre, et la venue de Jésus-Christ, pour notre salut. Mais c’est aussi notre possible apparition, enfin, sur cette même terre, notre épiphanie d’hommes sauvés, comme des mages, comme de pauvres rois mages nomades, certes, sans cesse en chemin, sans cesse en voyage, mais définitivement rendus vivants, rendus à la vraie vie -la vie éternelle- et pour toujours riches en nos cœurs, malgré toutes les détresses et toutes les horreurs, assurément riches de la « foi de Christ », le seul Sauveur,

Amen